"La paix est possible. Il suffit d’en finir avec l’occupation. Si rien ne change, vous pouvez nommer Mère Teresa présidente de l’Autorité palestinienne, Nelson Mandela comme Premier ministre et Gandhi à mon poste…dans quelques années, vous les retrouverez tous convertis au terrorisme."
                   
Saëb Erakat - Ministre palestinien chargé des négociations
                                     
                       
Point d'information Palestine N° 247 du 28/11/2004
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Au sommaire
              
Témoignage
- Un Coucher de Soleil Palestinien de Rana El-Khatib (22 septembre 2004)
                                              
Rendez-vous
1. On dirait le Sud... Mareth-Cassis de l'exil à la mémoire une exposition du photographe Philippe Conti à la FNAC Marseille du 17 novembre 2004 au 17 janvier 2005
2. Rencontre avec Salah Salah autour de la question des réfugiés palestiniens le 2 décembre 2004 à 19h30 au Centre Social de l'Olivier Bleu à Marseille (15°)
                   
Dernières parutions
1. Etre jeune en Palestine de Pénélope Larzillière aux éditions Balland
2. On dirait le Sud... Mareth-Cassis de l'exil à la mémoire de Philippe Conti et Yann Battle aux éditions Images En Manœuvres
3. Moi et mon enfance de Raba Hana aux éditions Transit
4. 18 poèmes de Rana El-Khatib aux éditions Transit
                     
Réseau
1. Une Nation ? Quelle Nation ? par Uri Avnery (25 septembre 2004)
2. La passion d’Arafat par Gilad Atzmon (14 novembre 2004)
                          
Revue de presse
1. “Les rêves et les pratiques spatiales des habitants des camps de réfugiés de Palestine : entre prolongement de l’exil, attente du retour et intégration urbaine" par Hélène Seren-Ateya in Dialogue du mois de décembre 2004
2. Vous nous manquez, cher Monsieur "Y’a pas d’partenaire" par Akiva Eldar in Ha’Aretz du lundi 22 novembre 2004
3. Les "dérapages" de Tsahal sont de plus en plus montrés du doigt par Stéphanie Le Bars in Le Monde du dimanche 21 novembre 2004
4. Qui veut vraiment aider les Palestiniens ? par Gilles Paris in Le Monde du dimanche 21 novembre 2004
5. Presque libres - in Marianne du samedi 20 novembre 2004
6. Début du processus électoral palestinien - Dépêche de l'agence Associated Press du samedi 20 novembre 2004, 23h24
7. Les fantômes de la Mouqataa par Jean-Paul Mari in Le Nouvel Observateur du jeudi 18 novembre 2004
8. Le visage de la communauté juive américaine a changé par Avi Beker in Ha’Aretz du jeudi 18 novembre 2004
9. Affaire Al Dura : France 2 porte plainte contre des accusations de mise en scène - Dépêche de l'Agence France Presse du jeudi 18 novembre 2004, 20h29
10. D'ex-combattants en Tchétchénie, tireurs d'élite de l'armée à Gaza - Dépêche de l'Agence France Presse du mercredi 17 novembre 2004, 9h46
11. La Palestine votera, mais pour qui ?  par Baudoin Loos in Le Soir (quotidien belge) du mardi 16 novembre 2004
12. Les Palestiniens ne font que défendre leur territoire par Paul La Rudée in Oakland Tribune du samedi 15 novembre 2003
13. Un parfum de poison tenace  par Baudoin Loos in Le Soir du lundi 15 novembre 2004
14. Abdallah renvoie Israël au pied du mur par Baudoin Loos in Le Soir du lundi 15 novembre 2004
15. Entretien avec Tayseer Nasrallah, Coordinateur du Comité populaire de soutien à Hussam Khadr et aux prisonniers palestiniens in L’Agenda du Proche-Orient N°41 du lundi 15 novembre 2004
16. La réaction des juifs à la mort de Yasser Arafat - "Lorsque ton ennemi tombe..." par le Pr. Yakov M. Rabkin in Le Devoir du samedi 13 novembre 2004
17. Ramallah crie sa douleur  par Baudoin Loos in Le Soir (quotidien belge) du samedi 13 novembre 2004
18. "Nous sommes tous des orphelins" par Baudoin Loos in Le Soir du vendredi 12 novembre 2004
19. Arafat nous manque déjà par Ari Shavit in Ha’Aretz du vendredi 12 novembre 2004
20. Désolé, Yasser ! par Ahmed Amr on NileMedia du vendredi 12 novembre 2004
21. Cour Internationale de Justice : un moment historique par Rudolf El-Kareh  in La Revue d'études palestiniennes N°93 (Automne 2004)
22. Les faux-pas de Bachar al-Assad par Subhi Hadidi in Le Nouvel Afrique Asie du mois de novembre 2004
23. Ralph Nader VS Anti-Defamation League (ADL) par Brian Faler in The Washington Post du  jeudi 12 août 2004
                               
[- A paraître dans un prochain Point d'information Palestine : Présentation de livres : - Checkpoint de Azmi Bishara aux éditions Actes Sud. Dans la rubrique "Réseau" : - Surveiller, punir et faire partir - L’invention du dé-fermement par Richard Labévière (Automne 2002) - La double imposture du rapport Rufin par Rudolf Bkouche (2 novembre 2004) - Rapport Rufin : Le monde à l’envers par Michèle Sibony (1er novembre 2004) - Le Prix Palestine - Mahmoud Hamchari 2004 décerné à Alain Ménargues pour son livre "Le Mur de Sharon" (17 novembre 2004) - Le 37ème Prix de l’Amitié Franco-Arabe a été attribué au livre "Figures du Palestinien. Identité des origines. Identité du devenir" de Elias Sanbar. Le Prix spécial du jury a été décerné à Henry Laurens, professeur au Collège de France, pour  l’ensemble de son œuvre, dont "La question de Palestine". (25 novembre 2004) - Le fait chrétien en Palestine, la fermeture de Jérusalem et ses implications sur le conflit du Proche-Orient par Olivier Josselin (Novembre 2004) - Une loi bannissant le KKL (Keren Keyemet Le-Yisraël - Fonds National Juif) est désormais une réelle possibilité - La Commission des Associations du Parlement écossais va prendre en considérations les propositions du SPSC (17 novembre 2004) - Israël / Palestine : prototype minuscule de "guerre de banlieue" et compétence impériale globale par Alain Joxe (2002) - ONU - Les Délégations affirment leur soutien à l'Office de Secours pour les Réfugiés de Palestine (Publié le 2 novembre 2004)  Dans notre revue de presseMes réticences sur le sionisme par Sigmund Freud in Le Nouvel Observateur du jeudi 25 novembre 2004 - La bataille d’Israël, à Fallujah par Rashid Khashana in Al-Hayat du lundi 22 novembre 2004 - Sharon dénonce l'accord entre Téhéran et l'Europe sur le nucléaire par Marc Henry in Le Figaro du lundi 22 novembre 2004 - Comment changer le Proche-Orient par Chedli Klibi in L'Intelligent - Jeune Afrique du dimanche 21 novembre 2004 - Les raisons de sa popularité par Béchir Ben Yahmed in L'Intelligent - Jeune Afrique du dimanche 21 novembre 2004 - Palestine. Après Arafat, le déluge ? par Driss Ksikes in TelQuel du samedi 20 novembre 2004 - Une absence incompréhensible par Aboubakr Jamaï in Le Journal Hebdomadaire du samedi 20 novembre 2004 - Accusée de mise en scène, France 2 porte plainte par Daniel Psenny in Le Monde du samedi 20 novembre 2004 - Après Arafat : Toujours le même disque rayé par Sam Bahour et Michael Dahan in International Herald Tribune du vendredi 19 novembre 2004 - La main d’Israël est visible, dans l’affrontement en Côte d’Ivoire par Martin Sieff on World Peace Herald du mercredi 17 novembre 2004 - La disparition d’Arafat : la solution à deux Etats est morte avec lui par Omar Barghouti in CounterPunch du samedi 13 novembre 2004 - Sur une détresse juive/Racisme et antisémitisme/Le déni palestinien par Bernard Langlois in Politis du jeudi 28 octobre 2004 - Saintes huiles sur le feu par Pierre Marcelle in Libération du lundi 25 octobre 2004 - Robertson : "Si Bush touche un cheveu de Jérusalem, nous formerons le troisième parti américain !" par Daphna Berman in Ha’Aretz du lundi 4 octobre 2004 - La "solution" à deux Etats touche à son terme par John Denham in The Guardian du vendredi 1er octobre 2004 - Les vainqueurs de la Seconde guerre mondiale, c’était nous ! par Lily Galili in Ha’Aretz du mercredi 29 septembre 2004.]
                                                   
Témoignage

                           
- Un Coucher de Soleil Palestinien de Rana El-Khatib (22 septembre 2004)
[traduit de l’anglais par Gérard Jugant]

"Je n’aurais jamais imaginé un aussi long coucher de soleil", me dit, exaspérée, mon amie de Gaza, en décrivant les détails douloureux d’une journée qu’elle a vraiment cru être sa dernière.
Cela avait commencé comme n’importe quel jour "ordinaire" à Gaza. L’électricité était coupée, l’eau n’arrivait dans les maisons que par filets, les routes étaient bloquées et les passages ouverts la veille encore étaient fermés.
Afin de pouvoir se rendre à une réunion à Gaza-City, elle devait sortir de sa ville de Khan Younis et pour cela n’avait d’autre choix, comme des milliers d’autres Palestiniens, que d’emprunter la plus encombrée et la plus défoncée des routes créées par les Forces Israéliennes de Défense sous le prétexte de la "sécurité". Les Palestiniens qui doivent supporter ces routes savent que leur but est à la fois de maintenir la chape oppressive sur une société palestinienne captive et de réaffirmer une domination quotidienne.
Les travailleurs palestiniens, pour continuer à vivre à Gaza, se lancent sur les "nouvelles" routes caillouteuses à bord de misérables voitures ou de charrettes tirées par des mules, dans l’espoir de rejoindre un travail sous-payé qui fait vivre des familles entières. Les fermetures de routes et les détours sont chose habituelle sous l’occupation. Les Palestiniens l’accepte à contre-coeur.
Mais ils supportent beaucoup moins les routes imprévues. Elles peuvent signifier, plus encore que les routes "régulières" et attendues, de gros problèmes. Comme sur les officielles, les soldats des Forces de Défense Israéliennes (IDF) obligent les voitures à rester alignées des heures durant dans la chaleur moite de l’été ou dans le froid humide de l’hiver. Mais à la différence de leurs homologues officielles, les routes temporaires servent souvent à d’autres objectifs, par-dessus et au-delà de l’humiliation habituelle et des retards. A chacun de deviner quels sont ces autres buts, car la "raison" réelle n’est que rarement révélée.
Ce jour-là, alors que les route habituelles étaient bloquées, mon amie se débrouilla pour arriver à sa réunion à Gaza. Elle n’était en retard que de quelques heures sur l’horaire de travail, comme cela est courant sous occupation israélienne. Sa journée avait été relativement calme, jusqu’à son retour vers 15h. Elle circulait prudemment sur la même route accidentée qu’à l’aller. Sa voiture se trouvait au milieu d’un long cortège de véhicules rentrant chez eux, quand tous furent brutalement confrontés à une horrible vision. De chaque côté de la route irrégulière arrivaient deux chars israéliens dans un nuage de poussière, fonçant droit sur eux. Les monstres spécialement conçus soulevaient de grands monticules de poussière. La route sur leur passage était transformée en un parcours d’obstacles faits de multiples cratères dans lesquelles les voitures pouvaient s’enfoncer sans pouvoir se délivrer. Quelques conducteurs paniquèrent. D’autres ne savaient plus que faire. Certains continuaient néanmoins à rouler. Pur compléter, et sans raison apparente, des rafales nourries de balles se mirent soudainement à crépiter autour d’eux.
Comme le font les Palestiniens habitués à de telles situations sous l’occupation, ils sortirent tous de leurs véhicules pour se jeter la face contre terre dans la poussière en espérant échapper miraculeusement aux tirs de barrage qui criblaient le sol. Le temps semblait suspendu.
Mon amie vit que l’homme qui était à côté d’elle avait pris une balle, semble t-il dans le bras. Dans la frénésie du moment, il ne paraissait pas réaliser que son sang coulait abondamment pour former une mare sur le sol. La fusillade ne faiblissait pas.
En plein mitraillage, mon amie se risqua à lever les yeux de la terre brûlante. Elle constata que l’homme blessé gisait toujours à ses côtés. Elle remarqua aussi que le soleil commençait à décliner, rougissant la terre alentour. Elle ne pouvait qu’espérer que ce n’était pas la fin. Ce n’était pas la première fois qu’elle se trouvait dans ce genre de situation, devenue le lot commun d’une brutale occupation, où l’on côtoie la mort à tout moment. Quotidiennement les Palestiniens sont confrontés à la réalité de la force militaire abusive d’Israël. Quotidiennement ils reçoivent des balles, les missiles Apaches et les chars Merkava. Telle est la sordide et cruelle réalité de leur vie sous l’occupation, seuls, sans le soutien du monde dit "civilisé".
Alors qu’elle continuait son récit sa voix se mit à faiblir en tremblant sous l’impitoyable poids de l’oppression et le sentiment d’abandon qui est celui ressenti par la plupart des Palestiniens. D’une vois éteinte elle s’exclama : ça commence à faire beaucoup". Continuant à parler, lui vint à l’esprit un incident récent. "L’autre jour encore, mon père a retiré une balle de la petite table en plastique blanc qui est sous la vigne, celle là-même sous laquelle tu allais pour manger des figues. Le plastique éclaté s’était répandu tout autour".
Après un temps qui lui sembla l'éternité, étendue au soleil, assoiffée et espérant que sa vie ne s’achevait pas ainsi sur ce sable, mon amie se mit à nouveau à observer, et constata que le soleil n’avait que peu bougé. "Le soleil n’en finissait pas de se coucher", me dit-elle. "Jamais je n’avais pensé que les couchers de soleil étaient aussi longs".
Quand enfin les tirs se turent et que les soldats autorisèrent les gens à regagner leurs voitures, tous s’y précipitèrent, sonnés. Le coucher de soleil était complet et l’obscurité était là. Mon amie n’avait même pas observé cet instant final du coucher du soleil. Elle se sentait malade. La pensée qu’ils avaient servi de cibles pour quelque exercice de tir amusant pour l’armée israélienne, car aucune autre raison ne pouvait justifier ce qui s’était passé, était nauséabonde. Après 4 heures sous le soleil et sous une grêle de balles, elle était sévèrement déshydratée et psychologiquement meurtrie. Elle ne sait pas comment elle trouva la force de conduire jusqu’à chez elle ni comment elle trouva sa route.
L’homme qui avait été touché fut finalement déposé sur un talus en direction de la mer et ramassé par une charrette à mule. Mon amie suppose qu’il fut conduit à l’hôpital. Mais elle ne saurait dire si sa blessure était ou non fatale. Il vaut peut-être mieux qu’elle ne le sache pas.
Quelques jours plus tard mon amie pouvait difficilement sortir de son lit. Le choc émotionnel, joint à la légère insolation, avait laissé son corps vieux et fragile. Elle avait, une fois encore, échappé au baiser mortel.
Alors qu’elle réfléchissait au nombre de vies qu’elle avait vu partir, le terrorisme de l’Etat d’Israël contre toute une société se poursuivait sans faiblir. Et pendant qu’Israël resserre son étreinte implacable sur les Palestiniens, des membres du Congrès US rivalisent pour apaiser notre seul "allié" au Moyen-Orient, à n’importe quel prix, avec toutes ses violations de droits civiques et humains.
Ce que cette scène tente de capter est un secret que les Israéliens n’ont pas encore percé : la volonté inébranlable de survie acquise par le peuple palestinien.
Attaques quotidiennes de tanks et d’avions. Intimidations quotidiennes des IDF. Exécutions quotidiennes par les équipes du Mossad. Destructions quotidiennes de maisons, de vergers, de structures anciennes par des bulldozers géants fournis par une firme américaine, etc.
Mais tout ce que cela provoque est un froid réalisme palestinien, un détachement croissant. Pour atteindre l’autre rive, il faut survivre à ce très long chaos.
A un certain niveau, on produit une colère immédiate qui se traduit actuellement par des lancers de roquettes, des bombes humaines, ou tout simplement par des bâtons et des pierres. Cela a un effet déstabilisateur sur les Israéliens, mais cause un terrible problème au peuple palestinien.
A un autre niveau, les têtes les plus froides réfléchissent aux moyens de survie de la société palestinienne dans ces situations. Elles sont le réflecteur. Elle ont permis de développer d’incroyables compétences de survie, qui font que les Israéliens ne peuvent venir à bout de ce peuple. C’est pourquoi, d’une manière que seul probablement Dieu peut parfaitement comprendre, les plus intransigeants des Israéliens, en tant qu’êtres humains, ne sont pas à la hauteur.
[Voir dans la rubrique "Dernières parutions" la présentation de l'auteur et de la traduction de son dernier recueil de poésie.]
                                           
Rendez-vous
                           
1. On dirait le Sud... Mareth-Cassis de l'exil à la mémoire une exposition du photographe Philippe Conti
à la FNAC Marseille du 17 novembre 2004 au 17 janvier 2005

Rencontre forum le lundi 29 novembre 2004 à 17h00 avec le photographe Philippe Conti et l'auteur Yann Battle.
[FNAC Marseille - Centre Bourse - 13001 Marseille - Téléphone : 04 91 39 94 00 - Horaires d'ouverture : du lundi au samedi de 10h à 19h.]
Philippe Conti est un jeune photographe vivant à Marseille. Son travaille l'a amené à plusieurs reprises en Palestine ces dernières années, avec Médecins sans frontières. Il a réalisé une exposition intitulée "Chronique Palestinienne" qui a été présentée dans le monde entier. Il a aussi collaboré au dernier numéro de la revue "Tabadolat", publiée par La Maison d'Orient, en nous offrant l'épreuve originale d'une de ses photographies en tirage limité.
Cette exposition, qui s'accompagne de la parution d'un ouvrage éponyme [Cf. Rubrique "Dernières parutions"], est le fruit d'une nouvelle rencontre. Il existe un bidonville à la Carrière Fontblanche à Cassis (une petite ville portuaire située à 30 km de Marseille)... Philippe Conti et Yann Battle ont proposé aux hommes qui y habitent de se raconter pour eux-mêmes, pour leurs familles et pour toutes les personnes qui ne peuvent pas imaginer leur parcours de vie, leurs souffrances, leurs sacrifices et en définitive les termes de la préservation de leur dignité.
                                                                       
2. Rencontre avec Salah Salah autour de la question des réfugiés palestiniens le jeudi 2 décembre 2004 à 19h30
au Centre Social de l'Olivier Bleu à Marseille (15°)

Le Centre Social de l'Olivier Bleu et Ajial France vous proposent cette soirée de témoignages et de réflexions autour du thème :
Immigrés, réfugiés, exilés : Des "sans droits" dans un monde qui pourtant prône la libre circulation des hommes et des femmes, de l'information et des capitaux. Comment défendre l'égalité des droits aujourd'hui ?
Autour d'un apéritif dînatoire.
Avec la participation de Salah Salah.
Salah Salah est né en Palestine, en 1936. Expulsé en 1948 avec toute sa famille, il vit depuis au Liban. Ancien responsable du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) au Liban, qu'il quittera en 1991, au moment des négociations d'Oslo, il est aujourd'hui membre du conseil national
Palestinien (OLP) et membre de la direction des affaires des réfugiés palestiniens au Liban.
En 1998, il fonde l'association Ajial au Liban avec des jeunes Palestiniens, issus de différents camps de réfugiés. Son objectif est de donner aux jeunes
les moyens de devenir acteurs de leur Vie, autour de l'identité palestinienne  et d'élaborer ensemble des projets culturels, sociaux et sportifs. Face à des conditions de vie dramatiques au Liban et à la situation alarmante du peuple palestinien dans son ensemble, Ajial, par l'intermédiaire de Salah Salah veut offrir aux jeunes un droit d'existence, en attendant le droit au retour en Palestine.
[Centre Social de l'Olivier Bleu - Traverse de l'Ecole de l'Oasis - 13015 Marseille - Tél. 04 91 60 87 72 - Renseignements Ajial France : jodon.ajial@free.fr]
                                       
Dernières parutions

                                
1. Etre jeune en Palestine de Pénélope Larzillière
aux éditions Balland
[202 pages - 23 euros - ISBN : 2715815204]
Qu'est-ce qu'être jeune, aujourd'hui, lorsqu'on vit dans les territoires qui relèvent de l'Autorité palestinienne ? En 1987, la première Intifada mobilisait massivement les jeunes Palestiniens, convaincus que leur lutte conduirait à l'instauration d'un état palestinien. En 1993, les accords d'Oslo semblaient s'approcher de cet objectif. Depuis, l'espoir a cédé la place au désespoir, et celui-ci est au cœur de la seconde Intifada, lancée en 2000. Si la plupart d'entre eux maintiennent cet objectif politique national, tous développent un pessimisme absolu quant aux chances de sa réalisation. La vie quotidienne de ces jeunes est extrêmement dégradée, et comporte bien d'autres préoccupations que celles directement politiques et géopolitiques études, travail, religion, relations familiales, amoureuses, etc. Lors de la première Intifada, vie privée et vie publique centrée sur l'objectif national se combinaient aisément, et le militantisme apparaissait comme un moyen d'améliorer la situation dans tous les domaines de l'existence. Désormais cette articulation n'est plus possible. L'engagement est devenu, tout à la fois, nécessaire et sans espoir. Pénélope Larzillière mène depuis de nombreuses années des enquêtes de terrain dans les territoires palestiniens. Elle brosse ici le portrait étonnant d'une jeunesse dont l'expérience quotidienne est surdéterminée par l'évolution de la scène politique, mais ne s'y réduit pas. Pour la première fois, le regard porté sur l'Intifada mène bien au-delà de ses seules dimensions politiques ou diplomatiques. Il en dévoile les limites, les tensions internes, mais aussi les ressorts les plus cachés.
Spécialiste reconnue de la question palestinienne, à laquelle elle a consacré son doctorat de sociologie à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, Pénélope Larzillière est chargée de recherches à l'Institut de recherche pour le développement.
                                   
2. On dirait le Sud... Mareth-Cassis de l'exil à la mémoire de Philippe Conti (photographies) et Yann Battle (texte)
aux éditions Images En Manœuvres
[128 pages - 20 euros - ISBN : 2849950335]

80 photographies en couleurs et en noir et blanc.
Cette histoire est celle d'un village de planches, de bâches et de débris. Un village muet, sans enfants et sans femmes. Un village encore jeune mais peuplé de vieux. Un village comme un faubourg honteux, la petite banlieue d'une petite ville, trop précieuse pour en faire étalage. Un bidonville. L'ancienne carrière de Fontblanche, en bordure de Cassis. C'est là, entre deux parois de calcaire et tapis sous les pins qu'on les a laissé construire en 1972 le bout de leur chemin. Ils sont Tunisiens et presque tous originaires des alentours de Mareth, région rurale du sud du pays. Arrivés pour la plupart, il y a trente ou quarante ans, ils habitent aujourd'hui encore leurs baraques de rien, sans courant et sans eau. Au fil de leurs décennies de labeur, ils ne comptent pourtant plus les murs, les vrais, qu'ils ont eu à bâtir, ceux des résidences environnantes mais aussi ceux de leurs propres maisons en Tunisie ; qui ne les attendent plus. Ils sont la main d'oeuvre d'ici et le revenu de là-bas. C'est tout. Leurs familles, ceux qui n'ont pas atteint la retraite, les voient une à deux fois par an à l'occasion du Ramadan, d'une fête ou d'un enterrement, ou quand leur bourse le permet. Mais jamais elles ne mettent les pieds ici. C'est tout juste si elles savent. Tant mieux. Leurs enfants vivront une autre vie.
[Images En Manœuvres Editions - 14, rue des trois Frères Barthélemy - 13006 Marseille - Tél. : +33 (0)4 91 92 15 30 - Fax : +33 (0)4 91 42 97 58 - Email : contact@iemeditions.com - Site : http://www.iemeditions.com - Diffusion Inextenso / Distribution Le Seuil.]
                                                 
3. Moi et mon enfance de Raba Hana
aux éditions Transit
[24 pages - ISBN : 2951934610 - 5,00 euros]

Le livre d'enfant palestinien... En décembre 2001, nous avons eu la chance à Gaza de rencontrer les responsables de l'Institut Tamer qui sans le savoir ont joué un rôle déterminant dans la création de la collection Transit.
"En Palestine il n'y a pas de petite résistance." Raba Hana a écrit et illustré "Moi... et mon enfance" lorsqu'elle avait 9 ans à l'occasion du concours "Mon premier livre" organisé chaque année en Palestine par l'Institut Tamer. Il a été ensuite publié pour la première fois à Ramallah en 1998. En avril 2003, Transit édite cette traduction de "Moi... et mon enfance" accompagnée de la reproduction en quadrichromie des illustrations du jeune auteur. Créé en 1989, lors de la première Intifada, pour offrir une alternative à la fermeture des écoles par les forces militaires d'occupation israéliennes, l'Institut Tamer pour l'Education sociale, autour de la lecture, de l'écriture, de l'édition permet aux enfants et aux adolescents de recevoir une éducation fondée sur la transmission des expériences et des connaissances, la prise de responsabilité, l'ouverture vers le monde. Une fois par semaine les jeunes réalisent une page dans le quotidien palestinien, "Al Ayyam" et un supplément mensuel, "Le Petit continent" qui traite de l'archéologie, des cultures, des traditions, des techniques agricoles et artisanales de la Palestine à partir de visites et de rencontres. Mon passeport pour la lecture que chaque enfant rempli après la lecture d'un livre est une sorte de visa d'entrée dans le monde de la littérature. La collection "Mon premier livre" récompense chaque année par leur publication, cinq  histoires écrites et illustrées par des enfants de 8 à 14 ans, dont Raba Hana en 1998.
(Tamer signifie en arabe : personne qui dans la palmeraie transporte le pollen d'un arbre à l'autre pour le fertiliser.)
[Pour commander un exemplaire de "Moi et mon enfance" envoyer un chèque de 5,00 euros + 0,70 euros de frais de port à l'ordre de La Courte Echelle, à l'adresse suivante : La Courte Echelle / Editions Transit  - 29, La Canebière - 13001 Marseille FRANCE - Téléphone : +33 (0) 491 900 260 - Fax : +33 (0) 491 909 860 - Email : courtechel@club-internet.fr]
                                          
4. 18 poèmes de Rana El-Khatib
aux éditions Transit
[36 pages - ISBN : 2951934645 - 8 euros]

Palestinienne, Rana El-Khatib est un auteur qui vit à Phoenix, en Arizona. Elle a écrit un recueil de poésie politique : intitulé  "Branded. The Poetry of a So-called “Terrorist”, disponible sur Amazon.com. Une partie des ventes de son recueil  va à l’organisation à but non lucratif "Palestine Children’s Relief Fund" (PCRF). Cette édition française d’une partie du travail poétique (18 poèmes) de Rana el-Khatib a été traduit  de l'anglais par Gérard Jugant et vient de sortir.
[Pour commander un exemplaire de "Moi et mon enfance" envoyer un chèque de 8,00 euros + 0,70 euros de frais de port à l'ordre de La Courte Echelle, à l'adresse suivante : La Courte Echelle / Editions Transit  - 29, La Canebière - 13001 Marseille FRANCE - Téléphone : +33 (0) 491 900 260 - Fax : +33 (0) 491 909 860 - Email : courtechel@club-internet.fr]
                                       
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1. Une Nation ? Quelle Nation ? par Uri Avnery (25 septembre 2004)
[traduit de l’anglais par R. Massuard et S. de Wangen]

