"Lui parti, nous ne disons pas adieu au passé..." Mahmoud Darwich
                                     
                       
Point d'information Palestine N° 246 du 19/11/2004
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Au sommaire
             
Témoignage
- Son peuple et son rêve par Claude Abu Samra, citoyenne de Ramallah (12 novembre 2004)
                    
Dernières parutions
1. Revue d’études palestiniennes N° 93 - Automne 2004
2. Les Secrets de la guerre du Liban - Du coup d'état de Béchir Gémayel aux massacres des camps palestiniens de Alain Ménargues aux éditions Albin Michel suivi de L’invasion du Liban en 1982, un événement-matrice par Rudolf El-Kareh in La Revue d’études palestiniennes N° 93 (Automne 2004)
                     
Réseau
1. L'influence d'Arafat se prolongera longtemps par George Giacaman (13 novembre 2004)
2. Alain Ménargues : "Je suis un homme libre et j’entends le rester" entretien réalisé par Silvia Cattori (Paris - Novembre 2004)
3. Le retrait de Gaza, par Sharon : aucun risque que cela se produise ! par Tanya Reinhart (6 novembre 2004)
                          
Revue de presse
1. Le précédent Meschaal ou la genèse d'une rumeur par Gilles Paris in Le Monde du jeudi 18 novembre 2004
2. En chacun de nous, quelque chose d'Arafat par Mahmoud Darwich in Le Monde du mercredi 17 novembre 2004
3. Les masques vont tomber par Inès Eissa in Al-Ahram Hebdo du mercredi 17 novembre 2004
4. La légende d’une nation par Samar Al-Gamal in Al-Ahram Hebdo du mercredi 17 novembre 2004
5. Sans Raïs, sans Etat par Amira Hass in Ha'Aretz du mercredi 17 novembre 2004
6. Le contenu de la paix, dans une nouvelle tonalité par Daniel Barenboim in Ha'Aretz du mardi 16 novembre 2004
    suivi de la Réponse à Daniel Barenboim par Gilad Atzmon
7. Pas d'élections libres en Palestine, si les citoyens ne le sont pas, rappelle Leïla Shahid - Dépêche de l'agence Associated Press du 15 novembre 2004, 11h11
8. A Paris, l’hommage rendu par ses amis par Jean-Paul Piérot in L'Humanité du lundi 15 novembre 2004
9. Leïla Shahid : "tout à fait possible" qu'Arafat ait été empoisonné - Dépêche de l'Agence de Presse Xinhua du dimanche 14 novembre 2004, 19h31
10. Incroyable marée humaine pour un adieu à Arafat par Valérie Féron in La Tribune de Genève du samedi 13 novembre 2004
11. "Notre attitude était schizophrénique" - Entretien avec Souad Amiry réalisé par Christophe Boltanski in Libération du samedi 13 novembre 2004
12. Le champion disparu d'une laïcité menacée par Claude Lorieux in Le Figaro du samedi 13 novembre 2004
13. Hommage au père de la cause palestinienne par Miguel Angel Moratinos in Le Figaro du vendredi 12 novembre 2004
14. Entretien avec Bernard Botiveau réalisé par Linda Bediaf in La Marseillaise du vendredi 12 novembre 2004
15. Bush II en questions - Bush II fera-t-il oublier Bush I ? par Hichem Ben Yaïche on Vigirak.com le vendredi 12 novembre 2004
16. Entretien avec Elias Sanbar propos recueillis par René Backmann in Le Nouvel Observateur du jeudi 11 novembre 2004
17. Les mille et une vies de Yasser Arafat par Christophe Boltanski in Libération du jeudi 11 novembre 2004
18. Télévision : Le petit sourire satisfait d'Ariel Sharon par Dominique Dhombres in Le Monde du jeudi 11 novembre 2004
19. Antisémitisme - Un dangereux amalgame par Samar Al-Gamal in Al-Ahram Hebdo du mercredi 10 novembre 2004
20. La responsabilité d’Israël par Ahmed Loutfi in Al-Ahram Hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercredi 10 novembre 2004
21. Arafat, une route sur des sables mouvants - Entretien avec Henry Laurens propos recueillis par David Zerbib in L'Humanité du mardi 9 novembre 2004
22. Un de ses adjoints affirme qu’Israël a empoisonné Arafat par Lamia Lahoud in The Jerusalem Post du lundi 8 novembre 2004
23. Il était une fois le raïs par Françoise Germain-Robin in L'Humanité du samedi 6 novembre 2004
24. "Le mot clef de sa vie : indépendance" - Entretien avec Amnon Kapeliouk réalisé par Françoise Germain Robin in L'Humanité du samedi 6 novembre 2004
25. Les enfants tués ? Il n’y a plus de quoi fouetter un chat ! par Gideon Levy in Ha’Aretz du dimanche 17 octobre 2004
                               
[- Extrait du sommaire provisoire du prochain Point d'information Palestine (N°247) : Livre : Etre jeune en Palestine de Pénélope Larzillière aux éditions Balland.
 Dans la rubrique "Réseau" : ONU - Les Délégations affirment leur soutien à l'Office de Secours pour les Réfugiés de Palestine (Publié le 2 novembre 2004). Dans notre revue de presse : Le visage de la communauté juive américaine a changé par Avi Beker in Ha’Aretz du jeudi 18 novembre 2004 / Entretien avec Tayseer Nasrallah in L’Agenda du Proche-Orient N°41 du lundi 15 novembre 2004 / La réaction des juifs à la mort de Yasser Arafat - "Lorsque ton ennemi tombe..." par le Pr. Yakov M. Rabkin in Le Devoir du samedi 13 novembre 2004 / Arafat nous manque déjà par Ari Shavit in Ha’Aretz du vendredi 12 novembre 2004 / Cour Internationale de Justice : un moment historique par Rudolf El-Kareh in La Revue d'études palestiniennes N°93 (Automne 2004) / Les faux-pas de Bachar al-Assad par Subhi Hadidi in Le Nouvel Afrique Asie du mois de novembre 2004 / Ralph Nader VS Anti-Defamation League (ADL) par Brian Faler in The Washington Post du  jeudi 12 août 2004.]
                           
Témoignage

                           
- Son peuple et son rêve par Claude Abu Samra, citoyenne de Ramallah (12 novembre 2004)
Ramallah, vendredi 12 novembre 2004 - Vers 13h nous rejoignons la foule qui se masse autour de la Muqata. Les jeunes sont sur les murs, sur les ruines, dans les arbres, sur les terrasses des maisons aux alentours, certains depuis des heures déjà. Même si c'est le calme qui prédomine je suis un peu inquiète en pensant à tout ce qui pourrait arriver ...
Je revis en pensée les évènements que j'ai connus ici, dans ce lieu qui abritait les services administratifs, la prison, le tribunal ... les longues heures d'attente pour les démarches administratives auprès de l'administration israélienne pendant l'occupation, les permis de circuler refusés... quand je venais avec des voisines tenter d'avoir des informations sur leurs fils arrêtés, quand nous faisions le tour des tentes de prisonniers pour tenter d'en apercevoir un ... le jugement d'un ami dans ce tribunal ... et puis la visite "victorieuse" de ces lieux de souffrance libérés de l'occupation fin 1995, l'installation de l'autorité, de "notre autorité" qui avait banalisé cet endroit, redevenu symbolique quand il fut à nouveau entouré par les blindés israéliens en 2001... alors là commençèrent les manifestations avec les missions civiles devant les chars, et puis ce fut la destruction et l'enfermement du président Arafat...
Un cri qui monte de la foule me sort de mes souvenirs ...on entend le bruit d'un avion. Non, ce n'est que le drône israélien qui tourne au-dessus de Ramallah depuis deux jours. Finalement, on distingue les hélicoptères dans le ciel au loin. Ils ne viennent pas tout de suite au-dessus de nous. "Il regarde la Palestine une dernière fois, de là-haut il voit Jérusalem ..." pense-t-on.
Quand les hélicoptères égyptiens approchent une clameur s'élève pour accueillir celui qui revient dans sa terre dévastée. Il revient librement se reposer là où l'occupant l'a humilié mais ne l'a pas vaincu.
Il choisit de revenir dans des ruines où son peuple lui a préparé une halte provisoire, à l'image de sa vie, en attendant la réalisation de son rêve, du rêve de son peuple : un état palestinien avec Jérusalem-est comme capitale.
Il revient librement, après avoir été honoré en France et en Egypte par les dirigeants du monde entier, acclamé par son peuple qui l'attend pour un au-revoir, oscillant entre fierté et émotion, tristesse et détermination.
Ils sont tous là, de partout, petits et grands, rien ne les distingue, ni la religion, ni les partis politiques, ni les classes sociales. Unis pour lui dire qu'il peut se reposer en paix, son rêve est entre leurs mains.
                                  
Dernières parutions

                            
1. Revue d’études palestiniennes N° 93 - Automne 2004
[160 pages - 14 euros - ISBN : 2707318922]

Sommaire :
- Cour internationale de Justice : un moment historique par Rudolf El-Kareh
- Hommages à Maxime Rodinson par Ilan Halevi, Maha Baakini Laurens et Gérard Khoury
(Gérard Khoury a eu accès au manuscrit de l’autobiographie de Rodinson, qui porte sur son enfance et son adolescence, et en cite de très larges extraits.)
- Louis Massignon et le conflit du Proche-Orient, Une liturgie pour la paix par Richard Figuier
- Retour à Rafah, voyage en terre interdite par Jennifer Loewenstein
- Israël/EU, l’alliance des mythes par Mathieu Bouchard
- Transcendanse (poème) par Etel Adan
LETTRES ARABES
- Mikhail et le cygne par Edouard El-Kharrat
CHRONIQUES
- Chronique d’un naufrage annoncé par Ilan Halevi.
- La quatrième guerre mondiale a-t-elle commencé par Rudolf El-Kareh
NOTES DE LECTURE
L’OBSERVATOIRE DE LA COLONISATION
CHRONOLOGIE du 1er mars au 31 mai 2004
                               
2. Les Secrets de la guerre du Liban - Du coup d'état de Béchir Gémayel aux massacres des camps palestiniens de Alain Ménargues
aux éditions Albin Michel
[554 pages - 24 euros - ISBN : 2226121277]

Jamais un récit aussi documenté et détaillé n'avait pu être effectué des 722 jours tragiques qui vont de la conquête du pouvoir par Bachir Gémayel à l'invasion israélienne, à la mort du jeune président et aux massacres de Sabra et Chatila. Après avoir, dans le sang, éliminé ses rivaux, Bachir Gémayel, fils cadet de l'une des trois grandes familles maronites libanaises, prend la tête de la milice chrétienne et s'impose, par la crainte, aux partis conservateurs chrétiens. Grâce à l'aide politique d'Israël, à l'action du Mossad et de Tsahal qui forment ses hommes, il consolide sa puissance militaire, laisse entrevoir la paix et passe des accords avec l'État hébreu. Reconnu comme interlocuteur par Washington, il ouvre le dialogue avec les pays arabes et passe une alliance politique et militaire avec Ariel Sharon et Raphaël Eytan pour chasser les Palestiniens du Liban. Élu président de la République libanaise, il sera assassiné trois semaines plus tard. Grâce à un accès exceptionnel à des archives inédites des parties en présence, Alain Ménargues raconte l'envers du décor. 
                                                 
- L’invasion du Liban en 1982, un événement-matrice par Rudolf El-Kareh
in La Revue d’études palestiniennes N° 93 (Automne 2004)
- Alain Ménargues. Les Secrets de la guerre du Liban. Du coup d’Etat de Bachir Gemayel aux massacres des camps palestiniens. Paris, Albin Michel, 2004, 553 p.
- Zbigniew Brzezinski. Le Vrai Choix. L’Amérique et le reste du monde. Paris, Odile Jacob, 2004, 310 p.
De l’iceberg, les massacres de Sabra et Chatila ne furent que la partie visible, monstrueuse et barbare… Mais l’horreur était bien loin d’être un coup de tonnerre dans un ciel serein. Alain Ménargues a plongé dans les eaux mauvaises et sanglantes des deux années qui ont précédé le crime, et de cette partie immergée qui remonte aujourd’hui, c’est la genèse même de l’infamie qui se trouve dévoilée. En ce qu’il révèle de tragique sur l’histoire de l’invasion israélienne du Liban et de ses effets persistants, c’est là un livre préoccupant, alarmant, grave.
Même s’il s’agit d’une recherche partielle puisqu’elle est construite à partir des archives de l’une des parties engagées dans le désastreux conflit libanais, il s’agit d’un travail remarquable, un véritable ouvrage de grand reporter. Qui apporte aussi une substance de poids à l’œuvre à venir des historiens, et de tous ceux qui, au Liban, auront le courage d’aller au devant du travail de mémoire et d’affronter le passé, même le plus détestable, pour mieux construire l’avenir.
Plusieurs années de recherche et surtout l’accès à des quantités étonnantes de documents, et plus particulièrement des procès-verbaux de réunions consignés comme le sont les minutes scrupuleuses des transcriptions de greffiers, ont permis un travail stupéfiant. Le terme n’est nullement exagéré. Il s’agit bien, grâce aux archives dont a pu disposer Alain Ménargues, des pièces « minutées » de la gestation d’une opération politico-militaire complexe dont le Liban et l’ensemble de la région continuent de payer un prix très lourd. On objectera, à raison, que les archives des autres protagonistes font défaut, mais Alain Ménargues ne prétend nullement faire œuvre d’historien, et moins encore d’analyste d’une histoire comparée de la guerre du Liban. Son travail est celui d’un grand reporter, celui qui relate et cherche à informer.
Et il y a dans ce livre des informations de première envergure, ne serait-ce que celle qui confirme, noms et détails précis à l’appui, la participation opérationnelle directe des unités israéliennes au massacres de Sabra et Chatila – les tueurs israéliens furent en effet les premiers des trois équipes successives de criminels qui se succédèrent dans les camps. Ou celles qui démontrent et confirment – dans la restitution du vocabulaire trivial de reîtres brutaux – que ces massacres avaient été prévus et planifiés de longue date sous la direction de Rafaël Eytan, qui était à l’époque le chef d’état-major israélien.
Il arrive qu’un auteur soit fasciné par son objet. Cela peut se déceler au détour d’une phrase, à des guillemets oubliées ici ou là... Mais il ne serait pas honnête de lire le livre à cette aune. La qualité de ce travail vient aussi du fait que son auteur s’efforce au contraire de s’effacer en permanence devant la masse de documents et d’informations dont il dispose, tout en cherchant à recouper et à confirmer le matériau en sa possession. Et c’est bien comme un matériau de travail qu’il faut considérer cet ouvrage.
Sous cet angle, les documents publiés en annexe sont un outil rare. Il s’agit là d’un ensemble de clés qui sont les « codes d’accès » des épisodes successifs qui culmineront avec l’invasion du Liban. Les lire avant de s’immerger dans le livre permet de comprendre in vivo les détails de la stratégie des protagonistes offensifs (au sens de qui détient « l’initiative ») et leurs manœuvres respectives. « L’étude de la prise du pouvoir », le plan visant à phagocyter l’appareil légal de l’Etat, et notamment la présidence de la République (annexe 2), l’ambiguïté et la duplicité des « Directives américaines » (annexe 5), et surtout le « Plan M militaire » et le « Plan M politique » (annexes 9 et 10) instruisent « les 722 jours tragiques qui vont de la conquête du pouvoir par Bachir Gemayel (i.e. dans les zones contrôlées par ses milices), à l’invasion israélienne et aux massacres de Sabra et Chatila […] Après avoir, dans le sang, éliminé ses rivaux […] il prend la tête de la milice chrétienne et s’impose, par la crainte, aux partis conservateurs chrétiens. Grâce à l’aide politique d’Israël, à l’action du Mossad » et de l’armée israélienne, « qui forment ses hommes, il consolide sa puissance militaire […] passe une alliance politique avec Ariel Sharon et Rafaël Eytan  [alors chef d’état-major de l’armée israélienne, aujourd’hui député d’extrême droite] pour chasser les Palestiniens du Liban (1) ».
Il faudra aussi revenir sur « l’esprit » et la « doctrine » des promoteurs du coup d’Etat, et sur leur grossière immaturité politique. Pour eux, ne sont « chrétiens » que ceux qui adhèrent à leurs thèses (2). Quant aux autres composantes de la société libanaise, elles ne sont au mieux que des entités  déshumanisées dont seules comptent l’instrumentation et la manipulation. Il n’est pas fortuit d’ailleurs que les projets phalangistes aient faits leur jonction avec le projet israélien de « remodelage » du Moyen-Orient élaboré par le conseiller de Menahem Begin, Oded Yinon, sous le titre de « Une stratégie pour Israël dans les années quatre-vingt ». La similitude du vocabulaire israélien et « phalangiste » (au travers du contenu des annexes) est frappante. Imprégné de l’école « culturaliste », et de ses thèses essentialistes, sa terminologie est aujourd’hui intensivement en usage dans le discours américain sur l’Irak et l’inénarrable projet dit de « Grand-Moyen-Orient » (cf. R. El-Kareh, REP n° 91).
C’est donc dans le maelström des deux années qui précèdent l’invasion du Liban que se prépare l’opération militaire. La densité des informations est telle qu’une analyse globale des révélations de ce livre rendront nécessaire un autre type de lecture et de synthèse. Il faudra y revenir avec la publication promise de la suite, puisque de ces « secrets de la guerre du Liban » – secrets parmi d’autres, bien sûr –un ouvrage complémentaire est appelé à paraître.
Chacun des 23 chapitres du livre appelle un commentaire. Passons sur la répugnance et le mépris qu’inspire la vulgarité nauséeuse de soudards complices et la déshumanisation de l’adversaire – Begin lui-même ne parlait-il pas des Palestiniens comme « d’animaux à deux pattes » ?  Alors, comment s’étonner que l’un des commandants   phalangistes ayant le souci de réaliser le « souhait » de son chef victime de l’attentat qui lui coûta la vie après avoir été désigné comme président de la République grâce aux pressions exercées par l’armée israélienne et les milices (dont le livre de Ménargues raconte les plus infimes détails) exprime son inquiétude auprès de Rafaël Eytan en ces termes : Il « a toujours dit qu’il voulait raser les camps de Sabra et Chatila et les transformer en jardin zoologique. Est-ce que nous pourrions utiliser vos bulldozers pour réaliser son souhait » ?
Mais comment ne pas être révulsé par un  Sharon dont l’obsession est de tuer Arafat et qui répète sans cesse : « Tout renseignement sur les dirigeants terroristes est important. Il faut qu’ils soient tués pendant que nous sommes là » (c’est moi qui souligne) ; par ce Sharon qui prétend s’inquièter du sort des chevaux de l’hippodrome de Beyrouth alors que la population de la ville, encerclée, privée délibérément d’eau, de vivres et d’électricité sur ordre israélien se terre sous les bombardements ; et qui s’en inquiète en termes choisis : « […] Si les terroristes n’ont pas des nourriture, ce n’est pas grave, mais il faut que les chevaux puissent manger… »
Comment ne pas frémir lorsque ce même Sharon, manipulateur cynique de l’antisémitisme explique complaisamment à Pierre Gemayel (le fondateur du parti phalangiste), « émerveillé » par  « la puissance des juifs » dans « le monde », le « bon usage » de la manipulation politique !
Comment ne pas sursauter lorsque ce même Sharon, qui veut empêcher à tout prix l’arrivée à Beyrouth d’une « force multinationale », donne ses directives à Bachir Gemayel en ces termes : « Sarkis (le président libanais) doit déclarer publiquement qu’il y est opposé ». Et qui ajoute : « Il y a autre chose : la position du Liban aux Nations unies. Toutes les critiques ou les déclarations de votre représentant à New York rendent notre position très délicate. Est-ce que Sarkis peut demander à Ghassan Tuéni de se taire ? » Et comment ne pas bondir en apprenant, une vingtaine de lignes plus bas, que le « nécessaire a été fait » puisqu’un « message lui a été transmis » par un ministre libanais en exercice, membre du fameux « Comité d’études stratégiques » (cf. le chapitre 1 intitulé « Seize hommes pour un coup d’Etat ») dont les seize membres (hauts fonctionnaires, magistrats, officiers de l’armée, etc., lesquels, ailleurs, dans n’importe quel autre pays auraient été convaincus de félonie) avaient été chargés « d’étudier dans le plus grand secret toutes les possibilités permettant d’arriver au pouvoir ». Transmis par ce « ministre », le message était le suivant : « A la prochaine déclaration nuisible à mes intérêts, ta maison de Beit-Méry saute et tu ne pourras plus jamais remettre les pieds au Liban à moins que tu ne veuilles mourir. »
Ce sont ces seize mêmes hommes qui vont s’atteler aux préparatifs des événements qui, « du coup d’Etat de Bachir Gemayel aux massacres de Sabra et Chatila », vont secouer l’histoire du Liban et laisser des séquelles profondes dont le pays n’est pas encore guéri aujourd’hui, loin s’en faut. Sans rire et avec un cynisme qui est aussi l’un des fils conducteurs du livre, ce coup d’Etat rampant et minutieusement préparé sera appelé « voie démocratique ». Le livre de Ménargues est de ce point de vue d’une telle densité que la recension  des révélations de toutes sortes n’est pas possible ici.
Nous voudrions toutefois en retenir pour l’instant l’un des éléments essentiels : l’objectif israélien énoncé avec une vulgarité obscène par Menahem Begin lui-même. Les buts de guerre israéliens étaient connus. Mais jamais auparavant ils n’avaient fait l’objet d’un témoignage exprimé avec autant de cynisme et de vulgarité. S’en prenant au numéro deux du Mossad, Menahem Navot, qui, deux années durant avait assuré le contrôle des progrès de la mainmise israélienne sur l’appareil dirigeant des milices et la mainmise rampante de ce dernier sur certaines des plus hautes institutions de l’Etat, mais qui n’avait pas réussi à imposer un « traité de paix » et la satellisation immédiate du Liban au moment opportun pour les dirigeants israéliens, le Premier ministre israélien de l’époque eut ces mots : « [Vous avez] échoué dans la livraison de la marchandise phalangiste ».
Cette phrase éclaire singulièrement le projet israélien : disloquer le Liban, le détacher de son environnement historique et le placer dans l’orbite israélienne. Comme le montre l’ouvrage d’Alain Ménargues, les dirigeants des milices phalangistes et leur « comité stratégique » étaient allés très loin dans cette voie. Mais leur propre minutage de l’opération ne correspondait pas aux impératifs immédiats des dirigeants israéliens alors soumis à la double pression de leur opinion interne et de l’opinion internationale et qui voulaient absolument « que sonnent les cloches des églises » pour « célébrer la libération du Liban par Israël ».
Cet aspect du livre est important. Il permet d’instruire la suite des événements. Nous y reviendrons dans un texte ultérieur. L’on peut dire déjà, toutefois, que la situation que connaît le Liban depuis 1990 et jusqu’à ce jour peut être analysée au travers de la tentative de satellisation du pays par Israël. Nombre de situations et d’événements politiques survenus plus tard, notamment la nature des liens complexes et contraignants tissés, depuis, entre Beyrouth et Damas, s’inscrivent dans cette perspective et y trouvent souvent non une justification, mais une explication. Comme si le mouvement de l’histoire du Liban depuis l’invasion israélienne était tributaire d’une sorte d’effet boomerang, aggravé par une pitoyable dégénérescence politicienne.
Cette invasion est de ce point de vue un « événement-matrice ».
Un autre élément doit être aussi mis en évidence, pour ses implications actuelles et ses conséquences : l’invasion israélienne du Liban n’aurait pas été possible sans la jonction/fusion/confusion, à l’époque, de la politique américaine « proche-orientale » sous la direction d’Alexander Haig, alors titulaire du Département d’Etat, et de la politique israélienne sous la houlette de Sharon, homme fort du trio qu’il constituait avec les deux autres représentants de l’extrême droite israélienne, Itzhak Shamir et Menahem Begin, héritiers de Jabotinski. Aujourd’hui, les extrêmes droites sont au pouvoir tant à Washington qu’en Israël. La jonction/fusion/confusion connaît de nouvelles formes, et l’armée américaine est désormais installée en Irak. Ces conditions créent un environnement propice à de nouvelles dislocations au Moyen-Orient. Nous y reviendrons aussi.
Constatons cependant une différence de taille. En 1982, le monde était divisé en deux blocs. Il ne l’est plus aujourd’hui ; et l’Etat fusionnel des Etats-Unis et d’Israël est devenu un élément central de la situation moyen-orientale. Si les théories des néoconservateurs et des chrétiens sionistes – dont de très nombreux représentants sont installés aux commandes à Washington – sont connues, cet Etat fusionnel est maintenant théorisé au-delà même de ces cercles. Bien plus intelligent et dangereux que les neocons, Zbigniew Brzezinski vient confirmer dans son dernier livre le tropisme israélien des Etats-Unis comme un postulat structurel de la politique étrangère américaine. Si des divergences, notamment de méthode et d’intelligence, subsistent entre lui et les néoconservateurs, rien ne les oppose sur le fond. Le nouveau livre de Brzezinski a pour sous-titre « L’Amérique et le reste du monde ». Curieusement c’est aussi le sous-titre de son précédent ouvrage Le Grand Echiquier, où il théorisait déjà l’Impérium. C’est justement cette « centralité américaine » du monde qui est aujourd’hui l’un des moteurs du désordre mondial. La centralité de « l’appareil militaire d’Etat israélien » au sein des nouveaux découpages américains de la planète et de leurs dispositifs stratégiques (le « Grand Moyen-Orient » après « l’Eurasie »...) est plus qu’inquiétante. La lecture du livre de Brzezinski donne à voir ce que pourra être d’un point de vue structurel la politique étrangère américaine dans les années à venir, au-delà des folklores électoraux états-uniens, et quel que soit le vainqueur des élections américaines. Si la fusion conjoncturelle des politiques israéliennes et américaines a permis, en 1982, l’expédition meurtrière et désastreuse du Liban, qu’en sera-t-il maintenant que cette fusion est structurelle ?
Il n’est pas étonnant que Le Vrai Choix de Brzezinski ait été salué autant par Samuel Huntington que par Paul Wolfovitz qui y ont vu respectivement la réflexion « d’un géostratège visionnaire et résolu, dans la tradition de Bismarck » et celle de « l’un des spécialistes les plus avisés des affaires internationales, un maître dans l’art de la stratégie ». Si les deux sinistres architectes intellectuels et opérationnels des calamités américaines le disent… (Rudolf El-Kareh - Août 2004)
- NOTES :
1. Il est grand temps de mettre un terme à l’attitude complaisante et complice qui consiste à désigner l’armée israélienne par son acronyme hébreu « Tsahal » ( armée dite de « défense » de l’Etat d’Israël –quelle ironie..) qui a pour objet de marquer du signe de « l’exception », une armée dite « exceptionnelle » d’un Etat dit « d’exception ». S’il y a exception c'est-à-dire anomalie, c’est bien dans l’impunité et la dérogation au droit commun dont bénéficie cette armée et son Etat depuis leur création. L’Etat d’Israël dans ses ambiguités congénitales illustre aussi par ailleurs la notion d’état d’exception comme « frange ambiguë et incertaine à l'intersection du juridique et du politique ».
2. Il est temps également de circonvenir l’usage culturaliste malsain du terme « chrétien » et notamment « chrétiens d’Orient » (Cf.  chronique dans ce même numéro).
                                   
Réseau

                                           
1. L'influence d'Arafat se prolongera longtemps par George Giacaman (13 novembre 2004)
[traduit de l'anglais par Ana Cleja]
(George Giacaman est professeur à l'Université de Birzeit et directeur de l'Institut Palestinien pour l'Etude de la Démocratie - Muwatin.)
La plupart des nations ont des héros qui occupent une place centrale dans leur histoire nationale.
Les héros sont fabriqués et refabriqués particulièrement après leur mort. De son vivant, Arafat était déjà en route pour devenir une icône palestinienne. Ce processus se prolongera après sa mort.
Néanmoins, en fin de compte, tout ce qu'il avait représenté sera contesté. Différents groupes et partis, y compris ceux qui se sont opposés à lui politiquement à un moment ou à un autre, ainsi que différentes factions de son propre parti, le Fatah, revendiqueront son héritage. Arafat, après sa mort continuera à jouer un rôle politique.
Car malgré sa longue carrière, sa mort dépeint un parcours inachevé : il est mort à Paris ; des cérémonies officielles se sont tenues au Caire et non en Palestine et il a été enterré « temporairement » à Ramallah. Tout accord de paix final entre les Palestiniens et les Israéliens devra accorder un ultime lieu de repos à Arafat dans Jérusalem.
Il est évident que les Palestiniens vont entrer dans une nouvelle phase de leur vie politique. Deux grandes questions domineront à court et à long terme : le sort du processus politique avec Israël et la nature du système politique palestinien dans l'ère post-Arafat.
Les évaluations initiales faites peu de temps après la mort d'Arafat sur les possibilités maintenant ouvertes de progrès dans les négociations avec Israël ne sont qu'une vue à court terme mais n'ont pas de signification stratégique. Car même si l'on suppose qu'une autre entente intérimaire se fasse entre la nouvelle direction palestinienne et le gouvernement israélien, les racines du conflit demeurent et encore plus à cause du Mur de Séparation qui va devenir le centre de protestations et de résistance persistantes.
La nouvelle direction palestinienne peut avoir une certaine latitude politique dans l'immédiat futur pour continuer les démarches entreprises avec l'intercession de l'Egypte, surtout si les Etats-Unis et l'Europe s'impliquent plus fortement. Mais à la fin, des restrictions politiques graduelles vont être imposées à la nouvelle direction suite à l'influence politique croissante de différents rivaux du pouvoir qui assumeront un rôle plus important après la mort d'Arafat.
De son vivant, on ne pouvait pas le contester sur le partage du pouvoir avec d'autres groupes. La nouvelle direction palestinienne sera dans une position beaucoup plus faible face à de telles demandes et risque de devoir accéder en fin de compte à leurs demandes, du moins en partie.
Mais la contrainte et le défi principal à long terme pour toute nouvelle direction palestinienne c'est la question de savoir si la possibilité d'avoir un partenaire israélien dans tout futur gouvernement israélien, est réelle. Il n'y a pas de raison de penser qu'une telle direction pourra « vendre » aux Palestiniens ce qu'un gouvernement israélien est susceptible d'offrir. La scène politique interne israélienne restera fermée sur la question de savoir à quel endroit tracer la ligne territoriale pour mettre fin au projet sioniste dans la Palestine historique à moins qu'il n'y ait une pression extérieure persistante qui influencerait l'opinion publique israélienne vers une direction de gauche. Cela ne parait pas probable sous une administration Bush.
Les braises du conflit continueront donc à couver malgré toute entente provisoire.
La nature du système politique et administratif de l'Autorité Palestinienne après Arafat est le deuxième principal défi où l'on s'attend à des changements. Comme la plupart des Palestiniens en conviennent, personne ne sera capable de remplacer Arafat. Il a en plus créé sous l'Autorité Palestinienne un mode de gouvernement dé-institutionnalisé où le système informel prédominait sur le système formel. Son système de patronage et de clientélisme a fait qu'il était le ciment qui liait le système. Son départ risque de résulter en la fragmentation de son propre parti, le Fatah, et aussi des différents centres de pouvoir au sein de l' Autorité Palestinienne.
La nouvelle direction est très consciente de cela, mais il reste à voir si elle réussira à tout maintenir ensemble dans les semaines à venir. Centraliser les différents services de sécurité sous un seul commandement ne suffira pas en lui-même. C'est une demande israélienne mais ce n'est pas le seul élément de réforme nécessaire du point de vue palestinien.
Sans règles de droit et une réforme du système judiciaire, il existe un danger que les Palestiniens soient gouvernés par des organisations de sécurité. En termes de priorité, la règle de droit vient en premier.
Au-delà de la période de transition, la question de la légitimité du gouvernement va surgir. La demande d'élections a déjà été soulevée cette dernière année et avec plus de persistance qu'à aucun autre moment.
Si des élections pour un nouveau conseil représentatif ne sont pas tenues bientôt, la légitimité du gouvernement sera sapée et des fissures importantes s'ouvriront au sein de la société. La nouvelle direction sera trop faible pour arrêter une marée montante. Cela sera aussi une décision politique qu'Israël et les Etats-Unis devront prendre : faciliter ou non les élections.
Finalement, les questions relevant de réformes et de démocratisation dans le contexte palestinien ne seront pas séparées des questions relevant des droits nationaux.
Aucune direction palestinienne ne pourra gouverner démocratiquement si elle perçue par les Palestiniens comme faisant des concessions excessives par rapport à de tels droits. Cela sera aussi perçu comme un héritage d'Arafat qui est mort assiégé dans son quartier général à Ramallah. Son lieu d'inhumation restera un rappel permanent, puissant, visible et concret.
                              
