Ce soir à 21h00 à Marseille - Théâtre palestinien :
Checkpoint ou Un taxi pour l'éternité par le Theater for Everybody de Gaza
                               
[détails dans la rubrique "Rendez-vous"]
                               
                       
Point d'information Palestine N° 222 du 25/06/2003
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Rédaction : Pierre-Alexandre Orsoni et Marcel Charbonnier
                                            
  
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Au sommaire
                                   
Témoignage
L'histoire sans fin par Julien, citoyen de Gaza en Palestine
                                    
Dernière parution
- REVUELa Lunette N° 2 - Printemps 2003
                                                   
Rendez-vous
1. THEATRE - Checkpoint ou Un taxi pour l'éternité par le Theater for Everybody à Marseille ce mercredi 25 juin 2003 à 21h00 au Théâtre Friche de la Belle de Mai
2. CINEMA - Deux films palestiniens inédits présentés à Marseille au 14ème Festival international du documentaire du 27 juin au 2 juillet 2003
                                
Réseau
1. Les priorités de la communication israélienne pour 2003 par la Fondation Wexner (Avril 2003) [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
2. Les enfants de la mort par Uri Avnery (14 juin 2003) [traduit de l’anglais par R. Massuard et S. de Wangen]
3. Le futur, c’est maintenant par Israël Shamir (19 janvier 2001) [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
                            
Revue de presse
1. Palestine : Le poids insupportable de l'humiliation par Gema Martín Muñoz in El País (quotidien espagnol) du vendredi 20 juin 2003 [traduit de l’espagnol par Michel Gilquin]
2. Un Etat palestinien limité par Benjamin Netanyahu in The Washington Post (quotidien américain) du vendredi 20 juin 2003 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
3. Hanna Nasser, maire de Bethléem : "Parler jusqu'à l'application totale de la feuille de route" entretien réalisé par Valérie Féron in L'Humanité du jeudi 19 juin 2003
4. Ce qu'on dit à Gaza par Amira Hass in Ha'Aretz (quotidien israélien) du mercredi 18 juin 2003 [traduit de l'hébreu par Michel Ghys]
5. La diplomatie échoue à détourner Sharon et le Hamas de leurs fusils et de leurs bombes. Les ministres de l’UE menacent de mettre l’aile politique du Hamas sur liste noire par Chris McGreal (Jérusalem) et Ian Black (Luxembourg) in The Guardian (quotidien britannique) du mardi 17 juin 2003 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
6. Leïla Shahid : " C'est déjà un mauvais départ pour la "feuille de route" entretien réalisé par Pierre Barbancey in L'Humanité du lundi 16 juin 2003
7. Gravé dans la pierre par Geraldine Bedell in The Observer (hebdomadaire britannique) du dimanche 15 juin 2003 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
8. Abou Mazen : la feuille de route échouera à la troisième phase par Walid Awwadh in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du samedi 14 juin 2003 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
9. Une radio locale gazaouie prévient les hommes de la Résistance du survol des hélicos israéliens par Abdallah Issa in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du samedi 14 juin 2003 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
10. Archéologie de la feuille de route par Edward Saïd in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 12 juin 2003 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
11. Israël doit arrêter ça, tout de suite ! par Oona King in The Guardian (quotidien britannique) du jeudi 12 juin 2003 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
12. Apocalypse Soon. Les Evangélistes américains sont convaincus que la Bible leur ordonne de s’opposer à la feuille de route par Giles Fraser in The Guardian (quotidien britannique) du lundi 9 juin 2003 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
13. L’art (difficile) du faux semblant par Tanya Reinhart in Yediot Aharonot (quotidien israélien) du vendredi 6 juin 2003 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
14. La puanteur de l'injustice par Emma Williams in The Spectator (hebdomadaire britannique) du samedi 17 mai 2003 [traduit de l'anglais par Corinne Grassi]
15. Le « Bon soldat » (israélien) par Samah Jabr in The Washington Report on Middle East Affairs (mensuel américain) du dimanche 10 novembre 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
                                       