Imagineriez-vous le gouvernement français niant l'existence de la nation française ? Ou le gouvernement des Etats-Unis d'Amérique ne reconnaissant pas la nation américaine (US) ? Mais Israël est le pays de tous les possibles. On croirait que c'est une blague, mais c'est très sérieux.
Le gouvernement d'Israël ne reconnaît pas la nation israélienne. Il dit qu'il n'existe rien de tel.
Toute personne en Israël est enregistrée dans le « Registre des habitants » du ministère de l'Intérieur. Le  document comprend la rubrique « nation ». Cette mention apparaît également sur la carte d'identité que toute personne a l'obligation de porter sur elle à tout moment au risque d'encourir des poursuites.
Le ministère de l'Intérieur a une liste de 140 nations que ses agents peuvent enregistrer. Elles comprennent non seulement les nations établies (« russe », « allemande », « française », etc.) mais aussi « chrétienne », « musulmane », « druze », etc... La « nation » d'un citoyen arabe d'Israël, par exemple, peut être « arabe », « chrétienne » ou « catholique » (mais pas « palestinienne » - le ministère de l'Intérieur n'est pas encore au courant de l'existence de cette nation).
La plupart des habitants d'Israël portent, bien sûr, des cartes d'identité indiquant : « Nation : juive ». C'est maintenant devenu un sujet de débat.
Un groupe de 38 Israéliens ont demandé la suppression de leur enregistrement en tant que « Juif » et son remplacement par « Israélien ». Le ministère de l'Intérieur refuse, disant que cette mention n'est pas sur sa liste. Le groupe s'est adressé à la Haute Cour de Justice pour qu'elle ordonne au ministère de les enregistrer comme appartenant à la nation « israélienne ». L'audience a eu lieu cette semaine.
Les 38 comprennent certains des plus éminents professeurs d'Israël (historiens, philosophes, sociologues et autres), des personnalités publiques bien connues et d'autres (dont mon humble personne). Un des initiateurs est un Druze. Ils sont loin d'être tous du même camp politique - il y a aussi bien des gens de droite que de gauche. L'un d'eux est Benny Peled, ancien commandant des forces aériennes, très à droite, qui est décédé après le dépôt de la demande.
La Cour Suprême (siégeant en tant que Haute Cour de Justice) s'est saisie du cas comme d'une patate chaude. (Même si le juge Mishal Heshin a été ravi en découvrant sur la liste du ministère la nationalité « assyrienne » - en fait une petite communauté religieuse, un vestige de l'Antiquité, qui parle encore un dialecte araméen.)
Sur la question principale, les juges ont dit que la Haute Cour - traitant généralement de questions administratives -  n'a pas les moyens de traiter de sujets aussi profonds. Elle a conseillé aux demandeurs de s'adresser au tribunal de district, où une discussion approfondie est possible et où des experts peuvent être convoqués comme témoins. Les demandeurs ont suivi ce conseil et la bataille sera transférée à un autre niveau judiciaire qui devra y consacrer de nombreuses audiences.
Pourquoi le gouvernement refuse-t-il de reconnaître la nation israélienne ? Selon la doctrine officielle, il existe une nation « juive » à laquelle l'Etat appartient. Après tout c'est un « Etat juif », ou, dans les termes d'une de ses lois, « l'Etat du peuple juif ». Selon la même doctrine, il est aussi un Etat démocratique et tous ses citoyens sont supposés être égaux, quelle que soit leur affiliation nationale. Mais fondamentalement l'Etat est « juif ».
Selon cette doctrine, les Juifs sont à la fois une nation et une religion. Dans les premières années d'Israël, il était encore de règle que, si une personne déclarait bona fide être juive, elle était enregistrée comme telle. Mais,quand le camp religieux a obtenu plus de pouvoir, la loi a été amendée et, depuis lors, une personne n'est enregistrée comme juive que si sa mère est juive ou si elle s'est convertie à la religion juive et n'en a pas adopté une autre. C'est, bien sûr, une définition purement religieuse (selon la loi religieuse juive, une personne est juive si sa mère l'est. Le père ne compte pas dans ce contexte).
Cette situation a engendré un autre problème. En Israël, le rabbinat orthodoxe jouit d'un monopole sur les affaires religieuses juives. Deux autres groupes juifs, qui sont très importants aux Etats-Unis, conservateurs et réformateurs, subissent des discriminations en Israël et les conversions prononcées par eux ne sont pas reconnues par le gouvernement. Il y a quelques années, la Haute Cour a décidé que les personnes converties au judaïsme en Israël par ces deux communautés devaient également être enregistrées « Nation : juive ». Après quoi, le ministre de l'Intérieur de l'époque, un religieux, a décrété péremptoirement que toutes les futures cartes d'identité porteraient, à la rubrique « nation », seulement cinq étoiles. Mais sur le « registre des habitants » du ministère, il est toujours mentionné « Nation : juive ». Les origines de la confusion remontent au début du mouvement sioniste. Jusque là, les Juifs à travers le monde étaient une communauté ethnico-religieuse. C'était anormal dans l'Europe contemporaine mais tout à fait normal il y a 2.000 ans quand de telles communautés -  helléniques, juives, chrétiennes et de nombreuses autres - étaient la norme. Chacune d'elles était autonome dans l'Empire byzantin et avait ses propres lois et sa propre juridiction. Un homme juif à Alexandrie pouvait épouser une femme juive à Antioche, mais pas sa voisine  chrétienne. L'Empire ottoman a perpétué cette tradition, nommant les communautés millets (d'un mot arabe signifiant nation).
Mais quand les mouvements nationaux modernes sont apparus en Europe, et qu'il s'est avéré que les Juifs n'y avaient pas de place, les fondateurs du mouvement sioniste ont décidé que les Juifs devaient se constituer en nation indépendante et créer leur propre Etat national. La communauté ethnico-religieuse a tout simplement été redéfinie en tant que nation, et ainsi une nation a vu le jour, qui était également une religion, et une religion qui était également une nation.
C'était, bien sûr, une fiction, mais une fiction nécessaire pour le sionisme qui réclamait la Palestine pour la « nation » juive. Pour mener une lutte nationale, il doit y avoir une nation.
Cependant, deux générations plus tard, la fiction est devenue réalité. En Palestine, une véritable nation, avec une réalité nationale et une culture nationale, s'est développée. Les membres de cette nation se considéraient comme juifs, mais des Juifs différents sous de nombreux aspects des autres Juifs du monde.
Avant la création de l'Etat d'Israël, et sans qu'une décision ait été prise, dans l'hébreu parlé, une distinction a été faite entre « Hébreu » et « Juif ». On parlait de « Yishuv hébreu » (la nouvelle société en Palestine) et de « religion juive », d'agriculture « hébraïque » et de « tradition juive », de travailleur « hébreu » et de « diaspora juive », de « mouvement clandestin hébreu » et d'Holocauste « juif ». Quand j'étais enfant, nous manifestions pour l'immigration juive et pour un Etat hébreu. Quand Israël a vu le jour, les choses sont devenues plus simples. Chaque Israélien à qui on demande à l'étranger son identité nationale répond automatiquement : « Je suis israélien. » Il ne lui viendrait pas à l'esprit de dire « Je suis juif » à moins qu'on lui ait demandé sa religion. Il n'y a aucune contradiction entre le fait d'être israélien et d'être juif. L'homme moderne est composé de différentes couches qui ne se neutralisent pas l'une l'autre. Une personne peut être du genre masculin, végétarien par inclination, juif par religion et israélien par groupe national. Une femme à Brooklyn peut être juive et américaine à la fois - juive par origine et religion appartenant à la nation américaine (US). Selon les normes occidentales modernes, une nation est définie par la citoyenneté, si bien que dans de nombreuses langues « nationalité » signifie citoyenneté. Chaque citoyen américain appartient à la nation américaine (US), qu'il soit d'origine écossaise, mexicaine, africaine ou juive. Du point de vue religieux, un Américain peut être catholique, juif, bouddhiste ou évangéliste. Cela n'a pas d'influence sur son appartenance à la nation, qui est un ensemble politique. Les nations européennes, également, s'adaptent aussi, lentement, à ces normes. Seuls les fascistes exigent une conformité « totale » entre race, nation et langue.
Pourquoi est-ce si important ? Contrairement à la défunte doctrine fasciste, l'appartenance à une nation est une question de décision personnelle. Les centaines de milliers de Russes qui sont venus légalement en Israël (en tant que proches parents de Juifs), qui servent dans l'armée israélienne et paient des impôts israéliens - appartiennent vraiment à la nation israélienne s'ils le veulent. Les citoyens arabes qui veulent appartenir à la nation israélienne sont israéliens - sans abandonner leur identité palestinienne ni leur religion musulmane, chrétienne ou druze. Pour beaucoup de gens, il est difficile d'abandonner les mythes sionistes avec lesquels ils ont grandi. Ils essaient d'éluder toute discussion sur ce sujet - qui, bien sûr est à peine abordé dans nos médias. Notre demande à la Haute Cour de Justice, et bientôt au tribunal de district, est destinée à lancer, enfin, ce débat. Il y a deux mille ans, le prophète Jonas s'est trouvé sur un navire ballotté par la tempête. Les marins effrayés, cherchant un responsable, lui ont demandé (Jonas, 1, 8) : « Quel est ton pays ? Et de quel peuple es-tu ? » A quoi Jonas a répliqué : « Je suis hébreu ! »
En réponse à la même question, nous déclarons : « Nous sommes israéliens ! »
                                       
2. La passion d’Arafat par Gilad Atzmon (14 novembre 2004)
[traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier]

Durant les dix dernières journées de sa vie, le monde entier retint son souffle, assistant à ce qui semblait une bataille interminable entre un géant combattant de la liberté et l’ange de la mort. Beaucoup d’entre nous suivaient les informations avec soin ; beaucoup priaient pour la guérison du président. Apparemment, pas tout le monde : nous avons eu aussi l’opportunité de voir certains ministres israéliens nécrophiles ne pas rater l’occasion d’en rater une : pour eux, ce fut l’occasion de s’amuser avec la fatalité : une occasion à ne pas gâcher. Ils ont tenté de nous convaincre, une dernière fois, qu’Arafat était un terroriste ; que l’idée qu’il soit enterré à Jérusalem, au milieu des « Rois juifs » était inconcevable. Ces dirigeants israéliens ont tenu à nous dire que ce grand homme était un « ennemi de la paix ». Mais il semble que leur perversité n’ait pas réussi à s’imposer.
A force, aujourd’hui, le monde est habitué aux politiciens israéliens et à leur manque total de manières, pour ne pas parler de leur manque de toute empathie. Et néanmoins, des ministres juifs et les médias israéliens ont eu la déconvenue de constater qu’une fois encore, le sadisme juif a été vaincu. A tout le moins, on a constaté qu’il était contre-productif. Avec une couverture médiatique mondiale, sur tous les réseaux télévisés, Arafat a été enterré aujourd’hui, en dirigeant admiré d’envergure mondiale. Arafat est sans doute le dernier « meneur de peuple » populaire. C’était un homme du peuple, qui n’était jamais devenu une marionnette américaine ni même un bureaucrate autocratique.
Trois années durant, le vieil homme vécut encerclé dans son QG bombardé et sa vie fut gravement menacée à de multiples reprises ; la Muqâta’ah, ce bâtiment où il passa la dernière année de sa vie, était à moitié démolie et elle menaçait de s’écrouler tout à fait, depuis plus de deux ans. Malgré son grand âge, sans électricité, sans eau potable, en dépit de l’humiliation quotidienne infligée par ceux qui colonisaient son pays, l’homme ne se rendit jamais. Et néanmoins, les Israéliens n’ont jamais cessé : s’ils cessaient de le bombarder, c’est qu’ils voulaient le chasser. Mais l’homme ne capitula jamais. Offrant à son peuple le modèle exemplaire d’une dignité souveraine, il l’encouragea à résister. Ce qu’il fit.
Ce fut un choc, de se rendre compte que les politiciens et les médias israéliens ont été assez fous pour rudoyer le vieillard agonisant. Comment peut-on être à ce point dépourvu du sentiment le plus basique d’humanité ? Les vieux sionistes travaillistes furent aussi sadiques que leurs successeurs de droite. Mais au moins firent-ils tout leur possible afin de dissimuler leurs réels motifs. Au moins ont-ils toujours prétendu être des amoureux de la paix. Il s’avère que les Israéliens aujourd’hui au pouvoir sont beaucoup plus nature. Très semblables à leurs ancêtres des temps bibliques, ils ont opté pour l’attitude la plus vulgairement populiste : ils ont offert à leur populace le message de vengeance le plus sanguinaire qui se puisse imaginer. L’identité israélienne est obsédée par la recherche de la notion de la revanche extrême. La sensation de s’abattre sur leurs ennemis sans défense comme une tonne de briques les remplit d’aise. Cette philosophie plutôt étrange a mûri, fournissant la stratégie militaire et politique israélienne officielle. Le gouvernement israélien élu n’est là que pour fournir aux Israéliens le sang palestinien qu’ils réclament. Le gouvernement israélien a fort peu de victoires à son actif sur un quelconque autre front, qu’il s’agisse de l’économie, de la sécurité sociale et singulièrement de la sécurité personnelle. Ils se spécialisent dans la fourniture à l’opinion publique israélienne d’un taux de mortalité palestinien particulièrement élevé. En termes tactiques, ils qualifient cela de « puissance de dissuasion ». Mais, dans la pratique, une définition plus appropriée serait la soif de sang pure et simple.
A l’instar de leurs ancêtres bibliques, les Israéliens aiment voir leur ennemi battu à mort, qu’il s’agisse d’un vieil Arafat agonisant, ou d’une famille anéantie par les tirs d’un tank à Gaza. Aussi terrible cela paraisse, la douleur des autres emplit les Israéliens de joie. C’est la seule explication possible aux activités meurtrières déployées par l’armée israélienne dans les territoires occupés. C’est la seule explication plausible pour leur rudoiement d’Arafat agonisant, alors même qu’il était évident qu’il n’en avait plus pour très longtemps. Le concept de compassion leur est totalement étranger.
Il apparaît désormais clairement que l’émancipation du peuple juif, qui conduisit à la naissance du sionisme et à son aboutissement – un Etat raciste, colonialiste et nationaliste – évolue aujourd’hui, sous nos yeux, vers son dernier avatar : une manifestation de sadisme. Israël est compromis dans la rudoiement quotidien du peuple palestinien. Quand le rudoiement devient ennuyeux, ils passent aux tueries ; quand les tueries ne les distraient plus, ils humilient Arafat mourant. Les Israéliens jouissent de leur pouvoir démesuré. Le jour venu, cela les amusera sans doute beaucoup de menacer toute la région avec leur colossal pouvoir de destruction nucléaire.
Dès lors, il n’est pas totalement surprenant que le monde occidental, et en particulier les Européens, tiquent un peu devant la dernière en date des manifestations du sionisme. Devant les événements en cours, ils ressentent une sensation de déjà-vu. Pour les Occidentaux, la passion d’Arafat et le chemin de croix du peuple palestinien n’ont rien d’une révélation : il s’agit tout juste d’une répétition. Une répétition de la naissance de l’ensemble de l’ethos occidental, un ethos fondé sur la condamnation du sadisme et l’adhésion à l’empathie. Israël suit le chemin inverse : il est l’incarnation narcissique de toute l’inhumanité concevable. Il est la célébration de la cruauté.
L’Histoire nous enseigne que lorsque le narcissisme sadique révèle son visage, on peut prévoir la fin. Les jours d’Israël sont comptés. Le jour où les sionistes se massacreront entre eux n’est plus très loin.
                             
Revue de presse

                                
1. “Les rêves et les pratiques spatiales des habitants des camps de réfugiés de Palestine : entre prolongement de l’exil, attente du retour et intégration urbaine" par Hélène Seren-Ateya
in Dialogue du mois de décembre 2004
(Hélène Seren-Ateya est géographe, docteur de l’Université de Provence, responsable scientifique de l’équipe PRUD : "L’urbanisation des camps de réfugiés dans la bande de Gaza et en Cisjordanie".)
Après 55 ans d’existence, les camps de réfugiés Palestiniens de la bande de Gaza et de Cisjordanie confondent les sens perceptifs et les concepts savants. Ils sont établis, là, en lieux d’attente et de traumatisme social subi à une échelle nationale face à leurs « concitoyens [1] ». Et si ce n’était l’étroitesse de certaines rues ou la présence encore de quelques baraques de parpaings, aujourd’hui, bien peu d’éléments spatiaux apparents permettent une nette distinction entre ville, camp, quartier néo-urbain ou localité nouvellement créée. Seules des cartes de dénomination ou de propriété foncière rendent l’établissement des camps, mukhayyam en arabe, en évidence territoriale. Les camps sont, là, présents, éminemment urbains pour la plupart d’entre eux, offrant résidences provisoires à nombre de réfugiés.
La confusion semée d’une part par l’aspect visuel qu’offre le camp, tout de gris bétonné et peuplé de personnes qu’apparemment rien ne distingue des autres Palestiniens, et d’autre part par le discours pressenti d’un droit au retour sacré, et intouchable, peut provoquer finalement une autre catastrophe [2] en Palestine. Et malheur donc à celui qui tombera droit dans le piège de la confusion et qui se fierait simplement à l’apparence des éléments en place.
Les camps Palestiniens de la bande de Gaza et de Cisjordanie ressemblent certes à des villes, et libre alors est le chercheur d’utiliser la cohorte de concepts urbains pour analyser ces territoires de l’exil ! Et les réfugiés, par leurs pratiques sociales et spatiales s’apparentent à leurs voisins citadins ! Mais les camps de réfugiés ne sont devenus que des villes imposées et les réfugiés résidents des camps ne sont que des hommes et des femmes à qui ne s’offrent pas d’autre possibilité que l’intégration urbaine comme pilier d’élévation sociale. L’identité des réfugiés résidents encore dans les camps s’établit exactement, et presque sans défaillir, à l’interface entre droit au retour et droit à la vie.
L’étranger verra cette identité comme une dualité, pressentie alors comme une faiblesse. Le réfugié résident du camp la jugera comme une complémentarité, unifiée dans l’essence de son statut de réfugié Palestinien dans les frontières mêmes de la patrie à laquelle il appartient.
Et les réfugiés résidents des camps rêvent alors massivement encore du droit au retour. Ils maintiennent presque vivante la mémoire du lieu de vie d’avant la nakba. Les relations sociales, que nous qualifierons rapidement ici de traditionnelles, se réalisent toujours dans l’optique du retour. Les réfugiés affirment fort cette identité de réfugiés, en l’opposant toujours à celle du citoyen, et la cicatrice laissée par la nakba, vécue par les grands parents, se transmet en héritage comme un traumatisme chez les petits enfants et les arrière petits enfants.
Quotidiennement, les réfugiés résidents des camps endossent fièrement cette identité de réfugié et ils sont, sans complexe, partout ailleurs où les citoyens sont [3] ; et si parfois, certes ils ont à souffrir de leur statut de réfugiés, ils savent également utiliser les réseaux générés par certains d’entre eux. Ils n’hésitent pas non plus à s’opposer au pouvoir détenu par les muwaatin, et cette opposition tourne souvent à l’affrontement généralisé.
L’identité du réfugié résident dans les camps se construit alors dans la superposition des lieux qui la composent: lieu d’origine et lieu de vie. Et les réfugiés appliquent cette identité reconstruite à la spatialité de son rêve collectif, spatialité qui relève de deux temporalités : celle du passé et celle du futur. Faiblesse de la dualité contre force de la complémentarité. 
Droit au retour et mémoire
Les réfugiés Palestiniens, loin d’endosser le statut du vaincu, perpétuent sans cesse la mémoire du lieu d’origine. Cette prolongation de la mémoire par transmission générationnelle des réfugiés à leurs descendances se limite de plus en plus à une toponymie, le rôle de la mémoire se chargeant de faire évoluer le contenu du lieu. Cette évolution est liée aux évolutions effectives que la conquête et la présence israélienne ont eues sur ces lieux. Mais les géographes savent bien que la première appropriation d’un lieu est l’acte de nomination, c’est ensuite le vécu qui charge les lieux d’attributs divers et les élèvent un jour au rang de territoire, dans le sens de terre que l’on fait sienne.
Cette évolution est également due aux « fantasmes » légitimes que chaque réfugié est en droit de poser sur ce lieu d’origine et qui lui appartient. Cette question de l’appartenance territoriale est inséparable du statut de réfugié. Le réfugié est un sans terre, sans propriété, c’est ceci qui le distingue des « citoyens » et comme le disait Elias Sanbar, il transporte sa maison dans son être. Sa maison sur son dos est aujourd’hui ce nom de lieu, que l’on peut localiser sur une carte de Palestine. Alors, les réfugiés nomment leurs lieux d’origine, et ils ont dans les premières années d’installation des camps recomposé une société Palestinienne qui devait subsister à l’exil, aux conflits, et aux tentatives d’éloignement et d’enfermement toujours plus fortes découlant de la colonisation territoriale (et pas seulement de la colonisation par le peuplement israélien des poches d’espaces Palestiniens).
Sans succomber volontairement au pragmatisme de certains, nous pouvons reconstituer une Palestine, en localisant tous ces lieux d’origines des réfugiés Palestiniens qui résident ou non d’ailleurs dans les camps. Mais le camp constitue ce lieu étroit de recomposition de la Palestine. Et des liens sont restés vivaces malgré toutes les restrictions imposées par Israël en matière de déplacement. Car ce lieu nommé de l’origine et de la revendication au retour est pour les grands parents lieux de naissance, pour les parents lieux de travail ou lieux de visite, on continuait régulièrement avant le déclenchement de l’Intifada d’Al Aqsa à y retourner pour un mariage, une visite familiale. La question est alors qu’est-il pour les enfants ? Ce lieu est alors le lieu du droit au retour légitime, et un acte de propriété terrienne qu’ils ne possèdent pas dans les camps où ils résident. Et ce lieu, ce petit lieu, qui porte un nom, quelques lettre alignés, supportent à lui seuls la revendication toujours pas abdiquée de ce retour. Et ces lieux mis ensemble reconstruisent alors dans la mémoire collective la Palestine d’avant la nakba.
Droit au retour et droit à la vie
Depuis plus de 50 ans d’existence, les réfugiés résidents dans les camps n’ont cessé de faire évoluer ce lieu de vie dédié à l’attente. Et les camps de réfugiés aujourd’hui sont construits en dur. Ils ont été investis dans tous les sens du terme pour les élever en lieu de vie supportable, avec l’aide éminente de l’UNRWA et d’autres institutions qui jouent un rôle d’action dans ces lieux de vie.
Attendre et vivre…
Voilà certainement une leçon de vie que les réfugiés et pas seulement Palestiniens pourraient donner aux sédentaires citoyens et propriétaires. Car trop souvent ces derniers jugent l’acte de vie comme un renoncement du droit au retour. Alors qu’assurément mieux vivre, pour les réfugiés, signifie consolider le droit au retour et sa revendication. Et n’ont-ils pas raison quand à l’heure où parfois on parle de compensations, nous savons alors que les plus pauvres prendront par non choix compensations, et renonceront à attendre plus longtemps.
Du développement économique et social et éducatif comme armes pour le droit au retour. Du développement pour qu’au jour du choix, les Palestiniens réfugiés choisissent et non décident par un non choix. Alors les réfugiés vivent dans leurs camps, le font évoluer vers des formes urbaines. Et en effet, nous retrouvons dans ces camps tous les critères de la ville avec une présence d’infrastructures économiques, industrielles, de service, d’éducation. Et même si la forme est celle de la normalisation, il ne s’agit que d’une apparence. Les camps de réfugiés, même s’ils sont établis en lieux de vie approchant aujourd’hui la ville soit par taille démographique, soit par intégration urbaine, sont toujours des lieux d’attente. Les camps de réfugiés sont alors des villes refuges où on vit mieux pour attendre plus longtemps.
Droit au retour : rêve et revendication.
Quand je décidais avec mon équipe de travail de questionner massivement les réfugiés résidents des camps sur leurs rêves, alors que nous étions en pleine Intifada (l’enquête dans la bande de Gaza s’est réalisée en août 2002, et en Cisjordanie en juillet août 2003), je prenais la responsabilité de confronter justement ces nécessités individuelles de la vie quotidienne et celles plus collectives, plus sacralisées aussi des revendications à la fois l’avenir nationale et celles concernant le droit au retour.
Collectivement, l’application du droit au retour et la résolution du problème des réfugiés dépassent les revendications nationales de paix et d’indépendance, annonçant ainsi que ces dernières ne se feront pas sans le droit au retour. Cette revendication du droit au retour n’apparaît que très peu dans les rêves que nous avons qualifiés d’individuels. Là encore, les réfugiés Palestiniens résidents dans les camps nous annoncent massivement qu’il ne s’agit pas de négocier le droit au retour individuellement, mais massivement sans compromis, et que le choix leur soit donner individuellement puisque le développement du camp et de sa population réfugiée était fait pour apporter des outils de décision face à ce choix.
Et donc, les réfugiés Palestiniens sont aussi capables de juger et de hiérarchiser le problème des réfugiés sur une liste de problèmes rencontrés au quotidien. Ils savent aussi nommer les acteurs dont ils attendent de l’aide pour y trouver des solutions et nommer les acteurs dont ils ne veulent plus d’aide.
Les réfugiés Palestiniens n’ont pas vraiment de représentations politiques unifiées face à ce problème et ces revendications, mais la mise en mots de leurs rêves (quelques 800 questionnaires ont été passés dans les camps de réfugiés de la bande de Gaza et de Cisjordanie) incite alors à réaliser que c’est leur présence et sa signification, dont ils ont une grande conscience collective qui est alors l’outil de revendication essentiel.
Présenter au plus grand nombre ces rêves recueillis, c’est alors donner place à la signification de la présence des réfugiés en terre Palestinienne.
- NOTES :
[1] Le terme de « concitoyen » est volontairement choisi et mis entre guillemets. En effet, le réfugié, en arabe « laaja’ », marque profondément son identité par l’emploi de ce terme en opposition à celle de citoyen, qui se dit en arabe « muwaatin » terme qui se construit à partir du mot « watan », patrie en arabe. 
[2] Là encore, allusion est faite au terme arabe de « nakba », qui veut dire catastrophe, et qui est utilisé pour nommer l’exil de 1948 qui a accompagné la création de l’Etat israélien. Cet exil est l’acte fondateur des camps de réfugiés qui font l’objet de nos recherches.
[3] Beaucoup de muwaatin en revanche n’ont jamais mis les pieds dans un camp de réfugiés.
[Dialogue est une revue de discussion entre militants Arabes et Juifs de Palestine - 87, rue du Faubourg-Saint-Denis - 75010 Paris - Email :
dialoguereview@yahoo.com]
                                
2. Vous nous manquez, cher Monsieur "Y’a pas d’partenaire" par Akiva Eldar
in Ha’Aretz (quotidien israélien) du lundi 22 novembre 2004
[traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier]

Les jours de deuil ne se sont même pas encore écoulés que feu le président de l’Autorité palestinienne, Yasser Arafat, manque grandement au Premier ministre Ariel Sharon et à son camarade d’armes, le président George Deubeuliou Bush. Comment s’en étonner ? L’ex-président irakien Saddam Hussein ronge son frein en prison, tandis que la terreur règne en maîtresse, en Irak ; Oussama Ben Laden continue à agiter son index sous le nez d’un peu tout le monde ; l’Afghanistan est en passe de devenir le supermarché planétaire de la drogue et l’Europe ne fait montre d’aucune tendance à venir donner un coup de main à la guerre contre les ayatollahs iraniens… Et c’est là, au pire moment, que l’une des dernières icônes de la guerre anti-terroriste leur a été enlevée. Au lieu de l’homme mal rasé en uniforme militaire, voilà qu’ils brandissent la menace d’installer un homme rasé de près, portant costume et cravate impeccables. Où vont-ils trouver un nouveau « Monsieur Y’a pas d’partnaire », auquel Sharon pourrait continuer de refuser d’adresser la parole ? Qui sauvera Bush de sa feuille de route de paix, laquelle a promis qu’un « règlement négocié entre les différentes parties prenantes » aboutirait à un accord définitif, lequel « mettrait un terme à l’occupation remontant à 1967 » ?
Mais Israël persévèrera, et l’Amérique « maintiendra ». Le Dr. Mahmoud Abbas (Abu Mazen) déclare qu’il est opposé au terrorisme ? Bush exige de lui la démocratisation, avant toute chose ! Mohammad Quereï’ (Abu Ala) demande un Etat, dans l’année qui vient ? Sharon lui intime l’ordre de censurer sa presse ! Tout semble indiquer que – sans doute en raison de l’énorme confusion laissée par la disparition soudaine d’Arafat – ils n’ont pas accordé suffisamment d’attention à la contradiction entre ces deux conditions. Difficile, en effet, d’imaginer plus bizarre combinaison que le cocktail « démocratisation + occupation » - ou qu’une puissance coloniale exigeant du pays qu’elle occupe qu’il retienne non seulement ses coups de fusil, mais qu’il tienne, aussi, sa langue !… Et tout ça, en échange d’une poignée de verroteries, sous la forme de « concessions douloureuses » et d’une accélération du vol des terres, de la destruction des maisons et du chapardage des olives…
A Ramallah et à Gaza, on n’a pas oublié les propos du conseiller de Sharon, Dov Weisglass, déclarant qu’après le retrait de Gaza, tout resterait en l’état, « jusqu’à ce que les Palestiniens deviennent des Finlandais ». Il n’est pas certain qu’Israël 2004 passerait avec succès son examen de finlandité. En l’absence de tout espoir politique, il n’y a rien d’étonnant à ce que le Hamas soutienne la version busho-sharonienne de la « démocratisation ». Les fondamentalistes ont le plus grand intérêt à soumettre les « criminels d’Oslo », avec à leur tête Abu Mazen et Abu Ala, à l’épreuve des isoloirs. Des gens qui se voient en messagers d’Allah n’ont pas à craindre que les élections conduisent également à l’imposition d’un régime démocratique. Après tout, personne ne parle de démocratie… On parle plutôt de « démocratisation » : nuance. Un tel processus, lorsqu’il est conduit alors qu’il y a toujours une occupation, est probablement voué à une fin similaire à celle du processus de paix – lequel, rappelons-le, est mené alors qu’on continue à construire des colonies.
Le ministre Natan Sharansky, un des opposants en vue du retrait de la bande de Gaza, a suggéré à Bush une formule brillante : « L’importance du retrait doit être proportionnelle à la profondeur de la démocratie (en « Palestine », ndt) ». Par chance, il n’était pas encore en Israël quand Sharon a détruit la ville israélienne de Yamit, afin de construire la paix avec l’Egyptien Anouar Al-Sadate, grand symbole de démocratie, comme chacun sait. Si l’on appliquait la formule du Docteur Sharansky, nous serions encore en guerre avec le royaume hashémite de Jordanie. Détail piquant : le ministre des Finances Benjamin Netanyahu, grand fan de la démocratisation, a conduit des négociations avec feu le président syrien Hafez Al-Assad, sur la restitution des hauteurs du Golan, sans demander que la démocratie fût imposée, en Syrie…
Il n’existait qu’une seule et unique législature à avoir renversé un gouvernement au moyen de cette procédure par excellence démocratique qu’est le vote d’une motion de censure : le Parlement palestinien, qui imposa, l’an dernier, des réformes à Arafat, parmi lesquelles : la nomination d’un Premier ministre, en l’occurrence Abu Mazen. Que proposèrent Sharansky et ses clones, afin de récompenser l’Autorité palestinienne, histoire de l’encourager à poursuivre dans cette voie? Le retrait du centre de Ramallah ? L’expansion de la colonie de Psagot (qui jouxte cette ville) ?
La démocratie peut être une lame à double tranchant. Quand on la pratique dans les conditions de l’occupation, elle sert ses opposants extrémistes. Quand elle s’accompagne du cessez-le-feu et d’un début de négociation autour d’une solution définitive, elle favorise les forces de paix. Pas besoin d’être chef du renseignement militaire, pour comprendre que la seule chance, pour un groupe emmené par Abu Mazen, de s’imposer aux cercles extrémistes nationalistes et religieux, réside dans sa capacité à convaincre la rue palestinienne qu’il y a une alternative à la violence. C’est Israël qui détient la moitié (au bas mot) de cette alternative : la fin du cercle vicieux « attentats / assassinats ciblés » et la reprise des négociations, sur la base de la feuille de route – création du Chevalier de la Démocratie, George Deubeuliou Bush, approuvée par le célèbre démocrate Ariel Sharon.
                       