2. Alain Ménargues : "Je suis un homme libre et j’entends le rester" entretien réalisé par Silvia Cattori (Paris - Novembre 2004)
La vie d’Alain Ménargues - vice directeur de Radio France Internationale - a basculé d’un jour à l’autre, en octobre 2004. En effet, à peine son livre « Le mur de Sharon » était-il sorti, qu’il s’est brutalement trouvé pris dans une de ces campagnes idéologiques, où le mensonge se mêle à l’irrationnel. Accusé d’ « antisémitisme », Alain Ménargues a été demis de ses fonctions. Le soupçon d’antisémitisme - avec toutes les manipulations qui peuvent s’ensuivre - pèse lourdement sur la tête des personnages publics qui critiquent Israël. Il peut détruire des carrières, briser des vies. Alain Ménargues en est la preuve vivante la plus récente.
- N’avez-vous pas brisé sciemment un tabou en affirmant qu’Israël est un Etat raciste ?
- Les textes sont là. Je n’ai rien inventé. L’Etat juif d’Israël est considéré comme juridiquement raciste par les Nations Unies.
- Vous l’avez chèrement payé. Etes-vous atteint ?
- Je suis résolu à me battre contre tous ceux qui accusent injustement des gens honnêtes. Vous savez je m’occupe de longue date de l’information sur le Moyen Orient. Je sais très bien, pour l’avoir observé de près, comment Israël exerce son contrôle sur l’information. Depuis les années 1970, il existe un service de renseignements militaire. Il y a un département qui s’occupe exclusivement de la presse. Tout journaliste qui va en Israël est muni d’une carte de presse délivrée par un service de presse qui dépend de l’armée. C’est donc bien l’armée israélienne qui est chargée, entre autres, de façonner l’image d’Israël dans le monde. Toutes les ambassades israéliennes ont un service de communication, des diplomates qui sont chargés de veiller à ce que la bonne image d’Israël soit sauvegardée. Dans l’affaire qui me concerne, les ambassades d’Israël à Paris et à Bruxelles sont intervenues. Elles ont fait pression sur des journalistes par le biais de ce que l’on appelle les agents d’influence ; pour faire dire que je suis antisémite, donc pour me décrédibiliser et dissuader les journalistes de donner un écho à mes propos. 
- Cela vous a-t-il été rapporté de bonne source ?
- Oui je peux en apporter la preuve. Il y a des journalistes qui peuvent le confirmer.
- Comment un Etat peut-il intervenir aussi ouvertement ?
- C’est ce qui s’appelle, en communication, de la manipulation. Dans mon cas cela s’est fait sur un axe bien précis. Je représente un cas d’école. Avec mon dernier livre (1) je touche à un point sensible. D’autant que l’image d’Israël se détériore de plus en plus. Il y a un rapport du Ministère des Affaires étrangères, daté d’août dernier, qui analyse l’image d’Israël. Ce rapport révèle qu’Israël a bel et bien perdu la bataille médiatique mondiale. Qu’Israël risque d’être classé, sous peu, au même rang que l’Afrique du Sud de l’apartheid. Mon livre tombe à pic.
- Pourquoi ce déchaînement contre vous alors que tant de choses ont déjà été écrites dans des médias spécialisés ou sur les sites Internet ?
- Je n’ai pas la réputation de quelqu’un qui transige sur l’exigence d’informer correctement. En ce qui concerne la politique israélienne je suis assez rigoureux dans ce que j’écris. Je parle du droit de l’enfant, de la femme et des abus qu’ils subissent en ce qui concerne Israël comme pour d’autres pays. Israël n’est pas un pays à part. J’en appelle donc simplement à l’application des résolutions de l’ONU, qu’Israël ignore. Par conséquent, m’éliminer, me chasser du poste de responsabilité qui était le mien, un poste médiatique, c’est pour mes détracteurs faire d’une pierre deux coups. Je prépare un document à ce sujet.
- Donc vous ne baissez pas les bras ?
- Je vais me battre. Je ne vais pas me laisser faire.
- Vous battre pour vous faire réintégrer à RFI ?
- Non, retourner à RFI c’est impossible. Je veux me battre pour que l’on me rende justice.
- Vous avez un projet concret ?
- Oui nous sommes en train de mettre sur pied une fondation regroupant 100 journalistes au minimum, qui auront pour tâche de vérifier que ceux qui, sont accusés d’antisémitisme le sont pour de bonnes raisons.
- Des journalistes qui sont à l’intérieur des rédactions en France ?
- Oui, des journalistes qui ont une renommée professionnelle en France aussi bien que dans d’autres pays. Le but est que, chaque fois qu’une personne est soupçonnée d’antisémitisme et décriée comme telle par les médias, son cas soit soumis à examen par notre fondation. S’il s’avère que cette personne est accusée à tort, nous allons intervenir pour exiger que l’on rétablisse la vérité des faits. Une manière de dire que nous n’acceptons plus la manipulation.
- Pensez-vous intervenir uniquement quand on accuse une personne d’antisémitisme ou dans tous les cas de racisme ?
- Je pars de l’idée qu’il y a, en France, un racisme anti-arabe et un racisme anti-juif latents. Le nier serait malhonnête. A partir de là, il peut y avoir des dérives de l’une ou l’autre partie. Toutefois, dans la majorité des cas ces accusations sont infondées. On utilise le terme d’antisémitisme, comme dans mon cas, pour briser des volontés, des carrières ou pour écarter les « gêneurs ». Donc le comité que nous mettons sur pied aura pour tâche de dénoncer les manipulations. Dès qu’une affaire éclate elle sera immédiatement prise en compte par notre « comité des cent ».
- Quand serez-vous opérationnels ?
- Bientôt. J’espère d’ici décembre 2004.
- Pensez-vous vraiment que les médias vont donner un écho conséquent à votre action ?
- Oui. Je le crois. Je crois en l’honnêteté des gens. Cela fait 30 ans que j’exerce ce métier. Personne parmi mes collègues n’aurait jamais pu penser, avant que ces attaques contre moi ne se déchaînent, que je puisse un jour être traité de raciste ou d’antisémite. Ces qualificatifs n’ont rien à voir avec ma carrière et mon souci d’informer. J’ai des amis qui, comme moi, ont travaillé sur le terrain comme correspondants de guerre et sont toujours sur le terrain. Tous ces professionnels qui me connaissent, savent que je dis vrai. Ils ne peuvent que me soutenir.
- Vous ne vous attendiez pas à de telles attaques ?
- Dans mon livre « Le mur de Sharon », page 11, je pressentais ce qui allait m’arriver. Mais pas dans ces proportions. Curieusement, mon livre n’a pas été attaqué. C’est ce que j’ai déclaré dans une conférence qui a été mis en cause.
- Le fait que vous ayez touché à des questions religieuses vous a-t-il également desservi ?
- Je travaille en effet sur l’influence des religions dans le monde. En Irak on peut parler des différentes tendances religieuses. Bush fait entrer le religieux dans toutes ses déclarations. Mais dès que vous dites qu’Israël est ce qu’il est, un Etat théocratique, il y a une levée de boucliers. J’ai parlé en effet du « Lévitique », de l’impur et du pur, qui sépare et qui a un lien avec le mur. Pour moi c’est un élément constitutif. Il a suffit que j’évoque cela sur une radio pour que les choses dégénèrent en un vrai pugilat. Si, au départ, les théoriciens de l’Etat sioniste étaient laïcs, et les religieux avaient condamné le concept même de sionisme, le religieux a pris désormais un poids extrêmement important. Surtout depuis 1987. Toutes les lois passent par le religieux. Il s’agit au surplus d’une religion qui se considère comme supérieure aux autres. Moi je me sens libre de parler de toutes les religions. Les gens de confession juive parlent eux mêmes de « peuple élu ». Pourquoi n’aurais-je pas, moi, le droit d’évoquer cette notion de « peuple élu » ?
- En persistant à vous exprimer de la sorte ne risquez-vous pas d’aggraver votre cas ?
- Ce que vous me suggérez est de me taire, de ne pas me battre. Il y a des gens qui manipulent l’information en France. Le quotidien « Libération » m’a assassiné. Et je devrais me taire ? J’ai commencé ma vie professionnelle au Vietnam. J’ai traversé bien des difficultés. J’ai l’habitude de relativiser. Mon affaire n’est rien par rapport à ce qui se passe ailleurs et notamment en Palestine. Je ne suis pas un homme de pouvoir. Dans une interview à un quotidien Belge « Le soir », j’ai dit que ma liberté d’expression ne valait pas quelques galons sur l’épaule. Je suis un homme libre et j’entends le rester. Ni les honneurs, ni l’argent, ni la fonction, ne m’empêcheront de dire ce que je veux. Quand j’ai signé mon contrat avec RFI, il y avait une clause de réserve que j’ai fait supprimer. Que je sois tenu à être discret sur les affaires internes c’est normal, mais, pour le reste, on ne peut pas exiger d’un journaliste qu’il se taise.
- Vous a-t-on blessé en vous interdisant de travailler ?
- Blessé n’est pas le mot. Je suis fortement irrité de voir qu’en France, il y a une liberté fondamentale qui est en train de disparaître. Et cela est un fait qui ne peut que m’amener à réagir, à lutter. Dans mon pays, qui est la France, je n’arrive pas à concevoir qu’il y ait un terrorisme intellectuel qui contraigne les gens à se taire sous peine d’être complètement broyés. Je suis outré de constater cela. Donc blessé à titre personnel, non. Je savais que cette pression existait. Mais depuis que cela m’est arrivé à moi, j’en mesure toute l’importance.
- Vous référez-vous à ces campagnes destinées à blanchir Israël et à noircir les Arabes musulmans qui déferlent, surtout depuis le 11 septembre ?
- Oui. Je crois que cela procède de la manipulation pure au sens de la communication. Israël a pu évoluer, depuis plus d’un demi siècle, sur une image de victime. Or cette image de victime a commencé à fortement s’effriter. Surtout depuis 1982, après les massacres de Sabra et Chatila. Depuis ce moment là, les responsables de la propagande israélienne ont été obligés de financer des campagnes pour ne pas perdre ce statut de victime. Pour y arriver, ils ont utilisé toutes les techniques de communication possibles et imaginables. Exemple : alors qu’en France et aux Etats-Unis en tête, on interdit aux chaînes télévisées de montrer les cadavres, les cercueils et les enterrements de soldats en cas de conflit, les TV israéliennes, quand il y a un attentat dans leur pays, font l’inverse. Chaque fois qu’il y a un attentat en Israël, leur service d’information diffuse en boucle des images de corps déchiquetés, pour choquer et mobiliser l’opinion. C’est la technique de la manipulation par l’image. Les Palestiniens font la même chose. Je ne fais pas de distingo. Mais, dans le cas d’Israël, ces images de bus explosés, abondamment diffusées, sont distribuées gratuitement à toutes les chaînes du monde. Donc, alors que chez nous on montre les cadavres de manière très floue, justement pour amoindrir le choc, en Israël, on vous commente ce choc psychologique.
- Comment procèdent-ils dans les faits ?
- Il y a dans leur mode de communication quelque chose d’extraordinaire. Israël compte, dans chaque ambassade, des chargés de communication qui interviennent systématiquement, à l’aide des agents d’influence. Cela s’est avéré dans mon cas. L’ambassade israélienne intervient auprès des journalistes pour signaler qu’un tel est antisémite, qu’il faut le faire taire. Ici, en France, l’avocat Goldnadel, (2) est un de ces agents d’influence qui agissent  pour le compte d’Israël. Cet avocat m’a reproché d’avoir parlé du « Lévitique » sur Radio Courtoisie. Or le « Lévitique » est le quatrième livre de la Torah où il est question de la séparation du pur et de l’impur. Tora qui fait partie de la Bible. Mais qu’est-ce qui m’empêcherait de parler de la Torah ?
- Mais aller à radio Courtoisie, marquée politiquement,  n’était-ce pas prêter encore plus le flanc à la critique ?
- Il s’agit d’une radio catholique située à l’extrême droite. Or, quand M. Goldnadel m’a accusé, il a omis de dire qu’il s’est lui même exprimé quatre fois sur radio Courtoisie. Il ne s’est pas gêné de faire des associations du genre « Ménargues parle du « Lévitique » sur une radio d’extrême droite, donc il est d’extrême droite ». Tout cela, qui procède de l’amalgame, a pour but précis d’entretenir la confusion. Les choses se sont produites de la même façon en Belgique, quand je suis allé faire la promotion de mon livre. L’ambassade d’Israël a téléphoné à un journaliste pour lui dire de ne pas m’interviewer car j’étais « antisémite ». Or, de quoi m’accuse-t-on ? Quand je parle du sionisme je me réfère au sionisme en tant que théorie politique coloniale. Une politique qui veut créer un Etat juif pour les Juifs dans une zone déjà habitée. Dire cela n’est pas une contre vérité. C’est malheureusement la vérité. Le sionisme est né à Bâle dans un contexte d’expansion coloniale. Le monde a changé de vision par rapport au colonialisme. Quand Sharon dit que « la guerre d’indépendance de 1948 n’est pas terminée et que chaque mètre de gagné est un gain pour Israël» c’est une attitude coloniale. Mais quand des gens dénoncent ce genre d’affirmation ils sont vilipendés. Pour moi, Israël est un pays comme un autre. Je ne vois pas pourquoi on lui réserverait un traitement spécial. Il faut dire ce qui s’y passe. Je le répète. Sur les ondes de cette radio associative, qui a une connotation de droite très marquée, s’expriment toutes sortes de gens. Monsieur Philippe de Saint Robert, qui m’a interrogé pour radio Courtoisie, est un gaulliste de gauche.
- Donc ceux qui se sont déchaînés contre vous, après votre passage à radio Courtoisie, ont participé à une manipulation ?
- Absolument. Manipulation surtout dirigée par un homme comme M.Goldnadel, qui avait été lui-même interviewé maintes fois sur cette radio. Tout le monde peut voir aujourd’hui comment on fait des amalgames pour détruire un homme. M.Goldnadel a fait un amalgame en mettant dans la même dépêche mon nom, le Lévitique, Gollnish, qui est le numéro deux du Front national, la Shoa. Tout cela avec l’intention claire de me diffamer et de semer la confusion. Chez les citoyens de confession juive il y a deux mondes. Ceux qui se sentent d’abord français de religion juive. Et ceux qui se sentent d’abord juifs, israéliens et ensuite français. Ce sont deux mondes totalement différents. Il faut déterminer lequel a un esprit nationaliste exacerbé et lequel considère sa religion comme une simple religion. Il y a toute une ambiguïté du message et du langage là autour.
- Pourquoi n’y a-t-il pas plus de journalistes qui disent les choses telles qu’elles sont ?
- Parce que, pour certains, il faut assurer les fins de mois. Il y a beaucoup de journalistes qui partagent la même compréhension des choses que moi. Mais ils ne sont pas libres. Les patrons de presse ont peur de perdre des abonnés, les recettes de la publicité.
- Dans votre mise à pied, l’attitude de la Société des journalistes n’a-t-elle pas pesé en votre défaveur ?
- Radio France internationale c’est 400 journalistes à Paris, et 300 correspondants dispersés dans le monde. Cette société de journalistes comprend 15 personnes, dont seulement 3 sont actives. Voici ce qui s’est passé. J’avais lancé une réforme de fond qui mettait les plus méritants en avant. Cela avait dérangé les habitudes. Il y avait déjà un malaise.
- Donc, certains en ont profité pour prendre leur revanche ?
- Dès que j’ai été accusé d’antisémitisme le mécontentement latent s’est exprimé.
- Pourquoi si peu de journalistes sortent-ils du lot ?
- Cela tient à ce qui, dans les médias, correspond au « politiquement correct », et qui est, à dire vrai, l’expression d’une intolérance totale. La France est tombée dans l’intolérance intellectuelle. Ce qui est extraordinaire est que, quand on regarde la TV, les gens qui incarnent le « politiquement correct » sont des gens incultes. Ma grand-mère disait « La culture c’est comme la confiture. Plus on l’étale moins il y en a ». Il est loin le temps où on avait des débats, où les gens s’affrontaient avec des arguments ! Aujourd’hui on ne s’affronte pas. Il n’y a plus de débat de qualité. C’est une pluie continue d’anathèmes ce à quoi l’on assiste sur toutes les chaînes télévisées et dans les médias en général. Le « politiquement correct » ne réfléchit pas, ne lit pas, n’a pas de références. Regardez ce qui est arrivé à Dieudonné qui est un artiste. A-t-il été trop ou pas assez provocateur ? Mais la provocation ne fait-elle pas partie de l’échange d’arguments ? Est-ce qu’il ne faut pas provoquer pour faire réagir ? Le rôle des médias n’est pas celui de condamner. Quand Tariq Ramadan développe une idée, pourquoi l’accabler ? Si l’on n’est pas d’accord avec lui on engage un débat. Mais pas un lynchage. Et si on l’écoutait ? Ce serait plus constructif que de le noircir et de le rejeter.
- Vous évoquez des figures sur  lesquelles les accusations d’antisémitisme pleuvent en continu. N’est-ce pas ce qui vous attend ?
- Dès que l’on critique Israël on est accusé d’antisémitisme. A force d’accuser tout le monde on finit par banaliser le terme d’antisémitisme. Ces excès finiront par se retourner contre l’Etat d’Israël et, malheureusement, contre les citoyens de confession juive qui acceptent tous ces abus. Suite à ce que j’ai subi, j’ai reçu des milliers de mails qui me disaient leur sympathie et aussi leur exaspération. L’intolérance des uns risque de faire le lit d’une flambée de haine sur d’autres. Tout cela doit nous faire réfléchir.
- Cette intolérance est-elle entretenue et l’antisémitisme exagéré d’après vous ?
- Je ne crois pas à la spontanéité des réactions. Il y a, à l’évidence, une manipulation. Regardez ce qui s’est passé en France ces derniers mois. Il y a eu des actes attribués à l’antisémitisme qui se sont avérés être des actes organisés par des personnes de confession juive. Il y a un fond d’antisémitisme qui s’inscrit dans la tradition chrétienne. Un fond qui est minime. Or, il est certain qu’à force de mobiliser à tort et à travers toute la société sur le thème de l’antisémitisme on ne peut qu’exaspérer les gens. Nous avons vu ces derniers mois des ministres se déplacer et s’émouvoir au moins quatre fois sur des actes provoqués, contre eux-mêmes, par des citoyens de confession juive qui se disaient victimes. Il y a eu le cas d’un rabbin qui s’est poignardé, d’une synagogue incendiée parce qu’un juif ivre y a mis le feu. Et tout le monde s’est agité sans vérifier la véracité des faits.
- Comment en finir avec ces manipulations ?
- Par la raison et la tolérance. Tout un chacun devrait mieux vérifier, mieux faire la part du vrai et du faux et ne condamner que si il y a lieu de le faire. Mais pas comme cela se fait actuellement où toute la société est mobilisée a priori, autour de l’antisémitisme. On est sur une pente très dangereuse. Les gens accusent trop vite et les journalistes ne font pas leur travail de vérification et d’explication. Cela comporte des dangers.
- Donc vous attribuez la responsabilité, d’une part à ceux qui agitent le spectre de l’antisémitisme, et d’autre part à l’ignorance ?
- Oui. Et à l’a-culture des journalistes et des faiseurs d’opinion. Je crois qu’il y a volonté de manipulation. Quand Bernard Henri Levy se permet de ferrailler avec des mots pour démontrer qu’être antisioniste cela veut dire être antisémite, c’est un non sens. C’est faux. Est-ce que les anti-gaullistes étaient anti-français ? Les anti-communistes étaient anti-slaves ? Cela agite et confond inutilement.
- Le rapport Ruffin qui enfonce davantage le clou de l’antisémitisme vous a-t-il surpris ?
- Le rapport Ruffin est un scandale. On ne pourra plus avoir le droit de critiquer un seul pays, donc on ne pourra plus penser. Une chose devrait nous interpeller ici. Le seul pays qui a comme géniteur légal le Conseil de sécurité des Nations Unies c’est Israël. Les Nations Unies ont voté quantité de résolutions qui n’ont jamais été appliquées. Pourquoi ? Est-ce que cela est tolérable dans un monde qui a besoin de justice et d’équilibre? Il y a là un grand problème.
- Plus je vous écoute plus je vous sens déterminé à réagir. Donc on n’est pas parvenu à vous briser ?
- Ola là-là. Non. J’estime que ce qui m’est arrivé est un accident de parcours. On ne m’a pas brisé. On ne va pas me faire taire. Je vais continuer de m’exprimer pour dire, avec les moyens que j’ai, ce que je vois tout simplement. Si je fais des fautes je suis prêt à accepter toutes les condamnations. Mais mes propos n’ont jamais été démentis. On m’a condamné parce que j’ai parlé.
- Le vide ne s’est-il pas fait autour de vous ?
- Non, non. Tout au contraire. Il y a énormément de gens qui m’ont rejoint pour me demander de continuer.
- Avez-vous du ressentiment à l’égard de ceux qui vous ont attaqué ?
- Non aucun. Les médias c’est collectif. J’en voudrais éventuellement aux rédacteurs en chef qui laissent diffuser des textes sans en vérifier les termes. Pas aux journalistes. Eux, ils font leur métier comme ils peuvent. S’ils sont manipulés, à eux de savoir quelles sont les limites. Les vrais responsables ce sont les rédacteurs en chef.
- Ce qui vous est arrivé ne vous a-t-il pas rendu pessimiste ?
- Pas du tout. Il va y avoir inévitablement une évolution des choses. Certes, tout est mis en œuvre par Israël pour empêcher les gens de savoir ce qui se passe. C’est ce que font les ambassades israéliennes et leurs agents de communication ou d’influence : empêcher la base de savoir et de réagir auprès de leurs dirigeants. On ne peut pas mentir tout le temps. Israël a perdu la bataille médiatique. Israël ne peut plus se faire passer pour la victime. Israël est l’agresseur. Les gens ne vont pas tarder à comprendre qui sont les meurtriers. Malgré tous les  moyens engagés pour étouffer la vérité, les récits des témoins finiront par sortir. Je suis convaincu que les hommes politiques, en Europe, finiront par être poussés par leur base. Ils seront obligés de prendre des décisions le jour où les gens se mettront réellement à bouger. En démocratie, tant que les gens ne bougent pas le pouvoir ne bouge pas.
- Comment est-il est possible d’exercer un tel pouvoir sur les rédactions et sur une aussi longue durée ?
- En faisant ce qu’ils ont fait jusqu’ici : des campagnes médiatiques basées sur le mensonge. Ils y mettent les moyens et ils ont l’argent pour le faire.
- Avez-vous un exemple ?
- Il y a une personne qui rédige une dépêche qui accuse un tel d’ « antisémitisme ». Cette dépêche est reprise par des journalistes qui ne vérifient pas d’où cette information vient. C’est aussi simple que cela. Il y a bien évidemment des sujets qui reçoivent un écho particulier.
- Mais ces dépêches, fruit d’une manipulation, d’où partent-elles ?
- Il y a une organisation non gouvernementale qui s’appelle « Avocat sans frontières ». Créée par M.Goldnadel cette ONG est une sorte de leurre, car il existe déjà en France une autre ONG appelée « Avocats sans frontières de France ». Quand M.Goldnadel envoie une dépêche au nom d’« Avocats sans frontières » le journaliste ne va pas vérifier qui il y a derrière cette ONG. Donc l’appellation donnée par M.Goldnadel prête à  confusion. M.Goldnadel a attaqué tout le monde d’antisémitisme. Daniel Mermet, Pascal Boniface, et tant d’autres. Tous les médias ont abondamment parlé des accusations qu’il avait proférées, mais quand M.Goldnadel a perdu les procès qu’il a engagés contre eux, les médias n’en ont pas fait état. Voilà comment les choses se passent.
- Voyez-vous une évolution possible dans la manière d’informer ?
- Si tout le monde disait ce qu’il sait, le vrai, nous n’en serions pas là. Si tous les journalistes faisaient vraiment leur travail honnêtement, nous pourrions arrêter le flot de mensonges qui déferle sur tout ce qui touche au monde arabe. Ce qui est rassurant c’est que les lecteurs et auditeurs sont plus intelligents et cultivés que ceux qui les informent. Je découvre cela avec bonheur dans des rencontres et des mails que je reçois.
- NOTES :
(1) Le mur de Sharon. Presse de la Renaissance, Paris, 2004.
(2) L’association « Avocats sans frontières » que M. Goldnadel dirige en France, s’en prend à ceux qui le critiquent.
                               