Témoignage

                                        
L'histoire sans fin par Julien, citoyen de Gaza en Palestine
[Julien est un ressortissant français résidant à Gaza. Ses témoignages réguliers dans le Point d'information Palestine lui ont valu des "pressions" qui nous amènent aujourd'hui à publier ces textes sous ce pseudonyme...]
Gaza, le vendredi 20 juin 2003 - Il était une fois un chef d’entreprise, patron d’une P.M.E. dans une grande ville au bord de la mer. Il habitait dans une grande maison avec ses parents, ses frères et tous leurs enfants, 100 personnes, du bébé au vieillard, dans 8 appartements. Pour son entreprise il avait besoin de matières premières qu’on ne trouvait pas dans le pays. Malheureusement pour lui, sa grande ville était complètement entourée de clôtures, avec des miradors, des soldats, et seulement trois portes pour les personnes ou les marchandises. Les habitants de la ville au bord de la mer n’avaient pas le droit de sortir. Le patron de la P.M.E. était obligé de passer par une grosse compagnie du pays des soldats. Les gens de cette compagnie étaient très contents de ce système ; ils achetaient des marchandises à une usine, dans un pays lointain, un pays en forme d’hexagone, de l’autre côté de la mer ; il les revendaient à une petite compagnie du pays des soldats, qui les revendait au patron de la petite entreprise de la ville au bord de la mer. Au passage, les prix avaient doublé ! Souvent il y avait des problèmes entre tous ces gens et la compagnie du pays des soldats ne voulait même plus apporter les marchandises dans la ville au bord de la mer. Un jour le patron de la P.M.E. demanda à l’usine qui fabriquait les produits si il pouvait leur acheter ce dont il avait besoin sans passer par les gens du pays des soldats, qui lui vendait tout beaucoup trop cher et qui ne voulait plus travailler avec lui. Un responsable de l’usine téléphona alors à un responsable de la compagnie du pays des soldats. Il lui demanda pourquoi ils ne livraient plus le patron de la P.M.E. dans la ville au bord de la mer. Ils lui répondirent que cette ville n’était pas sûre et qu’ils avaient peur d’y aller. Alors le responsable de l’usine leur dit qu’il allait vendre directement au patron de la P.M.E. En entendant cela le responsable de la grosse compagnie se mit très en colère, il se mit à crier dans le téléphone. Il dit au responsable de l’usine que les habitants de la ville au bord de la mer étaient tous des voleurs et des animaux sauvages et qu’il ne fallait pas travailler avec eux. Le responsable de l’usine était très étonné, il ne comprenait pas pourquoi, tout à coup, son interlocuteur était devenu si hargneux. Il voulait tout de même travailler avec le patron de la P.M.E. Alors le responsable de la grosse compagnie du pays des soldats lui dit que s’il essayait de faire passer des marchandises, sa compagnie ferait tout pour bloquer les marchandises dans le grand port du pays des soldats. Ainsi les marchandises resteraient là, un mois, deux mois, un an si ils voulaient, parce que la grosse compagnie était très puissante dans son pays. Le responsable de l’usine était désolé, le patron de la P.M.E. était très en colère. Ils cherchaient une solution à ce grave problème. C’est alors que… [à suivre]
                                       