3. Les "dérapages" de Tsahal sont de plus en plus montrés du doigt par Stéphanie Le Bars
in Le Monde du dimanche 21 novembre 2004

Jérusalem de notre correspondante - Ces dernières semaines, l'armée israélienne, "la plus morale du monde", selon le premier ministre Ariel Sharon, a été éclaboussée par une série de scandales. Le dernier en date, révélé photos à l'appui par le quotidien Yediot Aharonot, vendredi 19 novembre, n'est pas sans rappeler les poses obscènes prises par les soldats américains dans la prison d'Abou Ghraib, en Irak. Des militaires israéliens s'y livrent à de macabres mises en scène autour de cadavres de Palestiniens.
L'un prend la pose, l'arme braquée sur la tête de l'homme qu'il vient de tuer, un pied sur son corps à moitié nu. Des témoignages de soldats rapportent que d'autres se sont amusés à glisser une cigarette dans la bouche d'un kamikaze, dont il ne restait que la tête, avant de se faire photographier aux côtés de ce "trophée". Le chef d'état-major, Moshé Yaalon, qui a jugé "inconcevable que de telles choses puissent se produire dans l'armée israélienne", a ordonné l'ouverture d'une enquête.
La veille, les autorités judiciaires avaient annoncé l'inculpation du commandant soupçonné d'avoir vidé son chargeur sur une fillette de 13 ans, mortellement blessée par des tirs alors qu'elle passait aux abords d'un poste militaire israélien pour se rendre à l'école, dans le sud de la bande de Gaza, au mois d'octobre. L'officier pourrait être accusé d'utilisation illégale de son arme, et non pas d'assassinat, car la jeune fille était déjà morte. Il encourt une peine de trois ans de prison.
ÉTHIQUE MILITAIRE
Dans la même semaine, la presse israélienne s'est également interrogée sur le sort d'une "unité tchétchène", un groupe de six immigrants d'ex-URSS, incorporés après seulement quelques semaines de formation militaire. Recrutés pour leurs qualités acquises dans l'armée russe en Afghanistan ou en Tchétchénie, ces tireurs d'élite avaient été chargés, à partir de septembre 2003, d'éliminer les activistes palestiniens de la bande de Gaza. Cette unité spéciale, "qui n'avait pas été éduquée dans les valeurs de l'armée israélienne", selon le quotidien Maariv, a été démantelée au bout de dix mois car ces hommes aguerris furent rapidement réputés pour avoir la gâchette un peu trop facile. Ils ont été réintégrés dans des unités régulières.
Enfin, jeudi 18 novembre, la Cour suprême a ordonné au chef d'état-major adjoint Dan Haloutz de s'expliquer sur des propos qu'il avait tenus à la suite d'une opération militaire qui avait fait de nombreuses victimes civiles, en juillet 2002. La bombe d'une tonne destinée à Salah Shéhadé, un responsable de la branche militaire du Hamas, larguée sur un immeuble de Gaza, avait provoqué la mort de quinze personnes, dont neuf enfants.
Cette opération avait soulevé une vague d'indignation à l'étranger et dans une partie de l'opinion israélienne. M. Haloutz, alors chef de l'armée de l'air, avait pour sa part déclaré : "Je repousse toute critique contre l'opération. Il est effectivement regrettable que des enfants innocents aient été tués", ajoutant que ce bilan "ne -l'-empêchait pas de dormir".
Des organisations pacifistes, qui dénoncent depuis des années "la corruption de l'occupation", y compris au sein de l'armée, ont jugé ces commentaires contraires à l'éthique militaire et ont contesté devant la Cour suprême la nomination du général à son poste actuel.
                                       
4. Qui veut vraiment aider les Palestiniens ? par Gilles Paris
in Le Monde du dimanche 21 novembre 2004
D'ici quelques mois, il sera enfin possible de répondre à la question dont dépend en grande partie la paix entre les Israéliens et les Palestiniens : l'Intifada n'aura-t-elle été qu'une parenthèse de haine et de fureur refermée par une diplomatie enfin active et des partenaires convertis à la bonne volonté ? Ou bien la dernière déflagration en date entre deux nations en quête de destin aura-t-elle, au contraire, changé les règles, en remettant en cause les principes, à commencer par celui de la terre contre la paix, qui constituent depuis au moins deux décennies la boussole de ceux qui ne se résignent pas à la guerre ?
La mort de Yasser Arafat, quel que soit le jugement que l'on puisse porter sur son parcours, vient de créer une situation inattendue. Sa coïncidence avec le vote historique de la Knesset en faveur du retrait de Gaza et avec la réélection de George W. Bush a contribué à faire place nette. Inutile, désormais, de débattre ad libitum sur la responsabilité des uns et des autres dans l'échec de Camp David il y a quatre ans, l'explosion de l'Intifada ou la radicalisation des sociétés. Il n'est plus temps de juger mais d'agir.
En apparence, les trois acteurs concernés parlent le même langage. Depuis qu'il est devenu premier ministre, Ariel Sharon a remisé ses projets de "Grand Israël". L'Etat palestinien ne semble plus une trahison ni une infamie, et encore moins le signe précurseur de la fin de l'Etat juif. George Bush, à rebours de certains néoconservateurs américains, juge "possible" - peut-être en 2009 - ce même Etat palestinien, qu'il ne cesse d'évoquer dans ses discours sur le Proche-Orient.
Les Palestiniens, enfin, n'ont apparemment pas changé de stratégie depuis 1988. Leur objectif demeure toujours, pour ce qui relève de l'OLP, la création de la Palestine, à Gaza et en Cisjordanie, avec la partie orientale de Jérusalem comme capitale. D'accord pour la Palestine, même si les avis divergent sur ses contours, mais comment y parvenir ? A ce point, les différences affleurent vite. Pour les Palestiniens, il faut revenir au plus vite à la table des négociations et reprendre l'ouvrage là où il avait été abandonné, après l'échec de Camp David, en juillet 2000, et les progrès encourageants de Taba, en janvier 2001.
Moins ambitieuse, l'administration américaine engage les deux parties à réussir le retrait israélien de Gaza voulu par M. Sharon et qui doit s'achever d'ici à la fin de l'année 2005. Alors que les Européens estiment que ce retrait peut constituer le démarreur pour un nouveau processus politique, Washington reste plus prudent.
Pour M. Sharon, enfin, il est également prématuré d'imaginer dès à présent le retour à des négociations. Le premier ministre israélien privilégie son plan de retrait et semble assigner aux successeurs de Yasser Arafat une période probatoire extensible qu'ils devront mettre à profit pour faire leurs preuves.
Ces différences, qui ne sont pas rien, sont pour l'instant atténuées par l'invocation de la "feuille de route", ce plan de paix international qui a pour vertu de se fixer comme objectif "la fin de l'occupation qui a commencé en 1967", c'est-à-dire la création de la Palestine. On ne peut que s'inquiéter de la cohérence d'un projet assez flexible pour recouvrir des réalités aussi diverses. C'est qu'entre-temps la "feuille de route" a été à ce point travaillée par des influences contraires qu'elle en a perdu ce qui faisait sa force : son calendrier, les mesures exigées simultanément de la part des Israéliens comme des Palestiniens et un mécanisme de contrôle impartial.
L'échéance de 2005 pour un Etat palestinien est totalement dépassée. Les Israéliens ont imposé un préalable aux Palestiniens : la lutte contre le terrorisme ; les Etats-Unis, qui devaient logiquement jouer les arbitres, jurent que le plan de retrait unilatéral de Gaza est compatible avec ce projet de paix, ce qui ne saute pas aux yeux de tous, c'est le moins que l'on puisse dire.
A l'évidence, la "feuille de route" adoptée en décembre 2002 et lancée sans succès en juin 2003 est caduque, comme aurait dit Yasser Arafat, même si chacun prétend le contraire pour sauvegarder les apparences. Une autre "feuille de route" est en train de se mettre en place, dont les étapes et probablement l'objectif n'ont plus rien à voir avec ceux de l'original. Le fondement de cette démarche repose sur l'unilatéralisme : la terre n'est pas échangée contre la paix. Elle est traitée exclusivement comme une question de politique intérieure israélienne. Les bénéfices éventuels pour les Palestiniens n'interviennent que de surcroît. Ce nouveau modèle, le modèle de Gaza, impose un duopole israélo-américain de fait. Israël propose, se concerte et tranche avec les Etats-Unis.
GÉRER OU RÉSOUDRE
Ces derniers apportent en échange des garanties prélevées sur le capital de négociation des Palestiniens, comme on l'a vu en avril avec le sort des grandes colonies israéliennes de Cisjordanie. Leur annexion par Israël semble désormais acquise pour Washington, avec les modifications de frontières que cela entraînera.
Dans cette logique, l'objectif n'est pas d'apporter au conflit un règlement, dont on recule sans cesse l'échéance - 2005, puis 2009 -, mais simplement de le gérer.
Si le modèle de Gaza, auquel chacun est appelé à souscrire faute d'autres pistes, s'impose, la rupture sera brutale par rapport à la mécanique concertée d'Oslo, car il videra de leur sens des institutions palestiniennes bâties à la fois pour mener la négociation et pour gérer ses résultats. On mesure les risques encourus par les successeurs de Yasser Arafat, et tout particulièrement par Mahmoud Abbas (Abou Mazen.)
Numéro un par défaut, il est désormais attendu sur deux fronts par sa nation. Il doit se montrer capable d'obtenir une amélioration des conditions de vie qui puisse justifier sa critique radicale de l'Intifada. Mais il doit également prouver qu'il n'est pas le laquais des Israéliens et des Américains, ce dont l'accusent déjà les radicaux de son propre mouvement, le Fatah. Autant que l'on puisse en juger, M. Abbas est prêt à jouer le rôle qui était dévolu aux Palestiniens dans le processus d'Oslo, avec sans doute plus d'inventivité et d'ouverture que Yasser Arafat. A condition, cependant, que ce rôle existe encore.
C'est peu dire qu'Israël dispose de toutes les cartes. La direction palestinienne est incapable, par elle-même, de se construire sa propre légitimité. On imagine mal M. Abbas donner la chasse à des factions jusqu'à présent nettement plus puissantes et plus populaires que lui. L'omnipotence israélienne est parachevée par les liens particuliers qui se sont tissés entre Ariel Sharon et George Bush après le 11-Septembre.
Mais c'est pourtant de la partie palestinienne que l'on attend désormais des gestes. Elle doit prouver qu'elle est assez démocratique, transparente, efficace. Elle doit, en un mot, mériter ce qu'elle demande - un Etat - comme s'il ne s'agissait pas d'un droit fondamental et comme si, accessoirement, l'occupation et la pression militaire constante israéliennes étaient indifférentes. La nouvelle direction palestinienne a besoin d'aide, mais qui veut véritablement l'aider ?
                       
5. Presque libres
in Marianne du samedi 20 novembre 2004

Lu sous la plume d'Alexandre Adler dans Le Figaro : "La situation en Irak aurait plutôt tendance à s'améliorer." C'est l'évidence même ! Et l'éminent géopolitologue d'ajouter, à propos de la succession d'Arafat, cette phrase qui mérite de figurer dans les annales : "Premier objectif, la tenue d'élections "presque libres" dans les Territoires palestiniens. Presque libres, en effet, parce qu'il n'est pas question que les modérés se fassent humilier dans l'isoloir par la majorité intransigeante des Palestiniens. Il faut sécuriser le résultat de ces élections." Les élections organisées par Poutine en Tchétchénie, elles étaient "presque libres" ?
                       
6. Début du processus électoral palestinien
Dépêche de l'agence Associated Press du samedi 20 novembre 2004, 23h24

JERUSALEM - Le processus électoral palestinien s'est officiellement ouvert samedi: les aspirants-candidats à la succession de Yasser Arafat ont désormais 12 jours pour déposer leur dossier de candidature en vue de la présidentielle du 9 janvier.
Dans le même temps, les prochains jours verront arriver une série de diplomates chargés de raviver le processus de paix gelé de la "feuille de route", le plan de paix élaboré par le Quartet (Etats-Unis, Russie, ONU, UE): le secrétaire d'Etat américain démissionnaire Colin Powell est notamment attendu lundi à Jéricho, et le Premier ministre palestinien Ahmed Qoreï a rencontré samedi le consul général américain à Jérusalem, David Pearce, pour préparer cette visite.
Colin Powell sera précédé dimanche dans la région par son adjoint, William Burns, plus haut responsable américain à se rendre en Cisjordanie depuis la mort de Yasser Arafat le 11 novembre. "Nous lui demanderons l'assistance des Etats-Unis en vue des élections", a déclaré samedi le ministre palestinien des Affaires étrangères Nabil Chaath. "En cela, nous avons besoin d'un retrait israélien."
Le secrétaire d'Etat adjoint doit rencontrer dimanche M. Qoreï, mais également Mahmoud Abbas, chef de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), et Raouhi Fattouh, le président par intérim de l'Autorité palestinienne, a précisé un responsable américain ayant requis l'anonymat. Le lieu de ces rencontres n'a pas été indiqué.
Lors de sa rencontre lundi avec Colin Powell, Ahmed Qoreï a surtout l'intention de réaffirmer la nécessité de respecter le calendrier de la "feuille de route", prévoyant la naissance de l'Etat palestinien en 2005. Il compte donc lui expliquer "que la période de quatre ans mentionnée par le président Bush pour établir un Etat palestinien va encourager le gouvernement israélien à continuer de voler nos terres pour construire des colonies et le mur". "C'est très dangereux", a-t-il estimé dans un entretien à la presse vendredi.
Le secrétaire britannique au Foreign Office Jack Straw arrive lui mercredi, suivi le 2 décembre par le chef de la diplomatie espagnole Miguel Moratinos, ancien émissaire pour le Proche-Orient de l'Union européenne.
De son côté, le ministre chargé des négociations Saeb Erekat a fait savoir que les Palestiniens étaient prêts à rencontrer les Israéliens pour coordonner avec eux les mesures de sécurité en vue du scrutin de janvier.
Samedi, la femme de Marouan Barghouti, le très populaire chef de l'Intifada en Cisjordanie et ancien patron du Fatah d'Arafat dans le territoire, est venue chercher à la commission électorale de Ramallah un dossier de candidature pour son mari, emprisonné en Israël. Mais elle n'a pas dit si Barghouti s'était décidé, affirmant prendre le dossier au cas où.
Les candidats indépendants qui ne disposent pas du soutien d'un parti politique doivent soumettre 5.000 signatures de soutien et déposer la somme de 3.000 dollars.
La nomination par le Fatah de Mahmoud Abbas, qui a pris le relais d'Arafat à la tête de l'OLP, n'est pas par ailleurs garantie à 100%.
Parmi les aspirants à la candidature, on trouve notamment Cheikh Talal Sidr, ancien dirigeant du mouvement extrémiste Hamas, qui avait fait alliance avec Arafat en 1996, ou encore Abdel Sattar Qassem, professeur de sciences politiques et pourfendeur de la corruption.
                               
7. Les fantômes de la Mouqataa par Jean-Paul Mari
in Le Nouvel Observateur du jeudi 18 novembre 2004

"Nous entrons dans l’inconnu, dit l’ancienne ministre Hanan Ashrawi. Il est urgent de mettre fin à ces quatre ans de siège, de punitions, de violences, sinon on finira par tuer définitivement l’idée de deux Etats."
De notre envoyé spécial - La nuit est tombée sur la Mouqataa. Il fait un noir d’encre. On écoute le silence, épais comme un linceul. Un calme étrange après, cet après-midi du 12 novembre, l’immense cohue des funérailles, le bruit, la ferveur et les plaintes, les cris de douleur qui claquaient aussi fort que les rafales de kalachnikovs dans le ciel. Cette nuit, tout n’est que murmure. On s’attendait à trouver une enceinte déserte mais la foule est là, qui parle à voix basse et fait la queue dans l’obscurité jusqu’à la tombe de Yasser Arafat.
Une dalle de marbre noir, des couronnes de fleurs et son portrait, habillé d’un keffieh noir et blanc en tissu, noué à sa manière; les hommes prient, les femmes pleurent sans bruit, se penchent sur la tombe comme sur une partie de leur vie et s’en vont. Sous un bouquet d’arbres, un groupe d’adolescents veille un autel improvisé. Tout à l’heure, ils formaient les premières vagues de cette marée humaine qui se jetait sur le cercueil du raïs. Les autorités avaient prévu une fanfare, l’exposition du corps, des discours… Les chebabs ont tout fait voler en éclats. Des milliers de mains se sont agglutinées sur les parois de l’hélicoptère à peine posé. Il a fallu des coups de poing, de matraque et des coups de feu pour dégager un passage au cercueil. Avant qu’il ne se perde, arraché aux soldats, avalé par la foule qui l’a emporté droit vers sa tombe. Adieu le rituel! Le peuple a volé son corps, il a enterré à mains nues celui qui l’incarnait.
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Parmi ces hommes en larmes, beaucoup ont pourtant durement critiqué leur leader pour ses manques, ses abus, ses fautes. Pour quelques heures, tout est oublié! La foule des chebabs s’est réapproprié l’Arafat d’antan, de la résistance, du combat, de l’espoir, celui qui a transformé des réfugiés palestiniens dispersés en un mouvement national, celui qui était fort, rusé, indestructible. Cette nuit, la fièvre est retombée et on marche dans la Mouqataa, le «district», une enceinte de 3000 mètres carrés avec une vieille bâtisse construite sous le mandat britannique. Elle fut autrefois caserne, geôle et tribunal, avant de devenir le siège de l’Autorité palestinienne, le symbole du pouvoir de Yasser Arafat, puis sa prison et aujourd’hui sa tombe. Il est resté ici trois années, du 3 décembre 2001 au 29 octobre 2004, encerclé, reclus, assiégé. Quand Ariel Sharon a décidé de «se débarrasser» de lui, l’armée de l’air a commencé par détruire son héliport et ses deux hélicoptères privés. Puis les griffes des bulldozers ont arraché une à une les façades de tous les bâtiments. Trois fois, les soldats ont donné l’assaut et, au dernier, ils n’ont laissé qu’un bâtiment résidentiel et le bureau d’Arafat. C’est là qu’il a vécu, sans eau et sans électricité, éclairé à la bougie, dormant à côté de ses gardes du corps sur des matelas jetés à même le sol, avec des soldats israéliens embusqués de l’autre côté du mur.
Dans les couloirs de la Mouqataa, il y a toujours ces sacs de sable, les meurtrières percées dans les murs et les écrans pare-balles montés sur roulettes que les combattants poussaient devant eux. Pour le reste, la Mouqataa est d’abord un tas de gravats. Cela ne ressemble plus à grand-chose et pourtant les gens se pressent autour de ces ruines. Très vite, on a recouvert les murs crevés d’immenses drapeaux palestiniens, de portraits géants d’Arafat, debout, le poing levé devant la mosquée d’Al-Aqsa, répétant: «Shahid, Shahid, Shahid!» (Martyr, martyr, martyr!) Planté au milieu de ces ruines enguirlandées, le bâtiment est désormais un sanctuaire que personne ne veut raser, une œuvre d’art de la guerre, un ready-made pour un futur musée. Aux trois quarts démoli mais pas complètement détruit; dévasté mais pas rasé; blessé à mort mais obstiné à rester debout. Un survivant. Oui, ce tas de gravats à une âme. A voir les Palestiniens qui font la queue, leur ferveur, leur silence, leur gravité, on comprend qu’ils ont trouvé là leur monument national.
C’est oublier que vieux leader palestinien ne pouvait plus quitter Ramallah et que seules sa faiblesse et la maladie lui ont permis de s’évader de sa prison. En partant, il laisse derrière lui une Mouqataa dévastée, une Intifada dans l’impasse, des institutions gangrenées par la corruption et une forme de pouvoir archaïque.
A la fois chef de l’OLP, chef du Fatah et président de l’Autorité palestinienne, Arafat cumulait toutes les fonctions. Quand on demande à un ancien ministre des Finances quel était le conseiller qu’il écoutait le plus, le vieux notable répond l’œil pétillant: «Lui… Arafat n’écoutait que lui-même!» Autoritarisme, charisme, habileté et dimension historique: personne ne pouvait contester Yasser Arafat. Aujourd’hui, les Palestiniens savent que l’ère de la révolution est révolue. Le nouvel homme «fort» s’appelle Mahmoud Abbas, 69 ans, dit Abou Mazen. Il est crédible, pragmatique, a négocié en coulisse les accords d’Oslo mais n’a aucun ascendant sur la rue, fuit la foule, la presse et déteste faire campagne.
Quand un de ses conseillers et amis intimes, Mamdouh Nofal, évoque l’ampleur de la tache qui l’attend, la peur le prend: «Peur de l’attitude des Américains, du comportement de Sharon et des groupes palestiniens d’opposition.» L’analyste a écouté attentivement la première conférence de George Bush. Le président américain n’a pas parlé de la «feuille de route» mais du plan Sharon, il n’a pas évoqué la nécessité de négocier mais a insisté sur la responsabilité des Palestiniens dans le processus à venir: «Le discours américain n’a pas changé», dit Nofal. Au premier attentat suicide du Hamas, il craint qu’on accuse l’Autorité palestinienne comme on accusait systématiquement Arafat. Il redoute aussi un embrasement au Moyen-Orient, la poursuite du conflit en Irak et une guerre en Syrie ou en Iran, un «grand incendie dont la fumée noire cacherait le problème palestinien». Côté israélien, le conseiller ne s’attend pas davantage à une ouverture. Dès l’annonce des élections à venir le 9 janvier prochain, le ministre des Affaires étrangères a demandé que les Palestiniens de Jérusalem-Est soient exclus du scrutin. Inacceptable. Et la construction du mur, les colonies et le siège des villes de Cisjordanie font toujours partie du paysage politique. «On nous demande d’assurer la sécurité d’Israël! Avec quoi? Sharon a détruit nos forces de sécurité. Regardez les funérailles d’Arafat. Malgré 4000 policiers, nous n’avons pas pu contrôler la foule…»
Après Bush et Sharon, la troisième peur de Mamdouh Nofal vient de son propre camp. Avec l’échec des accords d’Oslo et en quatre ans d’Intifada, le Hamas a pris un poids considérable. Que lui opposer? «Le processus de paix n’est plus une carte valable, Sharon ne concédera rien, Arafat n’est plus là pour tenir tête au Hamas et nous, les pragmatiques, nous sommes très faibles…» Les islamistes ne sont pas la seule force d’opposition. Dans la prison de Nafha, le «Club des détenus» politiques a fait savoir qu’il ne reconnaissait que l’un des leurs, Marwan Barghouti, leader de la jeune garde du Fatah et condamné par Israël à la prison à perpétuité. Dans la cour de la Mouqataa, au troisième jour de condoléances, alors que les officiels serrent encore des milliers de mains, un des lieutenants de Marwan Barghouti met en garde ceux qui voudraient l’écarter: «Nous contrôlons la rue palestinienne. Et ils le savent!» Et la rue peut être bruyante, voire dangereuse, comme à Gaza, quand le nouveau chef de l’OLP, Mahmoud Abbas s’est déplacé pour saluer la mémoire d’Arafat. En pleine cérémonie, vingt hommes armés du Fatah local ont fait irruption dans la tente de deuil en criant: «Abbas, agent des Américains!», avant de tirer en l’air. Les gardes du corps ont riposté, la fusillade a duré plusieurs minutes, Mahmoud Abbas est sorti indemne mais deux membres des forces de sécurité palestinienne ont été tués.
«On entre dans l’inconnu», reconnaît Hanan Ashrawi. L’ancienne ministre d’Arafat est connue pour être une femme forte qui n’a pas hésité à s’opposer ouvertement à la figure historique du raïs, à critiquer son népotisme et à partir en claquant la porte du gouvernement. Elle aussi partage les trois peurs de Mamdouh Nofal. Mais elle croit que le temps est venu de passer de la révolution à la construction d’un Etat, de construire des institutions, gérées par des individus, élus, responsables comptables face à leur population. Faire sa révolution de l’intérieur, en finir avec l’Intifada dans sa version attentat suicide ou roquettes Qassam, assurer des élections présidentielles, locales et législatives, construire un appareil et des institutions modernes. Encore faut-il en avoir les moyens: «On exige de nous l’ordre et la démocratie alors que nous vivons sous l’occupation!» Encore faut-il aussi en avoir le temps: «Les trois prochains mois seront cruciaux.» Pour elle, le nouveau pouvoir palestinien aura du mal à se faire accepter par la population s’il n’obtient pas un allègement de tout ce qui rend sa vie infernale. La fin du siège des villes de Cisjordanie et un retour à la ligne de septembre 2000, avant l’Intifada; l’arrêt des assassinats ciblés des militants du Fatah, du Hamas ou du Djihad, qui perpétuent le cycle infernal attentats-répression-assassinats; la libération d’une partie des prisonniers politiques et l’arrêt de la démolition des maisons. En quatre ans d’Intifada, selon le dernier rapport de B’Tselem, organisation israélienne de droits de l’homme, l’armée a détruit 4000 maisons et mis 28000 personnes dans la rue, dont près de la moitié n’étaient pas suspectées de liens avec le terrorisme. «Il est urgent de mettre fin à ces quatre ans de sièges, de punition, de violences, dit Hanan Ashrawi, sinon, on finira par tuer définitivement l’idée de deux Etats. Et on condamnera cette région et les deux peuples à un conflit sans fin.»
A la Mouqataa, dès le lendemain des funérailles, au pied de la tombe de Yasser Arafat, le ministre chargé des négociations, Saëb Erakat, affirmait que la clé était désormais entre les mains des Israéliens: «La paix est possible. Il suffit d’en finir avec l’occupation. Si rien ne change, vous pouvez nommer Mère Teresa présidente de l’Autorité palestinienne, Nelson Mandela comme Premier ministre et Gandhi à mon poste…dans quelques années, vous les retrouverez tous convertis au terrorisme.»
                               
8. Le visage de la communauté juive américaine a changé par Avi Beker
in Ha’Aretz (quotidien israélien) du jeudi 18 novembre 2004
[traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier]

Le moment est venu de poser la question rituelle, comme chaque année : quel sera le sujet des débats, à l’Assemblée générale des Fédérations Juives d’Amérique du Nord, qui se tiendra cette semaine à Cleveland ? Comme chaque année, les cyniques relèveront qu’encore une fois, les principaux points à l’ordre du jour seront l’assimilation, qui fait son petit bonhomme de chemin et la difficulté, pour la pompe à phynances, de fournir des fonds à la hauteur des besoins de la communauté.
Certains observateurs citent également le faible nombre de participants, cette année – environ 2 500 juifs – à ce qui est tout de même la plus importante et la plus large réunion de la communauté juive organisée en Amérique, et qui symbolise la puissance de la plus importante communauté juive dans le monde, après l’israélienne. Et, encore une fois, des experts, américains et israéliens, déplorent la structure exagérément décentralisée de la communauté juive américaine, à laquelle fait défaut une autorité centrale qui soit susceptible de diffuser de la gouvernance et de souligner avec clarté des défis à relever, qui soient bien définis.
Néanmoins, le secret de la force de la communauté juive américaine réside dans sa décentralisation extrême et dans l’absence de toute planification centralisée. Il y a plus de 2 000 associations juives et quelque 700 fédérations juives en Amérique, et plusieurs milliers de synagogues. La communauté juive déploie sa vitalité à travers un immense éventail d’institutions et d’organisations, ce qui génère inévitablement des redondances. Mais cette décentralisation reflète fidèlement la culture politique américaine et la croyance – qui trouve son reflet également dans le système économique – que la loi de l’offre et de la demande règlera miraculeusement tous les problèmes.
La question du soutien à Israël représentera sans doute un facteur fédérateur chez les participants à cette assemblée générale, mais elle joue un rôle secondaire lorsqu’on passe aux débats et aux décisions. D’un autre côté, l’AG est cruciale pour la formulation de décisions relatives au montant des aides à apporter aux communautés juives de part le monde, y compris en Israël. Dans ce domaine, les participants devront prendre en compte les implications possibles des coupes claires dans les budgets fédéraux de l’éducation, de la santé et de la sécurité sociale, résultant de l’aggravation du déficit budgétaire.
Mais, d’une manière globale, les changements qui affectent la société juive sont largement les mêmes que ceux qui se produisent dans l’ensemble de la société américaine. L’augmentation, de près de 25 %, du nombre de votants juifs en faveur de Bush et de candidats républicains au Congrès ne résulte pas seulement de l’attitude de Bush vis-à-vis d’Israël ; elle signale un processus bien plus consubstantiel à la communauté juive américaine, à savoir : le renforcement des attitudes traditionalistes et conservatrices.
Au fil des ans, semble-t-il, la communauté juive américaine assiste à une révolution démographique sensible, par laquelle le pourcentage des juifs orthodoxes augmente, tant en valeur absolue qu’en termes de participation plus active dans la vie juive et dans la vie politique en général. Les orthodoxes ont voté dans une majorité écrasante pour Bush et les Républicains, non seulement en raison des positions de ceux-ci sur le conflit israélo-palestinien, mais aussi, affirment-ils, en raison de leur sentiment d’adhésion aux valeurs sociales et religieuses des Républicains. La vision orthodoxe, qui s’insinue y compris dans les électorats juifs plus libéraux, représente un glissement sensible depuis la position juive traditionnelle, qui consistait à soutenir la ligne libérale de séparation marquée entre la religion et l’Etat, et penchait vers la gauche, sur des questions relevant des droits individuels, telles l’avortement et l’homosexualité. Progressivement, de plus en plus de juifs ressentent une communauté d’intérêts avec les chrétiens évangélistes.
Le judaïsme orthodoxe organisé est aujourd’hui plus proche qu’il ne l’a jamais été des centres décisionnels du monde politique américain. Les (juifs) orthodoxes ne représentent que dix pour cent de la population juive, mais il sont aux manettes des organisations et des associations juives, et la part des postes de direction qu’ils occupent est croissante.
Plus de 70 % des juifs orthodoxes ont voté Bush (à comparer aux 70 % de l’ensemble des juifs, qui ont voté Kerry). Et comme l’explique David Zwiebel, un des responsables d’Agudath Israël of America, dorénavant les orthodoxes seront respectés, tant par l’administration américaine que par la population juive, en général, en raison de leur nouveau statut de principale force politique au sein de la communauté juive. La victoire (électorale…) de Bush et l’influence des chrétiens croyants (lire : intégristes, ndt) qui ont contribué à cette victoire, continueront à avoir un effet sur les processus actuellement en cours à l’intérieur de la communauté juive américaine.
                                           
9. Affaire Al Dura : France 2 porte plainte contre des accusations de mise en scène
Dépêche de l'Agence France Presse du jeudi 18 novembre 2004, 20h29

PARIS - La chaîne France 2 a porté plainte pour "diffamation publique" contre X, à la suite d'accusations de mise en scène dans des images diffusées en 2000, où l'on voyait un jeune Palestinien, Mohamed Al Dura, tué par balles et son père blessé, a indiqué jeudi la directrice de l'information Arlette Chabot.
"Depuis six mois, on essaye de lancer une rumeur, selon laquelle France 2 s'était prêtée à une manipulation, que le garçon n'était pas mort, que son père n'avait pas été blessé et que tout ceci avait été une mise en scène complaisamment filmée par France 2", a souligné Mme Chabot à l'occasion d'une "réunion d'information" sur cette affaire.
Les invités à cette "réunion" étaient soigneusement filtrés à l'entrée de l'immeuble de France Télévisions, a constaté un journaliste de l'AFP, afin, selon Arlette Chabot, que les accusateurs de la chaîne, notamment l'agence Metula News Agency (Mena), ne soient pas présents.
Les images de France 2, où l'on voyait le jeune garçon et son père, pris sous le feu croisé des combattants israéliens et palestiniens et mal abrités derrière un bidon, tomber, inanimés, sous les balles, avaient fait le tour du monde le 30 septembre 2000.
Elles avaient largement nourri le sentiment anti-israélien, déclenchant par contre-coup une campagne en France contre France 2, accusée de sympathie excessive pour la cause palestinienne et de propagande contre l'armée israélienne. En janvier 2003, un livre était publié en France, sous le titre "Contre-expertise d'une mise en scène", accusant France 2 d'avoir manipulé les faits.
Vendredi, Arlette Chabot a rediffusé pour ses invités le reportage du 31 septembre 2000, un autre reportage pris sous un autre angle au même moment par une autre chaîne ainsi qu'un troisième reportage tourné à l'hôpital, montrant le père gravement blessé.
Elle a également présenté un film où le père du jeune garçon expose les profondes cicatrices de ses blessures à la caméra ainsi que des photos du jeune Mohamed, prises à la morgue, où l'on peut distinguer les traces des blessures qui l'ont tué.
Arlette Chabot a souligné qu'elle s'était émue de ces rumeurs, diffusées via des sites internet et qui ont "perturbé une communauté très sensible depuis quelques mois", lorsqu'elle a su qu'un député (UMP des Bouches-du-Rhône Roland Blum) envisageait d'interpeller le gouvernement et qu'un "grand hebdomadaire" (il s'agit de l'Express) avait des "doutes" sur la version de France 2.
                                        
10. D'ex-combattants en Tchétchénie, tireurs d'élite de l'armée à Gaza
Dépêche de l'Agence France Presse du mercredi 17 novembre 2004, 9h46
JERUSALEM - Des immigrants d'ex-URSS, qui avaient combattu en Tchétchénie ou en Afghanistan dans des unités de commandos, ont servi de tireurs d'élite à l'armée israélienne dans la bande de Gaza, rapporte mercredi le quotidien israélien Maariv. Ce groupe de sept soldats, âgés de plus de trente ans, avait pour tâche d'abattre des tireurs palestiniens, compte tenu de son expérience accumulée dans les rangs de l'armée russe.
L'un, prénommé Roman, qui avait immigré en Israël il y a 12 ans, avait servi dans une unité de commando parachutiste en Afghanistan. Un autre, Alex, qui avait immigré en
1988 d'Ukraine, faisait partie d'une unité spéciale de la police combattant la mafia, et un troisième, Vadim, commandait une compagnie de tireurs d'élite en Tchétchénie pendant trois ans.
"Les Tchétchènes", comme les appelaient les militaires israéliens, se distinguaient des autres soldats par leur âge plus avancé que ceux des unités combattantes en Israël, et leur allure: crâne rasé, tatouages, et Tee-shirts sans manche.
Ils ont commencé à être déployés dans le secteur de Gaza en septembre 2003. Bien qu'elle se soit révélée efficace, la petite unité soupçonnée d'avoir la gâchette trop
facile a été démantelée après douze mois par le commandement, toujours selon Maariv. Le porte-parole de l'armée israélienne, interrogé par l'AFP, a confirmé qu'une unité spéciale de "réservistes immigrants d'ex-URSS avait été employée dans la zone de Gaza compte tenu des capacités" et de l'expérience de ces anciens combattants.
Il a ajouté qu'au bout d'un an, les soldats ont été versés dans des unités régulières sans expliquer les motifs de la dissolution de l'unité.
                       