3. Le retrait de Gaza, par Sharon : aucun risque que cela se produise ! par Tanya Reinhart (6 novembre 2004)
[traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier]
(Texte d’une allocution prononcée au Concert pour la Palestine le samedi 6 novembre 2004 à Paris au Parc des expositions de la Porte de Versailles.)
Nous sommes rassemblés ici en des temps difficile, des temps où il semble que la cause palestinienne ait été presque éliminée de l’agenda international. Le monde occidental chante les laudes de la nouvelle « vision de paix » que le plan de désengagement de Sharon serait censé représenter. Le jour où ce projet a été adopté par la Knesset (parlement israélien), la semaine passée, a été salué par le journal Le Monde comme une « journée historique ». Reste-t-il quelqu’un pour prêter la moindre attention à l’entrefilet de deux lignes indiquant que l’armée israélienne a tué, le même jour, seize Palestiniens, à Khan-Younis ?
Il est bien connu – même en Occident – que le plan de Sharon ne vise aucunement à mettre un terme à l’occupation. Pour ce qui concerne la bande de Gaza, le plan de désengagement tel que publié par les journaux israéliens le vendredi 16 avril spécifie qu’ « Israël supervisera et conservera les frontières extérieures des territoires, et conservera un contrôle exclusif de l’espace aérien de Gaza. Il continuera à effectuer des patrouilles militaires dans l’espace maritime de la bande de Gaza. » Autrement dit : les Palestiniens seront emprisonnés de tous côtés, ils n’auront plus aucune connexion avec le reste du monde, sinon via Israël. De plus, Israël se réserve le droit de procéder à des incursions militaires à l’intérieur de la bande de Gaza. En échange de cette « concession », Israël serait autorisé à terminer l’édification du mur et à maintenir le statu quo en Cisjordanie. L’innovation, dans l’accord Bush-Sharon, qui a entériné ce projet, tient au fait qu’il ne s’agit pas d’une simple proposition, dans l’attente de l’approbation du peuple palestinien. Désormais, on ne pose même plus la question aux Palestiniens. C’est Israël et les Etats-Unis qui décident des faits accomplis sur le terrain. Israël procède au bornage des terres qu’il veut s’accaparer, après quoi il construit son mur, suivant le tracé désiré.
Pour les opposants à l’occupation israélienne, il est dès lors très clair que le désengagement de Sharon n’est qu’un plan visant à pérenniser l’occupation, avec un peu plus de légitimité internationale. Toutefois, on relève une présupposition, omniprésente dans toutes les discussions autour de ce projet, à savoir que dans le processus, Sharon a l’intention de démanteler les colonies de la bande de Gaza, et de restituer les terres sur lesquelles elles sont construites aux Palestiniens. Je dois dire que si j’avais cru une seule minute cela crédible, j’aurais été en faveur de ce projet. Les colonies de Gaza, avec leurs réserves étendues de terres, leurs zones de sécurité, leurs routes « Israeli-only » et tout l’appareil militaire qui les protège, occupent près du tiers de la superficie de ce territoire, qui est une des zones les plus densément peuplées au monde. Si ces territoires avaient été restitués à leurs propriétaires, cela aurait représenté une avancée. Nous ne devons jamais oublier que la lutte des Palestiniens n’a pas pour seul objectif leur libération, mais aussi le recouvrement de leurs terres dans les territoires occupés – des terres qu’Israël confisque depuis 1967. Tant que les Palestiniens réussiront à s’accrocher à leurs terres, même dans les pires conditions d’occupation, ils finiront par conquérir aussi leur liberté. Sans terre, ce n’est pas seulement leur libération qui est compromise, c’est leur survie.
Mais qu’est-ce qui serait de nature à nous amener à croire que Sharon a véritablement l’intention de démanteler des colonies, à une date connue de lui seul ? Ce n’est en tout cas pas le contenu de la résolution adoptée par la Knesset le 26 octobre – ce jour qui a été présenté par les médias israéliens et la quasi-totalité des médias occidentaux comme une journée « historique », en raison de cette résolution « fondatrice ». En réalité, le parlement israélien a voté l’approbation du « plan de désengagement révisé », qui avait été précédemment approuvé au cours d’une autre « réunion historique » du cabinet israélien, le 6 juin dernier. Il convient donc d’examiner ce qui a été effectivement entériné par cette réunion du gouvernement israélien.
Le titre pompeux du Ha’aretz du 7 juin déclarait : « Le désengagement est mis sur les rails ». Mais voici ce qui était imprimé en plus petits caractères, dans le corps de l’article :
« A la fin d’une réunion historique du cabinet, hier, le gouvernement a adopté le projet amendé d’Ariel Sharon sur le désengagement, par 14 voix contre 7, mais la décision n’autorise pas le démantèlement de colonies, et le Premier ministre devra référer au cabinet lorsqu’il voudra entamer effectivement le processus d’évacuation… La décision d’évacuation de colonies sera soumise au gouvernement au terme d’une période préparatoire qui se terminerait vraisemblablement le 1er mars 2005 ». [Aluf Benn, Gideon Alon et Nathan Guttmann, Ha’aretz, 07.06.2004]
Ailleurs, dans le même journal, on peut lire qu’ « il n’y a pas eu d’approbation d’évacuations spécifiques… Une deuxième discussion au niveau du gouvernement sera tenue, à cet effet, « qui prendra en compte les circonstances de l’heure » [Aluf Benn, Ha’aretz, 07.06.2004]. La seule chose que le gouvernement, cette fois-ci suivi par la Knesset, ait approuvé, est donc simplement la tenue d’un débat sur l’idée de démanteler des colonies à Gaza, un jour, l’an prochain. Il a été également décidé que, d’ici là, la construction et le développement de colonies peuvent se poursuivre, à Gaza : « Le projet entériné garantit qu’il soit « pourvu aux nécessité de la vie quotidienne » dans des colonies vouées à l’évacuation. Les interdictions de permis de construire et de location de terres ont été elles aussi exclues de la proposition du Premier ministre (ibidem). Et, de fait, sur le terrain, des parcelles de terrains sont encore louées (pour des prix dérisoires) à des Israéliens désireux de s’installer à Gaza, et des permis de construire sont accordés par un comité spécial désigné par le gouvernement, au cours de la même séance « mémorable » du 6 juin [1].
Pourtant, aucun de ces faits ne semble avoir été enregistré par la conscience du grand public. La teneur effective de la décision prise par le cabinet n’a été rapportée qu’une seule fois – le jour même – puis elle a disparu des articles qui ne cessent de recycler les sempiternelles histoires au sujet de son importance héroïque. C’est précisément la même chose qui vient de se produire. Le fait que la Knesset n’a procédé à un vote qu’à la seule fin d’approuver « le plan amendé de désengagement », lequel ne comporte aucune décision de démanteler des colonies a été rapporté par les médias israéliens :
Les membres de la Knesset, en votant ce soir sur le projet de désengagement, ont reçu copie de la « loi de désengagement amendée » adoptée par le Cabinet le 6 juin dernier, ainsi que des addenda contenant les principes du projet et de sa mise en pratique… D’après le compromis négocié à l’époque… la décision du cabinet « ne comporte aucune allusion à l’évacuation de colonies ». Afin d’éliminer les derniers doutes à cet égard, la décision du cabinet énonce également qu’ « après la conclusion du travail préparatoire, le cabinet se réunira à nouveau afin de débattre séparément de la question de savoir s’il convient ou non d’évacuer des colonies, lesquelles, à quel rythme, en fonction des circonstances de l’heure ». [Yuval Yoas, Ha’aretz, 26.10.2004.]
Mais, encore une fois, cette information n’a paru qu’une ou deux fois, noyée sous les gros titres, qui allaient jusqu’à comparer Sharon à Churchill… C’est ainsi que se bâtissent les mythes.
Un autre test du sérieux des inventions d’évacuer est représenté par la question des compensations à verser aux colons évacués. Depuis la décision du cabinet gouvernemental, en juin dernier, beaucoup de colons de Gaza ont commencé à s’enquérir, directement ou via des avocats sollicités à cette fin, de la manière et du moment où ils seraient susceptibles de percevoir des dédommagements. Derrière les protestations tonitruantes des dirigeants des colons, beaucoup d’entre eux sont en réalité soulagés de pouvoir enfin quitter leur colonie, et ils n’attendent plus que les compensations. Quiconque aurait sérieusement l’intention de les évacuer commencerait par les dédommager, en commençant par ceux qui sont prêts à partir immédiatement, en ne laissant que la petite minorité idéologique de ceux qui devront être évacués par la force. De fait, en cinq mois, depuis la décision du cabinet, en juin dernier, tant les colons que l’opinion israélienne croient que c’est ce qui est susceptible d’arriver à tout instant, désormais. Là encore, il s’agit d’une croyance totalement infondée. Des comités spécialisés travaillent, entourés de force publicité, au règlement du moindre détail du projet de compensation. Beaucoup pensent que celui-ci a été finalement approuvé par la Knesset, le 4 novembre. Ce n’est que dans les comptes rendus en petits caractères de ce qui s’est passé en réalité qu’on peut apprendre que la loi de dédommagement n’a franchi que ses premières auditions préliminaires. En principe, la seconde et la troisième lecture pourraient avoir lieu d’ici quelques semaines, mais il a été clairement dit, par avance, que la seconde lecture n’aurait pas lieu avant que le gouvernement n’ait décidé d’une évacuation effective, soit en mars 2005, voire plus tard [Yossi Verter, Ha’aretz, 08.10.2004]. Dans l’attente, personne ne percevra la moindre compensation. Comme l’a résumé Aluf Benn, « La Knesset votera la première lecture de Texte d’application de la Loi portant projet de désengagement, autorisant le gouvernement à évacuer des colonies et à verser des dédommagements aux colons évacués. C’est alors qu’il y aura débat dans les commissions parlementaires, puis une seconde et une troisième lectures… la loi pouvant être bloquée à chacun de ces stades » [Ha’aretz, 27.10.2004].
En dehors d’Israël, les détails de ce qui a été effectivement décidé n’ont même pas encore été diffusés par les médias, et la seule chose qui soit répétée ad nauseam par les médias occidentaux, c’est la propagande produite par le système politique israélien : des gros titres, d’après lesquels on pourrait croire que le démantèlement de certaines colonies serait pour demain. Ainsi, le débat politique autour du plan de Sharon ne se concentre que sur ce qui est suffisamment positif pour être présentable. Le risque qu’il ne s’agisse, en l’occurrence, qu’une énième tromperie israélienne n’est pas même évoqué. Et si vous essayez de le faire, vous êtes immédiatement perçu comme quelqu’un tout juste débarqué de la planète Mars. J’en ai personnellement fait l’expérience, au cours de plusieurs interviews sur des médias européens.
Tromperie et mensonges sont les pierres angulaires de la politique israélienne, portées à un nouveau de perfection depuis Oslo. Alors que le monde entier a cru que Rabin avait promis de mettre finalement fin à l’occupation et de démanteler les colonies, le nombre de colons israéliens a en réalité doublé au cours de son mandat. Au moment même où Barak déclarait son intention de démanteler les colonies sur les hauteurs du Golan, en 1999, il faisait voter des crédits pour financer leur extension. Alors que Sharon avait promis de démanteler, au moins, les avant-postes illégaux de colonisation en Cisjordanie, leur nombre n’a cessé de s’accroître. Qu’importe : rien de tout ceci n’est présent dans les mémoires. Chaque nouveau mensonge est accueilli par les vivats de bienvenue du camp israélien (dit) de la paix, et par les gouvernements européens. Depuis Oslo, chaque gouvernement israélien sait pertinemment qu’il lui suffit, pour obtenir un relâchement de la pression diplomatique qui pèse sur lui, de produire un énième « plan de paix ».
Le rituel se renouvelle, à chaque nouveau « plan » de cette nature. Le facteur crucial, pour convaincre le monde que, cette fois-ci, « c’est pour de vrai », ce sont les protestations de l’extrême droite. Bien entendu, quand le gouvernement se pointe avec un nouveau schéma de tromperie, la droite et les colons le croient bien volontiers, eux aussi. La tromperie de Rabin lui a coûté la vie. Les mêmes menaces pèsent aujourd’hui sur Sharon. Et voilà qui suffit à convaincre le camp de la paix israélien que Sharon serait déterminé à démanteler des colonies… Même des intellectuels sérieux, opposés à l’occupation, pondent des articles mettant en garde contre le danger d’une « guerre civile » avec les colons (en oubliant simplement que pour que cette éventualité fort peu probable devienne du domaine du possible, il faudrait sans doute que quelqu’un fasse mine de les évacuer !). La conséquence est presque immédiate : dans la perspective de la guerre civile qui s’annonce à nos portes, Sharon est notre chef ! Nous devons tous nous unir derrière lui, contre les forces maléfiques tapies dans l’ombre en Israël…
Il faut bien reconnaître que cette propagande israélienne massive fonctionne. Dans l’ensemble du monde occidental, Sharon est aujourd’hui dépeint comme un messager de paix, parce qu’il a déclaré qu’il est prêt à évacuer certains des territoires occupés. Soudain, Sharon est perçu comme incarnant le centre politique sensé d’Israël, s’efforçant de résister à la pression de la droite. La perception du jour est celle qu’Israël est, enfin, dirigé par un homme de paix, dont la détermination à faire des concessions douloureuses est éminemment respectable. Et tant que telle sera la perspective, Sharon pourra faire absolument tout ce qu’il voudra. L’armée israélienne terrorise la bande de Gaza, des dizaines de Palestiniens se font tuer, dont des enfants sur le chemin de leur école, des maisons sont démolies et des parcelles agricoles sont détruites. Au moment de l’opération « Bouclier de Protection », en Cisjordanie et dans le camp de réfugiés de Jénine, voici deux ans de cela, les protestations se sont élevées dans le monde entier. La dernière opération en date, intitulée « Jours de Pénitence », dans le camp de Jabalya, situé dans la bande de Gaza, n’a pratiquement pas été couverte par les médias. Soutenu par les Etats-Unis, Sharon met en œuvre, avec une efficacité effrayante, sa vision de longue date, consistant à évincer le plus grand nombre possible de Palestiniens de leurs terres. Dans l’esprit d’Orwell, on nous a même expliqué qu’un des objectifs de « Jours de Pénitence », c’est d’ « étendre les zones de sécurité » qui entourent les colonies de Gaza (c’est-à-dire : agrandir leurs terres, et en expulser des Palestiniens supplémentaires), afin de garantir que lorsqu’on les évacuerait, ce ne serait pas « sous le feu ». [Aluf Benn, Ha’aretz, 04.10.2004]. Mais l’Europe regarde ailleurs, rassurée par la nouvelle vision de paix de Sharon.
Nous vivons des jours difficiles, où Orwell semble pâlir, en comparaison avec le pouvoir de la propagande, aujourd’hui, tandis qu’il semble que les gouvernements européens sont inébranlables dans leur soutien à Israël, quelle que soit la gravité des crimes qu’il commet ; et les Palestiniens meurent à petit feu, leurs souffrances ne faisant même plus les entrefilets des journaux. Mais en des temps tels ceux-ci, où les gouvernements ne veulent pas imposer le droit international, les peuples du monde entier peuvent encore prendre les affaires en mains. Bien qu’elle soit largement occultée, une lutte commune des Palestiniens, des Israéliens et d’internationaux du Mouvement International de Solidarité [ISM] ne cesse de monter en puissance : ces militants se tiennent quotidiennement debout face à l’armée et aux colons, dans les territoires palestiniens, protestant de manière non-violente et pacifique, recueillant des informations sur les circonstances du crime, protégeant autant de parcelles agricoles qu’ils le peuvent, et ralentissant le travail de destruction titanesque de Sharon. Pour la première fois, dans toute l’histoire de cette occupation, nous apercevons les prémisses d’une lutte conjointe israélo-palestinienne. A côté d’Israël, de l’armée israélienne et des colons israéliens, c’est un nouveau pays qui voit le jour : Israël / Palestine.
Le paysage saisissant de beauté de la Cisjordanie est saucissonné par les nouvelles routes tracées par les colons à leur usage exclusif. Entre ces routes toutes neuves, subsistent les tronçons des vieilles routes défoncées des vaincus. C’est là, généralement dans les creux, que l’autre Israël, Israël – Palestine est en marche. Depuis près de deux ans, de jeunes Israéliens arrivent à bord des bus des colonies, puis ils poursuivent leur chemin à pied et en taxi palestinien, franchissant les checkpoints. Ils marchent d’un village à l’autre, en groupes, ou seuls. Certains y dorment. D’autres parcouront demain le même trajet, pour rejoindre la manifestation. Partout où ils se rendent, ils sont accueillis par des bénédictions et des visages amènes et rayonnants de joie. « Tafaddalû ! » « Je vous en prie, entrez ! », leur disent les enfants sur le palier de leur maison : on dirait que ceux-là n’ont jamais entendu parler d’enfants jetant des pierres ! Tout au long de la « ligne de jonction », en Cisjordanie, sur le tracé du mur, les Palestiniens ont ouvert leur cœurs et leurs maisons aux Israéliens et aux militants venus du monde entier soutenir leur résistance non-violente au mur et à l’occupation qui leur volent leurs terres. Ces jours-ci, des centaines d’Israéliens se rendent quasiment chaque jour en Cisjordanie, afin d’aller protéger la récolte des olives des Palestiniens contre les menées de colons, lesquels, couverts par l’armée israélienne, font tout pour l’empêcher.
Ce qui amène de jeunes Israéliens à se tenir aux côtés des Palestiniens, face à l’armée, c’est leur conviction qu’il existe une ligne de justice élémentaire qui ne saurait être franchie, qu’il y a une justice qui est supérieure aux lois militaires des zones militaires fermées : il y a le droit international, qui interdit l’épuration ethnique, et puis il y a la loi de la conscience. Mais ce qui les fait revenir, jour après jour, c’est la nouvelle alliance qui a été conclue entre les peuples de cette terre, un pacte de fraternité et d’amitié entre Israéliens et Palestiniens qui aiment la vie, qui aiment cette terre, qui aiment la brise du soir. Ils savent qu’il est possible de vivre autrement, sur cette terre.
Leur lutte de tous les jours est notre espoir. Elle est devenue possible grâce à l’aide de personnes, partout dans le monde, qui vont en Palestine rejoindre ce nouveau mode de résistance. Ils sont confrontés au harcèlement de l’armée. Beaucoup d’entre eux sont arrêtés et expulsés, mais ils continuent à se rendre en Palestine. Tant qu’ils seront de plus en plus nombreux à le faire, même pour une courte période, tant qu’ils seront encouragés et soutenus par beaucoup d’autres militants, dans tous les pays, qui n’ont pas pu encore faire le déplacement, la lutte continuera, offrant l’espoir là où les gouvernements sont incapables de le faire.
[1] : Petit exemple : « Hier, des photographes de presse ont été invités à prendre des photos de la première réunion du comité devant examiner la construction de colonies à Gaza, dirigée par le Directeur général du Cabinet du Premier ministre, Ilan Cohen. Le comité est censé étudier le problème des constructions et de nouveaux projets de développements dans des colonies vouées au démantèlement. Cohen fait savoir que Sharon lui a recommandé « de ne faire aucun compromis au détriment des nécessités de notre sécurité ». Le secrétaire du Conseil régional de Gaza, Avner Shimoni, a obtenu le feu vert pour l’édification de 26 buildings pare-balles dans le bloc de colonies de Gush Katif. Ces nouveaux bâtiments, destinés à abriter des logements et des écoles, doivent être édifiés dans les colonies de Kfar Darom, Netzarim et Neveh Dekalim. Jusqu’ici, ce sont près de 350 projets de développement qui ont été soumis à l’examen du comité » [Aluf Benn et Nir Hason, Ha’aretz, 27.07.2004].
                       
Revue de presse

                             
1. Le précédent Meschaal ou la genèse d'une rumeur par Gilles Paris
in Le Monde du jeudi 18 novembre 2004

Jérusalem de notre correspondant - La thèse de l'empoisonnement de Yasser Arafat a fait son chemin dans l'opinion publique arabe au cours des dernières semaines, alimentée par des interrogations de hauts responsables palestiniens comme Nasser Al-Qidoua, le représentant des Palestiniens aux Nations unies et, par ailleurs, neveu du chef de l'Autorité palestinienne, ou par les "soupçons" de son médecin personnel, le Jordanien Achraf Al-Kourdi, qui a réclamé publiquement une enquête. Un sondage effectué, ces derniers jours, au cours d'une émission de débats par la chaîne d'information Al-Arabiya a montré que l'écrasante majorité de ses auditeurs (plus de 80 %) croyait à un empoisonnement.
Le jour même de la mort de Yasser Arafat, le 11 novembre, le chef du bureau politique en exil du Mouvement de la résistance islamique (Hamas), Khaled Meschaal, avait accusé publiquement les autorités israéliennes d'avoir empoisonné le chef de l'Autorité palestinienne.
M. Meschaal avait rappelé, à l'appui de ses affirmations, qu'il avait été lui-même victime d'une tentative d'empoisonnement perpétrée à Amman, en Jordanie, en septembre 1997, par deux agents du Mossad israélien. La tentative d'assassinat avait tourné court. Les deux hommes avaient été arrêtés et Israël avait dû expédier d'urgence l'antidote au poison administré au responsable du Hamas. Le roi Hussein de Jordanie, très remonté contre le premier ministre israélien de l'époque, Benyamin Nétanyahou, avait obtenu en échange de la libération des deux agents israéliens interpellés celle du chef spirituel du mouvement islamiste, le cheikh Ahmed Yassine, condamné à la prison à vie en Israël. Enfin, le chef du Mossad, Dany Yatom, avait été contraint à la démission.
MENACES D'ÉLIMINATION DU LEADER PALESTINIEN
Au cours des derniers mois, des responsables israéliens ont évoqué publiquement l'élimination physique de Yasser Arafat. Le gouvernement israélien avait décidé de s'en "débarrasser le moment venu" en septembre 2003. Autant d'éléments qui, en dépit de dénégations réitérées, ne pourront qu'installer la rumeur de l'empoisonnement dans les esprits. Il est vrai que cette rumeur parachève commodément la geste du fondateur de l'OLP (Organisation de libération de la Palestine). Pour les convaincus, les faits, s'ils sont un jour connus, auront sans doute bien du mal à rivaliser avec le mythe. La déléguée générale de la Palestine en France, Leïla Shahid, qui jugeait elle-même "tout à fait possible" un empoisonnement, estimait d'ailleurs dimanche 14 novembre que "cela restera quelque chose qui accompagnera la légende du président Arafat".
                   
2. En chacun de nous, quelque chose d'Arafat par Mahmoud Darwich
in Le Monde du mercredi 17 novembre 2004

(Mahmoud Darwich est un poète palestinien.)
Yasser Arafat nous a surpris en ne nous surprenant pas. Comme si la concomitance de la maladie de l'homme et de la maladie du discours imposait l'épilogue et empêchait le héros tragique de marquer de ses traits propres le destin. Pas de miracle cette fois, pas de coup de théâtre depuis que la tragédie, changée en long feuilleton télévisé, est devenue quotidienne, familière et banale.
Yasser Arafat nous avait graduellement familiarisés avec les adieux. Il nous avait habitués à une mort non convenue et non annoncée, sous un bombardement aérien ou dans l'écrasement d'un avion au désert. Mais le sort l'ayant à maintes reprises miraculé, il précédait la mort vers la vie, et nous ressuscitions avec lui dans la migration vers une destinée scintillant de la beauté de l'impossible et d'une poésie pastorale qui nous aidait dans la traversée de l'interminable chemin.
D'un exil à l'autre, notre question s'éloignait de la terre de la question et... s'en approchait avec l'éloquence d'un sang qui dessinait les bannières, et nous disions qu'il fertilisait l'idée, ravivait la mémoire et abolissait les frontières entre le réel et le légendaire.
Nous avions besoin de la légende, nous en avions même déjà écrit certains chapitres, mais la légende avait besoin de réalité. Le légendaire franchira-t-il la barre du réel ? La question est remise à plus tard.
Yasser Arafat est l'homme qui, associant pragmatisme et conviction, a réussi à apprivoiser la contradiction dans les exils ; le dirigeant qui, par les grâces d'un dynamisme hors du commun, la fusion totale de ses vies privée et publique et son acharnement au travail, est devenu un symbole.
Ingénieur de formation, il n'a pas balisé les routes. Il les a creusées entre les champs de mines. Il faudra du temps à l'Histoire pour trier les archives de cet homme- phénomène. Mais elle peut d'ores et déjà lui décerner la grande médaille de l'art de la survie, d'ores et déjà s'arrêter sur cette aventure qui, allumant le feu dans la glace, releva du prodige.
Yasser Arafat a dirigé une révolution contraire à tous les calculs. Parce qu'elle est peut-être venue avant son heure ou après, ou parce que les rapports de force dans notre région interdisent à quiconque de faire craquer ne serait-ce qu'une allumette à proximité des champs de pétrole et de la sécurité d'Israël !
Il n'a remporté de batailles militaires ni en exil ni dans la patrie. Mais il a été victorieux dans le combat pour la défense de l'existence nationale. Replaçant la question de Palestine sur les cartes régionale et internationale, il a imposé l'identité nationale du réfugié palestinien, jusque-là confiné dans l'absence. La réalité de la Palestine désormais inscrite dans la conscience universelle, Yasser Arafat a réussi à convaincre le monde que la guerre commençait en Palestine... et la paix également.
Plié avec un soin à la fois fidèle aux coutumes et symbolique, son keffieh devint le signe moral et politique de la patrie. Mais, ayant concentré toutes les questions en sa personne, il nous devint dangereusement indispensable... tel le père de famille qui ne veut pas voir ses enfants grandir et compter sur eux-mêmes. C'est ainsi qu'il nous inculqua, plus d'une fois, la peur d'être un jour orphelins, la peur que notre grande idée ne s'estompe s'il venait à disparaître. Et il se joua tant de fois de la mort que l'inconscient collectif palestinien s'emplit de la croyance qu'Arafat ne pouvait mourir, et sa légende effleura alors les frontières du métaphysique.
Mais des surprises se préparaient ailleurs. L'homme symbole venu des textes grecs avait besoin d'alléger les pesanteurs de son propre mythe car le pays réclamait désormais gestion et institutions, la fin de l'occupation, mais par des moyens nouveaux. Placé sous le regard de tous, Yasser Arafat se retrouva exposé aux reproches, aux rumeurs, à la contestation. Mais les héros, tel est leur sort, toujours acculés à des batailles inégales face à l'ennemi, doivent aussi préserver leur image dans l'imaginaire populaire.
Or lui, maîtrisant l'art de négociateur de Saladin et habité par la tolérance d'Omar, n'est pas venu monté sur son cheval blanc ou à pied devant son dromadaire. Il est venu vers sa réalité nouvelle porté sur les accords d'Oslo, dont les fondements sécuritaires grands ouverts sur d'obscures intentions faisaient peu de place à l'espoir. Mais il est quand même revenu avec à l'esprit une pensée optimiste : après tout, le prophète Moïse lui-même n'est pas revenu dans la Terre promise !
C'est un premier pas vers l'Etat, disait-il. Et il savait que la Palestine demeurait encore là-bas, dans les questions non résolues telles celles de Jérusalem ou du droit au retour, que le chemin vers leur solution passait non par les accords d'Oslo mais par les principes de la légalité internationale. Et il savait que ces principes n'avaient plus vraiment cours dans le monde unipolaire, celui-là même qui venait d'introniser Israël en puissance sacrée dispensant à la Maison Blanche ses enseignements célestes. Et il savait que le protocole présidentiel, les cartes d'identité et les passeports n'étaient pour les responsables israéliens qu'un bon moyen de divertir les affamés d'indépendance par quelques repas frugaux et rapides. Et il savait et savait qu'il n'avait fait que quitter la prison de l'exil pour une prison meublée de l'image des choses, non de leur réalité, et qu'il avait besoin d'une autorisation pour aller de sa prison de Ramallah à sa prison de Gaza, sur un tapis rouge, il est vrai, et au son d'une fanfare...
Ainsi débuta la tragédie du président, ainsi se déclara son mal politique et moral. Soumis aux conditions israéliennes impitoyables, ce grand prisonnier qui ne pouvait adhérer à la vision israélienne des choses ne pouvait plus pour autant revenir à l'énoncé originel du conflit. Et le fait que, des deux partenaires, c'était l'Israélien qui, regrettant la conclusion des accords, avait trahi ses engagements ne lui était d'aucun réconfort.
Dès lors, que faire ?
Nul ne peut contester le droit des Palestiniens à résister à l'occupant. La deuxième Intifada est venue exprimer leur volonté nationale et leur désir de redonner vie à l'espoir par une paix véritable qui consacre l'idépendance et la liberté. Mais un grand débat interne demeure quant aux moyens à mettre en œuvre pour satisfaire les aspirations tout en évitant le piège de l'affrontement armé, tant désiré par un Ariel Sharon soucieux d'inscrire sa propre guerre contre les Palestiniens dans la guerre générale contre le terrorisme.
Yasser Arafat ne pouvait plus, dès lors, qu'espérer une rébellion du destin, un miracle rétif aux temps présents. La Mouqata'a, son siège et seul domicile, s'effondrant une pièce après l'autre, il répétera avec un timbre prophétique : "Martyr, martyr, martyr", et les Arabes auront, l'espace de quelques instants, la chair de poule...
Mais la répétition rend toute tragédie banale, et le siège d'Arafat relèvera de l'ordinaire des jours...
Trois ans de vie empoisonnée, trois ans à respirer un air insalubre, trois ans d'invectives américaines - "il n'est plus qualifié pour..." -, trois ans d'acharnement israélien pour tenter de le dépouiller de ses prérogatives, au premier rang desquelles sa force de symbole.
Mais les Palestiniens ont cette capacité à toujours produire du symbolique : le siège du président est le symbole de notre encerclement, sa souffrance, le symbole de notre souffrance, et il est avec nous et en nous et comme nous, et nous l'aimons parce que nous l'aimons et nous l'aimons parce que nous n'aimons pas ses ennemis.
Il ne nous a pas surpris, cette fois. Nous ayant préparés à un adieu non suivi de retrouvailles, l'assiégé est sorti du siège. Parti à la rencontre d'une mort en exil, il a mis les dernières touches à sa légende. Mais il nous a laissé un peu de temps. Pour que notre tristesse apprenne à s'exprimer de façon seyante, pour que chacun de nous atteigne l'âge du sevrage.
En chacun de nous, quelque chose de lui. Il est le père et le fils. Le père d'une phase entière de notre histoire. Le fils dont nous avons formulé les mots et tracé l'image.
Lui parti, nous ne disons pas adieu au passé... mais nous entrons dans une nouvelle histoire, béante sur l'inconnu. Trouverons-nous le présent avant de craindre l'avenir ? [Traduit de l'arabe par Elias Sanbar.]
                               
3. Les masques vont tomber par Inès Eissa
in Al-Ahram Hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercredi 17 novembre 2004