Dernière parution

                      
- REVUELa Lunette N° 2 - Printemps 2003
[7,5 euros - ISSN : 1638-4121- 65 pages]
Cette revue présente de la bande dessinée, de la littérature, de la photographie et des reportages. Dans cette seconde livraison, elle présente un reportage de dix pages très intéressant : "
De Gaza à Jénine" par Loïc Le Loët (textes et photographies)
2351 palestiniens morts et des milliers de blessés, pour la plupart des civils innocents. Plus de 600 israéliens privés de leur vie. Peur combien de temps encore ? Une solution politique n'est-elle pas envisageable ? D'avril à juin 2001, je découvre la guerre et son lot de barbaries, d'humiliations quotidiennes en bombardements quasi quotidiens aussi. Je décide d'aller dans les camps de réfugiés joliment appelés Brasil. Yebna et Block 0, sur la ligne de frontière avec l'Egypte matérialisée par des blocs de bétons qu'utilise Tsahal pour en empêcher l'accès. Or tout le long de cette frontière il y avait des maisons à un jet de pierre du voisin Égyptien. Détruites Petit à Petit. Les United Nations interviennent après les chars et bulldozers israéliens pour distribuer des tentes, des produits de première nécessité et de l'eau à la population... Dérisoire. En juin 2002, il n'y avait plus de traces de tentes, ni de maisons non plus. Khan-younés, Tufah le 11 avril 2001 les bulldozers appuyés par des chars ont détruit 35 maisons. Peu importe que des logements appartiennent à des familles sans histoire. Les enfants sont aux premières loges, pour recevoir la mitraille. Jénine est une ville fantôme où les chauffeurs de taxis n'osent pas s'aventurer. Jénine. Jénine privée de liberté. Le camp de cette ville est un amas de ferrailles et de bâtons inextricablement enchevêtrés comme collés par les chairs des uns et des autres. La nuit aussi les soldats de Tsahal sont en mission si l'on en juge par la canonnade et les bruits de mitrailleuses... Le chirurgien qui l'a Opéré a fait le diagnostic suivant : Hier 2451 palestiniens morts et des milliers de blessés, pour la plupart des civils innocents. Plus de 600 israéliens privés de leur vie.   
[Nemo - La Lunette - 5, rue Tombe l'Oly - BP 61 - 33036 Bordeaux Cedex - Tél : 06.10.23.08.61 - Diffusée en librairies par Le Comptoire des Indépendants - http://www.lalunette.com]
                                           
Rendez-vous

                                       
1. THEATRE - Checkpoint ou Un taxi pour l'éternité par le Theater for Everybody à Marseille
ce mercredi 25 juin 2003 à 21h00 au Théâtre Friche de la Belle de Mai

[Théâtre Friche de la Belle de Mai - Cabaret aléatoire - 41, rue Jobin - 13003 Marseille]
Le Collectif pour le respect des droits du peuple palestinien invite la troupe du "Theater for Everybody" de Gaza à présenter leur dernière création dans la cité phocéenne. Pour le "Théâtre pour Tous" de Gaza, une pièce traitant de la vie sous la seconde Intifada s'imposait. Mais l'idée de la pièce est réellement née dans une voiture. En route pour Khan Younis (à quelque vingt kilomètres de Gaza), pour rendre visite à une amie, nous sommes restés plus de trois heures à attendre au checkpoint de Kfar Darom l'éventuelle ouverture de la route, la seule qui mène à destination.
Pour passer le temps, nous racontons des histoires, nous observons les autres, nous bavardons avec les gosses qui vendent thé ou cigarettes, nous râlons, nous invectivons les soldats, nous discutons - encore et toujours - de politique et nous plaisantons. Ce jour-là, le checkpoint ne s'ouvrira pas et nous ne verrons pas notre amie.
Passant du rire à la colère, de l'amertume à la tendresse, de l'impatience à la résignation tranquille, nous avons eu envie de faire partager la dramatique et absurde réalité de l'occupation au travers d'un voyage en taxi qui n'en finit pas.
Nos expériences personnelles, les récits d'amis, les reportages TV, tout cela a nourri les improvisations qui ont abouti à notre nouvelle pièce "Checkpoint" (Michwar tawîl). A posteriori, nous avons le sentiment que ce voyage presque immobile est l'histoire de la Palestine et des Palestiniens qui, depuis 1948, entre deux mouvements, n'arrêtent pas d'attendre que le droit international soit appliqué, que les accords signés soient respectés, que l'occupation cesse, que leur Etat voie le jour et que vivre dignement soit tout simplement possible.
"Checkpoint" est en langue arabe, un narrateur en langue française ainsi qu'une mise en scène axée sur l'image rendent le spectacle aisément compréhensible. Un résumé des différentes scènes est distribué aux spectateurs.
[Renseignements auprès de Alain Castan : 06 80 25 15 95 - Entrée : 10 euros (Tarif réduit : 6 euros)]
                                   
2. CINEMA - Deux films palestiniens inédits présentés à Marseille
au 14ème Festival international du documentaire du 27 juin au 2 juillet 2003