11. La Palestine votera, mais pour qui ?  par Baudoin Loos
in Le Soir (quotidien belge) du mardi 16 novembre 2004

Envoyé spécial à Jérusalem - Comme une douche froide. Le calme qui prévalait dans les territoires palestiniens depuis le décès de Yasser Arafat, jeudi, a été brisé par un grave incident à Gaza, dimanche soir. L'irruption d'un groupe de militants armés dans une soirée de condoléances organisée en présence de Mahmoud Abbas (Abou Mazen), devenu numéro un de l'OLP depuis la disparition d'« Abou Ammar », s'est transformée en brève fusillade qui a coûté la vie à deux membres des services de sécurité.
Certes, Mahmoud Abbas et Mohammed Dahlan, ancien chef de la sécurité préventive à Gaza également présent, ont tôt fait de démentir qu'ils avaient été victimes d'une tentative d'assassinat. Personne, pourtant, n'interprète autrement l'événement : les assaillants, se réclamant de la mémoire d'Arafat, ont insulté Abbas et Dahlan, traités d' « agents américains », avant que les choses tournent au vinaigre.
Pour les observateurs, la preuve est faite, s'il le fallait, que la légitimité et la popularité de Mahmoud Abbas restent à ce stade pour le moins douteuses. Il est vrai que la plupart des caciques de l'OLP charrient une réputation détestable dans les territoires palestiniens - ils sont notamment considérés comme tout à fait corrompus. « La très luxueuse maison qu'Abbas s'était fait construire à Gaza à son retour de Tunis dans les années 90 en avait choqué plus d'un », confie une coopérante européenne à Gaza.
Mais il y a aussi la politique : Mahmoud Abbas est un des rares dirigeants palestiniens à avoir condamné la militarisation de l'intifada et à en avoir décrété l'échec... En outre, il a le « privilège » d'être dans les bonnes grâces américaines : un sérieux handicap dans la société palestinienne.
Dans ces conditions, les présidentielles et législatives annoncées pour le 9 janvier semblent sinon compromises du moins compliquées. Pourtant, la plupart des analystes palestiniens consultés préfèrent garder la tête froide.
« Des événements de ce genre ne devraient pas arriver, juge Raji Sourani, qui dirige un influent centre pour les droits de l'homme à Gaza. C'est le résultat de la condamnable multiplication des groupes armés. Mais cela n'annonce en rien une guerre civile, selon moi. Au contraire, je suis plus qu'heureux de la manière civilisée dont nous, Palestiniens, avons pour le moment géré la crise de l'« après-Arafat » : les dirigeants ont suivi les lois de base à la lettre. Et donc, nous aurons des élections, comme prévu par les textes, deux mois après le décès du président. »
Pour Haidar Abdel Chafi, ce médecin vétéran de l'OLP (bientôt 86 ans !), la situation actuelle est « pleine de menaces en raison du manque d'organisation et d'ordre. Ce dont nous avons besoin, nous dit-il de Gaza, c'est que toutes les forces politiques palestiniennes se réunissent dans un corps, qu'on pourrait appeler l'Autorité nationale palestinienne, de façon à générer des résolutions démocratiques qui soient la traduction des aspirations des différents groupes, lesquels s'engageraient ainsi pour l'avenir avant les élections. »
Les élections ! L'un des sujets d'inquiétude de la population tient justement en l'absence évidente de personnalités qui suscitent la confiance. Les visites effectuées à Ramallah, Hébron et Jérusalem-Est confirment cette impression. Tous les Palestiniens interrogés se disent désireux de voir tenues des élections (et fiers qu'Arafat n'ait pas imposé un héritier), mais, à la question « Pour qui voteriez-vous si vous aviez un choix totalement libre ? », les mines se font dubitatives.
Aucun nom ne vient spontanément à l'esprit des gens. Parfois, rarement, sont cités deux hommes politiques, au profil problématique : Marwan Barghouti, emprisonné à vie en Israël, et Farouk Kaddoumi, numéro un du Fatah, mais qui n'a jamais accepté le processus de paix d'Oslo et n'a plus remis les pieds en Palestine depuis des décennies.
« C'est exact, nous dit Bernard Sabella, professeur de sociologie à l'Université de Bethléem. Il n'y a pas quelqu'un dont l'agenda rassemble le peuple. Cela montre une société en crise, aux prises, en outre, avec un occupant, Israël, qui ne donne rien, qui continue l'extension de la colonisation et nous confine dans des villes-bantoustans. En tout cas, il faut que tout le monde comprenne que les élections doivent être démocratiques, pas faites pour couronner un seul homme comme Abou Mazen, par exemple. Il faut qu'un choix véritable soit offert aux électeurs. »
De Gaza, Raji Sourani considère aussi que des conditions doivent être remplies pour rendre le scrutin crédible : « On ne parlera pas d'élections démocratiques si Israël continue ses incursions militaires en territoires palestiniens et ses assassinats politiques, s'il ne libère pas les prisonniers politiques, s'il ne lève pas le siège des villes et villages, s'il n'autorise pas le vote des Palestiniens de Jérusalem et s'il ne permet pas les libertés de mouvement et d'expression. » Tout un programme...
                                                 
12. Les Palestiniens ne font que défendre leur territoire par Paul La Rudée
in Oakland Tribune (quotidien étasunien) du samedi 15 novembre 2003
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
(Paul Larudee a été boursier Fulbright-Hays, puis conseiller du gouvernement américain au Moyen-Orient. Il a effectué des missions de volontariat en Palestine dans le cadre du ISM - International Solidarity Movement. Il vit à El Cerrito.)

Très nombreux sont les Américains à penser que le conflit palestino-israélien est une guerre de religions entre l’Islam et le judaïsme, ou bien encore une guerre culturelle entre Orient et Occident.
Ce conflit n’est ni l’une, ni l’autre.
Il y avait, parmi les gens qui ont créé Israël, des idéalistes et des réfugiés. Mais une chose était établie, depuis le début de l’entreprise sioniste, au dix-neuvième siècle : l’expulsion de la population indigène palestinienne serait nécessaire.
« La mariée est certes belle », avait dit une des premières délégations sionistes, envoyée en Palestine à des fins d’exploration, « mais elle est l’épouse d’un autre. » Il fallait donc que cette mariée devînt veuve, ou divorcée, au préalable, avant d’être disponible pour le nouveau venu.
Les juifs immigrant en Palestine, durant la première moitié du vingtième siècle, leur population passa de moins d’un dixième à près d’un tiers de la population totale. Puis, en 1948, l’Etat d’Israël fut instauré dans 78 % du territoire, tandis que 750 000 Palestiniens, musulmans et chrétiens (plus que le total de la population juive à l’époque) en étaient chassés.
L’expropriation du territoire palestinien et l’expulsion de ses habitants se poursuit encore aujourd’hui, la dernière méthode utilisée étant celle du mur de « sécurité ». Une fois achevé, il ne laissera aux Palestiniens que 9 % du territoire total de la Palestine, et 91 % disposera de 91 %, bien que le nombre d’Arabes palestiniens et d’Israéliens juifs vivant sur le territoire de la Palestine historique soit pratiquement identique, de nos jours.
Ce conflit, par conséquent, est plus justement défini comme celui opposant une position indigène tentant de s’opposer à sa dépossession à une population immigrée. Il ressemble beaucoup à ce qui est advenu aux Indiens d’Amérique.
Aujourd’hui, nous qualifions cela de nettoyage ethnique. Mais, à l’époque, les Indiens étaient tout simplement des « sauvages », et le conflit était un « clash des civilisations », la civilisation « supérieure » étant nécessairement celle qui l’emporterait.
Est-ce mieux, de nos jours ? Au lieu de romans à quatre sous avec des cowboys et des Indiens, nous avons des films et des émissions de télévision tournant autour des « terroristes » islamistes fanatiques.
Les Indiens qui répliquaient avec les seules armes obsolètes à leur disposition étaient décimés. Il en va de même, aujourd’hui, pour les Palestiniens.
Y a-t-il matière à s’étonner que le ressentiment envers les Etats-Unis soit si énorme ?
Notre aide, et nos armes, voilà ce qui permet que le nettoyage ethnique se poursuive. Il est grand temps de suspendre l’aide à Israël, jusqu’à ce que les droits des Palestiniens soient respectés, jusqu’à ce que l’occupation des territoires palestiniens ait pris fin, jusqu’à ce que les revendications des dépossédés aient été satisfaites.
                           
13. Un parfum de poison tenace  par Baudoin Loos
in Le Soir (quotidien belge) du lundi 15 novembre 2004
Envoyé spécial à Ramallah - Elle court, elle court, la rumeur. Et elle est tenace. Rares, en effet, sont les Palestiniens qui ne croient pas que Yasser Arafat n'ait été empoisonné. Par Israël, bien sûr. Et les commentaires des uns et des autres, n'aident pas à lever les hypothèques.
En rue, il s'agit d'une évidence pour la plupart des gens. En cause, d'abord, le manque total d'informations crédibles sur les causes effectives du décès du « raïs », jeudi à l'aube. Un silence tonitruant des autorités médicales françaises de l'hôpital militaire de Percy où « Abou Ammar » - le nom de chef de guerre de Yasser Arafat - a passé les derniers jours de sa vie.
Une petite visite à la principale radio privée de Ramallah, « Aji-al » (25 employés, dont 4 journalistes), créée en 1998, confirme le malaise. Depuis la mort du « raïs », la radio n'émet plus que des versets coraniques chantés, des informations et des témoignages par micro-trottoir ou par téléphone. « Evidemment, nous dit Samah, une jeune journaliste, la thèse de l'empoisonnement revient souvent dans les commentaires puisqu'elle est vraiment très répandue. »
Le Hamas, le principal mouvement islamiste palestinien, s'est rué sur l'occasion pour attaquer l'Etat juif : « Israël a empoisonné Arafat en utilisant des collaborateurs palestiniens, pour donner un message au monde arabe sur le sort qui attend ceux qui refusent ses conditions », a dit, de son exil, Khaled Mechal, un de ses chefs.
Mechal a de l'expérience : en 1997, il avait été victime à Amman d'un attentat du Mossad, dont deux agents lui avaient inoculé un sérum mortel. Fou de rage, le roi Hussein de Jordanie, à l'époque, avait menacé le Premier ministre israélien Binyamin Netanyahou d'une rupture des relations diplomatiques, forçant celui-ci à faire parvenir d'urgence l'antidote salutaire (et obtenant en outre la libération par Israël du cheikh Yassine, chef spirituel du Hamas).
L'Autorité palestinienne, dans un premier temps, a catégoriquement démenti la thèse de l'empoisonnement. Entre autres, Nabil Chaath, ministre des Affaires étrangères, avait, de Paris mardi, déclaré que les médecins français avaient « totalement exclu l'empoisonnement ». Toutefois, ce samedi, sur la plaine de la Mouqata, où repose désormais Yasser Arafat, nous avons rencontré Abdallah Abdallah, vice-ministre des Affaires étrangères (lire l'interview ci-dessous), dont le discours est plus nuancé : « Nous ne disposons pas des conclusions des médecins, nous dit-il. Nous ne savons pas sur quoi sur base le Hamas pour faire des accusations que nous ne ferons pas sans preuves. Mais, si les médecins ne trouvent aucune raison à la mort du président Arafat, il est probable qu'il aura été empoisonné... »
Les autorités israéliennes ont, dès les premières rumeurs, opposé un démenti catégorique aux allégations d'empoisonnement. Et, grincent certains analystes, on voit mal pourquoi le Premier ministre Ariel Sharon aurait voulu se débarrasser d'un homme, Yasser Arafat, qu'il avait réussi à diaboliser pour faire passer sa politique préférée selon laquelle « il n'y a pas de partenaire palestinien pour faire la paix ». La plupart des commentateurs israéliens estiment d'ailleurs qu'avec la disparition du « Vieux », Sharon se retrouve devant l'obligation, désagréable pour lui, de devoir prendre langue avec le nouveau leadership palestinien.
Par ailleurs, le témoignage du médecin personnel d'« Abou Ammar », le Jordanien Ashraf Kurdi, mercredi sur la télévision arabe Al Arabiya, est venu plus encore brouiller les cartes. « Il a déclaré qu'Arafat n'était pas malade quand il est venu l'examiner d'Amman, il y a quinze jours, nous raconte un étudiant à la Mouqata. Mais il a aussi indiqué qu'à son arrivée, il n'était pas le bienvenu de la part des autorités palestiniennes, qui l'ont fait attendre. Et qu'il a dû insister et rappeler qu'il soignait le « raïs » depuis vingt-cinq ans pour qu'on le laisse voir le président... »
Tout ce malaise n'eût pas germé si les médecins français ne s'étaient pas retranchés derrière le secret médical, seulement confié à la famille. Souha Arafat, la très controversée épouse du défunt, sait-elle la vérité ? En cas d'empoisonnement, pourquoi se tairait-elle ? Quels que soient les commanditaires, Israël ou certains dans l'entourage d'Arafat, ce sont des parties avec qui la Palestinienne a des comptes à régler.
Alors différentes explications sont lancées. Souha respecterait la raison d'Etat. Ou les médecins français, devant l'énormité de leur découverte, auraient été contraints au silence total pour la même raison. Il reste vrai que l'absence d'informations claires - alors que, en temps normal, les diverses analyses subies par le plus célèbre patient de l'hôpital de Percy auraient dû parler - laisse la voie ouverte à toutes les spéculations.
Ainsi, personne, ou très peu de monde, ne sait si les appareils qui maintenaient Arafat en vie ont ou non été débranchés.
Pourquoi ne nous dit-on pas la vérité ? Cette question revient sur toutes les lèvres à Ramallah.
                             
14. Abdallah renvoie Israël au pied du mur par Baudoin Loos
in Le Soir (quotidien belge) du lundi 15 novembre 2004

ENTRETIEN - Abdallah Abdallah est vice-ministre palestinien des Affaires étrangères. Faute de preuve, il qualifie d' « hypothétique » un empoisonnement de Yasser Arafat. Il en appelle par ailleurs à la communauté internationale pour l'organisation d'élections démocratiques.
- Après le décès de Yasser Arafat, Palestiniens et Israéliens semblent se rejeter la balle quant à savoir dans quel camp elle se trouve...
- Il existe un plan pour mettre fin au conflit : la « feuille de route » parrainée par le Quartette (Etats-Unis, Europe, Russie et ONU) et qui a même été intégrée dans une résolution du Conseil de sécurité, la résolution 1515. Elle contraint les deux parties. Nous avions commencé à remplir certaines de nos obligations, mais Israël n'y a jamais songé sérieusement. Au lieu de respecter un cessez-le-feu mutuel menant aux autres phases, Israël n'a eu de cesse de renforcer ses attaques contre nos territoires et d'ériger ce mur illégal sur le sol palestinien occupé. Israël pourrait montrer son sérieux en arrêtant ses incursions militaires, en levant le bouclage et les check-points qui affectent la vie quotidienne des Palestiniens et, enfin, revenir à la table des négociations.
- Ariel Sharon estime que vous devez d'abord mettre un terme au terrorisme...
- Nous sommes occupés, donc la résistance est légitime. Croyez-vous que les bombes lancées par les avions israéliens et les obus de char ne sont pas du terrorisme d'Etat ? Nous condamnons la terreur, mais qui donc, dans le monde, condamne les attaques israéliennes, les destructions de maisons, les assassinats, etc. ? Quant au plan unilatéral de Sharon de désengagement (de la bande de Gaza), il ne nous rapproche pas de la paix puisqu'il ne se fonde pas sur un partenariat mais veut dicter aux Palestiniens la solution israélienne.
- Etes-vous capables de mettre au pas les milices qui pratiquent le terrorisme ?
- Israël s'est acharné sur nos forces, détruisant tout. Il faut savoir que pas un seul poste de police palestinien est encore debout ! Même nos prisons ont été rasées, nous ne pourrions même pas mettre sous les verrous les prisonniers que nous ferions. L'Union européenne et l'Egypte nous ont proposé de nous aider à refaire nos infrastructures en ce domaine, ce qui est positif. Mais Israël doit y mettre du sien : s'il arrête de nous attaquer, nous serons capables de mettre fin aux violences.
- L'Autorité palestinienne insiste pour tenir des élections dans les soixante jours. Est-ce réaliste sous une occupation qui empêche toute liberté de mouvement ?
- Nous avons un vide du pouvoir et nos lois fondamentales nous obligent à tenir ce scrutin dans les soixante jours. Nos institutions sont démocratiques et c'est un sujet de fierté pour chaque Palestinien. Arafat n'a pas voulu imposer de successeur car il estimait que c'était au peuple de le désigner. Mais l'occupation, de fait, constitue un obstacle majeur. On ne peut voter sous les fusils israéliens. Notre comité électoral doit nous remettre un rapport dans les quinze jours et nous fera des recommandations. Israël doit retourner aux lignes de septembre 2000 (avant l'intifada). Il est clair que nous avons besoin de la communauté internationale pour y arriver. Celle-ci se mobilise pour faire des élections en Afghanistan, en Irak, pourquoi pas chez nous ? Il est trop tôt pour dire ce que nous ferons si Israël refuse de se retirer de nos territoires, mais il reste que nous devons tenir ces élections.
                               
15. Entretien avec Tayseer Nasrallah, Coordinateur du Comité populaire de soutien à Hussam Khadr et aux prisonniers palestiniens
in L’Agenda du Proche-Orient N°41 du lundi 15 novembre 2004
[Entretien réalisé et traduit de l'arabe par Nazem Ghemraoui le 9 novembre 2004]

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La question des prisonniers est politique car liée à l’occupation - Nous recherchons une solidarité avec la cause des prisonniers et non avec certains prisonniers.
Membre du Conseil National Palestinien, Tayseer Nasrallah est un réfugié du camp de Balata à Naplouse. Avec le député Hussam Khadr, actuellement emprisonné par Israël depuis 20 mois, il a fondé le Comité de défense des droits des réfugiés. Depuis l'arrestation de Husam Khader, il assume la responsabilité du Comité populaire de soutien créé pour défendre les droits des prisonniers politiques palestiniens et maintenir sur le devant de la scène l'exigence de leur libération. Taysseer Nasrallah anime aussi le centre culturel Yafa, implanté au cœur du camp de Balata. Taysser Nasrallah est l’un de ces Palestiniens qui vont donnent la force de la foi vécue de l’intérieur, celle d’un peuple démuni de ses droits et n’ayant d’autre choix que résister. Simple et chaleureux, il garde un sourire constant, même quand il vous parle des souvenirs douloureux de ses propres détentions dans les prisons d’Israël. Avec lui nous avons parlé de la grève des prisonniers du mois d’août, de la situation actuelle des prisonniers et du rôle que la solidarité internationale doit jouer.
- La torture dans les prisons d’Israël est une pratique ancienne. Comment la situation a évolué depuis la deuxième Intifada ?
- Les prisons israéliennes ont été instituées après l’occupation de 1967 quand Israël a commencé à emprisonner des centaines de militants palestiniens. Durant cette période, ils subissaient les méthodes de torture les plus atroces pratiquées à l’interrogatoire. Avant que le détenu soit jugé, il était soumis à une longue période d’interrogatoire qui pouvait atteindre plusieurs mois. Beaucoup de détenus sont morts victimes de la violence physique plus couramment utilisée à cette époque que les méthodes de pression psychologique. Puis, avec la poursuite de la lutte des Palestiniens, Israël a du adapter et délimiter progressivement ces méthodes.
Durant la deuxième l’Intifada, ce dispositif a été renforcé car des milliers de palestiniens sont régulièrement détenus et interrogés. La méthode qui a été conservée et utilisée largement par Israël est le Shabeh. Cela consiste à fixer le détenu dans une position insupportable, les mains et les pieds liés, le visage couvert par un sac, et ce pendant des heures ou des jours pour obtenir des aveux.
- Avec l’invasion de l’Irak, y a-t-il un rapporchement des méthodes de torture utilisées par les Israéliens et les Américains ? Pouvons-nous parler d’un phénomène général Abou-Ghraïb ?
- Ce qui différencie les prisons israéliennes des prisons américaines en Irak est l’absence ou la présence de l’image. Dans les prisons américaines il y a eu des appareils photos pour capter le vrai visage de l’occupation. Dans les prisons d’Israël il n’y a ni moyens de communication ni appareils photos pour rendre compte de la réalité criminelle de l’occupation israélienne. Je peux en témoigner car j’ai été moi même détenu 11 fois dans les prisons d’Israël et j’ai subi des méthodes qui évoquent chez moi encore des souvenirs douloureux que je tente d’oublier dans la mesure du possible. Ces méthodes continuent à être utilisées. Qui va empêcher Israël de le faire ? Les crimes sont de toute façon commis publiquement par l’aviation qui pratique les assassinats ciblés des Palestiniens. Que dire alors de ce qui est pratiqué dans les prisons loin des regards là où le geolier a le pouvoir absolu.
Je dis toujours que l’interrogateur israélien représente le vrai visage de l’Etat d’Israël. Il est possédé par le racisme et agit pour casser la volonté et la détermination du militant palestinien.
Il y a aussi d’autres méthodes. Certains interrogateurs viennent nous parler de longues heures des traditions arabes, de l’Islam, de l’hisoire et de la cause palestinienne. Ils essaient d’instaurer une relation chaleureuse avec les détenus. C’est une méthode ancienne utilisée dans ce que nous appelons les " cellules du déshonneur ". Certains prisonniers parlent des " cellules des oiseaux "…
- Des oiseaux ?
- Dans les prisons on parle des oiseaux pour désigner ceux qui " volent " d’une cellule à l’autre, cottoyant tel militant après tel autre, dans le but de leur soustraire des informations.
- Ce sont donc des collaborateurs…
- Il y a maintenant des cellules spéciales pour ces collaborateurs. Il y a même des sections. Notre lutte est dure. Certains s’effondrent, soit pendant l’interrogatoire ou en dehors de la prison, et ils sont introduits alors dans ces cellules qui leur sont dédiées. Le militant, à qui on annonce que l’interrogatoire est terminé, est envoyé dans l’une de ces cellules où il croit être parmi d’autres militants qui lui parlent de la révolution et de la lutte. Un d’eux vient l’aborder et lui demande de raconter son histoire et savoir ce qu’il a avoué et ce qu’il n’a pas avoué. Certains prennent confiance et parlent. Ils sont alors renvoyés à l’interrogatoire.
- Parlons de la grève de la faim du mois d’août. Cette grève, qui est la plus importante dans l’histoire du Moyen-Orient, a montré la forte détermination des prisonniers palestiniens. Peut-on dire aujourd’hui qu’ils sont devenus une nouvelle force motrice de l’Intifada ?
- C’est une force influente et motrice, oui. Ils sont des leaders de l’Intifada. Les prisons ont forgé des grands leaders du peuple palestinien et ce dans toutes les formations et partis politiques. La grève qui a commencé le 15 août 2004 a été une réponse aux conditions difficiles vécues par les prisonniers et prisonnières. Israël offense la dignité du militant palestinien, par la fouille à nu, par l’humiliation quotidienne, par la rareté et la mauvaise qualité de la nourriture, aussi par les amendes excessifs imposées pour la moindre erreur (500 shekels en général). A cela s’ajoute la mise en isolement des dizaines des détenus. C’est une méthode pratiquée à l’encontre des chefs de l’Intifada. Ils sont mis dans des cellules qui ne dépassent pas 1m50 sur 2m pour une longue période. Il y a plus de 50 prisonniers qui vivent ces conditions difficiles de l’isolement. Ils n’ont aucun contact avec leur frères et camarades. Lorsque le détenu va dans la cour, il a les mains et les pieds liés, il y est conduit seul pour une heure, puis retourne à sa cellule, il y mange, boit et dort ainsi sans aucun contact avec le monde extérieur. La plupart des leaders et symboles de l’Intifada, des différentes formations politiques, sont aujourd’hui dans les prisons d’Israël.
- Est-ce que depuis les prisons ils peuvent avoir un rôle pour conduire l’Intifada ?
- Oui, la grève de la faim est une forme de lutte qui est une sorte de confirmation de soi. Pour dire, malgré les prisons et l’isolement, nous sommes enocre capables de mener l’Intifada. Cette grève a redonné à l’Intifada la popularité qu’elle avait perdue. Le Mur raciste construit par Israël, malgré les dangers qu’il représente, n’a pas autant mobilisé la rue palestinienne. La grève de la faim, qui a été initiée par 1600 prisonniers, qui a duré 19 jours, et qui a été suivie par 4000 prisonniers, a mobilisé l’ensemble des Territoires Occupés et provoqué des réactions de solidarité partout comme ici en France, au Liban, et dans les autres pays arabes... Donc les prisonniers sont capables de faire réagir et ont prouvé aux yeux du monde qu’ils demeurent des leaders pour leur peuple. C’est pour cela qu’Israël tente de les isoler dans des cellules pour qu’ils n’aient aucun contact entre eux, avec leurs parents, avec leurs avocats ou avec les médias.
- Pendant la grève, les Palestiniens ont à plusieurs reprises fait appel à la Croix Rouge, à l’Organisation Mondiale de la Santé et à d’autres institutions. Y a-t-il eu des réactions de leur part ?
- Si ces institutions avaient un poid auprès des Israéliens les prisonniers n’auraient pas eu recours à la grève. La Croix Rouge qui connaît la souffrance des prisonniers, qui rend des visites régulières aux prisonniers et qui rédige des rapports, n’a pas pu imposer son autorité à la direction des prisons israéliennes. La grève de la faim est le moyen ultime auquel un être humain a recours. C’est un rapport avec la mort puisque la grève est illimitée et c’est donc un choix difficile pour lequel les prisonniers n’ont opté qu’après avoir épuisé tous les autres recours. Les inistitutions internationales n’ont aucun moyen de pression sur les directions de prisons. Pendant la grève, comme avant la grève, ces institutions n’ont pas joué pleinement leur rôle.
- Qu’est-ce qu’ils devaient faire qu’ils n’ont pas fait ?
- Ils devaient suivre la situation au jour le jour, communiquer les informations en urgence à leurs dirigeants et à leurs instances et soulever le fait qu’Israël ne répondait pas aux revendications des prisonniers. Nous avons toujours demandé à la Croix Rouge de faire face à ses responsabilités. Ils n’ont pas fait des pressions sur Israël pour accéder aux revendications et améliorer les conditions de détention. C’est normalement leur devoir, mais ils sont impuissants.
- Peut-on avoir un exemple de cette impuissance ?
- Oui, je veux donner un exemple personnel. C’était pendant l’une de mes incarcérations. Un jour, un officier de la prison est venu me chercher. J’ai été frappé violemment avec des cables de téléphone sur les différentes parties de mon corps. Puis j’ai été ramené à la cellule. Le lendemain, un représentant de la Croix Rouge rendait une visite à la prison. Il me connaissait personnellement depuis la période de mes études à l’université. Il m’a demandé de l’accompagner dans sa visite pour parler aux autres prisonniers qui ont témoigné des coups dont ils sont régulièrement victimes. Il a demandé qu’on lui donne un exemple précis. Je lui ai alors expliqué que tout le monde craint de montrer les coups subis, car après son départ, la direction de la prison recommence l’agression par vengeance. Il a dit qu’il parlera au directeur de la prison pour obtenir des garanties. Après quelques heures, ils m’ont convoqué pour témoigner. J’ai précisé le nom de l’officier qui m’a agressé et commencé à montrer les traces de coups que j’ai subis. Je suis reparti avec les garanties de ne pas être victime d’une vengeance mais je savais pertinemment ce qui allait m’arriver. La nuit, je change de place pour qu’ils ne me trouvent pas, mais l’officier en question est venu avec une bande et ils m’ont cherché dans toute la prison. Ils ont finit par me trouver et m’ont conduit dans une cellule isolée, et là j’ai été à nouveau frappé par des cables électriques. Ils répétaient à chaque coup : Où est donc la Croix Rouge pour te protéger ? Puis ils ont voulu éviter le scandale et ils ont pris des mesures rapides pour me sortir de la prison. Le lendemain, lorsque le représentant de la Croix Rouge est venu me rendre visite, ils lui ont dit que j’ai été libéré. Il est venu me voir à la maison et a enregistré ma plainte. Celle-ci se trouve toujours dans les tiroirs de la Croix Rouge. Je n’ai eu aucune suite.
- Parlons de la fin de la grève de la faim. Comment ca s’est terminé ? Y a-t-il eu des erreurs dans la conduite ce cette grève ? A-t-elle atteint ses objectifs ?
- Depuis le début une direction interne de la grève coordonnait les actions des prisonniers. Elle était composée de 13 prisonniers. L’administration pénitentiaire israélienne a identifié cette direction, l’a mis à l’isolement et a tenté d’établir d’autres contacts avec les prisonniers. Au 10ème jour de la grève, il y a eu la décision des prisionniers d’Ashkelon de suspendre la grève. Cela a été une première brèche à la grève et a suscité la colère de prisonniers grévistes car la grève était en progression. Il y a 8 000 prisonniers palestiniens. La grève devait progressivement être suivie par tout le monde. Elle a commencé dans les prisons centrales qui ont été suivies par d’autres prisons. Les centres de détention et d’interrogatoire devaient aussi rejoindre le mouvement. Certains responsables palestiniens portent la responsabilité de cette brèche car ils ont fourni des informations erronées aux prisonniers. Ils ont mené des négociations avec les prisonniers alors que ce n’était pas leur rôle. Etant donné que la direction de la grève avait été isolée, ces responsables devaient attendre pour connaître la décision de cette direction. Les prisonniers ont malgré tout continué jusqu’au 19ème jour avant que la grève ne soit suspendue. Là il y a eu des positions contradictoires. On a annoncé, au ministère des affaires des prisonniers, et par Nadi El-Assir, que les prisonniers ont obtenu leurs revendications.
En réalité, la direction de la grève menait des négociations avec l’administration pénitentiaire. Dans cette grève, la position annoncée par l’ensemble de l’appareil israélien, depuis le premier ministre, jusqu’à l’administration des prisons, consistait à laisser les prisonniers mourir de faim. Mais nous savions qu’Israël menait des négociations sécrètres avec la coordination de la grève. Lorsqu’il y a eu la brèche dans la grève, il n’était plus possible de la poursuivre jusqu’au bout. Israël a annoncé aux prisonniers qu’il allait examiner les revendications et promis la satisfaction de la plupart d’entre elles à l’exception de celles que Israël considère liées aux questions de sécurité, comme la suppression de la vitre lors de la visite, ou l’arrêt de l’isolement. La grève a été supspendue avec ces promesses et dans l’espoir que les négociations permettent de réaliser les revendications.
- Quel bilan ?
- Il y a une amélioration concernant certaines revendications, en ce qui concerne par exemple la qualité de la nourriture, le droit de visites dans certains prisons, mais les principales revendications n’ont pas été satisfaites.
Actuellement, les prisonniers continuent la lutte par des actions de protestation symboliques dans les différentes prisons. Ils font aussi une évaluation continue des résultats, des points forts et des points faibles de la dernière grève. La lutte pour l’amélioration des conditions de détention continue, mais nous disons que la principale revendication du mouvement national palestinien est la libération des prisonniers, et nous appelons le mouvement de solidarité international à soutenir cet objectif. Nous recherchons une solidarité avec la cause des prisonniers, et non avec certains prisonniers, car il s’agit d’une question politique de premier ordre : Israël arrête et incarcère des militants palestiniens parce qu’ils résistent à l’occupation. Ils sont prisonniers au titre de cette résistance.
- Nous savons que l’occupation est illégale, et comme vous dites, il y a des prisonniers palestiniens parce qu’il y a occupation. Ne peut-on dire que la détention des prisonniers palestiniens est de ce fait elle-même illégale ?
- D’un point de vue juridique, Israël est une puissance occupante, ce qui est une transgression des différentes décisions de l’ONU et du droit international. Quand il y a occupation il y a, pour nous, un devoir de résistance. Comme l’occupation est illégale, la résistance est tout à fait légitime. Elle doit se poursuivre jusqu’à la fin de l’occupation.
Le monde doit réaliser que les accords de paix qui ont été signé ont donné l’illusion que le peuple palestinien a obtenu ses droits. Le peuple palestinien est toujours en lutte pour ses droits nationaux : le droit à l’auto-détermination, la libération de ses prisonniers, le demantèlement des colonies et du mur, le retour des refugiés, l’établissement d’un Etat palestinien avec Jerusalem pour capital, le retrait de l’armée israélienne des territories occupées. Si cela se réalise, alors le monde peut considérer que nous avons obtenu nos droits. D’ici là, la lutte continue.Propos recueilli et traduits de l’Arabe par
                           