La disparition du chef historique de la révolution palestinienne a mis toutes les parties face à leurs responsabilités. Palestiniens, Israéliens et Américains ne peuvent plus se cacher derrière sa figure emblématique pour justifier le maintien du statu quo.
Arafat disparaît ... Un événement qui suscite autant de peines que d’espoirs, mais ne manque de soulever l’éternelle question de l’avenir d’un processus de paix dans le frigo. Une interrogation nourrie par la réélection d’un George Bush distant vis-à-vis de la question palestinienne. Ne partageait-il pas la même vision qu’Ariel Sharon, qu’« Arafat n’est pas un partenaire pour la paix » ? Une phrase qui visait à expliquer le refus des Israéliens et des Américains de négocier avec le chef palestinien, tenu pour responsable de la deuxième Intifada et des attaques anti-israéliennes. Une thèse injustifiable selon les observateurs, puisque personne plus qu’Abou-Ammar n’était capable de faire autant de concessions ou de disposer d’autant d’audace pour décider à lui seul de l’avenir de tout un peuple. « C’était un prétexte que de dire qu’Arafat était l’unique entrave au processus de paix », relève Moustapha Eloui, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire et membre du Conseil consultatif.
Le président palestinien était le seul leader capable de résoudre cette quadrature du cercle qui est la paix avec Israël. Mais il voulait une paix entière, et non morcelée. Une paix où la Palestine aura Jérusalem comme capitale et où les réfugiés pourront retourner, souligne Moustapha Eloui.
Deux exigences voire deux lignes rouges qu’aucun dirigeant palestinien ne pourrait franchir. « Si l’Autorité palestinienne laisse tomber ses deux revendications, le dossier palestinien pourra revenir sur la scène. Mais j’en doute fort car le peuple palestinien et ses factions rejetteront catégoriquement cette idée », ajoute-t-il.
Les masques doivent bientôt tomber. Israël en est peut être conscient. Ariel Sharon a ainsi déclaré qu’une reprise des négociations est possible avec une nouvelle direction palestinienne. Mais jusqu’où pourrait-il aller ? A-t-il vraiment l’intention de relancer les négociations avec les Palestiniens ? Les réponses négatives semblent être beaucoup plus que l’affirmative. De quoi dévoiler les vraies intentions du premier ministre israélien pour lequel un Arafat affublé du trait du terroriste était un paravent commode.
Ce qui a poussé le député travailliste et chef de l’opposition de gauche en Israël, Shimon Pérès, à estimer que Tel-Aviv ne pourra plus affirmer qu’il « n’a pas de partenaire ». « Nous sommes déjà dans l’après-Arafat. Une direction palestinienne responsable est en train de se mettre en place et l’on ne peut plus dire que nous n’avons pas de partenaire » pour des négociations de paix, a-t-il déclaré en appelant son gouvernement à faire des « gestes de bonne volonté » en direction de cette nouvelle autorité. Cette mort d’Arafat embarrasse beaucoup Israël. Même pour les Israéliens, le départ d’Arafat a laissé un vide qui ne serait peut-être jamais rempli. « Arafat a laissé le peuple d’Israël orphelin, Arafat a été pendant plus de quarante ans l’ennemi redoutable d’Israël », dit le rédacteur en chef du journal israélien Haaretz en ajoutant que les Israéliens vont désormais apprendre à vivre sans ce symbole redoutable qui heurtait l’esprit des Israéliens.
Le prix d’un pouvoir solitaire
Une nouvelle direction a donc des chances d’embarrasser Israël. Mais elle est encore dans le berceau. Arafat tenait toutes les ficelles en main, il était chef du Fatah, chef de l’OLP, chef de la sécurité et cumulait beaucoup d’autres postes et ce n’est pas le seul inconvénient. « L’Autorité palestinienne d’Arafat adoptait un mode de fonctionnement basé sur la corruption et l’exploitation des Palestiniens. Les conditions de vie ont empiré au cours des années. Les nouveaux chefs palestiniens, que ce soit Abou-Mazen ou Abou-Alaa, vont hériter d’une coalition bureaucratique sécuritaire », commente Mohamad Al-Sayed Saïd, directeur adjoint du Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Certes, un nouveau dirigeant palestinien serait moins intransigeant, mais il lui faudrait beaucoup de temps avant qu’il obtienne la légitimité des Palestiniens et la reconnaissance internationale et par la suite faire les concessions douloureuses de la paix. Sa marge de manœuvre avec les factions palestiniennes, notamment le Hamas et le Djihad, va entrer également en jeu.
Pour lui, le successeur d’Arafat adopterait une ligne beaucoup plus dure avec les mouvements de résistance. Il tiendra d’un bras de fer la sécurité pour devenir une figure crédible aux yeux des Américains, qui tiennent toutes les cartes en mains et les distribuent selon leurs propres règles. Toutefois, les nouveaux dirigeants palestiniens doivent éviter d’apparaître comme les instruments de Washington alors qu’ils ne disposent pas de la légitimité populaire dont jouissait Arafat. « Aucun Palestinien, après Arafat, ne pourrait neutraliser les factions palestiniennes, sinon ce sera la guerre civile. Il ne peut que parvenir à une trêve avec eux et impliquer certaines de leurs figures emblématiques dans la direction », précise SaïdQuoi qu’il en soit, si jusqu’à présent tout s’est déroulé conformément à la Constitution palestinienne, une nouvelle ère s’ouvre cependant. Et un succès à venir dépendra non seulement de ce que vont faire les Palestiniens, mais aussi de ce que vont faire les Américains et les Israéliens, comme l’a souligné à Washington Amjad Atallah, l’un des négociateurs palestiniens.
Le poids de Tel-Aviv et de Washington
La preuve que tout n’est pas entre les mains des Palestiniens est qu’au lendemain de la mort d’Abou-Ammar, le maître de la Maison Blanche a souligné que « durant cette période de transition qui s’annonce, nous appelons les gens dans la région et dans le monde à faire ensemble des progrès vers ces objectifs et vers le but ultime de la paix ». Si Bush était le premier président américain à s’exprimer en faveur de deux Etats, israélien et palestinien, il vient d’annoncer son report jusqu’en 2009, date de la fin de son mandat. Ce serait alors à la nouvelle Administration américaine de décider du sort de cet Etat. Or, il était prévu que les Américains soient plus efficaces au Proche-Orient. Mais dans quel sens ? Les analystes craignent que Washington considère les Palestiniens comme en position de faiblesse et commence alors à exploiter à fond les nouveaux dirigeants pour mettre fin à toute lutte, mais aussi pour les obliger à faire des concessions sur les questions les plus épineuses. Selon le spécialiste du CEPS, « dans ce cas-là, les Américains vont brûler les cartes Abou-Mazen et Abou-Alaa et donc mettre fin au processus de paix ».
Mais publiquement, George W. Bush et avec lui Tony Blair se montrent optimistes sur les chances de relancer le processus de paix au Proche-Orient après la mort du dirigeant palestinien Yasser Arafat, mais restent vagues sur les moyens de le faire. Cet engagement donne satisfaction au premier ministre britannique, venu à Washington pour obtenir de son allié une plus grande implication dans les négociations entre Palestiniens et Israéliens, aujourd’hui enlisées. Mais M. Bush, qui vient d’être réélu pour quatre ans, s’est montré très circonspect sur l’utilité d’organiser une conférence internationale pour appuyer la relance des négociations.
« Je suis toujours en faveur de conférences à condition qu’elles produisent un résultat », a-t-il lancé, en laissant l’impression qu’il ne pensait pas que cela puisse être le cas actuellement. MM. Bush et Blair n’ont pas davantage annoncé la nomination d’un envoyé spécial pour le Proche-Orient. C’est à Colin Powell, le secrétaire d’Etat américain, dont le maintien n’est pas assuré dans une nouvelle Administration Bush, que reviendra initialement cette tâche et il devrait prochainement se rendre en Israël et dans les territoires palestiniens. La condition sine qua non de la création d’un Etat palestinien indépendant est la mise en place d’institutions démocratiques par les Palestiniens, ont affirmé MM. et Blair. Ils ont insisté à ce titre sur les élections qui doivent se tenir dans les deux mois pour élire le successeur de Yasser Arafat à la tête de l’Autorité palestinienne. « Je pense que si les Palestiniens agissent rapidement et essayent même d’organiser les élections avant 60 jours, cela sera bénéfique. Plus le délai jusqu’aux élections sera long, plus les dirigeants et les élites politiques vont tenter de s’imposer dans le processus politique et lutter pour la prééminence », souligne Amaney Jamal, professeur à l’Université de Princeton et spécialiste du Proche-Orient. Beaucoup dépendra de ce qui va se passer dans les territoires occupés au cours des prochains jours.
Pour sortir de l’impasse, Israéliens et Palestiniens ont besoin de l’engagement de la communauté internationale. Il s’agit surtout de revenir à la Feuille de route en suspens depuis des années. La question est de savoir s’il existe du côté israélien des dirigeants politiques qui croient sincèrement à la nécessité de ces compromis. « Le mort d’un père crée toujours une profonde douleur. Mais c’est aussi l’occasion pour réapparaître comme un adulte en pleine maturité. Le monde observe maintenant le peuple palestinien orphelin. Le monde espère le voir prendre le contrôle de son destin, dire adieu à ses rêves de jeunesse et montrer le courage de voir le monde tel qu’il est, plutôt que tel qu’il voudrait qu’il soit », dit Shimon Pérès. Au-delà de cette prose apparaissent toutes sortes de difficultés. Renoncer à quels rêves de jeunesse ? Ceux d’un Etat palestinien ? Ceux d’une reconnaissance réciproque qui a marqué la poignée de mains Arafat-Rabin ? Et pourquoi Israël ne renoncerait-il pas à sa folie démesurée ? La fin du règne d’Arafat peut ouvrir la voie à beaucoup de choses. Mais elle a révélé aussi les difficultés qu’on a toujours tenté de camoufler .
                    
4. La légende d’une nation par Samar Al-Gamal
in Al-Ahram Hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercredi 17 novembre 2004

Arafat qui sillonne les pays, franchit l’Atlantique et traverse le Golfe Persique, n’existe plus. Il était depuis environ trois ans confiné à sa Moqataa à Ramallah. Un bâtiment de trois étages dont il occupait le deuxième étage, et encore ... Trois pièces, une chambre à coucher, un bureau et une salle de réunion, Abou-Ammar ne se déplaçait que dans ces pièces de quelque 30 mètres carrés et le couloir les reliant. Sa journée normalement surchargée de rencontres avec monarques et chefs d’Etat était réduite à des réunions de routine avec ses ministres ou quelques responsables et journalistes.
Toujours le même regard, le même sourire et le même uniforme, celui du combattant avec son keffieh traditionnel, qui prend sur sa tête la forme de sa patrie confisquée. L’humiliation qu’il a subie par Israël, l’abandon qu’ont cultivé les Arabes et le rejet que lui ont jeté les Américains comme sort ne l’ont pas changé, ils ont marqué leurs traces sur un visage affaibli par ses 75 ans. Il avait changé. Abou-Ammar semblait avoir beaucoup vieilli. Le « Vieux » ne cessait cependant pas de plaider sa cause, « la paix des braves », même s’il a abandonné la plus grande partie de son rêve de libérer toute la Palestine.
Pragmatique, tel était le leader palestinien : une qualité qu’il a acquise par expérience, tout à fait comme il a appris à adopter la politique du bout du gouffre. Seulement lui était capable de prendre le risque d’entamer les premiers contacts secrets entre l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) et des personnalités israéliennes de toutes tendances. C’est encore sous son impulsion en 1988 que l’OLP reconnaît l’existence d’Israël. Et cinq ans plus tard, c’est toujours lui qui signe l’accord d’Oslo, considéré comme une sorte de trahison d’autant plus que le document ne reconnaît pas le droit des Palestiniens à un Etat souverain et ne prévoit pas le gel de la colonisation.
On le boude, on le qualifie de traître, de dictateur, mais Arafat a toujours su maintenir les liens avec tous ses ennemis. Un sourire avant de le serrer dans les bras et de l’embrasser sur les joues, la tête et pourquoi pas encore les mains : un culte que personne d’autre ne sait cultiver. « Personnalité hors du commun », comme le dit Rachid Hilal, le journaliste de la Voix de la Palestine qui a passé ces 3 dernières années à la Moqataa. « Le bâtiment était trop petit et les gens parlaient parfois à voix haute. Il ne disait rien. Pensez-vous qu’un autre chef d’Etat aurait fait la même chose ? ». Un ange ? Certainement pas. Ni un démon non plus. « C’est la paresse, la lenteur, qui le rendaient complètement furieux, il se transformait en une autre personne, dit Hilal, mais quelques minutes après, il finissait par inviter les personnes qu’il venait d’engueuler à partager avec lui son repas et ses soucis. Personnels ? Pas question. Mais il était un être humain en fin de compte ».
« Ma personne ne compte pas. Je ne suis que le reflet des sentiments de mon peuple. Ma mémoire est leur mémoire », disait-il souvent. Tout porte à le croire, parce qu’il est impossible que pendant une quarantaine d’années, il ait continué à incarner un rôle qui n’est pas le sien, il aurait succombé. Abou-Ammar, né Mohamad Abdel-Raouf au Caire, était plus fort que tout, au moins on le croyait ainsi. Intrigue, déroute, transformation de ses défaites en victoires, et vice-versa, il surgissait là où on ne l’attendait pas du tout. Il était insaisissable. N’a-t-il pas échappé à une dizaine d’attentats et à deux ou trois bombardements ciblés sur des maisons qu’il venait de quitter. En Jordanie, au Liban, en Libye, en Tunisie, il en sortait encore plus tenace. Les Israéliens auront beau essayé de le liquider à plusieurs reprises, de l’écarter ou encore de le menacer d’expulsion, il a su rester incontournable en disant : « Ils me veulent prisonnier, fugitif, tué ... je leur dis martyr, martyr, martyr ».
Des paroles qui rappellent son histoire de combattant et ses débuts en Egypte, puis au Koweït. Le jeune révolutionnaire est toujours là, il est peut-être refoulé au fin fond de son âme. Il savait que le temps n’était plus celui de la guérilla mais du dialogue. Pour lui, il fallait toujours rappeler qu’il avait en main les deux options. Ceci rappelle son discours à l’Onu lorsqu’il y entre pour la première fois et s’adresse à la communauté internationale. « Je suis venu porteur d’un rameau d’olivier et d’un fusil de révolutionnaire, ne laissez pas tomber le rameau de ma main ». Combattant opiniâtre, il était doté d’un solide sens politique, et c’est ainsi qu’il a réussi à imposer la cause de son peuple dans les agendas internationaux. Il grave pour son peuple une place sur la pierre de l’Histoire. Les Palestiniens existent de nouveau sur la carte, Arafat leur donne une identité. Avec lui, la Palestine dispose d’un drapeau, d’un hymne national, d’un indicatif téléphonique, d’ambassades à l’étranger, d’un gouvernement, mais il n’est pas parvenu à réaliser tout son rêve : celui d’un Etat indépendant avec Jérusalem pour capitale. Rêve avorté, même le plus personnel. Arafat, qui a toujours voulu succomber sur le champ de bataille, est mort en terre étrangère et a disparu loin de Jérusalem, où il espérait être enterré. Il aurait certes voulu quitter la scène d’une façon aussi légendaire que s’était déroulée sa vie. On y croyait. On pensait qu’il était éternel, qu’il allait rebondir, comme toujours, alors qu’on le croyait fini. Comme le dit le poète Mahmoud Darwich, « à force d’avoir frôlé la mort et d’y avoir échappé, les Palestiniens ont cru qu’Arafat pourrait ne jamais mourir (...). Chacun de nous porte une part de lui » .
           
5. Sans Raïs, sans Etat par Amira Hass
in Ha'Aretz (quotidien israélien) du mercredi 17 novembre 2004
[traduit de l'hébreu par Michel Ghys]

Le jour de la mort d’Arafat, cinq Palestiniens ont été tués par des tirs de l’armée israélienne. Quatre d’entre eux à Gaza : trois lors d’une incursion, à l’aube, de chars et d’hélicoptères dans un quartier au sud de Gaza, et le quatrième a été tué au motif qu’il circulait, non armé, dans une zone « interdite » aux Palestiniens. A Beit Omar, en Cisjordanie, un adolescent a été tué par des tirs de l’armée israélienne qui dispersait une procession (de lanceurs de pierres et de cocktails Molotov). Dix Palestiniens ont été blessés en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza par des tirs de l’armée, dont quatre enfants et une femme grièvement blessée. L’armée israélienne a fait huit incursions dans des villages et dans des maisons de suspects. Douze personnes ont été arrêtées, dont six âgées de moins de 18 ans. En 18 endroits de Cisjordanie, on s’affairait à la construction de la clôture de séparation. Le couvre-feu était imposé à un village… Tel est le détail du bilan du jour dressé par le département des négociations de l’OLP.
Au cours de la semaine qui a précédé la mort d’Arafat, sept Palestiniens ont été tués, dont un enfant. Quatre d’entre eux au cours d’une opération de « liquidation » à Jénine, sans combat. Un seul a été tué dans un combat avec les forces de l’armée israélienne. Six maisons ont été démolies à Rafah, environ 120 dounams de terres agricoles ont été « rasées » dans le sud de la Bande de Gaza, trois maisons ont été détruites dans des opérations punitives. Tel est le détail donné par le rapport hebdomadaire du « Centre Palestinien pour les Droits de l’Homme ».
L’Institut Palestinien pour la Recherche Appliquée (ARIJ) récapitule chaque mois toutes les activités liées à la construction dans les colonies, aux annexions, aux expropriations. Sur son site Internet, se trouve déjà la liste détaillée pour octobre. Par exemple : à l’ouest de Tsourif, dans la région de Hébron, cent oliviers ont été arrachés pour les besoins de la clôture de sécurité. A Beit Sahour, 14 familles ont reçu des ordres de destruction de leurs maisons au motif qu’elles n’avaient pas reçu de permis de bâtir, bien que les maisons fassent partie d’un projet de logements de l’Eglise orthodoxe. 17 familles d’Abou Dis, à côté du mur de séparation, ont reçu l’ordre d’évacuer leurs maisons en vue de leur destruction.
L’agonie d’Arafat et ses funérailles – anarchie ou non – puis les coups de feu dans la tente de deuil à Gaza – lutte pour la succession ou non – ont fait oublier qu’il y a la vie, autrement dit l’occupation et la mort et la destruction, sans lien avec le Raïs. Et les discussions sur le fait qu’après Arafat, il est possible de reprendre les négociations, aident ceux qui aiment ne pas prendre en compte les intentions israéliennes, concrétisées sur le terrain, d’empêcher la création d’un Etat palestinien viable conformément aux résolutions de l’ONU. Maintenant, sans Arafat, y aura-t-il retournement de la politique d’annexion accélérée de vastes parties de la Cisjordanie ? Israël arrêtera-t-il le processus de transformation de la Cisjordanie en un assemblage d’enclaves palestiniennes éparpillées, coupées les unes des autres par des blocs de colonies et des barrages ressemblant à des postes frontières et des routes comme dans le tiers-monde, d’un côté, et de l’autre côté, en une succession de faubourgs israéliens de prestige et de routes semblables, par la largeur et la qualité, aux routes de Californie ? Evidemment non.
Dans les années d’Oslo, s’est formée l’illusion que la tâche la plus brûlante était de « bâtir un Etat » : tous les efforts des Etats du monde et leur coussin financier, le comportement de l’Autorité et la dépendance de ses responsables à l’égard des symboles de souveraineté ont renforcé l’illusion. Dans la conscience israélienne, s’est produit un bond : l’Autorité a été considérée comme étant déjà un Etat. Un Etat au territoire virtuel et dont les frontières à venir, le contrôle des richesses naturelles, l’enregistrement de la population et la liberté de mouvement sont fixés par Israël et sa puissance militaire – mais cela, on l’oubliait. En tant qu’Etat, elle était considérée comme l’agresseur, du fait de l’éclatement du soulèvement.
L’échec d’Arafat depuis 1993 n’a pas été de ne pas être devenu un « chef d’Etat » honorable et digne d’un Etat qui n’existait pas. Son échec a été que ni lui ni son mouvement, le Fatah, n’ont développé de stratégie de libération dans les conditions nouvelles d’Oslo : par la diplomatie, l’arrêt des négociations à cause des colonies, la mise à nu des rapports néo-colonialistes imposés par les dispositifs de négociation sécuritaire et civile, le million de formes de la lutte populaire non violente qu’il aurait été possible d’adopter. Des intérêts personnels et la poursuite de l’enrichissement par des responsables, la courte vue, la faiblesse objective ou subjective, des calculs politiques erronés, des penchants proaméricains : peu importent les raisons, le résultat a été qu’Arafat – contrairement à l’image que ses supporters armés tentent de forger aujourd’hui dans leurs campagnes d’intimidation – a agi, avant le sommet de Camp David, comme quelqu'un dont le peuple sous occupation est déjà libéré et dont l’Etat existe déjà.
Dans les conditions actuelles de la faiblesse palestinienne, il est difficile de voir comment, dans un avenir proche, une direction palestinienne se dresserait, qui serait capable de fixer une stratégie de lutte populaire pour la libération et l’égalité fondamentale des droits des peuples dans cette région. L’exigence qu’elle agisse comme un agent secondaire pour l’armée israélienne et les Services de la sécurité générale (Shabak) accroîtra son instabilité. Tant que les intérêts israéliens, personnels et collectifs, engagés dans la poursuite de l’occupation ne seront pas touchés – et il ne paraît pas qu’ils le soient – il n’y a aucune chance que surgisse en Israël un mouvement populaire large pour exiger un changement dans la politique de bantoustanisation.
Dès lors, le défi est celui des peuples d’Europe occidentale, qui ont largement payé l’illusion de la construction d’un Etat et dont les gouvernements sont encore engagés dans une solution à deux Etats. Pendant combien de temps pourront-ils, eux et leurs représentants, supporter – politiquement, économiquement et moralement – la consolidation d’un régime de discrimination et de séparation ethnique, créé par un Etat considéré comme une part indissociable de l’Occident démocratique ?
                   
6. Le contenu de la paix, dans une nouvelle tonalité par Daniel Barenboim
in Ha'Aretz (quotidien israélien) du mardi 16 novembre 2004
[traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier]
(Daniel Barenboim est pianiste et chef d'orchestre.)

Si je n’ai jamais rencontré Arafat, c’est parce que je n’ai jamais souhaité le rencontrer. En dépit de nombre d’invitations, j’ai toujours préféré passer mon temps dans des endroits où les gens échangeaient des idées dépassant l’idéologie, où la paix respirait déjà, entre Palestiniens et juifs – dans les hôpitaux de Ramallah, dans des universités, à des concerts. C’est dans de tels lieux que se trouvent les racines de la solution au conflit du Moyen-Orient. C’est là où les Palestiniens et les Israéliens vont de l’avant, bien plus que leurs politiciens, car ils agissent avec logique et avec intelligence émotionnelles – qualités que Yasser Arafat avait manifestement, hélas, perdues de vue.
La tradition exige de nous que nous ne disions pas du mal d’un mort. Arafat a donné aux Palestiniens une certaine confiance en eux ; il est devenu l’icône d’un peuple opprimé. Mais comment pourrions-nous oublier cette autre vérité : il était peut-être un génie, il était certainement un mythe ambulant, mais il était sans aucun doute possible un terroriste. Et, en tous les cas, c’était un autocrate. A partir de ce jour, le cri de ralliement de la paix au Moyen-Orient doit être : « L’autocrate est mort ! Vive le peuple ! »
Arafat a aussi nourri un mythe parallèle à son mythe personnel : le mythe du Hamas. Très longtemps, les diplomates internationaux (sic) ont cru, erronément, qu’ils devaient (absolument) négocier avec Arafat parce qu’il aurait représenté la seule alternative aux Palestiniens radicaux. C’est totalement faux. Je sais qu’il y a beaucoup de Palestiniens qui soutiennent une troisième voie : la Mubadara démocratique, l’Initiative Nationale Palestinienne, avec à sa tête Mustafa Barghouti [ne pas confondre avec Marwan ! ndt]. Les membres de ce groupe sont en faveur d’une solution qui reconnaît le droit des juifs à retourner (sic !) sur leur (re-sic !) terre et qui croient, aussi, dans une lutte non-violente pour l’obtention des droits du peuple palestinien.
Toute analyse logique de la situation au Moyen-Orient conduit à la conclusion que les colonies doivent être démantelées et un Etat palestinien indépendant créé aussi rapidement que possible. Pour le moment, nous avons une politique d’apartheid. La solution est un Etat palestinien indépendant, et Jérusalem devrait être la capitale des deux peuples (re-re-sic !).
Arafat a raté l’occasion de lutter contre la méfiance mutuelle entre juifs et Palestiniens. Il ne saurait y avoir de paix tant que les Palestiniens dénieront l’Holocauste. Mais il ne saurait y avoir de paix, non plus, tant que les Israéliens ne reconnaîtront pas au moins une responsabilité partielle dans le conflit. La disparition d’Arafat est en quelque sorte une transition musicale : un phrasé prend fin, et avec les échos de la dernière note, c’est un nouveau phrasé qui commence, sans qu’il y ait la moindre interruption. A présent, la question est celle de savoir comment le nouveau phrasé va-t-il résonner ? Et le temps presse. L’après-Arafat doit appartenir au peuple palestinien, et cette période exige beaucoup de courage : de la part des Palestiniens, de la part des Israéliens et, tout particulièrement, de la part de l’Europe.
Israël et les Etats-Unis ne peuvent plus longtemps s’opposer à des élections libres dans les zones palestiniennes, de crainte d’une possible victoire du Hamas. Ils doivent faire confiance au peuple palestinien. Je suis convaincu que le Hamas ne remportera jamais une élection libre ( ? ndt).
Sachant que les Etats-Unis seront toujours perçus par le monde musulman comme de parti pris, c’est en Europe que se trouve la clé de la paix. Plus de la moitié des exportations israéliennes vont vers l’Europe, et l’Europe a une responsabilité stratégique et morale – également, en raison de ses liens anciens avec le peuple juif. Et l’Europe n’a pas le choix. Si elle n’apporte pas la paix au Moyen-Orient au plus vite, le Moyen-Orient ne tardera pas à apporter la violence en Europe. L’Europe doit garantir le déroulement des élections dans l’Autorité palestinienne (sic), afin d’en assurer la légitimité.
Je ne sais pas à quel moment, précisément, Arafat a commencé à s’éloigner de son peuple. Peut-être fut-ce à la Conférence de Madrid, avant Oslo. Ces négociations étaient menées par des Palestiniens qui vivaient dans les territoires occupés, et elles soulevèrent de grands espoirs. Parallèlement, Israël et Arafat décidèrent d’entamer des pourparlers entre eux à un autre niveau, et ils allèrent à Camp David [un peu poussés par Clinton… ndt]. C’est alors (en 2001) qu’Arafat fit la plus grosse bourde de sa vie. Non pas en refusant les propositions d’Ehud Barak. Non. Pire encore : en militarisant la seconde intifada, au tout au moins en tolérant sa militarisation.
Si Arafat avait organisé une résistance pacifique, la cause palestinienne aurait remporté une victoire morale. En cet instant historique, Arafat a perdu de vue l’essence du peuple palestinien. En cet instant, il devint un personnage tragique : la majorité de son peuple ne croyait plus en lui ; les Israéliens, n’en parlons pas…
Aujourd’hui, la question de savoir qui est responsable de l’échec des négociations de paix n’a plus aucune importance. Quiconque croit en une solution pacifique au Moyen-Orient est toujours parvenu aux mêmes conclusions, en ce qui concerne les frontières. La question des termes de la paix a toujours été la même, comme (le leitmotiv de) la symphonie « Héroïque » de Beethoven. Ce n’est qu’un simple arpège, mais, avec lui, un miracle se produit : ce sont les mêmes notes qui sont jouées, mais sur une gamme différente.
C’est exactement ce que nous devons faire : nous devons entonner le motif de la paix sur une gamme différente, dans une tonalité nouvelle.
La disparition de Yasser Arafat a ouvert une nouvelle porte. Il est temps de faire le premier pas vers la démocratie. Ce pas est risqué, il requiert la confiance, de tous les partenaires. Nous ne savons pas où il nous conduira. Mais si nous restons immobiles, nous n’avons aucune chance d’échapper à la violence.
- Réponse à Daniel Barenboim par Gilad Atzmon
(Gilad Atzmon est un musicien de jazz israélien vivant au Royaume-Uni.)
Ayant lu le commentaire outrageant de Daniel Barenboim sur la mort d’Arafat (ci-dessus), j’affirme que plusieurs points, dans son approche raciste et sioniste doivent être explicités. Il doit être bien clair qu’avec des « militants de la paix » tels Barenboim, le sionisme finira toujours par prévaloir.
Barenboim dit, je le cite : « Les membres de ce groupe – Mubadara (sous l’égide de Mustafa Barghouthi) sont en faveur d’une solution qui reconnaît le droit des juifs à retourner sur leur terre et qui croient, aussi, dans une lutte non-violente pour l’obtention des droits du peuple palestinien. »
M. Barenboim sait sans doute que le point le plus crucial, dans ce conflit, c’est justement le droit au retour des Palestiniens, et certainement pas le droit au retour des juifs. A l’évidence, les juifs ont d’ores et déjà « retourné » (colonisé) une terre qui ne leur appartenait pas, pour commencer. En insistant sur la notion archaïque du « droit des juifs au retour », Barenboim adopte l’idéologie la plus fondamentaliste du sionisme de droite.
Ensuite, Barenboim dit : « Il ne saurait y avoir de paix tant que les Palestiniens dénieront l’Holocauste. Mais il ne saurait y avoir de paix, également, tant que les Israéliens ne reconnaîtront pas au moins une responsabilité partielle dans le conflit ». Je lui pose la question : depuis quand les Palestiniens dénient-ils l’Holocauste ? S’il y a une chose dont les Palestiniens ont bien une entière conscience, c’est le fait évident que c’est l’Holocauste des juifs qui a abouti à la création de l’Etat juif, que c’est l’Holocauste juif qui a conduit à l’épuration ethnique dont ils ont été les victimes (en 1948).
Comme si cela ne suffisait encore pas, Barenboim en rajoute une louche, suggérant que les Israéliens – les auteurs de l’holocauste palestinien – devraient assumer « au moins une responsabilité partielle dans le conflit ». C’est aussi absurde que suggérer que les nazis devraient assumer « une responsabilité partielle » dans l’Holocauste des juifs. Apparemment, M. Barenboim appartient à la pire espèce des négationnistes de l’Holocauste : il nie catégoriquement et systématiquement l’Holocauste du peuple palestinien.
Barenboim does not stop there. Being a musical genius, he proposes a musical insight: "Arafat's death is like a musical transition - one phrase ends, and with the last note, a new phrase begins.. .” Astonishing isn't it?
Mais Barenboim ne s’en tient pas là. Se souvenant soudain qu’il est un musicien génial, il nous gratifie de sa profondeur de vues musicologique : « La mort d’Arafat est comme une transition musicale – un phrasé s’éteint, et avec la dernière note, un nouveau phrasé commence… » C’est chié, non ?
Eh bien, non, pas vraiment ! Malheureusement (pour Barenboim), la cause palestinienne reste rigoureusement inchangée, même dans l’après-Arafat ! Il s’agit toujours et encore du Droit au Retour du peuple palestinien. Il y a environ quatre millions de Palestiniens victimes de l’épuration ethnique, qui vivent dans des conditions épouvantables dans des camps de réfugiés, un peu partout au Moyen-Orient ; et il y a encore deux millions de Palestiniens qui sont victimes de leur épuration de tous leurs droits civiques en Palestine même. Permettez-moi de vous dire, Maestro, que cette situation n’est pas à la veille de se transmuer en une élégante modulation !
Barenboim aime le peuple palestinien. C’est du moins lui qui le dit. Et je veux bien le croire sur parole. Il lui fait même confiance, au peuple palestinien, et il conseille aux Américains de lui « faire confiance ». « Je suis convaincu », dit-il, « que le Hamas ne remportera jamais une élection libre »...
Puis-je demander à Daniel Barenboim pourquoi, puisqu’il fait vraiment confiance au peuple palestinien, il n’aime pas le Hamas ? Le Hamas est un mouvement populaire qui apporte au peuple palestinien une aide sociale et un soutien spirituel.
Alors que l’essence de l’amour, c’est l’acceptation inconditionnelle, Barenboim est un adepte de la conception que les néocons ont de l’amour : il aime les Palestiniens à condition que ceux-ci aiment Israël. En cela, il est un clone parfait de Donald Rumsfeld, qui aime le peuple irakien, à condition que le peuple irakien aime l’Amérique.
Tout le reste est connu, et abondamment rabâché. Nous n’avons pas besoin que Barenboim vienne nous seriner Camp David et les « propositions généreuses » de Barak. Nous ne sommes pas des demeurés, et nous savons tous très bien, aujourd’hui, ce qui s’est réellement passé à Camp David.
Tant pis : je redirai quand même que le message est on ne peut plus limpide : ce ne sont des militants pacifistes juifs, aussi « justes » soient-ils, qui libéreront le peuple palestinien. Ce ne sont même pas des sionistes fervents comme Daniel Barenboim.
C’est le peuple palestinien qui se libérera par lui-même.
C’est le peuple palestinien, qui croit en une « Palestine Unique et Libre ».
C’est ce peuple, qui croit en l’humanisme universel et en l’égalité.
                   
7. Pas d'élections libres en Palestine, si les citoyens ne le sont pas, rappelle Leïla Shahid
Dépêche de l'agence Associated Press du lundi 15 novembre 2004, 11h11
PARIS - "On ne peut pas avoir des élections libres, lorsque les citoyens ne le sont pas", a estimé lundi la déléguée générale de la Palestine en France Leïla Shahid, rappelant que "tous les territoires palestiniens" étaient "réoccupés" depuis l'arrivée d'Ariel Sharon à la tête du gouvernement israélien.
Revenant sur le décès de Yasser Arafat, jeudi dernier à l'hôpital militaire Percy de Clamart (Hauts-de-Seine), Mme Shahid a précisé sur France-2 qu'aucune "preuve de toxine connue" n'avait été retrouvée dans ses analyses. "Mais il reste des toxines inconnues. On ne peut pas écarter" la possibilité qu'il ait été empoisonné, "comme on ne peut pas affirmer qu'il l'a été".
"Aujourd'hui, il emporte avec lui le secret de la raison pour laquelle il est tombé maintenant malade", a-t-elle ajouté.
Interrogée sur le délai de 60 jours avant l'élection du président de l'Autorité palestinienne qui succédera à Yasser Arafat, elle a expliqué que c'était "court", car "nous sommes sous occupation militaire".
"Depuis l'arrivée de Sharon au pouvoir, tous les territoires palestiniens sont réoccupés. Les incursions sont quotidiennes, les assassinats sont quotidiens. Il est évident qu'on ne peut pas avoir des élections libres, lorsque les citoyens ne le sont pas", a souligné Leïla Shahid.
Elle a expliqué que tous les territoires devaient voter, de la Cisjordanie à la Bande de Gaza, en passant par Jérusalem-Est. Et "pour pouvoir voter, il faut que l'armée se retire aux frontières de septembre 2000", a poursuivi Leïla Shahid. Ainsi, les candidats et les citoyens auront "le sentiment qu'ils sont libres de faire campagne et qu'ils sont libres d'élire comme ils le souhaitent".
La représentante de l'Autorité palestinienne en France a souhaité que des observateurs internationaux puissent participer au scrutin, afin que "ces élections soient garanties comme des élections transparentes, démocratiques et intègres". "Il faut que la communauté internationale nous aide à faire ces élections dans les meilleures circonstances".
                   
