"Le fait que Mohamed Dahlan (l'ancien chef de la sécurité préventive à Gaza) ait pris la tête de la lutte anticorruption alors qu'il est lui-même notoirement corrompu me laisse songeur. Mais il n'est pas le seul à manipuler ce thème à des fins politiques. Les Etats-Unis et Israël utilisent en permanence cette accusation contre Arafat pour le délégitimer, l'isoler et finalement le forcer à accepter des compromis qu'il ne veut pas." Extrait d'un entretien avec Abdel Jawad Salah - Député indépendant au Conseil législatif palestinien in Le Monde du 8 juillet 2004
                   
"La nouvelle idée Bush-Sharon de "réformer" la structure de l'Autorité (c'est-à-dire la nomination d'agents américains) comme condition préalable à la paix ne semble pas avoir fait une impression profonde sur Arafat. En réalité, il est difficile de savoir si ceci est un prétexte cynique pour reporter une solution ou seulement une démonstration de stupidité monumentale. "Il n'y aura pas de Hamid Karzai palestinien", a-t-il dit, faisant allusion au président potiche que les Américains ont imposé de l'extérieur à l'Afghanistan." Extrait d'un article de Uri Avnery in le Point d'information Palestine N°199 du 16 mai 2002
                   
"Mohammed Dahlan, l’ancien chef des services de sécurité de Gaza, monté en épingle régulièrement dans les médias occidentaux comme rival potentiel de Yasser Arafat [...] Une idée qui amuse beaucoup la plupart des Palestiniens, pour qui celui que l’on présente comme "l’homme fort de Gaza" est surtout "l’homme des Américains", voire "des Israéliens", accusé comme beaucoup d’autres de corruption." Extrait d'un article de Valérie Féron in L'Humanité du 7 août 2004
                   
                       
Point d'information Palestine N° 241 du 28/08/2004
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Nous pouvons, si vous le souhaitez, vous adresser le Point d'information Palestine en format pièce-jointe RTF sur simple demande à : lmomarseille@wanadoo.fr
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http://www.reseauvoltaire.net - http://www.mom.fr/guides/palestine/palestine.html - http://www.paix-en-palestine.org - http://www.protection-palestine.org
                           
"Opération SOS Point d'information Palestine 2004" [poursuivie jusqu'au 30 septembre 2004] Aidez-nous à poursuivre la réalisation du Point d'information Palestine en nous faisant parvenir d'urgence, un don, en France, par mandat ou par chèque à l'ordre de : La Maison d'Orient - BP 105 - 13192 Marseille Cedex 20 FRANCE - Depuis l'étranger, par mandat ou par virement bancaire : Banque : 15889 - Guichet : 07985 - N° de compte : 00020075640 - Clé : 54 - IBAN : FR76 1588 9079 8500 0200 7564 054 - BIC : CMCIFR2A - Domiciliation : Crédit Mutuel La Phocéenne - 8, avenue de la Corse - 13007 Marseille FRANCE - Titulaire du compte : La Maison d'Orient - BP 105 - 13192 Marseille Cedex 20 FRANCE. (Nous vous adresserons sous trois mois un reçu fiscal à joindre à votre déclaration Impôts sur le revenu 2004.)
                      
Au sommaire
              
Poésie
- La Palestine, à Athènes par Junichi Semitsu
                   
Rendez-vous
1. Samedi 4 septembre 2004 : Journée internationale de soutien à la grève de la faim des prisonniers politiques palestiniens dans les prisons israéliennes - Où ? Quand ? Comment ?
2. Journée Ciné-Débat : 11 septembre : l’ordre américain en questions le samedi 11 septembre 2004
à Aix-en-Provence à Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme (MMSH)
                   
Réseau
1. Israël : Jusqu'où ? Jusqu'à quand ? L'arrogance, l'impunité, le cynisme par Michel Barak (17 août 2004)
2. Appel à la solidarité internationale avec la grève de la faim des prisonniers politiques palestiniens incarcérés dans les geôles d’Israël - Communiqué de la Fédération Syndicale Mondiale (WFTU - World Federation of Trade Unions) du 17 août 2004
3. Extrait du discours de Jacques Chirac, Président de la République française, à l'occasion de la clôture de la Conférence des ambassadeurs au Palais de l'Elysée le vendredi 27 août 2004
4. Le CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel) rappelle à l'ordre Radio JM (radio communautaire juive de Marseille) pour avoir diffamé Esther Benbassa le 31 mars 2004
5. La déconstrution du développement, façon israélienne par Sam Bahour (14 août 2004)
6. Afrique du Sud : un ministre ANC sévit - Information de l'Union Juive Française pour la Paix (22 juillet 2004)
7. Le Cauchemar devient réalité par
Uri Avnery (12 juin 2004)
                          
Revue de presse
1.1. Le FBI enquête sur une possible affaire d'espionnage au Pentagone au profit d'Israël - Dépêche de l'agence Associated Press du samedi 28 aout 2004, 3h59 
2. Manifestation de pacifistes contre la barrière en Cisjordanie - Dépêche de l'Agence France Presse du vendredi 27 aout 2004, 15h16
3. Israël irrité par les résolutions adoptées à Durban - Beyrouth soutient la motion de l’OLP à la conférence des non-alignés par Khalil Fleyhane in L'Orient - Le Jour du jeudi 26 août 2004
4. L'armée israélienne s'apprête à dévoiler sa nouvelle arme: la bombe puante - Dépêche de l'Agence France Presse du mercredi 25 août 2004, 12h16
5. La Palestine demande à l'ONU d'observer les conditions de détention des prisonniers palestiniens - Dépêche de l'Agence de Presse Xinhua du mardi 24 août 2004
6. Ammar Hassan, un Palestinien en finale du concours de la "Superstar" du monde arabe - Dépêche de l'agence Associated Press du dimanche 22 aout 2004, 22h06 
7. Israël se prépare-t-il à attaquer l’Iran ? Sharon sur le sentier de la guerre par Martin van Creveld in International Herald Tribune du samedi 21 août 2004
8. Le gamin de l'Intifada est devenu un virtuose - Ramzi Abu Redwan est fier d'avoir quitté l'univers des camps pour devenir un violoniste de grand talent par Emilie Trevert in Le Figaro Magazine du samedi 21 août 2004
9. Israël reconnaît avoir entraîné des forces d’élite américaines et continuer à le faire par Richard Beeston in The Times du jeudi 19 août 2004
10. Teigne et radiations par Barry Chamish on Israel Insider du jeudi 19 août 2004
11. Jacques Derrida : "Je suis en guerre contre moi-même" propos recueillis par Jean Birnbaum in Le Monde du jeudi 19 août 2004
12. Le petit fils de Ghandi vient rejoindre la campagne non armée par Amira Hass in Ha'Aretz du vendredi 13 août 2004
13. Les chrétiens d’Orient hésitent à partir par Nicolas Senèze, avec Denise Ammoun (au Caire), Benjamin Barthe (à Ramallah), Jean-Philippe Hamon (à Bagdad) et Tristan Khayat (à Beyrouth)  in La Croix du lundi 9 août 2004
14. Comment les Arabes voient l'Amérique par Ridha Kéfi in Jeune Afrique - L'Intelligent du dimanche 8 août 2004
15. Introduction aux élections présidentielles américaines par Immanuel Wallerstein in Commentary N°142 du dimanche 1er août 2004
16. Le rêve olympique de Sanaa, la "gazelle" de Gaza par Patrick Saint-Paul in Le Figaro du lundi 5 juillet 2004
17. Vanunu et la philosophie socratique par le Dr. Suhaïr Abu Aqsa Dawud in Al-Quds Al-Arabi du lundi 14 juin 2004
18. La médiation égyptienne pave la voie aux bulldozers par le Colonel Yusuf Al-Sharqâwî  in Al-Quds Al-Arabi du lundi 14 juin 2004
19. Le protecteur de "Saint Mordechai" par Aviv Lavie in Ha'Aretz du jeudi 10 juin 2004
20. Du "politicide" des Palestiniens... - Le grand dessein politico-militaire de M. Ariel Sharon par Baruch Kimmerling  in Le Monde diplomatique de juin 2004
                               
[- Extrait du sommaire provisoire du prochain Point d'information Palestine (N°242) : Dans notre rubrique "Réseau"L'Axe de la guerre des civilisations - Sommet historique pour sceller l'Alliance des guerriers de Dieu par le Réseau Votaire (17 octobre 2003) > Assemblée Internationale des mouvements anti-guerre et anti-mondialisation à Beyrouth du 17 au 19 septembre 2004. Dans notre "Revue de presse" : A l’origine du "choc des civilisations" par Alain Gresh in Le Monde diplomatique du mois de septembre 2004 > L'Irak au bord de l'explosion par Robert Fisk in The Independent du mardi 3 août 2004 > "De quelle armée parlent-ils ?" par Nehemia Strasler in Ha'Aretz du vendredi 30 juillet 2004 > Un commando très controversé obtient un contrat en Irak par Pratap Chatterjee on CorpWatch.org du mercredi 9 juin 2004 > Les apologues d’Israël et le fausses déclarations attribuées à Martin Luther King Jr.  par Fadi Kiblawi et Will Youmans on The Electronic Intifada du lundi 19 janvier 2004.]
                           
Poésie

                           
- La Palestine, à Athènes par Junichi Semitsu
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

(Junichi P. Semitsu est maître de conférence au Département des Etudes Afro-Américaine et à l’Ecole de Droit Boalt, de l’Université de Californie (Berkeley). Poète, il est un des animateurs du site "Poetry for the People" : http://www.poetryforthepeople.com.)
        A June, Naomi, Dima et Suheïr qui, les premiers, m’ont fait connaître le peuple de Palestine
A la cérémonie d’ouverture,
Je veux des athlètes de Palestine, en rang
Entre ceux du Pakistan et ceux du Panama
Attendant de franchir les portes du Colisée,
Le seul checkpoint de sécurité qu’ils connaissent.
        Je veux voir Muhammad Ali allumer
        La torche olympique et mettre le feu
        A toutes les barrières de sécurité dans la bande de Gaza.
Je veux voir Bela Karolyi porter
La prochaine Keri Strug venue de Naplouse,
Première fille palestinienne à avoir besoin de béquilles
Pour d’autres raisons que la guerre.
        Je veux que tous les gouvernements
        Qui se sont assis sur la Résolution 242
        Voient bien ce drapeau rouge, noir, vert et blanc
        S’élever si souvent dans le ciel
        Qu’ils se surprendront à fredonner l’Hymne de l’Intifada.
Je veux que le Flo-Jo de Jénine
Arbore le hijab sur ma boîte de Corn Flakes,
Je veux voir une équipe de hockey portant la kufiyyéh
Sur la couverture de Sports Illustrated
Et voir celle de Teen People pré-occupée par les perchistes
De la Palestine post-occupée.
        Je veux que Yasser Arafat réfléchisse enfin sérieusement à son inscription en bobsleigh
Je veux que la sécurité de l’aéroport soupçonne
Tout Palestinien
D’être titulaire d’un record du monde
Qu’ils les fassent passer sous le détecteur à métaux
Et qu’ils se rendent compte qu’ils ont plein d’or sur eux.
        Je veux voir les Jesse Owen de Jérusalem
        Péter plus le feu qu’une grenade M203
        Et les Randy Barnes de Bethléem
        Cracher des flammes plus loin que quarante missiles F16,
        Je veux voir les Marion Jones de Jéricho
        Sauter des obstacles hauts comme cent murs d’apartheid
        Je veux
        Que les Palestiniens dominent totalement pistes et terrain
        Et ramènent chez eux tellement d’or
        Que la Rive Occidentale devienne la Banque Occidentale
        Et que Fort Knox en crève de jalousie.
Alors ; que les Jeux commencent
Quand l’occupation prendra fin.
Car je veux que la communauté olympique
Reconnaisse une Nation
Nommée :
Palestine !
                                           
Rendez-vous
                                   
1. Samedi 4 septembre 2004 : Journée internationale de soutien à la grève de la faim des prisonniers politiques palestiniens dans les prisons israéliennes - Où ? Quand ? Comment ?
La disparition du site fondé et animé par notre ami Giorgio Basile, Solidarité-Palestine, nous prive de l'outil de communication et d'information le plus efficace qui existait autour du mouvement de solidarité à la cause palestinienne dans l'espace francophone. Aussi, nous vous proposons une série [non-exhaustive] de liens qui vous permettrons de vous tenir au fait des actions prévues autour de cette journée internationale de soutien à la grève de la faim des prisonniers politiques palestiniens dans les prisons israéliennes : http://www.aloufok.net - http://www.gupsfrance.org - http://www.ism-france.org - http://www.oulala.net - http://www.paixjusteauproche-orient.asso.fr - http://www.palestine-france.com - http://quibla.net. Pour les initiatives autour de la Palestine qui se déroulent en Ile-de-France, nous vous invitons vivement de vous abonner gratuitement à l'excellent "Agenda Proche-Orient" auprès de : agendaprocheorient@yahoo.fr. Nous vous conseillons aussi de consulter régulièrement nos sites francophones de référence : http://www.reseauvoltaire.net - http://www.mom.fr/guides/palestine/palestine.html - http://www.paix-en-palestine.orghttp://www.protection-palestine.org - http://www.association-belgo-palestinienne.be - www.presse-palestine.org - http://www.vigie-media-palestine.org - http://www.acrimed.org.
>>> Rassemblement à Marseille sur le Vieux-Port de 10h00 à 16h00
à l'appel du Collectif pour le respect des droits du peuple palestinien
A tous les amis et les défenseurs des droits de l'homme dans le monde : le Comité des familles des prisonniers politiques et des détenus de Cisjordanie, qui représente 7500 prisonniers politiques palestiniens actuellement détenus dans les prisons israéliennes, recherche le soutien de la communauté internationale pour sa campagne contre les violations massives des droits des prisonniers, contre les conditions désastreuses dans lesquelles ils sont détenus. Les prisonniers politiques palestiniens détenus dans les prisons israéliennes ont entamé une grève de la faim le 15 août 2004 pour protester contre leurs conditions de détention.
Le traitement des prisonniers palestiniens détenus en Israël viole les lois internationales et israéliennes, ainsi que les règles qui régissent l'administration des prisons israéliennes. Nous, familles de prisonniers politiques palestiniens, demandons instamment à la communauté internationale de se joindre à ce mouvement de solidarité avec nos fils, filles, pères, mères, frères et soeurs qui sont détenus dans les prisons israéliennes en organisant une journée internationale de solidarité avec les prisonniers palestiniens le samedi 4 septembre 2004.
[Collectif de Marseille pour le respect des droits du peuple palestinien - CO/ Mille Bâbords - 61, rue Consolat - 13001 Marseille]
                       
2. Journée Ciné-Débat : 11 septembre : l’ordre américain en questions le samedi 11 septembre 2004
à Aix-en-Provence à Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme (MMSH)
[Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme (MMSH) - 5 rue du Château de l’Horloge, ZAC à Aix-en-Provence - Participation 5 euros pour les deux films - Buffet pendant la pause - Renseignements : laure.magrone@wanadoo.fr]
Une journée organisée par L'Action Non à la Guerre, Aix Ensemble, Radio Zinzine, Aix-Solidarité, Comaguer…
- Pour comprendre les mécanismes géopolitiques
- Pour démystifier leur complexité entretenue par les médias officiels
- Pour se responsabiliser en tant que citoyen

Projection de deux films suivis de débats :
14h30 - Condor : Les Axes du mal de Rodrigo Vasquez (1h30 - 2004) - C’est au nom de « la lutte contre le terrorisme » qu’une opération spéciale – du nom de code Condor – a été menée dans les années 70 et 80 en Amérique du Sud. Cette lutte lancée après le coup d’État de Pinochet du 11 septembre 1973, ciblait les mouvements de gauche. Condor devint rapidement un réseau reliant les dictatures militaires, soutenu par le département d’État américain et la CIA.
16h00 - 17h30 : Débats
17h30 - 18h30 : Pause
18h30 - Propagande de guerre, propagande de paix de Béatrice Pignède (1h 30 - 2004) - A partir de la façon dont nos médias ont relaté les conflits en Irak entre 1991 et 2003, ce film énumère les principes généraux de la propagande de guerre et ses prolongements en temps de paix. Des intellectuels américains et européens, par le jeu de leurs regards croisés, nous permettent de comprendre les enjeux médiatiques – et idéologiques – des deux côtés de l’Atlantique.
20h - 21h30 : Débats avec Annie Lacroix-Riz, historienne et Béatrice Pignède, réalisatrice.
Le 11 septembre 2001 a été sans nul doute un cauchemar pour le peuple américain. Pas seulement en raison de la stupeur provoquée par le sort tragique de milliers de victimes innocentes dans l’effondrement des tours du Word Trade Center, mais aussi parce que les violences du monde sortaient soudain des écrans de télévision pour s’installer en quelque sorte à domicile. Pourtant, malgré la paix qui régnait depuis si longtemps à l’intérieur des frontières, les Etats-Unis, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, ont toujours été partie prenante dans presque tous les conflits qui ont agité la planète. Ils l’ont été directement comme en Corée, au Vietnam, au Liban, en Afghanistan, en Irak…, ou de manière plus discrète mais non moins active, notamment en Amérique latine ou au Moyen-Orient, en intervenant dans les affaires intérieures de nombreux pays. Ainsi, pour les Sud-Américains, la date du 11 septembre était inscrite dans les mémoires, bien avant celle des attentats de New York, comme celle du coup d’Etat de Pinochet, activement soutenu par les USA. Toutes ces interventions extérieures américaines l’ont été au nom de nobles causes : lutte pour la liberté contre le communisme, nouvel ordre mondial fondé sur le Droit. Certaines réalités, telles que le soutien aux dictatures obscurantistes (Arabie Saoudite…) ou les tortures en Irak permettent de douter des bonnes intentions affichées.
Voilà pourquoi, deux mois avant l’élection du nouveau Président des USA, à l’heure où l’Irak est toujours embrasé et où les cours du pétrole s’envolent, il n’est pas inutile de réfléchir ensemble sur la stratégie de l’empire américain. Et ce d’autant que les milieux bellicistes aux USA bénéficient de nombreux relais en Europe qui voudraient toujours nous entraîner dans des aventures incertaines, au nom bien sûr de la civilisation, de la démocratie, etc.
                                                         
Réseau

                                           
1. Israël : Jusqu'où ? Jusqu'à quand ? L'arrogance, l'impunité, le cynisme par Michel Barak (17 août 2004)
(Michel Barak est historien, enfant caché en 1943, il est membre de l'Union Juive Française pour la Paix.)
L'aveugle politique israélienne se poursuit dans l'impunité : destructions de maisons, tanks contre des enfants armés de pierres dérisoires,  c'est l'image quotidienne qui nous est renvoyée sur tous les écrans de TV.
Cette politique bafoue les droits les plus élémentaires et ignore les résolutions réitérées des organisations internationales (ONU, Cour internationale de Justice…).
Dans cette prison à ciel ouvert qu'est la bande de Gaza les bulldozers géants de Tsahal poursuivent la casse ; les prisonniers politiques palestiniens sont réduits à la grève de la faim pour exiger l'application des droits garantis par la Convention de Genève et la fin de l'isolement, des humiliations, des coups et sont, depuis, en butte à des démonstrations de sadisme de la part de leurs gardiens. Demain, aux morts dans les rues de Cisjordanie s'ajouteront peut-être
les morts des prisons barbares d'Israël. On pense inévitablement aux bagnes d'Hassan II, notre ami le roi du Maroc, à Tazmarmart et ailleurs.
Le grand théologien israélien Leibovitz osait parler d'Etat judéo-nazi. Nous qui avons connu la guerre, l'occupation, la menace de mort parce que nés juifs, nous tenons à manifester une fois de plus notre écœurement et notre indignation devant un Etat, celui d'Israël, qui ne sait que semer la haine et, non satisfait de sa barbarie croissante, commet imposture sur imposture.
Nous demandons la fin du massacre et de la totale impunité qui l'accompagne. Que les consciences juives, chrétiennes ou athées se réveillent et se
dressent pour que cesse ce génocide "soft", authentique crime contre l'humanité.
                               
2. Appel à la solidarité internationale avec la grève de la faim des prisonniers politiques palestiniens incarcérés dans les geôles d’Israël - Communiqué de la Fédération Syndicale Mondiale (WFTU - World Federation of Trade Unions) du 17 août 2004
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Ce sont plus de 7 000 prisonniers politiques palestiniens, enfermés dans les prisons d’Israël, qui ont commencé une grève de la faim le 15 août dernier afin de protester contre les conditions inhumaines régnant dans les geôles israéliennes, la répression brutale des gardiens et responsables carcéraux, les violations grossières de leurs droits humains fondamentaux et, bien entendu, pour qu’un terme soit mis à leur emprisonnement illégal et scandaleux.
Avec eux, nous dénonçons les mauvais traitements qui leur sont infligés :
- passages à tabac arbitraires et collectifs de prisonniers, dans leurs cellules, dans la cour des prisons et au cours des transferts des (et vers les) prisons ;
- tirs de gaz lacrymogènes à l’intérieur même des cellules où sont entassés les prisonniers, dans la cour des prisons et intimidation de prisonniers par des gardiens entrant armés dans leur cellule ;
- fouilles au corps humiliantes imposées à des prisonniers sous les yeux de leurs codétenus et de gardiens, à chaque fois qu’ils sortent de leur cellule, ou qu’ils y pénètrent ;
- imposition de l’isolement carcéral pour des périodes excessivement longues : des mois, parfois des années ;
- amendes imposées arbitrairement à des prisonniers, pour des infractions mineures, suppression arbitraire de droits de visite et mises au mitard pour des périodes très longues afin de punir des infractions aussi bénignes que le fait d’avoir chanté, ou parlé trop fort, dans la cellule ;
- enfermement d’enfants avec des détenus adultes et des prisonniers de droit commun ;
- déni – ou retard délibéré – de traitement médical ou de fourniture de médicaments à des détenus malades ;
- restriction draconienne des liens de parenté exigés de membres des familles des prisonniers pour l’obtention de l’autorisation de leur rentre visite. Des parents plus proches, prévenus et envoyés à leur place, sont à leur tour renvoyés ;
- refus arbitraire de permis de déplacement à des proches de prisonniers vivant en Cisjordanie ou dans la bande de Gaza, à seule fin de les empêcher d’aller rendre visite à leur parent retenu prisonnier ;
- imposition de conditions aux déplacements de proches et obstacles ayant pour effet qu’une visite de 45 minutes nécessite jusqu’à 15 heures de voyage ;
- imposition de fouilles au corps humiliantes aux proches venus rendre visite au prisonnier, quand bien même ces proches sont tenus strictement séparés du prisonnier par une vitre blindée doublée de fils de fer barbelés ;
- imposition de conditions de visite tellement mauvaises que les prisonniers ont du mal à voir ou même à entendre leurs proches venus les voir ;
- maintien des prisonniers au bord de la sous-alimentation, les rations alimentaires déficitaires ne permettant pas le maintien des prisonniers en bonne santé ;
- imposition de règlements, quant aux objets que les prisonniers peuvent recevoir de leur famille, totalement arbitraires et changeant du jour au lendemain, voire même à chaque visite, selon la fantaisie des gardiens ;
- suppression des possibilités d’études offertes par le passé aux prisonniers, qui leur permettaient de poursuivre leurs études secondaires ou universitaires, grâce à des cours par correspondance.
- Comme le Comité des Familles de Prisonniers et Détenus Politiques en Cisjordanie le souligne, le traitement infligé aux prisonniers palestiniens en Israël viole tant les règlements régissant l’administration des prisons israéliennes que les lois israéliennes et le droit international.
La Fédération Syndicale Mondiale appelle les syndicats et les organisations démocratiques dans le monde entier à faire du samedi 4 septembre 2004 une Journée Internationale de Solidarité avec les Prisonniers Palestiniens.
Elle exhorte l’Organisation des Nations Unies et les Gouvernements des pays membres à contraindre les autorités israéliennes à mettre un terme à la répression brutale qu’elles ont déchaînées contre les prisonniers politiques palestiniens et à libérer immédiatement ces prisonniers.
                           
3. Extrait du discours de Jacques Chirac, Président de la République française, à l'occasion de la clôture de la Conférence des ambassadeurs au Palais de l'Elysée le vendredi 27 août 2004
"Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs - La réconciliation et l'intégration régionale que l'Europe a su mener à bien peuvent inspirer l'espoir à tous les peuples qu'afflige encore la fatalité de l'histoire.
Au Proche-Orient, tout d'abord. Combien de temps le monde acceptera-t-il cette tragédie qui broie des vies et des peuples, qui nuit au développement et à la stabilité d'une région par ailleurs essentielle pour la sécurité de tous, qui creuse un fossé d'incompréhension et de ressentiment entre les cultures, les civilisations, les religions ?
Il est indispensable que la communauté internationale assume ses responsabilités. Qu'elle constate les résultats désastreux de son inaction et s'affranchisse de ses fausses prudences. Qu'elle dise enfin et sans ambages que le terrorisme et la négation de l'autre sont condamnables et doivent être dénoncés et combattus sans faiblesse, mais que l'occupation, la colonisation, sont inacceptables et doivent cesser. Qu'elle refuse enfin la politique des préalables, qui fait le jeu toujours des extrémistes et des terroristes. Qu'elle fasse enfin écho à ceux qui, en Israël comme dans le monde arabe, s'efforcent de faire entendre, au milieu du fracas, la voix de la raison et de la paix.
Les termes d'un règlement juste et durable sont connus. Camp David, Taba, Beyrouth, Genève, en ont défini les contours. Il faut maintenant avancer. Car la paix est possible. Le monde ne peut plus attendre le bon vouloir des uns ou des autres.
La création, dès 2005, d'un Etat de Palestine souverain, démocratique et viable, vivant côte à côte avec Israël dans la paix et la sécurité, demeure notre objectif. Pour y parvenir, nous devons encourager, voire imposer la reprise d'un processus de négociation entre les parties. Le retrait annoncé de Gaza ne peut se concevoir que comme une étape dans l'application de la feuille de route. Pour donner toutes ses chances à la paix, une présence internationale est indispensable. La France et l'Europe sont prêtes à y contribuer.
Enfin, dans la perspective d'une paix juste et globale, nous devons relancer, en parallèle, un règlement des volets syrien et libanais du conflit.
La France, vous le savez, est profondément attachée au respect  de l'indépendance et de la pleine souveraineté du Liban. La prochaine élection, pour un mandat de six ans, d'un nouveau Président, et ceci conformément à la constitution actuelle, doit permettre d'assurer le libre choix, le libre exercice de la démocratie. Cette élection doit marquer un nouveau départ pour la mise en ouvre des indispensables réformes structurelles, économiques et administratives, prévues par la conférence de Paris 2. La consolidation de l'entente nationale et la restauration de la confiance en dépendent. Confiance des Libanais eux-mêmes, dans leurs institutions démocratiques et dans leur avenir. Mais confiance également de l'Union européenne et de la communauté internationale dans un Liban en mesure de mener souverainement son entreprise de renouveau et de modernisation.
En Irak, la dévolution de la souveraineté au gouvernement de transition selon la résolution 1546 nous engage vers le même objectif : la mise en place d'un pouvoir démocratiquement élu et le retour à la paix civile dans un Irak uni.
La France, qui a soutenu la restauration d'un Irak souverain, pleinement intégré dans son environnement régional, veut l'accompagner, bien sûr, dans son rétablissement. Dans la perspective des élections prévues début 2005, la France est ouverte au dialogue avec les autorités irakiennes et ceci sur tous les sujets : sur la formation des forces de sécurité, sur la dette, comme sur tout autre sujet touchant à la reconstruction et au bien-être du peuple irakien. C'est dans cet esprit que je recevrai au début du mois de septembre le Président irakien."
                       