16. La réaction des juifs à la mort de Yasser Arafat - "Lorsque ton ennemi tombe..." par le Pr. Yakov M. Rabkin
in Le Devoir (quotidien québécois) du samedi 13 novembre 2004

(Yakov M. Rabkin est professeur titulaire au département d'histoire ende l'Université de Montréal et auteur de l'ouvrage Au nom de la Torah - Une histoire de l'opposition juive au sionisme, Presses de l'Université Laval, 2004.)
«Lorsque ton ennemi tombe, tu ne te réjouis point, s'il succombe, que ton coeur ne jubile pas.» Cette citation des Proverbes (24, 17) vient à l'esprit lorsque j'observe les réactions de juifs, ici dans la diaspora et en Israël, au récent décès de Yasser Arafat. Mais a-t-il été un ennemi des juifs? Comme d'habitude, les opinions sont partagées.
Pour beaucoup de colons israéliens dans les territoires occupés, la mort d'Arafat est une source de soulagement. Leur site Internet (www.A7fr.com) l'appelle «archi-terroriste» mais le condamne encore plus farouchement pour les accords d'Oslo.
Eliakim Haetsny, d'origine allemande, ancien membre de la Knesset établi à Kiryat Arba, près de Hébron, s'indigne des expressions respectueuses dont se sert la presse israélienne en parlant d'Arafat. «Comment expliquer le handicap de notre élite, qui n'est plus capable d'exprimer sa douleur, sa colère, son mépris et sa volonté de vengeance envers ses ennemis, tous ceux qui nous haïssent et veulent notre perte ?»
Haetsny rejette systématiquement tous les projets de paix avec les Palestiniens, y compris les accords d'Oslo et la Feuille de route. Il appelle à la vengeance, malgré la tradition juive qui interdit toute vengeance.
Les propos de Haetsny, présentés en français sur ce site Internet, trouvent un écho chez certains sionistes loin d'Israël. Ainsi, selon une réplique provenant des bords pourtant paisibles du lac de Genève, «nous ne devons absolument pas oublier qu'Arafat est un archi-terroriste, et ceci, même s'il crève, au même titre que ses prédécesseurs aux noms maudits».
Le même écho des bords de la Seine. Tout en ignorant le rôle crucial que la France avait joué dans le développement de la puissance militaire d'Israël, y compris les armes nucléaires, ce sioniste étend l'appel à la vengeance au delà des héritiers d'Arafat : «Quand va-t-on leur rendre leur monnaie, à ces vieux caciques de la politique gaulliste antisémite ?»
Sympathies mal vues
Mais ce qui révolte surtout ces sionistes francophones, ce sont les signes d'amitié et de solidarité que d'autres juifs manifestent à l'égard d'Arafat et de son peuple. Ainsi, le même site Internet des colons qualifie d'«extrémistes antisionistes» les activistes du mouvement international juif «Paix maintenant», en route pour assister aux obsèques d'Arafat à Ramallah. Pourtant, ce mouvement est explicitement sioniste et compte plusieurs membres de l'élite politique israélienne parmi ses membres.
La visite de juifs pieux du mouvement antisioniste Netouré Karta au chevet d'Arafat lors de ses dernières heures provoque encore plus la colère des colons et de leurs alliés à l'étranger. En effet, plusieurs juifs s'étaient rendus à Paris pour offrir à Arafat leur soutien moral. Les images où on les voyait en redingote noire en train de réciter des prières sont passées à la télévision du monde entier. Ces images contredisent celles, bien plus fréquentes à nos écrans, de colons armés harcelant les fellahs palestiniens en train de cueillir des olives. Et c'est ce qui met beaucoup de sionistes en colère car ces images suggèrent que les juifs ne sont point unis autour du drapeau israélien, et encore moins derrière les colons sionistes dans les territoires occupés.
En effet, plusieurs organisations juives pour la paix au Moyen-Orient ont également adressé leurs sympathies au peuple palestinien. Au sein de l'organisme montréalais Shalom-Salaam, plusieurs juifs ont adressé des expressions de condoléance émouvantes aux Palestiniens.
Ces pacifistes juifs ont-ils oublié les victimes israéliennes des Jeux olympiques de Munich, en 1972, ou les élèves massacrés à Maalot, en Galilée ? C'est ce dont les accusent les activistes sionistes en les qualifiant également de «juifs qui se haïssent». Ces accusations ainsi que les appels à la vengeance mettent en relief, au sein même du judaïsme contemporain, une importante fracture qui s'est manifestée cette fois-ci à l'occasion du décès d'Arafat.
Il y a des juifs qui restent fidèles à l'héritage moral de la Torah, qui leur enjoint d'être «miséricordieux, réservés et bienfaisants», et ceux pour qui l'État d'Israël est devenu l'alpha et l'oméga de leur judaïsme. Ces derniers sont obligés d'outrepasser la tradition juive, qui privilégie la paix et la réconciliation, et de mettre l'accent sur des interprétations littérales de certains passages bibliques qu'on peut utiliser comme une licence à l'égoïsme et à la cruauté.
Une fois de plus, au sein du judaïsme, dont se sont séparés à l'époque le christianisme et l'islam, semble apparaître un nouveau système de croyances. La miséricorde y cède la place à la dureté, la réserve à l'audace, et ces nouvelles valeurs trouvent un écho chez beaucoup de juifs traumatisés par la Shoah et par le terrorisme, influencés par l'interpétation sioniste de ces tragédies. En ignorant des avertissements réitérés dans la Torah de ne pas faire confiance à la force, ces juifs, animés par l'élan nationaliste inventé il y a à peine un siècle, lient leur avenir au sort d'un État-nation et de sa puissance militaire.
Le départ d'Arafat ne signifie pourtant pas la disparition de la cause palestinienne. Personne ne peut prédire comment les millions de juifs, de musulmans, de chrétiens et d'athées s'accommoderont entre le Jourdain et la Méditerranée : un Grand Israël qui déporterait tous les Palestiniens, un État palestinien à côté de l'État d'Israël ou un seul État démocratique qui assurerait l'égalité à tous ses citoyens, dont Arafat avait été partisan à ses débuts.
Mais quelles que soient les divisions dans la «rue juive» à l'endroit de l'héritage du raïs, peu nombreux sont ceux dont le coeur jubile en ce moment critique.
                               
17. Ramallah crie sa douleur  par Baudoin Loos
in Le Soir (quotidien belge) du samedi 13 novembre 2004

Envoyé spécial à Ramallah - La foule est arrivée par grappes d'hommes dès le matin. Chaque voiture arbore son poster de Yasser Arafat, le père de la nation palestinienne, celui que l'on enterre ce vendredi. Le dernier cri : une grande photo du défunt avec Jacques Chirac, et ces mots : « Merci à la France ! » Les premiers arrivés ont pu entrer dans le périmètre de la Mouqata, le désormais célèbre quartier général de l'Autorité palestinienne. Un soleil radieux illuminera toute la journée.
Une intense nervosité semble imprégner l'atmosphère. A l'extérieur de la Mouqata pour le moment fermée, les rues avoisinantes s'emplissent rapidement d'une masse de gens qui cherchent une entrée. De nombreux jeunes ont pris les murs d'assaut et restent perchés au-dessus, en mauvais équilibre. Très minoritaires, les femmes se partagent entre celles qui ont choisi la robe traditionnelle de cérémonie, très colorée, et celles fidèles au tailleur à l'occidentale.
Çà et là, des groupes de jeunes lancent des cris à répétition. « Par notre sang et pour toi « Abou Ammar », nous libérerons Jérusalem ».
Nous tentons d'entrer par le parking des invités de marque. Quelques dizaines de jeunes ont eu la même idée. Vite, ils avisent un mur de trois mètres surmonté d'un grillage lui-même couronné d'une triple ligne de barbelés. Un premier réussit à franchir l'obstacle, malgré les soldats de faction, peu zélés pour circonvenir tant d'enthousiasme. Enhardis par la scène, bientôt plusieurs dizaines de jeunes hommes l'imitent. Près de nous, un homme lâche : « C'est par amour d'Arafat ! ».
Les personnalités diplomatiques arrivent. Nous les suivons et pénétrons bientôt sans problème. En un quart d'heure, nous voici sur l'escalier du bâtiment de la Mouqata où Arafat vécut reclus pendant ces trois dernières années. Les dignitaires défilent devant nous.
Tous les dirigeants palestiniens locaux, bien sûr. Mais aussi les innombrables chefs religieux de Jérusalem, y compris les incalculables obédiences chrétiennes en grande tenue, depuis les catholiques jusqu'aux éthiopiens en passant par les coptes, les syriaques, les chaldéens, etc. Quelques Palestiniens d'Israël aussi, des figures connues comme Mahmoud Darwich, le plus grand poète palestinien vivant, ou le père Choufani, de Nazareth. Le journal « Haaretz » a annoncé que seule la petite dizaine de députés arabes israéliens ferait le déplacement d'Israël. Les consuls généraux d'Occident (qui ont rang d'ambassadeurs) arrivent aussi.
Les hauts bâtiments d'en face arborent quatre immenses portraits du défunt. Trois photos classiques, où l'on voit le « raïs » saluer la foule, sourire aux lèvres, puis une dernière photo, sur laquelle on le voit regarder vers la gauche, vers Jérusalem en l'occurrence, avec un regard inquiet... Depuis le début, un imam chante le Coran d'une voix monocorde amplifiée par d'improbables baffles. Non loin de nous, un très vieil homme, minuscule et tout maigre, le visage en lame de couteau mangé par une barbe blanche bien taillée, agite un drapeau noir devant chaque visiteur.
La foule, sur l'esplanade de la Mouqata, ne cesse de grandir. Les services de sécurité ont dû ouvrir les portes, sans doute. Soudain, des cris, bientôt suivis par des mouvements de foule : des moteurs d'hélicoptères s'entendent dans le ciel. Ce sont bien les deux engins prêtés par la Jordanie. L'un d'eux transporte le cercueil du vieux chef palestinien.
Dès l'atterrissage, c'est la cohue. Indescriptible, bien sûr. Nous tentons de nous approcher de la scène. Près des hélicoptères, il n'y a que des jeunes hommes. Mais des milliers, enfiévrés, frénétiques. De partout éclatent des tirs de kalachnikovs, parfois en longues rafales. Les policiers éprouvent le plus grand mal à faire reculer la foule. Pendant quelques minutes, on a pu croire qu'elle voulait s'emparer de la dépouille mortelle de son héros.
Vingt bonnes minutes seront nécessaires pour dégager le cercueil recouvert du drapeau palestinien vert, rouge, blanc, noir et lui frayer un chemin vers le mausolée construit à la hâte depuis deux jours. Le bruit circule que les pierres qui le composent viennent de la mosquée Al-Aqsa, à Jérusalem, là où Arafat eût tant voulu reposer.
Nous croisons, un peu perdue dans la foule agitée, Louiza Morgantini, une députée européenne italienne qui s'est beaucoup démenée pour la cause palestinienne. Plus loin, nous tombons sur Ali, une vieille connaissance de Sakhnin, une petite ville palestinienne de Galilée, en Israël. Un radical hostile à tout compromis. Nous nous étonnons de sa présence pour le dernier voyage d'un chef qu'il n'a jamais cessé de critiquer. « Je voulais venir, dit-il. Nous enterrons le dernier grand chef arabe. Malgré ses erreurs, il restera celui qui osa poser une limite aux concessions face à Israël et aux Etats-Unis. A Camp David, il résista héroïquement aux pressions pour qu'il sacrifie Jérusalem et les réfugiés. Je crains que ses successeurs, des gens comme Abou Mazen, n'aient pas sa carrure ».
Peu à peu, le calme reprend ses droits. La foule hésite à se disperser. Quelques tirs retentissent encore, sporadiquement. Arafat aurait aimé ses funérailles ! Le petit sourire de l'homme grisonnant qui nous interpelle en dit long : « Dites-moi quel chef d'Etat arabe, et même dans le monde, aurait attiré tant de monde à ses funérailles ? Nous tournons une page importante de notre histoire, mais Arafat contrôlera le leadership palestinien depuis sa tombe : il a posé les termes du compromis possible avec Israël, et personne n'osera les transgresser... »
                                 
18. "Nous sommes tous des orphelins" par Baudoin Loos
in Le Soir (quotidien belge) du vendredi 12 novembre 2004

Envoyé spécial à Ramallah - Ramallah ressemble à une ville morte ce jeudi. Les quelques taxis qui traversent la capitale palestinienne faisant fonction doivent seulement éviter les quatre ou cinq feux de pneus allumés en pleine rue par de tout jeunes adolescents. Leur façon à eux de saluer la mémoire de Yasser Arafat, chef historique de la révolution palestinienne, dont le décès a été officialisé à Paris avant l'aube, après quinze jours d'une agonie dont on ne connaît toujours pas les raisons médicales précises.
Un seul quartier vit encore aujourd'hui : au nord de la ville, le plateau où se trouve la fameuse « Mouqata », le quartier général de l'Autorité palestinienne où vivait « Abou Ammar », en résidence surveillée par l'armée israélienne depuis décembre 2001. Quelques centaines de curieux font les cent pas devant l'entrée principale du QG, deux hectares entourés par un mur de béton.
Une étrange ambiance émane de la ville, qui profite d'un soleil timide. Un groupe de jeunes scouts palestiniens munis de keffiehs improvise un petit défilé en chantant un hymne à la gloire du « raïs » disparu. Plus près de l'entrée, une dizaine de vieilles femmes entonnent un chant traditionnel funéraire.
La porte métallique coulissante s'ouvre à intervalles irréguliers pour laisser entrer ou sortir de grosses limousines aux vitres teintées. Un cordon serré de policiers habillés de kaki empêche tout quidam d'approcher. Les plus débrouillards des cameramen se sont nichés, moyennant rétribution, sur le toit des maisons avoisinantes. Pour saisir les travaux entendus derrière le mur. Le ballet de bulldozers et de camions transportant des lots de pierres blanches confirme que l'érection d'un mausolée sur l'esplanade de la Mouqata bat son plein.•
Les Palestiniens présents en rue manifestent une grande sobriété. Pas de larmes. Pas de critiques non plus. Le deuil est de mise, et il n'est pas venu par surprise, les événements depuis deux semaines ne laissaient guère de doute sur la nature de l'échéance.
Le chant d'un muezzin, dans l'enceinte protégée, se fait soudain entendre, amplifié par de puissants haut-parleurs. Une voix basse qui donne le frisson.
En contournant le QG de quelques centaines de mètres, l'entrée secondaire permet, grâce à des gardes tolérants, d'approcher l'arrière du bâtiment de la Mouqata. Cette partie-là n'a pas été reconstruite depuis les bombardements israéliens de 2002. Deux policiers prennent le thé au premier étage de ce qui fut une pièce. Il ne reste que le mur arrière et quelques mètres carrés ; devant eux, le vide. La scène fait penser au Beyrouth des années quatre-vingt. Apparemment, les Palestiniens ont décidé de conserver ces ruines en l'état, à titre de témoignage, pour l'Histoire.
Toutes les personnes interrogées, bien que fières que le « Vieux » - comme les Palestiniens l'appelaient familièrement - reposera à Ramallah, insistent pour dire que la Mouqata ne constituera qu'une demeure provisoire. Avant que les restes du « raïs » soient transférés, un beau jour, sur l'esplanade des Mosquées, le lieu saint musulman (également vénéré par les Juifs), quand la Palestine sera indépendante avec Jérusalem-Est comme capitale, dit l'antienne.
Pourtant, après bien des hésitations, il semble que la solution « Mouqata » satisfasse beaucoup de monde. Et le soulagement israélien - et sans doute palestinien - concerne le souci de sécurité pour les personnalités mondiales qui auraient pu venir rendre un dernier hommage au raïs décédé : depuis que l'Egypte a offert d'héberger une cérémonie à l'aéroport du Caire (lire ci-dessous), on sait que le niveau des représentations restera assez modeste à Ramallah.
« Arafat désirait être enterré sur l'esplanade des Mosquées. C'est légitime de son point de vue de musulman très observant », nous dit une source diplomatique européenne. « Israël se serait grandi en acceptant, ce qui eût été un geste d'ouverture exceptionnel envers les Palestiniens. Mais il n'est guère malaisé de comprendre que tout n'est pas rationnel ici : pour les Israéliens, c'était très difficile d'accepter cette perspective. Ce n'était pas une raison pour un ministre comme Tommy Lapid de mettre de l'huile sur le feu en lançant que « à Jérusalem, on enterre les rois juifs et non les terroristes palestiniens », comme il le fit il y a quelques jours. »
Selon le journal israélien « Haaretz », Ariel Sharon a même tancé son ministre pour ce peu diplomatique commentaire.
Le ballet des taxis autour de la Mouqata n'en finit plus. La plupart d'entre eux arborent de grands portraits du défunt sur la lunette arrière. Le nôtre, une fois à la lisière de Ramallah, tente, tel un politologue averti, une explication sur l'ambiance étrange qui enveloppait la ville en ce premier jour d'un deuil national qui doit en durer quarante : « Vous savez, les gens mènent une vie infernale depuis cette intifada : une situation économique et sociale désastreuse, des invasions israéliennes sanguinaires et aucun espoir à l'horizon. Et de poursuivre : Ils avaient perdu le contact avec le leadership à propos duquel beaucoup d'histoires de corruption, de favoritisme et d'autoritarisme circulent, et ce sont encore les Israéliens qui ont relancé la popularité d'Arafat en l'humiliant ici par cette espèce de résidence surveillée. De toute façon, nous nous sentons tous un peu orphelins, quoi que nous pensions les uns et les autres de lui, car nous venons de perdre notre père. Et un père, c'est irremplaçable, n'est-ce pas ? »
                               