[Programme complet : http://www.fidmarseille.org/prg2003.pdf - Théâtre National de la Criée - 30, Quai de Rive Neuve - Marseille 7ème - 4,5 euros la séance]
Dimanche 29 juin 2003 à 11h30 - Grande salle
- 3 cm Less (Talata santimeter akal) de Azza El-Hassan
(2002 - 60 minutes) Compétition internationale - Première mondiale
Le père de Reada est mort en 1972 dans un détournement d’avion auquel il prenait part. Samia, Surida et Sarah sont filles d’une mère absente, prise dans sa lutte pour l’indépendance d’un état palestinien. Chacune se révolte contre ce choix de leurs parents, d’avoir négligé leur famille au nom d’une cause, d’avoir sacrifié l’amour à l’idéal. Dans l’enregistrement méthodique de cette colère, le film en fait surgir le fond tragique et tente de substituer la compréhension à la douleur.
Mercredi 2 juillet 2003 à 9h30 - Petite salle
- Invasion (Egteyah) de Nizar Hassan 2003
(2003 - 60 minutes) Compétition internationale - Première française
D’un côté, un documentaire sur la tristement célèbre destruction du camp palestinien de Jénine. De l’autre, le réalisateur propose à un soldat israélien, conducteur d’un des bulldozers engagé dans cette destruction, de visionner avec lui ces images et d’en avancer ses propres commentaires. Alternant les sources, le film donne sa chance au soldat : de prendre conscience de ses gestes, d’être, un moment, libre de se juger, lui et la situation. Se refusant au procès instruit d’avance, ce film parvient courageusement à inscrire le conflit et ses désarrois à l’intérieur même de son principe de construction.
                                      
Réseau

                                          
1. Les priorités de la communication israélienne pour 2003 par la Fondation Wexner (Avril 2003)
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