8. A Paris, l’hommage rendu par ses amis par Jean-Paul Piérot
in L'Humanité du lundi 15 novembre 2004
Une foule émue s’est réunie vendredi soir à Paris devant le siège de l’Autorité palestinienne en présence de Leïla Shahid.
- EXTRAIT : L’émotion se lit sur les visages, éclairés, en ce crépuscule froid de novembre, par les flambeaux et les bougies. Rue de la Convention à Paris, aux abords du siège de la représentation diplomatique de la Palestine, plusieurs centaines de militants se retrouvent vendredi, au soir de l’inhumation de Yasser Arafat, pour partager leur tristesse et surtout pour dire au peuple palestinien qu’ils sont plus que jamais à ses côtés. C’est un Yasser Arafat souriant, faisant de sa main le V de la victoire qui domine le rassemblement sur les pancartes au milieu des drapeaux rouge-blanc-vert et noir, alors que la sono diffuse des airs populaires palestiniens. « Juifs et Arabes pour la justice », revendique la banderole commune de l’UJFP (Union des juifs français pour la paix) et de l’ATMF (Association des travailleurs maghrébins en France), voisinant avec celles du MRAP et du Mouvement de la paix. Les jeunes communistes distribuent des tracts, saluant la mémoire du président palestinien, dénonçant la détention de Marwan Barghouti. En signe de solidarité, de nombreux keffiehs sont noués autour des cous, recouvrent les épaules.
Tour à tour, plusieurs représentants d’associations rendent hommage au leader palestinien et invitent à la poursuite de l’action militante pour une paix juste au Proche-Orient. [...] « Tout ce qui s’y passe a un écho dans le monde global. » Mouloud Aounit (MRAP) salue l’hommage de la France et ne dissimule pas son émotion après avoir vu le cercueil de Yasser Arafat porté par des militaires français devant les drapeaux des deux pays. Michel Tubiana (Ligue des droits de l’homme) déplore l’impuissance de l’Union européenne dans « ce combat pour le droit ». Il importe de tout faire, dit-il, pour obliger le gouvernement israélien à garantir que le peuple palestinien pourra élire librement son nouveau président. Au nom des étudiants palestiniens, Majed Bamya remercie la France : « Votre soutien nous donne de la force. » Et d’observer que « l’homme qui voulait la paix est mort, celui qui fait la guerre est vivant, il va falloir se battre dans cette nouvelle situation ». De son côté, Liliane Cordoba (UJFP) souligne l’apport gigantesque d’Arafat dans la naissance et le développement de la conscience palestinienne.
Chaleureusement applaudie, Leïla Shahid, déléguée générale de Palestine en France, révèle qu’elle n’a pu obtenir des autorités israéliennes le visa nécessaire pour accompagner Yasser Arafat à Ramallah, alors même que la France a mis un avion à disposition. Elle rappelle que la France fut le premier pays à avoir accordé au peuple palestinien une représentation diplomatique. Le Bureau de l’OLP a été ouvert il y a trente ans, et la délégation générale a un statut d’ambassade depuis 1988. Pour tout cela, « je suis fière de vous », lance Leïla Shahid. Yasser Arafat représente la « dignité palestinienne ». « Il est parti comme un chef d’État », ajoute-elle, avant de saluer les Palestiniens rassemblés à Ramallah qui ont détourné des obsèques officielles pour en faire un grand moment de ferveur populaire. « Yasser Arafat aurait aimé cela. »
- On notait également la présence des sénatrices et sénateurs communistes Éliane Assassi, Nicole Borvo et Jack Ralite, de Patrick Braouezec, député maire (PCF) de Saint-Denis, et de Muguette Jacquaint, députée (PCF), d’Olivier Besancenot et Alain Krivine pour la LCR.
               
9. Leïla Shahid : "tout à fait possible" qu'Arafat ait été empoisonné  
Dépêche de l'Agence de Presse Xinhua du dimanche 14 novembre 2004, 19h31
PARIS - Leïla Shahid, la déléguée  générale de Palestine en France, a déclaré dimanche sur la radio  privée Europe 1 qu'il est "tout à fait possible" que le dirigeant  palestinien Yasser Arafat, décédé le 11 novembre, ait été  empoisonné.  
"C'est tout à fait possible qu'ils l'aient empoisonné puisqu'ils en ont empoisonné d'autres. Je ne peux pas vous dire que, médicalement, nous en ayons les preuves", a ajouté la déléguée.  
"Les médecins n'ont pas démenti. Il n'y a pas de preuves de toxines particulières mais il y a des toxines qu'on ne retrouve  pas dans les corps des malades", a déclaré Leïla Shahid.  
La déléguée a souligné que pour les Palestiniens, la thèse de  l'empoisonnement "n'est pas seulement une rumeur. C'est une  conviction profonde, très logique".  
Les Israéliens ont essayé de se débarasser de Yasser Arafat  depuis l'arrivée de Sharon au pouvoir", a-t-elle rappelé.
                   
10. Incroyable marée humaine pour un adieu à Arafat par Valérie Féron
in La Tribune de Genève (quotidien suisse) du samedi 13 novembre 2004
A Ramallah, des milliers de Palestiniens ont franchi les barrières, pour se rendre sur la tombe du raïs, creusée sous la Mouqataa. Face à cette foule immense et bouleversée, les responsables de l’Autorité palestinienne ont dû renoncer à une cérémonie solennelle. Le même matin, au Caire, une centaine de dignitaires du monde entier ont assisté à des funérailles sous haute surveillance.
Au siège présidentiel de Ramallah - C'est aux cris de «Abou Ammar! Abou Ammar!» que les dizaines de milliers de Palestiniens extrêmement émus, massés à l'intérieur du siège présidentiel, ont salué l'apparition dans le ciel de Ramallah des deux hélicoptères ramenant Yasser Arafat sur sa terre natale.
Cet instant, les Palestiniens l'attendaient avec fébrilité depuis la fin des funérailles au Caire. Des centaines de jeunes, qui se pressaient depuis des heures autour des murs d'enceinte de la Mouqataa, avaient alors commencé à exiger le droit d'entrer à l'intérieur du complexe présidentiel, «pour accueillir Abou Ammar».
La première fois… après les Accords d'Oslo
Pendant une heure, des membres des services de sécurité déployés en haut des murs et généralement non armés, puis des officiels, ont tenté de les calmer, promettant que tout le monde «verrait Abou Ammar» le moment venu, avant, finalement, de faire ouvrir les portes de la Mouqataa.
«Cela me rappelle la première fois qu'Abou Ammar est venu à Ramallah après les Accords d'Oslo, s'exclame Fadi, grand gaillard vêtu tout de noir. Mais, bien sûr, ce n'est pas la même chose», ajoute-t-il après un silence.
France et Palestine "liées"
Aussitôt les appareils au sol, des centaines de jeunes se sont collés à leurs portes, empêchant pendant un bon quart d'heure la sortie de la dépouille du «père de la nation». Les membres de la sécurité ont ensuite soulevé le cercueil, recouvert aux couleurs nationales blanc, noir, rouge et vert, et se sont frayé tant bien que mal un passage dans la foule, au son de rafales de mitraillettes, jusqu'à l'emplacement du tombeau, sous des pins, juste à côté du bâtiment où Yasser Arafat a vécu les trois dernières années de sa vie.
Grimpés dans les arbres, sur des blocs de béton ou des carcasses de voitures vestiges de l'offensive israélienne de 2002, ainsi que sur les murs de l'enceinte, des centaines de jeunes agitaient des drapeaux palestiniens, d'autres des tissus noirs en signe de deuil. D'autres encore exhibaient des drapeaux français. «La France et la Palestine sont liées désormais pour toujours», crie l'un d'eux, en faisant allusion à l'hospitalité accordée par Paris à Yasser Arafat. Dans la foule, se mêlent des hommes et des femmes de tous les âges, des villageoises vêtues de la traditionnelle robe palestinienne aux broderies rouges et des citadines en tailleur, venus de toute la Cisjordanie, d'Israël ou de l'extérieur.
Hassan, un homme d'affaires, a fait le voyage depuis San Francisco: «J'ai plus de chance que les réfugiés du Liban ou de Syrie et les habitants de Gaza pourtant si près d'ici, qui ne peuvent pas venir», constate amèrement ce Palestinien de 50 ans. La scène tranche quelque peu avec l'aspect solennel des cérémonies de Paris et du Caire. «Cela ne me dérange pas, lance Rania, en prenant dans ses bras le plus jeune de ses trois enfants. Abou Ammar n'a pas besoin de protocole quand il rentre chez lui, dans sa famille.» En fin d'après-midi, loin des caméras, des membres de la sécurité personnelle de Yasser Arafat pleuraient en silence.
«Voila, c'est fini, soupire Wissam, assis sur un bloc de béton non loin d'eux. Abou Ammar nous laisse bien des messages, estime ce chrétien, decorateur d'intérieur à Ramallah. D'abord il n'a nommé personne pour le remplacer, ce qui veut dire qu'il nous laisse choisir nous-mêmes nos futurs leaders, de manière démocratique. Ensuite, il reste celui qui n'a pas bradé nos droits et Jérusalem. A nous à présent de continuer la lutte pour notre indépendance!»
                   
11. "Notre attitude était schizophrénique" - Entretien avec Souad Amiry réalisé par Christophe Boltanski
in Libération du samedi 13 novembre 2004
Souad Amiry, ex-ministre, romancière, explique le rapport des Palestiniens à Arafat.
Ramallah envoyé spécial - De sa fenêtre, elle voit la dépouille de Yasser Arafat disparaître dans une marée humaine, le service d'ordre débordé, des soldats paniqués qui tirent en l'air. «Il aurait aimé ça», lance-t-elle avec le sourire. Architecte, ex-ministre, romancière, auteur de Capuccino à Ramallah, chronique de guerre à l'humour amer (1), Souad Amiry n'a jamais ménagé ses critiques à l'encontre du chef de l'OLP. C'est avec des yeux rougis de larmes qu'elle assiste à son enterrement.
- Que ressentez-vous ?
- C'est un des jours les plus tristes de ma vie. Arafat voulait redonner une patrie aux Palestiniens et réaliser son rêve d'un Etat indépendant. Il est mort sans y être parvenu. Au cours des trois dernières années, il a été pris au piège d'une conception erronée de la lutte contre le terrorisme engagée par Bush et Sharon. La cause palestinienne n'a rien à voir avec le terrorisme. C'est une cause nationale menée par un peuple qui a perdu sa terre et accepté de la partager. Yasser Arafat est celui qui a su convaincre des gens comme moi de la nécessité de reconnaître Israël, et d'avoir deux Etats.
- Il disparaît sur un échec ?
- Bizarrement, il retrouve dans la mort le soutien international qu'il avait perdu. A force d'entendre les Israéliens et les Américains le déclarer hors jeu, il nous est arrivé de les croire. Regardez ! Au Caire, les chefs d'Etat et de gouvernement du monde entier se sont déplacés pour lui rendre hommage.
- Que représentait pour vous Yasser Arafat ?
- Je me souviens des premiers jours de 1968. J'avais 17 ans. J'appartiens à une famille de réfugiés de Jaffa. Grâce aux actions du Fatah, je me sentais palestinienne pour la première fois de ma vie. Yasser Arafat a transformé des réfugiés dispersés en un mouvement national. Nous pouvons adresser de multiples critiques sur ce qu'il a fait et surtout pas fait durant ses années à la tête de l'Autorité palestinienne. Il n'était pas un gestionnaire, mais un animal politique. Voilà pourquoi ses faiblesses ont éclaté au grand jour après Oslo. Ce n'est pas la même chose de diriger une organisation révolutionnaire et 3,5 millions d'habitants. Je lui ai toujours fait confiance sur le plan politique, jamais sur le plan administratif.
- Il a été très critiqué par les intellectuels comme vous.
- Sa maladie, puis sa mort ont révélé combien notre attitude à son égard était schizophrénique. J'ai assisté à son départ pour Paris avec une amie qui, auparavant, et avec raison, ne cessait de le critiquer. Je lui ai dit que j'étais convaincue de le voir vivant pour la dernière fois. Elle a éclaté en sanglots. Nous avons tous eu un petit faible pour Arafat.
- C'était pourtant un autocrate ?
- Comme dit le poète Mahmoud Darwich, Yasser Arafat était un père qui ne voulait pas que ses enfants grandissent et le quittent. Il pouvait être très chaleureux. Je ne crois pas qu'il y ait d'autre président qui ait connu personnellement la moitié de ses concitoyens. Songez au nombre de gens qui possèdent une photo prise à ses côtés !
- Les Israéliens et les Américains le voyaient comme un obstacle à la paix.
- Ils avaient tort. Ils auraient dû au contraire profiter du fait qu'il était vivant pour trouver un accord. Arafat pouvait nous faire accepter des concessions même douloureuses. Si des gens comme Abou Mazen parviennent à quoi que ce soit, ils risquent d'être accusés aussitôt de traîtrise. Arafat n'était qu'un prétexte. Après son décès, Sharon et Bush continueront à rendre la vie impossible à ses successeurs.
- Laisse-t-il des institutions stables ?
- Sous son règne, elles ne marchaient peut-être pas, mais elles existaient. J'ai été très surprise par la facilité avec laquelle son pouvoir a été transféré. Qu'un inconnu assure la présidence par intérim, c'est très symbolique. Cela prouve que, dorénavant, les institutions comptent plus que les personnes. Ce sera un énorme défi que de lui succéder.
(1) Editions Stock, Paris 2004.
               
12. Le champion disparu d'une laïcité menacée par Claude Lorieux
in Le Figaro du samedi 13 novembre 2004
Les Palestiniens portent en terre l'un des derniers leaders arabes à porter la double marque, nationaliste et laïque.
Même si, dans sa jeunesse cairote, il flirta avec les Frères musulmans, Yasser Arafat appartient, de par son âge et son idéologie, à une génération d'hommes politiques arabes, parfois formés en Europe, et dont la conception de l'État s'apparentait, en partie au moins, à celle qui prévaut au nord de la Méditerranée.
Aly Maher el-Sayed, secrétaire général de la Fondation pour la pensée arabe, et ancien ambassadeur d'Egypte à Paris, rapproche Arafat de Nasser, en raison de sa passion nationaliste et de sa conception des relations entre le pouvoir civil et la religion. «Nasser était un musulman croyant mais ouvert à l'autre. Il croyait à la séparation entre foi et politique», rappelle Aly Maher, avant de noter :«Les deux hommes s'entendaient bien.»
Certains intellectuels arabes comparent la double étiquette nationaliste et laïque du chef de l'OLP à celle d'autres disparus comme Bourguiba, Michel Aflak, le cofondateur du parti Baas, ou encore Hafez el-Assad. D'autres ajoutent à la liste «le Kadhafi des années 1970».
Selon Aly Maher, le prisonnier de la Moukatta était à la fois «un homme profondément religieux et le chef d'État arabe le plus laïc». Il risque la comparaison avec Saddam Hussein «avant la «conversion»» du raïs irakien au lendemain de l'invasion du Koweït. «C'était à la fois un laïc et un homme pieux», confirme Samir Kassir, éditorialiste au journal libanais An Nahar et auteur de Considérations sur le malheur arabe (1).
Arafat ne laissa pas l'OLP, une fédération des partis palestiniens (sauf le Hamas), se transformer en une organisation sectaire. Et pas uniquement parce que les chrétiens George Habache et Nayef Hawatmeh, chefs de deux groupes de résistance particulièrement violents, appartenaient aux organes directeurs de la centrale palestinienne. Il compta toujours des chrétiens parmi ses collaborateurs directs et ses représentants dans les capitales occidentales.
Président élu de l'Autorité palestinienne, il continua à manifester son rejet de l'intolérance par des gestes destinés autant aux chrétiens de Palestine qu'à une opinion occidentale supposée sensible au destin des minoritaires d'Orient. C'est ainsi qu'après son retour en Palestine en 1994, il assista régulièrement à la messe de minuit à Bethléem, jusqu'à ce que le gouvernement d'Ariel Sharon, qui le tenait cloîtré à la Moukatta, le lui interdise. Dans un Orient en proie aux fièvres islamistes, il se paya le luxe d'inviter le secrétaire général de l'Organisation de la conférence islamique (OCI) à l'accompagner à la messe de la Nativité. Lui, en qui les Palestiniens voyaient le Père de la nation, poussa le sens du symbole jusqu'à épouser une chrétienne, la fille de l'intellectuelle Raimonda Tawill.
Sur ce terrain comme dans d'autres, la succession ouvre inévitablement une période d'incertitudes. Si l'on peut douter que les successeurs aient un prestige suffisant pour oser des actes aussi spectaculaires, du moins peut-on penser qu'ils s'efforceront de garder le cap ! Le professeur Joseph Yakoub, un spécialiste des chrétientés orientales, relève que Ahmad Qoreï (Autorité palestinienne), Mahmoud Abbas (OLP) et Farouk Kaddoumi (Fatah) «sont presque contemporains d'Arafat et qu'ils partagent son état d'esprit». Samir Kassir ajoute qu'«ils sont de la même école».
Ces responsables n'assument théoriquement leurs fonctions que provisoirement. Il appartiendra aux électeurs palestiniens, et sans doute, en coulisses, aux leaders des partis, y compris aux islamistes du Hamas, de désigner les successeurs définitifs d'Abou Ammar. L'orientation du mouvement palestinien en dépendra, sur le plan de la laïcité notamment.
Une universitaire cairote complète l'analyse :«Yasser Arafat contrôlait plus ou moins l'ensemble de la question palestinienne comme Nasser avait assumé l'ensemble de l'Egypte. Aujourd'hui, sur la scène palestinienne, les acteurs sont essentiellement les islamistes. Arafat avait retardé l'émergence de ce phénomène».
Cette transition survient dans un climat régional de conflit plus ou moins ouvert entre pouvoirs nationaux et forces islamistes. C'est vrai au Maghreb. Ça l'est encore plus au Machrek. Hosham Dawod, chercheur au CNRS, diagnostique «la crise de tout un système de leadership autoritaire justifié par le combat contre Israël et le développement de l'État».
Les commentateurs citent d'abord l'Irak où les différentes communautés religieuses, naguère écrasées sous la férule de Saddam Hussein, prospèrent sous l'occupation américaine. Cela vaut pour les chiites, conscients de leur supériorité numérique, les sunnites, fer de lance de la résistance, les Kurdes et les divers minoritaires de ce pays-mosaïque.
Visés depuis le mois d'août par trois vagues d'attentats contre leurs églises, les chrétiens ont repris la route de l'exil.
Selon Joseph Yakoub, 30 000 à 40 000 d'entre eux ont trouvé refuge en Syrie, «un pays qui conserve encore une certaine idée de laïcité», relève-t-il. Et l'exode continue. Commentant la fièvre sectaire qui déchire l'Irak et affecte ses voisins, l'ambassadeur Aly Maher déclare : «les Américains ont jeté un gros rocher dans la mare, et les problèmes débordent.»
Élargissant sa réflexion à tout le Proche-Orient, un expert britannique conclut : «Arafat a été éduqué dans l'idéologie de la libération. Cette préoccupation est dépassée. Le débat est aujourd'hui différent. La préoccupation dominante des États du Proche–Orient c'est de gérer le défi de l'islam politique.»
(1) Considérations sur le malheur arabe, par Samir Kassir, éditions Actes Sud-Sinbad.
                       
13. Hommage au père de la cause palestinienne par Miguel Angel Moratinos
in Le Figaro du vendredi 12 novembre 2004

Le président Arafat fait partie de l'Histoire. Je ne veux pas dire par là que sa mort fait de lui un homme du passé. Bien au contraire, ses efforts inlassables depuis qu'il a créé, en 1949, la Ligue des étudiants palestiniens et qu'il a commencé sa carrière politique, sont aujourd'hui l'espoir du peuple palestinien. Si un Etat palestinien est aujourd'hui plus que jamais possible, c'est tout simplement grâce à Arafat.
Abdel Raouf, né en 1929, cinquième fils d'un commerçant, restera dans la mémoire de son peuple comme l'incarnation de la lutte pour son destin en tant que nation. Il restera aussi dans les mémoires sous ses autres noms, Yasser Arafat ou Abou Ammar, un visage presque toujours souriant et affable malgré les épreuves endurées. Avec son « keffieh » traditionnel, noir et blanc (comme les images du conflit du Proche-Orient), qui reflétait la géographie de la Palestine, avec son éternel uniforme vert olive, son image est gravée dans nos esprits et dans notre imaginaire collectif comme celle d'un combattant infatigable dont la seule raison d'être a été le dévouement à sa cause.
La ferveur que son peuple lui a témoignée à des moments difficiles et décisifs de son parcours est la meilleure garante de la légitimité de sa cause. J'ai bien connu Arafat, ainsi que d'autres acteurs du terrible conflit entre Palestiniens et Israéliens, et mon témoignage engagé est l'expression de ma sincère reconnaissance envers sa lutte honnête et courageuse. Nous avons passé de nombreuses, de très nombreuses heures ensemble au cours de l'histoire récente de la Palestine. C'était un homme chaleureux, comme le sont souvent les gens de cette région, sans distinction de race ni de culture.
C'était aussi l'ami de l'Espagne et cette amitié a depuis toujours été réciproque. Elle a été illustrée de façon emblématique par la photographie historique de la chaleureuse accolade entre Adolfo Suarez, président du gouvernement, et Yasser Arafat en 1979, lors de sa première visite en Espagne. Quinze ans plus tard, notre pays montrait au monde qu'il maintenait son engagement en faveur de la paix entre Palestiniens et Israéliens, en décernant le prix Prince-des-Asturies pour la coopération internationale au Président Arafat et au premier ministre Rabin. Je me souviens également que le raïs faisait affectueusement référence à Sa Majesté le roi Juan Carlos en l'appelant « le roi de Jérusalem ».
Peu de temps auparavant, les deux dirigeants avaient reçu le prix Nobel de la paix, en récompense de leur lutte infatigable pour une paix juste et durable. Ils croyaient l'un et l'autre que Jérusalem était un endroit singulier et unique et ils voulaient en faire un symbole de coexistence et d'espoir. Tous deux ont signé à Oslo l'accord qui établissait les fondements de la paix, la paix des braves si souvent évoquée par Arafat. C'est à la Conférence de paix de Madrid, en 1991, que la première avancée importante vers cette paix avait été accomplie, prenant à témoin la communauté internationale. Aujourd'hui encore, nombreux sont ceux qui contestent cette avancée révolutionnaire qui impliquait, pour la première fois, l'abandon de la dynamique de l'affrontement. La source d'espoir que Rabin et Arafat ont fait naître par le biais de ces accords historiques ne s'est pas tarie et représente, avec la « feuille de route », l'espérance d'une réconciliation et d'une paix durable pour tous.
Arafat a été un grand leader pour son peuple, qui l'a élu président par la voie démocratique. Il a été tenace et il a joui d'une claire légitimité pour défendre avec courage les intérêts des Palestiniens. Il était conscient que la paix et la liberté de son peuple exigeaient que celui-ci puisse élire librement ses représentants et ses parlementaires, lors d'élections contrôlées par des observateurs internationaux. La légitimité de son action a donc eu un soutien populaire confirmé par une élection démocratique.
Arafat a survécu à un grand nombre d'épreuves auxquelles la plupart des gens ne seront jamais confrontés : des décennies d'exil et de bannissement, des bombardements, un accident d'avion qui lui a laissé des séquelles et des problèmes de santé, des attaques de missiles nous en avons vécu une ensemble il y a deux ans et la blessure douloureuse de l'incompréhension et même de l'isolement. Au cours des dernières années, sa vie a été assombrie par le confinement dans son quartier général de la Moukatta, devenu un amas de décombres, ce qui ne l'a pas empêché de continuer à lutter pour défendre son peuple, en engageant des négociations et en cherchant de nouvelles voies pour la paix. Tel est, en somme, le legs d'Arafat : négocier pour parvenir à la paix.
Le parcours d'Arafat n'a pas été marqué que par des succès. Parmi les ombres, on trouve son incapacité à canaliser politiquement la frustration des Palestiniens après Camp David et à contrôler la deuxième Intifada. Comme je le lui ai dit moi-même plus d'une fois, il n'a pas pu ou n'a pas voulu cesser d'être un leader révolutionnaire pour atteindre le niveau et la solidité institutionnelle d'un authentique chef d'Etat. On pourrait également lui reprocher son manque de fermeté à l'égard de certaines personnes de son entourage, plus soucieuses de leurs ambitions et de leurs intérêts personnels que de la cause de leur peuple.
L'héritage d'Arafat nous impose de regarder vers l'avenir. Arafat avait l'espoir que les exilés qui emportèrent avec eux les clés de leur maison et ceux qui restèrent en terre palestinienne obtiendraient un jour, en récompense de leur sacrifice, le retour au foyer et la liberté. La fin d'une étape marque souvent le début d'une nouvelle période. L'important est d'en prendre conscience. La mort d'Arafat doit nous encourager à obtenir la paix. Il faut se tourner résolument vers l'avenir, en surmontant la tentation de regarder vers un passé profondément marqué par la douleur.
Face aux circonstances difficiles que le peuple palestinien a connues et qu'il connaît encore, certains choisissent l'inertie, invoquant un destin fatal. Telle n'a pas été la position de Yasser Arafat. La postérité devra le juger avec intelligence et honnêteté. Arafat a été un homme d'action, de vision et de courage politique. Qu'il repose en paix et que le peuple palestinien lui rende honneur en se forgeant, à partir de son unité comme nation, un avenir comme Etat indépendant dans le respect mutuel, le bon voisinage, la coexistence pacifique et la coopération avec Israël.
                       
14. "Un dosage destiné à intégrer toutes les composantes du mouvement national palestinien" - Entretien avec Bernard Botiveau réalisé par Linda Bediaf
in La Marseillaise du vendredi 12 novembre 2004
Directeur de recherche au CNRS, à l’Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (Iremam), Bernard Botiveau a enseigné à l’Université de Birzeit en Palestine. Il enseigne actuellement  à l'Institut d'Etudes politiques d'Aix-en-Provence.
- La rapidité de la mise en place de la nouvelle équipe palestinienne est-elle une solution de façade ?
- C’est un dosage entre trois composantes : l’OLP, l’Autorité palestinienne, et les Palestiniens de l’extérieur dans le sens où les dirigeants confirmés ne se trouvent pas uniquement dans les « territoires » palestiniens. Je pense à Farouk Kaddoumi, nommé à la tête du Fatah, qui représente des gens qui sont à la fois à l’intérieur des « territoires » et à l’extérieur - la diaspora palestinienne militante. La nomination de Mahmoud Abbas comme Président de l’OLP, et celle de Rawhi Fattouh, personnage moins central, à la tête de l’Autorité palestinienne, sont un rappel de l’importance particulière de l’OLP en Cisjordanie et à Gaza. Ce dosage est destiné à intégrer toutes les composantes du mouvement national palestinien et à disperser toutes les compétences de façon à ne pas donner trop de prises à Israël.
- Cette représentation est-elle légitime au sein du peuple palestinien et de la communauté internationale ?
- C’est une composition collégiale par excellence mais qui ne peut être que provisoire. La vraie légitimité sortira des urnes, si toutefois de véritables élections peuvent avoir lieu. Rappelons que Yasser Arafat avait été élu au suffrage universel en présence d’observateurs étrangers en 1996, faisant ainsi du mouvement national palestinien un mouvement élu démocratiquement.
- Est-il possible que des élections présidentielles aient lieu dans les 60 jours prochains comme le veut la Constitution palestinienne ?
- Les élections seront difficiles à organiser dans une Palestine occupée. Déjà en janvier 2003, Arafat avait annoncé des élections présidentielles et législatives qui n’ont pas eu lieu car Israël ne l’avait pas permis.
- Et si le délai des soixante jours n’est pas respecté ?
- A mon avis, il ne le sera pas et il faudra trouver une autre solution. On vit dans le précaire, et d’une situation politique précaire il ne faut pas attendre que le texte de la Constitution s’applique.
- La communauté internationale aurait-elle les moyens de débloquer la situation ?
- Pour l’instant, il est trop tôt pour le dire. Il faut attendre la réaction des Israéliens. Il n’est pas sûr qu’Ariel Sharon veuille jouer le jeu. Je pense même le contraire. D’autant plus qu’il a posé comme condition que soit mis un terme aux actes terroristes, avant toute ouverture de négociations.
- Est-ce qu’Israël va reconnaître les nouveaux dirigeants comme interlocuteurs légitimes ?
- La direction collégiale est légale en tant que direction transitoire mais elle ne sera totalement légitime qu’après des élections. Car pour qu’il y ait des négociations, il faut un Président. Pour qu’il y ait un Président, il faut des élections. Rappelons à ce propos que l’OLP est, depuis les Accords d’Oslo, l’interlocuteur officiel du gouvernement israélien. La nomination de Mahmoud Abbas peut donc être interprétée comme une volonté de continuité dans les négociations.
[Entre autres ouvrages, Bernard Botiveau a publié "L’état Palestinien" aux éditions Presses de Sciences Po en 1999, "D’une Intifada à l’autre" aux éditions Complexe, en collaboration avec Aude Signoles, 2003 et "Loi islamique et droit dans les société arabes" aux éditions Karthala, 1993.]
                   