4. Le CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel) rappelle à l'ordre Radio JM (radio communautaire juive de Marseille) pour avoir diffamé Esther Benbassa le 31 mars 2004
COMFMPRO - CSA - Décision du 13 juillet 2004 : Diffusion de propos diffamatoires : lettre à Radio JM (Marseille)
Le Conseil a écrit à Radio JM (Marseille) pour attirer son attention sur le caractère diffamatoire de propos diffusés le 31 mars 2004, par lesquel l'animateur qualifiait Mme Esther Benbassa, directrice d'études à l'Ecole pratique des hautes études de "négationniste".
Le Conseil a rappelé à la radio que de tels propos ne devaient pas être tenus sans fondement et qu'elle avait, le cas échéant, à mettre en oeuvre le droit de réponse institué par la loi du 29 juillet 1982. [Assemblée plénière du 22 juin 2004 - Seule la publication officielle par le CSA fait foi. CSA - Communiqué du 29 juillet 2004]
                           
5. La déconstrution du développement, façon israélienne par Sam Bahour (14 août 2004)
[traduit de l'anglais CS/ISM-France]

(Sam Bahour est un homme d’affaires palestino-américain qui vit dans la ville palestinienne assiégée de Al-Bireh en Cisjordanie. Sam a participé à la création de PALTEL qui possède aussi JAWWAL. Il a aussi co écrit "Oral Histories of Palestine et Palestinians".)
Ramallah - Au moment où les chars israéliens et les hélicoptères de combat continuent leur occupation militaire et écrasent les villages et les villes palestiniennes, il ya une autre facette de l’occupation illégale d’Israël qui n’apparaît pas à l’observateur occasionnel.
Israël refuse de respecter les dispositons des accords de paix d’Oslo qui avait donné aux Palestiniens le contrôle total de leur secteur des télécommunications.
Ce refus israélien n’est pas un phénomène récent, mais un mépris délibéré des accords signés sur les pelouses de la Maison Blanche.
Confrontés aux accords tordus d’Oslo, les Palestiniens ont essayé, ces dernières années, d’en surmonter les énormes obstacles pour semer les germes d’une économie moderne. Mais Israël a d’autres plans, établis pour manœuvrer la balance inégale du pouvoir et éliminer toute possibilité d’auto-suffisance et d’émergence d’un état palestinien.
En mêlant l’âpreté du monde commercial et la puissance de son armée, Israël est bien parti pour saper la réussite palestinienne, et en agissant ainsi, Israël a torpillé la société palestinienne avec des conséquences gigantesques pour de nombreuses années.
Il y a des gagnants et des perdants de nos jours dans le monde sans pitié des affaires. L’Amérique des affaires régne et se déploie chaque jour d’avantage dans le monde des marchés.
Un énorme marché mondial dont la croissance est exponentielle, c’est celui des télécommunications, en particulier, celui des téléphones cellulaires.
Dans le monde, et plus particulièrement au Proche Orient le secteur des télécommunications s’est révélé être un véhicule qui pousse les gouvernements à se moderniser et à devenir plus transparents, plus responsables et plus axés sur le marché. Les pays, et particulièrement les plus petits et les moins développés ont bénéficié du boom des télécommunication en libéralisant leurs marchés pour attirer chez eux des investissements étrangers et acquérir une expérience de première main dans la plus dynamique des industries.
Dans l’Israël en conflit et la Palestine encore à naître, ce modèle globalisé de développement ne marche pas et les Palestiniens perdent tandis que ceux qui se sont attelés à maintenir les règles et les lois du village global d’aujourd’hui détournent pudiquement les yeux.
Le marché des télécommunications
On peut caractériser le marché israélien de cette façon : pour une population de 6,5 millions d’individus, Israël possède plus de 5 millions de lignes fixes, plus de 6 millions d’abonnés au téléphone cellulaire et un marché hautement compétitif avec quatre opérateurs pour les cellulaires – trois d’entre eux, avec une majorité de participation de multi-nationales états-uniennes. Israël est en passe d’avoir son régulateur indépendant de télécommunications et assume l’entière responsabilité du secteur des télécommunications.
Le marché palestinien est encore dans l’enfance : pour une population de 3,2 millions d’individus, il ne possède qu’un opérateur de ligne fixe, privé et commercial, la Palestine Securities Exchange (PALTEL) avec 260.000 lignes fixes installées ; et il a financé une compagnie de téléphone cellulaire (JAWWAL ) qui a dépassé les 310.000 abonnés.
Le Ministère des télécommunications et des technologies de l’information de l’Autorité palestinienne joue le rôle de régulateur.
Les revenus du marché total que produisent les souscripteurs de cellulaires est d’environ 770.000, JAWAL possède 40% du marché et a perdu une part du marché en faveur des opérateurs de cellulaires israéliens au cours des deux dernières années.
Aux yeux d’un étranger, ce secteur devrait coexister pacifiquement sur un marché compétitif en dépit de la crise et être vu comme une interaction positive.
Ce n’est absolument pas le cas.
Les Accords
Au moment où les chars israéliens et les hélicoptères de combat continuent leur occupation militaire et écrasent les villages et les villes palestiniennes, il ya une autre facette de l’occupation illégale d’Israël qui n’apparaît pas à l’observateur occasionnel.
Israël refuse de respecter les dispositons des accords de paix d’Oslo qui avait donné aux Palestiniens le contrôle total de leur secteur des télécommunications.
Ce refus israélien n’est pas un phénomène récent, mais un mépris délibéré des accords signés sur les pelouses de la Maison Blanche.
L’accord intérimaire israélo-palestinien sur la Cisjordanie et Gaza ( dit “Accords d’Oslo”) a été signé le 28 septembre 1995. L’article 36 était très clair en ce qui concerne le secteur des télécommunications.
Il établissait : “Les opérateurs et les fournisseurs de service, actuellement et dans le futur, en Cisjordanie et à Gaza devront se porter candidats pour obtenir les autorisations nécessaires de la part des Palestiniens” (Article 36, section B, nombre 4).
Le problème c’est qu’ Israël autorise ses opérateurs de cellullaires à opérer dans les villes et villages palestiniens en violation flagrante des Accord d’Oslo et dans le plus parfait mépris des accords internationaux, y compris les traités de l’Organisation Mondiale du Commerce dont Israël est l’un des signataires.
Les violations
Les conditions des Accords d’Oslo pour le secteur des télécoms sont très claires. Chaque opérateur doit posséder une licence de l’Autorité Palestinienne s’il veut vendre ses services aux Palestiniens de Cisjordanie et à Gaza.
Non seulement toutes les compagnies israéliennes de télécommunications cellulaires dans les territoires palestiniens opèrent sans licence, mais le gouvernement israélien les encourage à casser la capacité des Palestiniens à développer leurs propres réseaux de télécommunications et refuse d’engager des poursuites contre ces opérateurs israéliens qui violent les accords.
Résultat : les intérêts commerciaux israéliens sont pleinement alignés sur les considérations politiques israéliennes et les travaux de l’occupation militaire et avec les politiques orientées vers la déconstruction de l’économie palestinienne.
Au cours de ces quatre dernières années de l’agression militaire israélienne, Israël a refusé d’autoriser l’opérateur de cellulaire palestinien à importer l’équipement dont il a désespérément besoin.
Comme tout ce qui est importé doit passer par les ports israéliens, Israël n’a eu de cesse que d’utiliser l’infâme excuse qui recouvre tout de (l’étiquette) “problèmes de sécurité” pour retarder ou interdire les importations palestiniennes.
Tandis que le même équipement qui est destiné à la Palestine est détenu dans les ports israéliens pour “vérifications de sécurité’, Israël permet qu’il soit importé librement par les opérateurs israéliens.
De plus, les opérateurs israéliens de cellulaires ont installé tout un réseau couvrant la totalité des régions palestiniennes. Ces firmes installent leur équipement à l’intérieur des colonies israéliennes illégales sous prétexte de desservir les colons, mais en réalité positionnent leur équipement et les dotent de capacité démesurée pour couvrir toute la communauté palestinienne.
C’est d’autant plus facile que les colonies se situent habituellement au sommet des collines proches des centres de population palestinienne et sont bien protégées par les forces d’occupation militaire d’Israêl.
En outre, non contentes d’avoir installé des tours et des équipements dans les colonies et récemment sur les terres palestiniennes contingües - ces compagnies israéliennes ont inondé les marchés palestiniens de leurs cartes pré-payées pour commercialiser leurs services.
En capitalisant sur l’incapacité de l’Autorité Palestinienne à réguler son marché, les compagnies israéliennes continuent de vendre leurs services en Cisjordanie et à Gaza.
Les systèmes pour fixer le prix de ces services illégaux ont pour objectif de menacer directement la capacité des opérateurs palestiniens dans leur survie. Affrontant quatre opérateurs illégaux travaillant sans licence et sans aucune sorte de régulation - commerciale, environemmentale ou autre - l’opérateur palestinien se bat contre un terrible adversaire.
Les responsables
Les motivations du gouvernement israélien sont claires. Pour lui, dénier aux Palestiniens la capacité de développer leur marché des télécommunications est en cohérence avec l’occupation militaire et le sabotage des efforts palestiniens pour développer une économie indépendante.
En plus, bien des indices indiquent que la corruption à l’intérieur d’Israël éclaire la politique du gouvernement israélien d’entraver l’importation de l’équipement en Paelstine.
Les firmes israéliennes en causes sont :
- Israeli Cellular Operator, et participations en pourcentage des actionnaires et des propriétaires :
- Partner (Orange) www.partner.co.il
- Huchinson Whampoa, 43,10% www.hutchinso-whampoa.com
- Pelephone, www.Pelphone.co.il Shamrock Holdings investment, branche du groupe Disney 5O% www.shamrock.com
- Cellcom, www.cellcom.co.il Bell South Corporation USA - 34,75% www.bellsouth.com
- MIRS, www. mirs.co.il Motorola - 66% www.motorola.com
Ces compagnies, avec leurs opérations israélienens, sont responsables d’activités illégales dans les territoires occupés. Quand la question de la responsabilité commerciale arrivera à la Chambre du Congrès, il sera flagrant que ces firmes contribuent à la reconnaissance internationale de l’occupation de la Palestine au plus total mépris de leurs obligations sociales et commerciales.
Les firmes étrangères derriière les compagnies israéliennes qui opèrent illégalement en Palestine, sans licence et dans le plus parfait mépris des accords internationaux, sont non seulement une partie du problème mais font courir à leurs actionnaires le risque de poursuites judiciaires qui pourraient se chiffrer par milliards de dollars.
Les Dommages
L’économie palestinienne a été détruite au cours de la seconde Intifada par des mesures draconiennes et des destructions délibérées.
Les opérateurs israéliens illégaux aggravent les mesures de destruction et sont devenus partie intégrante de l’occupation israélienne en Cisjordanie et à Gaza.
D’abord le gouvernement palestinien ne collecte pas d’impôt sur ces opérateurs illégaux.. On estime que plus de 40 millions de dollars de revenus ont été perdus jusqu’à présent.
Pendant que la communauté donnatrice internationale conduite par l’Union Européenne et les Etats-Unis, continue de perfuser des fonds de développement à la Palestine, elle ignore le fait que ces taxes perdues auraient pu réduire la dépendance palestiniennes à leurs donateurs internationaux. Les opérateurs israéliens illégaux privent les Palestiniens des moyens de développer leur propre économie et leur propre état.
Ensuite, un fonds palestinien estimé à 500 millions de dollars a été retiré de l’économie palestinienne par ces opérations. Cette fuite des revenus aurait dû aller aux opérateurs palestiniens détenteurs de licence et les taxes associées auraient dû aller au trésor palestinien. Ce sont des fonds qui auraient dû permettre de renforcer le marché palestinien et lui permettre de développer l’emploi pour un plus grand nombre de Palestiniens..
De surcroît, aggravant les problèmes auxquels sont confrontés les opérateurs palestiniens, il y a les pratiques de dumping pratiquées par ces fournisseurs illégaux de services.
Les consommateurs palestiniens peuvent choisir des services de télécommunications à au moins un tiers du coût de ce que paient les consommateurs vivants en Israel.
Cette discrimination par le prix et le dumping est dommageable aux opérateurs palestiniens qui sont mis en difficulté.
C’est tout le marché palestinien des communications qui est mis à mal par de tels développements, tandis qu’ailleurs dans le monde, les télécommunications ont fourni une immense stimulation économique.
Les Palestiniens sont empêchés de se développer dans ce secteur et d’avoir la chance de créer une alternative à l’économie naufragée par 37 ans d’occupation militaire.
La pratique israélienne du dumping sur les produits et services dans les territoires occupés n’est pas neuve. Largement couverte par les médias, a été la grande roue actuellement en service à Ramallah, vendue aux Palestiniens après avoir été jugée non conforme aux standards de sécurité israéliens.
Des produits alimentaires périmés ou près de l’être sont régulièrement vendus avec de larges ristournes sur le marché palestinien au mépris de la sécurité alimentaire et de la réglementation.
Toutes ces pratiques commerciales prennent place en pleine connaissance de cause et avec le plein agrément des administrations du gouvernement israélien.
On ne peut sous estimer les dommages causés par l’armée israélienne sur l’économie palestinienne. L’armée israélienne a détruit les bureaux des opérateurs palestiniens et a confisqué les équipements des réseaux, les mémoires et les portables.
Sans compter les dizaines d’ingénieurs palestiniens détenus arbitrairement dans les prisons militaires israéliennes. Beaucoup d’équipes palestiniennes risquent quotidiennement leur vie en essayant de répondre aux besoins du consommateur palestinien.
Plusieurs d’entre eux ont été blessés et l’un est paralysé à vie.
Etant donné qu’il n’y a pas de régulation pour les opérateurs israéliens dans les territoires palestiniens, la vie privée et les données des consommateurs palestiniens ne sont couvertes par aucune garantie. Il est reconnu que l’armée israélienne et les opérateurs israéliens exploitent à l’infini la popularité des téléphones portables auprès des Palestiniens pour suivre les déplacements de personnes « recherchées » .
Le jour où l’armée israélienne sera reconnue responsable des violations des droits de l’homme des Palestiniens, il est plus que probable que ces opérateurs illégaux de cellulaires risqueront eux aussi d’être tenus pour responsables pour complicité.
Comme le Dr. Khali Nakhleh le dit dans son livre qui vient de paraître, « Mythe du développement palestinien », : « C’est la représentation exacte du processus de déconstruction du développement de la société palestinienne, du sabotage, et du démantèlement de toute institution palestinienne potentiellement viable ».
Le sous développement de la société palestinienne entrepris par les Israéliens se fait à une vitesse incroyable à tous les échelons, économique, social, et politique.
Il est maintenant clair que la politique d’Israël a pour but de vider volontairement la Palestine de ses citoyens, et de faire ainsi le ménager pour une « solution finale » caractérisée de la « question » palestinienne.
L’œil aveugle
Ce qui se passe dans le marché des télécommunications en Palestine n’est pas nouveau ni inconnu. Ca n’a pas arrêté depuis les Accords d’Oslo signés en 1993.
Parmi d’autres, le gouvernement des Etats-Unis est formellement et informellement conscient de ces violations flagrantes par Israël des accords ; Il est conscient aussi du fait que plusieurs firmes états-uniennes importantes sont partie prenantes de ces pratiques illégales.
Le Président Bush et le Secrétaire d’Etat Colin Powell répètent continuellement que le besoin de développement économique doit se faire dans les territoires palestiniens pour que l’économie palestinienne ruinée commence à trouver un chemin pour sortir de la pauvreté et du désespoir créés par Israël. Mais le président Bush et le Secrétaire Powell refusent d’aller au-delà des slogans.
S’ils étaient véritablement concernés par le développement économique palestinien, alors Bush et Powel informeraient ces firmes états-uniennes de leurs obligations à l’égard de la loi internationale et leur demanderaient de cesser d’être complices de ces pratiques illégales avec leurs partenaires israéliens.
Le soi disant plan de désengagement unilatéral d’Ariel Sharon est malheureusement vu par la communauté internationale comme la fin de l’occupation de Gaza. Pourtant, il est manifeste que l’intention n’est pas celle là, et quand on en revient aux télécommunications, on ne peut que s’attendre à la poursuite de ces relations préjudiciables.
Ils ont déclaré: « Les infrastructures de l’eau, l’électricité, des eaux usées et des communications resteront en place ».
Si Israël voulait vraiment se retirer de son occupation illégale pourquoi aurait-il besoin de conserver le contrôle de l’infrastructure des communications supposées desservir les colons seulement ?
Un œil sur le Futur
Les destructions délibérées et systématique d’Israël de nos réalisations passées et leur refus de permettre aux secteurs économiques palestiniens de se développer n’entamera pas la détermination palestinienne de construire un lendemain meilleur, un futur libéré de l’occupation militaire étrangère.
Sur le plan commercial, un rapport publié ce mois –ci par l’Arab Advisors Group a rangé JAWAL comme une firme opérant au plus haut niveau de compétition au Proche Orient et en Afrique du nord. Les Palestiniens continueront à faire ce qui est humainement possible pour développer leur économie sur les ruines de l’occupation militaire et le feront même contre le comportement déloyal de la compétition israélienne illégale.
Comme M. Hakam Kanafani, le Directeur général l’a récemment déclaré « Les compagnies israéliennes ne font pas ce qu’elles font pour la sécurité d’Israël, elles le font pour obtenir des profits rapides. Cette situation est unique au monde. Aucune loi, aucune règle, aucun principe éthique au monde ne permettraient qu’Orange, MIRS, Cellcom et Pelephone fassent ce qu’ils font ».
On doit exiger des directeurs de ces firmes qu’ils cessent leur implication dans les activités illégales en Palestine et arrêtent de violer les accords internationaux.
JAWWAL a déjà lancé une action en justice devant les tribunaux palestiniens contre deux firmes israéliennes .
Suivant la décision de la Cour internationale de Justice du mois dernier qui a fait apparaître le fait que l’occupation israélienne est une violation patente de la loi internationale et humanitaire, les Palestiniens sont décidés plus que jamais à entreprendre des procès contre les violations de la loi internationale et des traités signés.
Ces opérateurs de télécommunications violent clairement les règles acceptées de conduite des affaires, ils violent la loi internationale et ils violent la lettre et l’esprit des traités signés. [http://www.ism-france.org]
                               
6. Afrique du Sud : un ministre ANC sévit - Information de l'Union Juive Française pour la Paix (22 juillet 2004)
M. Roni Kaserilas, Sud-africain juif et Ministre du Renseignement dans le gouvernement de l’ANC (le parti de Nelson Mandela) avait déjà, à plusieurs reprises, comparé la politique d’Israël vis-à-vis des Palestiniens à celle de l’Apartheid. Il faut souligner que la communauté juive d’Afrique du Sud était une des rares composantes de la population blanche d’avoir fourni de nombreux militants dans la lutte contre le régime de ségrégation raciale. M. le Ministre Kaserilas vient de prendre une nouvelle initiative : il a demandé aux Palestiniens de lui livrer les noms des citoyens sud-africains qui servent dans Tsahal, afin de prendre des sanctions à leur encontre. Une mesure qu’on aimerait bien voir le gouvernement français prendre, plutôt que de tolérer sur notre sol l’annuel " gala pour le bien-être du soldat israélien " !
                           
7. Le Cauchemar devient réalité par
Uri Avnery (12 juin 2004)
[traduit de l’anglais par R. Massuard et S. de Wangen]
Je pensais que c’était terrible. J’avais tort. C’est encore pire, bien pire ! Ces mots résument mes sentiments en ce moment. Je me tenais sur une colline surplombant l’infâme barrage de Kalandia. Au-dessous de moi, il y avait une route étroite pleine de Palestiniens sous un soleil brûlant, 30° à l’ombre (mais il n’y avait pas d’ombre) se traînant péniblement vers le barrage. Très bientôt, cette route sera transformée. Elle sera élargie à trois voies et sera réservée aux Israéliens : de chaque côté, des murs hauts de huit mètres seront dressés. Elle permettra aux colons de la vallée du Jourdain d’atteindre Tel-Aviv en une heure environ. Les Palestiniens vivant de part et d’autre seront séparés les uns des autres. C’est une petite partie de la nouvelle réalité qui est en train de se créer rapidement en Cisjordanie et qui rend méconnaissable le pays que nous connaissions et aimions.
Je me trouvais tout près de el-Ram. Autrefois c’était un petit village au nord de Jérusalem sur la route de Ramallah. Les gouvernements israéliens successifs ayant empêché les Palestiniens de Jérusalem-Est de construire de nouvelles maisons, le surpeuplement a provoqué un exode de masse vers el-Ram qui a grossi jusqu’à devenir une ville de 60.000 habitants. La plupart sont encore officiellement résidents de Jérusalem, détenteurs de la carte d’identité bleue des citoyens habitant Israël.
Cela leur permet de venir à Jérusalem, qui se trouve à dix minutes de voiture, d’y travailler, d’y posséder des entreprises, d’y aller à l’hôpital et à l’université. Cela sera bientôt terminé. Le long de l’ancienne route de Jérusalem à Ramallah (conduisant à Naplouse, Damas et au-delà), la construction du mur de huit mètres risque de démarrer à tout instant – pas à travers la route mais en son milieu sur toute sa longueur. Les habitants d’el-Ram, à l’est du mur, seront non seulement complètement coupés de Jérusalem – mais également de toutes les villes et villages à l’ouest – de leurs parents, des écoles que fréquentent des milliers d’enfants, de leur cimetière et de leurs lieux de travail. Une petite partie d’el-Ram restera en dehors du mur et sera coupée de la partie principale de la ville dans laquelle vivent ces habitants.
Mais ce n’est qu’une petite partie de l’histoire. Parce que le mur (ou à certains endroits une barrière, consistant en une clôture, des tranchées et des routes) entourera complètement el-Ram. La seule sortie de cette zone emmurée sera un pont étroit la reliant à la zone adjacente à l’est, comprenant plusieurs villages palestiniens qui seront entourés par une autre barrière. Cette enclave aura une sortie étroite vers l’enclave de Ramallah. Par cette sortie, il sera possible pour une personne d’el-Ram de se rendre à Ramallah, si Dieu le veut, par une route de déviation de quelque 30 kilomètres, alors qu’il fallait environ dix minutes pour le faire avant l’occupation. A quelques kilomètres d’el-Ram se trouve un groupe de villages autour de Bidou (où déjà à ce jour cinq Palestiniens ont été tués dans des manifestations contre le mur).
Cette zone est en train de devenir une autre enclave, totalement entourée par une barrière de séparation. La seule sortie sera un tunnel qui sera construit sous la route n°443 – la route des colons de laquelle fera partie la section dont j’ai parlé plus haut. Toutes les routes antérieures vers Bidou ayant depuis longtemps été coupées par des tranchées ou des tas d’ordures, on ne peut y accéder que d’un endroit contrôlé par un barrage. Ce point d’accès doit disparaître.
Si un villageois de Bidou a une entreprise à el-Ram, il devra passer par le tunnel vers Ramallah, tourner vers l’enclave à l’est d’el-Ram et y entrer par le pont étroit, soit une demi-circonférence d’environ 40 kilomètres alors qu’aujourd’hui le voyage prend quelques minutes. El-Ram sera particulièrement frappé.
A cause de sa situation géographique, il s’est transformé au cours des dernières années en une sorte de point de transit pour les marchandises d’Israël vers la Cisjordanie et vice versa. Israéliens et Palestiniens y font du commerce. Tout ceci prendra fin avec le mur. Les moyens d’existence de beaucoup de ses 60.000 habitants disparaîtront. Et ce n’est qu’un exemple de ce qui se passe aujourd’hui dans toute la Cisjordanie, transformée en une étendue d’enclaves emmurées, « reliées » par des ponts, des tunnels ou des routes spéciales qui peuvent être coupées à tout moment au gré du gouvernement israélien ou d’un officier sur place – et, tout autour, routes-réservées-aux-Israéliens, colonies en expansion et installations militaires.
Chaque ville palestinienne – Jénine, Naplouse, Tulkarem, Qalqilya, Bethléem, Hébron ou autre – deviendra la « capitale » d’une minuscule enclave coupée de toutes les autres, de son « arrière-pays » et de ses villages sauf par des déviations tortueuses. Cinquante cinq pour cent de la Cisjordanie seront israéliens, les enclaves palestiniennes feront 45% (environ 10% de la Palestine historique).
Ce n’est plus seulement un projet cauchemardesque – c’est en train de se passer, visible à l’œil nu, pendant que Sharon disserte sur un « désengagement » dans un avenir indéterminé d’une petite partie des territoires occupés. Pratiquement aucun Israélien n’a la moindre idée de tout cela. Ce peut être à un kilomètre de chez lui (à Jérusalem, par exemple), mais c’est comme si c’était de l’autre côté de la lune. Les médias s’en désintéressent, ainsi que le monde entier. C’est la paix dont Sharon a rêvé. C’est l’« Etat palestinien » que George Bush a promis. C’est la pierre angulaire du nouveau Moyen-Orient démocratique.
Tout cela conduira évidemment à des effusions de sang d’un niveau inconcevable. Aucun peuple sur la terre ne peut accepter une telle vie. Pour des milliers et des milliers de jeunes Palestiniens, une mort en martyr sera préférable. Et un jour dans l’avenir, cette structure terrible sera démolie, comme le mur de Berlin qui, pour démoniaque qu’il fût, était beaucoup moins inhumain. Comme toujours, après beaucoup de souffrances, l’humanisme prévaudra.
                           
Revue de presse

                             
1. Le FBI enquête sur une possible affaire d'espionnage au Pentagone au profit d'Israël
Dépêche de l'agence Associated Press du samedi 28 aout 2004, 3h59
 
WASHINGTON - Le FBI enquête actuellement sur un membre du Pentagone soupçonné d'espionnage au profit d'Israël, a déclaré vendredi un responsable de l'ordre public à Washington.
L'existence d'une telle enquête a été révélée vendredi soir par la chaîne de télévision CBS.
Selon ce responsable, l'enquête est en cours et personne n'a encore été arrêté. L'affaire porterait notamment sur la transmission d'éléments relatifs à des délibérations secrètes sur L'Iran tenues à la Maison Blanche.
Le nom de l'employé du Pentagone soupçonné n'a pas été révélé mais celui-ci travaille dans le service de Douglas Feith, N°3 du Pentagone. Avec le titre de sous-secrétaire à la Défense chargé de la politique, ce proche collaborateur de Donald Rumsfeld travaille sur des questions politiques sensibles, y compris les relations avec l'Irak et l'Iran.
Le responsable a fourni peu d'informations supplémentaires. Il a seulement confirmé que les enquêteurs fédéraux examinent la possibilité d'un transfert des informations secrètes à des employés du principal lobby pro-israélien à Washington, le Comité américano-israélien pour les affaires publiques, lequel aurait ensuite donné ces informations au gouvernement israélien. Le Comité a démenti toute implication, affirmant qu'il respectait les lois américaines.
Un porte-parole de l'ambassade d'Israël à Washington a aussitôt "démenti catégoriquement ces allégations", qualifiées de "fausses et offensantes".
Le président George Bush a inclut l'Iran parmi les pays de "l'axe du mal", avec la Corée du Nord et l'ancien régime irakien. Toutefois, l'administration Bush est l'objet de débats internes sur l'attitude à adopter face à Téhéran, le Département d'Etat étant favorable à une politique modérée alors que d'autres éléments, au Pentagone ou à la Maison Blanche, sont partisans d'une ligne plus dure. Le gouvernement israélien d'Ariel Sharon pousse lui aussi Washington à adopter une politique plus dure. Israël et l'Iran pratiquent depuis des mois l'escalade verbale. De hauts responsables israéliens ont laissé ouverte la possibilité d'une attaque israélienne sur des sites des programmes nucléaires iraniens, comme ils l'avaient fait en 1981 contre le réacteur irakien Osirak. l'Iran a menacé la semaine dernière de détruire le réacteur nucléaire israélien de Dimona en représailles d'une éventuelle attaque.
Si les Etats-Unis et Israël sont des alliés très proches, des affaires d'espionnage viennent parfois ternir leurs relations ; Ainsi, en 1986, un ancien officier de renseignement de la marine américaine, Jonathan Pollard, avait livré des documents ultra-secrets à Israël. Il a été condamné à la prison à vie et Israël n'a jamais réussi à le faire libérer.
                   
2. Manifestation de pacifistes contre la barrière en Cisjordanie
Dépêche de l'Agence France Presse du vendredi 27 aout 2004, 15h16

ABOU DIS - Palestiniens et Israéliens ont manifesté vendredi contre la barrière contestée qu'Israël érige en Cisjordanie, sous la bannière du pacifisme en présence du Premier ministre palestinien Ahmad Qoreï et du petit-fils du "Mahatma" Gandhi, le fondateur de la nation indienne. Le défilé à Abou Dis a rassemblé des centaines de manifestants, Palestiniens et Israéliens réunis, ainsi que des dignitaires religieux musulmans et chrétiens, le député arabe israélien Mohammad Barakeh et le ministre palestinien sans portefeuille Qaddoura Farès. Les pacifistes israéliens sont venus de Jérusalem à bord de trois autobus. "Le mur doit tomber", "Oui au dialogue, non au mur", ont scandé les manifestants. D'autres ont brandi des portraits de certains des quelque 4.000 prisonniers palestiniens en Israël (sur un total de 8.000) qui observent depuis 13 jours une grève de la faim pour réclamer de meilleures conditions de détention. Accrochée au mur de séparation, une immense banderole portait ces mots: "Non à l'occupation, oui à la liberté". "Nous accueillons notre ami Arun Gandhi et le remercions de son soutien à notre cause, de sa solidarité avec les prisonniers palestiniens et du fait qu'il rejette foncièrement le mur", a affirmé aux journalistes M. Qoreï. M. Gandhi a de son côté indiqué que "la non violence est la seule voie possible et je souhaiterais que les Palestiniens l'empruntent comme moyen de lutte. Je ne vois pas en quoi le mur répond à des besoins de sécurité".
Le petit-fils du "Mahatma" a ajouté: "Je suis ici non pas pour apporter la paix, mais pour parler de la non violence en tant que moyen de parvenir à la paix".
Sévère critique de la barrière, M. Gandhi la qualifie de "particulièrement maléfique, car elle vise à étouffer toute une nation". Il observe une journée de jeûne en solidarité avec les prisonniers palestiniens en grève de la faim. Présentée par Israël comme une "clôture antiterroriste", la barrière est dénoncée comme un "mur de l'apartheid" par les Palestiniens car elle mord profondément sur la Cisjordanie et rend problématique la création d'un Etat palestinien. La Cour internationale de Justice (CIJ) a réclamé le 9 juillet son démantèlement et l'Assemblée générale de l'Onu a voté le 20 juillet une résolution exigeant qu'Israël respecte cet avis. Mais Israël a annoncé que la barrière serait achevée en 2005 comme prévu.
Par ailleurs, un Palestinien a succombé à ses blessures infligées jeudi lors d'un raid israélien contre le camp de réfugiés de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. Ce décès porte à 4.249 le nombre de personnes tuées depuis le début de l'Intifada fin septembre 2000, dont 3.251 Palestiniens et 927 Israéliens. Le raid à Rafah a aussi blessé un chef local du Jihad islamique, Mohammad Cheikh Khalil, ainsi que quatre militants du Hamas et le fils âgé de dix ans de ce chef local du mouvement radical, selon un responsable du Jihad. Le raid n'a été confirmé ni de source sécuritaire palestinienne ni par l'armée israélienne.
Au plan diplomatique, le ministre israélien des Affaires étrangères Sylvan Shalom a inopinément rencontré jeudi soir à Rimini, en Italie, son homologue palestinien Nabil Chaath en marge d'une conférence. Israël affirme ne pas avoir de partenaire du côté du gouvernement palestinien actuel pour des discussions de paix. "Il faut que les Palestiniens disposent d'une nouvelle direction capable de tenir un dialogue avec Israël", a affirmé M. Shalom qui reproche au Premier ministre palestinien d'"avoir très peu agi" pour la paix. "Les peuples connaissent la victoire uniquement quand ils font la paix", a de son côté déclaré M. Chaath qui a précisé ne pas être venu à Rimini pour un débat avec M. Shalom.
                   