La Fondation Wexner est une puissance organisation juive américaine qui se donne pour mission  de "Renforcer les élites juives en Amérique du Nord et en Israël" ("Strenghening Jewish leadership in North America and Israel" dixit). La Fondation Wexner développe et renforce les réseaux de décideurs politiques et de VIP aux USA et à Israël. Le texte qui suit regroupe une série de recommandations au gouvernement Israélien sur la meilleure façon de améliorer son image auprès du public américain. www.wexnerfoundation.org.
Le monde a changé. Les mots, les thèmes et les messages au service d’Israël doivent intégrer et embrasser la nouvelle réalité d’un monde post-Saddam.
Par le passé, nous avons fortement recommandé un profil plus bas pour Israël, de crainte que l’opinion américaine blâme Israël de ce qui se passe dans le reste du Moyen-Orient. Aujourd’hui, le temps est venu de faire le lien entre les succès américains face au terrorisme et aux dictateurs à partir d’une position de force et les efforts en cours d’Israël en vue d’éradiquer le terrorisme tant autour de ses frontières qu’à l’intérieur. Dans l’environnement politique actuel, vous n’avez pas grand-chose à perdre et beaucoup à gagner à vous aligner sur l’Amérique. Avec l’antiaméricanisme très puissant, partout dans le monde, et la masse des protestations et des manifestations, nous devons rechercher des alliés qui partagent notre engagement en vue de la sécurité et de l’éradication du terrorisme et soient prêts à le dire ouvertement. Israël est précisément ce genre d’allié.
La prochaine étape
Le fait qu’Israël soit resté relativement silencieux au cours des trois mois qui ont précédé la guerre et durant les trois semaines du conflit était absolument la stratégie qui convenait – et tous les sondages montrent que cela a marché. Mais, tandis que le conflit militaire approche de sa fin, il est maintenant grand temps pour Israël de proposer sa propre « feuille de route » pour l’avenir, qui devra comporter un soutien inconditionnel à l’Amérique et un engagement inconditionnel dans la guerre en cours contre le terrorisme.
Les perceptions que l’opinion publique a d’Israël et du conflit israélo-palestinien sont presque entièrement colorées et souvent mises dans l’ombre par l’action qui se poursuit en Irak. Des différences partisanes continuent à exister (la gauche politique demeure votre problème) et des marques de réprobation face à la disproportion de la répression israélienne continuent à se manifester. Les partisans d’Israël disposent d’environ deux semaines pour faire passer leur message avant que l’attention mondiale ne soit focalisée par la soi-disant « feuille de route » et la manière de « régler » au mieux le conflit israélo-palestinien. L’objectif du présent mémoire est de développer ce message.
Note de l’auteur : il ne s’agit pas d’un document politique. Ce document est strictement un manuel de relations publiques. Comme pour tous les mémoires que nous fournissons, nous avons utilisé la même méthodologie scientifique afin d’isoler les termes, les phrases, les thèmes et les messages spécifiques susceptibles de toucher au moins 70 % du public américain. Bien entendu, il y aura toujours des gens, en particulier de gauche, qui marqueront leur opposition à vos propositions, quels que soient les mots utilisés, mais le type de langage qui suit vous aidera à vous garantir le soutien d’une majorité d’Américains. Ces recommandations sont fondées sur deux sessions de tests effectués à Chicago et à Los Angeles, au cours des dix premiers jours de la guerre en Irak, pour la Fondation Wexner.
Les conclusions essentielles
Ce document est assez long, car il est impossible de communiquer tout ce qui est nécessaire en simples séquences d’une phrase. Certes, nous avons listé ce genre de phrases dans la suite du document, mais nous avons veillé à expliquer pourquoi le langage utilisé est tellement important et le contexte dans lequel il convient de l’utiliser. Si vous n’avez le temps de ne lire que deux pages, voici les conclusions essentielles :
1) L’Irak colore tout. Saddam est votre meilleure défense, même éventuellement mort. La vision du monde des Américains est entièrement dominée par les événements en Irak. Il s’agit d’une opportunité unique pour les Israéliens de faire passer un message de soutien et d’union (avec les Etats-Unis) dans un contexte de grande anxiété internationale et d’opposition de la part de certains de nos « alliés » européens. Durant une année à venir – une année ENTIERE – vous devriez invoquer le nom de Saddam Hussein et rappeler qu’Israël a toujours été solidaire des efforts américains en vue de débarrasser le monde de ce dictateur cruel et de libérer son peuple. Saddam demeurera un puissant symbole de terreur pour les Américains pendant encore très longtemps. Une expression pro-israélienne de solidarité avec le peuple américain dans son effort couronné de succès d’évincer Saddam du pouvoir sera bien accueillie.