15. Bush II en questions - Bush II fera-t-il oublier Bush I ? par Hichem Ben Yaïche
on Vigirak.com le vendredi 12 novembre 2004

Jamais les élections présidentielles US n'avaient autant mobilisé et tenu en haleine les opinions publiques de la planète. Certains s'étaient mis, pour ainsi dire, presque dans la peau d'un électeur US en votant symboliquement contre Bush. C'est dire combien était forte la confusion des sentiments. En effet, les quatre ans d'exercice de pouvoir du président George Walker Bush ont terriblement effarouché et inquiété -- et c'est un euphémisme -- presque la totalité des pays du globe.
Les attentats du 11 septembre 2001, qui ont secoué, bouleversé et traumatisé en profondeur la société étasunienne, avaient été à l'origine d'une nouvelle conception géostratégique, dont l'expression finale est la guerre préventive. Les architectes en chef de cette politique sont Bush et ses collaborateurs néoconservateurs [1]. On sait ce qu'il advint, pour l'essentiel, durant ces quatre années d'ivresse de la puissance : deux guerres menées en Afghanistan et en Irak. Guerres appuyées, rappelons-le, sur un discours doctrinal, délivré sous la forme d'une croisade du « Bien » contre le « Mal ». Inutile de reprendre point par point, ici, l'argumentaire des dirigeants US sur ces sujets, analysés abondamment ces derniers temps par les chroniqueurs et les éditorialistes ; mais ce que l'on peut dire, c'est que les électeurs US ont décidé d'élire Bush pour quatre ans supplémentaires, avec trois millions de voix d'avance. Pas de contestation possible cette fois ! Cependant, le score de John Forbes Kerry, même battu, montre que l'Amérique est plus que jamais divisée : les fractures intérieures sont à l'oeuvre, et risquent d'abîmer -- pour ne pas dire casser -- des pans entiers de la société, tant les choix économiques privilégient les plus riches et fragilisent les plus faibles.
Pour autant, faut-il en rester là, au plan de l'analyse ? Bien sûr que non ! Qu'on le veuille ou pas, une élection présidentielle constitue toujours une occasion pour rebattre les cartes (géo)politiques. En tout cas, Bush II n'échappera pas à cette règle, même s'il reste fidèle à son idéologie initiale. A ce propos, traçons des perspectives autour de quelques interrogations.
Quels hommes, pour quelle politique ?...
George Walker Bush, longtemps considéré comme un fils à papa, est réellement comblé par cette réélection. On le voit sur sa figure : il est heureux ! Son souhait le plus profond : ancrer définitivement le nom de la famille dans l'imaginaire américain et, pourquoi pas, entrer dans l'Histoire. Les prochaines semaines vont nous permettre de connaître les noms et les visages des hommes et femmes qui vont incarner la première séquence de la nouvelle ère. A ce moment-là, on saura si Bush va créer ou non un choc psychologique, en fixant un nouveau cap à son mandat. Ceux qui comptent et ont des chances de prendre du galon, ce sont : Karl Rove (le « cerveau » du président), Dick Cheney, Condeleezza Rice, Paul Wolfowitz, et d'autres. Le plus grand doute demeure sur le sort de Colin Powell -- partira ? partira pas ? --, lequel est considéré comme étant un « modéré dans un nid de faucons ». En tout état de cause, il faut suivre de près le mouvement qui affectera la Défense (Pentagone), les Affaires étrangères (Département d'Etat), le Conseil national de sécurité, la Justice, etc.
Le Moyen-Orient va-t-il s'imposer à Bush ?
S'il est une question qui va s'imposer à Bush, c'est bien celle du Moyen-Orient. Le bourbier irakien se révèle être, jour après jour, un gouffre financier pour l'administration US : on en est à près de 250 milliards de dollars de dépenses. Bush II est contraint, par la réalité du terrain, à trouver des solutions à l'enlisement actuel dans ce pays. Deux opérations sont en cours : intensification du travail de « nettoyage » dans le pays -- après Najdaf, c'est au tour de Falloudja, Sadr City, d'autres villes suivront -- contre les rebelles irakiens ; demande de participation de l'ONU et de l'Europe à la stabilisation de la situation sécuritaire du pays. Lors de sa première conférence de presse, le président US l'a clairement dit. En plus, les élections en Irak serviront cet objectif pour amorcer le tournant.
Chacun connaît le lien exceptionnel de Bush avec Ariel Sharon [2], mais les Etats-Unis seront bien obligés de se mettre en mouvement sur la question centrale de cette région : le conflit israélo-palestinien. Les alertes des diplomates et des services de renseignements étasuniens, implantés dans les pays arabes et musulmans sur la montée du sentiment antiaméricain, ne sauraient rester longtemps ignorées par Bush et ses collaborateurs. Un contexte menaçant qui peut, à tout moment, se traduire par des explosions dramatiques. Un risque majeur pour celui qui imagine des lendemains qui chantent au « Grand Moyen-Orient » ! A suivre, donc.
Le pire est-il devant nous ?
Au fil de mes nombreuses chroniques consacrées aux Etats-Unis, il était facile de deviner mon pessimisme devant la réélection de Bush. Sur le fond de l'analyse, rien n'a changé. Mais en revoyant les différentes pièces du puzzle, il est impossible, pour George W. Bush, de continuer sur la même voie. Constituer un empire barricadé n'est pas une fin en soi -- et encore moins une politique -- pour se protéger contre le terrorisme. Ce président, contrairement aux apparences, est loin d'être "un crétin" [3]. Il sera forcé de modifier sa grille de lecture en politique étrangère, pour ne pas rendre impossible la vie des Etasuniens dans le monde… C'est le pari que je fais !
- NOTES :
[1] Lire absolument « La face cachée du 11 septembre », D'Eric Laurent, édition Plon. Une enquête remarquable sur les non-dits de Bush et de ses hommes.
[2] Le premier ministre israélien a rencontré dix fois George W. Bush.
[3] Lire à ce propos "La machine Bush", de Philippe Boulet-Gercourt qui détaille cet aspect.
- Post-scriptum - NB : Selon nos informations, dans le prochain staff gouvernemental, un certain nombre d'Arabes américains seront mis en avant : dans l'entourage de Dick Cheney et celui de Paul Wolfowitz, notamment. J'y reviendrai.
                               
16. "Il nous a fallu trente ans pour redevenir visibles" - Entretien avec Elias Sanbar propos recueillis par René Backmann
in Le Nouvel Observateur du jeudi 11 novembre 2004

"Nous n’avons pas assez dit notre douleur"
Ancien membre de la délégation palestinienne aux négociations de paix de Washington, Elias Sanbar publie un essai sur l’identité palestinienne. Un livre clé au moment où les Palestiniens doivent apprendre à vivre sans celui qui incarna pendant quarante ans la cause de leur peuple
Le Nouvel Observateur. – Yasser Arafat, comme nombre de responsables et d’intellectuels palestiniens, estimait que la stratégie israélienne d’occupation militaire de la Cisjordanie et de Gaza avait pour but ultime l’expulsion des Palestiniens et la destruction de leur identité. Est-ce votre avis?
Elias Sanbar. – Ariel Sharon n’est pas seulement le militaire brutal, l’homme de Sabra et Chatila ou le commandant de l’unité 101, qui, dans les années 1950, exerçait des représailles sanglantes sur les villageois palestiniens. Il est fondamentalement un stratège. Et sa stratégie tient en une petite phrase exprimée il y a quelques années: «Je veux accomplir ce que Ben Gourion a laissé inachevé.» Ce qui a été inachevé en 1948 par Ben Gourion? C’est tout simplement l’expulsion des Palestiniens. C’est un fait: il restait des Palestiniens dans ce qui allait devenir Israël. Et par la suite la guerre de 1967 a aggravé le problème pour les Israéliens puisque, en conquérant Gaza et la Cisjordanie, ils ont ajouté aux Palestiniens restés sur leur terre les centaines de milliers de Palestiniens des territoires occupés. Sans oublier les réfugiés de 1948 qui s’étaient installés dans ces deux territoires.
La finalité – celle de Ben Gourion hier, celle de Sharon aujourd’hui – est très claire. Elle s’inscrit en continuité avec une vision historique du sionisme qui peut se résumer ainsi: «Nous voulons cette terre sans ses gens.» Ce qui a changé, depuis Ben Gourion, ce sont les modalités. On ne peut plus expulser comme en 1948. Aujourd’hui, une expulsion de masse de ce type provoquerait sans doute une forte réprobation internationale.
Je constate d’ailleurs que, si une expulsion avait lieu aujourd’hui, les seules frontières vers lesquelles pourrait être poussée la population exilée seraient, curieusement, les frontières des deux seuls pays qui ont conclu des traités de paix avec Israël: la Jordanie et l’Egypte. Reste qu’il n’existe pas encore de frein éthique à la question de l’expulsion et du remplacement, comme le prouve la stratégie de développement permanent des colonies mise en œuvre par Israël. Car le retrait unilatéral de Gaza décidé par Sharon ne peut être dissocié du rêve d’annexion de la Cisjordanie. Les deux vont même de pair. Israël est prêt à perdre 7500 colons et 700 kilomètres carrés de territoire à Gaza pour garder 400000 colons et 5000 kilomètres carrés en Cisjordanie. Et c’est ce qui se joue aujourd’hui sous nos yeux. Il est clair pour moi que, dans cette volonté de rompre le lien entre les Palestiniens et leur terre, il y a l’idée d’installer définitivement les Palestiniens dans leur statut d’absents. Jusqu’à présent cette stratégie a échoué. Les Israéliens n’ont pas réussi à briser ce lien entre les Palestiniens et leur terre.
N. O. – Cet attachement est-il compatible avec l’acceptation de l’existence d’un autre Etat, sur la même terre, acceptation qui est la clé de tout processus de paix?
E. Sanbar. – Oui, parce que le temps a passé. Et notre idée du territoire a été non pas abolie mais remodelée par la réalité du conflit, par la prise de conscience du temps qui passe. C’est très important parce que les Palestiniens ont d’abord vécu leur bannissement comme une suspension du temps, et ils ont mis beaucoup de temps à intégrer la réalité. Puis ils ont commencé à développer l’idée que l’on pouvait distinguer entre la patrie et l’Etat, et à accepter que leur Etat ne recouvre pas exactement leur patrie. Soyons clairs: ils n’ont jamais pensé que la partie de territoire sur laquelle est installé l’Etat d’Israël ne serait plus leur patrie, mais ils l’ont accepté. Et cette acceptation a été très douloureuse. Je pense que les Palestiniens n’ont pas assez dit leur douleur, ils n’ont pas dit quelle violence intime ils se sont infligée. S’ils l’avaient fait, les Israéliens mesureraient mieux à quel point leur offre de deux Etats est sincère.
N. O. – Pourquoi les Palestiniens n’ont-ils pas réussi à faire comprendre au reste du monde le prix qu’ils étaient prêts à payer pour vivre en paix?
E. Sanbar. – Les Palestiniens ont eu deux handicaps. Le premier tient à l’évidence de leur demande: ils estiment avoir le droit de vivre sur leur terre comme n’importe quel autre peuple, et la force de leur conviction vient de la simplicité de cette revendication. Convaincus du caractère banal, naturel de cette demande, ils n’ont pas compris pourquoi le monde restait sourd et aveugle. Et à partir de cette incompréhension, qu’ils jugeaient inexplicable, face à une cause aussi claire et évidente que la leur, est né le sentiment d’être victimes d’un complot. Sentiment conforté, après la Seconde Guerre mondiale, par la mise en marche de la machinerie internationale, le plan de partage et l’éviction des Britanniques de Palestine.
Le second handicap est une mauvaise lecture de l’histoire. Après la Seconde Guerre mondiale, les Palestiniens n’ont pas vu que nous avions changé de monde et que les Etats-Unis étaient désormais les maîtres du jeu. Ils n’ont pas non plus mesuré les conséquences incroyables de la barbarie nazie, pas compris que la dimension exceptionnelle des crimes qui venaient d’être commis en Europe rendait leur voix muette. Les revendications qu’ils formulaient ne pouvaient être entendues, puisque Israël incarnait d’abord, en naissant, la réponse à l’horreur nazie.
N. O. – Pourtant la société palestinienne que vous décrivez était largement ouverte sur le monde…
E. Sanbar. – Elle l’était en effet. Mais ce n’était pas le cas de sa direction politique, dont la vision du monde était encore celle du xixe siècle. Les dirigeants palestiniens de cette époque savaient parfaitement s’y prendre avec les Britanniques, mais ils ne comprenaient rien au mode de domination américain. Il ne faut pas oublier non plus – nous revenons là, une fois encore, aux «figures» étudiées dans mon livre et à l’idée du lieu où vivent les Palestiniens – que ce peuple, même s’il était ouvert au monde, n’était pas plus préparé que les autres à une coexistence spontanée avec un autre peuple. Tout comme aucune société n’est spontanément démocratique, aucune société n’est spontanément disposée au pluralisme. Ce qui fait la spécificité de la société palestinienne, ce n’est pas une sorte d’ouverture théologique, une acceptation spontanée des dogmes des autres, c’est la nature du lien qui attache les Palestiniens à leur terre. Ce lien particulier ne fait pas d’un juif palestinien à la fois un musulman et un chrétien, ou d’un musulman un chrétien et un juif, mais il se traduit par la conviction que les gens de cette terre – parce qu’ils sont de cette terre – partagent tout ce qui s’y est déroulé: «Nous sommes les gens de la Terre sainte. Et tout ce qui s’est passé sur la Terre sainte appartient à chacun d’entre nous.» Ce n’est malheureusement plus le cas aujourd’hui, mais il existait autrefois, dans ce tout petit pays, une inimaginable fusion des lieux de culte. La plus grande fête des musulmans de Jérusalem, aujourd’hui encore, c’est la fête de Moïse (Moussa)…
N. O. – L’apparition des «communautés» religieuses en Palestine est donc, selon vous, une chose récente?
E. Sanbar. – La première fois que les Palestiniens ont été divisés en communautés, c’est par la déclaration Balfour de 1917, dans laquelle Londres annonçait son intention de donner un Etat à la communauté juive et s’engageait à préserver les intérêts des autres communautés. Auparavant, que ce soit pendant les croisades – au cours desquelles chrétiens, juifs et musulmans de Palestine ont été massacrés indistinctement par les croisés – ou durant les dix siècles qui ont suivi, la Palestine n’intéressait que comme cible, et on ne distinguait pas ses enfants de ses habitants. D’où sans doute l’idée d’un territoire fusionnel.
Elle est aussi présentée comme une terre des origines, le berceau des monothéismes, mais on ne dit pas assez qu’elle est pour ses enfants la terre des aboutissements, le lieu où tout s’accomplit.
N. O. – Comment expliquez-vous qu’il ait fallu tellement de temps – plus de trente ans – pour que Yasser Arafat et les Palestiniens passent de la lutte armée à la négociation?
E. Sanbar. – A la différence de l’entreprise nazie, qui avait pour finalité l’extermination des juifs, le conflit israélo-palestinien n’était pas un conflit génocidaire – c’est pourquoi les parallèles entre l’expérience des Palestiniens et celle des juifs d’Europe sont ineptes. Le but des Israéliens n’était pas la liquidation des Palestiniens, mais leur départ. Ceux qui acceptaient de quitter leur maison ne couraient aucun risque. Ceux qui sont morts ont été tués parce qu’ils refusaient de partir, ou parce que les Israéliens avaient décidé de les tuer pour faire comprendre aux autres Palestiniens qu’ils devaient partir.
Dans le cas des juifs face aux nazis, il n’y avait pas de survie. Dans notre cas, la survie, c’était l’absence. C’est-à-dire l’invisibilité. Il a fallu trente ans de combats à Arafat et aux Palestiniens pour redevenir visibles, pour que les noms «Palestine» et «Palestinien» existent à nouveau. Le prix que nous avons payé a été très lourd. Nous avons été accusés d’être des terroristes, d’aimer le sang et la violence. Pour certains, nous sommes très peu sympathiques, mais nous sommes là. Et c’est parce que nous sommes sortis de l’invisibilité que nous avons pu placer les Israéliens face à leur propre histoire, et négocier avec eux.
N. O. – Mais aujourd’hui cette négociation est en ruine…
E. Sanbar. – Oui, pour deux raisons. D’abord parce qu’une partie des Israéliens ont de la paix avec nous une vision très personnelle: ils aimeraient que nous les laissions en paix sans demander ni territoire ni souveraineté. Ensuite parce que, tout en négociant avec nous, en signant des accords, les Israéliens n’ont cessé de développer les colonies dans les territoires occupés, ce qui équivaut à saper les bases mêmes de la reconnaissance mutuelle et du bon voisinage.
Historien né à Haïfa en 1947, Elias Sanbar vit en exil depuis la création de l’Etat d’Israël. Fondateur et rédacteur en chef de la «Revue d’études palestiniennes», il a enseigné à Beyrouth, à Paris et à Princeton, et a participé, au sein de la délégation palestinienne, aux négociations de paix de Madrid et de Washington. Traducteur en français du poète Mahmoud Darwich, il est aussi l’auteur de nombreux livres, dont «Figures du Palestinien. Identité des origines, identité de devenir» qui vient de paraître chez Gallimard.
                           
17. Les mille et une vies de Yasser Arafat par Christophe Boltanski
in Libération du jeudi 11 novembre 2004

Tour à tour musulman, nationaliste ou révolutionnaire, le «raïs» a passé sa vie d'exil en exil, pour finir par bâtir un pays à son image.
Yasser Arafat interrompt un très long voyage qui l'a conduit des bords du Nil à la Méditerranée, en passant par le golfe Persique, sans être parvenu à destination. Il voulait créer une Palestine indépendante avec Jérusalem pour capitale. Il agonise en terre étrangère sans avoir revu la Ville sainte autrement que sur l'une des photos qui tapissaient ses bureaux aujourd'hui partiellement détruits. Il croyait imiter Ben Gourion, le fondateur d'Israël, en acceptant à Oslo beaucoup moins que ce qu'il espérait. Il laisse derrière lui un embryon d'Etat, quelques enclaves en ruine et l'image d'un homme qui n'a pas su ou pas pu tourner le dos à la guerre. Rêve avorté ou simplement inachevé ? Echec personnel ou tragédie collective ? Son bilan comme son personnage ne se prêtent qu'aux jugements en demi-teinte. Cet homme qui ignore le tout ou rien s'arrête à mi-chemin. Il avait fait sien le précepte de Lénine. Deux pas en avant s'accompagnent invariablement d'un pas en arrière. Nombre de ses défaites se sont transformées en victoires, et vice versa. Caméléon politique, il a adopté tout au long de sa carrière la couleur qui le protégeait le mieux. Ainsi a-t-il endossé l'habit du fidèle musulman lors de ses visites en Arabie Saoudite, du révolutionnaire auprès de la Chine communiste ou du nationaliste panarabe vis-à-vis des régimes baasistes syrien ou irakien. Il a régulièrement ressuscité quand ses adversaires entonnaient son oraison funèbre. Pas cette fois.
A défaut d'un pays, une identité
Il lègue à son peuple une place au soleil, certes petite, convoitée et aujourd'hui pleine de décombres, mais suffisante pour y hisser un drapeau. Son principal accomplissement tient à ce simple fait. Rayés de la carte au lendemain de la défaite de 1948, condamnés à l'exode, pouvant espérer pour tout passeport au mieux un titre de voyage délivré par leurs pays d'accueil, les Palestiniens existent de nouveau. Ils disposent pour la première fois d'un foyer national et peuvent prendre en main leur destin sans attendre le secours intéressé de leurs frères arabes. A défaut d'un présent viable et d'une patrie reconnue, Yasser Arafat leur a redonné une identité, seul véritable gage d'avenir.
«Je ne veux pas finir comme Amin al-Husseini», répétait-il avant son retour triomphal à Gaza. Une supplique qui confinait à l'obsession. Ne pas finir comme ce chef religieux et politique, ancien mufti de Jérusalem à l'époque du mandat britannique sur la Palestine, décédé loin des siens, à Beyrouth, dans le silence et l'opprobre. Haj Amin n'avait pas su prévenir la Naqba (la catastrophe) de 1948. En éliminant ses rivaux, il avait divisé le peuple palestinien au moment de l'épreuve. Pis, il a dévoyé sa cause en s'alliant avec l'Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Au prix de nombreuses contorsions, Yasser Arafat s'est efforcé tout au long de sa vie de ne pas disparaître à son tour dans les oubliettes de l'Histoire. Il avait finalement bâti un Etat à son image. Une entité politique aux contours flous, privée de frontières, en partie contrôlée par son puissant voisin, Israël, où les apparences comptaient autant que la réalité. La Palestine est dotée d'un indicatif téléphonique, d'un territoire morcelé, de quasi-ambassades à l'étranger et d'un statut d'observateur à l'ONU. Figure symbole, Yasser Arafat avait créé un empire des signes. Hymne national, drapeau, ministères, aéroport devaient précéder l'indépendance véritable. Un souci des apparences qui s'applique autant à l'oeuvre qu'au personnage. Tel un homme-sandwich qui promène son message partout où il va, sa silhouette est devenue sa marque de fabrique. La vareuse et la barbe de trois jours pour le combattant. Le keffieh traditionnel, noir et blanc, qui après de savants pliages dessine la carte de la patrie perdue, pour le nationaliste.
Sa légende a subi les mêmes altérations, les mêmes déguisements, à commencer par ses origines. Certaines de ses biographies officielles situent sa naissance à Gaza, d'autres à Jérusalem, au pied de l'esplanade des Mosquées, troisième Lieu saint de l'islam. La rumeur populaire le dit enfant de Naplouse, de Saint-Jean-d'Acre ou de Safed. En n'étant de nul lieu précis, il est de partout. Qui pourrait mieux incarner un peuple à la fois si attaché à son terroir et ayant autant souffert du déracinement ?
Marqué par la vallée du Nil
Ironie du sort, «M. Palestine» vient au monde sur les bords du Nil, le 4 août 1929. Il aurait sans doute préféré un environnement plus propice à son destin. Mais ses parents ont reçu d'une aïeule une parcelle de terre au nord du Caire. Ils se sont donc installés à proximité de leur héritage qu'ils ne récupéreront jamais. D'origine modeste, le père, Abdel Raouf, ex-policier de l'Empire ottoman, vit du commerce des épices entre l'Egypte et la Palestine. Son épouse, Zahoua, appartient à une famille respectée de Jérusalem, les Abou Saoud. Le nouveau-né s'appelle Mohammed Abdel Raouf Arafat al-Qoudwa al-Husseini. Collégien, il accolera à l'un de ses patronymes, Arafat, le sobriquet de «Yasser», qui signifie «l'insouciant». En 1933, Zahoua meurt d'une infection rénale. Son époux ne peut s'occuper seul de sa progéniture. Yasser, qui a 4 ans, et son frère cadet Fathi sont expédiés chez un oncle maternel à Jérusalem. Abdel Raouf, une fois remarié, les rappelle à ses côtés trois ans plus tard. Yasser ne quittera plus Le Caire jusqu'à l'âge adulte. Il en conservera un accent rapide et nasillard, sa gouaille et son goût pour les nokats, ces blagues qui tournent tout en dérision. Ses premiers pas en politique sont profondément marqués par la vallée du Nil. Etudiant, il milite aux côtés des Frères musulmans, sans pour autant rejoindre leurs rangs. Il participe aux entraînements militaires organisés par les islamistes à l'intérieur même de l'université du Caire. Tout le porte vers ces hommes qui allient le cimeterre et le Coran. En bon croyant, il accomplit ses cinq prières quotidiennes, ne boit jamais une goutte d'alcool et respecte le jeûne du mois sacré de ramadan. La confrérie est seule à prôner ouvertement la poursuite de la guerre sainte contre Israël. Yasser Arafat va y rencontrer ses futurs compagnons d'armes palestiniens, Abou Iyad, Abou Jihad et bien d'autres.
Un autre personnage exerce sur lui une influence considérable : Gamal Abdel Nasser, qui, avec un groupe de jeunes officiers, vient de renverser le roi Farouk. Le «raïs» se veut le champion du panarabisme, de l'union arabe. Il promet de réparer la défaite contre le jeune Etat juif et de combattre les puissances coloniales. Il ne tolère aucun rival et, à la première occasion, déclare la guerre aux Frères musulmans. Arafat a beau n'être qu'un «compagnon de route», il n'échappe pas à la curée. Il est brièvement arrêté en 1954.
Le Fatah et un nom de guerre
Trois ans plus tard, son diplôme d'ingénieur en poche, il part au Koweït alors en plein essor. Sur cette étendue de sable, dont les tours de forage constituent le seul relief, va naître un mouvement de libération nationale réduit à quelques conspirateurs, privé de ressource et éloigné de 1 200 kilomètres de son champ de bataille. Un soir de 1958, cinq hommes se réunissent en secret dans la capitale de l'émirat et décident de mener une guerre totale pour libérer la Palestine. Ils se dotent d'abord d'un journal, Falastinouna (Notre Palestine), puis, un an plus tard, d'un sigle, Fatah, formé à partir des initiales inversées de Harakat Tahrir Falastine (Mouvement de libération de la Palestine), et enfin de noms de guerre. Ils se revendiquent du prénom de leur fils aîné, conformément à la tradition arabe. L'un des compagnons du prophète, Ammar, était le fils d'un certain Yasser. En célibataire endurci, Yasser Arafat se fait donc appeler Abou Ammar.
A la différence des nationalistes panarabes, ils disent ne rien attendre des régimes en place qu'ils considèrent comme corrompus. Ils ont en commun d'avoir étudié au Caire ou à Beyrouth, de se montrer sensibles aux thèses islamistes et d'avoir connu tour à tour la prison dans leurs pays d'accueil. Dans la petite bande, Yasser Arafat occupe cependant une place à part. Contrairement à ses compagnons, il a assisté de loin à la débâcle de 1948. Il n'a pas connu l'exode, ni les camps de réfugiés. Son romantisme révolutionnaire se nourrit d'une vision abstraite de la Palestine. Son désir d'un Etat indépendant ne se rattache pas à un lopin de terre particulier. Sa souffrance est collective. Bien plus tard, il sera d'autant plus ouvert au compromis territorial qu'il exalte un symbole et non une réalité concrète.
Pour le moment, le temps n'est pas au dialogue, mais à la guérilla. Le 1er janvier 1965, une organisation inconnue, Al-Assifa (la Tempête), revendique son premier attentat contre une station de pompage en Israël. Al-Assifa n'est qu'un nom d'emprunt choisi par Arafat et ses amis pour signer leurs opérations militaires. Le communiqué, ronéotypé à la main et distribué à tous les journaux de Beyrouth, est allé vite en besogne. Le fait d'armes dont il se réclame n'a jamais eu lieu. Le commando chargé de poser les explosifs a été arrêté en chemin par la Sûreté libanaise. Le sang ne tarde pas à couler. Les fedayin, «ceux qui sont prêts à se sacrifier», multiplient les raids contre l'Etat hébreu. Après la guerre de 1967, Yasser Arafat gagne la Cisjordanie occupée. Pendant plusieurs mois, il échappe à ses poursuivants et tente d'organiser les populations locales. Il doit se replier avec ses hommes de l'autre côté du Jourdain.
Chef de l'OLP et Septembre noir
La monarchie hachémite, affaiblie par la défaite, offre un sanctuaire pour les fedayin. Ces derniers jouissent d'une forte popularité depuis qu'ils ont réussi à repousser, le 21 mars 1968, l'armée israélienne à Karameh, village proche de la ligne de cessez-le-feu transformé en camp retranché. A Amman, la capitale, ils défient quotidiennement le palais. Fort de ses victoires, Arafat a été élu chef de l'OLP, l'Organisation de libération de la Palestine. La centrale créée en 1964 par Nasser dans l'espoir de contrôler le nationalisme palestinien s'est émancipée des pays arabes. La «révolution» semble à portée de main. Les factions les plus radicales, dont le FPLP (Front populaire de libération de la Palestine), se font connaître du monde entier par des détournements d'avion spectaculaires. Le 6 septembre 1970, les pirates de l'air s'emparent de trois appareils de ligne et réussissent à les faire poser sur une piste au nord d'Amman. C'est l'ultime goutte d'eau. Le 17 septembre, le roi Hussein décide de restaurer son pouvoir par la force. Ses troupes, bien équipées, l'emportent facilement, mais au prix de milliers de morts civils. Yasser Arafat parvient à s'enfuir.
Les combattants palestiniens crient vengeance. Une organisation clandestine formée de militants du Fatah et appelée Septembre noir, en souvenir de la débâcle, multiplie les attentats. Le 5 septembre 1972, l'un de ses commandos s'empare de la délégation israélienne aux Jeux olympiques de Munich. Les onze athlètes seront tués ­ deux durant les premières minutes et neuf autres lors de l'assaut lancé par la police allemande. Yasser Arafat, malgré ses protestations d'innocence, n'ignore rien des menées terroristes de ses hommes mais, pour une fois, préfère laisser à d'autres le premier rôle. Sage précaution. La plupart des membres de Septembre noir seront assassinés par l'Etat hébreu.
A partir de 1974, Arafat, en quête de reconnaissance internationale, prend ses distances avec le terrorisme. Devant l'assemblée générale de l'ONU, il déclare tenir d'une main «un fusil et de l'autre un rameau d'olivier». Son mouvement vient d'approuver l'établissement d'une «autorité nationale» sur «toute partie libérée de la Palestine». La formule permettra de justifier plus tard la création d'une entité autonome. Parallèlement à la poursuite de la lutte armée, les représentants de l'OLP à Paris et à Londres, Issam Sartaoui et Saïd Hammami, sont chargés de nouer les premiers contacts avec des colombes israéliennes. Considérés comme des traîtres par une grande partie du monde arabe, ils payeront de leur vie cette timide avancée vers la paix. Leur chef, en dépit de ses ouvertures, retombe très vite dans les mêmes erreurs. Chassé de Jordanie, Arafat s'est réfugié au Liban avec ses hommes. Un accord limite ses activités militaires aux camps de réfugiés et à l'Arkoub, région frontalière d'Israël. Il en profite pour recréer un Etat dans l'Etat. Son arrivée ne fait qu'accroître les tensions entre les communautés maronite, sunnite, chiite et druze. Le pays s'embrase le 13 avril 1975. Progressistes contre conservateurs, chrétiens contre musulmans, clans contre clans. L'Etat se désagrège, Beyrouth se scinde en deux, les bandes y règnent en maîtres.
Yasser le Libanais
Avec son mimétisme habituel, le chef de l'OLP s'est parfaitement fondu dans ce paysage chaotique. Après Arafat l'Egyptien et M. Palestine, voici Yasser le Libanais, milicien et homme d'affaires. Grâce à l'aide généreuse des pays du Golfe, il est à la tête d'une entreprise florissante. OLP Inc. possède hôpitaux, usines, écoles, journaux... Sa puissance militaire et économique, ses succès diplomatiques finissent pas inquiéter Israël. Le 6 juin 1982, Tsahal pénètre au Liban. Officiellement, l'offensive baptisée «Paix en Galilée» vise à faire taire les batteries de missiles qui bombardent le nord du pays. Mais, à l'insu de son propre gouvernement, le ministre de la Défense, le général Ariel Sharon, nourrit un projet beaucoup plus vaste : l'anéantissement de l'OLP. Ses troupes foncent sur Beyrouth. Le siège de la ville dure douze semaines, le temps pour l'aviation israélienne de traquer en vain le dirigeant palestinien et, pour les diplomates américains et français, de négocier le départ des fedayin. Fin août, Arafat quitte le Liban à bord d'un navire grec, l'Atlantis, escorté par deux bâtiments de guerre français. Prudent, le président tunisien Habib Bourguiba se dit prêt à l'accueillir, mais sans ses troupes. Elles sont dispersées à travers le monde arabe.
C'est la fin de l'option militaire et le début d'un nouvel exil. La Palestine n'est plus à portée de fusil, mais de fax et de téléphone. La vie de bureau succède à la vie de garnison. A Tunis, la «révolution» prend du poids et des rides. Ses serviteurs sombrent dans le luxe des grands hôtels, les intrigues de cour et la paperasserie inutile. Si Yasser Arafat continue de mener une existence ascétique, il encourage autour de lui relâchement et corruption. Ainsi tient-il ses collaborateurs devenus ses obligés. Il règne plus que jamais en autocrate déguisé en père fouettard qui gronde et récompense ses enfants et signe la moindre de leurs factures.
La guerre des pierres
Un banal accident de voiture sort l'OLP de sa torpeur. Le 8 décembre 1987, trois ouvriers de la bande de Gaza sont tués par un camion israélien. La rumeur conclut à un meurtre. Les funérailles tournent à l'émeute. Le feu se propage à l'ensemble des territoires occupés. L'Intifada a pris tout le monde par surprise, Yasser Arafat compris. Si les émeutiers se réclament de l'OLP, pour la première fois, la lutte palestinienne se déplace de l'extérieur à l'intérieur. Le Vieux doit composer avec une nouvelle génération de leaders issus de la «guerre des pierres» et formés au contact d'Israël. Yasser Arafat doit trouver un débouché politique au conflit, sous peine de perdre le contrôle de la situation. Il obtient du Conseil national palestinien, le Parlement de la centrale, la reconnaissance en novembre 1988 du partage de la Terre sainte en deux Etats.
Son soutien apporté à Saddam Hussein pendant la guerre du Golfe stoppe ses efforts de paix et le prive de l'argent des monarchies pétrolières. Le processus diplomatique reprend, après la défaite de l'Irak, mais aux conditions américaines. Au bord de la banqueroute, plus que jamais isolée, l'OLP est formellement exclue des pourparlers de paix initiés à Madrid. Même si la délégation composée de personnalité des territoires lui est entièrement acquise, Yasser Arafat fait tout pour la torpiller et finit par s'imposer comme l'unique interlocuteur d'Israël grâce au canal secret d'Oslo initié par son ministre de l'Economie, Abou Alaa, et deux universitaires israéliens, Ron Pundak et Yaïr Hirschfeld.
L'accord signé sur la pelouse de la Maison Blanche le 13 septembre 1993 permet à Arafat de sauver une centrale aux abois et d'obtenir enfin une consécration internationale. De chef d'une tribu nomade, il devient président d'une Autorité nationale. Le paria se voit décerner le prix Nobel de la paix. Le réfugié retrouve sa terre. Le failli peut espérer des milliards de dollars d'aide occidentale. Les Palestiniens, en échange, doivent se contenter d'une liberté surveillée, de quelques îlots autonomes et d'un avant-goût d'Etat où la police prime sur la justice et où le pouvoir rime trop souvent avec abus.
Diviser pour mieux régner
Le texte prévoit la création d'une entité autonome, réduite pour commencer à la bande de Gaza et à Jéricho, et l'ouverture dans les trois ans de négociations sur le statut final des territoires. La mécanique très complexe imaginée à Oslo inverse l'ordre habituel des facteurs. La réconciliation doit intervenir avant la paix véritable. Les questions les plus délicates sont renvoyées à la fin du processus, une fois la confiance établie, le calme revenu et la prospérité assurée. A ce stade, pense-t-on, les anciens ennemis auront trop à perdre pour ne pas s'entendre. Ce cercle vertueux sera rapidement brisé.
Yasser Arafat a commis deux erreurs capitales. Il n'a pas exigé le gel des colonies. Et aucune autorité tierce n'est garante de l'accord et ne peut obliger les parties à le respecter. Pas une échéance fixée dans la déclaration de principe ne sera tenue. Chaque accord ­ six au total ­ sera renégocié. Le processus de paix devient très vite l'otage des extrémistes. Les attentats sanglants du Hamas et du Jihad islamique sont suivis par des bouclages hermétiques de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Les habitants, dont la seule ressource est d'aller travailler en Israël, s'appauvrissent chaque fois davantage. L'autonomie, au lieu d'apporter la prospérité, devient synonyme de blocus et de chômage. La misère fait le lit des islamistes. L'assassinat de Yitzhak Rabin en novembre 1995 et la vague de terreur de février 1996 ramènent le Likoud au pouvoir. Son chef, Benyamin Netanyahou, exploite les ambiguïtés et les chausse-trapes d'Oslo. La colonisation s'accélère. Le territoire palestinien se morcelle.
Chez lui, Yasser Arafat divise pour mieux régner et s'entoure de neuf services de sécurité différents, aux attributions mal définies et qui se livrent une concurrence farouche. Destiné aux islamistes, l'arsenal répressif s'exerce contre tous ceux qui dénoncent le déficit démocratique. L'absence de règle claire dissuade les hommes d'affaires d'investir. La petite économie palestinienne est passée sous le contrôle de monopoles de fait dirigés par des proches d'Arafat. Les rancoeurs croissantes de la population se cristallisent sur la corruption, mot élastique qui sert autant à stigmatiser les passe-droits dont bénéficient les cadres du régime que de véritables détournements d'argent.
A l'approche du marchandage final, la bande de Gaza et la Cisjordanie bouillonnent. Leurs habitants, à bout de patience, dénoncent pêle-mêle la poursuite de l'occupation israélienne et la faillite de leurs leaders. Contrairement à Rabin, le Premier ministre travailliste, Ehud Barak n'a pas décrété un gel de la construction juive dans les territoires occupés. Il juge inutile d'affronter les ultranationalistes avant d'avoir conclu la paix avec les Palestiniens. Pendant ses dix premiers mois au gouvernement, il a boudé Arafat et cherché en vain à s'entendre avec la Syrie d'Hafez el-Assad.
Camp David, la paix «impossible»
En juillet, le sommet de Camp David oppose deux dirigeants affaiblis qui se vouent une méfiance réciproque. Ehud Barak est disposé à accorder aux Palestiniens beaucoup plus qu'aucun de ses prédécesseurs. Il envisage de rétrocéder la totalité de Gaza et 90 à 92 % de la Cisjordanie et d'écorner le sacro-saint principe de l'indivisibilité de Jérusalem. Mais, en pratique, il se garde bien de révéler jusqu'où il est prêt à aller. Il n'y a pas de carte ou de proposition détaillée. Juste des éléments présentés par les Américains comme des bases de négociation. Pas davantage de tête-à-tête entre les deux leaders. L'exercice tourne au dialogue de sourds. Les Palestiniens font quelques concessions, mais se montrent incapables d'exploiter les idées que Bill Clinton leur propose ou d'offrir une alternative sérieuse. La négociation capote sur le statut de Jérusalem et le sort des réfugiés palestiniens. Ehud Barak déclare qu'il est «impossible de faire la paix avec Arafat». Un verdict qui prépare l'affrontement à venir.
En janvier de l'année suivante à Taba, les deux parties montrent pourtant qu'un accord est bel et bien possible. Mais il est trop tard. Avec la nouvelle Intifada, l'arrivée d'Ariel Sharon au pouvoir et le cycle infernal des attentats-suicides et des représailles, le temps n'est plus à la paix. Israéliens et Palestiniens s'engagent dans une lutte sans merci et sans issue. Assiégé à plusieurs reprises, Yasser Arafat vit dorénavant reclus à Ramallah. En 2002, George Bush le déclare mort politiquement. Ariel Sharon menace de régler enfin ses comptes avec son vieil adversaire. Pour accélérer sa mise à l'écart, les Etats-Unis lui imposent un Premier ministre en la personne de Mahmoud Abbas. Yasser Arafat le pousse à la démission. Jusqu'au bout, il demeure le maître du jeu politique palestinien. Un jeu qu'il a créé et dont il semble être le seul à connaître les règles.
                           