3. Israël irrité par les résolutions adoptées à Durban - Beyrouth soutient la motion de l’OLP à la conférence des non-alignés par Khalil Fleyhane
in L'Orient - Le Jour (quotidien libanais) du jeudi 26 août 2004

L’organisation des pays non-alignés vient de couronner sa 14ème session, tenue à Durban (Afrique du Sud), par une proclamation-résolution condamnant les exactions d’Israël. Et interdisant aux colons sionistes répertoriés l’entrée dans les pays membres de l’ex « troisième force », fondée jadis à Bandoeng par Tito, Nehru et Nasser. À la récente conférence, le Liban s’est fait représenter par l’ambassadeur Abdel Magid Kassir, directeur des affaires économiques aux AE, provisoirement accrédité auprès de Johannesburg. Bien entendu, le Liban a soutenu à fond la motion de l’OLP fustigeant l’État hébreu. Texte qui d’ailleurs n’omet pas de mentionner les perpétuelles agressions israéliennes contre ce pays.
L’extrême droite israélienne a tout de suite réagi avec virulence. En demandant des contre-sanctions frappant les non-alignés. Dont 21 pays entretiennent des relations diplomatiques avec l’État hébreu. Ainsi que, dans beaucoup de cas, des relations économiques et commerciales de poids, avec échange d’investissements.
Un diplomate israélien a, de son côté, soutenu que la résolution des non-alignés est sans précédent, dans ce sens que jamais une organisation internationale n’a décrété l’interdiction d’entrée aux colons. Ni frappé une catégorie déterminée, pour un motif politique, de sanctions pour ainsi dire personnelles. Sans limiter la mesure, comme l’usage le veut selon ce diplomate israélien, à l’État mis en cause.
Ce qui n’est pas tout à fait exact. En effet, Durban a également prévu un embargo des produits déclarés illégaux provenant de ces colonies d’implantation juives que l’État israélien couvre de son autorité. La conférence a de même recommandé le boycottage des sociétés et des organismes israéliens coopérant à l’édification du mur de clôture. Ainsi que la mise au ban de sociétés israéliennes qui se livrent à des opérations illicites, comme les projets de construction derrière la ligne verte ou à l’est de Jérusalem. Entreprises protégées par Israël en tant qu’État.
Dans le même sens général, les non-alignés proposent l’organisation, à Genève justement, d’une conférence internationale devant juger les violations par Israël des conventions de Genève.
À Beyrouth, des sources diplomatiques interprètent la réaction outrée des Israéliens comme le reflet d’une sourde crainte de voir les non-alignés faire exemple. Et tâche d’huile. Notamment au niveau de la 52e Assemblée générale de l’Onu qui va tenir assises sous peu. Et dont la majorité écrasante des membres sont également hostiles, depuis longtemps, à la politique d’agression de l’État hébreu. Les débats de New York, qui s’ouvrent le 16 septembre, pourraient être marqués par une cascade de motions réclamant des sanctions contre Israël.
Ces sources diplomatiques relèvent que, même non contraignantes, les résolutions de l’Assemblée générale de l’Onu, à l’instar de celles des non-alignés, constituent un coup sérieux pour Israël. Dont le ministère des Affaires étrangères s’est voulu rassurant, en affirmant que les sanctions économiques frappant les entreprises israéliennes prendront du temps avant d’être effectivement appliquées. Car il n’est pas facile, aux dires de ce ministère, de bien identifier les sociétés visées et leurs activités. Ce qui signifie, en clair, que les demandes de renseignements ne seront pas admises par les officiels israéliens.
Retour à Durban. Les sources diplomatiques libanaises se félicitent de la résolution, en relevant qu’elle a été adoptée par les 116 membres. Pour un message de mise en garde aux USA. Qui semblent modifier leur ligne en ce moment. En décidant de consentir à l’élargissement de certaines colonies juives de Cisjordanie. Cela manifestement pour aider Sharon.
                           
4. L'armée israélienne s'apprête à dévoiler sa nouvelle arme: la bombe puante
Dépêche de l'Agence France Presse du mercredi 25 août 2004, 12h16

JERUSALEM - L'armée israélienne s'apprête à dévoiler une nouvelle arme destinée à disperser les manifestations palestiniennes: une bombe puante, a rapporté mercredi le journal Maariv. Selon le quotidien israélien, l'armée, qui utilise généralement des gaz lacrymogènes et des balles caoutchoutées pour disperser les manifestations, met au point une nouvelle arme, appelé la bombe "mouffette", du nom du petit carnivore qui, comme le putois, projette en cas de danger un liquide malodorant sécrété par ses glandes anales. Pour la concocter, les chercheurs militaires ont copié ce liquide après l'avoir analysé et ils espèrent que leur bombe aura le même effet, selon le journal.
Des essais ont démontré que quelques gouttes seulement du liquide pouvaient provoquer une odeur insupportable, persistant jusqu'à cinq ans sur les vêtements, affirme le journal.
                       
5. La Palestine demande à l'ONU d'observer les conditions de détention des prisonniers palestiniens 
Dépêche de l'Agence de Presse Xinhua du mardi 24 août 2004

GAZA - L'Autorité nationale palestinienne (ANP) a décidé de demander à l'Assemblée générales des Nations unies d'observer les conditions de vie de milliers de Palestiniens détenus dans les prisons israéliennes, ont fait savoir mardi des  sources officielles. 
Ces sources ont indiqué que l'ANP exposerait devant l'Assemblée générale par le biais de son représentant le cas des prisonniers  palestiniens détenus en Israël. 
L'ANP cherche à obtenir une résolution de l'ONU appelant Israël à améliorer son traitement des prisonniers palestiniens et à les  considérer comme des "prisonniers de guerre" (POW), ont ajouté les sources.
Pendant ce temps, des responsables palestiniens ont annoncé  qu'à la demande de l'ANP, la Ligue arabe tiendrait une réunion  d'urgence au Caire afin de discuter de la situation des  prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes. 
La Ligue arabe devrait demander, à la fin de la session sur les organisations internationales des droits de l'Homme, qu'un soutien soit apporté aux prisonniers palestiniens et qu'Israël soit poussé à les traiter dans le respect de la quatrième Convention de Genève, ont précisé les sources.
                       
6. Ammar Hassan, un Palestinien en finale du concours de la "Superstar" du monde arabe
Dépêche de l'agence Associated Press du dimanche 22 aout 2004, 22h06 
SALFIT, Cisjordanie - Epuisés par quatre années de conflit avec Israël, les Palestiniens se changent les idées avec une distraction bienvenue: l'un des leurs, Ammar Hassan, est en lice pour le titre de meilleur chanteur du monde arabe, dans le cadre d'une émission-jeu libanaise, "Superstar 2".
Dans toute la Cisjordanie, des écrans de télé géants fleurissaient dimanche dans les rues des heures avant le début de l'émission, et les rue de Salfit, la ville natale de la "star" au centre du territoire, s'étaient comme vidées de ses 12.000 habitants. Si les parents du jeune homme de 26 ans étaient scotchés à leur téléviseur à la maison, quelque 2.000 fans s'agglutinaient dans un parc, devant l'écran géant installé par la municipalité.
C'est la chaîne par satellite Al-Mustaqbal qui diffuse cette émission-jeu, avatar arabe de tant d'autres jeux du même type de par le monde, et dont le gagnant sera connu le 29 août.
Mais pour les Palestiniens, bien plus qu'un show-télé, l'affaire est devenue une question de fierté nationale: Ammar Hassan Dakrouq est arrivé en finale en chantant des chants palestiniens de lutte contre l'occupation.
Palestinien nationaliste, le mince jeune homme aux traits acérés est également un authentique chanteur. Diplômé en musicologie de l'Université Al-Najah de Naplouse, il s'est produit dans les restaurants en vogue de la cité cisjordanienne.
Dimanche soir, à Salfit, le père du jeune homme, le vieil Hassan Dakrouq, reprenait en même temps que son fils une chanson sentimentale rendue populaire par le chanteur égyptien Abdel Khalim Hafez, tandis que sa mère Itidal pleurait devant l'écran. Dans le parc, les spectateurs agitaient des photos du jeune homme en scandant "Ammar, Ammar, superstar!"
Plus tôt dans la compétition, il avait tiré des larmes à beaucoup en chantant "Al Quods" (Jérusalem), grand classique de la chanson arabe.
Et certains vont même jusqu'à voir en lui un combattant, à sa manière, avec ses armes. "Il est beau, séduisant, mignon. Il reflète l'image de la jeunesse palestinienne", soupire Rawia Isa, 19 ans, à Gaza: "Les Palestiniens combattent l'occupation par tous les moyens, et la culture et la musique sont l'un de nos outils de combat".
Une politisation claire aussi pour les télespectateurs d'autres pays. A Beyrouth, Amal Helou, traductrice de 58 ans, dit qu'elle votera pour lui parce que "il a une belle voix, de la présence, et il incarne une cause que je respecte".
Mais la coqueluche des Territoires palestiniens n'a pas que des admirateurs. L'organisation extrémiste islamiste Hamas s'est fendue d'un communiqué grinçant contre le jeune homme: "notre peuple a besoin de héros, de combattants de la résistance et de gens qui aident à bâtir le pays. Il n'a pas besoin de chanteurs, de chantres de l'immoralité et de la corruption".
"Superstar 2" a commencé il y a 13 semaines avec 82 participants. D'éliminations en éliminations, il n'en reste plus que deux ce dimanche, le bel Ammar Hassan et un chanteur libyen Eyman Al-Atar. Le public départagera les deux jeunes gens dans la semaine, votant via des messages téléphoniques ou par Internet.
Pas folle, la société de téléphonie mobile palestinienne Jawwal soutien le candidat des Territoires: "Pour encourager Ammar, nous offrons 20% de réduction à tous les utilisateurs Jawwal", explique Fayez Husseini, repsonsable de la société...
                               
7. Israël se prépare-t-il à attaquer l’Iran ? Sharon sur le sentier de la guerre par Martin van Creveld
in International Herald Tribune (quotidien international publié à Paris) du samedi 21 août 2004
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

(Martin van Creveld, professeur d’histoire à l’Université hébraïque de Jérusalem, est l’auteur de l’ouvrage – à paraître – « Defending Israel ». Ses précédents ouvrages « Transformation of War » et « The Sword and the Olive » [Le sabre et l’olivier] sont des classiques, en matière de stratégie militaire.)
Jérusalem – Ariel Sharon est peut-être, encore une fois, sur le sentier de la guerre. La cible étant, cette fois-ci, l’Iran. Par le passé, il est arrivé que le Premier ministre israélien focalise l’attention sur l’Iran, en clamant que ce pays représentait la plus grande menace nucléaire pesant sur Israël. A plus d’une reprise, les responsables de la défense, à Jérusalem, ont déclaré qu’Israël pourrait éventuellement s’en prendre aux installations nucléaires de l’Iran. En réplique, le ministre iranien de la défense, Ali Shamkhani, a averti qu’au cas où Israël s’aviserait de passer à l’acte, son pays effacerait Israël de la carte.
Récemment, Israël qui affirme se préparer à une éventuelle « frappe contre son réacteur nucléaire » (situé à Dimona, dans le Néguev, ndt) a entrepris de distribuer des pilules anti-radiations aux civils vivant cinquante kilomètres à la ronde. Dans un pays qui s’est de tout temps ingénié à maintenir ses activités nucléaires à l’abri des projecteurs, il s’agit là d’une mesure sortant tout à fait de l’ordinaire.
Jusqu’à quel point la menace iranienne est-elle sérieuse ? L’Iran a testé le missile sol-sol Shihab : il est capable d’atteindre Israël, et l’Iran en possède une quantité limitée. Pour l’instant, toutefois, l’Iran ne semble pas posséder d’arme nucléaire. Tant qu’ils ne véhiculeront que des têtes explosives conventionnelles, les missiles Shihab ne représenteront qu’un danger minimal pour Israël et les autres pays de la région. Dès lors, en revanche, qu’ils seraient équipés de charges chimiques, ils pourraient causer des pertes beaucoup plus importantes. Néanmoins, même dans ce dernier cas, l’existence d’Israël ne serait pas menacée.
A part les Shihab, le seul autre moyen dont dispose Téhéran pour combattre Israël consisterait à activer les organisations terroristes du Hezbollah, au Liban. Le Hezbollah dispose, pense-t-on, de plusieurs milliers de roquettes, dont la plupart lui ont été fournies par l’Iran : elles peuvent atteindre des cibles dans la plus grande partie du nord d’Israël.
Quant aux intentions iraniennes, bien malin celui qui dira quelles elles sont. L’Iran est régi par un gouvernement islamiste fondamentaliste dont les membres ont souvent exprimé tant leur opposition implacable à l’existence d’Israël que leur détermination à le faire disparaître. Par ailleurs, la rumeur selon laquelle l’Iran travaillerait à la mise au point d’armes nucléaires et en disposerait d’ici moins de trois ans circule désormais depuis environ une quinzaine d’années : la véridicité n’en a jamais été prouvée.
Cela n’a assurément rien d’étonnant. Ayant assisté à la vaine chasse aux armes de destruction massive des Américains, en Irak, certains d’entre nous sont sans doute moins enclins, désormais, à accepter tout ce que les services de renseignement disent ou ne disent pas – y compris les services israéliens, qui ont plus qu’à leur tour inventé de toutes pièces des menaces chimériques.
Même si les Iraniens travaillent à la mise au point d’une bombe nucléaire, Israël n’est sans doute pas leur premier souci. L’Iran est aujourd’hui encerclé par des forces américaines, de tous côtés : dans les républiques d’Asie centrale, au nord ; en Afghanistan, à l’est ; dans le Golfe au Sud et en Irak, à l’ouest. Shamkhani a exprimé la gêne occasionnée à l’Iran par la présence américaine au cours d’une interview diffusé par la chaîne qatarie Al-Jazeerah, mercredi dernier, interview durant laquelle il a fait allusion à certains commandants iraniens, qui pensent qu’ils devraient frapper les premiers au cas où ils percevraient une menace directe émanant des Etats-Unis.
Partout où se trouvent les forces américaines, des armes nucléaires peuvent s’y trouver avec elles, ou peuvent les y  suivre très rapidement. Le monde a assisté à la manière dont les Etats-Unis ont attaqué l’Irak, pour, allait-il apparaître, strictement aucune raison du tout. Bien fols eussent été les Iraniens, se fussent-ils abstenus de tenter de produire leurs propres armes nucléaires…
Bien que l’Iran soit gouverné par des fondamentalistes islamistes, la plupart des commentateurs bien au fait de ce pays ne considèrent nullement que son gouvernement serait irrationnel. Le seul personnage emblématique susceptible de faire assumer aux Iraniens des sacrifices exorbitants, l’Ayatollah Khomeiny, est mort, voici plus de dix ans. C’est pourtant de son vivant que Saddam Hussein a attaqué l’Iran, et non l’inverse ; depuis lors, l’Iran ne s’est pas montré plus agressif que la plupart des autres pays.
En dépit de tous leurs discours d’opposition à Israël, il est fort douteux que les dirigeants iraniens soient en train de préparer une attaque nucléaire contre un pays largement considéré posséder ce qu’il faut pour les éliminer de la surface du globe. Des attaques chimiques, ou d’autres attaques non conventionnelles, sont tout aussi peu probables, étant donné les maigres résultats qui peuvent en être escomptés et les représailles qui ne manqueraient pas de s’ensuivre.
Beaucoup de sources étrangères ont affirmé qu’afin de contrer la menace perçue émanant de l’Iran, Israël a déployé des missiles, sur terre et en mer, capables d’infliger des dommages terribles à ce pays. Dût Israël décider un jour de frapper les installations nucléaires iraniennes, toutefois, il est vraisemblable qu’il recourrait à ses bombardiers F-15.
Le seul pays dont la réaction à une telle frappe apporterait un grand secours à Israël seraient les Etats-Unis. L’Iran étant soupçonné de soutenir une partie, au moins, des insurgés irakiens, de nombreux responsables américains verraient sans doute, en privé, d’un très bon œil une frappe israélienne contre l’Iran, tout comme ils avaient fortement apprécié la destruction, par Israël, du réacteur atomique que Saddam Hussein faisait construire, en Irak, près de Bagdad. Les Etats-Unis vivant aujourd’hui au beau milieu d’une campagne électorale chaudement disputée, si Sharon a véritablement l’intention d’agir, le moment idoine se situerait entre aujourd’hui et la mi-novembre.
Ainsi, les pièces du puzzle se mettent en place, l’une après l’autre. Si Israël frappait l’Iran, l’Iran pourrait réagir en lançant ses propres missiles sur Israël. Mais c’est peu probable. Téhéran demanderait sans doute au dirigeant du Hezbollah, Sheikh Nasrallah, de réactiver le front avec Israël, auquel cas il est fort vraisemblable que les hostilités ne se limiteraient pas au Liban, et qu’elles s’étendraient également en Syrie. Reste à voir comment réagirait l’Egypte, au cas où Israël attaquerait la Syrie. Par le passé, le président Hosni Mubarak n’a-t-il pas affirmé que l’Egypte ne resterait pas les bras croisés, dans une telle éventualité ?
En dernière analyse, tout dépend d’Ariel Sharon – un vieux cheval de guerre sur le retour, qui, déjà en 1982, empêtra Israël dans le bourbier d’une invasion du Liban absolument désastreuse. La seule chose qu’on puisse encore espérer, c’est qu’il réfléchisse à deux fois, avant de décider quoi que ce soit…
                           
8. Le gamin de l'Intifada est devenu un virtuose - Ramzi Abu Redwan est fier d'avoir quitté l'univers des camps pour devenir un violoniste de grand talent par Emilie Trevert
in Le Figaro Magazine du samedi 21 août 2004

Un piano, porté par quatre hommes, traverse le check point. Suivent une quinzaine d'individus armés d'instruments de musique. Il est une heure du matin, ce 15 juillet 2004, au barrage de Qalandiah, qui sépare Jérusalem de Ramallah. L'orchestre qui défile sous les yeux éberlués des soldats israéliens, jouait il y a quelques heures encore le Stabat Mater de Pergolèse au pied du «mur de sécurité», la barrière de ciment de huit mètres de haut qu'Israël est en train d'ériger entre son territoire et la Cisjordanie. Mais cela, les jeunes conscrits qui veillent au poste de garde avec leur M16 en bandoulière ne le savent pas. Tout comme ils ignorent que le chef de cet orchestre éphémère, composé de bénévoles venus pour l'occasion de toute l'Europe, s'appelle Ramzi Abu Redwan.
Pantalon beige, chemise en soie bordeaux, cheveux fraîchement coupés et barbe taillée. Rien dans l'allure de ce Palestinien de 25 ans, violoniste altiste au conservatoire d'Angers, ne laisse deviner qu'à l'âge de 8 ans il participait activement à la première Intifada, celle de 1987.
Elevé par ses grands-parents, Ramzi a grandi dans le camp de réfugiés d'Al Amari, près de Ramallah.
«Je me souviens de la première fois où j'ai lancé des pierres, raconte-t-il, entre deux bouffées de Gauloise. C'était là, juste au coin de la rue. Je rentrais de l'école avec un ami. J'étais en train de lui parler, quand j'ai entendu tirer. Comme il ne répondait plus, je me suis retourné. J'ai vu du sang. Il était allongé par terre, mort. Une balle l'avait touché à la tête.»
Ramzi ramasse une pierre et la lance vers les chars israéliens qui viennent d'entrer dans le camp. C'est là que le petit garçon sage et sans histoire commence sa carrière de «gamin des pierres», qui durera près de dix ans. Son geste est immortalisé par un photographe de presse.
Le violon, pour lui, était un ovni
Le cliché fera le tour du monde, comme le symbole des enfants de la première Intifada. Aujourd'hui, la photo du gamin au blue-jean et au blouson rouge trône, encadrée, dans le salon de la maison familiale d'Al Amari. Accrochée juste au-dessus, celle de Ramzi, plus âgé, avec son alto. L'alto qu'il a bien failli ne jamais toucher. Blessé par une balle au bras gauche, à 9 ans, il évite de justesse l'amputation. Après plusieurs séjours en prison, c'est une deuxième balle qui l'atteint, cette fois à la jambe.
«Enfant, le matin, je livrais les journaux, puis j'allais à l'école ; en sortant, sur le chemin du retour, je cassais les voitures des colons», se souvient-il.
Aujourd'hui, l'ex-gamin des pierres est à la tête d'une véritable PME culturelle. Chaque année, il sillonne la Cisjordanie et la bande de Gaza avec une quinzaine de musiciens, dont certains appartiennent à l'Orchestre philharmonique de Radio France. Objectif : faire découvrir la musique classique aux enfants des camps de réfugiés à travers des concerts gratuits et des ateliers. En deux ans d'existence, l'association, baptisée Al Kamandjâti - «le violoniste» en arabe -, a déjà initié plus de 6 000 enfants.
Bethléem, camp de Deishé, où vivent 10 000 réfugiés. Ralentis par les multiples check points, les musiciens arrivent avec deux heures de retard, portant des violons, des altos, des violoncelles et des clarinettes. A l'école, subventionnée par les Nations unies, près de 200 enfants les attendent. Dans une classe, au premier étage, une trentaine d'élèves patientent, sagement alignés derrière leurs pupitres. Casquettes blanches pour les garçons, bleues pour les filles, ils chantent leur hymne de bienvenue. L'atelier violon peut commencer. Frédéric Maindive, 31 ans, altiste à l'Orchestre de Radio France, leur présente l'instrument. Les yeux écarquillés, ils observent le violon comme un ovni. C'est la première fois qu'ils voient un instrument de musique en vrai.
L'excitation monte. Difficile de les tenir, surtout les garçons qui exhibent leurs bleus et coquards gagnés lors des dernières échauffourées. Mahmoud, 9 ans, une allure de petit caïd portant un tee-shirt sur lequel on peut lire : «Libérez les prisonniers !» se lance le premier. Frédéric lui place le violon sous le menton. La main se crispe sur l'archet, les yeux sont inquiets. Les premiers sons le font grimacer. Dans les autres salles, les enfants s'essayent au violoncelle, à la clarinette, à la flûte ou encore au piano. Malgré la cacophonie ambiante, Ramzi repère les plus doués. A l'atelier chant, Wuud, une fillette de 11 ans, coquette et réservée, interprète un air de Fairouz, la célèbre chanteuse libanaise.
«Un jour, explique Ramzi, je répétais sur ma terrasse, à Al Amari, quand j'ai vu une dizaine de gamins en bas qui me regardaient. Ils avaient arrêté leurs jeux pour m'écouter. Ils pensaient que j'étais un magicien. Je sais très bien que ça n'arrêtera pas la violence ni la guerre. Mais si seulement la musique pouvait leur permettre de s'évader quelques instants de leur quotidien...»
C'est en pensant à ces enfants qu'est né le projet d'Al Kamandjâti. Camp d'Al Amari. Dans le dédale de ruelles, des maisons en béton armé s'étirent vers le haut, faute de place. Les enfants jouent au ballon et les vieux se reposent sur le pas de leur porte. Parmi eux, le grand-père de Ramzi, un exilé de 1948 au visage buriné. Pour son petit-fils, il aurait préféré un vrai métier, comme chauffeur de taxi. «La musique, c'est bien, mais ça ne rapporte pas d'argent», martèle le vieux en tapant le sol avec sa canne.
Un air de musique classique vient soudain déranger la conversation. A quelques ruelles de là, Maiadah, 14 ans, interprète l'Hymne à la joie de Beethoven. Devant sa maison, la jeune fille, en jean et baskets, petites lunettes sur le nez, se concentre sur son violon. Sa tante et ses cousins, qui l'élèvent depuis la mort de ses parents, l'écoutent avec fierté. «Avant, lorsque je m'énervais, je cassais tout. Maintenant, je vais jouer du violon. Ça me calme.» Quelques blocs de béton plus loin, Hajd, 12 ans, répète dans sa chambre. Il n'a jamais avoué à ses amis qu'il joue du ney, une flûte orientale. «Pour les enfants du quartier, la musique, c'est un truc de filles. Ici, quand on est un garçon, on lance des pierres», explique-t-il.
A 18 ans, il donne son premier concert
Maiadah et Hajd ont tous les deux été repérés l'année dernière par Ramzi, qui les a inscrits au conservatoire de Ramallah, comme six autres gamins.
C'est à 17 ans que la vie de Ramzi a basculé, grâce à un musicien palestinien réfugié en Jordanie qui lui met entre les mains un alto. L'adolescent, qui n'a jamais fait de solfège, va apprendre à manier l'archet. Un an plus tard, Ramzi donne son premier concert de musique de chambre, à Jérusalem.
Puis, c'est la rencontre avec Peter Sulski, un violoniste anglais de l'Orchestre symphonique de Londres, qui lui offre un stage aux Etats-Unis et l'invite en Angleterre. Pour son premier Noël en Europe, l'élève prodige donnera un concert de musique de chambre dans une église londonienne. A son retour à Ramallah, Ramzi s'inscrit au conservatoire. C'est là qu'Antoine Pham, violoniste à l'Opéra de Paris, alors en mission pour les Nations unies, le repère : «Il était déjà sûr de lui, déterminé. La première fois que je l'ai vu, j'ai senti qu'il irait loin.»
Le musicien français le présente à une audition et Ramzi gagne une bourse pour aller étudier au conservatoire d'Angers. De la France, il ignore alors tout, jusqu'à la langue. Et aujourd'hui, quand la sonnerie de son téléphone portable retentit, on entend le chant du coq français.
De Naplouse à Jéricho, Ramzi et son orchestre auront donné cet été une vingtaine de concerts et monté plus de quinze ateliers. Dans des conditions parfois mouvementées. A Hébron, des extrémistes religieux sont venus perturber le concert qu'ils donnaient dans une école, faisant sortir tous les enfants musulmans au prétexte que la musique est contraire à l'islam. Au camp de Jénine, dans le nord de la Cisjordanie, l'expédition a failli mal tourner. Après le concert, la troupe de musiciens, qui avait repris la route dans quatre taxis jaunes palestiniens, a dû essuyer des tirs. Un des chefs des Brigades des martyrs d'Al Aqsa les avait confondus avec des Israéliens. Un incident de parcours qui n'empêchera pas les musiciens de revenir jouer cet hiver dans les Territoires. Quant à Ramzi, il a déjà un autre projet en tête : ouvrir une école de musique à Ramallah.
                           
9. Israël reconnaît avoir entraîné des forces d’élite américaines et continuer à le faire par Richard Beeston
in The Times (quotidien britannique) du jeudi 19 août 2004
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Les techniques de combat urbain utilisées dans la bande de Gaza sont mises en application en Irak, écrit Richard Beeston.
Les forces américaines combattant en Irak ont été accusées de recevoir un entraînement en Israël dans le plus grand secret : là, on leur a enseigné les tactiques utilisées depuis quatre ans contre les activistes palestiniens en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.
Un expert israélien (reconnu) des questions militaires a confirmé que des troupes américaines d’élites étaient entraînées en Israël, de manière régulière.
Tal Tovy, expert en contre-guérilla, et enseignant au collège de l’état-major israélien, a indiqué que des Marines US et des Rangers [armée de terre] venaient fréquemment en Israël afin d’y participer à des exercices et que la coopération israélo-américaine en matière tactique était très étroite.
Il s’exprimait après que le Jerusalem Post eut révélé que certains soldats américains d’active en Irak ont été entraîné au sein de l’école de lutte anti-terroriste de la base militaire Adam, près de Modi’in, dans les faubourgs de Jérusalem.
Les Forces Israéliennes de Défense se sont refusées à tout commentaire, hier, au sujet de leur coopération avec des armées étrangères. L’ambassade des Etats-Unis à Tel Aviv a indiqué que, de temps à autre, les deux pays effectuaient des exercices militaires conjoints. Mais elle a démenti la présence de forces américaines en Israël, actuellement.
Néanmoins, cette allégation ne manquera pas d’augmenter des suspicions croissantes, dans le monde arabe, sur l’engagement secret des Israéliens dans l’assistance aux Américains, dans leur guerre contre l’Irak. Les tactiques des armées des deux pays font l’objet de comparaisons périodiques sur les chaînes télévisées arabes par satellite ou dans la presse arabe, dans l’ensemble du Moyen-Orient.
Cette année, le brigadier général Janis Karpinski [une femme, ndt], haut officier impliqué dans le scandale des mauvais traitements infligés à des prisonniers irakiens dans la prison d’Abu Ghraïb [à Bagdad] a affirmé avoir eu la surprise de rencontrer un interrogateur israélien, dans une base de services de renseignements de Bagdad.
La presse américaine a suggéré l’idée que des officiers israéliens du renseignement auraient établi une présence permanente dans la région kurde, située dans le nord de l’Irak.
Il a été avancé, de manière persistante, que des commandants américains ont étudié et adopté les tactiques israéliennes, en particulier le recours à l’aviation et à l’artillerie blindée contre des insurgés se dissimulant au sein de quartiers urbain densément peuplés.
Dans le monde arabe, beaucoup d’observateurs pensent qu’Israël est le pays instigateur de l’invasion de l’Irak [par les Américano-Britanniques, ndt]. Chez les Israéliens, toutefois, il s’agit plutôt d’une question de fierté nationale : ils sont donc à même de partager leur propre expertise avec leurs alliés les plus proches !…
Les Israéliens sont en train d’édifier ce qu’on estime être la plus importante base d’entraînement – au monde – en matière de guérilla urbaine, à Tzeelim, dans le désert du Néguev, qu’ils proposent de louer à des troupes étrangères désireuses de s’entraîner dans cette discipline.
Le Dr. Tovy nous a indiqué (nous = The Times) : « Nous avons beaucoup d’expérience en matière de guérilla. Les Américains ont montré de l’intérêt, en particulier, pour trois domaines : le recours aux hélicoptères Apache pour réaliser des assassinats ciblés ; la guerre urbaine et, enfin, la manière de mener des opérations militaires de grande envergure dans des régions fortement peuplées. Dans ce dernier domaine, nous avons énormément d’expérience… »
Il a ajouté que, lors d’une visite à l’Académie militaire américaine, à West Point, des officiers l’avaient pressé de questions au sujet de l’opération israélienne controversée, baptisée « Bouclier de protection », c’est-à-dire l’offensive lancée par Israël, en 2002, en Cisjordanie. »
Les tactiques militaires israéliennes, incluant le recours à des missiles téléguidés afin d’assassiner des dirigeants [de la résistance palestinienne] dans la bande de Gaza et le recours à des chars lourds dans des régions urbanisées, semblent avoir inspiré les Américains, en Irak. Des jets de combat et des mitrailleuses héliportées américains ont été utilisé à de multiples reprises afin de tuer des dirigeants activistes suspectés dans le fief de la rébellion de Fallujah, une ville située à l’ouest de Bagdad.
A l’instar d’Israël, les Etats-Unis ont eu recours à des tanks et à des hélicoptères dans des quartiers urbains densément peuplés, tel Sadr City à Bagdad, et aujourd’hui la ville sainte de Najaf, afin d’en déloger des rebelles armés. Le déploiement de l’artillerie blindée cause beaucoup de pertes chez les civils, mais cela réduit le risque que des soldats ne soient blessés.
Le recours à des tactiques marquées au coin d’Israël n’a pas seulement suscité la colère du monde arabe et musulman. Il a aussi entraîné une tension palpable dans les relations avec la Grande-Bretagne, qui a adopté une approche nettement moins belliqueuse dans les secteurs soumis à son contrôle, dans le sud de l’Irak.
Une source militaire britannique a indiqué : « Il y a eu des désaccords, entre les commandements américain et britannique en Irak, au sujet de divergences dans les options tactiques. C’est d’ailleurs là une des raisons pour lesquelles les Britanniques ne sont jamais entrés à Bagdad et la proposition formulée par la Grande-Bretagne d’envoyer des hommes à Najaf n’a jamais été prise en compte [par Washington] ».
Les forces britanniques focalisent leur action sur le maintien de bonnes relations avec les communautés locales (irakiennes), dans l’espoir d’isoler les insurgés. La tactique britannique a apporté de l’eau au moulin de certains officiers américains et de certains Irakiens, qui accusent, en privé, les forces britanniques d’être trop « coulantes ». Ils affirment que l’échec des Britanniques à imposer leur autorité a créé un vide de pouvoir, dans les villes du sud de l’Irak, telles Basra et al-Amarah, lequel vide a été exploité par des activistes musulmans, ainsi que par d’autres insurgés, sans oublier des criminels de droit commun.
                           