2) Tenez-vous en à votre message, mais ne le répétez pas deux fois de suite de manière identique. Nous avons vu cela, dans le passé, mais jamais aussi nettement qu’aujourd’hui. Les Américains suivent avec beaucoup d’attention les développements internationaux, et ils sont particulièrement sensibles à tout ce qui pourrait apparaître comme du dogme ou des informations ‘en conserve’. S’ils vous entendent répéter exactement les mêmes mots, inlassablement, ils vont finir par ne plus accorder foi à votre message. Si vos porte-parole sont incapables de trouver des manières différentes d’exprimer des principes identiques, coupez-leur le micro.
3) Féliciter le président Bush NE  SERT  A  RIEN, AU CONTRAIRE. Lorsque vous voulez vous identifier à (et vous aligner sur) l’Amérique, contentez-vous de le dire. N’utilisez pas George Bush comme synonyme des Etats-Unis. Même après la destruction du régime de Saddam Hussein et toutes les réactions positives du peuple irakien, il y a toujours près de 20 % des Américains qui sont opposés à la guerre contre l’Irak, et ils sont très majoritairement démocrates. Cela nous laisse environ la moitié des Démocrates qui soutiennent la guerre, même s’ils ne soutiennent pas George Bush. Vous ne feriez que vous aliéner inutilement cette moitié des Démocrates à chaque fois que vous citeriez le président Bush. Donc : ne le faites pas.
4) Faire passer des messages véhiculant une certaine sensibilité et un sens des valeurs est un must. La plupart des phrases les plus performantes mentionnent des enfants, des familles et des valeurs démocratiques. Ne vous contentez pas de dire qu’Israël est moralement aligné sur les Etats-Unis. Montrez-le par le langage que vous utilisez. La composante « enfants » est particulièrement importante. Il est essentiel que vous parliez « du jour, plus tellement lointain, où les enfants palestiniens et israéliens joueront ensemble, couvés par l’œil approbateur de leurs parents. »
5) La « SECURITE » est vendeuse. La sécurité est devenue le principe clé pour tous les Américains. La sécurité est le référent grâce auquel vous devrez expliquer le besoin qu’a Israël de prêts garantis et d’assistance militaire, ainsi que la raison pour laquelle Israël ne peut renoncer à aucun territoire. Les colonies sont notre talon d’Achille, et la meilleure réponse (qui est néanmoins relativement faible) est d’insister sur la garantie de sécurité que ces colonies créent, par leur effet de « buffer » (en cas d’agression extérieure éventuelle).
6) Le langage exposé dans ce document fonctionne bien, mais il fonctionnera encore mieux, accompagné de passion et de compassion. De trop nombreux partisans d’Israël parlent en étant motivés par la colère ou en élevant la voix, lorsqu’ils rencontrent une opposition. Les auditeurs seront plus enclins à recevoir vos arguments s’ils apprécient la façon dont vous les formulez. Ils vont bénir vos paroles, mais ils ne vont réellement les faire leur que s’ils vous acceptent, vous.
7) Trouvez-vous une bonne porte-parole femme. Dans tous nos tests, les femmes se sont avérées plus crédibles que les hommes. Si cette femme a des enfants, c’est encore mieux.
8) Faites le lien entre la libération de l’Irak et le sort du peuple palestinien. L’argument sans doute le plus efficace dont vous disposez actuellement est celui qui fait le lien entre le droit du peuple irakien à vivre libre et celui des Palestiniens à être gouvernés par des gens qui les représentent vraiment. Si vous exprimez votre souci du sort du peuple palestinien et insistez sur à quel point il est inéquitable, injuste et immoral qu’il soit obligé de supporter des dirigeants qui volent et qui tuent en leur nom, vous construirez de la crédibilité pour votre soutien des Palestiniens moyens, tout en sapant la crédibilité de leur leadership.
9) Avec un peu d’humilité, on va très loin. Vous avez pu le voir de vos propres yeux. Vous devez évoquer continuellement votre sympathie pour « le sort des Palestiniens » et votre engagement à les aider. Oui, bien sûr, c’EST du deux poids, deux mesures (personne, en effet, n’attend rien de pro-israélien de la part des Palestiniens…) mais c’est tout simplement ainsi que les choses sont faites. L’humilité est une pilule amère à avaler, mais elle vous vaccinera contre les critiques disant que vous n’avez pas suffisamment œuvré pour la paix. Admettez des erreurs, mais montrez toujours, après, à quel point Israël est le partenaire qui ne cesse d’agir dans le sens de la paix.