19. Arafat nous manque déjà par Ari Shavit
in Ha’Aretz (quotidien israélien) du vendredi 12 novembre 2004
[traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier]
Uri Avnery n’en démord pas : Yasser Arafat était un géant, et un partenaire pour Israël. Il était même la seule opportunité pour Israël, en réalité. Et cette opportunité, Israël l’a laissé passer. Les jeunes gens en colère de Jénine se moquent éperdument d’Abu Ala ou d’Abu Mazen. De fait, Sharon et Bush ont déserté le champ de bataille. Au profit de Ben Laden.
Uri Avnery, tout au long de ses quatre-vingt une années, a fait beaucoup de choses. Il a combattu dans l’armée clandestine d’avant la création de l’Etat (d’Israël), le Lehi, puis il a combattu dans l’unité des Renards de Samson, durant la guerre d’indépendance (d’Israël, again), il a écrit les plus importants ouvrages en temps réel au sujet de cette guerre, publiés sous les titres « Dans les Champs des Philistins » et « Le Revers de la médaille ». [In the Fields of the Philistines] [The Other Side of the Coin]. Il a été le rédacteur en chef de l’hebdomadaire qui révolutionna le journalisme israélien, Ha’olam Hazeh [Ce Monde] ; il a fondé le mouvement politique qui a donné son profil à la gauche israélienne [Ha’olam Hazeh – Koah Hadash], il a été l’un des porte-parole en vue de la culture arabe israélienne. Toutefois, par-dessus tout, Uri Avnery a accompli un acte politique fondamental : il a fait entrer Yasser Arafat dans nos existences.
En 1974, Avnery devint le premier Israélien à initier la tenue de conversations avec des représentants d’Arafat. En 1982, il fut le premier Israélien à rencontrer Arafat et à l’interviewer. En 1994, il était assis au côté d’Arafat quand celui-ci opéra son retour dans la bande de Gaza. Trente années durant, Avnery fut l’époux le plus enthousiaste de l’option politique arafatiste. Même quand d’autres, à gauche, désespéraient du président (palestinien) et l’abandonnaient, Avnery continuait à faire le pèlerinage à la Muqâta’a, le Q.G. d’Arafat, à Ramallah. Même aux moments les plus éprouvants, il a joué les rôles de bouclier protecteur et d’avocat d’Arafat. Avec loyauté, avec ténacité, au péril de sa vie, le journaliste israélien radical a mené le combat du leader du mouvement national palestinien.
Avnery est quelqu’un de suprêmement non-émotif. Rationnel, beaucoup de sang-froid, précis. Toujours tiré à quatre épingles, toujours avenant, toujours cet accent germanique tenace. Mais, mardi soir, lorsque la direction palestinienne admit enfin que le raïs était mourant, le drame de la mort d’Arafat s’empara soudain de sa personne. Dans le salon de son appartement de Tel Aviv, Avnery semblait plus triste et plus vulnérable que jamais. Par moments, il semblait qu’une authentique peine humaine se peignait dans ses yeux bleu pétrole.
Une grosse erreur
- Shavit : Uri Avnery, vous qui étiez proche d’Arafat, n’avez-vous pas le sentiment qu’il y a quelque chose d’humiliant dans la manière dont la mort a fini par le trouver ?
- Avnery : « De manière éminemment regrettable, Suha [l’épouse d’Arafat] n’a pas réussi l’examen de passage de l’Histoire. Elle a été la grosse erreur d’Arafat. Il l’a épousée dans un moment de faiblesse, lorsque brusquement, après tout, il voulut être chef de famille. Mais ce désir s’évanouit rapidement à la lumière de l’opposition que ce mariage a suscitée. Les gens ne parvenaient pas à comprendre pourquoi l’homme qui avait épousé la révolution avait ainsi décidé de convoler. Et pas avec une femme arabe musulmane. Non : avec une chrétienne ! Avec une femme moderne, extérieure au sérail, et blonde, de surcroît [Quelle horreur ! ndt] Il prit conscience qu’il devait prendre ses distances avec elle et elle en conserva une certaine amertume. Le résultat fut cette fin à laquelle nous venons d’assister, qui n’était pas digne, et qui me fait mal. Très mal. Arafat mérite autre chose. Mais, dans quelques semaines, tout ceci sera oublié [mis à part la douleur d’Avnery, bien sûr ! Ndt] ; ce qui demeurera, c’est une mort qui comporte une énorme charge symbolique.
« En dernière analyse, ce qui restera dans l’histoire de la Palestine, c’est le fait que l’homme qui a dirigé les Palestiniens durant près de cinquante ans est mort à l’étranger. Comme la plupart des Palestiniens. Et ce qui sera enchâssé dans la mythologie nationale palestinienne et arabe, c’est le fait que le chef du mouvement de libération est mort à la veille de l’indépendance de la Palestine, mais sans avoir pu la connaître. Cela revêtira une importance symbolique qui ira s’intensifiant, au fil des années, comme la stature d’Arafat lui-même. »
- Shavit : Dois-je conclure de ce que vous êtes en train de dire qu’on se souviendra d’Arafat à l’instar d’un Moïse palestinien, rien de moins ?
- Avnery : « Il y a une grande similarité avec la mort de Moïse, qui a fait sortir un peuple de l’esclavage et a conduit sa marche vers la liberté, quarante années durant, presque exactement comme Arafat. Il y a aussi similitude dans le fait qu’Arafat, lui aussi, a touché aux portes de la Terre promise : il l’a vue, de loin, mais il n’a pu y pénétrer. J’ai beaucoup réfléchi à ça, depuis quelques jours. Le symbolisme, en l’occurrence, est immense, et en raison de cette charge symbolique, Arafat sera encore plus fort une fois mort que de son vivant. »
- Shavit : Pensez-vous vraiment qu’Arafat a été un dirigeant historique, un géant ?
- Avnery : « Oui, il était un géant. On se souviendra de Yasser Arafat comme de l’un des plus grands dirigeants de la seconde moitié du vingtième siècle. On le compare parfois à Nelson Mandela. Mais la tâche d’Arafat était mille fois plus ardue que celle de Mandela, qui a passé vingt-huit années en prison, et qui de ce fait est resté totalement hors d’atteinte de luttes externes et des batailles intérieures ainsi que de toute association avec le terrorisme. Et, finalement, Mandela a reçu (en cadeau) un Etat existant. Arafat lui, était un jour le chef du mouvement de libération nationale palestinienne, et le lendemain, il le président.
« Arafat, par contraste, recevait des gens largement dispersés, qui vivaient, tous, sous des dictatures arabes. C’est une nation dont la direction était pourchassée par les services secrets d’une demi-douzaine de pays, dont Israël. Résultat : Arafat était obligé de mentir, parfois à tel dirigeant arabe, parfois à tel autre. Il devait recourir à l’ambiguïté et il avait besoin de savoir manœuvrer. Cette aptitude est sans doute l’une de ses qualités les plus éminentes.
« Arafat dut aussi créer un Etat ex nihilo, à partir de rien. Etablir un Etat où il n’y avait pas d’infrastructure, pas d’économie, pas d’instruments du pouvoir. Et il devait apaiser les tensions entre la vieille garde venue de Tunis et les jeunes dirigeants du cru. Et aussi entre chrétiens et musulmans. Entre hommes et femmes. Entre les hamulas [les clans]. Entre les réfugiés et les résidents des territoires. Il devait faire tenir tout ça ensemble, presque seul, dans des conditions incroyables. Et il y parvenait. Il parvint aussi à ne pas céder. Il tint tête à Clinton et à l’ancien Premier ministre israélien Barak, et il ne capitula pas. Aussi, il n’y a chez moi aucun doute qu’il deviendra l’un des principaux héros de l’histoire arabe. Il entrera au panthéon des héros arabes, comme le Calife Omar et comme Salâh ad-Dîn [Saladin]. »
- Shavit : Vous pensez vraiment cela – après tout, il n’était que le chef d’un mouvement tout à fait problématique d’une petite nation arabe ?
- Avnery : « Cette ‘petite nation’ est devenue le symbole de l’ensemble du monde arabe. Parce qu’aujourd’hui, le monde arabe est dans un état humiliant. Il est entièrement arc-bouté pour résister à l’expansion occidentale. Quand un jeune de dix-huit ans, au Caire, à Riyad ou à Damas cherche autour de lui un chef charismatique auquel se raccrocher, il ne voit qu’Arafat. Tout Arabe qui ressent l’humiliation de la nation arabe s’identifie à Arafat, en qui il voit quelqu’un qui n’a jamais été vaincu. Quelqu’un de courageux et qui, en dépit de toutes les humiliations subies, reste pur. C’est en tous ces sens-là qu’Arafat est totalement différent des autres dirigeants au Moyen-Orient. Il est largement au-dessus des images laides et retorses des Moubarak, Abdullah et autres Assad. De fait, le seul personnage qui puisse arriver à la cheville d’Arafat, c’est Oussama Ben Laden. Et tous deux représentent les deux polarités du monde arabo-musulman.
« Arafat était croyant, pieux, c’est vrai. Mais son leadership était laïque. Il représentait un mouvement national fondamentalement séculier. Il incarnait le nationalisme arabe, dans un style européen. Ben Laden, en revanche, incarne le fondamentalisme national islamique, qui rejette le nationalisme arabe exactement de la même manière que le judaïsme Haredi [ultra-orthodoxe] rejette le nationalisme israélien. Par conséquent, tant Israël que les Etats-Unis ont fait une erreur terrible en ne s’alliant pas avec Arafat. Parce que désormais toutes les révolutions arabes prendront un caractère fondamentaliste, alors qu’Arafat représentait la dernière possibilité d’une victoire du nationalisme arabe, dans le style occidental. Il était le dernier obstacle devant les forces islamistes extrémistes. »
- Shavit : J’ai peur de ne pas bien vous suivre. Pourriez-vous expliciter, s’il vous plaît ?
- Avnery : « Le plus grave danger auquel Israël est confronté, c’est le danger d’un nouveau Saladin : une contre-Croisade, dans laquelle le monde arabe s’unirait, sous la bannière de l’Islam. C’est là un véritable danger existentiel (= une question de vie, ou de mort), pour Israël. Arafat était le contraire absolu de ceci, tant dans la petite arène palestinienne qu’en tant que symbole, pour le monde arabe tout entier. Ainsi, comme l’a dit l’intellectuel égyptien Mohammad Sayyid Ahmad, si Arafat n’avait pas existé, Israël aurait dû l’inventer. Arafat était un partenaire naturel, garantissant l’avenir d’Israël. Mais nous nous sommes comportés de manière totalement folle. Nous l’avons brisé. Nous n’avons pas compris qu’il représentait une pierre essentielle dans le mur contre le fondamentalisme [Décidément, ils voient des murs partout ! ndt] Nous n’avons pas compris qu’Arafat était le seul antipode opposé à Ben Laden, à ses associés et à ses dauphins ».
- Shavit : Avanceriez-vous, dès lors, l’argument que la politique anti-Arafat suivie par le Premier ministre Sharon et le président Bush a été calamiteuse ?
- Avnery :  « Sharon est un imbécile, et Bush aussi. Voilà quel est le véritable lien entre eux : la bêtise. Tous deux sont des hommes effroyablement primitifs, incapables de conceptualiser les grands contextes historiques. L’effort conjoint des deux, pour casser Arafat, incarne la myopie politique d’un peuple a-historique. Des gens qui ne comprennent pas l’histoire, et qui ne la vivent pas. Tous deux ont effectivement laissé le champ libre à Ben Laden. Bush, en détruisant l’Irak, et Bush & Sharon, en cassant Arafat, ont infligé un désastre tant à l’Amérique qu’à Israël. Mais l’Amérique trouvera toujours le moyen de s’en tirer. Même si la conséquence des dévastations qu’elle a semées devait être une centaine de gratte-ciel par terre et la transformation des Etats-Unis en une dictature fasciste, l’Amérique finira toujours par s’en remettre, par soigner ses plaies. Pour Israël, en revanche, il s’agit d’une question existentielle, de vie ou de mort. En cassant Arafat, nous avons commis une erreur historique, que nous ne pourrons sans doute jamais rectifier. »
Gentil, chaleureux
- Shavit : Quittons un bref instant les jugements de l’Histoire. Vous avez rencontré Arafat des dizaines de fois, vous avez passé des centaines d’heures en sa compagnie. Quel genre de personne était-il ?
- Avnery : « Arafat, pour quiconque le rencontre pour la première fois, est toujours une surprise. Comment cela se fait-il ? Cela tient au gouffre entre son image télévisuelle et la réalité. Ce gouffre est stupéfiant. Tout d’abord, la barbe. A la télévision, on a toujours l’impression qu’il ne s’est pas rasé depuis trois jours. Mais en réalité, sa barbe est soignée, elle est blanche et noire, et le poivre et le sel n’y sont nullement mélangés ! Et puis il y a ses yeux… A la télévision, son regard semble un peu dément, un peu fanatique. Dans la vraie vie, en revanche, c’est tout à fait le contraire : il a un regard très doux. Je dirais : presque féminin…
« En définitive, Arafat est quelqu’un de très affable. Ses mains sont soignées, son langage est doux. C’est quelqu’un de chaleureux. Très chaleureux. Il est plein d’empathie. Cela lui donne une capacité incroyable à nouer des liens personnels. Il est direct, informel, émotif. Ce n’est pas un homme d’idées abstraites, mais un homme de sentiments ; il n’est pas analytique, c’est un intuitif. Sa communication se fait plus par les gestes que par les mots. C’est un fana des gestes…
« Il avait une mémoire phénoménale, et il apprenait incroyablement vite. Il pouvait saisir une situation en un millième de seconde. En même temps, il n’était certainement pas ce que j’appellerais un intellectuel. Je ne pense pas qu’il lisait des livres. Je ne pense pas qu’il lisait, du tout. C’est un de ces dirigeants pour lesquels on prépare des synopsis. Mais il avait une tendance à s’intéresser aux détails. Et il avait la capacité de prendre des décisions audacieuses, en un éclair. A cause de ces deux traits de caractère, il était très difficile pour lui de déléguer ses pouvoirs. Il a toujours été très centralisateur. Il gardait ses cartes bien en main. Quand vous le voyez assis avec Abu Mazen et Abu Ala, ils avaient l’air de deux enfants, comparés à lui. C’était lui qui décidait. Seul. C’est pourquoi je pense qu’Arafat est irremplaçable. Il n’y a personne d’autre, dans l’arène palestinienne, qui soit capable de prendre les décisions comme celles qu’il a prises.
« Arafat avait le sens de l’humour. Il adorait plaisanter. Parfois, au détriment de ses adjoints. Mais il n’était ni prétentieux, ni distant. Il laissait les gens l’interrompre, le corriger. L’ambiance qu’il créait autour de lui était celle d’un maître hassidique, au milieu de son cercle (de disciples).
« En dernière analyse, je pense que son trait le plus remarquable était sa totale identification avec son rôle (historique). Lui-même, Arafat, il était la guerre palestinienne de libération. D’où le sentiment qu’il ne saurait être remplacé. Que seul, lui, Arafat, pouvait incarner ce mouvement comme il le faisait. Et puis il y avait aussi ce sentiment que la providence veillait tout particulièrement sur sa personne – il ne faut pas oublier qu’il a survécu miraculeusement au crash de son avion dans le désert libyen. Comme Arik Sharon, Arafat était totalement convaincu qu’il tenait le sort de son peuple entre ses mains. Mais à la différence de Sharon, qui est un laïque de chez Laïque, chez Arafat, ce sentiment a toujours eu une dimension religieuse. En ce sens, il était un véritable croyant, un vrai Musulman. »
- Shavit : Vous étiez authentiquement proches, lui et vous ?
- Avnery : « Il y avait entre nous un confiance mutuelle absolue. Je vais vous en donner une illustration. Quand nous nous sommes rencontrés, à Tunis, il était resté tête nue. J’ai une photo, où on le voit, sans couvre-chef : il est en train de me peler une orange… Et ça, il le fait, il faut voir avec quelle méticulosité : il est totalement absorbé par cette opération… Mais, sans son keffiyéh, il ressemble beaucoup à son frère. A ce moment-là, Arafat sait que je ne publierai jamais cette photo. Il savait que, bien que je sois journaliste, je ne publierais jamais quelque chose qui ne devait pas être publié. »
Concessions historiques
- Shavit : Arafat est-il mort de sa belle mort, ou bien Israël y est-il pour quelque chose ?
- Avnery : « Les théories du complot surgissent toujours dans des situations telle celle-ci. Je n’ai pas l’esprit conspirationniste, mais parfois, les théories du complot s’avèrent exactes. Ce que je peux dire – ce sera mon témoignage personnel – c’est que lorsque j’ai vu Arafat, exactement trois semaines avant qu’il tombe malade, il allait très bien. Il avait même une bonne forme, dans laquelle je ne l’avais jamais vu.
« Une chose est certaine : Israël doit être blâmé pour l’avoir confiné, durant deux ans et demi, dans deux ou trois pièces sans aération et sans soleil. Même un condamné à mort a droit à une heure de promenade dans la cour de son pénitencier, chaque jour. Arafat, lui, n’a pu quitter la Muqâta’a, durant plusieurs années. Israël est responsable de ça. Il est responsable de n’avoir pas permis à un homme de soixante-quinze ans de marcher, tout simplement, et pendant très longtemps. »
- Shavit : Sharon voulait-il le tuer ?
- Avnery : « Cela ne fait pas l’ombre d’un doute ».
- Shavit : Avez-vous des soupçons ?
- Avnery : Quand une personne connaît un tel effondrement, soudain, inexplicable, dans de telles conditions, le soupçon est automatique. Mais je n’ai aucune preuve, dans un sens, ni dans l’autre. Je peux seulement vous dire qu’Arafat était absolument convaincu que Sharon voulait l’éliminer. Il en parlait souvent. »
- Shavit : Alors, si je comprends bien, finalement, le Général Sharon a vaincu le Général Arafat ?
- Avnery : « Je ne pense pas. C’est Arafat, lui qui est mort, qui vaincra Sharon, lui qui est toujours vivant ! »
- Shavit : Que voulez-vous dire par là ?
- Avnery : « Deux choses. Vingt ans après que Sharon aura rejoint les mânes de ses ancêtres, personne ne se souviendra de lui. Au contraire, Arafat sera présent dans toutes les mémoires, même dans cent ans, même dans cinq siècles. Peut-être même dans mille ans. Tout Arabe sait qui était Saladin. Or cela fait huit siècles, que Saladin est mort. Les Arabes conserveront la mémoire d’Arafat, de la même manière.
« Et puis il y a aussi ceci, plus dans l’immédiat. L’héritage qu’Arafat laisse après lui préservera le peuple palestinien de toute capitulation devant les plans de Sharon. C’est précisément par sa mort qu’Arafat est en train de consolider la limite des concessions palestiniennes. Désormais, aucun dirigeant palestinien n’osera franchir cette limite. Mort, Arafat ne permettra pas que soient faites des concessions qu’il aurait faites lui-même, de son vivant. »
- Shavit : Arafat a-t-il vraiment fait de quelconques concessions ? A-t-il véritablement fait sienne l’idée des deux Etats, avec tout ce que cela implique ?
- Avnery : « Arafat a fait deux concessions (véritablement) historiques : il a reconnu Israël, et il a reconnu la Ligne verte. Ce faisant, il a accepté notre présence ici, sa légitimité, et il a renoncé à 78 % du territoire de la Palestine d’avant 1948. Ce sont là des concessions monumentales. Toute concession additionnelle, après ces deux concessions magistrales, était en réalité impossible. Néanmoins, à Camp David, Arafat a fait encore trois concessions supplémentaires. Il a accepté un échange limité de territoires, il a accepté le maintien de quartiers juifs à Jérusalem Est et il a accepté le contrôle d’Israël sur le Mur Occidental [dit « Mur des Lamentations », ndt]. Mais ces concessions ont été faites par lui oralement, non par écrit, et ses successeurs auront des difficultés de tous les diables à les mettre en application. »
- Shavit : Autrement dit, nous retournons à la situation du « jusqu’au dernier pouce carré », à la Ligne verte elle-même ?
- Avnery : « C’est ce que je pense. C’est ce qui s’est passé avec Sadate, et aussi avec Hafez al-Assad. Voyez-vous un dirigeant arabe qui soit capable de concéder ce qu’Arafat lui-même n’a pas concédé de manière explicite ? Nul doute qu’un compromis sur le Mont du Temple soit désormais impossible. »
- Shavit : Dans ce cas, à quoi pouvons-nous nous attendre, désormais ? Abu Mazen et Abu Ala pourront-ils stabiliser la situation ? Seront-ils capable de parvenir un arrangement quelconque avec Israël ?
- Avnery : « Je connais Abu Mazen depuis vingt ans, et Abu Ala depuis quinze. Tous deux sont des hommes bons, honnêtes et compétents. Mais supposez que vous êtes un jeune Palestinien de Jénine, que vous avez un fusil. En entendant citer leurs noms, votre réaction sera : « Qui sont ces deux types, de toute façon ? Qui sont-ils, pour me dire ce que je dois faire ? » Ainsi, leur autorité sera extrêmement superficielle. Il est possible qu’ils obtiennent un certain soutien, provisoirement, parce que le peuple palestinien ne veut pas d’une guerre civile. Le traumatisme des années 1930 est profondément gravé dans sa mémoire. Mais ce calme, nécessairement, ne durera qu’un temps. Il disparaîtra au moment même où la direction (palestinienne) prendra une décision, quelle qu’elle soit. C’est ça, le véritable problème auquel Abu Mazen et Abu Ala sont confrontés : ils ne pourront prendre aucune décision. »
Marée fondamentaliste
- Shavit : Alors, si je vous comprends bien, vous êtes en train de nous dire que la disparition d’Arafat risque d’ouvrir les portes de l’Enfer ?
- Avnery : « Deux ou trois personnes de bonne volonté, faisant tant bien que mal la chaîne en se prenant par la main, espérant que cela permettra d’empêcher cela : voilà qui n’est absolument pas une solution ! Par conséquent, j’entrevois deux possibilités. Celle qui m’effraie le plus, c’est une marée fondamentaliste dans le monde arabe, qui risque de déferler sur le peuple palestinien. C’est le danger le plus grave. Mais quand cela risque-t-il d’arriver ? Personne ne le sait précisément. La révolution islamique peut éclater dans vingt ans, comme elle peut éclater demain matin. Elle peut éclater en Arabie saoudite ou en Egypte, mais elle peut tout aussi bien éclater à Gaza, ou à Ramallah. Impossible de le prévoir.
« Et puis il y a l’autre possibilité, plus immédiate. Déjà, aujourd’hui, le Shin Bet [service israélien de sécurité] nous dit qu’il y a des centaines de Palestiniens prêts à se transformer en kamikazes à tout moment. C’était déjà le cas quant Arafat était encore là, et il exerçait une certaine influence allant dans le sens de la retenue. Mais maintenant qu’Arafat n’est plus là, il n’y aura plus seulement cinq ou six organisations [« terroristes », ndt], mais cinquante, ou soixante. Voire cinq ou six cent. Et personne ne pourra les contrôler. Il n’y aura aucune entité restrictive qui soit à même de les faire plier. Une situation chaotique de cette nature sera terrible, au premier chef, pour les Palestiniens. Mais elle fera, aussi, de la vie des Israéliens un enfer.
- Shavit : Dites-moi : n’êtes-vous pas en train d’ignorer royalement que notre homme était un terroriste ?
- Avnery : « Moi aussi, j’ai été un terroriste. A seize ans, mon commandant, du Lehi, m’a donné une ceinture explosive : j’aurais pu la ceindre et aller me faire sauter au milieu de civils sans aucun problème. Donc, je n’ai personnellement absolument pas une attitude sentimentale vis-à-vis de cette question du terrorisme. Je sais ce qu’est la violence, je le comprends. Et je sais qu’une nation à qui on dénie toute solution politique a recours à la violence. Par conséquent, il était très clair, pour moi, qu’Arafat n’hésiterait pas à recourir à tous les moyens pour réaliser les aspirations du peuple palestinien. Arafat n’était pas quelqu’un de violent. Je pense qu’il était, sur le plan personnel, partisan de la non-violence. Mais il a toujours été évident, en ce qui me concerne, qu’en tant que dirigeant d’une nation, il aurait recours à la violence si la route de la paix était barrée devant lui. Pour moi, c’est quelque chose qui coule de source.
- Shavit : Ne pensez-vous pas, tout de même, qu’il y avait quelque chose de particulièrement violent dans le combat arafatiste ? N’y avait-il pas quelque chose de pathologique dans la manière dont le mouvement national palestinien avait recours à la violence, tuant des femmes et des enfants (israéliens) ?
- Avnery : « De pathologique, dans ce genre de propos, je ne vois que cette allégation elle-même ! Les Algériens, par exemple, n’ont tué que des civils [sic ! ndt]. Un demi-million de personnes ont été tuées, dans la guerre d’(indépendance de l’) Algérie. Immédiatement après la libération de l’Algérie, 200 000 personnes ont été exécutées, pour collaboration. Un million de citoyens français ont été expulsés, en quelques jours. Donc : en comparaison avec le FLN (algérien), la guerre que mène l’OLP est quasiment aseptisée. Au Kénya, les Mau-Mau sont passés de ferme en ferme, égorgeant des familles entières de Blancs. La Malaisie, je n’en parle même pas. Et les Kurdes ? Et les Irlandais ? Non : il n’y a strictement rien d’exceptionnel dans les méthodes de combat des Palestiniens. »
- Shavit : Et les kamikazes ? Que dites-vous des propos d’Arafat évoquant un million de « shahîd » - de martyrs de la Cause – marchant sur Jérusalem ?
- Avnery : « J’adopte une vision réaliste de ce phénomène. Je me pose deux questions : 1) Y avait-il un autre moyen ? Arafat pouvait-il aller à contre-courant ? Mes réponses à ces deux questions sont : 1) Non ; 2) Non. »
- Shavit : Et la tragédie, à Camp David ? Arafat n’a-t-il aucune responsabilité du tout, dans l’échec du processus de paix ?
- Avnery : « Le responsable, c’est Ehud Barak. Barak est le super-imbécile du conflit israélo-palestinien. C’est aussi l’archi-criminel. Un homme d’Etat normal, un homme d’Etat qui ne soit pas psychopathe, n’irait jamais raconter, après l’échec d’une conférence de négociation, qu’il n’y a « pas de partenaire ». C’est Barak qui endosse la principale responsabilité pour l’effroyable nombre de tués, ces dernières années. Il est pire que Sharon. »
- Shavit : Vous êtes généralement quelqu’un de très critique. Mais quand il s’agit de Yasser Arafat, vous êtes d’accord sur tout. N’avez-vous jamais eu le moindre doute, à son sujet ? N’avez-vous jamais eu le soupçon que, peut-être, il se servait de vous ?
- Avnery : « Bien sûr, qu’il s’est servi de moi ! J’en avais parfaitement conscience. Dans diverses situations, pour lui, il était expédient d’avoir un Israélien comme moi, à ses côtés. Mais, après tout, c’est pour ça que nous nous sommes rencontrés : pour que nous puissions nous servir l’un de l’autre. Pour la cause dans laquelle nous croyons, moi comme lui… »
- Shavit : L’aimiez-vous ?
- Avnery : « Je ne pense pas qu’ « aimer » soit le vocable approprié. Mais il y avait, pour sûr, une compréhension très profonde entre nous. »
- Shavit : Vous l’admiriez ?
- Avnery : « Je le tenais en très haute estime. [En tant que dirigeant palestinien]. En tant qu’être humain, aussi. J’aime les patriotes. J’ai horreur des traîtres. Et le fait qu’Arafat soit un grand patriote palestinien a été pour beaucoup dans mon attitude à son égard. Nous n’en avons jamais parlé ensemble, mais, sous-jacent à notre relation, il y avait le fait que nous savions, l’un comme l’autre, ce que cela signifie que tuer, dans le cadre d’un combat national. Nous l’avons fait, moi comme lui. Il a donné des ordres qui ont entraîné la mort d’Israéliens, et j’ai été un soldat israélien qui a tué des Arabes. Mais, d’une certaine façon, nous nous sommes rencontrés à mi-chemin entre les deux armées. Comme ces soldats, durant la Première guerre mondiale, qui sortaient de leurs tranchées la veille de Noël, qui fêtaient ça ensemble, et puis qui retournaient dans leurs tranchées et recommençaient à s’entre-tuer, le lendemain. »
- Shavit : Y a-t-il un quelconque rapport entre le fait qu’en 1948 vous avez pris part à l’expulsion d’Arabes et à la destruction de villages arabes, et ensuite votre besoin de vous lier avec Yasser Arafat ?
- Avnery : « Oui. Absolument. Je suis très conscient du fait que l’Etat d’Israël, que j’ai contribué à créer, est bâti sur une terrible injustice historique. Je sais aussi ce que j’ai fait, pendant la guerre. Je ne dénie pas ce que j’ai fait. Et quand je rencontre un Palestinien, je lui demande en premier de quel village il est originaire. Pour moi, c’est une question totalement compulsive [je ne peux pas ne pas la poser]. Et la réponse que je reçois mentionne bien souvent le nom d’un village à la conquête duquel j’ai contribué. Et je me souviens du spectacle, immédiatement après la conquête : je me souviens de ces fourneaux encore allumés et des plats, encore chauds, sur la table…
« Yasser Arafat est indissociable de cela, parce qu’il avait du pathos. Il incarnait la douleur de la situation palestinienne. J’avais personnellement une proximité émotionnelle avec cette douleur. Parce que moi, aussi, comme Arafat, je n’ai pas de vie privée. Je n’ai pas de vie en-dehors de la vie politique. Et moi aussi, le pathos de ce conflit, je le vois. Je vois deux nations s’empoignant à la gorge, incapables de desserrer l’étreinte, de lâcher prise. Cette étreinte mortelle, je veux la défaire. »
- Shavit : Pensez-vous, sincèrement, qu’Arafat était un partenaire pour cela ? Pensiez-vous vraiment qu’il serait homme à mettre fin au conflit ?
- Avnery : « Avec Arafat, cela aurait été possible, d’en finir avec le conflit. Croyez-moi, on aurait pu aboutir. Et je savais comment. Je savais quelles étaient les conditions pour ce faire. Je suis absolument convaincu qu’une personne comme moi aurait pu s’asseoir avec Arafat, un mois si nécessaire, et ressortir avec un accord de paix. C’est pourquoi j’ai aujourd’hui le sentiment d’une opportunité nationale terriblement gâchée. J’étais persuadé qu’il vivrait encore au moins dix ans. Et durant les quatre années écoulées, il était assis, là (à ne rien faire), et nous avons laissé le temps filer. Nous avons laissé l’opportunité filer. Nous avons manqué une occasion qui ne se représentera pas. C’est une perte absolument terrible. »
Quelques mots, pour conclure
- Shavit : Si vous aviez eu la possibilité d’avoir une conversation d’adieu avec lui, à Paris, que lui auriez-vous dit ?
- Avnery : « Je lui dirais (sic) ces quelques mots : « Vous êtes un grand leader. Vous avez fait pour votre peuple ce que personne d’autre n’a fait ». Et puis je lui dirais : « Reposez-vous, reposez en paix ». Ah, s’il pouvait reprendre conscience un instant et me dire que, grâce à lui, le peuple palestinien obtiendra le pays de la paix et de l’abondance, cela pourrait sans doute l’apaiser. »
- Shavit : Est-ce un sentiment d’ « Adieu, l’ami » ?
- Avnery : « Oui, c’est exactement ça. C’est un sentimental, vous savez. Quand il entrait dans l’hélicoptère et qu’il distribuait des baisers à la foule, Rachel [l’épouse d’Avnery] n’a pas apprécié ce geste. Elle l’a trouvé ridicule. Mais je pensais tout à fait différemment. Parce qu’Arafat savait déjà qu’il ne reviendrait pas. C’était (déjà) la fin. Et les baisers qu’il envoyait à son peuple, c’étaient, symboliquement, des baisers d’adieu. Tous ceux et celles qui étaient là avaient les larmes aux yeux. »
- Shavit : Des larmes, il y en avait, dans vos yeux, aussi ?
- Avnery : « Non. Je ne pleure jamais. Je n’ai pas pleuré quand mon père est mort. Je n’ai pas pleuré quand ma mère est morte. Mais, si j’étais quelqu’un qui puisse pleurer, j’aurais pleuré, bien sûr. »
- Shavit : Généralement, vous êtes quelqu’un de plutôt froid. Mais, ces derniers jours, la peine vous a soudainement submergé, n’est-ce pas ?
- Avnery : « C’est indéniable. Nous avons fait tant de choses, ensemble. Et un lien émotionnel s’était noué, qu’il n’est pas facile de décrire. Aussi, aujourd’hui, je me trouve à citer ce qu’Hamlet a dit, au sujet de son père mort : « C’était un homme, avec ses qualités et ses défauts, mais je n’en verrai jamais un autre comme lui ».
- Shavit : Quel est votre sentiment, aujourd’hui ? Arafat vous manque ?
- Avnery : « Quand Issam Sartawi [un conseiller d’Arafat, qui avait noué des négociations avec les Israéliens, dans les années 1970] a été assassiné, [le chancelier autrichien] Bruno Kreisky m’a dit : « C’est vraiment tragique, la mort d’un ami, parce qu’à mon âge, on ne se fait pas de nouveaux amis. » Et aujourd’hui, un ami est mort. Mais, au-delà de sa disparition, je sais qu’il n’y aura pas d’autre Arafat. Il n’y aura personne d’autre avec qui j’aurai la même qualité de relation. Nous continuerons à travailler. Nous travaillerons avec la nouvelle direction palestinienne. Mais ce ne sera pas la même chose. Le monde, sans Arafat, ne sera plus le même monde. Ni pour Israël, ni pour moi. »
                       