10. Teigne et radiations par Barry Chamish
on Israel Insider (e-magazine de la communauté juive New-yorkaise) du jeudi 19 août 2004
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Le 14 courant, à 9 heures du soir, la dixième chaîne télévisée israélienne Channel Ten a présenté un documentaire révélant le pire des secrets maintenus par les fondateurs du parti travailliste israélien : l’exposition délibérée aux radiations de la quasi-totalité des jeunes d’une génération de juifs séfarades.
« Les enfants de la teigne » [« The Ringworm Children »] (dont le titre, en hébreu, signifie littéralement « 100 000 rayons »), mis en scène par David Belhassen et Asher Hemias, a remporté récemment le prix du meilleur documentaire au Festival International de Cinéma de Haïfa. Depuis plusieurs années, il a figuré au programme de tous les festivals de cinéma juif et israélien dans le monde entier. Mais il n’avait encore jamais été présenté à la télévision, en Israël. Il a pour sujet l’irradiation massive de centaines de milliers de jeunes immigrants en Israël, provenant de pays du Maghreb et du Moyen-Orient – des Séfarades.
En voici le synopsis :
En 1951, le directeur général du ministère israélien de la Santé, le Dr. Chaim Sheba, a pris l’avion pour l’Amérique, d’où il a ramené sept appareils de radiographie (à rayons X), que l’armée américaine lui avait cédés.
Ces appareils de radiographie furent utilisés pour une expérience nucléaire massive, une génération complète de jeunes Séfarades étant utilisés en guise de cobayes. Chaque enfant séfarade allait recevoir 35 000 fois la dose maximale de rayons X, dans la tête. A cette fin, le gouvernement américain versa annuellement au gouvernement israélien 300 millions de livres israéliennes. A l’époque, le budget global du ministère israélien de la Santé ne s’élevait, quant à lui, qu’à 60 millions de livres. Les fonds versés par les Américains correspondraient, de nos jours, à deux milliards de dollars.
Afin de circonvenir les parents des victimes, les enfants furent emmenés en « voyage scolaire », et on dira plus tard aux parents que les rayons X étaient un traitement contre une épidémie de teigne. 6 000 des enfants cobayes décédèrent peu après leur irradiation, beaucoup des survivants développant des cancers qui emportèrent des milliers d’entre eux, au fil des années, et qui continuent à tuer certains d’entre eux, encore actuellement. Durant leurs années d’interminable agonie, les victimes souffrirent d’affections telles l’épilepsie, l’amnésie, la maladie d’Alzheimer, des céphalées chroniques et des psychoses.
Voilà, dit très froidement, quel est le sujet de ce documentaire. Voir les victimes, à l’écran, c’est bien autre chose.
Voir, par exemple,  cette dame marocaine décrivant ce que c’est, que recevoir 35 000 fois la dose autorisée de rayons X dans son crâne: « Je hurlais : Enlevez-moi ce mal de tête horrible ! Enlevez-moi ce mal de tête horrible ! Enlevez-moi ce mal de tête atroce ! Mais le mal de tête n’est jamais parti de ma tête ! »
Ou encore, regarder cet homme, barbu, qui descend une rue, tout voûté : « J’ai la cinquantaine, et tout le monde croit que j’ai au moins soixante-dix ans. Je dois presque me casser en deux, quand je marche, pour ne pas tomber. Avec leurs maudits rayons X, ils m’ont volé ma jeunesse… »
Voir, aussi, cette vieille dame qui a administré les doses mortelles de rayons X à des milliers d’enfants : « On faisait mettre les enfants en rang. Tout d’abord, on leur rasait la tête, et on leur oignait le crâne d’un gel qui les piquait terriblement. Ensuite, on leur mettait un ballon entre les jambes, et on leur donnait l’ordre de ne pas le laisser s’échapper, afin d’être sûrs qu’ils ne bougeraient pas. Les enfants n’avaient pas le reste de leur corps protégé. On ne leur mettait pas de tuniques de plomb. On me disait que cela était excellent pour traiter leur teigne. Si j’avais su les dangers auxquels on exposait ces malheureux enfants, jamais je n’aurais participé à ce travail ! Jamais de la vie ! »
La totalité de leur organisme ayant été exposé aux rayons, le génome des enfants a souvent été altéré, affectant leur descendance. Nous voyons maintenant à l’écran une dame au visage ravagé, qui nous explique : « Mes trois enfants – tous mes enfants… – ont les mêmes cancers dont ma famille a souffert. Allez-vous me dire que c’est une pure coïncidence ? »
La majorité des victimes furent (ou sont) d’origine marocaine, car les juifs marocains représentaient la majorité des immigrants séfarades. La génération empoisonnée devint la classe irrémédiablement pauvre et délinquante du pays. C’était totalement absurde. Les juifs marocains qui s’étaient réfugiés en France sont aujourd’hui prospères et souvent hautement spécialisés. L’explication la plus répandue consiste à dire que la France a accueilli les riches, parmi eux, ou les plus doués. La véritable explication, c’est qu’aucun des enfants juifs marocains immigrés en France n’a eu les cellules cérébrales grillées aux rayons gamma.
Le film démontre que cette opération n’eut rien d’accidentel. Les dangers des rayons X sont étaient connus, à l’époque, depuis plus de quarante ans. Dans un manuel officiel d’utilisation des rayons X datant de 1952, nous lisons que la dose maximale à ne pas dépasser, pour un enfant, était en Israël de 5 Rad. Aucune erreur n’a été commise. Les enfants ont été délibérément irradiés. Il s’agissait d’un empoisonnement volontaire.
David Deri insiste sur le fait que, seuls, des enfants séfarades ont été soumis aux rayons X : « J’étais à l’école, et des types sont venus nous chercher pour une promenade. Ils nous ont demandé comment nous nous appelions : les enfants portant des noms ashkénazes se virent ordonner de se rasseoir. Les gamins basanés, eux, se retrouvèrent dans l’autobus. »
Le film présente ensuite un historien, qui commence par donner une histoire condensée du mouvement eugéniste. Changeant de ton, il déclare que l’opération « teigne » était en réalité un programme eugéniste, visant en réalité à éradiquer ce qui était perçu comme les maillons faibles de la société (israélienne). La dame marocaine est de retour, à l’écran : « C’était un Holocauste. Un Holocauste séfarade ! Et ce que je voudrais savoir, c’est pourquoi personne n’a rien fait pour l’empêcher ! »
David Deri apparaît dans le documentaire, cette fois comme participant à un forum, il fait part de la frustration qui fut la sienne lorsqu’il tenta de retrouver son dossier médical d’enfant. « Tout ce qu’il m’importait de savoir, c’était ce qu’ils m’avaient fait. Je voulait savoir qui avait autorisé ce « traitement ». Je voulais remonter la chaîne des commandements. Mais le ministère de la Santé m’a dit que mon dossier avait disparu. » Boaz Lev, porte-parole du ministère de la Santé intervient alors : « Presque tous les dossiers ont disparu, brûlés dans un incendie ».
On nous dit qu’à la fin des années 1940, une loi américaine mit un terme à des expérimentations humaines consistant à soumettre des prisonniers, des handicapés mentaux, et d’autres cobayes, à des radiations. Le programme nucléaire américain devait donc trouver une nouvelle source de cobayes humains : le gouvernement israélien fut d’accord pour le lui fournir.
Voici la composition du cabinet israélien, à l’époque où furent perpétrées les atrocités du « traitement de la teigne » :
Premier ministre : David Ben Gourion ; ministre des Finances : Eliezer Kaplan ; ministre des implantations : Levi Eshkol ; ministre des Affaires Etrangères : Moshe Sharett ; ministre de la Santé : Yosef Burg ; ministre du Travail : Golda Meir ; ministre de l’Intérieur : Amos Ben Gurion.
Le plus haut poste non-ministériel était tenu par le Directeur général du ministère de la Défense : Shimon Peres.
Qu’un programme impliquant un budget de milliards de dollars de fonds fournis par le gouvernement américain ait pu demeurer ignoré du Premier ministre d’un Israël qui avait le plus grand mal à joindre les deux bouts, voilà qui est totalement ridicule. Ben Gourion aurait dû être impliqué dans ces horreurs, c’est sans doute la raison pour laquelle il avait choisi son fils pour occuper le poste de ministre de la Police (Intérieur), au cas où quiconque s’aviserait de mettre son nez dans leurs magouilles.
Le ministre des Finances Eliezer Kaplan reçut une reconnaissance éternelle, son nom étant donné à un hôpital situé près de Rehovot. Mais il n’est pas seul à avoir eu cet insigne honneur. Chaim Sheba, qui dirigeait la société Ringworm Incorporated (Teigne & Co), a vu un grand complexe médical porter son nom. Inutile de préciser que, s’il existe une once de décence dans la profession médicale israélienne, ces hôpitaux devront être débaptisés au plus vite.
Après la fin du film, il y eut un débat télévisé, auquel prirent part un chanteur marocain, David Edri, directeur du Comité de Compensation aux Victimes du traitement de la Teigne aux Rayons X, ainsi que Boaz Lev, porte-parole du ministère de la Santé.
Le présentateur Dan Margalit essaya de se redonner une contenance, après les horreurs qu’il venait de voir. Il expliqua humblement que « l’Etat était pauvre. On vivait une sorte de survie, au jour le jour. » Puis il s’arrêta : il savait qu’il ne saurait y avoir d’excuse aux atrocités subies par les enfants séfarades.
Mais c’est encore le chanteur marocain qui sut, mieux que tous les autres, résumer cette expérience éprouvante : « Je vais faire très mal. Mais il faut dire la vérité. Sinon, jamais les plaies ne se cicatriseront : il y a une personne, encore en vie aujourd’hui, qui sait absolument tout ce qui s’est passé. C’est homme, c’est Shimon Peres. La seule manière de savoir la vérité et de commencer le travail de deuil et de cicatrisation, c’est d’enquêter sur le rôle qui fut le sien dans l’empoisonnement de masse de plus de 100 000 enfants et adolescents séfarades. »
Mais cela n’aura pas lieu, et voici pourquoi : le film a été diffusé en même temps que le plus grand show télé de l’année, la finale du show de sélection des talents d’Israël : « Une Etoile est née ». Le lendemain, la photo de l’étoile israélienne nouveau-née occupait la moitié des premières pages des journaux.
Pas un mot, au sujet « Des enfants de la teigne », dans aucun quotidien. Ni sur Internet. Rien.
Jusqu’à tout récemment…
                           
11. Jacques Derrida : "Je suis en guerre contre moi-même" propos recueillis par Jean Birnbaum
in Le Monde du jeudi 19 août 2004
A 74 ans, Jacques Derrida, philosophe de renommée mondiale, poursuit son chemin de pensée avec une singulière intensité, tout en affrontant la maladie. Dans sa maison de Ris-Orangis, en région parisienne, il évoque pour "Le Monde" son œuvre, son itinéraire et sa trace
- Depuis l'été 2003, votre présence n'a jamais été plus manifeste. Vous avez non seulement signé plusieurs nouveaux ouvrages, mais aussi couru le monde pour participer aux nombreux colloques internationaux organisés autour de votre travail - de Londres à Coimbra en passant par Paris, et, ces jours-ci, Rio de Janeiro.  On vous aura également consacré un deuxième film (Derrida, par Amy Kofman et Kirby Dick, après le très beau D'ailleurs Derrida, de Safaa Fathy en 2000) ainsi que plusieurs numéros spéciaux, notamment du Magazine littéraire et de la revue Europe, ainsi qu'un volume des Cahiers de l'Herne particulièrement riche en inédits, dont la parution est attendue à l'automne. Cela fait beaucoup en une seule année, et pourtant, vous ne vous en cachez pas, vous êtes...
- ... Dites-le donc, assez dangereusement malade, c'est vrai, et à l'épreuve d'un traitement redoutable. Mais laissons cela, si vous voulez bien, nous ne sommes pas ici pour un bulletin de santé - public ou secret...
- Soit. Au seuil de cet entretien, faisons donc plutôt retour sur Spectres de Marx (Galilée, 1993). Ouvrage crucial, livre-étape, tout entier consacré à la question d'une justice à venir, et qui s'ouvre par cet exorde énigmatique : "Quelqu'un, vous ou moi, s'avance et dit : je voudrais apprendre à vivre enfin." Plus de dix ans après, où en êtes-vous aujourd'hui, quant à ce désir de "savoir vivre"?
- Il est alors surtout question d'une "nouvelle internationale", sous-titre et motif central du livre. Au-delà du "cosmopolitisme", au-delà du "citoyen du monde" comme d'un nouvel Etat-nation mondial, ce livre anticipe toutes les urgences "altermondialistes" auxquelles je crois et qui apparaissent mieux maintenant. Ce que j'appelais alors une "nouvelle internationale" nous imposerait, disais-je en l993, un grand nombre de mutations dans le droit international et dans les organisations qui règlent l'ordre du monde (FMI, OMC, G8, etc., et surtout l'ONU, dont il faudrait au moins changer la Charte, la composition et d'abord le lieu de résidence - le plus loin possible de New York...).
Quant à la formule que vous citiez ("apprendre à vivre enfin"), elle me vint une fois le livre terminé. Elle joue d'abord, mais sérieusement, avec son sens commun. Apprendre à vivre, c'est mûrir, éduquer aussi. Apostropher quelqu'un pour lui dire "je vais t'apprendre à vivre", cela signifie, parfois sur le ton de la menace, je vais te former, voire te dresser. Puis, et l'équivoque de ce jeu m'importe davantage, ce soupir s'ouvre aussi à une interrogation plus difficile : vivre, cela peut-il s'apprendre ? s'enseigner ? Peut-on apprendre, par discipline ou par apprentissage, par expérience ou expérimentation, à accepter, mieux, à affirmer la vie ? A travers tout le livre résonne cette inquiétude de l'héritage et de la mort. Elle tourmente aussi les parents et leurs enfants : quand deviendras-tu responsable ? Comment répondras-tu enfin de ta vie et de ton nom ?
Alors, bon, pour répondre, moi, sans plus de détours à votre question, non, je n'ai jamais appris-à-vivre. Mais alors, pas du tout ! Apprendre à vivre, cela devrait signifier apprendre à mourir, à prendre en compte, pour l'accepter, la mortalité absolue (sans salut, ni résurrection ni rédemption) - ni pour soi ni pour l'autre. Depuis Platon, c'est la vieille injonction philosophique : philosopher, c'est apprendre à mourir.
Je crois à cette vérité sans m'y rendre. De moins en moins. Je n'ai pas appris à l'accepter, la mort. Nous sommes tous des survivants en sursis (et du point de vue géopolitique de Spectres de Marx, l'insistance va surtout, dans un monde plus inégalitaire que jamais, vers les milliards de vivants - humains ou non - à qui sont refusés, outre les élémentaires "droits de l'homme", qui datent de deux siècles et qui s'enrichissent sans cesse, mais d'abord le droit à une vie digne d'être vécue). Mais je reste inéducable quant à la sagesse du savoir-mourir. Je n'ai encore rien appris ou acquis à ce sujet. Le temps du sursis se rétrécit de façon accélérée. Non seulement parce que je suis, avec d'autres, héritier de tant de choses, bonnes ou terribles : de plus en plus souvent, la plupart des penseurs auxquels je me trouvais associé étant morts, on me traite de survivant : l'ultime représentant d'une "génération", celle, en gros, des années 1960 ; ce qui, sans être rigoureusement vrai, ne m'inspire pas seulement des objections mais des sentiments de révolte un peu mélancoliques. Comme, de surcroît, certains problèmes de santé se font pressants, la question de la survie ou du sursis, qui m'a toujours hanté, littéralement, à chaque instant de ma vie, de façon concrète et inlassable, se colore autrement aujourd'hui.
Je me suis toujours intéressé à cette thématique de la survie, dont le sens ne s'ajoute pas au vivre et au mourir. Elle est originaire : la vie est survie. Survivre au sens courant veut dire continuer à vivre, mais aussi vivre après la mort. A propos de la traduction, Walter Benjamin souligne la distinction entre überleben d'une part, survivre à la mort, comme un livre peut survivre à la mort de l'auteur, ou un enfant à la mort des parents, et, d'autre part, fortleben, living on, continuer à vivre. Tous les concepts qui m'ont aidé à travailler, notamment celui de la trace ou du spectral, étaient liés au "survivre" comme dimension structurale. Elle ne dérive ni du vivre ni du mourir. Pas plus que ce que j'appelle le "deuil originaire". Celui-ci n'attend pas la mort dite "effective".
- Vous avez utilisé le mot "génération". Notion d'usage délicat, qui revient souvent sous votre plume : comment désigner ce qui, en votre nom, se transmet d'une génération ?
- Ce mot, je m'en sers ici de façon un peu lâche. On peut être le contemporain "anachronique" d'une "génération" passée ou à venir. Etre fidèle à ceux qu'on associe à ma "génération", se faire le gardien d'un héritage différencié mais commun, cela veut dire deux choses : d'abord, tenir, éventuellement contre tout et contre tous, à des exigences partagées, de Lacan à Althusser, en passant par Levinas, Foucault, Barthes, Deleuze, Blanchot, Lyotard, Sarah Kofman, etc. ; sans nommer tant de penseurs écrivains, poètes, philosophes ou psychanalystes heureusement vivants, dont j'hérite aussi, d'autres sans doute à l'étranger, plus nombreux et parfois plus proches encore.
Je désigne ainsi, par métonymie, un ethos d'écriture et de pensée intransigeant, voire incorruptible (Hélène Cixous nous surnomme les "incorruptibles"), sans concession même à l'égard de la philosophie, et qui ne se laisse pas effrayer par ce que l'opinion publique, les médias, ou le fantasme d'un lectorat intimidant, pourraient nous obliger à simplifier ou à refouler. D'où le goût sévère pour le raffinement, le paradoxe, l'aporie.
Cette prédilection reste aussi une exigence. Elle allie non seulement ceux et celles que j'ai évoqués un peu arbitrairement, c'est-à-dire injustement, mais tout le milieu qui les soutenait. Il s'agissait d'une sorte d'époque provisoirement révolue, et non simplement de telle ou telle personne. Il faut sauver ou faire renaître cela, donc, à tout prix. Et la responsabilité aujourd'hui est urgente : elle appelle une guerre inflexible à la doxa, à ceux qu'on appelle désormais les "intellectuels médiatiques", à ce discours général formaté par les pouvoirs médiatiques, eux-mêmes entre les mains de lobbies politico-économiques, souvent éditoriaux et académiques aussi. Toujours européens et mondiaux, bien sûr. Résistance ne signifie pas qu'on doive éviter les médias. Il faut, quand c'est possible, les développer et les aider à se diversifier, les rappeler à cette même responsabilité.
En même temps, ne pas oublier que, à cette époque "heureuse" de naguère, rien n'était irénique, certes. Les différences et les différends faisaient rage dans ce milieu qui était tout sauf homogène comme ce qu'on pourrait regrouper, par exemple, dans une appellation débile du genre "pensée 68" dont le mot d'ordre ou le chef d'accusation domine souvent aujourd'hui et la presse et l'université. Or même si cette fidélité prend quelquefois encore la forme de l'infidélité et de l'écart, il faut être fidèle à ces différences, c'est-à-dire continuer la discussion. Moi, je continue à discuter - Bourdieu, Lacan, Deleuze, Foucault, par exemple, qui continuent de m'intéresser largement plus que ceux autour desquels se presse la presse aujourd'hui (sauf exception, bien sûr). Je garde ce débat vivant, pour qu'il ne s'aplatisse pas, ni ne se dégrade en dénigrements.
Ce que j'ai dit de ma génération vaut bien sûr pour le passé, de la Bible à Platon, Kant, Marx, Freud, Heidegger, etc. Je ne veux pas renoncer à quoi que ce soit, je ne le peux pas. Vous savez, apprendre à vivre, c'est toujours narcissique : on veut vivre autant que possible, se sauver, persévérer, et cultiver toutes ces choses qui, infiniment plus grandes et puissantes que soi, font néanmoins partie de ce petit "moi" qu'elles débordent de tous les côtés. Me demander de renoncer à ce qui m'a formé, à ce que j'ai tant aimé, c'est me demander de mourir. Dans cette fidélité-là, il y a une sorte d'instinct de conservation. Renoncer, par exemple, à une difficulté de formulation, à un pli, à un paradoxe, à une contradiction supplémentaire, parce que ça ne va pas être compris, ou plutôt parce que tel journaliste qui ne sait pas la lire, pas lire le titre même d'un livre, croit comprendre que le lecteur ou l'auditeur ne comprendra pas davantage et que l'Audimat ou son gagne-pain en souffriront, c'est pour moi une obscénité inacceptable. C'est comme si on me demandait de m'incliner, de m'asservir - ou de mourir de bêtise.
- Vous avez inventé une forme, une écriture de la survivance, qui convient à cette impatience de la fidélité. Ecriture de la promesse héritée, de la trace sauvegardée et de la responsabilité confiée.
- Si j'avais inventé mon écriture, je l'aurais fait comme une révolution interminable. Dans chaque situation, il faut créer un mode d'exposition approprié, inventer la loi de l'événement singulier, tenir compte du destinataire supposé ou désiré ; et en même temps prétendre que cette écriture déterminera le lecteur, lequel apprendra à lire (à "vivre") cela, qu'il n'était pas habitué à recevoir d'ailleurs. On espère qu'il en renaîtra, autrement déterminé : par exemple, ces greffes sans confusion du poétique sur le philosophique, ou certaines manières d'user des homonymies, de l'indécidable, des ruses de la langue - que beaucoup lisent dans la confusion pour en ignorer la nécessité proprement logique.
Chaque livre est une pédagogie destinée à former son lecteur. Les productions de masse qui inondent la presse et l'édition ne forment pas les lecteurs, elles supposent de façon fantasmatique un lecteur déjà programmé. Si bien qu'elles finissent par formater ce destinataire médiocre qu'elles ont d'avance postulé. Or, par souci de fidélité, comme vous dites, au moment de laisser une trace, je ne peux que la rendre disponible pour quiconque : je ne peux même pas l'adresser singulièrement à quelqu'un.
Chaque fois, si fidèle qu'on veuille être, on est en train de trahir la singularité de l'autre à qui l'on s'adresse. A fortiori quand on écrit des livres d'une grande généralité : on ne sait pas à qui on parle, on invente et crée des silhouettes, mais au fond cela ne nous appartient plus. Oraux ou écrits, tous ces gestes nous quittent, ils se mettent à agir indépendamment de nous. Comme des machines, au mieux comme des marionnettes - je m'en explique mieux dans Papier Machine (Galilée, 2001). Au moment où je laisse (publier) "mon" livre (personne ne m'y oblige), je deviens, apparaissant-disparaissant, comme ce spectre inéducable qui n'aura jamais appris à vivre. La trace que je laisse me signifie à la fois ma mort, à venir ou déjà advenue, et l'espérance qu'elle me survive. Ce n'est pas une ambition d'immortalité, c'est structurel. Je laisse là un bout de papier, je pars, je meurs : impossible de sortir de cette structure, elle est la forme constante de ma vie. Chaque fois que je laisse partir quelque chose, je vis ma mort dans l'écriture. Epreuve extrême : on s'exproprie sans savoir à qui proprement la chose qu'on laisse est confiée. Qui va hériter, et comment ? Y aura-t-il même des héritiers ? C'est une question qu'on peut se poser aujourd'hui plus que jamais. Elle m'occupe sans cesse.
Le temps de notre techno-culture a radicalement changé à cet égard. Les gens de ma "génération", et a fortiori des plus anciennes, avaient été habitués à un certain rythme historique : on croyait savoir que telle œuvre pouvait ou non survivre, en fonction de ses qualités, pendant un, deux, voire, comme Platon, vingt-cinq siècles. Mais aujourd'hui l'accélération des modalités de l'archivation mais aussi l'usure et la destruction transforment la structure et la temporalité de l'héritage. Pour la pensée, la question de la survie prend désormais des formes absolument imprévisibles.
A mon âge, je suis prêt aux hypothèses les plus contradictoires à ce sujet : j'ai simultanément, je vous prie de me croire, le double sentiment que, d'un côté, pour le dire en souriant et immodestement, on n'a pas commencé à me lire, que s'il y a, certes, beaucoup de très bons lecteurs (quelques dizaines au monde, peut-être), au fond, c'est plus tard que tout cela a une chance d'apparaître ; mais aussi bien que, d'un autre côté, quinze jours ou un mois après ma mort, il ne restera plus rien. Sauf ce qui est gardé par le dépôt légal en bibliothèque. Je vous le jure, je crois sincèrement et simultanément à ces deux hypothèses.
- Au cœur de cette espérance, il y a la langue, et d'abord la langue française. Quand on vous lit, on sent à chaque ligne l'intensité de votre passion pour elle. Dans Le Monolinguisme de l'autre (Galilée, 1996), vous allez jusqu'à vous présenter, ironiquement, comme le "dernier défenseur et illustrateur de la langue française"...
- Qui ne m'appartient pas, bien que ce soit la seule que "j'aie" à ma disposition (et encore !). L'expérience de la langue, bien sûr, est vitale. Mortelle, donc, rien d'original à cela. Les contingences ont fait de moi un juif français d'Algérie de la génération née avant la "guerre d'indépendance" : autant de singularités, même parmi les juifs et même parmi les juifs d'Algérie. J'ai participé à une transformation extraordinaire du judaïsme français d'Algérie : mes arrière-grands-parents étaient encore très proches des Arabes par la langue, les coutumes, etc.
Après le décret Crémieux (1870), à la fin du XIXe siècle, la génération suivante s'est embourgeoisée : bien qu'elle se soit mariée presque clandestinement dans l'arrière-cour d'une mairie d'Alger à cause des pogroms (en pleine affaire Dreyfus), ma grand-mère élevait déjà ses filles comme des bourgeoises parisiennes (bonnes manières du 16e arrondissement, leçons de piano...). Puis ce fut la génération de mes parents : peu d'intellectuels, des commerçants surtout, modestes ou non, dont certains exploitaient déjà une situation coloniale en se faisant les représentants exclusifs de grandes marques métropolitaines : avec un petit bureau de 10 mètres carrés et sans secrétaire, on pouvait représenter tout le "savon de Marseille" en Afrique du Nord - je simplifie un peu.
Puis ce fut ma génération (une majorité d'intellectuels : professions libérales, enseignement, médecine, droit, etc.). Et presque tout ce monde en France en 1962. Moi, ce fut plus tôt (1949). C'est avec moi, j'exagère à peine, que les mariages "mixtes" ont commencé. De façon quasi tragique, révolutionnaire, rare et risquée. Et de même que j'aime la vie, et ma vie, j'aime ce qui m'a constitué, et dont l'élément même est la langue, cette langue française qui est la seule langue qu'on m'a appris à cultiver, la seule aussi dont je puisse me dire plus ou moins responsable.
Voilà pourquoi il y a dans mon écriture une façon, je ne dirais pas perverse, mais un peu violente, de traiter cette langue. Par amour. L'amour en général passe par l'amour de la langue, qui n'est ni nationaliste ni conservateur, mais qui exige des preuves. Et des épreuves. On ne fait pas n'importe quoi avec la langue, elle nous préexiste, elle nous survit. Si l'on affecte la langue de quelque chose, il faut le faire de façon raffinée, en respectant dans l'irrespect sa loi secrète. C'est ça, la fidélité infidèle : quand je violente la langue française, je le fais avec le respect raffiné de ce que je crois être une injonction de cette langue, dans sa vie, son évolution. Je ne lis pas sans sourire, parfois avec mépris, ceux qui croient violer, sans amour, justement, l'orthographe ou la syntaxe "classiques" d'une langue française, avec de petits airs de puceaux à éjaculation précoce, alors que la grande langue française, plus intouchable que jamais, les regarde faire en attendant le prochain. Je décris cette scène ridicule de façon un peu cruelle dans La Carte postale (Flammarion, 1980).
Laisser des traces dans l'histoire de la langue française, voilà ce qui m'intéresse. Je vis de cette passion, sinon pour la France, du moins pour quelque chose que la langue française a incorporé depuis des siècles. Je suppose que si j'aime cette langue comme j'aime ma vie, et quelquefois plus que ne l'aime tel ou tel Français d'origine, c'est que je l'aime comme un étranger qui a été accueilli, et qui s'est approprié cette langue comme la seule possible pour lui. Passion et surenchère.
Tous les Français d'Algérie partagent cela avec moi, juifs ou non. Ceux qui venaient de la métropole étaient tout de même des étrangers : oppresseurs et normatifs, normalisateurs et moralisateurs. C'était un modèle, un habit ou un habitus, il fallait s'y plier. Quand un prof arrivait de la métropole avec l'accent français, on le trouvait ridicule ! La surenchère vient de là : je n'ai qu'une langue, et en même temps cette langue ne m'appartient pas. Une histoire singulière a exacerbé chez moi cette loi universelle : une langue, ça n'appartient pas. Pas naturellement et par essence. D'où les fantasmes de propriété, d'appropriation et d'imposition colonationaliste.
- En général, vous avez du mal à dire "nous" - "nous les philosophes", ou "nous les juifs", par exemple. Mais, à mesure que se déploie le nouveau désordre mondial, vous semblez de moins en moins réticent à dire "nous les Européens". Déjà, dans L'Autre Cap (Galilée, 1991), livre écrit au moment de la première guerre du Golfe, vous vous présentiez comme un "vieil Européen", comme "une sorte de métis européen".
- Deux rappels : j'ai en effet du mal à dire "nous", mais il m'arrive de le dire. Malgré tous les problèmes qui me torturent à ce sujet, à commencer par la politique désastreuse et suicidaire d'Israël - et d'un certain sionisme (car Israël ne représente pas plus à mes yeux le judaïsme qu'il ne représente la diaspora ni même le sionisme mondial ou originaire qui fut multiple et contradictoire ; il y a d'ailleurs aussi des fondamentalistes chrétiens qui se disent sionistes authentiques aux USA. La puissance de leur lobby compte plus que la communauté juive américaine, sans parler de la saoudienne, dans l'orientation conjointe de la politique américano-israélienne) -, eh bien malgré tout cela et tant d'autres problèmes que j'ai avec ma "judéité", je ne la dénierai jamais.
Je dirai toujours, dans certaines situations, "nous les juifs". Ce "nous" si tourmenté est au cœur de ce qu'il y a de plus inquiet dans ma pensée, celle de celui que j'ai surnommé en souriant à peine "le dernier des juifs". Elle serait dans ma pensée ce qu'Aristote dit profondément de la prière (eukhè) : elle n'est ni vraie ni fausse. C'est d'ailleurs, littéralement, une prière. Dans certaines situations, donc, je n'hésiterai pas à dire "nous les juifs", et aussi "nous les Français".
Ensuite, depuis le début de mon travail, et ce serait la "déconstruction" même, je suis resté extrêmement critique à l'égard de l'eurocentrisme, dans la modernité de ses formulations, chez Valéry, Husserl ou Heidegger par exemple. La déconstruction en général est une entreprise que beaucoup ont considérée, à juste titre, comme un geste de méfiance à l'égard de tout eurocentrisme. Quand il m'arrive, ces temps-ci, de dire "nous les Européens", c'est conjoncturel et très différent : tout ce qui peut être déconstruit de la tradition européenne n'empêche pas que, justement à cause de ce qui s'est passé en Europe, à cause des Lumières, à cause du rétrécissement de ce petit continent et de l'énorme culpabilité qui transit désormais sa culture (totalitarisme, nazisme, génocides, Shoah, colonisation et décolonisation, etc.), aujourd'hui, dans la situation géopolitique qui est la nôtre, l'Europe, une autre Europe mais avec la même mémoire, pourrait (c'est en tout cas mon vœu) se rassembler à la fois contre la politique d'hégémonie américaine (rapport Wolfowitz, Cheney, Rumsfeld, etc.) et contre un théocratisme arabo-islamique sans Lumières et sans avenir politique (mais ne négligeons pas les contradictions et les hétérogénéités de ces deux ensembles, et allions-nous avec ceux qui résistent de l'intérieur à ces deux blocs).
L'Europe se trouve sous l'injonction d'assumer une responsabilité nouvelle. Je ne parle pas de la communauté européenne telle qu'elle existe ou se dessine dans sa majorité actuelle (néolibérale) et virtuellement menacée de tant de guerres internes, mais d'une Europe à venir, et qui se cherche. En Europe ("géographique") et ailleurs. Ce qu'on nomme algébriquement "l'Europe" a des responsabilités à prendre, pour l'avenir de l'humanité, pour celui du droit international - ça c'est ma foi, ma croyance. Et là, je n'hésiterai pas à dire "nous les Européens". Il ne s'agit pas de souhaiter la constitution d'une Europe qui serait une autre superpuissance militaire, protégeant son marché et faisant contrepoids aux autres blocs, mais d'une Europe qui viendrait semer la graine d'une nouvelle politique altermondialiste. Laquelle est pour moi la seule issue possible.
Cette force est en marche. Même si ses motifs sont encore confus, je pense que plus rien ne l'arrêtera. Quand je dis l'Europe, c'est ça : une Europe altermondialiste, transformant le concept et les pratiques de la souveraineté et du droit international. Et disposant d'une véritable force armée, indépendante de l'OTAN et des USA, une puissance militaire qui, ni offensive, ni défensive, ni préventive, interviendrait sans tarder au service des résolutions enfin respectées d'une nouvelle ONU (par exemple, de toute urgence, en Israël, mais aussi ailleurs). C'est aussi le lieu depuis lequel on peut penser au mieux certaines figures de la laïcité, par exemple, ou de la justice sociale, autant d'héritages européens.
(Je viens de dire "laïcité". Permettez-moi ici une longue parenthèse. Elle ne concerne pas le voile à l'école mais le voile du "mariage". J'ai soutenu de ma signature sans hésiter l'initiative bienvenue et courageuse de Noël Mamère, même si le mariage entre homosexuels constitue un exemple de cette belle tradition que les Américains ont inaugurée au siècle dernier sous le nom de "civil disobedience": non pas défi à la Loi, mais désobéissance à une disposition législative au nom d'une loi meilleure - à venir ou déjà inscrite dans l'esprit ou la lettre de la Constitution. Eh bien, j'ai "signé" dans ce contexte législatif actuel parce qu'il me paraît injuste - pour les droits des homosexuels -, hypocrite et équivoque dans son esprit et dans sa lettre.
Si j'étais législateur, je proposerais tout simplement la disparition du mot et du concept de "mariage" dans un code civil et laïque. Le "mariage", valeur religieuse, sacrale, hétérosexuelle - avec vœu de procréation, de fidélité éternelle, etc. -, c'est une concession de l'Etat laïque à l'Eglise chrétienne - en particulier dans son monogamisme qui n'est ni juif (il ne fut imposé aux juifs par les Européens qu'au siècle dernier et ne constituait pas une obligation il y a quelques générations au Maghreb juif) ni, cela on le sait bien, musulman. En supprimant le mot et le concept de "mariage", cette équivoque ou cette hypocrisie religieuse et sacrale, qui n'a aucune place dans une constitution laïque, on les remplacerait par une "union civile" contractuelle, une sorte de pacs généralisé, amélioré, raffiné, souple et ajusté entre des partenaires de sexe ou de nombre non imposé.
Quant à ceux qui veulent, au sens strict, se lier par le "mariage" - pour lequel mon respect est d'ailleurs intact -, ils pourraient le faire devant l'autorité religieuse de leur choix - il en est d'ailleurs ainsi dans d'autres pays qui acceptent de consacrer religieusement des mariages entre homosexuels. Certains pourraient s'unir selon un mode ou l'autre, certains sur les deux modes, d'autres ne s'unir ni selon la loi laïque ni selon la loi religieuse. Fin de la parenthèse conjugale. (C'est une utopie mais je prends date.)
Ce que j'appelle "déconstruction", même quand c'est dirigé contre quelque chose de l'Europe, c'est européen, c'est un produit, un rapport à soi de l'Europe comme expérience de l'altérité radicale. Depuis l'époque des Lumières, l'Europe s'autocritique en permanence, et dans cet héritage perfectible, il y a une chance d'avenir. Du moins voudrais-je l'espérer, et c'est ce qui nourrit mon indignation devant des discours qui condamnent l'Europe définitivement, comme si elle n'était que le lieu de ses crimes.
- Quant à l'Europe, n'êtes-vous pas en guerre avec vous-même ? D'un côté, vous marquez que les attentats du 11-Septembre ruinent la vieille grammaire géopolitique des puissances souveraines, signant ainsi la crise d'un certain concept du politique, que vous définissez comme proprement européen. De l'autre, vous maintenez un attachement à cet esprit européen, et d'abord à l'idéal cosmopolitique d'un droit international dont vous décrivez, justement, le déclin. Ou la survie...
- Il faut "relever" (Aufheben) le cosmopolitique (voir Cosmopolites de tous les pays, encore un effort !, Galilée, 1997). Quand on dit politique, on se sert d'un mot grec, d'un concept européen qui a toujours supposé l'Etat, la forme polis liée au territoire national et à l'autochtonie. Quelles que soient les ruptures à l'intérieur de cette histoire, ce concept du politique reste dominant, au moment même où beaucoup de forces sont en train de le disloquer : la souveraineté de l'Etat n'est plus liée à un territoire, les technologies de communication et la stratégie militaire non plus, et cette dislocation met effectivement en crise le vieux concept européen du politique. Et de la guerre, et de la distinction entre civil et militaire, et du terrorisme national ou international.
Mais je ne crois pas qu'il faille s'emporter contre le politique. De même pour la souveraineté, dont je crois qu'elle a du bon dans certaines situations, pour lutter par exemple contre certaines forces mondiales du marché. Là encore, il s'agit d'un héritage européen qu'il faut à la fois garder et transformer. C'est aussi ce que je dis, dans Voyous (Galilée, 2003), de la démocratie comme idée européenne, qui en même temps n'a jamais existé de façon satisfaisante, et reste à venir. Et en effet vous retrouverez toujours ce geste chez moi, pour lequel je n'ai pas de justification ultime, sauf que c'est moi, c'est là où je suis.
Je suis en guerre contre moi-même, c'est vrai, vous ne pouvez pas savoir à quel point, au-delà de ce que vous devinez, et je dis des choses contradictoires, qui sont, disons, en tension réelle, me construisent, me font vivre, et me feront mourir. Cette guerre, je la vois parfois comme une guerre terrifiante et pénible, mais en même temps je sais que c'est la vie. Je ne trouverai la paix que dans le repos éternel. Donc je ne peux pas dire que j'assume cette contradiction, mais je sais aussi que c'est ce qui me laisse en vie, et me fait poser la question, justement, que vous rappeliez, "comment apprendre à vivre ?".
- Dans deux livres récents (Chaque fois unique, la fin du monde et Béliers, Galilée, 2003), vous êtes revenu sur cette grande question du salut, de l'impossible deuil, bref de la survie. Si la philosophie peut être définie comme "l'anticipation soucieuse de la mort" (voir Donner la mort, Galilée, 1999), peut-on envisager la "déconstruction" comme une interminable éthique du survivant ?
- Comme je l'ai déjà rappelé, dès le début, et bien avant les expériences de la survivance qui sont à présent les miennes, j'ai marqué que la survie est un concept original, qui constitue la structure même de ce que nous appelons l'existence, le Da-sein, si vous voulez. Nous sommes structurellement des survivants, marqués par cette structure de la trace, du testament. Mais, ayant dit cela, je ne voudrais pas laisser cours à l'interprétation selon laquelle la survivance est plutôt du côté de la mort, du passé, que de la vie et de l'avenir. Non, tout le temps, la déconstruction est du côté du oui, de l'affirmation de la vie.
Tout ce que je dis - depuis Pas au moins (dans Parages, Galilée, 1986) - de la survie comme complication de l'opposition vie-mort procède chez moi d'une affirmation inconditionnelle de la vie. La survivance, c'est la vie au-delà de la vie, la vie plus que la vie, et le discours que je tiens n'est pas mortifère, au contraire, c'est l'affirmation d'un vivant qui préfère le vivre et donc le survivre à la mort, car la survie, ce n'est pas simplement ce qui reste, c'est la vie la plus intense possible. Je ne suis jamais autant hanté par la nécessité de mourir que dans les moments de bonheur et de jouissance. Jouir et pleurer la mort qui guette, pour moi c'est la même chose. Quand je me rappelle ma vie, j'ai tendance à penser que j'ai eu cette chance d'aimer même les moments malheureux de ma vie, et de les bénir. Presque tous, à une exception près. Quand je me rappelle les moments heureux, je les bénis aussi, bien sûr, en même temps ils me précipitent vers la pensée de la mort, vers la mort, parce que c'est passé, fini...
[JACQUES DERRIDA, né en 1930 près d'Alger, a essentiellement enseigné à la Sorbonne, à l'Ecole normale supérieure et à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris). Il est aujourd'hui le philosophe français vivant le plus lu et le plus commenté à travers le monde. Il a notamment publié De la grammatologie (Minuit, 1967), Schibboleth, pour Paul Celan (Galilée, 1986), ou encore Spectres de Marx (Galilée, 1993). Tout son itinéraire de pensée peut être décrit comme un dialogue sans fin et sans concession avec la métaphysique occidentale, comme une inlassable "explication" avec cette tradition philosophique dont il n'a cessé de réinterroger les concepts. Mobilisant la puissance subversive de la littérature, des arts plastiques ou de la psychanalyse, la révolution intellectuelle qui restera attachée à son nom s'appelle "déconstruction". Ses ouvrages les plus récents sont publiés aux éditions Galilée : deux essais qui méditent l'après-11-Septembre, Voyous et Le "Concept" du 11 septembre (avec J. Habermas), et le beau recueil d'adieux aux amis disparus (Levinas, Blanchot...), intitulé Chaque fois unique, la fin du monde, ainsi que le volume qui en constitue l'introduction, Béliers, un "dialogue ininterrompu" consacré à la mort des êtres aimés et à ce que Derrida nomme un "cogito de l'adieu, ce salut sans retour".]
                               