18. Télévision : Le petit sourire satisfait d'Ariel Sharon par Dominique Dhombres
in Le Monde du jeudi 11 novembre 2004

La vie de Yasser Arafat a été singulière, mais son agonie l'est tout autant. La journée du mardi 9 novembre a peut-être été la plus étrange de toutes celles qui se sont succédé depuis l'admission du dirigeant palestinien à l'hôpital militaire Percy, en banlieue parisienne, le 29 octobre. Une fois de plus, on a vu le médecin général des armées françaises, en uniforme et portant toutes ses décorations, affirmer d'une voix lente devant l'entrée de l'hôpital que l'état de santé du malade s'était aggravé.
Cela fait beaucoup d'aggravations pour un seul homme, d'autant qu'aucun diagnostic précis n'a été jusqu'ici officiellement formulé. L'épouse de Yasser Arafat l'a voulu ainsi, au risque d'alimenter toutes les rumeurs.
Et précisément la rumeur a couru de nouveau que le dirigeant palestinien était mort. Au journal télévisé de TF1, mardi soir, Leïla Shahid, déléguée générale de la Palestine en France, démentait celle-ci avec son franc parler habituel. "Cela vient d'un imbécile qui n'était même pas à l'hôpital, qui a entendu qu'il allait mal, et qui l'a déclaré mort", disait-elle.
L'agonie est normalement une période de propos tenus à voix basse et de visites discrètes. On peut difficilement qualifier ainsi les déclarations de Souha Arafat à la chaîne d'information arabe Al-Jazira, selon lesquelles la direction palestinienne cherchait à "enterrer vivant" son mari. Et pas davantage la visite en France du premier ministre palestinien, du numéro deux de l'OLP, du ministre des affaires étrangères et du président du Parlement. Les cortèges étaient impressionnants.
Fallait-il vraiment qu'ils viennent tous les quatre, alors qu'un seul a été apparemment autorisé à s'approcher du mourant ? Ils ont certes été tous reçus par Michel Barnier et Jacques Chirac.
Mais précisément, là encore, ce genre de rencontres au cours desquelles la politique retrouve ses droits a lieu habituellement après un enterrement et non avant.
La dernière incongruité était visible sur LCI. Ariel Sharon était interrogé sur les conséquences du décès, alors annoncé à tort, d'Arafat. "C'est la fin du terrorisme et je pense qu'on va pouvoir avancer beaucoup plus vite vers la paix, améliorer la situation ici, en Israël, et dans la région", déclarait le premier ministre israélien avec un petit sourire satisfait. Le sourire était aussi déplacé que le propos.
                         
19. Antisémitisme - Un dangereux amalgame par Samar Al-Gamal
in Al-Ahram Hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercredi 10 novembre 2004
Une loi américaine et un rapport français proposent de surveiller, puis d’incriminer toute forme d’antisémitisme. Les actes ou propos anti-sionistes, et anti-israéliens sont assimilés à une stigmatisation des juifs. Au risque de porter atteinte à la liberté d’expression. 
Trois jours les séparent : l’un aux Etats-Unis, l’autre en France, mais les deux ont le même dessein : assurer une protection accrue des juifs. Le Global Anti-Semitism Review Act et le Chantier sur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Le premier est une loi promulguée par le président George Bush et le second est un rapport du médecin et écrivain Jean Christophe Rufin. Mais avait-on besoin de nouvelles mesures pour surveiller l’antisémitisme ? Le département d’Etat ne prépare-t-il pas déjà des rapports sur les droits de l’homme et la liberté religieuse dans 190 pays et la France ne fonctionne-t-elle pas selon la loi Fabius-Gayssot, adoptée en 1990, à l’initiative du grand rabbin de France et des organisations juives, qui prévoit des peines de prison et de fortes amendes pour quiconque contesterait les crimes condamnés par le tribunal militaire international de Nuremberg ? Du coup, toute personne qui mettrait en cause non seulement l’Holocauste, mais aussi le nombre des juifs qui en ont été les victimes, est passible de poursuites judiciaires.
Ali Al-Ghatit, avocat égyptien, spécialisé dans les affaires d’antisémitisme, estime que ceci n’était pas suffisant aux yeux des Américains et des organisations sionistes. « Les anciennes mesures permettaient aux Etats-Unis d’exercer des pressions politiques, voire de menacer certains gouvernements. Le message était implicite, mais tout le monde le pigeait. Il s’est avéré que cette méthode était trop générale et souvent inefficace pour affronter les Arabes et les musulmans et servir les objectifs américano-israéliens », estime Al-Ghatit. Il fallait un outil plus précis, qui accorde plus de pouvoir et de force à Israël, outre sa puissance militaire.
Cela explique comment la nouvelle loi américaine, introduite au Congrès par Tom Lantos, le seul survivant de l’Holocauste, a été votée sans aucun problème ni aucune discussion. En vertu de cette loi, un service a été créé au sein du département d’Etat et un envoyé spécial devra être bientôt désigné pour recenser tous les cas de « violence antisémite », ou d’incitation à de tels actes et les combattre partout dans le monde.
Anti-israélien veut dire anti-juif
Plus dangereux encore, l’antisémitisme devient synonyme d’antisionisme mais aussi d’anti-israélien. Le texte de loi américain est ainsi précédé d’un inventaire d’actes antisémites relevés notamment dans la presse arabo-musulmane. Il cite des déclarations de l’ex-premier ministre malaysien, Mahatir Mohammad, selon lequel les « sionistes dirigent le monde par procuration », comme exemple de « violence antisémite ». Des programmes de télévision, comme le feuilleton égyptien Le Cavalier sans monture ou syrien Diaspora, figurent bien sûr dans cette note qui parle aussi de « calomnie du sionisme, le mouvement national juif, et d’incitations contre Israël », comme une forme de l’antisémitisme. Quiconque critiquera l’Etat d’Israël, son gouvernement ou son peuple sera facilement stigmatisé. C’est simple à interpréter, précise l’avocat égyptien. Israël représente l’aspiration des juifs et donc le critiquer, c’est critiquer ces derniers.
Le sionisme, qui était considéré comme « une forme de racisme et de discrimination sociale », selon une résolution de l’Assemblée générale de l’Onu (3379 datant de 1975), est désormais lui aussi au-dessus de toute critique. La preuve en est que la résolution a été annulée en décembre 1991, une première dans l’histoire des Nations-Unies.
C’est la date-clé, estiment les observateurs. Il faut cependant attendre dix ans, avec la conférence de l’Onu de Durban en Afrique du Sud, trois jours avant le 11 septembre, pour sentir les effets de ce revirement de tendance. Cette rencontre a été la scène de retraits spectaculaires des Etats-Unis et d’Israël ; et depuis, les démarches vers les mesures sanctionnant l’antisémitisme se sont multipliées. Car comme l’a dit Bush : « Défendre la liberté signifie aussi s’attaquer à ce mal qu’est l’antisémitisme ». Ainsi, en Europe, l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) a tenu une réunion à Berlin fin avril 2004 où les 55 pays membres se sont engagés à bannir l’antisémitisme sous toutes ses formes.
Les indices et les cas
Se basant sur des déclarations, des mots, des articles et des caricatures publiés dans le monde arabe et musulman, fournis par les organisations juives, l’OSCE a lancé un vibrant appel au monde politique et à la société civile pour faire un pas contre l’antisémitisme. Ces documents ont servi de preuves à l’appui pour la loi américaine. A titre d’exemple, des déclarations dans la presse arabe à l’exemple de « Il est difficile d’ignorer la discrimination raciale qui caractérise l’Etat d’Israël » ou « Le gouvernement israélien œuvre en vue d’allumer des guerres civiles dans les pays voisins ».
Des écrivains sont cités, comme Salama Ahmed Salama (Al-Ahram) ou Galal Doweidar (Al-Akhbar). Plusieurs représentants des comités juifs ont alors attiré l’attention sur les dérives auxquelles mènerait une systématisation de la critique d’Israël. Parmi les moyens proposés : le renforcement des outils législatifs en vue « d’une tolérance zéro à l’égard de l’intolérance ». L’ambassadeur américain auprès de l’OSCE a proposé d’introduire un code d’éthique dans les rédactions pour éviter que la ligne ne soit dépassée entre critique et antisémitisme.
C’est dans ce contexte qu’a été commandé le rapport Rufin qui estime que « la recrudescence des actes à caractère antisémite au cours des dernières années est un fait incontestable ». Il appelle ainsi chanteurs, artistes, footballeurs et autres à se mobiliser à l’appui d’une campagne dont le slogan serait « Qui que vous soyez, ne touchez pas aux juifs de France ». Ruffin, qui propose nombre de mesures pour lutter contre cette tendance, fait sa propre lecture du conflit palestino-israélien : « La thématique nouvelle (au moment des accords d’Oslo) du droit au retour des réfugiés palestiniens remet en question la survie même d’un Etat où les juifs du monde entier peuvent trouver la sécurité ». Personne ne parle des déclarations d’un Moshe Feiglin, dirigeant d’un mouvement au sein du Likoud israélien, Manhigut Yehoudit. Celui-ci a proposé au lendemain du 11 septembre de bombarder la Kaaba, à La Mecque, parce que pour lui, il est clair que « la guerre n’était pas contre le terrorisme, mais qu’elle était religieuse-civilisationnelle. Et si les Américains avaient mené leurs combats contre l’islam, ils auraient gagné la guerre sans perte humaine ». Le sondage de la Commission européenne réalisé en 2003 selon lequel 59 % des Européens considèrent Israël comme la menace la plus sérieuse dans le monde a suscité des réactions retentissantes. Ariel Sharon a appelé alors les juifs de France à partir en Israël. Mais personne ne parle du sondage de CARE, le Conseil des américains arabo-musulmans, qui relève que le racisme anti-musulman est passé de 27 % en 2000 à 70 % en 2003, avec 33 % des cas émanant des institutions gouvernementales américaines.
Réaction arabe
Heureusement que les Arabes, principales cibles des accusations d’antisémitisme, ont réussi à contre-attaquer à travers les ambassadeurs auprès de la Ligue arabe.
A Bruxelles, lors d’une réunion de l’OSCE, en septembre dernier, consacrée à la « tolérance, la lutte contre le racisme, la xénophobie et la discrimination », les Arabes ont réussi à introduire dans le communiqué final « une condamnation sans réserves de toutes les formes de racisme (...) et des organisations et individus incitant à la haine ou le racisme (...) y compris contre les musulmans ».
Ali Al-Ghatit estime que c’est « un fait remarquable » qui prouve que si les Arabes se mettent d’accord, ils peuvent réussir. « Qu’il s’agisse de la loi ou du rapport, c’est un fait accompli. Il est demandé aux gouvernements arabes de réprimer leurs peuples. Cederniers doivent adopter un mutisme complet à l’égard d’Israël ».
L’avocat propose deux démarches pour une issue. L’une consiste à aider les communautés arabo-musulmanes à l’étranger à préparer un projet de loi pour le présenter à leurs gouvernements, pour leur protection. Dans ce cas, anti-islam serait équivalent à anti-musulman et anti-arabe. L’autre mesure nécessite une volonté beaucoup plus grande de la part des gouvernements arabes, égyptien en particulier. Il s’agit d’établir une législation selon laquelle les Egyptiens lorsqu’ils expriment leurs opinions pour défendre un droit légitime, dans leur pays ou dans le monde arabe, exercent un droit légitime non incriminé par la loi et non passible de poursuite ou d’extradition dans le cadre d’accords internationaux. Les Américains, eux, veulent protéger leurs soldats pour éviter qu’ils soient déférés devant la Cour pénale internationale. Le premier rapport sur l’état de l’antisémitisme dans le monde sera publié dans cinq jours. Il portera sur des faits ayant précédé la loi. Il sera élaboré pour la première et dernière fois par le secrétaire d’Etat avant de nommer le « tsar » de la lutte antisémite. Cet envoyé spécial, estime-t-on, doit avoir une unité spéciale au sein de chaque ambassade américaine pour recenser tout ce qui passe : arts, culture, théâtre ... blagues y compris.
                                
20. La responsabilité d’Israël par Ahmed Loutfi
in Al-Ahram Hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercredi 10 novembre 2004

Honni soit l’antisémitisme ou toute forme de ségrégation fondée sur une race, une religion ou une appartenance quelconque. De toutes les formes de ségrégation, c’est l’antisémitisme qui se trouve sous les feux de la rampe. Plus d’apartheid en Afrique du Sud, on parle désormais peu des problèmes de ce genre aux Etats-Unis qui ont vu naître une multitude d’organisations de défense des noirs, certains versant même dans la violence.
Pourquoi reparle-t-on donc d’antisémitisme à l’heure actuelle ? La crise moyen-orientale est évidemment la cause principale. Israël en est bien la cause fondamentale puisqu’il instrumentalise ce genre de débats dans la défense d’une politique que l’on ne peut guère qualifier de légitime dans les territoires occupés. Non seulement il y a un rejet total de l’autre, le Palestinien, dont on a conquis le territoire en avançant des arguments bibliques, mais il y a aussi volonté d’en faire un peuple de deuxième zone astreint à vivre dans des sortes de bantoustans. La comparaison entre le régime d’apartheid d’Afrique du Sud et le projet israélien de règlement de la question palestinienne présentent bien des similitudes.
C’est ainsi qu’au Proche-Orient, terre trois fois sainte, comme on le dit, toutes les passions religieuses se trouvent exacerbées. Face à un Israël devenu une figure de substitution au colonialisme occidental, qui a tout au long du conflit, réduit à néant la frange progressiste de la révolution palestinienne, il devient normal que le débat prenne de plus en plus des accents religieux. D’ailleurs, avec l’Amérique jouant le rôle d’arbitre dans ce conflit, les choses devaient prendre de plus en plus un accent tranché de conflit religieux : « Dieu bénisse l’Amérique ! », « Que Dieu continue de bénir notre grand pays » : Avec plus ou moins d’emphase, les deux candidats à l’élection présidentielle américaine, le perdant John Kerry et George W. Bush, le gagnant, ont chacun invoqué Dieu lors de leurs débats télévisés. Depuis 44 ans, aucun débat présidentiel aux Etats-Unis ne s’était terminé sur une telle note de religiosité. Et peu d’élections ont été aussi influencées par la religion que celle de cette année, alors qu’un courant chrétien évangélique est en pleine expansion et un président « Born-Again ». Un fondamentalisme qui ne fait que renforcer le parti pris américain pour Israël. Les chrétiens fondamentalistes aux Etats-Unis contribuent à leur façon aussi à radicaliser le conflit proche-oriental. Les églises protestantes, qui appartiennent au mouvement évangélique, comptent plus de 50 millions de fidèles. L’interprétation de la Bible qui a cours dans un grand nombre de ces églises conduit leurs adeptes à vénérer le peuple juif et l’Etat d’Israël, et à refuser toute concession territoriale aux Palestiniens.
En Israël, les formes d’extrémisme religieux sont connues et se sont illustrées par leurs actes. On se souvient du colon juif d’extrême droite, appartenant au groupe raciste Kach, qui a massacré, en février 1994, des Palestiniens priant dans le caveau des Patriarches à Hébron. L’actuel processus de paix engagé entre Israël et l’Autorité palestinienne est doublement menacé par les intégrismes juif et musulman. En novembre 1995, Yitzhak Rabin, premier ministre d’Israël, est assassiné par un militant juif d’extrême droite. De plus, la colonisation juive, principal obstacle à un règlement, est régie par des notions religieuses.
Une chose est sûre. Israël, de par son attitude et son caractère explicite d’Etat religieux, assume la grande part de responsabilité dans ce genre d’oppositions.
                   
21. Arafat, une route sur des sables mouvants - Entretien avec Henry Laurens propos recueillis par David Zerbib
in L'Humanité du mardi 9 novembre 2004

Analyse. Professeur au Collège de France (1), Henry Laurens resitue la ligne politique du président de l’Autorité palestinienne dans le contexte d’un conflit israélo-palestinien à nul autre pareil
- Historien spécialiste du Proche-Orient et du monde arabe, comment envisagez-vous la situation créée par l’hypothèse de la disparition de Yasser Arafat ? Ouverture d’un nouveau contexte de négociation avec les Israéliens, ou fermeture de toute issue possible du conflit ?
- Henry Laurens. La seule certitude est que, dans la mesure où Israéliens et Américains avaient posé qu’Arafat n’était plus un interlocuteur valable, la situation était bloquée. Elle peut donc en théorie se rouvrir. Mais il n’y aura pas d’interlocuteur palestinien du poids d’Arafat. Il existe une procédure de désignation d’un nouveau dirigeant, mais les délais n’en seront pas respectés, une campagne électorale paraissant difficile à organiser dans un contexte d’occupation et de violence. Un interlocuteur totalement légitime sera donc difficile à trouver. Une présidence par intérim et une direction collégiale s’imposera un certain temps. Car Yasser Arafat cumulait trois fonctions qui faisaient de lui un incontournable centre névralgique : il était à la fois le président du Fatah, principale organisation politique palestinienne ; le leader de l’OLP, qui est représentative de la diaspora ; et le président de l’Autorité palestinienne, autrement dit ce à quoi on appelait jadis les Palestiniens de l’intérieur. Arafat avait la possibilité d’agir à tous ces niveaux, ce qu’aucun autre successeur ne peut prétendre. La question se présente alors de savoir si une distinction doit être faite entre présidence de l’Autorité palestinienne (élue) et présidence de l’OLP (désignée par son Conseil national).
- Par rapport à d’autres leaders arabes, comment se singularise la figure d’Arafat sur le temps long de l’histoire du Proche-Orient ?
- Henry Laurens. C’est un leader extraterritorial. Les autres hommes politiques arabes en longue période (la carrière politique d’Arafat s’étend sur près d’un demi-siècle !) avaient une base territoriale, même s’ils entendaient agir sur une scène arabe plus générale. Ils étaient présidents de l’Égypte ou de la Syrie, ou roi d’Arabie saoudite. Arafat a eu le charisme des révolutionnaires, des animateurs d’un mouvement national et, dans la mesure même où il ne disposait pas de système de répression, il a dû fonctionner sur un mécanisme d’adhésion. Il a bénéficié ainsi d’une représentativité plus démocratique. Mais, sur d’autres plans, son mode de fonctionnement politique, basé notamment sur des relations humaines fortes et des financements, se rapprochait de ceux des leaders arabes de sa génération. Clientélisme, utilisation de l’argent - au point de parler de corruption : cette gestion de l’Autorité palestinienne sur un mode proche de celui des autres États arabes lui a été reprochée.
- On envisage communément la figure d’Arafat en clair-obscur. Un homme à plusieurs vies et à double langage. Plutôt que de traits de personnalité, parlons des enjeux politiques qui ont guidé ses positionnements...
- Henry Laurens. Son évolution renvoie simplement à des questions de rapport de forces. Selon les séquences historiques, l’homme s’est trouvé dans des situations très différentes. Comme tout politique, il a suivi plusieurs lignes à la fois pour disposer d’alternatives. Ainsi, dans les années soixante, son discours stipulait que la lutte armée était l’instrument de libération de la Palestine. Mais il a aussi exploré d’autres voies politiques en encourageant des négociations, des médiations, dans la mesure même où la lutte armée, compte tenu des rapports de forces, ne pouvait plus être l’instrument de la solution politique. Sur la longue durée, on observe une transformation fondamentale du problème politique palestinien. On oublie trop souvent que dans les années soixante, quand l’OLP et le Fatah émergent comme force politique, leur programme était celui dit de « libération de la Palestine ». Or, dans la seconde charte de l’OLP de 1968, la Palestine est considérée comme les territoires détenus par les Israéliens depuis 1948. Autrement dit, n’étaient pas concernées par la libération de la Palestine, du moins officiellement, la bande de Gaza, administrée par l’Égypte, et la Cisjordanie intégrée à la Jordanie. À partir du moment où, dans les années soixante-dix, commence à s’imposer l’idée de création d’un État palestinien, le contenu territorial de cet État va profondément se modifier. On en vient à l’idée de création d’un État par étapes, sur tout territoire libéré, mais sans que soit abandonnée la revendication sur les autres non libérés. Dans un troisième temps, on aboutit à la perspective de création d’un État palestinien dans les limites antérieures à juin 1967 (avant la guerre de Six Jours). Ainsi, l’État palestinien serait créé sur des territoires que la charte palestinienne de 1968 ne prenait pas en considération comme étant la Palestine ! Dans les années soixante, Arafat ne pouvait s’imaginer devenir l’homme d’Oslo. La même transformation intellectuelle s’opère dans l’ensemble du mouvement. Arafat à la fois l’accompagne, la guide et la suit.
- Pour autant que le travail de l’historien est de faire la part des ruptures et des continuités dans le temps, quelles permanences observe-t-on dans la stratégie politique de Yasser Arafat ?
- Henry Laurens. Il faut voir avant tout dans les évolutions de Yasser Arafat une continuité fondée sur deux points essentiels : premièrement, l’autonomie de la direction politique palestinienne par rapport à l’ensemble des acteurs arabes. Cela a été un combat permanent, par rapport à l’Égypte, la Jordanie ou la Syrie. Deuxièmement : le refus de la guerre civile. C’est un point fondamental dans la stratégie politique d’Arafat. Le refus de la guerre civile, c’est le refus du choix algérien. Le FLN a éliminé de façon sanglante tous les autres compétiteurs sur la scène politique. À présent, on analyse toutes les crises algériennes postérieures à la guerre d’Algérie comme étant liées à cette guerre entre Algériens. Ce scénario, Arafat l’a systématiquement refusé. Aussi bien à la fin des années soixante entre le Fatah, d’un côté, et les organisations de gauche, de l’autre, que dans les années 1990 et 2000 par rapport aux islamistes du Hamas et du Djihad islamique.
- Les biographes de Yasser Arafat insistent sur ces moments où il aurait « fait le mauvais choix » : en Jordanie, au Liban pendant la guerre du Golfe ou à Camp David face à l’Israélien Ehud Barak. Yasser Arafat a-t-il vraiment raté la paix ?
- Henry Laurens. Ce sont des contextes extrêmement différents qui renvoient là encore à des rapports de forces. En Jordanie, en 1970, avant qu’il soit contraint de quitter le pays après le triste épisode de « Septembre noir », Arafat ne visait pas en tant que tel à renverser le roi Hussein de Jordanie. Simplement, régnait une ambiguïté dont tous les Etats arabes étaient responsables : dans la mesure où Nasser puis Hussein entraient dans un processus de paix avec Israël sur la base de la résolution 242 de l’ONU qui ne mentionnait pas les Palestiniens, un conflit s’ouvrait entre la révolution palestinienne et les intérêts territoriaux des États arabes. Ce n’est qu’en 1974, après la guerre israélo-arabe de 1973, que la synthèse s’opère lors du sommet de Rabat, où l’OLP est reconnue comme seule et unique représentante du peuple palestinien. En revanche, lors de la guerre du Liban, Arafat est à la fois auteur et victime de la situation. En 1975-1976, il entre dans le jeu politique libanais pour éviter le scénario de « Septembre noir » mais, en même temps, il devient l’un des facteurs centraux de la guerre civile. Son erreur de jugement politique a été par ailleurs patente en 1990 au moment de l’invasion du Koweït par l’Irak et son rapprochement avec Saddam Hussein. Par contre, à Camp David (rencontre qui suit les accords d’Oslo - NDLR), on ne peut comparer comme on le fait parfois Arafat et le président égyptien Anouar El Sadate (qui signe un accord de paix avec Israël en 1978). Dès le départ, Sadat avait posé le cadre de son action : le retour aux frontières antérieures au 4 juin 1967. Toute la stratégie politique d’Oslo, du point de vue palestinien se fondait sur la même revendication. Or, les Israéliens refusaient de proposer à Arafat ce qu’ils avaient accepté de Sadat, mais l’ambiguïté demeurait. Celle-ci a été levée à Camp David : les propositions israéliennes ne consistaient ni en un retour aux lignes de juin 1967, ni en un équivalent basé sur une compensation territoriale, comme l’a plus tard défini la proposition de Genève (initiative lancée en 2004 par Iossi Beilin et Yasser Abed Rabbo, respectivement ancien ministre israélien et palestinien - NDLR). Toutefois, au lendemain des négociations, entre décembre 2000 et janvier 2001, où l’on serait parvenu tout près d’un accord, Arafat n’aurait pas saisi les enjeux, sous-estimant le risque de voir Ariel Sharon devenir premier ministre en Israël. Pendant la seconde Intifada, toute la difficulté d’Arafat a ensuite été de gérer une situation qui risquait de mener à une guerre civile,même s’il a conduit périodiquement de petits assauts contre les islamistes. Ce que les Israéliens lui reprochent, c’est, en définitive, son incapacité ou son refus de se lancer dans une guerre civile qui aurait été suicidaire pour lui.
- Le conflit israélo-palestinien n’est pas qu’un conflit de chefs. C’est aussi un combat de mots aux enjeux économiques et idéologiques. Quelle est la nature du combat mené par Arafat ? Un anticolonialisme ? Si oui, de quel modèle historique relève-t-il ? Algérien, vietnamien, sud africain , sioniste ?
- Henry Laurens. Il y a une différence entre le concept analytique qui permet d’expliquer une situation et créer un idéal type, et le concept politique qui est un facteur de légitimité ou d’illégitimité des partis, comme dans la condamnation de l’impérialisme. Lorsqu’on parle d’Israël comme fait colonial, on risque en permanence de confondre le concept analytique et le concept politique. Ens termes analytiques, on est en Palestine dans le cas d’une colonisation de peuplement, au sens général du terme, depuis le début du mouvement sioniste. Donc la situation dans laquelle se trouvent les partis en Palestine est analogue à celle qu’on a pu observer en Algérie ou au Kenya. Mais, en même temps, le sionisme est un mouvement colonial sans métropole, facteur important, et c’est aussi un mouvement d’émancipation nationale, d’émancipation du peuple juif. Il faut donc admettre intellectuellement que l’on peut être à la fois émancipateur et colonisateur. Et admettre qu’il y ait des valeurs et des expressions plurielles pour un même mouvement historique. Autre point qui me paraît essentiel : il s’agit de la Terre sainte. Le religieux et le national s’y mélangent de façon inextricable. À ce titre, ce qui fait l’exceptionnalité du conflit de Palestine, c’est qu’il est un conflit intériorisé par d’autres (en raison de phénomènes d’identification ou de culpabilités historiques, comme en Europe vis-à-vis de la colonisation ou de la Shoah). Ce n’est pas l’importance territoriale dérisoire du conflit qui en produit l’intensité et l’ampleur, pas plus que ses enjeux économiques. Et il est difficile de parler de choc des civilisations, car c’est un socle commun qui fait ici l’objet de l’affrontement. Mais la question de Palestine mobilise des affects qui renvoient aux identités profondes des groupes humains dans le monde, ce qu’aucun autre problème géopolitique contemporain ne mobilise à ce point.
(1) Vient de publier sa leçon inaugurale au Collège de France "Histoire du monde arabe contemporain", éditions Fayard, 2004, 52 Pages, 8 euros. Autres ouvrages parus : "La Question de Palestine", en deux volumes (vol. II : 1922 - 1947, Fayard, 2002) ; "Orientales II. La IIIe République et l’Islam", CNRS éditions, 2004 ; "Le Retour des exilés", Robert Laffont, 1998 ; "Paix et Guerre au Moyen-Orient", Armand Colin.
                               