10) Bien entendu, les questions rhétoriques (= questions fermées), cela marche. Poser des questions auxquelles il n’y ait qu’une réponse possible, voilà qui est un jeu toujours gagnant. Il est essentiel que votre communication soit émaillée de questions rhétoriques. C’est de toute façon la manière dont les juifs s’expriment habituellement.
11) Mahmoud Abbas est toujours un point d’interrogation. Laissez-le comme ça. Vous avez tout à perdre en l’attaquant dès maintenant. Mais, de la même manière, il ne mérite pas qu’on l’encense. Parlez de vos espoirs pour le futur, mais énumérez les principes dont vous attendez qu’il les mette en application : la fin de la violence, la reconnaissance d’Israël, la réforme de son gouvernement, etc.
Les deux mots essentiels : ‘Saddam’ et ‘Hussein’ (encore et toujours…)
Ce document porte essentiellement sur des conseils linguistiques. Aussi serai-je clair et net : « Saddam Hussein » sont les deux mots qui établissent un lien entre Israël et l’Amérique et qui sont les plus susceptibles de conquérir des voix de soutien au Congrès. Il se trouve, par ailleurs, que ces deux mots sont actuellement sans doute les plus honnis de la langue anglaise.
En évitant d’être répétitifs, il faut savoir que les Américains croient fondamentalement qu’une démocratie a le droit de défendre son peuple et ses frontières. Malheureusement, en tant que démocratie, nous avons tendance à plus réfléchir à nos échecs (Vietnam, Watergate, etc.) qu’à nos succès. Il est essentiel, pour assurer un soutien sur le long terme à la puissance de l’armée et l’engagement dans la défense de la sécurité nationale, de rappeler sans cesse aux gens qu’il y a des moments où il est nécessaire de prendre des mesures préventives et où une intervention militaire est préférable au compromis (« apaisement »).
Avertissement
Certains diront que Saddam Hussein, c’est déjà du passé. Ceux-là ne comprennent pas l’Histoire. Ils ne comprennent pas non plus ce qu’est la communication. Ils ne comprennent pas que l’on peut très utilement intégrer l’histoire et la communication, et s’en servir de leviers, dans l’intérêt d’Israël. Le jour où nous permettrons à Saddam de finalement rejoindre sa place définitive dans les poubelles de l’histoire sera aussi le jour où nous aurons perdu notre arme la plus puissante pour la défense linguistique d’Israël.
Les références au succès final de la guerre contre l’Irak ne peuvent qu’être bénéfiques pour Israël. En des circonstances où les Américains ne veulent pas augmenter l’aide à l’étranger, le déficit budgétaire étant important et des coupes budgétaires indispensables s’imposant malgré leur caractère douloureux, il n’y a qu’un seul argument qui soit en mesure de fonctionner afin d’assurer la continuité de l’aide à Israël (en quatre étapes faciles à franchir) :
L’arborescence du message en faveur de l’aide à Israël
(1) En tant que démocratie, Israël a le droit – il en a la responsabilité – de défendre ses frontières et de protéger sa population.
(2) La prévention, cela marche. Même après l’effondrement du régime de Saddam, les menaces terroristes persistent, dans toute la région.
(3) Israël est le seul allié fiable dans la région. Dans cette période particulièrement instable et dangereuse, Israël ne doit pas être seul chargé de la contrôler.
(4) Avec l’aide financière de l’Amérique, Israël peut défendre ses frontières, protéger son peuple et apporter une contribution inestimable à l’effort déployé par l’Amérique dans la guerre contre le terrorisme.
Ce point est très important. Tous les arguments tournant autour du caractère démocratique d’Israël, qui permet aux Arabes de voter et d’accéder à des emplois dans la fonction publique, qui protège les libertés religieuses, etc. ne sont pas de nature à conquérir le soutien public dont vous avez besoin afin d’assurer la continuité des prêts et de l’assistance militaire dont Israël a un besoin indispensable. Il vous faut un angle d’attaque du type « sécurité nationale  » - qui établisse très clairement un lien entre les intérêts d’Israël et ceux des Etats-Unis.
Des propos qui marchent, notamment pour faire passer dans le public les aides à Israël :
« C’est Israël qui a risqué la vie de ses pilotes et ses avions en allant bombarder le réacteur nucléaire de Saddam Hussein (Osirak, en 1981, ndt), retardant beaucoup ses démarches pour acquérir des armes nucléaires de destruction massive. »
« C’est Israël qui a fourni l’essentiel du renseignement militaire qui a permis aux Etats-Unis de vaincre l’Irak en 1991. »