12. Le petit fils de Ghandi vient rejoindre la campagne non armée par Amira Hass
in Ha'Aretz (quotidien israélien) du vendredi 13 août 2004
[traduit de l'anglais par MG/ISM-France]

Le petit-fils de l'ancien leader indien le Mahatma Gandhi, Arun Gandhi, doit donner le coup d’envoi de la campagne palestinienne pour une lutte non-armée et populaire contre l’occupation israélienne.
"Nous voulons organiser un Camp de la Paix palestinien pour expliquer à Israel et au monde que notre liberté est la clef de la Paix," explique Boulata
Le petit-fils de l'ancien leader indien le Mahatma Gandhi, Arun Gandhi, doit donner le coup d’envoi de la campagne palestinienne pour une lutte non-armée et populaire contre l’occupation israélienne.
La campagne est organisée par un groupe d’activistes sociaux et politiques palestiniens de Ramallah, qui a été formé après le jugement de la Cour internationale de Justice à la Haye contre la barrière de Séparation et l’occupation israélienne de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza
Les membres du groupe sont des activistes anti-barrière, des membres d’organisations non gouvernementales pour l'eau et le développement de l'agriculture, et des membres du Fatah, dirigés par le Ministre sans portefeuille et le membre du Fatah, Kadura Fares.
Gandhi, responsable de l’Institut. Gandhi pour la Non-Violence aux Etats-Unis, sera la vedette lors des trois rassemblements de masse prévus à Ramallah, à Abu Dis et à Bethlehem le 26 août prochain. Gandhi a indiqué qu'il avait l'intention "de promouvoir la philosophie de la non-violence, l'approche que la non-violence est le seul voie qui peut résoudre nos problèmes."
Le groupe de Ramallah a repris ses liens avec les Palestiniens pour la Paix et la Démocratie aux Etats-Unis, et se composerait de 400 volontaires. Le leader du groupe, Mohammed Al Atar, a indiqué qu’il pensait qu’il y avait "urgence à trouver une autre manière de résister à l’occupation."
Le lien entre Al Atar et le groupe de Ramallah était Terry Boulata de Jérusalem-Est, la directrice d'une école privée d’Abu Dis et une importante activiste anti-barrière. La barrière sépare sa maison de son lieu de travail et de la famille de son mari. Boulata a expliqué que la décision de la Haye et celle de la Haute Cour de Justice israélienne de modifier le tracé de barrière renforcent la position des partisans d'une lutte non-armée. Comme Al Atar, elle a dit:
Ils ont alors invité Gandhi afin d'apprendre des façons créatrices de combattre l’occupation.
Dans un appel téléphonique des Etats-Unis, Gandhi a indiqué qu'il venait pour apprendre et enseigner sa philosophie. "J'ai appris que beaucoup de mauvaises choses se sont produites il y a 55 ans, mais la tentative d'obtenir la justice par la vengeance n'avance à rien," a-t’il dit.
Il a dit qu'il a appris cela de son grand-père quand il était un petit garçon, et que l’idée de vengeance en représailles à l’Apartheid et à l’humiliation, il l’a ressentie en Afrique du Sud, où il est né en 1934. Gandhi a ajouté que son père a passé 15 ans en prison parce qu'il a refusé d'obéir aux lois de l’Apartheid.
Il est difficile de dire comment les Palestiniens réagiront à la tendance de Gandhi à expliquer des conflits violents en les ramenant aux relations privées et interpersonnelles.
"J'ai consacré ma vie à expliquer aux gens à quel point les dommages peuvent être préjudiciables, et comment installer de meilleures relations. C'est la base de la non-violence. Les relations doivent être basées sur l'amour, la compréhension et l’honneur, et non pas sur des bases négatives, " a-t’il dit.
"Je dirai aux Palestiniens qu'il est de leur responsabilité de changer. Si les Israéliens ne veulent pas écouter, cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas agir. »
Gandhi a l’intention d’expliquer aux Palestiniens que l'essence de la violence est que chaque côté la justifie en disant que c’est l'autre qui a commencé. "La question est : Qui est le plus intelligent (pour cesser d'employer la violence) et qui a le plus de pouvoir pour changer. Je pense que les Palestiniens ont une chance d'être plus intelligents et de ne pas agir comme les Israéliens."
Les organisateurs ont l'intention de faire venirdes milliers de personnes aux rassemblements et d'enregistrer les discussions avec Gandhi. Les événements coûteront environ 200.000 dollars et les contributions sont arrivées de Suisse et de Norvège. Ce n’est pas certain que Gandhi puisse contribuer à la lutte palestinienne, mais l'invitation indique que une partie considérable du public palestinien cherche des manières populaires et non-violentes pour lutter. "Nous voulons organiser un Camp de la Paix palestinien pour expliquer à Israel et au monde que notre liberté est la clef de la Paix," dit Boulata. [http://www.ism-france.org]
                           
13. Les chrétiens d’Orient hésitent à partir par Nicolas Senèze, avec Denise Ammoun (au Caire), Benjamin Barthe (à Ramallah), Jean-Philippe Hamon (à Bagdad) et Tristan Khayat (à Beyrouth) 
in La Croix du lundi 9 août 2004

Dans l’ensemble du Proche-Orient, les jeunes générations chrétiennes envisagent l’exil tôt ou tard. Les Eglises frisent désormais le seuil en dessous duquel elles perdraient leur représentativité sociale.
Seize mois après la chute de Saddam Hussein, la vie de Nachouan Hanna est bouleversée. à Bagdad, ce catholique de rite chaldéen reste pourtant serein. Il avait «tout prévu», affirme-t-il. Et n’a pas attendu l’islamisation en marche dans la société pour passer de la vente d’alcool à celle de cocktails de jus de fruits… Les attentats du dimanche 1er août contre des lieux de culte chrétiens à Bagdad et Mossoul ne l’ont même pas surpris. «C’est une escalade logique, explique cet homme de 35 ans. Les chrétiens sont pris dans un étau entre les chiites qui comptent instituer un régime islamique à l’issue des élections et les sunnites qui veulent tout détruire. On en arrive à un stade où chrétiens et extrémistes musulmans sont d’accord. Ils veulent notre départ et nous, nous voulons fuir l’Irak.»
Selon le Mouvement démocratique assyrien, principal parti chrétien irakien, 109 chrétiens auraient été tués ou assassinés depuis la chute de l’ancien régime : vendeurs d’alcool, employés de l’ex-puissance occupante ou victimes «collatérales» de l’armée américaine. Sans compter des victimes d’enlèvements : les criminels savent que les chrétiens ne sont pas protégés par un réseau tribal. L’an passé, Nachouan se donnait un an pour envisager un départ. Mais il hésite toujours. «Je partirai, mais pas dans n’importe quelles conditions, comme tous ces chrétiens qui se trouvent actuellement en Syrie.» Ils seraient en effet 10 000, de l’autre côté de la frontière, à avoir tout laissé derrière eux en quête d’un hypothétique visa pour le Canada, les États-Unis ou l’Australie. Il y a six mois, les parents de Nachouan et deux de ses frères ont rejoint la colonie chaldéenne de Detroit, aux États-Unis. «Il me reste un frère ici, mais sa femme est déjà partie. C’est moi désormais qui vit à l’étranger, ici, en Irak !»
Marasme économique
À Bethléem, l’horizon est autre, mais tout le monde chrétien envisage de quitter la Palestine. Dans une ville plongée dans un véritable coma économique depuis que la seconde Intifada et ses conséquences ont ruiné le tourisme, l’émigration vire à l’idée fixe. «Depuis le début de l’année, une vingtaine de familles chrétiennes de la région ont fait leurs valises», affirme Jamal Salman, secrétaire général de la mairie de la cité natale du Christ. Mais il y a un pas entre le fantasme du départ et sa réalisation. Débourser l’argent des visas et des billets d’avion n’est pas donné à tout le monde. Il faut aussi des relations à l’étranger, de la famille pour faciliter l’insertion. Il faut surtout avoir le cœur à renoncer à sa terre dans une période de lutte, alors que le mur d’Ariel Sharon met la patrie en danger.
Emad est de ceux-là. Dans sa tête, ce chrétien est déjà parti. «Mon avenir est à l’étranger, aux États-Unis où mes deux frères sont déjà installés. On est en train de préparer les papiers. Si ce n’est pas cette année, ce sera l’année prochaine.» Ce guide touristique au chômage forcé habite Beit Jala, faubourg de Bethléem, avec sa femme et ses quatre filles. Le marasme économique local est la première raison de son désir de départ. Il n’ose pas imaginer comment il ferait vivre sa famille si ses frères ne lui envoyaient pas régulièrement de l’argent depuis quatre ans. Surtout, Emad est amer sur l’évolution de sa société. Il se sent «perdu entre musulmans et juifs». Signe éloquent, il demande que son vrai nom ne soit pas cité. «Avant l’Intifada, on ne pensait pas en termes “chrétiens” ou “musulmans”. Désormais, j’ai le sentiment que les musulmans ne me considèrent pas comme un Palestinien, mais comme un croisé.»
Deux exemples, parmi tant d’autres, de l’état d’esprit des chrétiens du Proche-Orient et de leur tentation d’exode. «Ils sont entre le marteau et l’enclume», observe Mgr Philippe Brizard, directeur de l’Œuvre d’Orient à Paris. Profondément attachés à leur culture arabe, ils veulent partager le destin de leurs pays, «mais ils sont comme tout le monde dans une région où tous veulent partir», résume-t-il. Au Liban, le ministère des affaires sociales a ainsi publié le mois dernier une enquête indiquant qu’au moins 25 % des 15-24 ans avaient déjà pensé à émigrer. Une estimation minimale dans ce pays d’émigration historique où, l’année dernière, les expatriés ont envoyé 2,7 milliards de dollars à leurs familles restées au pays. 15 % du PIB ! Mais en l’absence d’enquête exhaustive par confessions, il est impossible d’attribuer cette émigration à une éventuelle «peur» spécifique des chrétiens du Liban. Ceux-ci observent toutefois avec inquiétude les explosions de violences à répétition au Proche-Orient. Plus que d’en devenir les cibles potentielles, ils craignent surtout, comme la plupart de leurs concitoyens musulmans, que la région ne devienne simplement invivable.  
Les chrétiens répugnent à passer pour des déserteurs
Déjà minoritaires en Terre sainte, les chrétiens répugnent toutefois à passer pour des déserteurs. En Territoires occupés, par exemple, les départs se font sur la pointe des pieds : «Ceux qui quittent le pays ne sont pas si nombreux, dit Nassim, du village palestinien d’Aboud, au nord de Ramallah. Ici, il n’y a pas eu un seul départ depuis le début de l’Intifada. On est moins affecté que les gens des villes.» Et il est toujours impossible de mesurer l’ampleur exacte du phénomène en l’absence de recensement de la population. La mairie de Bethléem parle de 2 500 chrétiens émigrés depuis le début de l’Intifada. Elle donnait déjà ce chiffre il y a deux ans… «On parle davantage des chrétiens parce que, comme nous sommes peu nombreux, les départs sont plus voyants», confirme Jamal Salman à la mairie de Bethléem. Mais ici aussi, les musulmans ne sont pas moins enclins à partir quand ils en ont les moyens.
Des départs qui n’ont toutefois pas les mêmes conséquences selon les communautés. «Si 5 000 musulmans partent, ceux qui restent demeurent majoritaires. Quand il s’agit de chrétiens, 5 000 départs signifient des villages entiers qui ne sont plus chrétiens. Il y a un véritable problème d’effectifs, et les chrétiens ne sont pas loin de perdre une taille critique», souligne Claude Lorieux, journaliste au Figaro et auteur d’un livre sur les chrétiens d’Orient (1). Étudiant en médecine à Bagdad, Zyad n’y va pas par quatre chemins. Lui aussi compte partir l’année prochaine, une fois son diplôme en poche : «Quand tous les vôtres partent, vous êtes obligé de suivre, si vous voulez avoir une vie sociale et vous marier. On en arrive à un stade où seuls les anciens vont rester, et la communauté chrétienne d’Irak va mourir avec eux.»
La situation fait presque de Nachouan et de Zyad des nostalgiques de l’ancien régime irakien où, à l’ombre impitoyable mais protectrice de la dictature, «les chrétiens pouvaient bâtir un projet de vie». «Au temps de Saddam Hussein, nous étions tranquilles tant que nous ne nous occupions pas de politique», explique Zyad. Car la position des chrétiens d’Orient a toujours été très liée à la protection que leur accordait le pouvoir politique. Ainsi, en Égypte, si les coptes (chrétiens de rite alexandrin) sont très présents dans la vie économique, leur rôle politique demeure limité. «Un copte n’a jamais été nommé gouverneur de province, jamais occupé un poste important dans la fonction publique ou l’armée», constate avec amertume Youcef Sidhom, directeur de l’hebdomadaire d’obédience copte Watani («Ma Nation»).
Quant aux responsables religieux du Proche-Orient, ils demeurent très prudents, répugnant à toute critique vis-à-vis du pouvoir. Même pour dénoncer haut et fort des abus qu’ils évoquent en privé. «Il y a un double langage, mais cela ne veut pas dire duplicité», explique Mgr Brizard. Selon lui, les responsables chrétiens restent encore profondément marqués par le régime de la «dhimmitude» qui, sous l’Empire ottoman, permettait aux chrétiens de vivre leur foi, mais en les réduisant à des citoyens de seconde zone. Ce statut les a aidés à traverser bien des vicissitudes et reste fortement ancré dans les mentalités. «Ce n’est pas la première fois qu’il y a une crise mettant les chrétiens du Proche-Orient en mauvaise posture, rappelle Mgr Brizard. Il y a, certes, une vision politique de la situation. Mais, pour le chrétien, il y a aussi le mystère de la Croix dont ils témoignent à leur manière depuis deux mille ans.»
- (1) Chrétiens d’Orient en terre d’islam (Perrin, 388 p., 21,19 euros). 
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Les chrétiens du Proche-Orient
Les Églises de rite chaldéen

– L’Église assyrienne d’Orient (dite nestorienne). Schisme en 431 (concile d’Éphèse). 150 000 fidèles. Patriarcat de Babylone divisé, depuis 1964, en deux juridictions oncurrentes (à Chicago et à Bagdad).
– L’Église chaldéenne (union avec Rome en 1553). 750 000 fidèles. Patriarcat de Babylone (à Bagdad).
Les Églises de rite alexandrin
– L’Église copte-orthodoxe. Schisme en 451 (concile de Chalcédoine). 6,5 millions de fidèles. Patriarcat d’Alexandrie (au Caire).
– L’Église copte-catholique (union avec Rome en 1824). 200 000 fidèles. Patriarcat d’Alexandrie (au Caire).
Les Églises de rite antiochien
– L’Église syrienne-orthodoxe (dite jacobite). Schisme en 512 (suite au concile de Chalcédoine de 451). 300 000 fidèles. Patriarcat d’Antioche (à Damas).
– L’Église syrienne-catholique (union avec Rome en 1557). 150 000 fidèles. Patriarcat d’Antioche (à Damas).
– L’Église maronite. En communion avec Rome. Quatre millions de fidèles. Patriarcat d’Antioche (à Bkerké, Liban).
Les Églises arméniennes
– L’Église apostolique arménienne (dite grégorienne). Constituée en 505 (suite au concile de Chalcédoine). Six millions de fidèles. Catholicossat d’Etchmiadzine (Arménie).
– L’Église arménienne-catholique (union avec Rome en 1740). 200 000 fidèles. Patriarcat de Cilicie (à Beyrouth).
Les Églises de rite byzantin
– L’Église grecque-orthodoxe. 200 millions d’orthodoxes dans le monde, dont 1,2 million dépendant des juridictions du Moyen-Orient. Patriarcats de Constantinople (à Istamboul), d’Alexandrie (au Caire), d’Antioche (à Damas) et de Jérusalem.
– L’Église grecque-catholique, ou melkite (union avec Rome en 1729). 1 300 000 fidèles. Patriarcat d’Antioche (à Damas).
L’Église latine
4 200 000 catholiques de rite latin sont présents dans l’ensemble du Proche-Orient. Leurs évêques se retrouvent au sein de la Conférence des évêques latins dans les régions arabes (Celra). 
                                   