22. Un de ses adjoints affirme qu’Israël a empoisonné Arafat par Lamia Lahoud
in The Jerusalem Post (quotidien israélien) du lundi 8 novembre 2004
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

« Le président de l’Autorité (nationale) palestinienne, Yasser Arafat, a été empoisonné par Israël », a déclaré un de ses conseillers dimanche dernier.
Cette possibilité est sérieusement prise en compte par l’Autorité palestinienne, qui a envoyé des prélèvements de sang de M. Arafat aux Etats-Unis et en Allemagne, afin de confirmer ou d’écarter cette hypothèse, a-t-il indiqué.
M. Arafat souffre de symptômes similaires à ceux du dirigeant du FPLP Wadî’ Haddâd, a-t-il précisé. Haddâd avait été empoisonné, à la fin des années 1970, par un de ses proches associés qui aurait été recruté par le Mossad, a indiqué le conseiller d’Arafat, bien que la cause officiellement annoncée de la mort de M. Haddâd ait été le cancer.
« Haddâd a souffert huit semaines d’agonie… Lui aussi, il était tombé dans le coma », a dit le conseiller de M. Arafat. « A moins qu’on ne trouve un antidote, Arafat mourra », a-t-il conclu.
Il y a quatre raisons possibles à la chute catastrophique du nombre de globules rouges chez Arafat, et deux pistes ont été d’ores et déjà écartées, a précisé le conseiller, qui a conclu :
« Arafat ne souffre pas d’un cancer, et il n’a pas absorbé une surdose de l’un de ses médicaments usuels. L’empoisonnement est l’une des deux possibilités restantes ».
D’autres responsables de l’Autorité palestinienne, dont le Premier ministre Ahmed Qureï’, ont indiqué ne pas écarter l’hypothèse de l’empoisonnement de M. Arafat, mais ils ont indiqué avoir besoin de preuves supplémentaires avant de rendre ces présomptions publiques.
Certains autres de ces responsables ont écarté l’option de l’empoisonnement. Ils disent qu’il était dans l’intérêt de l’Autorité palestinienne de maintenir Arafat en vie, afin de permettre au vice-président de l’OLP Mahmoud Abbas et à Qureï’ de prendre en mains les rênes de l’Autorité palestinienne.
                       
23. Il était une fois le raïs par Françoise Germain-Robin
in L'Humanité du samedi 6 novembre 2004

Il a mené son premier combat contre l’armée israélienne il y a plus de cinquante ans, au Caire. De Karameh à Beyrouth, de Ramallah à Paris : la vie, les batailles d’Abou Ammar.
Le président palestinien, Yasser Arafat, en son ultime combat. Celui qu’il mène contre la maladie. Jusqu’ici, certains l’avaient surnommé « le Survivant », ou encore « le Phénix ». Comme l’oiseau mythique renaissant inlassablement de ses cendres, il a eu le don, tout au long de sa vie, de survivre au danger des batailles, d’échapper aux tueurs lancés contre lui, et il a toujours trouvé le moyen de reprendre pied, chaque fois qu’on le disait politiquement perdu.
Une faculté de survivre devenue légendaire, qui a permis au vieux lutteur, champion de la cause palestinienne, de faire un dernier pied de nez à son vieil ennemi, le premier ministre israélien, Ariel Sharon. Il avouait avoir essayé de l’éliminer à plusieurs reprises, notamment du temps où l’OLP était installée à Beyrouth. Yasser Arafat lui-même nous avait affirmé, lors de sa dernière interview à l’Humanité, recueillie dans les ruines de la Mouqata, en avril 2004, que Sharon avait essayé onze fois de le tuer. Le président palestinien a pu, grâce à l’accueil que lui a réservé la France, échapper à l’enfermement indécent que lui imposait Ariel Sharon depuis trois ans et recevoir, lui qu’on traitait en paria, les hommages du monde entier.
Car Yasser Arafat, pour tous, reste le symbole de la lutte du peuple palestinien pour la libération de la Palestine. Une Palestine dont la taille s’est rétrécie comme une peau de chagrin au fur et à mesure que se développait la politique de conquête et d’expansion territoriale de l’État d’Israël : les dernières propositions pour la création d’un État palestinien, faites à Yasser Arafat par l’ancien premier ministre travailliste Ehud Barak, à Camp David, bien que qualifiées de « généreuses » par les États-Unis et Israël, concernaient moins de 22 % du territoire de la Palestine historique. Et les plans d’Ariel Sharon, successeur d’Ehud Barak, réduisent encore cette portion congrue, ne laissant aux Palestiniens que quelques bantoustans ingouvernables, enserrés dans des murs, séparés les uns des autres par des colonies, des bases militaires israéliennes et l’entrelacs des routes menant des unes aux autres. La dernière bataille politique d’Arafat, qui avait pourtant tout misé, sept ans plus tôt à Oslo, sur la voie pacifique, aura été de refuser cette solution inacceptable pour son peuple, au prix de la perte de sa propre liberté.
Mais sa première bataille, il l’avait menée cinquante-deux ans plus tôt, en participant, alors qu’il était encore étudiant au Caire, à la tentative des hommes de son cousin, Abdel Kader Al Husseini, de résister les armes à la main à la politique de terre brûlée menée par l’armée israélienne en 1948. Une politique qui avait pour but inavoué, comme l’ont révélé depuis les nouveaux historiens israéliens, de chasser le maximum de Palestiniens des terres où allait s’installer l’État d’Israël, qui se voulait un État juif. Bataille perdue d’avance et dont Yasser Arafat tira longuement les enseignements avant de se lancer de nouveau dans la lutte armée.
Il le fit vingt ans plus tard, le 21 mars 1968. Mohammad Abdel Raouf Arafat Al Qoudwa Al Husseini, ingénieur de trente-neuf ans, célibataire, chef encore obscur du Fatah, une petite organisation de résistance armée qu’il avait fondée dix ans plus tôt au Koweït avec deux amis, Abou Yiad et Abou Jihad, faisait son premier coup d’éclat en livrant bataille à l’armée israélienne à Karameh. Retranché dans ce camp de réfugiés du bord du Jourdain à la tête d’un groupe de fedayin, il fit face à l’assaut de l’armée israélienne qui tentait de détruire ce réduit d’où partaient parfois des attaques de commandos contre le territoire israélien. Pendant quinze heures, Arafat et ses fedayin tinrent tête, avec l’appui de l’artillerie jordanienne, à des forces israéliennes plus de dix fois supérieures en nombre. Il réussit alors à échapper aux commandos lancés contre lui. Peu de temps auparavant, déjà, ils l’avaient manqué de peu dans une des caches qu’il utilisait quand il se rendait clandestinement en Cisjordanie occupée pour y organiser la résistance. Quelques mois plus tard, en septembre 1968, une équipe du Mossad tentait de le faire sauter avec une radio piégée, mais la bombe se révéla défectueuse.
La bataille de Karameh, aussi modeste et même dérisoire qu’elle puisse paraître, se révéla un combat historique. C’est elle qui fonda la légende de Yasser Arafat, devenu par la suite Abou Ammar, le père de la victoire : c’était la première bataille gagnée par des Palestiniens contre l’armée israélienne depuis 1947 et la première victoire arabe après la cuisante défaite de la guerre des Six-Jours qui, en juin 1967, avait permis à Israël de mettre la main sur la partie arabe de Jérusalem, d’occuper la Cisjordanie, Gaza, le Sinaï et le Golan. Elle lui permit d’asseoir son autorité et de prendre, l’année suivante, en 1969, la tête de l’OLP, l’Organisation de libération de la Palestine, dont il est resté le leader jusqu’à sa mort.
L’année qui suit cette prise du pouvoir est infiniment moins faste : c’est celle de septembre noir. Installé en Jordanie avec ses fedayin, Yasser Arafat en est chassé en septembre 1970 par l’armée jordanienne et manque une fois encore de périr. Cette fois, il ne s’agit plus de l’armée israélienne mais de l’armée jordanienne. Le roi Hussein a décidé de se débarrasser de ces invités encombrants que sont les organisations palestiniennes de l’OLP : il craint qu’elles ne lui ravissent la souveraineté d’un royaume dont plus de la moitié de la population est, après le nouvel afflux de réfugiés qu’a entraîné la guerre de 1967, palestinienne. Sauvé in extremis par l’intervention du Soudan et du Koweït, le chef de l’OLP et ce qui reste de l’Armée de libération de la Palestine (ALP) se réfugient au Liban, d’où il continuera à mener, avec l’appui des forces progressistes libanaises, des opérations de commando contre Israël. Le sud du Liban devient le « Fatah Land ». Les divers groupes de fedayin palestiniens y sont solidement implantés, dans un pays émaillé de camps de réfugiés, et très vite déstabilisé et déchiré par la guerre civile.
L’armée israélienne multiplie les incursions au Liban pour tâcher de neutraliser les fedayin qui multiplient les attaques de roquettes contre les kibboutz du nord d’Israël. À de nombreuses reprises, des équipes du Mossad sont envoyées à Beyrouth pour tenter de tuer Arafat. À partir de 1978, Israël occupe une bande du territoire libanais le long de la frontière et y recrute des mercenaires antipalestiniens, l’armée du Liban-Sud, pour l’aider dans sa chasse aux fedayin.
En 1982, après l’arrivée au pouvoir du Likoud (avec Menahem Begin comme premier ministre), le général Sharon, alors ministre de la Défense, lance l’opération « Paix en Galilée » : Une invasion massive du Liban destinée à « détruire les nids de terroristes pour assurer la sécurité d’Israël ». L’opération est sensée être limitée dans le temps et l’espace. Sharon a promis qu’en trois jours il liquiderait l’infrastructure de l’OLP et qu’il ne toucherait pas à Beyrouth, où est installé Arafat. Mais la tentation est trop forte : ne trouvant pas devant lui la moindre résistance, il fonce jusqu’à Beyrouth. Il soumettra la capitale libanaise à un siège de trois mois, tentant maintes fois de tuer Yasser Arafat en détruisant les lieux où ses services de renseignement pensent l’avoir repéré. Cette fois encore le chef de l’OLP, qui change fréquemment de cachette, réussit à survivre à toutes les attaques et se paie même le luxe de donner des interviews, y compris à des journalistes israéliens (1).
À la fin d’août 1982, grâce à une médiation internationale dans laquelle la France aura joué un rôle essentiel, Arafat est évacué sur des navires français avec ses fedayin. Un mois plus tard, Sharon et ses alliés phalangistes se vengeront de cette nouvelle déconvenue sur les réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila. Pour donner une idée de la détestation dans laquelle les dirigeants israéliens tenaient dès cette époque le chef de l’OLP, voici un extrait d’une lettre adressée au début de l’invasion du Liban par Menahem Begin à Ronald Reagan, alors président des États-Unis, pour justifier son action que condamne la communauté internationale : « J’ai le sentiment, écrit-il, de marcher sur Berlin pour liquider Hitler dans son bunker. » Begin décrivait alors Arafat comme « un bipède avec du poil sur la figure » et les Palestiniens comme « des cafards qui s’agitent dans une bouteille ». Sharon, lui, ne comparait plus Arafat à Hitler, mais à Ben Laden.
À peine réchappé de Beyrouth, Yasser Arafat se trouve de nouveau pris au piège, un an plus tard, à Tripoli, au nord du Liban, où s’est regroupé ce qui reste de ses troupes. Cette fois, il est assiégé par les phalangistes et par les Syriens qui espèrent se débarrasser une fois pour toutes d’un homme que Hafez El Assad a toujours considéré comme son pire ennemi : pour le président syrien, la Palestine - comme le Liban - doit revenir dans le giron de la Grande Syrie et la cause palestinienne est une cause arabe. L’indépendance manifestée par l’OLP et Arafat lui est insupportable. On voit donc pendant trois mois le spectacle étonnant des derniers fedayin retranchés autour de leur chef à Tripoli, bombardés d’un côté par la marine israélienne, de l’autre par l’artillerie syrienne. Cette fois encore, c’est la marine française qui tirera Arafat d’un guêpier où il a bien failli finir sa carrière. Il se réfugie alors avec la direction de l’OLP à Tunis. Il y restera douze ans, pendant lesquels il échappera à plusieurs tentatives de liquidation par le Mossad qui réussira à y assassiner ses deux compagnons de la première heure : Abou Jihad et Abou Yiad.
Son combat le plus difficile, celui dont il se dit le plus fier, est d’avoir réussi à faire prévaloir, à partir des années soixante-dix, la voie pacifique sur celle de la lutte armée. Un choix difficile, combattu dans les rangs mêmes de l’OLP et dans le monde par le front du refus, et qui ne s’imposera comme réellement stratégique qu’après les accords d’Oslo signés en 1993 avec Yitzhak Rabin, l’ennemi d’hier dont il avait voulu « faire un de Gaulle ». C’est peut-être cette transmutation de ces deux hommes de guerre en hommes de dialogue qui restera la plus belle victoire d’Arafat. Avec l’espoir, pour les deux peuples, d’une paix finalement possible, même si le chemin est encore long et semé d’épines, comme le fut la vie du président palestinien.
(1) Parmi eux, Amnon Kapeliouk, auteur d’une biographie d’Arafat, ["Arafat, l'irreductible" - Editions Fayard] dont nous publions l’interview [ci-dessous].
                                       
24. "Le mot clef de sa vie : indépendance" - Entretien avec Amnon Kapeliouk réalisé par Françoise Germain Robin
in L'Humanité du samedi 6 novembre 2004
Le journaliste et écrivain israélien, Amnon Kapeliouk, qui connaissait très bien Yasser Arafat, nous parle de lui.
- Vous avez une particularité rare dans votre pays : vous connaissez très bien Yasser Arafat dont vous avez publié il y a quelques mois une biographie.
- Amnon Kapeliouk. Pour moi, mais aussi pour les Palestiniens et pour tous ceux qui aspirent à la liberté dans le monde, Arafat est un symbole. Le symbole du mouvement national palestinien, de la lutte de son peuple pour la liberté et pour la création d’un État palestinien réellement indépendant. Je crois que ce mot, indépendant, est le mot clef de toute la vie de Yasser Arafat.
- D’où lui est venue cette passion pour l’indépendance ?
- Amnon Kapeliouk. En 1948, le peuple palestinien a vécu une double Nakba. Celle de l’exil du peuple palestinien et de la destruction des villes et villages où toute une société avait fleuri et s’était développée depuis des siècles et jusqu’à la fin du mandat britannique. À cette occasion, tout le leadership palestinien a volé en éclats. C’est le premier volet de la Nakba. Le second, du point de vue national, est non moins terrible : la cause palestinienne a été confisquée par les « frères arabes » pour servir leurs propres intérêts. Le problème palestinien a été considéré pendant des années comme un problème de réfugiés. Au point que même dans la fameuse résolution du Conseil de sécurité de l’ONU du 22 novembre 1967 on parle de « réfugiés » sans même ajouter « palestiniens ».
Yasser Arafat et ses amis ont réussi à faire revivre le mouvement national palestinien dans le but de le rendre indépendant des frères arabes. C’est pourquoi ce mot est si important. Le premier mot d’ordre du mouvement national palestinien qui renaissait avec le Fatah était « libération de la patrie et indépendance de la décision palestinienne ». Et Yasser Arafat et ses compagnons sont d’abord allés dans les camps de réfugiés, aussi bien dans ce qui restait de la Palestine (la Cisjordanie et Gaza) que dans les pays arabes voisins. Et petit à petit, ils ont réussi à imposer la volonté palestinienne de vivre libres.
- Quelles ont été les étapes de ce chemin ?
- Amnon Kapeliouk. Au début, comme tous les dirigeants des pays arabes, ils parlaient de la libération de toute la Palestine historique. À partir de l’été 1974, Arafat a commencé à parler à faire adopter au CNP (le Conseil national palestinien), une résolution parlant non plus de la seule lutte armée, mais aussi par des moyens non militaires. C’est alors que les durs du mouvement ont créé le front du refus. Car cette voie pacifique, Arafat l’a imposée difficilement. Peu à peu, pas après pas, il est entré dans le jeu diplomatique jusqu’à ce CNP de novembre 1988 à Alger où il a réussi à faire adopter la décision de créer un État palestinien à côté d’Israël sous le slogan : « Deux peuples, deux États. » Deux États vivant en paix côte à côte sur tout le territoire de la Palestine historique.
- Cet homme que certains, en Israël notamment, qualifient de « terroriste » est donc, selon vous, un homme de paix ?
- Amnon Kapeliouk. À partir de l’été 1974, il a commencé la longue route des mille pas vers un règlement politique. Cette route a continué et à la conférence de Madrid et à la reconnaissance mutuelle Israël-OLP en 1993. Shimon Peres lui-même, défendant Yasser Arafat contre les attaques et diffamations de la droite israélienne, a souligné qu’il a été le premier homme politique palestinien qui a reconnu le droit à l’existence d’Israël.
Je suis persuadé que s’il n’y avait pas eu l’assassinat de Rabin, nous serions aujourd’hui dans une tout autre situation, avec deux États indépendants l’un à côté de l’autre. Il y avait alors de la confiance entre les dirigeants de deux peuples. « Je crois en la sincérité de Rabin et de Peres », disait alors Arafat à qui certains, dans son camp, reprochaient d’avoir fait trop de concessions à Oslo. Même si au début il y avait une certaine froideur entre Rabin et lui, à la fin, une véritable complicité s’était établie entre eux. J’en donne des exemples dans mon livre. La droite israélienne n’a pas pleuré à la mort de Rabin, mais Arafat, oui.
- D’où lui venait son charisme ?
- Amnon Kapeliouk. De sa fidélité à la cause palestinienne. Avant d’épouser sa femme Soha, il disait en souriant qu’il « était marié » à cette cause. Mais son charisme lui vient aussi de sa manière d’être : il est frugal, vit modestement. Il ne boit pas, ne fume pas, mange peu et vit presque en ascète. À Gaza, par exemple, il habitait une maison très modeste comparée à celle d’autres dirigeants. C’est aussi un pragmatique. Il est doté d’une immense force de persuasion et d’une capacité de travail incroyable. Il ne s’est jamais ménagé.
Enfin et surtout, il vise toujours, inlassablement, le consensus en cherchant le dénominateur commun entre les différentes composantes palestiniennes.
- On lui a parfois reproché cela parfois, comme une incapacité à trancher. C’est le reproche que lui a fait l’ancien président américain Bill Clinton dans son livre.
- Amnon Kapeliouk. Clinton se trompe. Ce que le premier ministre israélien Ehud Barak a proposé à Arafat à Camp David était complètement inacceptable par les Palestiniens. Arafat, craignant un piège, ne voulait pas se rendre au sommet de Camp David. Clinton promet donc à Arafat qu’en aucun cas il ne jettera la responsabilité d’un échec éventuel sur lui mais n’a pas respecté sa promesse. Arafat pensait toujours que d’aller avec une partie du peuple contre l’autre pouvait nuire à la cause. Mais, quelquefois, il a tranché. Par exemple en 1974 en imposant la voie politique. Son mot d’ordre était : « éviter une guerre civile ». Il a réussi à redonner une conscience nationale à un peuple qui sortait des cendres et qu’il a fait revivre. Son charisme était tel que même ses opposants, comme Ibrahim Abou Loughoud, grand intellectuel palestinien, mort il y a trois ans, et qui était tout à fait contre les accords d’Oslo, se disait malgré tout « fidèle à Arafat ».
- Arafat a fasciné tous ceux qui l’ont approché. Mais n’était-il pas détesté par les dirigeants arabes ?
- Amnon Kapeliouk. Par un ou deux d’entre eux. Il représentait une cause qu’aucun dirigeant arabe ne pouvait se permettre de laisser tomber. Arafat avait une immense influence sur les masses arabes, du Golfe à l’Atlantique. Il restera pour le monde arabe une des personnalités les plus importantes de son histoire contemporaine. J’ai moi-même entendu dire qu’il était la seconde personnalité la plus importante après Nasser. Nelson Mandela, dans la préface de mon livre dit d’ailleurs que « le président Arafat restera un symbole d’héroïsme pour tous les peuples du monde ».
- Et quelle image en garderont les Israéliens ?
- Amnon Kapeliouk. La grande majorité des Israéliens vivent sous l’effet d’une campagne de diabolisation permanente de la personne d’Arafat qui avait déjà commencé avant l’arrivée de la droite nationaliste au pouvoir. On en a vraiment fait le diable et Sharon l’a comparé à Ben Laden. Sharon déteste les patriotes palestiniens et préfère des collaborateurs pour réaliser ses plans.
                       
25. Les enfants tués ? Il n’y a plus de quoi fouetter un chat ! par Gideon Levy
in Ha’Aretz (quotidien israélien) du dimanche 17 octobre 2004
[traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier]

Durant les deux premières semaines de l’opération Jours de Pénitence, ce sont plus de trente enfants palestiniens qui ont été tués dans la bande de Gaza. Pas étonnant que beaucoup de monde qualifie ces tueries d’enfants à grande échelle de « terreur ». Si, dans le décompte global de l’ensemble des victimes de l’Intifada, le ratio est de trois Palestiniens tués pour un Israélien tué, ce ratio devient de 5 : 1 lorsqu’il concerne les seuls enfants. D’après l’association B’Tselem (une organisation israélienne de défense des droits de l’homme), même avant l’opération en cours à Gaza, 557 Palestiniens mineurs (de moins de dix-huit ans) avaient été tués, à comparer à 110 Israéliens mineurs.
Les associations palestiniennes de défense des droits humains évoquent des chiffres encore plus dramatiques : 598 enfants palestiniens tués (de moins de dix-sept ans), d’après le Groupe Palestiniens d’Observation des droits humains [Palestinian Human Rights Monitoring Group], et 829 Palestiniens de moins de dix-huit ans tués, d’après le Croissant Rouge. [Il faut tenir le plus grand compte des limites d’âge retenues, aussi.] D’après B’Tselem, dont les données ont été mises à jour il y a environ un mois, 42 des enfants tués avaient dix ans ; 20 avaient sept ans ; et deux n’avaient que deux ans. Les plus jeunes victimes sont treize nouveaux nés, décédés à la naissance, à des check points.
Avec ce genre de statistiques horrifiantes, la question de savoir qui est terroriste aurait dû devenir, depuis bien longtemps, très préoccupante pour chaque Israélien. Néanmoins, elle n’est toujours pas à l’ordre du jour. Les tueurs d’enfants sont toujours les Palestiniens, les soldats israéliens ne font toujours que se défendre, et nous défendre, et : au diable, les statistiques !
La réalité toute simple, et qu’il faut énoncer clairement, c’est que le sang de centaines d’enfants palestiniens se trouve sur nos mains. Aucune explication alambiquée du cabinet du porte-parole de l’armée israélienne, ou des correspondants militaires, au sujet des dangers représentés par des enfants pour les soldats, ni aucune excuse douteuses fournie par les gens des relations publiques du ministère des Affaires étrangères israélien sur la manière dont les Palestiniens utilisent leurs enfants n’y changeront quoi que ce soit. Une armée qui tue autant d’enfants est une armée qui ne connaît pas de limites ; c’est une armée qui a perdu son code moral.
Comme l’a dit le député Ahmed Tibi (du parti Hadash), dans un discours particulièrement émouvant, à la Knesset, prétendre que tous ces enfants auraient été tués « par erreur » n’est plus possible. Une armée ne commet pas plus de cinq cent erreurs d’identifications, durant cinq cent journées d’affilée. Non. Il ne s’agit pas d’ « erreurs », mais bien du résultat désastreux d’une politique déterminée principalement par une gâchette horriblement légère et par la déshumanisation des Palestiniens. Tirer sur tout ce qui bouge, y compris les enfants, voilà qui est devenu comportement régulier. Même la mini-fureur passagère qui a fait irruption autour de « la confirmation de l’assassinat » d’une fillette de treize ans, Iman Al-Hamas, n’a pas tourné autour de la véritable question. Le scandale aurait dû être généré par l’acte même de l’avoir tuée, et non par ce qui a suivi, aussi sordide cela a-t-il pu être [un soldat fou de Tsahal, redoutant le cartable dorsal de la fillette, qu’il pensait plein d’explosifs, a criblé le cadavre de celle-ci d’une vingtaine de balles, après qu’il eut vidé tout son chargeur (une centaine de balles), ndt].
La petite Iman n’a pas été la seule. Mohammed Aaraj mangeait son sandwich, devant chez lui (la dernière maison avant le cimetière du camp de réfugiés de Balata, près de Naplouse), quand un soldat l’a abattu, presque à bout portant. Il avait six ans. Christine Saada se trouvait dans la voiture de ses parents : ils rentraient d’une visite chez des parents, quand des soldats ont sulfaté la voiture de leurs rafales de mitraillettes. Elle avait douze ans. Tuée. Jamil et Ahmed Abu Aziz, deux frères, allaient à vélo, en plein midi, acheter des confiseries, quand ils furent pris de plein fouet par le tir d’un obus lancé par une équipe de tankistes israéliens. Jamil avait treize ans, Ahmed en avait six. Morts, tous les deux.
Mu’tazz Amudi et Subah Subah ont été tués par un soldat stationné sur la place de leur village, Burkin. Celui-ci s’était mis à tirer dans toutes les directions, après que des pierres aient été lancées. Ghadir Mohammed, du camp de réfugiés de Khan Younis, était dans sa classe quand des soldats l’ont abattue. Elle avait douze ans. Tous ces enfants étaient totalement innocents. Ils ont été tués par des soldats agissant en notre nom.
Dans ces trois cas, au moins, les soldats savaient à l’évidence qu’ils tiraient sur des enfants : cela ne les a pas arrêtés. Les enfants palestiniens n’ont aucun refuge : un danger mortel rôde autour d’eux, chez eux, à leur école, dans leurs rues. Aucun enfant, sur les centaines qui ont été tués, ne méritait de mourir, et la responsabilité de leur assassinat ne saurait demeurer indéfiniment anonyme. Sinon, on envoie aux soldats le message suivant : « Tuer des enfants, bof, ça n’est pas si grave que ça… Et puis, aucun d’entre vous n’est coupable… »
La mort, bien évidemment, est le danger le plus aigu auquel un enfant palestinien soit confronté, mais elle n’est pas le seul. Les données fournies par le ministère palestinien de l’Education indiquent que 3 409 écoliers palestiniens ont été blessés durant l’Intifada ; certains d’entre eux resteront handicapés à vie. L’enfance, pour des dizaines de milliers de jeunes Palestiniens, se déroule d’un traumatisme à l’autre, d’une horreur à la suivante. On démolit leurs maisons, on humilie leurs parents sous leurs yeux, des soldats font incursion chez eux, avec brutalité, en pleine nuit, des tanks ouvrent le feu sur leurs salles de classe. Et ils ne bénéficient d’aucun service d’aide psychologique. Avez-vous jamais entendu parler d’un enfant palestinien « souffrant d’anxiété » ?
L’indifférence publique qui accompagne ce cortège de souffrances non soulagées fait de tous les Israéliens les complices d’un crime. Même des parents, qui pourtant savent ce que l’angoisse pour la vie d’un enfant signifie, tournent la tête et ne veulent pas entendre l’anxiété qui taraude des parents comme eux, sauf qu’ils sont de l’autre côté de la barrière. Qui aurait cru, un jour, que des soldats israéliens allaient tuer des centaines d’enfants et que la majorité des Israéliens allaient se taire ? Même les enfants palestiniens sont devenus des victimes de la campagne de déshumanisation : à l’évidence, en tuer des centaines ne pose plus le moindre problème.