20. Désolé, Yasser ! par Ahmed Amr
on NileMedia (e-magazine étasunien) du vendredi 12 novembre 2004
[traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier]
(Ahmed Amr est le rédacteur en chef de NileMedia.com.)
Une fois mort, comme durant son vivant, Yasser Arafat a enflammé le combat des Palestiniens pour la liberté et la dignité. A défaut d’autre chose, il s’est assuré que le combat des Palestiniens pour la liberté et la justice seraient pris au sérieux par le reste du monde. Quand Golda Meir clama que « les Palestiniens n’existaient pas », il lui administra la preuve du contraire. Et quand Ariel Sharon le qualifia de « hors jeu », il démontra au monde entier que la cause palestinienne était plus centrale que jamais pour la paix et la sécurité internationales.
Le courage physique personnel d’Arafat – même dans son grand âge – était pour son peuple un exemple. Il lui aurait loisible de faire son baluchon et de filer à Paris, à tout moment. Mais il choisit de supporter les trois dernières années de sa vie comme un prisonnier virtuel de Sharon. Pour les généraux en rocking-chair et les intellectuels arabes, il était facile de critiquer Arafat depuis la distance confortable des capitales européennes et moyen-orientales. Mais Yasser ne dirigeait pas une officine de relations publiques – il traçait le destin de son peuple. Personnellement, pour ne citer qu’un exemple, je suis coupable de n’avoir pas fait montre du respect dû pour le fait qu’Arafat avait conquis une chose qu’aucun autre dirigeant, ni palestinien, ni arabe, n’a jamais possédé : sa popularité, authentique et venant de la base, auprès de son peuple.
Arafat était confronté à la nécessité de présider à un peuple dépossédé, vivant soit en exil, soit sous la poigne d’acier d’une occupation israélienne brutale. Il devait maintenir un équilibre entre les requêtes de plusieurs couches palestiniennes, depuis les intellectuels palestiniens vivant un exil européen confortable jusqu’aux réfugiés endurant les privations de camps horriblement surpeuplés. Sur ses larges épaules, il portait le fardeau des Palestiniens vivant dans les territoires occupés, confrontés aux démolitions de maisons, aux escadrons de la mort israéliens et aux blocages visant à les humilier et à les affamer jusqu’à résipiscence. Il devait aussi se préoccuper du calvaire des Arabes israéliens, vivant comme des citoyens de deuxième catégorie dans leur propre pays natal. Il devait assurer une assistance aux réfugiés palestiniens au Liban, en Jordanie, en Syrie et au-delà. Et il devait donner à son peuple une raison d’espérer qu’ils atteindraient un jour la Terre Promise – et qu’ils y vivraient comme un peuple honorable sur le sol sacré que leurs ancêtres appelaient « le pays ».
Les Israéliens n’étaient pas les seuls à œuvrer, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et trois cent soixante-cinq jours par an, afin de s’opposer à la réalisation des aspirations légitimes des Palestiniens. Les politiciens américains s’aplatissaient comme des serpillières devant le lobby israélien et ne manquaient aucune opportunité de dénigrer la cause palestinienne. L’hostile presse de langue anglaise prenait un plaisir sadique à salir l’image d’Arafat – même durant ses obsèques. Les dirigeants arabes se fendaient de paroles verbales, feignant de soutenir la lutte de son peuple. Quant à l’Onu et à l’Union européenne, elles collaboraient ouvertement à la répression de l’insurrection palestinienne qui osait s’élever contre des décennies de vie et de mort, sous la férule d’une armée israélienne impitoyable.
Poussé par le désir de créer un havre de paix pour les Palestiniens, Arafat avait accepté une solution à deux Etats, qui ne laissait à son peuple qu’un cinquième de sa patrie ancestrale. Mais les Israéliens n’étaient pas enclins à accepter une quelconque Etat palestinien souverain – et en particulier pas un Etat palestinien qui aurait Jérusalem pour capitale. Ils ont utilisé la couverture des accords d’Oslo pour confisquer des territoires supplémentaires et y construire de nouvelles colonies. Après l’assassinat de Rabin, les Israéliens élirent Netanyahu et ils lui donnèrent mandat pour saboter les accords. Arafat avait fait une offre généreuse qui lui coûta très cher en termes politiques. En échange, les Israéliens finirent par concéder aux Palestiniens des queues de cerises.
Après qu’il fut devenu évident qu’Oslo était lettre morte, une insurrection spontanée éclata, à la suite de la considérable provocation des Likoudniks de la ligne dure, conduits par Ariel Sharon qui alla jusqu’à violer la sacralité de l’Esplanade des Mosquées. Arafat se retrouva contraint à faire face à son peuple, qui s’estimait trompé et qui le blâmait pour avoir été incapable de livrer ce qu’il avait promis. Et par-dessus le marché, les Israéliens lancèrent une campagne de relations publiques, qui eut un énorme succès, afin de lui imputer la responsabilité de l’échec des négociations, tout en élisant Sharon afin qu’il sème la dévastation en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Utilisant leurs moyens considérables à la CNN, à la Fox et dans d’autres trusts médiatiques, les cousins likoudniks américains de Sharon réécrivirent l’histoire d’Oslo et répandirent largement la fiction selon laquelle Arafat aurait refusé une « offre généreuse ».
L’administration Bush accueillit l’accession de Sharon au pouvoir à bras ouverts. La tentative d’un tribunal belge d’inculper le Premier ministre israélien pour crimes de guerre à Sabra et à Shatila fut contrée par des menaces de rétorsion économique brandies par l’Amérique. Au lieu de faire payer ses crimes au Sharon Boucher de Quibya – ils firent d’Arafat le mauvais génie de l’échec d’Oslo.
Le succès de l’opération de démonisation d’Arafat donna à Sharon une liberté totale pour pulvériser les Palestiniens. Très rapidement, les crimes de guerre israéliens contre les Palestiniens furent projetés en Technicolor, depuis Jénine, Bethléem, Rafah, Naplouse et Jabalya : la souffrance infligée aux Palestiniens n’était un secret pour personne. Le monde entier assista, en direct, à des massacres sanglants, sur le petit écran. Mais : en bâillant. Tout le monde savait que les Israéliens avaient un programme monomaniaque : voler autant de terres que possible et repousser le plus loin possible leurs frontières afin d’installer confortement les villas futuristes de colons de droite, débarqués de Brooklyn et du Queens. Mais ce petit détail évident sembla échapper à l’attention tant des décideurs politiques que des magnats des médias.
Tandis qu’ils devaient supporter un régime de violence institutionnalisée croissante, les Palestiniens s’entendaient constamment donner le conseil de capituler et de se soumettre aux diktats d’Israël. Toute personne un minimum au courant de l’histoire du Moyen-Orient connaissait l’histoire de criminel de guerre en série d’Ariel Sharon. Cette brute avait une réputation non surfaite de psychopathe, contrôlant à grand-peine sa colère et sa soif de sang. Même Begin, lui-même un criminel de guerre attesté, avait qualifié Sharon de menteur compulsif. Mais les Israéliens, à leur honte éternelle, ont recruté Arik pour la tâche très précise consistant à infliger des cicatrices permanentes aux Palestiniens.
Ceux qui ont pris la peine d’y prêter attention ont observé en silence comment les dirigeants juifs américains ont réuni leurs forces afin de créer un lobby formidable, qui fit campagne en soutien d’une punition collective, de la destruction délibérée d’une infrastructure, du recours indiscriminé à une force de feu, à des démolitions de maisons et à un siège économique. Mais élever la voix contre eux revenait à lancer une invitation à se faire accuser d’ « antisémitisme ». Pour des raisons diverses, allant de la bigoterie à l’indifférence, des couards intellectuels, de Washington à New York, Londres et Berlin, sont restés bouche cousue, tandis les Palestiniens se faisaient massacrer systématiquement et quotidiennement.
Tout au long des quatre années d’insurrection palestinienne écoulées, une campagne haineuse de diffamation envers Arafat a permis à George Bush de hausser les épaules (comme pour s’en débarrasser) et de faire sienne la vision d’Ariel Sharon, consistant à taper sur le peuple indigène de la Terre sainte jusqu’à le contraindre à accepter de se résigner définitivement à vivre entre les murs d’un Palestinencier [mot forgé par l’auteur à partir de de Palestine + pénitencier, ndt]. Les Etats-Unis ont fait d’Arafat le problème, et ils ont donné aux gorilles de Sharon le temps de créer des faits accomplis, dont un mur de séparation confisquant 40 % de la superficie de la Cisjordanie. Arafat n’étant plus parmi nous, Bush trouvera, n’en doutons pas, d’autres prétextes pour esquiver la responsabilité, qui lui incombe, de réfréner la tendance compulsive d’Israël à perpétrer des crimes de guerre cautionnés par le gouvernement.
Lorsqu’on examine tous les obstacles auxquels Arafat devait faire face, on s’étonne qu’il n’ait pas sombré dans le désespoir avant que ses organes vitaux n’aient cessé de fonctionner. Même confronté aux derniers stades d’une maladie fatale, il a refusé d’aller se faire soigner à Paris, tant qu’il n’avait pas obtenu des garanties internationales quant à sa possibilité de revenir à Ramallah partager le sort de son peuple. Le monde n’a peut-être pas relevé à sa juste valeur sa noblesse. Mais les Palestiniens, eux, l’ont fait et, pour Arafat cela, seul, comptait. Eût-il survécu, miraculeusement ? Il serait retourné volontairement dans sa prison, et il aurait à nouveau fait face aux menaces quotidiennes de le liquider, proférées par Sharon.
Aujourd’hui, les Palestiniens ont porté en terre le père de leur mouvement de libération nationale, qui repose dans une tombe provisoire à Ramallah. Le jour venu, ils transfèreront son corps dans sa destination définitive et digne, dans la terre sacrée et adorable de Jérusalem. Arafat a tenu ses promesses envers son peuple, et son peuple n’épargnera aucun effort afin de tenir sa promesse envers Arafat.
En présentant mes condoléances au peuple palestinien, je me dois de présenter mes humbles excuses à leur leader disparu. S’il a fait des erreurs, c’était aux Palestiniens qu’il revenait de décider s’ils l’en tiendraient ou non, et dans quelle mesure, responsable. A ses funérailles, ils ont apporté la preuve que son travail incroyable afin de maintenir vivante la cause palestinienne équilibrait – plus que largement – ces erreurs. Les Palestiniens adoraient sincèrement cet homme. Par le passé, il m’est arrivé de l’appeler « Yes Sir » Arafat [jeu de mot sur Yasser et « Yes Sir » = « Oui, Monsieur », ndt], parce que je pensais que tant Oslo que la Feuille de route étaient des impasses. Mais Arafat devait agir, avec les possibilités et le pouvoir très limités d’un dirigeant emprisonné. Tout ce que je n’aie jamais fait, ce fut de pontifier à partir de mon ordinateur portable, sur mes genoux. Arafat, lui, devait se colleter avec les besoins immédiats des Palestiniens et aux pressions – internationales et arabes – exercées sur lui afin de le contraindre à capituler – tout en devant affronter les menaces quotidiennes contre son intégrité physique, proférées par cette brute de Sharon. Le pire à quoi j’aie eu à faire face, personnellement, ce fut à quelques courriers haineux.
Ainsi, personnellement, avec bien d’autres membres de la communauté arabe des Etats-Unis, j’ai rappelé Arafat à l’ordre, alors que nous aurions dû exiger la peau de Sharon. Nous aurions dû concentrer nos efforts sur la confrontation avec nos propres dirigeants politiques brutaux, qui collaboraient avec Sharon en toute conscience. Nous aurions dû élever la voix, beaucoup plus fort et beaucoup plus souvent, lorsque nous répliquions aux nombreux pontifes pro-israéliens qui se réjouissaient bruyamment du massacre des enfants d’Arafat.
Pour l’instant, tout ce que je puisse faire, c’est dire : « Je suis désolé, Yasser ». Je sais : c’est un peu tard, maintenant. Mais cela devait être dit. Puisse-tu vivre longtemps dans les cœurs du peuple palestinien !
                                       
21. Cour Internationale de Justice : un moment historique par Rudolf El-Kareh
in La Revue d'études palestiniennes N°93 (Automne 2004)
(Ce texte a été établi à partir d’une conférence prononcée à Genève.)
La décision de la Cour Internationale de Justice de La Haye (CIJ),  concernant l’édification du Mur ( cf. Dossier publié par la REP dans le N° 92 ) est un événement majeur pour la Question de Palestine. La Cour a dit le droit, même si le droit n’a pas pour effet immédiat et subsidiaire la justice. La situation du Proche-Orient, en raison des effets de l’offensive américaine en Irak, et à partir de la Mésopotamie, peut, dans la conjoncture actuelle, en ajourner provisoirement les effets politiques et opérationnels. Et la primauté donnée à la force, ajoutée à la violation du droit international par la première puissance mondiale actuelle, peut donner l’impression que la décision de la plus haute instance juridique internationale ne constituera qu’une péripétie dans le long et complexe conflit du Proche-Orient et du chemin ardu suivi par le peuple palestinien depuis la spoliation des ses droits existentiels depuis 1948. Mais une décision en matière de droit international induit une dynamique et celle-ci s’inscrit, obligatoirement, dans la durée. Elle constituera un repère essentiel dans le long processus de rétablissement de la justice en Palestine. 
Une analyse exhaustive de la décision de la CIJ n’est pas dans notre objet ici. Notre but est d’apporter des éléments de réflexion permettant de contribuer à éclairer la décision de la Cour, et surtout à en dégager la portée.
Rappelons-en, succinctement au préalable, la teneur.
Après avoir exposé les motifs de sa décision (exposé qui appelle, à lui seul, une analyse approfondie),
          La Cour,
          1) A l'unanimité,
          Dit qu'elle est compétente pour répondre à la demande d'avis consultatif;
          2) Par quatorze voix contre une,
          Décide de donner suite à la demande d'avis consultatif;
pour : M. Shi, président; M. Ranjeva, vice‑président; MM. Guillaume, Koroma, Vereshchetin, Mme Higgins, MM. Parra‑Aranguren, Kooijmans, Rezek, Al‑Khasawneh, Elaraby, Owada, Simma, Tomka, juges;
contre : M. Buergenthal, juge;
          3) Répond de la manière suivante à la question posée par l'Assemblée générale :
          A. Par quatorze voix contre une,
          L'édification du mur qu'Israël, puissance occupante, est en train de construire dans le territoire palestinien occupé, y compris à l'intérieur et sur le pourtour de Jérusalem‑Est, et le régime qui lui est associé, sont contraires au droit international;
pour : M. Shi, président; M. Ranjeva, vice‑président; MM. Guillaume, Koroma, Vereshchetin, Mme Higgins, MM. Parra‑Aranguren, Kooijmans, Rezek, Al‑Khasawneh, Elaraby, Owada, Simma, Tomka, juges;
contre : M. Buergenthal, juge;
          B. Par quatorze voix contre une,
          Israël est dans l'obligation de mettre un terme aux violations du droit international dont il est l'auteur; il est tenu de cesser immédiatement les travaux d'édification du mur qu'il est en train de construire dans le territoire palestinien occupé, y compris à l'intérieur et sur le pourtour de Jérusalem‑Est, de démanteler immédiatement l'ouvrage situé dans ce territoire et d'abroger immédiatement ou de priver immédiatement d'effet l'ensemble des actes législatifs et réglementaires qui s'y rapportent, conformément au paragraphe 151 du présent avis;
pour : M. Shi, président; M. Ranjeva, vice‑président; MM. Guillaume, Koroma, Vereshchetin, Mme Higgins, MM. Parra‑Aranguren, Kooijmans, Rezek, Al‑Khasawneh, Elaraby, Owada, Simma, Tomka, juges;
contre : M. Buergenthal, juge;
          C. Par quatorze voix contre une,
          Israël est dans l'obligation de réparer tous les dommages causés par la construction du mur dans le territoire palestinien occupé, y compris à l'intérieur et sur le pourtour de Jérusalem‑Est;
pour : M. Shi, président; M. Ranjeva, vice‑président; MM. Guillaume, Koroma, Vereshchetin, Mme Higgins, MM. Parra‑Aranguren, Kooijmans, Rezek, Al‑Khasawneh, Elaraby, Owada, Simma, Tomka, juges;
contre : M. Buergenthal, juge;
          D. Par treize voix contre deux,
          Tous les Etats sont dans l'obligation de ne pas reconnaître la situation illicite découlant de la construction du mur et de ne pas prêter aide ou assistance au maintien de la situation créée par cette construction; tous les Etats parties à la quatrième convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre, du 12 août 1949, ont en outre l'obligation, dans le respect de la Charte des Nations Unies et du droit international, de faire respecter par Israël le droit international humanitaire incorporé dans cette convention;
pour : M. Shi, président; M. Ranjeva, vice‑président; MM. Guillaume, Koroma, Vereshchetin, Mme Higgins, MM. Parra‑Aranguren, Rezek, Al‑Khasawneh, Elaraby, Owada, Simma, Tomka, juges;
contre : MM. Kooijmans, Buergenthal, juges;
          E. Par quatorze voix contre une,
          L'Organisation des Nations Unies, et spécialement l'Assemblée générale et le Conseil de sécurité, doivent, en tenant dûment compte du présent avis consultatif, examiner quelles nouvelles mesures doivent être prises afin de mettre un terme à la situation illicite découlant de la construction du mur et du régime qui lui est associé.
pour : M. Shi, président; M. Ranjeva, vice‑président; MM. Guillaume, Koroma, Vereshchetin, Mme Higgins, MM. Parra‑Aranguren, Kooijmans, Rezek, Al‑Khasawneh, Elaraby, Owada, Simma, Tomka, juges;
contre : M. Buergenthal, juge.»
Le seul membre de la Cour à s’être prononcé contre l’avis de ses pairs est le juge américain, Thomas Buerghental. Même le juge britannnique, Mme Higgins, très respectée, par ailleurs, dans les milieux juridiques nord-américains, et considérée comme étant plutôt conservatrice, s’est associée à la décision, au grand étonnement de nombreux observateurs.
Le juge américain a lui-même estimé nécessaire d’expliciter sa position. Les formules qu’il a utilisées pour se justifier ont traduit pour le moins un embarras réel. Celui-ci s’est trouvé amplifié par la quasi unanimité de la position de la Cour. Les formules qu’il a employées parlent d’elles-même.
« Mon vote négatif, a-t-il dit, (…) ne doit pas être interprété comme signifiant que je (…) considère que la construction du mur par Israël sur le territoire palestinien occupé ne soulève pas de graves questions au regard du droit international ¾ au contraire.  Je me rallie d’ailleurs à l’avis sur bien des points.
Il a ajouté :
« (…)Je partage la conclusion de la Cour selon laquelle le droit international humanitaire, y compris la quatrième convention de Genève, et le droit international relatif aux droits de l’homme s’appliquent au territoire palestinien occupé et doivent en conséquence être fidèlement observés par Israël.  Je reconnais qu’à cause du mur, de nombreux Palestiniens qui vivent dans ce territoire endurent de terribles souffrances.  A cet égard, je conviens que les mesures de défense prises contre le terrorisme doivent respecter l’ensemble des règles applicables du droit international, et qu’un Etat victime du terrorisme ne peut se défendre contre ce fléau en recourant à des mesures prohibées par le droit international (…) ».
« (…)Il se peut fort bien, et je suis prêt à le reconnaître, qu’à l’issue d’une analyse approfondie de tous les éléments de fait pertinents, la conclusion se dégage que le mur actuellement en construction par Israël dans le territoire palestinien occupé constitue, en tout ou en partie, une violation du droit international».(…)
(…) « Il est vrai, a-t-il aussi reconnu, que certaines des dispositions du droit international humanitaire citées par la Cour n’admettent aucune exception fondée sur des impératifs militaires.  Ainsi, l’article 46 du règlement de La Haye prévoit que la propriété privée doit être respectée et ne peut être confisquée ».
Ces propos peuvent laisser sous-entendre que contrairement à ce qu’avait tenté de faire accroire le gouvernement israélien - et les porte-parole américains - ce n’était pas la Cour qui adoptait une posture politique en se saisissant de l’affaire du Mur à la demande de l’Assemblée Générale des Nations-Unies. Au contraire, l’hypothèse inverse, celle d’une position politique du juge américain était bien plus plausible.
Il est important de rappeler aussi que la Cour a récusé les arguments mettant en doute la validité de sa saisine. Elle a ce faisant invalidé les argumentaires présentés autour du thème de «l’inopportunité », tant de la démarche de l’Assemblée Générale que de la partie palestinienne. On ne peut manquer à cet égard de rester dubitatif devant l’attitude de certaines puissances qui n’ont cessé de conseiller aux instances palestiniennes de s’en remettre aux mécanismes du droit international afin de faire valoir des droits bafoués depuis plus de cinquante ans, et qui se sont récriées dès lors que le conseil a été suivi.
N’aurait-il pas fallu, plutôt,  accompagner la démarche et la percevoir comme une avancée rationnelle féconde dans une région dominée par le jeu brutal des rapports de forces et le glissement progressif vers le chaos ? Une telle disposition aurait sans doute redonné de la crédibilité aux organisations internationales, et tout son souffle à l’idée de primauté du droit, idée sans cesse outragée et bafouée dans cette région du monde. A moins que l’appréhension des conclusions de l’avis demandé à la Cour, du fait même du « dire du droit », et de la justesse de la cause défendue n’ait provoqué une gêne profonde, aux multiples volets.
Citons pour exemple de cette gêne ( politique avant que d’être morale, si tant est que ce dernier terme ait un sens pour l’imperium…), celle d’abord, des Etats-Unis d’Amérique, associés désormais au Moyen-Orient, à l’Etat d’Israël dans des conditions quasi fusionnelles, et soucieux d’éviter à ce dernier le moindre désagrément politique ou juridique. C’est bien ce souci qui porte les Etats-Unis à recourir au droit de veto systématique afin de garantir à leur protégé une impunité permanente. Ce droit de veto a été exercé plus de soixante fois par les Etats-Unis dans le but d’empêcher une condamnation directement contraignante dans son principe, pour l’Etat d’Israël, c’est à dire une condamnation par l’instance qui, dans le système onusien détient le pouvoir éxécutif : le Conseil de Sécurité. En paralysant le Conseil par les veto et en bloquant ainsi tout mécanisme de sanctions, Washington assurait à son affidé une impunité quasi totale. C’est d’ailleurs par l’usage du veto que les Etats-Unis avaient empêché la majorité du Conseil d’adopter une résolution condamnant le Mur. Et c’est bien en raison de ce blocage que les Palestiniens s’étaient tournés, en vertu des mécanismes onusiens de recours, vers l’Assemblée Générale. 
Or, en l’occurrence, l’affirmation de l’illégalité du Mur par l’Assemblée Générale, assortie d’une demande d’avis à la Cour Internationale de Justice, créait une situation nouvelle, car elle contraignait les instances internationales à «dire le droit ». Il apparaissait ainsi que le simple fait de «dire le droit » allait mettre en évidence, non seulement les violations du droit par l’Etat d’Israël, mais surtout l’impuissance (et/ou l’attitude complice ou pour le moins complaisante),  des organes exécutifs de l’Organisation Internationale, et notamment de son pouvoir exécutif, représenté par le Conseil de Sécurité, non seulement à imposer le respect du droit international mais son incapacité à imposer le respect de ses propres résolutions.
Pour la première fois sur la Question de Palestine, la plus haute instance juridique du système international était ainsi priée de dire le droit. Il semble bien que cela ait provoqué un mouvement de panique chez les dirigeants israéliens. Après avoir tenté par des artifices de procédure de récuser la démarche (avec le soutien structurel des Etats-Unis et circonstanciel de certains Etats européens – qui s’empresseront ultérieurement de saluer l’avis de la Cour), ces dirigeants ont  pris conscience que «leur bataille, sur le front juridique était perdue d’avance », comme devait le reconnaître ouvertement la radio militaire israélienne. D’autant que des tiraillements apparaissaient au sein du cabinet israélien. Le ministre de la Justice, Tommy Lapid faisait part de ses craintes de voir «Israël apparaître comme une Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid », et affirmait que «sans le soutien des Américains nous ne pourrons pas survivre au jugement de La Haye ».
La Cour a donc rejeté les objections israéliennes selon lesquelles l’Assemblée Générale avait outrepassé ses droits en demandant son avis à la CIJ. Elle a réaffirmé sa compétence concernant la question du Mur avant même de rendre son avis. Elle a rejeté, et ce rejet revêt une grande importance, les arguments avancés par Israël, les Etats-Unis et certains pays européens selon lesquels la question du Mur était une question d’ordre politique et non d’ordre juridique et qui prétendaient qu’un avis de la CIJ pouvait avoir des retombées négatives sur les efforts de paix ( ? ! ) – comme si le fait de dire le droit était un facteur de guerre
[(…) «La Cour considère qu'elle ne saurait par ailleurs accepter le point de vue, également avancé au cours de la procédure, selon lequel elle n'aurait pas compétence en raison du caractère «politique» de la question posée.  Ainsi qu'il ressort à cet égard de sa jurisprudence constante, la Cour estime que le fait qu'une question juridique présente également des aspects politiques, «ne suffit pas à la priver de son caractère de «question juridique» et à «enlever à la Cour une compétence qui lui est expressément conférée par son Statut» et la Cour ne saurait refuser un caractère juridique à une question qui l'invite à s'acquitter d'une tâche essentiellement judiciaire»].
Deux éléments donnent une importance capitale à l’avis de la Cour de La Haye. Le premier réside dans le fait même de rappeler les règles du droit international. Les juges de la Cour se sont exprimés comme juristes – leur quasi unanimité, et les commentaires du juge américain en sont la preuve. Et c’est comme juristes, et non comme « politiques » représentant un intérêt national étroit qu’ils ont rappelé clairement une règle fondamentale du droit international : la règle qui rappelle expressément le caractère inacceptable de la conquête de territoires par la force. Le droit international ne saurait dire autre chose, et c’est sans doute le fait de l’avoir dit clairement et avec force qui a certainement provoqué des contrariétés et placé plusieurs puissances, et d’abord la principale d’entre elles, les Etats-Unis dans une situation incommode. Nous y reviendrons plus loin.
Concernant l’Etat d’Israël l’avis de la Cour – même si les circonstances actuelles subséquentes à l’offensive globale d’un impérium qui le protège et qui veut ignorer, mépriser ou instrumenter les mécanismes du droit  international – constitue un tournant important. En disant le droit selon les règles en vigueur, la Cour Internationale de Justice de La Haye a exprimé un rappel à l’ordre. Elle a rappelé qu’en dépit d’une politique de force qui s’estime déliée des contraintes du droit, celui-ci demeure plus que jamais en vigueur. Elle a rappelé les dispositions du droit commun applicables à tous sans exception aucune, Etats-Unis et Israël compris. Elle a rappelé qu’en termes de droit le Mur est une construction illégale, et qu’il faut le détruire, et ce faisant elle a magistralement réaffirmé, par subsidiarité le caractère tout autant illégal de ses conséquences, et mis en garde contre toute reconnaissance de celles-ci, notamment en matière de conquête territoriale et de colonisation.
En réalité c’est l’ensemble du projet de conquête israélien mené depuis 1967 qui a été ce faisant clairement revêtu du sceau de l’illégalité. La Cour a par voie de conséquence rappelé les précédentes dispositions des juridictions internationales et notamment la résolution 242 et antérieurement la résolution 191 relative au « droit au retour ». Ce rappel à l’ordre en matière de droit est capital. Il signifie clairement que toute disposition qui outrepasserait les dispositions du droit n’en serait qu’une pure violation. Dans cet esprit, l’avis de la Cour ne concerne pas seulement l’Etat d’Israël, mais il s’adresse tout autant à son protecteur américain qu’aux instances internationales. L’Assemblée Générale des Nations-Unies dispose désormais d’un avis qui fait autorité, et le Conseil de Sécurité ne pourra pas ne pas en tenir compte.
La Cour lui en fait même obligation, associant dans les responsabilités les instances onusiennes et les Etats qui, par leur association en constituent la substance et le principe. Elle vient rappeler ainsi la nature même de l’Organisation des Nations-Unies comme transcendance irréductible à l’un quelconque de ses multiples appareils, et encore moins à son seul outil administratif. Ce rappel s’inscrit en faux, faut-il le rappeler, par rapport à la perception «américanisée» de l’Onu que l’imperium tente d’imposer depuis le début des années 1990. Mais il peut redonner aussi espoir et vigueur aux pays constitutifs de l’organisation en rappelant l’esprit même de la Charte :
« La Cour est enfin d'avis que l'Organisation des Nations Unies, et spécialement l'Assemblée générale et le Conseil de sécurité, doivent, en tenant dûment compte du présent avis consultatif, examiner quelles nouvelles mesures doivent être prises afin de mettre un terme à la situation illicite découlant de la construction du mur et du régime qui lui est associé ».
Si le rapport des forces actuel et notamment la politique de puissance débridée américaine peuvent empêcher, pour l’instant, la mise en place d’un dispositif opérationnel permettant de transposer l’avis de la CIJ sur le terrain, celui-ci constituera désormais un repère incontournable :
En effet, « elle souligne en outre l'obligation incombant aux Etats parties à la quatrième convention de Genève d'en «faire respecter» les dispositions.
          Vu la nature et l'importance des droits et obligations en cause, la Cour est d'avis que tous les Etats sont dans l'obligation de ne pas reconnaître la situation illicite découlant de la construction du mur dans le territoire palestinien occupé, y compris à l'intérieur et sur le pourtour de Jérusalem‑Est.  Ils sont également dans l'obligation de ne pas prêter aide ou assistance au maintien de la situation créée par cette construction.  Il appartient par ailleurs à tous les Etats de veiller, dans le respect de la Charte des Nations Unies et du droit international, à ce qu'il soit mis fin aux entraves, résultant de la construction du mur, à l'exercice par le peuple palestinien de son droit à l'autodétermination.  En outre, tous les Etats parties à la convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre, du 12 août 1949, ont l'obligation, dans le respect de la Charte des Nations Unies et du droit international, de faire respecter par Israël le droit international humanitaire incorporé dans cette convention ».
Ce repère est d’autant plus important qu’il ne renvoie pas dos à dos les deux principaux protagonistes, d’une part, et qu’il les rappelle tous deux à leurs obligations d’autre part. En récusant la conquête de territoires par la force, par une stricte mise en conformité avec les dispositions du droit international, la Cour Internationale de Justice a rappelé qu’il y avait bien un occupant et un occupé, un agresseur et un agressé. Cette reconnaissance est un élément fondamental de toute dynamique de paix véritable. En rappelant aussi les dispositions du droit international humanitaire, elle l’a fait à l’adresse des deux principaux protagonistes, Israéliens et Palestiniens :
« La Cour relève qu'aussi bien Israël que la Palestine ont l'obligation de respecter de manière scrupuleuse le droit international humanitaire, dont l'un des buts principaux est de protéger la vie des personnes civiles.  Des actions illicites ont été menées et des décisions unilatérales ont été prises par les uns et par les autres alors que, de l'avis de la Cour, seule la mise en œuvre de bonne foi de toutes les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité, en particulier les résolutions 242 (1967) et 338 (1973), est susceptible de mettre un terme à cette situation tragique.  La «feuille de route» approuvée par la résolution 1515 (2003) du Conseil de sécurité constitue l'effort le plus récent en vue de provoquer des négociations à cette fin.  La Cour croit de son devoir d'appeler l'attention de l'Assemblée générale, à laquelle cet avis est destiné, sur la nécessité d'encourager ces efforts en vue d'aboutir le plus tôt possible, sur la base du droit international, à une solution négociée des problèmes pendants et à la constitution d'un Etat palestinien vivant côte à côte avec Israël et ses autres voisins, et d'assurer à chacun dans la région paix et sécurité »
En cela l’avis de la Cour peut aider aussi à l’émergence de formes de résistance palestiniennes plus fécondes et moins nihilistes.
La Cour rappelle également les circonstances historiques de la Question de Palestine depuis 1947, c’est à dire depuis la création de l’Etat d’Israël et l’expulsion des Palestiniens :
« La Cour estime que la construction du mur par Israël dans le territoire palestinien occupé est contraire au droit international et doit être replacée dans un contexte plus général.  Depuis 1947, année de l'adoption de la résolution 181 (II) de l'Assemblée générale et de la fin du mandat pour la Palestine, se sont multipliés sur le territoire de l'ancien mandat les conflits armés, les actes de violence indiscriminés et les mesures de répression »
En ce sens l’avis de la Cour Internationale de Justice est historique car il replace justement le conflit à l’intérieur même de sa propre histoire et rappelle sa genèse, ce que les dirigeants israéliens s’efforcent obstinément et de toutes leur force de  nier et d’occulter.
On comprend dès lors la «gêne» américaine et l’état d’hystérie des dirigeants israéliens confrontés au «mur du droit». Si l’avis rendu par la CIJ a donné un souffle d’espoir non seulement aux Palestiniens mais également à tous ceux qui au sein de la société israélienne se battent contre le Mur, le nouveau système d’apartheid et la fuite en avant destructrice des dirigeants et d’une bonne partie des Israéliens, il a suscité également un début de controverse à l’intérieur de l’appareil politico-militaire de l’Etat d’Israël. Le rappel à l’ordre émis par la CIJ a provoqué un commencement de débat. Mais la fuite en avant israélienne et la situation hors-la-loi de l’Etat se sont à ce point aggravées que la remise en cause des politiques d’agression et d’occupation sont considérées par les dirigeants actuels comme un aveu d’échec de l’entreprise coloniale elle-même. L’hystérie des colons est connue. Bien plus significatif est le débat au sein de l’appareil dirigeant lui-même. En témoigne la polémique qui a opposé récemment le conseiller juridique du gouvernement israélien, Menahem Mazuz au président de la commission parlementaire des affaires étrangères et de la défense, Youval Steinitz. Mazuz a recommandé l’application de la Convention de Genève, en raison de l’effet négatif pour Israël de l’avis de la CIJ. Mais, ce faisant, Israël (qui a ratifié cette convention en 1951) reconnaîtrait ipso facto l’illégalité de la colonisation. L’application de la Ivème Convention de Genève interdit notamment les réquisitions de terres privées et la modification démographique des territoires occupés par l’implantation de colons. Steinitz a accusé Mazuz de « ne pas être compétent pour mesurer les conséquences internationales et sécuritaires de ses recommandations».
Mis à part les réactions d’hystérie habituelles, des mouvements de diversion animés directement par le cabinet israélien ont été immédiatement initiés pour tenter de répondre à la défaite juridique de La Haye. Le gouvernement israélien a ainsi décidé de lancer une campagne dans le but de «convaincre l’opinion publique internationale» que la «barrière» (comme s’il s’agissait d’un passage à niveau ! le MUR atteint huit mètres de haut !) est un « projet défensif ». La radio militaire israélienne a indiqué aussi que le gouvernement israélien a « loué les services de deux agences de publicité américaine et européenne » pour « améliorer sa communication ». L’un des premiers thèmes de cette propagande a été de tenter de banaliser le Mur , en lui trouvant des jumeaux, notamment sur la ligne de démarcation séparant, au Cachemire l’Inde du Pakistan, occultant ainsi la spécificité de la question palestinienne. Jamais cependant les Indiens n’ont affirmé que le Pakistan est une terre sans peuple pour un peuple sans terre…même si les nationalistes hindous se sont trouvés des affinités récentes avec le sionisme israélien. L’instrumentation politicienne d’actes antisémites, confirmés ou simulés peut aussi venir nourrir la nouvelle fuite en avant des dirigeants israéliens. Mais c’est surtout la tentative de jeter le discrédit sur la Cour Internationale de Justice qui constitue le volet le plus affligeant et le plus indigne de cette campagne. Les mêmes thèmes sont repris avec des variantes par les relais médiatiques du gouvernement israélien : ce que la Cour dit ou écrit n’est pas d’un grand intérêt puisque son avis n’est pas contraignant ; des pays démocratiques (ah oui l’épithète est essentiel à la propagande) ne reconnaissent pas sa compétence ; c’est une institution politique ; ses juges sont des «juges politiques» ; certains d’entre eux appartiennent à des pays non démocratiques ( Israël a tenté en vain de récuser le juge égyptien, alors qu’un traité de paix a été signé avec le Caire ) ; la décision de la CIJ est inutile parce que les Etats-Unis et plusieurs pays européens s’opposeront à ce que des sanctions soient votées (sans réaliser la contradiction qu’il y a entre la première assertion et celle-ci) ; et d’autres inepties du même acabit.
L’appareil onusien, pour sa part ne s’est pas trompé sur la portée de l’avis de la Cour. Le Secrétaire Général de l’Onu, Kofi Annan a souligné qu’Israël devrait tenir compte de l'arrêt et  détruire le Mur en estimant que « l'Etat hébreu n'a pas le choix et doit s'y soumettre. Je crois qu'il devrait prêter attention et tenir compte de décision de la cour. Bien qu'elle ne soit pas exécutoire, elle a quelque influence sur ce qu'ils font». D’ores et déjà les demandes israéliennes de financement de projets auprès de la Banque Mondiale, sont étudiées, comme l’a révélé Haaretz, à l’aune de l’avis de la CIJ.
Au moment où la réaffirmation des principes du droit international revêt un aspects essentiel pour la régulation des relations internationales dans le respect de la Charte de l’Onu, ce sont paradoxalement deux décisions américaines  qu’il est nécessaire de mettre en évidence : la reconnaissance tacite de la colonisation israélienne, sous le prétexte du «droit» de ces colonies à « l’expansion naturelle » ( quelle formidable et hypocrite hérésie !) et la reconnaissance «de nouvelles réalités sur le terrain ». Il s’agit là de la remise en cause substantielle de la politique américaine affichée jusque-là au Proche-Orient. Au regard de l’avis de la Cour Internationale de Justice, les Etats-Unis se mettent eux aussi hors la loi. Leur décision est l’expression d’une pratique de plus en plus courante de la part des Etats-Unis marquée par une désaffection de plus en plus désinvolte à l’égard du droit international. De ce point de vue leur pratique nouvelle de la Question de Palestine rejoint celle qu’ils ont inaugurée avec la deuxième guerre d’Irak. Elle dégrade fortement la règle essentielle de non recours à la force telle que définie par la Charte des Nations-Unies. De ce point de vue aussi l’avis de la Cour Internationale de Justice concerne autant les Etats-Unis qu’Israël. L’impérium et ses affidés peuvent étaler leur puissance, ils n’en demeureront pas moins hors la loi. La deuxième guerre américaine d’Irak est une violation du droit international. Elle n’a, d’un point de vue juridique, nulle autre qualification. Et sauf à théoriser et institutionnaliser le chaos et la loi de la jungle, l’accumulation des violations de la règle, ne crée pas des règles nouvelles. Un seul Etat et quelques affidés ne pourront transformer en règle du droit leurs pratiques hors la loi.
C’est là une réelle espérance pour la véritable communauté internationale, celle-là qui se reconnaît dans le respect du droit commun. La Cour Internationale de Justice a construit une première digue permettant de contenir la dangereuse dérive inaugurée par l'expansion de l’impérium. Au delà de la Palestine, l’Europe, l’Amérique Latine, le monde arabe, l’Afrique et l’Asie, soit la quasi totalité de la planète se trouve directement concernée par l’enjeu. Qui se saisira avec intelligence de l’opportunité offerte par ce moment historique inédit de l’histoire des relations internationales depuis la fin de la deuxième guerre mondiale ? [Août 2004]
                               