14. Comment les Arabes voient l'Amérique par Ridha Kéfi
in Jeune Afrique - L'Intelligent du dimanche 8 août 2004

Selon deux enquêtes d'opinion menées dans six pays, l'image des États-Unis au Moyen-Orient et en Afrique du Nord va se dégradant. La faute à une politique étrangère jugée brutale et injuste.
Dans un rapport intitulé « Responses to Transnational Threats » (Réponses aux menaces internationales), en date d'octobre 1997, des experts du département américain de la Défense sont arrivés à la conclusion suivante, citée par William Blum dans son ouvrage L'État voyou (éd. L'Aventurine, Paris, 2002) : « Les données historiques montrent une forte corrélation entre l'engagement américain sur la scène internationale et l'accroissement des attentats terroristes contre les États-Unis. » Huit ans auparavant, Jimmy Carter établissait, de son côté, une corrélation entre l'activisme américain au Moyen-Orient et la haine que les habitants de cette région vouent aux États-Unis. Dans un article publié par le New York Times du 26 mars 1989, l'ancien président écrivait : « Nous avons envoyé des marines au Liban et il suffit d'aller au Liban, en Syrie ou en Jordanie pour constater [...] la haine intense que beaucoup de gens éprouvent pour les Ét ats-Unis parce que nous avons bombardé et tué sans merci des villageois totalement innocents - femmes, enfants, fermiers et ménagères - dans les villages autour de Beyrouth... Résultat : nous sommes devenus une sorte de Satan dans l'esprit de ceux qui ont un profond ressentiment. C'est ce qui a précipité les prises d'otages et quelques-unes des attaques terroristes - qui étaient tout à fait injustifiées et criminelles. »
On ne peut pas dire que les Américains aient beaucoup fait, depuis, pour améliorer leur image dans cette région, où ils sont aujourd'hui beaucoup plus détestés qu'il y a quinze ans. Deux sondages récents, « Arab Attitudes towards Political and Social Issues, Foreign Policy and the Media » et « Impressions of America 2004 : How Arabs View America », montrent, chiffres à l'appui, cette progression de l'antiaméricanisme dans le monde arabe.
Réalisées en mai et juin 2004 par l'institut américain Zogby International auprès de 3 300 hommes et femmes dans six pays arabes (Maroc, Liban, Jordanie, Arabie saoudite, Émirats arabes unis et Égypte), les deux enquêtes traduisent la méfiance, teintée d'un mélange de haine et de crainte, dans laquelle l'opinion arabe tient aujourd'hui la première puissance mondiale.
On y apprend, par exemple, qu'en Égypte, l'un des principaux alliés de Washington dans la région, 98 % de la population a une opinion défavorable des États-Unis. Ce taux était de 76 % dans un sondage similaire réalisé par le même institut il y a deux ans. À l'exception des Émirats arabes unis et du Liban, où l'image des States s'est améliorée de quelques points, les autres pays ont enregistré une nette hausse des avis négatifs, qui sont ainsi passés de 87 % à 94 % en Arabie saoudite, de 61 % à 88 % au Maroc, et de 61 % à 78 % en Jordanie. Ces trois pays sont pourtant considérés comme des pays amis de Washington. Au Liban, pays multiconfessionnel, le ressentiment à l'égard des États-Unis est plus fort au sein de la communauté musulmane (75 %) que chrétienne (69 %), mais il demeure globalement assez élevé.
Si, dans la plupart des pays sondés, la technologie, la liberté, la démocratie, l'éducation, le cinéma, la télévision et les produits made in USA sont plutôt appréciés, la politique de Washington envers les Arabes, les Palestiniens et l'Irak, ainsi qu'en matière de lutte contre le terrorisme, est fermement condamnée, recueillant les plus bas taux d'opinions favorables.
Interrogés sur les questions qui déterminent le plus leur attitude envers les États-Unis, la plupart des interviewés ont mis en avant la politique américaine en Irak (de 79 % en Arabie saoudite à 88 % au Maroc), envers les Palestiniens (de 71 % en Jordanie à 89 % au Maroc) et le traitement réservé par Washington aux Arabes et aux musulmans (de 61 % en Jordanie à 90 % au Liban).
À la question « à quoi vous fait penser le mot "Amérique" ? », la réponse la plus fréquente est, sans surprise, « politique étrangère injuste ». En Jordanie et au Liban, les gens mettent en avant les notions d'« impérialisme » et d'« intérêts pétroliers », lesquelles ne traduisent pas une opinion très positive, c'est le moins que l'on puisse dire.
« Quelle est la meilleure chose qui vous vient à l'esprit lorsque vous pensez à l'Amérique ? » Dans trois des six pays (Arabie saoudite, Égypte et Émirats), une majorité de gens répondent, sans ironie aucune, « rien du tout », alors que 1,5 % des Libanais évoquent la liberté, 2 % des Marocains l'innovation et 4,5 % des Égyptiens le luxe. Seuls 3 % des Marocains pensent à la démocratie internationale et 2,5 % des Égyptiens au travail. En revanche, dès qu'il s'agit d'énumérer « les plus mauvaises choses » qu'on pourrait reprocher aux Américains, les personnes interrogées citent volontiers leur « politique injuste au Proche-Orient » (40 % en Égypte, 39,5 % au Liban), leur « responsabilité dans l'assassinat d'Arabes » [en Irak notamment] et dans la souffrance des Palestiniens (31,5 % au Maroc et 26,5 % en Jordanie) et « tout ce qui concerne le pétrole » (30 % en Arabie saoudite et 19 % au Liban).
Concernant les motivations qui auraient poussé les États-Unis à faire la guerre en Irak, les réponses les plus fréquentes (dans quatre pays sur cinq) sont le « pétrole » et la « protection d'Israël ». Seuls les Saoudiens estiment que la « volonté d'affaiblir le monde musulman » a joué un rôle tout aussi important que le désir de mettre la main sur le pétrole. La « paix », la « stabilité », la « prévention contre les armes de destruction massive » ou encore la « démocratie » ne sont perçues comme importantes que par un pourcentage nettement plus faible des sondés.
S'agissant du transfert de souveraineté en Irak, seule une minorité pense qu'il constitue un « changement positif » (de 2 % en Arabie saoudite à 16 % au Liban). La majorité pense qu'il s'agit d'un « changement cosmétique » (de 51 % au Liban à 73 % en Arabie saoudite), qui provoquera « davantage de désordre » (de 17 % aux Émirats à 28 % au Liban). En outre, une majorité pense que la guerre en Irak amènera une recrudescence des actes terroristes contre les États-Unis (64 % des Libanais, 90 % des Saoudiens). Seuls 25 % des Libanais (taux étonnamment élevé), 8 % des Jordaniens, 5 % des Marocains, 4 % des Émiratis et 2 % des Saoudiens estiment que cette guerre pourrait dissuader le terrorisme antiaméricain. Apportera-t-elle pour autant plus de démocratie en Irak ? Une infime minorité (4,2 %) répond par l'affirmative, contre une écrasante majorité (65,8 %) de non. À la question de savoir si cette guerre a amélioré le bien-être des Irakiens, le plus haut taux de réponses positives a été enregistré au Liban (seulement 6 %), contre un « non » massif dans tous les pays, variant de 71 % au Liban à 91 % au Maroc.
La conclusion qui s'impose après la lecture des résultats des deux sondages est la suivante : les Arabes, ou une majorité d'entre eux (et pas seulement les terroristes d'el-Qaïda), ne détestent pas tant les Américains - ni d'ailleurs l'American Way of Life ou l'American Dream, appréciés par tous les jeunes à travers le monde - que la puissance américaine, unique et prééminente, arrogante et menaçante. Cette haine n'est pas une réaction épidermique, passionnelle et irrationnelle. Les sondages de Zogby International le montrent clairement : les Arabes et les musulmans, notamment les jeunes de moins de 30 ans et les femmes, ont une bonne opinion des valeurs américaines (liberté, démocratie, sciences, technologie...). On ne peut donc soutenir l'idée, chère aux « néocons », selon laquelle les Arabes ont une opinion négative des Américains « parce qu'ils détestent nos valeurs ». En fait, les Arabes et les musulmans en veulent aux Américains de les avoir soumis à l'oppression militaire, politique et économique. Et, n'en déplaise à Bush et aux siens, la détestation des États-Unis est une réaction tout à fait rationnelle, logique - et, pourrait-on dire, légitime - à des actions perpétrées par l'hyperpuissance américaine dans le monde arabo-musulman.
Parmi les actions de l'US Army « qui peuvent transformer un Arabe en fanatique, en terroriste, en dénigreur de "l'Amérique, le Grand Satan" », William Blum cite, dans son ouvrage cité ci-dessus : la destruction en vol de deux avions libyens en 1981 ; les bombardements de Beyrouth en 1983 et 1984 ; le bombardement de la Libye en 1986 ; le bombardement et le coulage d'un navire iranien en 1987 ; la destruction en vol d'un avion de ligne iranien en 1988 ; la destruction en vol de deux autres avions libyens en 1989 ; le bombardement massif du peuple irakien en 1991 ; la poursuite des bombardements et des sanctions contre ce pays, puis son occupation militaire depuis 2003 ; les bombardements du Soudan et de l'Afghanistan en 1998, puis l'occupation de l'Afghanistan à partir de 2001 ; l'aide militaire massive et le soutien inconditionnel à Israël malgré les exactions de l'État hébreu dans les territoires palestiniens ; le « deux poids deux m esures » appliqué au terrorisme d'État pratiqué par Israël ; la condamnation préalable de toute forme de résistance arabe souvent assimilée à du terrorisme ; les pressions incessantes contre l'Iran, la Syrie et la Libye à cause de leur opposition à l'État hébreu ; l'enlèvement et/ou l'assassinat, dans des pays musulmans, d'hommes opposés à leurs desseins et intérêts ; leur soutien aux régimes despotiques et corrompus en place dans la plupart des pays arabes et musulmans ; et leur présence militaire et technologique dans certains de ces pays.
Que doivent faire les États-Unis pour améliorer leur image dans le monde arabe ? Voici, dans l'ordre, les réponses d'une majorité des 3 300 Arabes interrogés par Zogby International : « cesser de soutenir Israël » ; « changer de politique au Moyen-Orient » ; « se retirer d'Irak ». Il y a très peu de chances qu'ils soient écoutés par l'actuel locataire de la Maison Blanche. Ni avant ni après l'élection présidentielle du 2 novembre prochain, car il s'agit là de choix stratégiques américains. Dont les Arabes et les musulmans sont condamnés à subir les conséquences. Ce n'est pas là une bonne nouvelle pour les adeptes de Mohammed. Ni d'ailleurs pour ceux de « W ». Avis de tempête, donc...
                                           
15. Introduction aux élections présidentielles américaines par Immanuel Wallerstein
in Commentary N°142 du dimanche 1er août 2004
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

(Commentary est une publication du Fernand Braudel Center, Binghamton University de New York.)
Les élections présidentielles américaines ont toujours représenté des échéances politiques très importantes, au minimum depuis un siècle. Elles affectent tout un chacun, dans l’ensemble du monde. Les élections de novembre 2004 sont particulièrement cruciales. Ceci, pour plusieurs raisons. Plus de personnes que d’habitude, tant aux Etats-Unis qu’ailleurs dans le monde, ont le sentiment – justifié – qu’il s’agit d’une échéance importante. Ensuite, les pronostics sont unanimes sur le caractère extrêmement « serré » de ce scrutin. Enfin, particulièrement évident est le sentiment, partagé par chacun des deux camp, qu’il ne peut se permettre de perdre.
Pour comprendre l’enjeu des élections présidentielles américaines, il convient d’en observer tout d’abord certains traits structurels, qui les différencient des élections primordiales dans la quasi-totalité des autres pays où se déroulent des élections dignes de ce nom. Le premier élément, c’est la nature authentiquement présidentielle du système politique des Etats-Unis. Ceci signifie que les Etats-Unis n’élisent pas un parlement qui choisirait à son tour un premier ministre. Les Etats-Unis n’ont pas, non plus, un système seulement semi-présidentiel comme celui de la France, où la capacité à gouverner du président de la république est sévèrement limitée s’il ne contrôle pas, également, le parlement. De plus, l’élection présidentielle américaine ne comporte qu’un seul tour (là encore, elle se différencie du système français). Des partis moins importants en nombre d’électeurs que les deux principaux ne peuvent se désister en faveur de ceux-ci, lors d’un deuxième tour (inexistant). Ce simple trait explique pourquoi les Etats-Unis ont – que dis-je : ne peuvent qu’avoir – un système bi-partisan. L’élection du président, pour un mandat dont la durée est fixée à quatre ans, est une proposition du type « tout ou rien ». Il en découle que si vous ne bâtissez pas une large coalition pour l’emporter, vous perdez. Dans un système à deux tours, en revanche, des tiers partis sont susceptibles de décider d’un scrutin, en faveur d’un parti qui, sans leur apport, ne remporterait qu’une minorité des voix et verrait donc l’élection lui échapper.
De plus, au cas où les Etats-Unis ne seraient encore pas assez assurés d’avoir un système bipartisan, ils conservent une étrange relique héritée du dix-huitième siècle : un collège électoral, auquel les électeurs de chacun des cinquante et un Etats élisent des (grands) électeurs qui, à leur tour, éliront le président. Le nombre d’électeurs, dans chaque Etat, est égal au nombre de ses députés à la Chambre des Représentants (plus ou moins proportionnel à la population… plus ou moins…), augmenté de deux. La clause de sauvegarde « plus deux » permet de garantir que les plus petits Etats auront un poids relatif légèrement plus important que les plus grands… Et, dès lors que la population des Etats est déterminée par la concentration des gens dans les villes et leurs banlieues, le système accorde un poids relatif plus important aux habitants des zones rurales et des petites villes. Une des conséquences de cet état de faits, c’est que quelqu’un peut être élu président des Etats-Unis avec moins de voix que son concurrent. Cela est arrivé à plusieurs reprises dans l’histoire. Dernier cas – célèbre – en l’an 2000…
Et puis, il y a également un troisième trait structurel. Les lois de chaque Etat prévoient qu’une majorité des électeurs, dans le dit Etat, choisit tous les électeurs de cet Etat. Ceci signifie que les élections n’ont d’importance que dans les seuls Etats où le vote est serré. Dans le cas des élections présidentielles à venir, la compétition sera « sans doute » serrée dans au maximum dix-neuf des cinquante et un Etats, et « assurément » serrée dans sept. Un subtil changement d’avis des électeurs dans sept Etats (seulement) est par conséquent susceptible de jouer un rôle déterminant dans la désignation du futur président des Etats-Unis d’Amérique…
Ce qui précède explique pourquoi les Etats-Unis se caractérisent par deux grands partis, dont chacun est en réalité une coalition de différentes tendances. Historiquement, le parti démocrate représentait la gauche du centre, et le parti républicain la droite du centre. Cette division était essentiellement le reflet de considérations de politique économique : droits des travailleurs, welfare state, politique fiscale. En 1936, le président Franklin Roosevelt fut qualifié par beaucoup de républicains de « traître à sa classe », parce que, bien qu’étant lui-même issu d’une riche famille de la haute bourgeoisie, il a mis en vigueur le New Deal et il a soutenu les droits des travailleurs à s’organiser dans les syndicats. Cette séparation, pour des motifs économiques, reste pertinente. Néanmoins, elle est devenue quelque peu secondaire, dans la différenciation entre les deux principaux partis, tout particulièrement au cours des deux décennies écoulées.
Le parti démocrate vient tout juste de tenir sa convention, qui a abouti à la désignation du candidat John Kerry. Tous les commentateurs sont unanimes à dire qu’il s’est agi d’une convention exceptionnellement consensuelle. Quasiment aucune voix discordante ne s’est fait entendre, sur aucun sujet. Ceux des délégués qui avaient quelque réserve au sujet de Kerry les ont gardées par-devers eux, tant est grande leur ferveur à chasser George W. Bush de la présidence. Le ton de cette convention a été contrôlé avec soin, afin de ne développer que des thèmes susceptibles de séduire les électeurs « indécis », dans les Etats clés, dont nous avons parlé, c’est-à-dire : ceux qui décideront de l’issue de l’élection.
On est fondé à se demander ce qui a bien pu ainsi amener les démocrates à afficher une telle unité ? Qu’est-ce qui les rassemble ? Ce n’est certes pas la politique étrangère. Tandis que la majorité des délégués et des électeurs démocrates pensent que la guerre en Irak fut une erreur tant morale que politique, ce n’est pas ce que pense Kerry, ni ses proches conseillers, et ce n’est pas non plus la position officielle du parti démocrate. De fait, Kerry a plutôt tendance à dire que la guerre a été menée de façon inepte. Les Etats-Unis, de son point de vue, auraient dû permettre aux inspections (d’armements) de se poursuivre. Les Etats-Unis auraient dû travailler de manière plus rapprochée avec leurs alliés traditionnels. Et Kerry promet d’y veiller, dorénavant. Ce qu’il propose, c’est de renforcer la puissance militaire des Etats-Unis. Ce n’est absolument pas que les Etats-Unis se retirent d’Irak…
Qu’est-ce qui peut bien unir les démocrates ? Pourquoi tous les militants anti-guerre s’apprêtent-ils à voter Kerry, en dépit de sa propre position sur l’Irak, que même le Washington Post, un quotidien centriste, qualifie d’ « occasion manquée » ? Sont-ce les questions économiques ? Les différences existent, c’est indubitable, sur ce chapitre. Mais les républicains s’efforcent d’en magnifier l’importance. A la différence de ce qui se passait en 1936, les lignes ne sont pas clairement ciselées. Durant les années Clinton, il n’y eu aucune avancée majeure en matière d’assurances sociales [welfare state]. Disons plutôt que Clinton a mis en œuvre les ainsi dites « réformes sociales » [par antiphrase, sans doute…], depuis fort longtemps au programme des républicains…
Si les lignes sont floues, en matière de politique étrangère et économique, il y a un domaine, en revanche, où les frontières entre parti démocrate et parti républicain, aujourd’hui, sont tout à fait visibles. C’est le domaine social, avec ses trois composantes : multiculturalisme, libéralisme social et environnement. Dans ce dernier domaine, 95 % des démocrates sont d’un côté de la barrière, et une écrasante majorité des républicains sont de l’autre côté.
Si 90 % des Noirs et de 70 à 80 % des Latinos votent démocrate, c’est pour d’excellentes raisons. En dépit de leur frustration – très profonde – au constat que les démocrates ne font pas assez afin de promouvoir encore et toujours leurs droits, ils savent très bien que les républicains sont à l’œuvre afin de démolir ceux  qu’ils ont déjà – en soutenant des lois qui les aliènent, en s’opposant à la discrimination positive [affirmative action], en faisant tout pour mettre en vigueur des lois autorisant la seule langue anglaise, et en réduisant (voire même en stoppant totalement) les flux d’immigration en provenance du monde non-blanc.
En matière de libéralisme social, les deux principaux sujets qui ont amené les Américains à se diviser, au cours des deux décennies écoulées, environ – à savoir : l’avortement (seul thème permettant d’expliquer le fait que les femmes sont plus enclines à voter démocrate que les hommes) et les droits des homosexuel(le)s – placent, encore une fois, l’immense majorité des démocrates d’un côté et la majorité des républicains de l’autre. Un troisième problème a récemment émergé : celui des expérimentations sur le génome humain (auxquelles Bush et le parti républicain sont foncièrement opposés). Ces questions de libéralisme social sont liées aux revendications en matière de « libertés civiles », notablement menacées aujourd’hui par les politiques déployées par le procureur général Ashcroft et le Patriot Act [ensemble de mesures législatives adoptées à la suite des attentats du 11 septembre 2001, ndt].
Enfin : l’environnement. C’est un sujet politique inventé par les républicains au tournant du vingtième siècle. Mais la plupart des républicains l’ont abandonné depuis longtemps, et l’administration Bush s’est ingéniée à démanteler toute avancée réalisée par l’administration Clinton en la matière.
Ce sont ces mêmes problèmes sociaux, et non ceux relevant de la politique étrangère ou de la politique économique, qui expliquent l’importance que prennent, aux yeux des électeurs américains, les nominations judiciaires, en particulier à la Cour Suprême et aux neufs cours d’appel. Le parti républicain s’est fermement engagé à nommer des juges hostiles à toute extension des droits du citoyen dans ces différents domaines.
Si le parti démocrate remporte les élections présidentielles, en novembre prochain, cela sera dû, dans une grande mesure, au soutien enthousiaste – on pourrait même le qualifier d’éperdu – des gens qui ont à cœur ces questions sociales. Sans nul doute, il espère séduire quelques électeurs indécis grâce à ses positions sur certaines questions économiques, ainsi que d’autres parties de l’électorat mécontentes de la politique étrangère de Bush.
Mais l’unité du parti démocratique ne se fait pas autour des considérations de politique étrangère.
Et les changements qu’une administration Kerry est susceptible d’apporter concerneraient, au cas où il serait élu, notablement moins la politique étrangère ou la politique économique que ce vaste domaine social.
[Copyright Immanuel Wallerstein. Tous droits réservés. Autorisation de décharger, de transmettre électroniquement ou par messagerie électronique et d’afficher ce texte sur  les sites Internet à but non lucratif, à condition que le texte soit inchangé et que cette notice concernant le copyright soit jointe. Pour traduire, publier, imprimer ou reproduire par tous autres moyens, y compris les sites Internet à visée lucrative et pour les citations d’extraits, contacter l’auteur à l’adresse électronique suivante : iwaller@binghamton.edu - Fax: 1-607-777-4315.]
                                    
16. Le rêve olympique de Sanaa, la "gazelle" de Gaza par Patrick Saint-Paul
in Le Figaro du lundi 5 juillet 2004

Une flamme brille au milieu des ruines et de la poussière de Gaza. Elle brûle dans le regard d'une jeune athlète palestinienne, sélectionnée pour les Jeux olympiques d'Athènes, où elle ira accomplir un rêve qui paraissait intouchable, en courant le 800 mètres. Sanaa Abou Bkheet, 19 ans, est porteuse d'une lueur d'espoir dans le camp de réfugiés de Deir el Ballah, au sud de la bande de Gaza, où elle habite et où le quotidien est ponctué par les incursions de chars israéliens et les frappes d'hélicoptères Apaches. En août, ses habitants se rassembleront sous une tente, pour admirer la première femme athlète olympique palestinienne à la télévision.
Son pari n'était pas gagné d'avance. Même si Sanaa sait qu'elle ne rapportera pas de médaille. La coureuse palestinienne, dont le record personnel se situe à quelque 20 secondes du temps de qualification officiel, a bénéficié d'une invitation spéciale. Mais son exploit se situe ailleurs : s'entraîner à Gaza, enclave déchirée par la guerre et où les femmes non voilées sont montrées du doigt.
Lorsque la coureuse à la peau noire a commencé à sprinter à travers le camp de réfugiés, en 2000, elle devait slalomer entre les cailloux et les insultes lancés par ses voisins. Courir en T-shirt et en short posait un problème dans un endroit où la plupart des femmes sont couvertes de la tête aux pieds. Mais depuis qu'ils savent qu'elle pourchasse un rêve olympique, les «fidèles» ont accepté que cette jolie jeune femme élancée fasse du sport sous leurs yeux. «C'est une société islamique ici, explique Abdel Haï Salim, son entraîneur. Les gens n'acceptent pas les filles qui courent. Depuis qu'ils savent que Sanaa va les représenter aux JO, ils l'encouragent.» Mais hors de question de porter un short. Même par 45° à l'ombre, Sanaa doit s'exercer en survêtement.
Ses difficultés ne s'arrêtent pas là. A quelques semaines des olympiades, tous les participants suivent un régime alimentaire spécial. Sanaa, elle, compense les carences alimentaires en avalant une cuillerée d'huile d'olive chaque matin. Les jeunes espoirs athlétiques sont loin des priorités de l'Autorité palestinienne ruinée par les conséquences de l'intifada et la corruption. Le «comité olym pique» palestinien, qui enverra trois athlètes aux JO d'Athènes, a été incapable de lui fournir une paire de chaussures de course et une tenue d'entraînement. Ses parents ont dû emprunter de l'argent à des amis pour l'équiper.
Sanaa se sent-elle prête ? «Mentalement, je suis forte, dit-elle en souriant. Physiquement et techniquement, c'est moins évident... J'applique les consignes de mon entraîneur. Mais ici, il n'y a pas de piste pour courir, ni de machines pour s'entraîner.» Sanaa court sur la plage pour développer ses muscles ou dans les rues éventrées et poussiéreuses de Deir el Ballah. Elle sait que lorsqu'elle fait deux fois le tour du pâté de maisons, cela correspond à peu près à huit cents mètres. Mais elle ne connaît jamais son temps exact. Elle n'a pas les moyens de tester sa puissance. Ni de mesurer sa progression.
Les athlètes palestiniens ont commencé à participer à des compétitions internationales après les accords d'Oslo de 1994-1995 et ont envoyé un compétiteur aux JO d'Atlanta en 1996. Mais depuis le début de la seconde intifada en septembre 2000, la plupart des programmes sportifs se sont effondrés sous le choc des opérations militaires israéliennes en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Les offensives de Tsahal, les couvre-feux et les bouclages – des mesures qualifiées de prévention contre les attentats suicides par Israël et de punition collective par les Palestiniens – ont restreint la liberté de mouvement et handicapé l'économie palestinienne.
La jeune coureuse a réussi à sortir de la bande de Gaza à sept reprises pour participer à des compétitions internationales. Elle a réalisé son meilleur temps, 2 minutes 28, lors des Jeux arabes en Egypte en 2003. «Ça ne suffit pas, estime son entraîneur. Sanaa ne peut pas progresser sans participer à davantage de compétitions.»
Régulièrement Israël interdit aux hommes et aux femmes âgés de moins de 35 ans de quitter la bande de Gaza, pour se protéger contre les kamikazes, notamment lorsque des opérations militaires sont en cours. Cela dure parfois plusieurs semaines. Sanaa n'ose même pas imaginer de ne pouvoir sortir à temps pour participer aux JO. «Tout ce travail et ces sacrifices pour rien, c'est impossible», se persuade-t-elle.
Participer aux olympiades est aussi un geste politique pour la jeune athlète palestinienne. «Je veux porter le drapeau palestinien à Athènes, dit-elle. C'est ma façon de lutter contre l'occupation. Je veux voir flotter dans l'arène mon drapeau parmi ceux de toutes les autres nations et entendre mon hymne, pour prouver au monde que le peuple palestinien existe et que notre Etat doit exister. C'est cela qui me donne de la force et me motive.»
Mais c'est avant tout un rêve. Son modèle s'appelle Maria Mutola, Mozambicaine et reine du 800 mètres. «Elle venait d'un pays pauvre et en guerre comme moi, mais elle a eu la force et la volonté de devenir la plus grande championne de 800 mètres, s'enthousiasme Sanaa. J'espère que je pourrais lui parler à Athènes. Mais surtout que j'aurais la chance de courir le 800 mètres à ses côtés.» Sanaa espère aussi qu'elle sera découverte, qu'un sponsor lui donnera les moyens de s'entraîner convenablement pour avoir une chance de décrocher une médaille à Pékin en 2008.
L'Italie lui a offert un stage d'entraînement d'un mois avant les JO d'Athènes. Mais cela ne suffira pas. Pour faire la carrière sportive dont elle rêve, Sanaa devra s'expatrier. Contrairement à des milliers de Gazaouites de son âge, désespérés, elle affirme ne pas vouloir quitter définitivement la Palestine. «Je suis une réfugiée, explique-t-elle. Mes parents ont fui Jaffa en 1948. Je resterai fidèle à la Palestine, car si je vis ailleurs, j'aurais l'impression d'être doublement réfugiée.»
Cela ne l'empêche pas d'espérer. «Peut-être qu'après les Jeux d'Athènes, un pays souhaitera m'adopter et me donner les moyens de m'entraîner, avoue Sanaa. Je rêve de la France, où ma soeur est allée une fois. Elle m'en a tellement parlé». Lors de sa visite à Ramallah, la semaine dernière, le ministre français des Affaires étrangères, Michel Barnier, un coureur de fond qui fut le coprésident du Comité d'organisation des Jeux olympiques d'Albertville, avait manifesté son intérêt pour la jeune athlète palestinienne... Peut-être la France en fera-t-elle une championne olympique.
                       
17. Vanunu et la philosophie socratique par le Dr. Suhaïr Abu Aqsa Dawud
in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du lundi 14 juin 2004
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]

(Le Dr. Suhaïr Abu Aqsa Dawud est palestinienne, écrivain et chercheuse en sciences politiques.)
Si la sagesse émane de l’esprit de l’homme, et de lui seul, comme le pensaient avant Jésus-Christ les philosophes grecs, avec à leur tête Socrate, elle n’a pas cessé de provenir du seul esprit de l’homme. Il en découle que les philosophes modernes n’ont rien apporté de nouveau. Cette idée fut à l’origine de la pensée qui conduisit Socrate à la mort, en une époque dominée par les divinités et les puissances occultes. En ceci, encore une fois, rien n’a changé, depuis lors. Mordechaï Vanunu a apporté la preuve irréfutable que l’histoire se répète, comme l’a dit Marx, adoptant tantôt l’aspect du drame, tantôt celui de la comédie.
Petit rappel de la biographie de Vanunu :
Vanunu est un homme dont l’histoire ne saurait être ignorée. Nous ne pouvons négliger les dix-huit années d’isolement total qu’il a subies dans le secret des geôles israéliennes. On ne saurait assurément tourner le dos à un homme qui a décidé de mettre sa vie sur un plateau de la balance, et sur l’autre plateau, la voix de sa conscience vivante s’adressant à un monde qui ne connaît pas grand-chose, en matière de sacrifice ou d’héroïsme.
Le véritable drame provient de ce que la décision prise par Vanunu de transmettre au monde les secrets concernant les laboratoires nucléaires de Dimona a pris simultanément l’aspect de l’héroïsme, d’un côté, et celui de l’espionnage et de la trahison, de l’autre. Nous ne vivons pas encore à l’heure d’un monde où l’homme pourrait être lui-même et sa propre conscience. Le monde n’est pas encore parvenu à ce point où la conscience et la vertu l’amèneraient à voir en Vanunu un homme qui a fait ce que le devoir aurait dû dicter à tout homme de faire, à sa place. Telle fut la phrase que prononça Vanunu lui-même, et cela fut en même temps le suicide de Vanunu, lorsqu’il décida de dévoiler au monde entier les connaissances en sa possession: il savait qu’il était seul à porter sur ses épaules le devoir de dénoncer les secrets nucléaires tus par un Etat fondé sur la répression d’un autre peuple et l’invasion sanglante d’un autre pays, sans que personne, dans le monde, ne bouge le petit doigt. Vanunu a déclaré avoir fait quelque chose que personne d’autre n’était prêt à faire, bien qu’il fût implicitement supposé que quiconque d’autre aurait dû faire ce qu’il a fait.
Devons-nous faire la supposition que tout le monde doive mourir pour ses principes ? Que, par conséquent, tout un chacun doive passer les années de sa jeunesse en isolement carcéral ?
Quelle serait, dans ce cas, la place de Socrate dans l’histoire passée ? Et quelle serait celle de Vanunu, dans l’histoire qui reste à écrire ?
Vanunu a compris, grâce à sa sensibilité à fleur de peau, que ce qui doit être n’est pas ce qui est dans la réalité. C’est pourquoi il a décidé de risquer ce que tout homme a de plus cher : sa liberté.
Que s’est-il passé, réellement, sur le plan politique, depuis que Vanunu a révélé son grand secret ?
Dix-sept ans ont passé. Sous prétexte qu’il détenait la bombe atomique, le peuple irakien a été soumis à la dislocation, à la faim, à la guerre, à l’occupation et à l’effacement de son régime et de son administration de la carte politique.
Dix-huit ans ont passé. Et Israël n’a cessé d’opprimer un autre peuple, avec une violence aggravée. Ses avions bombardent d’autres pays, et ses bombes atomiques se multiplient comme des lapins dans les laboratoires de Dimona. Et peut-être en existe-t-il d’autres encore…
Dix-huit années de silence étourdissant, qui n’a cessé d’être du silence. Mais qui, de surcroît, est devenu muet. Et l’Etat arabe reste plongé dans son sommeil profond et ses rêves éméchés. Et le monde, avec son échelle de valeurs renversée et ses étranges calculs… Que s’est-il passé, depuis que Vanunu a décidé de dire au monde qu’il y a un Etat qui menace la sécurité de la région du Moyen-Orient, et même celle du monde entier ? Un Etat qui se targue d’être démocratique, mais qui se vautre profondément dans le marigot de la répression et du fascisme ?
Que s’est-il passé depuis que Socrate a avalé la ciguë, dans sa prison, puis fut en proie des convulsions de sa mort volontaire ?
Y a-t-il réellement eu autant de changement que ça ?
Une des retombées de l’affaire Vanunu nous concerne, justement, nous, la minorité vaincue : beaucoup de réactionnaires, dans nos sociétés, ont applaudi Vanunu, bien qu’il soit un symbole progressiste éclatant. Mais certains politiciens et certains spécialistes des médias l’ont utilisé comme un pont lancé vers des gains médiatiques étroits et personnels. Ce sont ceux-là mêmes qui n’hésitent pas à passer la corde de la potence au cou de tout porteur d’avis ou de pensée susceptible de détruire des pensées obsolètes, devenues des idées sacro-saintes avec le passage du temps et la rouille…
Combien n’avons-nous pas entendu de tambours battants et de voix menaçant la prison et le geôlier, après la libération de Vanunu, venant de la part de ceux qui chantent à tue-tête les louanges de la « démocratie » israélienne, et qui se précipitent vers les ministères de l’oppression pour demander qui une bouchée de pain, qui un poste, ou simplement pour serrer des mains et avoir sa binette dans le journal ?
Il est très facile, pour quelqu’un, de simuler la vérité, les principes et la morale, dans toute cause qui ne le touche pas directement. Il est très facile d’applaudir « qui a trahi d’autres que nous-mêmes », et qui a « dénoncé d’autres que nous-mêmes ». Mais à la première épreuve venue, nous sommes ceux qui qualifions nos Vanunu de ce dont on l’a affublé, sinon pire. Rien d’étonnant à cela : n’est pas Vanunu, qui veut… Ni Socrate…
Vanunu aurait pu choisir de vivre « libre », et conserver son secret. Socrate aurait pu s’enfuir de sa prison et éviter la condamnation à mort. Mais l’un comme l’autre a préféré la véritable liberté, c’est à dire la liberté qui émane de la conscience et de la sagesse. La liberté qui provient de l’intérieur de nous-mêmes, et non pas d’un espace miné et étouffant.
La sagesse est la recherche de la vérité, et « la vérité se trouve au plus intime de notre esprit. La seule chose dont nous ayons besoin, c’est du courage qui nous permette de la faire apparaître. »
Dans le cas de Vanunu, il en alla ainsi.
                           
18. La médiation égyptienne pave la voie aux bulldozers par le Colonel Yusuf Al-Sharqâwî
in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du lundi 14 juin 2004
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
(Le Colonel Yusuf Al-Sharqâwî est un militaire et chercheur palestinien.)
Qui a suivi les désaccords et les tiraillements qui ont précédé le moment où Sharon est parvenu à imposer son plan de retrait unilatéral de la bande de Gaza aux membres de la coalition gouvernementale israélienne et à ses principaux concurrents au sein du Likoud, n’a pu que remarquer le fait que l’état de profonde décomposition que connaissent tant l’Autorité palestinienne que les régimes arabes en place, a transformé la question de la négociation dans le processus palestino-israélien en une simple question de négociation interne à Israël, au lieu qu’elle soit une question palestino-israélienne comme on pourrait le supposer.
En effet, la cause palestinienne est à la merci de deux courants israéliens, dont l’un est extrémiste, et l’autre est encore plus extrémiste que le premier, et qui divergent entre eux, et sont en conflit, sur la question de savoir quelle est la meilleure façon et le meilleur moyen de faire en sorte que le sionisme accomplisse ses objectifs ultimes, et que le résultat des accords auxquels ils pourraient parvenir entre eux soit des ententes ayant valeur de diktats à imposer à la partie palestinienne…
Les efforts déployés afin d’imposer ces diktats ne se sont pas limités, cette fois-ci, aux parties israélienne, américaine et européenne. Non : ils sont allés au-delà, jusqu’à la participation directe du régime égyptien à l’imposition de ses pressions à l’Autorité palestinienne afin de contraindre cette dernière à accepter le projet de Sharon visant à liquider la cause palestinienne, avec le consentement de cette même direction (palestinienne) qui s’était lancée, un beau jour, en portant haut les oriflammes de la libération de la Palestine « du Jourdain à la Méditerranée ». Et voilà qu’aujourd’hui, cette même direction (palestinienne) résume tout cela dans le projet de Sharon, qui ne parle même pas à claire et intelligible voix de retrait de la bande de Gaza ni même d’évacuation des colonies qui s’y trouvent.
Le rôle joué par le régime égyptien dans ce complot liquidateur est très clair, depuis le début, et il est devenu de plus en plus évident après la visite effectuée par le ministre israélien des Affaires étrangères Silvan Shalom au Caire, lundi dernier 8 juin 2004, puisque les deux partenaires sont tombés d’accord sur les détails précis de la liquidation de l’Intifada al-Aqsâ, en commençant par la bande de Gaza.
En effet, ce pays frère qu’est l’Egypte, qui a sacrifié des centaines de milliers des meilleurs parmi ses enfants pour la cause palestinienne, et pour défendre la terre de Kinâna (= l’Egypte, ndt), voit son rôle, sous le règne de Hosni Moubarak, se limiter à dégager le terrain devant le bulldozer sioniste, en vue de la liquidation de l’Intifâda al-Aqsâ, qu’il n’a jamais réussi jusqu’ici à liquider, en dépit de sa puissance, pas plus qu’il n’a réussi à sortir de la crise dans laquelle il est plongé.
L’ironie du sort veut que le rôle du régime égyptien comploteur contre la cause palestinienne, et par conséquent, contre les intérêts véritables du peuple égyptien lui-même, se voit envelopper d’expressions trompeuses, du genre « assistance à l’Autorité palestinienne dans les domaines du rétablissement de la situation sécuritaire et du renforcement de la compétence de ses services de sécurité », non pas afin qu’ils défendent la patrie palestinienne, mais bien afin de pourchasser les héros de la résistance palestinienne, avant de les jeter dans leurs geôles et leurs camps de détention.
Ce genre d’aide égyptienne, nous nous en passons aisément : elle n’est qu’un coup de main gratuit à Sharon, dans l’espoir que celui-ci intercèdera auprès de son pote Deubeuliou Bush afin d’alléger la pression sur le régime de Hosni Moubarak, et de faire sortir celui-ci de la liste des pays qui doivent être concernés par le remodelage réformiste du « grand Moyen-Orient » à la sauce américaine. Nous refusons ce genre de service catégoriquement, car ils ne vise, au sens clair et politique de ce terme, qu’à aider Sharon à ressusciter les solutions provisoires à long terme sur la base de négociations bidon, interminables, qui n’aboutiront qu’à une seule chose : l’arrachement de la bande de Gaza de la Cisjordanie, et la remise à l’ordre du jour en Cisjordanie de l’idée, chère au Likoud, d’autodétermination administrative et tertiaire, que le Likoud appellera, n’en doutons pas un seul instant : « solution définitive ».
                       
19. Le protecteur de "Saint Mordechai" par Aviv Lavie
in Ha'Aretz (quotidien israélien) du jeudi 10 juin 2004
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Il est exactement midi et demi. Monseigneur l’Evêque Riah Abu el-Assal éteint son portable, arrange sa croix pectorale, ferme son bureau à clé, puis se presse vers la salle de prières.  C’est l’heure de la prière de l’après-midi, à la paroisse anglicane de Jérusalem, et une poignée de fidèles – dont un certain Mordechai Vanunu – sont déjà là : ils attendent leur berger spirituel. Contrairement à l’opinion répandue, selon laquelle le christianisme de Vanunu serait un pur défi adressé à l’Etat d’Israël, Mgr Abu el-Assal est convaincu que la foi de son catéchumène est profonde.
« Mordechai ne plaisante pas, avec le christianisme. Par expérience, je sais que les néophytes sont généralement plus dévôts que les croyants de vieille date. Parfois, ils sont même plus catholiques que le Pape ! ». Il sourit, rempli d’aise par l’ironie sous-jacente à l’image choisie. « C’est étrange : leur foi est rudimentaire, mais très forte ; elle me rappelle un peu ce qui se passe chez un juif laïc, devenu depuis peu religieux. Ils sont très loyaux envers la foi, très curieux, comme un nouvel immigrant qui vient d’arriver dans le pays, et veut tout visiter à la fois. »
Abu el-Assal, qui est le seul citoyen israélien à être évêque, n’est pas seulement le conseiller spirituel du célèbre prisonnier récemment libéré après avoir passé dix-huit ans en prison, au motif qu’il a(vait) révélé les secrets nucléaires d’Israël. Il est aussi mon hôte et, comme plusieurs personnes entourant Vanunu, il a d’ores et déjà « reçu les hommages » du Shin Bet, le service de sécurité. Le célèbre interview de Vanunu par Yael Lotan, diffusé par la BBC, a été filmé dans les locaux de la cathédrale St George, et les services de sécurité israéliens, de manière tout à fait exceptionnelle, ont détenu l’évêque à des fins d’interrogatoire. Abu el-Assal leur répondit qu’il n’avait pas la moindre idée de ce qu’ils voulaient savoir.
« Voici une quinzaine de jours, j’étais invité à une rencontre avec le président Katsav, au Palais présidentiel », dit-il. « Je suis revenu à mon bureau à midi. Un tas de courriers m’attendaient. Une des enveloppes portait l’adresse : « Alexandre ». Comme c’était manifestement une erreur, je ne l’ai pas ouverte. En partant, j’ai donné cette enveloppe à ma secrétaire, en lui disant qu’au cas où un nommé Alexandre viendrait, elle devait la lui remettre, car elle ne nous était pas destinée. Le lendemain, tôt, je suis allé en Jordanie, pour assister au mariage du Prince Hamzah. A mon retour, le vendredi, ils m’ont coincé sur le pont Allenby : ils m’ont pris en photo, ils m’ont demandé de vider tout ce que j’avais dans mes poches.
« Je leur ai demandé ce qu’ils me voulaient. « Ont vous le dira, plus tard ». Ils ont pris tous les documents que j’avais dans mon bagage à main – je ne voyage qu’avec un sac, car l’Eglise possède une maison à Amman, et j’y laisse tout ce dont je puis avoir besoin – et ils m’ont demandé : « Savez-vous qui nous sommes, là ? ». Je leur ai répondu que non, ils ont dit alors : « Nous sommes du Shin Bet ». Je leur ai répondu : « Charmant ! Et pourquoi donc ? » Alors ils m’ont demandé les bandes enregistrées. Je leur ai demandé de quelles bandes enregistrées il s’agissait, en leur disant que je ne voyais absolument pas de quoi ils parlaient. Ils m’ont demandé comment il était possible que je ne sache pas ce que contenaient les enveloppes qui se trouvent dans mon bureau, et comment je pouvais ne pas savoir ce que Vanunu faisait dans mon église ? Je leur dit que je lui avais donné un endroit où dormir, et que mon église n’était certainement pas une nouvelle prison. Ils m’ont demandé pourquoi je l’hébergeais : je leur ai expliqué que Mordechaï appartient à l’Eglise et, qu’en tant qu’évêque, mon devoir est de l’aider. Ils m’ont demandé si j’avais parlé avec lui. Je leur ai dit que je l’avais fait, mais que nous avions parlé du futur, et non du passé. Puis, me relâchant, ils dirent que nous pourrions fort bien nous revoir. »
Une sorte sainte quintité, à lui seul
Riah Abu el-Assal est détenteur d’une collection d’identités qui ne pouvaient apparemment apparaître nulle part ailleurs qu’au Moyen-Orient. Elles trouvent leur traduction, y compris, dans sa façon de s’exprimer : il converse en un mélange d’arabe (sa langue maternelle), d’anglais (excellent), et d’hébreu (pas mal), chose seulement possible dans cette région du monde. Il énumère, dans l’ordre, ce qui fait son identité : « Arabe, Palestinien, chrétien, anglican, et israélien ». Cette apparente confusion est explicitée dans son ouvrage : « Pris en sandwich : l’Histoire d’un Israélien arabe, palestinien et chrétien » (Caught in Between : The Story of an Arab, Palestinian, Christian, Israeli). La traduction en coréen, récemment publiée, est sur son bureau.
- C’est difficile, d’être tout ça, à la fois ?
« A l’instar de la Sainte Trinité, avec ses trois composants en un seul – le Père, le Fils et le Saint-Esprit – je suis cinq Riah en un seul ! Cela peut être, parfois, un inconvénient, mais cela peut aussi servir de pont. Combien de gens connaissez-vous, qui peuvent comme moi parler aux chrétiens – y compris Bush, ou Blair, que j’ai rencontré deux fois – en tant que chrétien ; aux Palestiniens en tant que Palestinien et aux Israéliens en tant qu’Israélien ?
- Ce n’est sans doute pas un hasard, que vous ayez placé « Israélien » en fin de liste ?…
« C’est l’ordre normal, chronologique : je suis né Arabe palestinien dans une famille chrétienne ; j’ai été baptisé anglican, et ce n’est qu’en dernier lieu que j’ai reçu une carte d’identité israélienne. »
Un classement entre diverses identités, voilà qui, bien entendu, n’est pas simple question administrative. Abu el-Assal est né, voici soixante-sept ans de cela, à Nazareth, dans une famille aisée dont les liens avec l’Eglise anglicane remontent, au minimum, à deux siècles. Dans le premier registre des baptêmes de l’église locale, qui débute en 1841, le nom d’un enfant de la famille Abu el-Assal est déjà mentionné. Pour notre évêque, son lien avec le christianisme semble aller de soi. Il pense que Jésus en personne était un Palestinien.
 « Après tout, Jésus est né en Orient, à Nazareth. Il n’est pas né à Londres, ni à Paris, ni à Rome… ? » expliqua-t-il un jour. « Jésus était un sabra [= un Israélien né en Israël] ; il en va de même pour nous, qui sommes ses disciples. »
Le jeune Riah eut sept frères et sœurs, mais deux de celles-ci sont décédées. Durant les années 1940, la famille alla s’installer au Liban, son père, qui travaillait à la compagnie irakienne des pétroles, ayant été nommé dans cette ville. Mais, en 1949, Riah retraversa la frontière israélienne et vint à Nazareth. Il avait alors douze ans. Son père revint plusieurs années après. Des membres de sa famille sont encore dispersés, au Liban et en Amérique du Nord.
Jeune homme, il voyagea en Inde, où il étudia la théologie durant quatre ans ; son séjour a laissé chez lui des traces évidentes : il n’est pas avare de citations du Mahatma Gandhi. A son retour, il commença sa prêtrise à l’église Saint-Jean de Haifa, et il retourna à Nazareth en 1967, comme prêtre de l’église locale. En 1974, il prit obtint de l’Eglise une année sabattique afin de préparer une maîtrise à l’Université américaine de Beyrouth. La guerre civile libanaise l’empêcha de mener ce projet à bien. Un jour, alors qu’il sortait de son immeuble, dans le quartier Ein Rumanie, afin d’aller acheter du lait pour sa petite fille, il a été blessé par un éclat d’obus. Il y vit un signe du ciel : rassemblant sa famille en toute hâte – il a deux filles et un fils – ils retournèrent dans sa base familiale : l’église anglicane de Nazareth.
Au cours des années suivantes, le jeune prêtre fit de son église un haut lieu de la politique. Il avait une petite paroisse – l’église anglicane, à Nazareth, ne comporte qu’environ cinq cent quarante croyants – mais il créa un large réseau de liens avec les églises anglicanes dans le monde entier, et il entretint une correspondance suivie avec des parlementaires et des dirigeants de nombreux pays. Il informa souvent ses correspondants de la cruelle oppression subie par le peuple palestinien, et partagea ses opinions avec les fidèles qui écoutèrent ses sermons. La nature politique de ses interventions amena beaucoup de pèlerins à préférer d’autres églises. « Les guides touristiques ne m’aiment guère. Ni mon église », a-t-il un jour confié à un reporter du Haaretz.
A la fin des années 1970, il participa à la création d’un mouvement agissant dans les domaines social et culturel, qui concentra ses activités sur le projet de créer une université arabe en Galilée. Durant ces années, comme d’autres militants de la gauche israélienne, il fut en contact avec des membres de l’OLP – activité qui fut ensuite mise hors la loi. En raison de ces contacts, il ne put quitter le territoire israélien durant quatre années. Mais, au moins rétrospectivement, il s’autorise à plaisanter à ce sujet :
« En 1986, j’ai suggéré à Yasser Arafat que je me chargerais d’inviter, à Vienne, cinq musiciens israéliens et cinq musiciens palestiniens, qui se mettraient au travail afin de composer ensemble un hymne à la paix. A l’époque, cela semblait de la science-fiction. Je voulais me rendre en Hollande, afin de procéder à ces invitations, et j’avais acheté pour mon épouse et moi-même deux billets d’avion pour Amsterdam. L’avion partait dans l’après-midi. Mais, le matin même, deux personnes vinrent à mon bureau, à Nazareth, et me dirent qu’elles étaient venues m’informer du fait que je n’étais pas autorisé à partir à l’étranger, et que je devais signer un document confirmant que j’avais été informé de cette interdiction.
« Leur ayant demandé la raison de cette mesure, ils me dirent que je représentais un danger pour la sécurité de l’Etat. Après quoi, ils m’invitèrent au ministère de l’Intérieur, une fois par an, afin de me renouveler mon permis de non-déplacement ! Je faisais le trajet en voiture, depuis la Galilée jusqu’à Jérusalem, afin de leur dire que mon épouse et mes enfants les remerciaient du fond du cœur de me retenir ainsi en Israël, auprès des miens. Ce n’est qu’au bout de quatre ans, en 1990, que la question fut réglée. »
Au cours de ces années, il fut parmi les fondateurs de la Liste Progressiste pour la Paix, un parti judéo-arabe, qui fut candidat aux élections à la Knesset, en 1988. Le premier candidat, en tête de liste, était l’avocat général Mohammed Miari, le second était le général en retraite Matti Peled. Riah Abu el-Assal, secrétaire général de ce parti, qui fut qualifié d’ « homme des coulisses », était le candidat n° 3. Il fit le discours inaugural de la première convention du parti en déclarant qu’ « il n’y aura ni paix ni calme pour Israël tant que les Palestiniens ne vivront pas sur leurs terres, dans leur Etat indépendant, avec Jérusalem Est pour capitale », après quoi il lut un télégramme provenant d’un membre du comité central de l’OLP, Abu Mazen, message dans lequel il saluait la coopération entre juifs et Arabes.
Bien que le programme politique de ce parti, qui semblait très audacieux à l’époque, soit aujourd’hui chose admise, la coopération entre juifs et Arabes semble pratiquement impossible, de nos jours. « Je pense qu’elle est possible. Je pense que le camp de la paix peut être réorganisé, et qu’il y a beaucoup de citoyens silencieux qui veulent voir travailler les juifs et les Arabes ensemble. Parfois, des amis m’appellent et me demandent de venir pour aider à organiser cela, mais je ne peux répondre à leur invitation : j’ai encore beaucoup à faire au sein de l’Eglise. »
Une famille divisée
A la Liste Progressiste pour la Paix, Abu el-Assal était considéré radical : si la position officielle de ce parti consistait à prôner une solution à deux Etats – un Etat israélien et un Etat palestinien – définis par les frontières de 1967, solution qui plaçait à l’époque le parti aux marges de la gauche, Abu el-Assal, lui, embarrassa assez souvent ses partenaires juifs en évoquant sa vision d’un Etat commun, binational. Que pense-t-il, à ce sujet, aujourd’hui ?
 « Dans un premier temps, la solution réside dans deux Etats l’un à côté de l’autre, avec des frontières ouvertes, comme celles qui existent par exemple entre l’Allemagne et la Suisse : il y a une ville, Constance, qui est située sur la frontière germano-helvétique…La ligne passe au milieu d’une rue qui suit le tracé de la frontière. Revenant de cette ville, je me suis dit qu’au cours de mon unique visite de seulement quelques jours, j’avais bien dû passer d’Allemagne en Suisse une cinquantaine de fois, et de Suisse en Allemagne, une cinquantaine de fois aussi ! ».
- La seconde étape ?
« Une fois que les deux Etats indépendants auront coexisté dans l’harmonie durant au moins une vingtaine d’années, le temps viendra d’étudier la possibilité de créer une fédération ou une confédération. Mais je ne parle absolument pas d’unification. »
- D’aucuns prétendent que si les Arabes chrétiens tendent à une certaine radicalité, c’est parce qu’ils doivent faire étalage de leur loyauté envers la cause palestinienne. Des dirigeants tels le Dr. George Habash et Nayef Hawatméh en seraient d’excellents exemples ?
« Ce n’est pas vrai. La vérité, c’est que sous la férule française ou britannique, les chrétiens avaient un certain avantage. Ainsi, au cours du mandat britannique, les Anglicans avaient l’opportunité d’aller faire des études en Angleterre. Ils en revenaient avec des connaissances en matière industrielle, bancaire, pédagogique, et ceci explique pourquoi nous avons été à la pointe du combat pour l’égalité, dès les années 1950. Sur quatre députés arabes à la Knesset, durant la seconde législature, deux étaient anglicans, dont (le célèbre écrivain) Emile Habibi. »
Ce n’est pas un hasard si Abu el-Assal mentionne le nom de cet écrivain célèbre (aujourd’hui disparu), lauréat du Prix Israël. En dehors du fait qu’Habibi était apparenté à Abu el-Assal (il était l’oncle de Souad, l’épouse du prélat), le réseau des relations qui existaient entre les deux personnages pourraient alimenter les intrigues d’une saga télévisée. Après des années de partenariat familial et politique, la rupture d’Abu el-Assal et de ses amis avec ses partenaires du parti Rakah (nouveau Parti communiste), en faveur de la création de la Liste des Progressistes pour la Paix, représenta un acte de défiance qu’Habibi, resté fidèle au parti communiste, estima proprement intolérable.
A l’instar de ce qui s’était produit dans les kibboutz (dans les années 1950), cette rupture politique provoqua un déchirement familial. Durant une dizaine d’années, Habibi et Abu el-Assal ne s’adressèrent pas la parole. Ils n’assistaient même plus aux enterrements de membres de leur famille, afin d’éviter d’avoir à se croiser ! Abu el-Assal se souvient dans le moindre détail du jour où ils se sont réconciliés : « Le 18 décembre 1989, j’assistais à une réunion du comité paroissial, à Nazareth, pour préparer les fêtes de la Nativité. Le téléphone a sonné. Quand j’ai demandé qui était au bout du fil, la voix, à l’autre extrémité, me dit : « Emile ». Je pensais qu’il s’agissait de mon cousin Emile, qui m’appelait depuis l’Angleterre pour me souhaiter de bonnes fêtes. Aussi, je répondis : « Salut, cousin ! ». Alors mon correspondant, surpris, dit : « De quel cousin parles-tu ? Moi qui te parle là, en ce moment, je suis Emile Habibi ! »
 « J’ai mis quelques secondes à réaliser. Il me dit alors : « Je veux enterrer la hache de guerre… » Il a suggéré de venir me voir à la maison. Mais je lui devais le respect, aussi lui ai-je dit : « Tu n’y penses pas ?… C’est moi le plus jeune de nous deux ; c’est donc moi qui viendrai chez toi. » Quand nous sommes arrivés, mon épouse et moi, chez les Habibi, Emile et son épouse nous attendaient déjà, en bas de l’escalier, en larmes. Je suis resté chez eux jusqu’à l’aube. A Noël, nous fîmes un grand réveillon chez nous. Quand les invités découvraient qu’Emile était des nôtres, ils n’en croyaient pas leurs yeux ! »
- Qu’est-ce qui a amené votre réconciliation subite ?
« Je ne sais pas. Peut-être était-il déçu par le communisme. Cela aurait été inconvenant de lui poser la question, et aujourd’hui, il n’est plus là, pour qu’on puisse la lui poser. » Quelques années après, aux obsèques d’Emile Habibi, Abu el-Assal prononça l’éloge funèbre du défunt au nom de l’ensemble de la famille. En tous les cas, lui n’a pas réussi à entrer à la Knesset : la Liste des Progressistes pour la Paix n’a obtenu que deux sièges. Quand au candidat en troisième position, il est resté au sein de l’Eglise…
- Si vous aviez été élu député à la Knesset, auriez-vous quitté l’Eglise ?
« Certainement pas. Je serais entré à la Knesset… Oh, une semaine une semaine ou deux, seulement, et revêtu de mes vêtements sacerdotaux, afin de marquer cet événement  historique. J’aurais lu des passages de l’Ancien et du Nouveau Testaments aux honorés parlementaires de la Knesset, après quoi je serais retourné à mes fonctions ecclésiastiques… »
Pour s’élever dans la hiérarchie de l’Eglise, Abu el-Assal a dû adopter un profil plus discret dans l’arène politique. Il évoque une réunion très tendue avec plusieurs évêques importants, durant laquelle on lui fit injonction de choisir. Il dit qu’il les a convaincus que ce qu’il faisait était juste. Mais, finalement, il s’est retrouvé en-dehors de l’action politique durant plusieurs années. Dans des contextes non-officiels, en revanche, il continue à travailler d’arrache-pied. Il y a deux ans, il a pris part à une délégation de représentants des diverses religions, qui ont rencontré le président Hosni Mubarak au Caire, et ont signé une déclaration condamnant « l’assassinat, à l’invocation du nom de Dieu, de personnes innocentes », et exprimé leur engagement « à agir afin de mettre un terme à la violence et au bain de sang, négations du droit à la vie et à la dignité. »
- Cette déclaration était une dénonciation implicite mais très claire du terrorisme palestinien.
« La question, c’est celle de savoir ce qu’est le terrorisme, au juste ? Quand Israël ou l’Occident parlent de terrorisme, ils ne font référence qu’aux Arabes et aux musulmans. Moi, j’affirme que les deux camps recourent à la violence et que, si les attentats suicides sont du terrorisme, alors l’occupation est du terrorisme, aussi. Depuis longtemps, je me demande comment nous qualifierions Samson, qui a proclamé : « Que je meure avec les Philistins ! », après quoi, il se suicida, entraînant dans la mort trois mille personnes. Pourquoi Samson s’est-il comporté de cette manière ? Parce qu’on lui avait crevé les yeux, parce qu’on lui avait coupé les cheveux, parce qu’on l’avait ligoté et qu’on lui avait fait perdre tout espoir. Il était tellement désespéré, qu’au moment où ses forces lui revinrent, il dit : « Sur ma tête et sur celle de mes ennemis ! », après quoi il écarta les colonnes et le bâtiment les ensevelit, tous. Enfants, au cathéchisme, nous applaudissions ce Samson, qui était pour nous un héros. Plus tard, j’avais à l’époque dix-huit ans, je vis le film « Samson et Dalila », dans un cinéma de Nazareth. Et là aussi, après la projection, j’ai applaudi. Un beau jour, je me suis demandé : « Attends une minute, ce Samson, là, c’était un héros, ou un terroriste ? » Je ne suis pas certain de la bonne réponse, mais je suis sûr qu’il est impossible d’avoir une considération entièrement différente pour Samson, et pour des gens désespérés qui se suicident, de nos jours. »
- Généralement, nous critiquons les rabbins qui s’engagent dans la vie politique. Pourquoi cela ne pose-t-il aucun problème, quand c’est vous qui le faites ?
« Je ne pense pas que nous puissions nous contenter d’être des « parleurs de paix ». Nous devons être des faiseurs de paix. Cela dépend aussi de ce que vous évoquez, et je ne m’exprimerai jamais comme le rabbin Ovadia Yosef (chef spirituel du parti israélien Shas), par exemple, c’est-à-dire d’une manière qui insulte d’autres personnes. La dimension religieuse du conflit est évidente, que cela vous plaise, ou non – après tout, ce conflit dans son entièreté tourne autour d’un territoire dont chaque camp proclame qu’il lui a été donné par Dieu lui-même. On sait que les Desmond Tutu, Jessie Jackson et l’Archevêque Makarios, qui gouvernait Chypre, sont engagés politiquement, alors, voulez-vous bien me dire quel est le problème auquel vous faites allusion, au juste ? »
En 1996, le prêtre de Nazareth fut élevé à la position enviée d’Evêque de l’Eglise anglicane à Jérusalem. L’Eglise anglicane s’est installée en Palestine vers le milieu du dix-neuvième siècle. Au début, l’évêque local dépendait directement de l’archevêque de Canterbury. Mais, au début du vingtième siècle, il deveint indépendant, et le lien avec l’Eglise anglaise demeura, depuis lors, avant tout idéologique.
Le territoire dont Abu el-Assal est responsable comporte la Syrie, le Liban, la Jordanie et l’Autorité palestinienne. L’évêque est tenu de rendre visite à chaque communauté au moins une fois par an, si bien qu’il est souvent en déplacement : il utilise, pour ce faire, soit sa Mercédès personnelle, soit l’avion, pour se rendre à Amman, à Damas ou encore à Beyrouth. Dans chacune de ces capitales, une église et une résidence attendent ses visites. Cette semaine, il espérait se rendre en visite auprès de la communauté vivant à Ramallah.
L’Eglise anglicane est l’une des plus petites églises du Moyen-Orient. Abu el-Assal énumère les lieux où vivent ses coréligionnaires en Israël : Nazareth (450 fidèles) ; Kfar Yassif (400) ; Kfar Rayna (250) ; Jérusalem (200) ; Haifa (300) ; Ramléh – Lod (100), plus trente-cinq fidèles dans un petit village. Au total, à peine 2 500 fidèles, mais beaucoup d’honneurs. Les visites aux pays voisins, où les communautés anglicanes sont tout aussi maigrichonnes, comportent des rencontres avec des dirigeants et des responsables importants, principalement dans le monde arabe, comme sa rencontre avec feu le président syrien Hafez el-Assad.
Visiblement, Abu El-Assal aime être au coude à coude avec des gens importants. En dépit de ses opinions à l’emporte-pièce sur la politique israélienne, il raconte avec une fierté non dissimulée sa réception, récente, chez le président israélien. Le Jour de l’Indépendance, il y eut un incident : Abu el-Assal, comme d’autres responsables religieux, fut invité à présenter ses hommages au président israélien. Mais les agents de sécurité insistèrent pour qu’il passe sous le portillon électronique, et qu’il enlève, auparavant, sa croix pectorale. « Vous ne passerez sur mon corps qu’une fois que je serai mort ! », leur ai-je dit. « Je suis venu afin de présenter mes respects à votre président, et non pour me faire humilier. » Les agents de la sécurité insistèrent, et il tourna les talons et retourna dans son église. « J’étais tellement hors de moi que mes employés m’ont apporté un verre de whisky et un tranquillisant. Après quoi, le président (d’Israël) m’a téléphoné. Il a présenté ses excuses, me promettant de faire procéder à une enquête sur ce qui s’était passé, après quoi il m’invita à venir lui rendre une visite privée. Je lui dis que, dans n’importe quel autre pays, on aurait été fier d’un citoyen comme moi, qui préside à une Eglise… »
La cathédrale St George se fond magnifiquement dans ce quartier de Jérusalem Est, lequel abrite plusieurs joyaux architecturaux, dont l’hôtel de la Colonie Américaine, qui donnent un répit rafraîchissant à ceux qui viennent les visiter. Derrière le portail en fer, électrifié, de l’église, est tapi un monde qui ne semble en rien appartenir à l’ici, ni (encore moins) au maintenant… Le complexe, néogothique, a été édifié dans les années 1890, sur le modèle des collèges d’Oxoford. Même depuis une certaine distance, il est facile de repérer le campanile, dit d’Edward VII, caractérisé par ses quatres flèches.
En face des bureaux, la maison d’hôtes. Des chambres modestes et fonctionnelles, qui servent généralement à des religieux venus depuis l’étranger en visite à Jérusalem, dans le cadre de leur travail, ou encore à des pélerins venus visiter la Ville Sainte. Le tarif de groupe est de 27 dollars pour une nuitée, comprenant le petit-déjeuner. Pour une chambre individuelle, compter quelques dollars de supplément. Pas de favoritisme, nous dit Abu el-Assal : même Mordechai Vanunu devra s’acquitter de son écôt, avant de partir. « Je suppose que son frère y pourvoira », précise-t-il.
Au centre des bâtiments, il y a un large patio où les résidents de passage, dont Vanunu, passent habituellement leurs temps de loisir. Dalles de pierre, plantes vertes et tonnelles, statuettes, chaises et tables de jardin, en plastique vert (de fabrication israélienne : « Keter Plastics ») qui jurent un peu, en ces lieux, gargouillis de jets d’eau dans les vasques de petites fontaines et une brise agréable atténuant la chaleur écrasante qui a commencé à accabler Jérusalem, au début de la semaine. Un haut mur tient le du brouhaha de la ville à l’écart de cette sérénité. Les couloirs aux voûtes élancées restent frais, même durant les journées les plus caniculaires. Le cliquetis des clés dans les serrures des portes en fer et les silhouettes des prêtres se faufilant dans les cellules tout autour de la cour évoquent le roman d’Umberto Eco (et le film) « Le Nom de la Rose ». Vivre, ici, ça n’est pas précisément du cinéma. Mais, au moins, un résident à la maison d’hôtes de Saint George est en mesure de témoigner du fait que, parfois, la vie réelle dépasse toute imagination…
Nous rendons visite à Vanunu
En ce dimanche après-midi, l’église est plongée dans une profonde torpeur. Il y règne une tranquillité qui contraste totalement avec l’agitation de ces mêmes lieux, le 18 avril dernier, lorsque le prisonnier nouvellement libéré Mordechai Vanunu atterrit devant le portail de l’église. Le projet initial de Vanunu était de résider au complexe Andromeda de Jaffa, pour quelques jours, mais les fuites organisées par le Shin Bet en direction des médias avaient ruiné ses chances de bénéficier, au réveil, d’une vue imprenable sur la mer, un rêve après dix-huit ans passés dans une cellule cadenassée…
Le fait que Vanunu ait choisi, à défaut, Saint George, ne doit rien au hasard. En 1986, en Australie, il avait été baptisé par un prêtre anglican, le Révérend John McKnight. Ses parents adoptifs, Nick et Mary Eoloff, appartiennent eux aussi à l’Eglise anglicane. Après l’arrestation de Vanunu, McKnight alla rendre visite à Riah el-Assal, à Nazareth, et l’informa que la communauté comptait un nouvel adepte. Les deux hommes demandèrent l’autorisation de rendre visite au prisonnier Vanunu, mais leur requête fut rejetée. Ayant été nommé évêque, Abu el-Assal fit un vœu : après la cérémonie d’ordination, il demanderait à nouveau un droit de visite au « prisonnier atomique ». Il essuya à nouveau un refus. A la fin juillet 2001, le Shin Bet autorisa enfin Abu el-Assal, ainsi que son collègue Michael Sellors, doyen de la cathédrale Saint George, à rendre visite à Vanunu.
Leur visite, à la prison Nitzan, dura une heure et demie. La rencontre, chargée d’énormément d’émotion, eut lieu dans un camion mis spécialement à la disposition des trois personnes, sous l’œil soupçonneux d’un policier israélien. Les trois hommes prièrent ensemble, et les visiteurs donnèrent à Vanunu un présent consistant en du pain et du vin. Il leur parla de ses conditions de détention et de la manière dont il occupait son temps. Mais, dès qu’il commença à évoquer les circonstances de son enlèvement (à Rome, ndt), le policier l’empêcha de poursuivre.
« Mais, finalement, ce policier nous a laissés parler dans une atmosphère détendue », se souvient Abu el-Assal. « Aussi, lorsque j’ai donné l’accolade et que j’ai embrassé Mordechai, avant notre départ, j’ai embrassé ce policier, aussi. Avant notre rencontre, j’imaginais quel genre de personne j’allais rencontrer : un  homme au moral brisé, quelqu’un qui aurait sans doute l’air fatigué de l’existence. Et j’ai trouvé un homme en excellente forme physique, en bonne santé, heureux de nous voir. Je lui ai apporté un petit crucifix en bois, de Bethléem, mais le Shin Bet l’a confisqué à des fins de vérification, et je n’ai pu le donner à Mordechai que plus tard. Lorsque le temps fut venu pour nous de partir, nous traversâmes la cour, en nous dirigeant vers le portail. Soudain, Mordechai s’arrêta, net. Je lui demandai ce qu’il avait ? Il me montra alors une ligne rouge, tracée sur le sol, et me dit qu’il n’avait pas le droit de la franchir. Nous nous sommes longuement tenu les mains, par-dessus cette ligne infranchissable, et je lui ai dit que je prierais jusqu’à ce qu’un jour, la ligne rouge devienne verte… »
Depuis lors, et jusqu’à la libération de Vanunu, Abu el-Assal n’a plus jamais obtenu la permission de lui rendre visite, et les deux hommes durent se contenter d’une correspondance épistolaire. La foi religieuse n’est qu’une partie de ce qui les unit. Abu el-Assal ne cache pas son soutien total à l’acte qui fit de Vanunu un traître, pour la  majorité de l’opinion publique israélienne. En été 2001, après sa visite à la prison, il dit à un journaliste de Haaretz, Joseph Algazy : « A mes yeux, Vanunu est un prisonnier de conscience, puisqu’il a démontré, par son acte, sa préoccupation profonde pour le bien être et la sécurité non seulement des Israéliens, mais aussi de l’ensemble des peuples du Moyen-Orient. »
Algazy posa au révérend Michael Sellors la question suivante, purement hypothétique : « Qu’auriez-vous fait si Vanunu vous avait consulté avant de révéler les secrets nucléaires d’Israël au monde entier ? » Sellors lui répondit ceci : « Etant donné que je suis certain que Vanunu a agi en raison de sa conviction que, sans armes nucléaires, la vie, en ce bas monde, et en particulier au Moyen-Orient, serait meilleure, j’espère que j’aurais eu la décence de l’encourager dans son projet. J’aurais encouragé Vanunu à s’adresser aux médias, parce que nous avons pour devoir de dénoncer ce qui est mal, et Vanunu n’a pas fait autre chose que révéler le mal. »
L’acceptation, par Abu el-Assal, d’héberger Vanunu, était par conséquent la conséquence naturelle de la relation qui s’était établie entre les deux hommes. Les premiers jours furent orageux. L’évêque préféra éclaircir la situation inédite, dans laquelle l’église était cernée par des agents du Shin Bet : « Cela nous donne un sentiment de sécurité », dit-il, à l’époque. Les paparazzi occupaient le trottoir, en face du portail del’église, se relayant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans l’espoir de pouvoir prendre un cliché du prisonnier nouvellement libéré. A bout de patience, ils décidèrent d’ignorer les règles du jeu, escaladèrent l’enceinte du jardin et, de là-haut, photographièrent Vanunu devisant avec des amis. Le photographe de l’hebdomadaire Kol Ha’ir, de Tel Aviv, alla jusqu’à s’introduire dans l’église en se faisant passer pour un étudiant en photographie… Meir Vanunu, le frère de Mordechai, découvrit la supercherie, et s’assura que l’intrus fût proprement chassé des lieux. Le photographe n’en abandonna pas pour autant la partie, et il resta tapi en embuscade jusqu’à ce que Vanunu quitte finalement le bâtiment. Ulcéré de voir que ce photographe collant était encore là, Vanunu lui fit un doigt d’honneur : c’est ainsi qu’il apparut, en photo de couverture de Kol Ha’ir…
A ce moment là, des rumeurs circulaient, également, sur un certain mécontentement, dans l’église, au sujet du dérangement que le nouvel hôte aurait occasionné. Abu el-Assal démentit fermement ces rumeurs : « Il est vrai qu’au début, nous pensions qu’il quitterait rapidement les lieux, mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Il a besoin d’un refuge, et je n’ai pas l’intention d’exercer la moindre pression à son encontre afin de l’inciter à partir. Je suis persuadé que c’est ce qui était visé par les interrogatoires auxquels j’ai été soumis. Durant la Seconde guerre mondiale, beaucoup de juifs – pas assez, sans aucun doute – ont trouvé refuge dans des monastères et des églises. Nous avons un rôle très important à assumer, dans ces cas-là. »
- Des gens disent que vous lui avez suggéré d’aller à l’église de Nazareth, afin que tout le monde puisse retrouver un peu de calme…
« Cela n’est pas le cas, dans la période récente. Peut-être ces gens font-ils, en revanche, allusion au fait que lorsqu’on m’a demandé, voici un an, si je pouvais l’accueillir ici, j’ai répondu qu’il existait aussi une possibilité à Nazareth, parce qu’il s’agit d’un lieu plus spacieux, et plus éloigné. Et nous avons aussi une école, là-bas, où il aurait pu enseigner l’histoire, s’il le désirait. »
- Peut-être tirez-vous de sa présence chez vous une certaine publicité ? Grâce à lui, une église modeste, avec peu d’ouailles, s’est fait une publicité mondiale ?
« Je connais cette interprétation extravagante. Le président Katsav m’a dit, lui aussi, avec un sourire entendu : « Je ne sais pas qui est le plus célèbre, de vous deux : Vanunu, ou bien : vous ? ». Mais, évidemment, c’est faux. J’ai assez d’engagements qui m’amènent à voyager dans le monde entier, même sans Mordechai, et je n’ai pas la moindre intention de tirer profit de qui que ce soit. »
C’est alors que Monseigneur Abu el-Assal me stupéfie. Il s’avère qu’il a une si haute considération pour Vanunu qu’il a envisagé de faire du « prisonnier atomique » un nouveau saint de l’Eglise anglicane, un jour…
« C’est tout à fait possible », reprend l’évêque. « Si – ce qu’à Dieu ne plaise – quelque chose arrivait à Mordechai, si quelque extrémiste de droite cinglé lui faisait du mal, je veillerais à ce qu’il soit béatifié, selon les tradition de l’Eglise. Je veux insister sur le fait que dans notre Eglise, les saints ne sont pas des magiciens qui transforment de l’eau en vin. Ce sont des héros qui changent le monde, au moyen d’actes qui aident les gens à ouvrir les yeux, et je pense que Mordechai a contribué à la sécurité du monde entier. C’est même pour moi une certitude. »
Près de deux mois après sa libération, l’existence de Vanunu est plus détendue. Mais, étant donné qu’il ne peut sortir d’Israël (l’appel déposé, à cet effet, par l’Association des Droits Civils d’Israël, attend la décision de la Cour suprme), il est loin d’être un homme libre. Bien qu’il puisse quitter l’église plus souvent, aller dans certains restaurants à Jérusalem Est ou au café de l’American Colony, à au moins deux reprises, des activistes d’extrême droite ont tenté de le harceler, tant verbalement que physiquement. Il consacre le plus clair de son temps à se mettre au courant des innovations techniques, à surfer sur Internet et à correspondre par e-mail, à lire la presse et des livres et à rencontrer ses quelques fans en Israël et ses amis, beaucoup plus nombreux, venus du monde entier. Son frère, Meir, vit également actuellement dans les dépendances de l’église, et il l’aide à se réadapter à la vie normale, libre, au-delà des murs d’une prison.
Monseigneur Abu el-Assal dit qu’en ce qui concerne son hôte spécial, il a deux autres missions à accomplir : « L’aider à quitter cet endroit vers la liberté – et même l’Archevêque de Canterbury a envoyé un courrier au président (israélien) Katsav, à ce sujet – et l’aider à se réconcilier avec sa famille. En particulier, avec sa mère. Je lui ai dit, ainsi qu’à Meir, que je veux aller rendre visite à ses parents. Je leur ai dit : « Occupez-vous simplement d’organiser cette rencontre ». Mais jusqu’ici, ils insistent sur le fait que le temps n’est pas encore venu. Je suis patient. Je veux serrer leurs mains, au moins celles de sa mère ; je sais ce que représente une mère. En Orient, une mère, c’est spécial. Tout ce que je veux, c’est qu’ils me laissent lui parler, je veux lui dire qu’elle a un fils sur lequel les gens disent peut-être beaucoup de vilaines choses, mais qui sera reconnu, dans l’histoire mondiale, comme une personne qui aura contribué à la sécurité du genre humain. Et qu’elle doit l’accueillir, à nouveau, chez elle. »
                           