22. Les faux-pas de Bachar al-Assad par Subhi Hadidi
in Le Nouvel Afrique Asie du mois de novembre 2004
Harcelé par Washington, lâché par Paris, abandonné par la plupart des pays arabes, le régime de Bachar al-Assad adopte une stratégie d’autodestruction. Face à une donne intérieure, régionale et internationale défavorable, Damas joue tantôt la carte du raidissement et du pourrissement, comme en Syrie même et au Liban, tantôt celle de la compromission, comme avec l’occupation américaine en Irak… Un jeu d’équilibriste aux conséquences imprévisibles.
Depuis un certain temps, un nouveau phénomène a fait son apparition dans les diverses villes de Syrie : les portraits de Hafez al-Assad ont envahi les vitrines des magasins, les vitres arrière des taxis, les murs des places publiques, voire même les poteaux électriques et téléphoniques. En bas de chaque portrait, on pouvait lire “le Lion des Arabes”. Jusqu’ici rien de nouveau, sauf que les photos ne représentent pas, comme on pouvait le croire, le président syrien qui avait gouverné le pays pendant trente ans avant de s’éteindre, terrassé par la maladie en juin 2000, mais son petit-fils, Hafez, fils de Bachar, l’actuel président de la Syrie. Le “lion” en question est à peine âgé de deux ans ! Le message est clair. Pour les services de sécurité, qui ont planifié et supervisé cette opération, il s’agit de faire comprendre à tous ceux qui avaient misé sur un changement de régime à Damas avec l’intronisation de Bachar à la tête de l’Etat que la république monarchique des Assad a encore de beaux jours devant elle !…
Tout se passe comme si le régime baassiste syrien n’a pas encore tiré les enseignements qui s’imposent de l’invasion américano-britannique de l’Irak aboutissant à l’effondrement subit, à la manière d’un château de cartes, du régime de Saddam Hussein – en dépit de toute la panoplie des appareils répressifs dont il disposait. Le régime syrien, en imposant d’une manière brutale et humiliante à un Parlement libanais l’ordre de prolonger de trois ans le mandat du président libanais, Emile Lahoud, a manifestement voulu intimider le peuple libanais qui devra désormais “comprendre” que la main de fer syrienne ne connaîtra aucun relâchement. Mais le message s’adresse plus encore à tous ceux qui ont un jour caressé l’espoir d’un changement d’ère avec l’accession au pouvoir de Bachar al-Assad. Ceux qui avaient misé sur une perestroïka, une relève générationnelle, une modernisation de l’administration et une ouverture politique en auront été pour leurs frais. Le tableau frise le surréalisme : se comportant comme s’il n’était pas confronté à des problèmes intérieurs, régionaux ou internationaux d’une rare complexité, voilà que ce régime perd son temps et son énergie à promouvoir un bébé de deux ans au grade de “Lion des Arabes” !
Cette comédie ne parvient cependant pas à masquer la réalité qui est loin de ressembler à un roman à l’eau de rose consistant à préparer la voie à l’avènement d’un nouveau prince héritier. Il n’est en effet pas excessif d’affirmer que le régime affronte ces temps-ci la plus difficile crise depuis que Bachar a “hérité” du pouvoir de son père il y a près de quatre ans. En s’obstinant, contre vents et marées, à exiger l’amendement de la Constitution libanaise afin que le président Lahoud soit reconduit dans ses fonctions pour trois années supplémentaires, il a commis une grave faute de jugement d’autant que les candidats prosyriens qui pouvaient remplir la même mission étaient légion. La conséquence la plus directe de cette stupidité fut l’adoption par le Conseil de sécurité de l’Onu d’une résolution 1559, parrainée par les Etats-Unis et la France, exigeant le retrait de toutes les troupes étrangères du Liban, la non-ingérence dans ses affaires intérieures et le respect de son indépendance. Bien que ladite résolution ne désigne pas nommément la Syrie, il n’en demeure pas moins qu’elle constitue un début d’internationalisation de la question de la présence militaire syrienne au Liban.
Les choses ne s’en sont pas arrêtées là. Quelques jours seulement après l’amendement, au pas de charge, de la Constitution libanaise et de la prolongation du mandat du président Lahoud, le ministre démissionnaire Marwan Hamadé échappe de justesse à un attentat à la voiture piégée devant son domicile à Beyrouth. Cet attentat a été l’occasion pour les Libanais de se rappeler les innombrables liquidations de personnalités libanaises hostiles à la présence syrienne au pays du Cèdre tout au long de la guerre civile qui dura de 1975 à 1989. Parmi ces personnalités, le plus célèbre fut Kamal Joumblat, leader du Parti socialiste libanais, chef de la communauté druze au Liban et père de l’actuel leader Walid Joumblat. Assisterions-nous à un retour de l’Histoire ? Car Marwan Hamadé, lui-même druze et très proche de Walid Joumblat, s’était illustré par son opposition au prolongement du mandat présidentiel. Il démissionna du gouvernement en signe de protestation contre l’amendement de la Constitution. S’il est vrai que le vice-président syrien, Abdelhalim Khaddam, s’est rendu à son chevet pour “dénoncer” ce crime, il n’en demeure pas moins que, pour un bon nombre de Libanais, ce sont les services syriens qui seraient les commanditaires de cet attentat et que les dénégations indignées et cyniques de Khaddam ne sont destinées en fait qu’à brouiller les pistes. Ce crime intervient au moment où les relations franco-syriennes ont connu une détérioration subite. Pourtant la France de Jacques Chirac avait multiplié les avances à l’égard du régime de Damas – le président français avait entre autres été le premier grand chef d’Etat occidental à déployer le tapis rouge devant Bachar al-Assad, avant même l’accession à la magistrature suprême de ce dernier, encore simple “Monsieur fils”. Si plusieurs hypothèses courent sur les causes de la détérioration actuelle, il semblerait toutefois que la raison directe en soit d’ordre commercial. Selon certaines informations, le président français était personnellement intervenu auprès de Bachar pour que la compagnie pétrolière française Total puisse emporter le plus grand contrat de gaz syrien jamais conclu dans l’histoire de ce pays et estimé à 759 millions de dollars. Le président syrien, toujours selon ces sources, aurait donné sa parole dans ce sens, d’autant que ledit contrat était négocié selon des conditions favorables à la Syrie et sans intermédiaires. Mais quelle ne fut pas la surprise de l’Elysée en voyant soudain, et contrairement à la parole donnée, ce contrat géant échoir à un consortium américano-britannique-canadien, composé de Occidental, Petrofac et Petro Canada. Le plus stupéfiant dans cette histoire est que ce contrat accordé quasiment à une société américaine intervient après que la Maison Blanche eut ratifié une loi antisyrienne, le Syrian Accountability Act. Plus stupéfiant encore : le représentant des intérêts de ces compagnies anglo-saxonnes en Syrie serait un très proche parent du président Bachar !
Cette péripétie est en tout cas révélatrice de l’étendue du phénomène de la corruption qui gangrène désormais la vie publique en Syrie, où pots-de-vin et rackets sont incontournables pour décrocher le moindre contrat ou faire aboutir un projet quelconque. Dans le jargon populaire, on a vu apparaître un nouveau terme, ramrama, qui n’est pas sans rappeler le mot samsara (commissions). Ce nouveau terme est dérivé du prénom d’un cousin du président, Rami Makhlouf, considéré aujourd’hui, selon les spécialistes économiques syriens les plus crédibles, comme l’un des principaux investisseurs privés en Syrie. Vers la fin septembre, le ministre syrien des Finances, Mohammad al-Hussein, a initié un nouveau genre de communication financière inédite dans le pays en convoquant à une conférence de presse les médias et les journalistes syriens, arabes ou étrangers accrédités en Syrie. Le caractère retentissant de cette communication tenait à plusieurs éléments.
Le ministre n’est pas un illustre inconnu : à la fois membre du commandement national du parti Baas (le parti au pouvoir), président du bureau économique au sein de ce commandement. Bien que natif de la province de Deyr Ez-Zor, une région frontalière de l’Irak connue pour son peu de sympathie à l’égard du régime en place, il fait cependant partie de la “jeune garde” qui a accompagné l’inexorable ascension de Bachar au sein du parti. La conférence de presse ne s’est pas tenue, comme on pouvait s’y attendre, dans les locaux du ministère des Finances, mais au siège du parti Baas. Ce qui signifie que le “ministre-camarade” bénéficie aussi du soutien de la direction du parti. Toujours est-il que cette conférence de presse revenait essentiellement à diffuser le message suivant : le ministère de M. Mohammad al-Hussein a su faire montre de “transparence” et de “crédibilité” lors de la récente visite d’une délégation américaine dépêchée en Syrie pour enquêter, dans le cadre du Syrian Accountability Act, sur le blanchiment d’argent, les avoirs financiers déposés par l’ancien régime irakien dans les banques syriennes ou d’autres informations qui intéressent les enquêteurs américains.
Tout au long de cette conférence, le ministre a répondu de manière suffisante à toutes les questions qui lui ont été posées – excepté une seule, qu’il a délibérément ignorée en faisant mine de ne pas l’entendre. La question était quelque peu embarrassante : elle portait sur la transformation du statut juridique de deux sociétés de téléphonie mobile (Syriatel et Spacetel), dont le propriétaire n’est autre que le célèbre Rami Makhlouf. Il s’agissait de passer du statut de sociétés d’exploitation sous licence (BOT en anglais : “Building, Operating and Transfer”) à celui de sociétés anonymes qui proposent, par voie de presse, la vente d’une partie de leurs actions au public, bien que le pays ne dispose pas encore d’une bourse officielle. L’autre volet de cette question embarrassante portait sur le fait de savoir si l’Etat avait renoncé de facto à reprendre les deux sociétés en question dont la licence venait d’expirer après huit années d’exploitation. Mais, à la surprise générale, le public apprit, à cette occasion, que la durée de la concession n’était pas, comme tout le monde le savait, de huit années, mais de quinze !
Evidemment, le ministre-camarade ne pouvait répondre à de telles questions sans risquer sa place. Car les biens, les entreprises et les activités de Rami Makhlouf sont, et resteront encore longtemps, au-dessus des lois. Il arrive même, quand les lois s’opposent aux ambitions de “Monsieur Cousin”, qu’elles soient amendées. Et de nouvelles lois et règlements ont été promulgués pour régulariser sa situation ou favoriser ses intérêts. Interviewé il y a près d’un an par un journaliste du New York Times sur la corruption de son entourage, Bachar al-Assad a répondu par une contre-question : “Pourquoi mon entourage ? Que voulez-vous insinuer par l’expression ‘mon entourage’ ?” Le journaliste ne s’est pas laissé intimider et a cité nommément le cousin du président, qui contrôle le marché du cellulaire, et en ajoutant que la liste était longue. Le président Bachar s’est alors contenté de donner une réponse de Normand : “M. Rami Makhlouf est un citoyen syrien comme un autre. Qu’il soit mon cousin, mon frère, mon ami ou toute autre personne, il y a une loi syrienne !”
En se taisant de la sorte, le ministre-camarade ne faisait qu’imiter son président-camarade, la direction du parti Baas et l’ensemble de l’Etat, de la base au sommet, qui, tous, gardent le silence quant il s’agit des investissements de Rami Makhlouf et de sa continuelle ramrama. Il vient d’ailleurs d’être récompensé pour son dévouement puisqu’il fait partie des ministres modèles, que le président Assad a maintenus dans leurs postes à la suite du dernier remaniement touchant huit ministères, dont ceux de l’Intérieur, de l’Economie et de l’Information. C’est dire à quel point le deuxième gouvernement présidé par Mohammad Naji al-Itri est porteur de changement et d’ouverture !
Un deuxième exemple qui confirme cette orientation. Le nouveau titulaire du portefeuille de l’Industrie s’appelle Ghassan Tayyara. Cet homme a occupé le poste de doyen de l’ordre des ingénieurs pendant une vingtaine d’années. Non pas parce que les ingénieurs syriens sont fous amoureux de lui ni parce qu’il a été élu à ce poste (même au sens baassiste du mot “élection”), mais tout simplement parce qu’il y a été imposé sur décision du commandement national (syrien) du Baas, après la dissolution par le régime de ce syndicat et la révocation de son ancien doyen après l’agitation populaire et syndicale de 1980. Comme symbole de renouveau, il est difficile de trouver mieux que ce candidat doté d’un état de services aussi “appréciable”.
En plus de ces signes de raidissement manifeste du pouvoir, le dernier remaniement ministériel, loin de laisser présager une quelconque ouverture économique, a plutôt consacré la mainmise du Baas sur les ministères de l’Economie, des Finances et de l’Industrie.
Au-delà de ces remaniements ministériels à répétition, il apparaît clairement que ceux qui ont parié sur un changement de politique devront encore attendre longtemps. Car la structure même du régime, comme cela a été le cas non seulement durant les quatre dernières années de Bachar, mais aussi tout au long des quatre décennies écoulées, est insoluble dans les réformes, le changement et la modernisation. Tant que les piliers du despotisme, de la corruption, du pillage et de la répression restent intacts, que les “services” sont occupés à promouvoir le petit “Lion des Arabes” et que le ministre-camarade des Finances n’ose pas répondre à une question banale et légitime sur Rami Makhlouf, tout discours sur une ouverture du régime reste un vœu pieux.
                   
23. Ralph Nader VS Anti-Defamation League (ADL) par Brian Faler
in The Washington Post (quotidien étasunien) du  jeudi 12 août 2004
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Ralph Nader, dont on sait qu’il est maître dans l’art de la controverse, a une nouvelle bête noire : l’Anti-Defamation League. Le candidat indépendant aux élections présidentielles américaines se retrouve empêtré dans un échange de noms d’oiseaux avec l’organisation juive, après avoir suggéré que le président Bush et le Congrès des Etats-Unis étaient les « marionnettes » du gouvernement israélien. « Ces temps où le marionnettiste en chef israélien vient aux Etats-Unis et rencontre les marionnettes de la Maison Blanche, puis passe à Capitol Hill, où il rencontre des centaines d’autres marionnettes, il faut y mettre fin ! » a déclaré Nader il y a quelques semaines. Cette sortie a suscité une lettre furibarde de la ligue, qui se plaignait que « l’image de l’Etat juif en « marionnettiste » contrôlant le très puissant Congrès des Etats-Unis est à ranger dans la rubrique des stéréotypes vieux comme le monde qui n’ont pas leur place dans le débat public. »
Nader ne recule pas. Dans un courrier adressé à l’association, et qui sera rendue public aujourd’hui, il a réitéré son argumentation, en mettant la Ligue au défi de citer un exemple récent de dirigeants américains qui auraient suivi une politique opposée à celle du gouvernement israélien, et en faisant allusion à certains groupes pacifistes israéliens dont il a affirmé qu’ils partagent son opinion critique sur les dirigeants d’Israël. « Il y a beaucoup plus de liberté dans les médias, sur les places publiques, parmi les citoyens, les militaires, les élus et les universitaires, en Israël, pour discuter et débattre du conflit israélo-palestinien qu’il n’y en a ici, aux Etats-Unis », écrit Nader. La détermination du défenseur du consommateur de longue date à critiquer Israël peut lui gagner des voix, étant donné que tant Bush que le candidat démocrate John F. Kerry soutiennent mordicus le Premier ministre israélien Ariel Sharon. Mais pas si Abraham H. Foxman, secrétaire national de la Ligue, a quelque chose à y redire. Or, il a déclaré : « Les propos de Nader ont un relent de bigoterie ».
Réponse de Nader à l’ADL
A : Abraham Foxman, Président natioanl de l’Anti-Defamation League, 823 United Nations Plaza, NY, NY 10017
Le 5 août 2004 - Cher Monsieur Foxman - Quel plaisir d’avoir de vos nouvelles ! Il y a bien des années – tout jeune diplômé de la fac de droit – je lisais vos écrits limpides contre la bigoterie et la discrimination. Votre credo a toujours été de promouvoir les libertés civiques et la liberté d’expression dans notre pays, de la part et dans l’intérêt de tous les groupes ethniques et religieux. Ces jours-ci, tous ceux qui aiment la liberté ont fort à faire. Comme vous le savez, il y a beaucoup plus de liberté dans les médias, sur les places publiques, parmi les citoyens, les militaires, les élus et les universitaires, en Israël, pour discuter et débattre du conflit israélo-palestinien qu’il n’y en a ici, aux Etats-Unis. Les Israéliens appartenant à toutes les catégories le confirment. En convenez-vous ? Si oui, comment expliquez-vous cette différence ? Ce sont près de la moitié des Israéliens, depuis des années, qui ne sont pas d’accord avec la politique actuelle du gouvernement israélien à l’encontre du peuple palestinien. Parmi eux, on trouve le nombreux et puissant mouvement pacifiste israélien, qui a mobilisé près de 120 000 manifestants sur une place de Tel-Aviv, dernièrement.
Etes-vous d’accord avec leurs positions et leur stratégie en vue d’un règlement pacifique entre Israéliens et Palestiniens ? Ou bien êtes-vous d’accord avec la résolution 460 de la Chambre des représentants, signée par 407 d’entre eux, en soutien à la proposition de Sharon ? Voir en pièce jointe notamment ce qui concerne l’omission de toute référence à un Etat palestinien viable – généralement considéré tant par les Israéliens que les Palestiniens, dont ceux qui ont mis au point ensemble ces accords, comme une condition sine qua non du règlement de ce conflit qu’il est possible de résoudre – pensent plus des deux tiers des Américains de confession juive. Une résolution aussi raisonnable pourrait-elle être jamais votée par le Congrès ? Pour plus d’information sur les mouvements favorables à la paix croissants au sein de la communauté juive américaine, voir : Ester Kaplan, « Israël, facteur de division entre les juifs », publié par The Nation le 24 juin 2004. Vous trouverez ci-joint « Le courage de refuser : Lettre de combattants des forces israéliennes de défense ».
Cette lettre ouverte est mise en ligne sur leur site web à l’adresse suivante : www.seruv.org.il/defaulteng.asp.
Un passage de leur déclaration mérite une attention particulière : « Nous ne continuerons pas à combattre au-delà des frontières de 1967, où il s’agit de dominer, d’expulser, d’affamer et d’humilier l’ensemble d’un peuple. Nous déclarons ici que nous continuerons à servir dans les Forces israéliennes de défense, pour toute mission qui soit au service de la défense d’Israël. Les missions d’occupation et d’oppression n’étant pas au service de ce but, nous n’y prendrons pas part ».
Etes-vous, ou non, d’accord avec l’observation de ces soldats patriotes, du front, lorsqu’ils disent qu’Israël est en train de dominer, d’expulser, d’affamer et d’humilier tout un peuple – le peuple palestinien – et que, selon leurs propres termes, « les Territoires ne sont pas Israël » ? Que pensez-vous de l’appel à la paix de l’organisation Tikkun du Rabbin Lerner, ainsi que des propositions des associations Jewish Voice for Peace [Voix juive pour la paix], Progressive Jewish Alliance [Alliance juive de Progrès] et Americans for Peace Now  [Les Américains pour laPaixMaintenant] ? Entre la position du gouvernement israélien actuel, sur ce conflit, et celle de ces associations, laquelle préférez-vous, et pourquoi ?
Partagez-vous les opinions exprimées dans la lettre ouverte signée par quatre cents rabbins, dont des dirigeants de certaines des congrégations les plus nombreuses de notre pays, envoyée en mars dernier par l’association des Rabbins pour les droits de l’homme [Rabbis for Human Rights] d’Amérique du Nord à Ariel Sharon, protestant contre la politique israélienne de démolition de maisons ? Avez-vous jamais eu le moindre désaccord avec le gouvernement israélien au sujet de la manière dont il maltraite le peuple palestinien, de toutes les manières possibles et imaginables, dans les territoires occupés ? Pensez-vous, ou non, que ces personnes sémites, les Palestiniens, ont souffert et souffrent de l’extrémisme et de la dévastation de leurs occupants, en Cisjordanie, dans la bande de Gaza occupées ou en Israël même ? Si vous voulez de la documentation à ce sujet, consultez le site ouèbe de l’importante association israélienne de défense des droits de l’homme, B’Tselem. Etant un homme ouvert et pluraliste, particulièrement intéressé par les Sémites, expliquez-moi le soutien apporté par les Etats-Unis, depuis des décennies et des décennies, à des régimes autoritaires et dictatoriaux, dans le grand Moyen-Orient, qui oppriment leur propre peuple, ce qui ne fait que susciter une forme de résistance dévoyée par les fondamentalistes. Ces questions, vous vous les posez, depuis des années. Je n’en doute pas un instant. Aussi il serait intéressant de connaître vos opinions à ce sujet. Quant aux métaphores – de marionnettes et marionnettiste – les Romains avaient à leur sujet une expression pour désigner l’évidence qui crève les yeux – Res ipsa loquitur [Les choses parlent d’elles-mêmes]. Les Israéliens, eux aussi, ont une plaisanterie au sujet de l’évidence : « Les Etats-Unis sont le second Etat d’Israël ».
Combien de fois (s’il y en a eu une seule ?) les Etats-Unis – qu’il s’agisse du Congrès, ou de la Maison Blanche – ont-ils suivi une politique, depuis 1956, qui soit opposée à la position du gouvernement israélien ? Vous lisez le journal Ha’aretz, n’est-ce pas ? Vous avez entendu parler de l’association des Rabbins pour la Justice ?
Pour mettre un terme aux hostilités qui ont coûté tellement de vies irremplaçables d’enfants, de femmes et d’hommes innocents – les pertes étant beaucoup plus nombreuses du côté palestinien – la puissance militaire occupante, disposant d’une prépondérance massive – a la responsabilité de prendre l’initiative. Dans une conférence récemment tenue à Chicago, l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak l’a souligné de manière explicite : Israël doit prendre l’initiative lui-même, unilatéralement. Il doit se désengager de la Cisjordanie et de Gaza, et ne pas se contenter d’attendre une Autorité palestinienne qui lui convienne. Amram Mitzna, candidat du Parti travailliste aux élections au poste de Premier ministre, en 2003, est même allé plus loin, en montrant que la paix pouvait être obtenue au moyen d’un retrait unilatéral. Partagez-vous ces positions ?
Beaucoup d’associations de citoyens (américains) sont en colère contre le dictaphone de l’AIPAC à Capitol Hill, tout comme le sont beaucoup de membres du Congrès qui, allant à l’encontre de leur intime conviction personnelle, se résignent à apposer leur signature sur les pointillés destinés à cet effet. L’AIPAC est une telle incarnation vivante de l’action civile – ce qui est tout à fait son droit – que les musulmans américains sont en train d’étudier son fonctionnement afin d’en tirer les leçons pour encourager une délibération plus équilibrée au Congrès, dans l’intérêt du peuple américain.
Enfin, donnez-vous la peine de lire un article récent, publié le 5 février dernier dans le New York Times par Thomas Friedman, un spécialiste du Moyen-Orient, où il critique les dirigeants tant israéliens que palestiniens. M. Friedman écrit : « M. Sharon tient le dirigeant palestinien Yasser Arafat en situation d’assignation à résidence à Ramallah, et il tient George Bush en situation d’assignation à résidence dans son Bureau Ovale. M. Sharon encercle M. Arafat de tanks, et M. Bush est cerné par les lobbyistes juifs et chrétiens sionistes, par un vice-président Dick Cheney, prêt à faire tout ce que M. Sharon lui dictera, et par des magouilleurs politiques qui disent au président de n’exercer aucune pression sur Israël, parce que nous sommes en année électorale, conspirant ainsi afin de s’assurer que le président ne fera rien de la sorte. » Ce sont là les propos du titulaire de deux Prix Pulitzer…
Partagez-vous le diagnostic de M. Friedman ? Cela ressemble fortement à une relation marionnettiste – marionnette, vous ne trouvez pas ? D’autres personnes au courant de ce phénomène ont fait des diagnostics similaires, tant en Israël qu’aux Etats-Unis. Continuez à faire la chasse à la bigoterie, et de temps à autre, aidez les Sémites arabes quand ils luttent contre la bigoterie, la discrimination, la chasse au faciès et l’hostilité raciale dans leur pays d’adoption bien-aimé : vous savez, les Etats-Unis ?
Cela serait en accord avec l’intitulé ouvert et pluraliste de votre organisation. Sincèrement,
Ralph Nader - Exclusive to The Eagle Newsletter : EagleNewsTips@aol.com