20. Du "politicide" des Palestiniens... - Le grand dessein politico-militaire de M. Ariel Sharon par Baruch Kimmerling
in Le Monde diplomatique du mois de juin 2004

(Baruch Kimmerling est un sociologue israélien, auteur de Politicide. Les guerres d’Ariel Sharon contre les Palestiniens, Agnès Vienot Editions, Paris, 2003.)
Les problèmes politiques du premier ministre israélien Ariel Sharon ont commencé quand un mouvement populaire a surgi en Israël exigeant qu’un mur de séparation soit construit autour des principaux centres urbains. Ses défenseurs espéraient qu’il empêcherait les kamikazes de pénétrer en Israël. Les colons et la plupart des Israéliens de la droite dure s’y opposèrent, pour plusieurs raisons : il risquait de créer une frontière implicite entre Israël et la Palestine, et d’abandonner nombre de colonies à l’extérieur ; il pourrait aussi signifier la fin de l’idéologie du « Grand Israël ».
Voilà pourquoi la majorité du Parlement, du comité central du Likoud et même du cabinet de M. Sharon s’est opposée à ce projet. Les défenseurs du mur – en construction depuis le printemps 2002 – partaient, quant à eux, non de motivations idéologiques, mais du constat que l’armée ne parvenait pas à empêcher les attentats-suicides. Mais le premier ministre comprit vite les avantages qu’il pourrait tirer de la séparation et du désengagement, qu’il intégra donc à son programme d’écrasement des Palestiniens. D’où, pour contourner son opposition, la tenue d’un référendum interne au Likoud, procédure sans précédent dans la culture politique de son pays. M. Sharon pensait que sa popularité suffirait à convaincre les électeurs. Sa manœuvre a échoué : le 2 mai, près de 60 % des militants venus voter ont rejeté son plan.
Ce fossé entre M. Sharon et les siens n’a rien d’étonnant. Le général est issu du « sionisme travailliste », et non du « sionisme romantique révisionniste », ancêtre historique du Likoud. Les sionistes révisionnistes voulaient un Etat juif dans les frontières du Grand Israël (y compris l’actuelle Jordanie). Mais ils ne précisaient ni la manière d’y parvenir, ni ce qu’il conviendrait de faire des Arabes du pays et de la région. Leur postulat : les juifs ont un droit historique et moral incontestable sur leur terre héréditaire, droit qui doit être appliqué individuellement. Depuis trois décennies, ce mouvement messianique séculaire, jusque-là détaché de la réalité politique et sociale, a trouvé des alliés dans les mouvements messianiques nationaux et, plus tard, dans les milieux religieux orthodoxes.
Toute différente était l’approche par le sionisme travailliste de la fondation d’une nation juive en Palestine. Elle invoquait moins les droits que les faits progressivement accomplis sur la terre, et tenait mieux compte des changements du rapport de forces local et international entre juifs et Arabes. La tactique de base consistait à acquérir par l’argent, puis par les armes, une quantité maximale de territoires comportant un minimum d’Arabes. Le sionisme travailliste ne se fixe pas de limite sacrée ou fixe, la quantité de territoires sous contrôle juif a toujours été souple, en fonction d’une combinaison complexe mêlant considérations territoriales, démographiques, politiques et sociales. Cette attitude pragmatique et sophistiquée a beaucoup contribué à l’incroyable succès du projet sioniste, qui semblait pourtant voué à l’échec. Si la distinction entre ces deux approches s’est brouillée au fur et à mesure des quatre dernières décennies, elle n’en reste pas moins essentielle.
Cette prospérité dépendait cependant de la coopération des Palestiniens des territoires occupés, et notamment de leur disponibilité à accepter qu’Israël les intègre économiquement tout en les excluant complètement des autres sphères. De fait, une génération de Palestiniens a accepté ces règles coloniales, profitant d’une relative prospérité économique, mais subissant une privation complète des droits humains et civiques élémentaires – contre laquelle ils ont commencé à se révolter, notamment dès 1973. Ils n’avaient évidemment droit ni à l’autodétermination, ni à l’usage des symboles collectifs, ni même à l’exercice d’une identité ethnique ou nationale. Malades de cette situation asymétrique, les deux sociétés se sont développées en interdépendance. La plupart des Israéliens et des Palestiniens ayant grandi dans cette situation anormale la considèrent comme normale et s’imaginent mal d’autres rapports.
Il a fallu la première Intifada palestinienne, qui a commencé le 9 décembre 1987, pour ébranler ce système, qui s’est complètement effondré avec la seconde. Les accords d’Oslo ont néanmoins perpétué cette situation économique, tout en pacifiant la population palestinienne, à laquelle ils ont accordé une promesse d’autodétermination. Dès le premier soulèvement, Israël avait adapté sa politique économique en ayant recours à des travailleurs immigrés.
Indépendamment de son intérêt économique pour les territoires palestiniens, Israël s’est trouvé confronté, après la guerre de 1967, à une autre complication : le désir de la société, à gauche comme à droite, d’annexer le centre historique du judaïsme en Cisjordanie, mais non ses résidents arabes. Or, en cas d’annexion formelle, il n’y aurait plus de majorité juive. Même si les Palestiniens n’obtenaient pas une pleine citoyenneté, l’évolution démographique suffirait à détruire l’identité juive de l’Etat lui-même. Confrontés à ce défi majeur, les Israéliens n’ont pas réussi à prendre les décisions politiques nécessaires à la solution du conflit, mais aussi à la reconstruction économique, à l’éducation, à la qualité de vie, aux relations entre la synagogue et l’Etat, à la démocratisation et à la démilitarisation de la société. Avec le temps, la crise devint plus explicite, les intérêts contradictoires coïncidèrent de plus en plus avec les partis politiques et s’intégrèrent aux identités individuelles et collectives.
En 1977, quand le bloc nationaliste de droite dirigé par le Likoud parvint au pouvoir, on s’attendait à ce qu’il annexe immédiatement la Cisjordanie et la bande de Gaza, considérées comme partie intégrante de la terre d’Israël, conformément à son programme de toujours. C’est d’ailleurs pour cette raison que le général Sharon, après avoir quitté l’armée en 1973, avait poussé certains partis du centre et de droite à s’unir derrière l’héritier du sionisme révisionniste, Menahem Begin. Or, excepté le plateau du Golan en Syrie, annexé en décembre 1981, les autres territoires ne le furent pas.
Ce revirement tient à la croissance démographique très rapide de la population arabe des territoires occupés. Ajoutée aux citoyens arabes d’Israël, celle-ci transformerait immédiatement l’Etat juif en une entité binationale, même si la population annexée ne jouissait pas de la pleine citoyenneté, du droit de vote ou de l’accès aux programmes d’assistance sociale. Malgré la vague d’immigration sans précédent qu’a connue Israël ces dernières années – avec plus d’un million d’habitants, juifs et non-juifs, de l’ex-Union soviétique –, l’équilibre démographique reste fragile : environ 5 millions de juifs (et non-arabes) et 4,5 millions de Palestiniens (citoyens et non-citoyens). Les projections démographiques indiquent que, en 2020, 15,1 millions de personnes vivront sur cette terre, dont une minorité de 6,5 millions de juifs.
Deux angoisses existentielles s’enracinent au plus profond de la culture politique israélienne : l’annihilation physique de l’Etat, qui sert d’outil de manipulation émotionnelle à beaucoup de personnalités politiques et d’intellectuels ; la perte de la fragile majorité démographique juive, perçue comme le prélude à l’élimination physique de l’Etat juif. Israël fait ainsi face à deux impératifs contradictoires : la possession de la « terre sacrée » interdirait la préservation d’une majorité juive massive sur cette terre. Une grande partie de l’électorat, provenant des deux écoles sionistes, a voté à deux reprises pour M. Sharon afin qu’il trouve une solution adéquate à cette contradiction existentielle interne et en finisse avec la seconde Intifada.
Ce dernier avait en effet sa « solution » du problème palestinien : le « politicide », un concept datant de la guerre de 1948. Il s’agit d’une stratégie politico-militaire, diplomatique et psychologique ayant pour but la dissolution du peuple palestinien comme entité économique, sociale et politique légitime et indépendante. Cela peut inclure – mais pas nécessairement – leur nettoyage ethnique progressif, partiel ou complet, du territoire connu sous le nom de terre d’Israël, ou de Palestine historique. Le « camp de la paix » et même Itzhak Rabin – à la fin de sa vie – entendaient résoudre ce problème en restituant des territoires et en en préservant l’unité spatiale et démographique. C’est pourquoi il a été assassiné. Lors des élections qui suivirent, la majorité des électeurs juifs rejeta cette solution, considérée comme une déviation de l’approche sioniste travailliste. Et le gouvernement conduit par M. Sharon a opté pour une inversion de l’approche d’Oslo.
Militaire, la première phase du politicide a commencé le 29 mars 2002, avec l’opération « Rempart » visant à démembrer toute force de sécurité palestinienne organisée, mais aussi et surtout à détruire les bases principales du régime de M. Yasser Arafat. Pour les mêmes raisons, l’armée a systématiquement détruit la majeure partie des infrastructures, des services publics et des ministères, y compris des bases de données importantes comme le Bureau palestinien de statistique.
Les incursions fréquentes dans des villes, des villages et des camps de réfugiés palestiniens – leurs sièges –, et les exécutions extrajudiciaires de militaires et de dirigeants politiques de toutes tendances obéissent à une autre raison : démontrer la force de l’armée israélienne et sa capacité à l’utiliser. Il fallait faire sentir aux Palestiniens combien ils sont vulnérables et sans défense, au cas où ils tenteraient de commettre une agression contre une quelconque entité israélienne. D’autant que les Etats arabes et la communauté internationale n’ont manifesté que formellement leur intérêt pour les Palestiniens. Israël ne passe-t-il pas, sous le parapluie d’une administration Bush imprégnée de fondamentalisme chrétien, pour une extension morale des Etats-Unis ? Il jouit en tout cas de l’appui politique et militaire quasi inconditionnel de la seule superpuissance.
Durant cette première étape du politicide, M. Sharon a énormément gagné en popularité parmi les juifs israéliens. Après avoir détruit presque toute possibilité de résistance palestinienne organisée, il en est venu à la phase politique de son projet, à savoir le plan de désengagement. Le vieux général est pragmatique. Il sait que les normes internationales ne lui permettront de faire accepter ni un nettoyage ethnique à grande échelle ni la transformation de la Jordanie en Etat palestinien, son approche initiale. C’est pourquoi il a engagé la construction du mur et, plus récemment, annoncé le démantèlement de toutes les colonies juives de la bande de Gaza ainsi que de quatre petites autres, isolées, de Cisjordanie. En échange de ce retrait de 7 500 colons de la bande de Gaza, il a demandé au président George W. Bush – et au Likoud – son appui pour le maintien des principales colonies de Cisjordanie, qui en compte environ 95 000 – plus Jérusalem-Est.
Le premier ministre ne fait pas mystère de ses intentions. L’application de la feuille de route du quartette doit lui permettre de créer en Cisjordanie un secteur contigu, séparé d’Israël et des colonies juives par le mur en construction. L’« Etat palestinien » comprendrait quatre ou cinq enclaves autour des villes de Gaza, Jénine, Naplouse et Hébron. Et le plan destiné à relier celles-ci par des tunnels et des ponts – afin que les Palestiniens ne passent pas par les check-points – implique une forte présence israélienne dans la plupart des autres secteurs de Cisjordanie. A l’instar de la bande de Gaza, où Israël, après son désengagement, continuerait à contrôler les frontières terrestres et maritimes ainsi que l’espace aérien. Par comparaison, les bantoustans font figure de symboles de la liberté, de la souveraineté et de l’autodétermination !
Toutes ces mesures, M. Sharon les a conçues pour casser l’espoir des Palestiniens, écraser leur résistance, les isoler, les soumettre aux conditions israéliennes, et, à terme, les pousser à quitter massivement la Palestine. Compatible avec l’approche pragmatique du sionisme travailliste, le plan du premier ministre ne l’est certainement pas avec l’approche révisionniste et le rêve messianique religieux du Grand Israël. D’où l’échec du référendum au sein du Likoud. Mais la majorité des citoyens israéliens soutient le plan, et beaucoup, à l’étranger, y voient une percée vers un règlement du conflit. Le politicide n’est pas terminé.