« C’est Israël, seul parmi les nations du Moyen-Orient, qui a soutenu l’effort couronné de succès des Américains en vue de déboulonner Saddam Hussein et de libérer le peuple irakien. »
« Avec vous, nous avons été contre le régime de Saddam depuis le début jusqu’à la fin. Israël est un atout régional et un allié stratégique des Etats-Unis depuis plus de cinquante ans. Cette relation doit continuer, même et en particulier depuis la disparition du régime de Saddam. Il s’agit d’un partenariat entre démocraties dévouées à la guerre contre le terrorisme et au combat pour la liberté ».
Comme nous l’avons vu, les informations qui circulent durant (et immédiatement après) une guerre ne sont pas simple objets de curiosité, il s’agit de données qu’il faut impérativement analyser. Plus encore qu’en Israël, où la guerre est tragiquement banale, un conflit signifie une menace nouvelle et réelle pour la sécurité personnelle et familiale des Américains. Et Saddam Hussein, qu’il soit mort ou vivant, peu importe, incarne encore cette menace.
Voilà près d’un an et demi que les Américains réfléchissent à la guerre contre le terrorisme et en parlent, et ils en sont arrivés à la conclusion que Saddam Hussein est un soutien du terrorisme mondial et qu’il représente une menace particulière pour les démocraties partout dans le monde. De nouvelles révélations, choquantes, sur la brutalité de son régime sont découvertes quotidiennement, ce qui ne fait que renforcer le soutien à l’action militaire américaine. Mais d’une particulière importance est le fait que Saddam représentait une menace pour Israël. Israël s’est opposé à ses ambitions cruelles depuis des décennies – depuis dix ans de plus, en tous les cas, que les Etats-Unis. Il faut rappeler à votre public qu’Israël et l’Amérique ont des valeurs communes, mais il ne faut pas manquer, une fois cela indiqué, de dure que nous partageons aussi les mêmes ennemis.
Toutefois, la dissuasion n’est que la moitié du message. Vous devez insister sur votre volonté historique de faire des sacrifices et d’accepter des compromis pour les beaux yeux de l’Amérique. Cela risque de ne pas marcher à la perfection chez certains hommes politiques israéliens, mais cela marchera très certainement à merveille aux Etats-Unis.
Le discours qui marche
« Durant la guerre du Golfe, l’Irak a attaqué Israël avec des missiles Scud à trente-neuf reprises. A chaque fois, Israël n’a pas bougé, alors qu’il ne savait pas si le prochain missile contiendrait, ou non, des armes biologiques ou chimiques. Israël a opté pour la retenue, parce que c’est ce que les Etats-Unis lui avaient demandé. C’était notre façon à nous, les Israéliens, de soutenir notre allié, l’Amérique, et ses troupes durant la Guerre du Golfe. Nous faisons passer les priorités de l’Amérique avant les nôtres propres. Mais aujourd’hui, notre sécurité nationale étant en jeu, nous avons besoin de l’aide financière de l’Amérique. »
Réponse à la pression palestinienne
Tandis que les sessions de tests effectués à Chicago et de Los Angeles permettaient de dégager de « nouveaux principes » importants en matière de communication et de discours, la plupart de nos observations antérieures restent valables. Trop nombreux sont les membres de la communauté juive à être trop belliqueux, alors que la plupart des 97 % d’Américains autres (non-juifs) veulent qu’une solution soit trouvée au conflit. En particulier, vous ne pouvez pas simplement formuler des récriminations, aussi fondées soient-elles, contre l’Autorité palestinienne et vous attendre à ce que les élites américaines soient convaincues comme par enchantement, du jour au lendemain, que vous avez raison. Toutes les preuves et tout le bon sens du monde peuvent être de votre côté, mais l’hostilité et la négativité seront rejetées comme biaisées et unilatérales.
Voici un exemple précis :
Les mots qui ne marchent pas :
Bien que la phrase ci-dessus soit parfaitement exacte et justifiée, elle ne fonctionnera pas. Individuellement, les mots sont bons, les faits sont exacts et le langage est correct. Mais l’effort de communication échoue lamentablement parce qu’il est perçu comme un rejet total des négociations et de la paix. Les auditeurs le perçoivent comme accusatoire et contentieux – or c’est exactement ce qu’ils ne veulent pas entendre et n’accepteront pas. Nous avons une meilleure formulation, qui dit quasiment la même chose, mais d’une manière plus efficace :
« Il n’y a aucune équivalence morale. D’un côté, vous avez des responsables israéliens dûment élus et nommés par une démocratie qui fonctionne depuis plus d’un demi-siècle. De l’autre, vous avez des officiels palestiniens corrompus qui n’ont cessé de mentir à leur peuple et de le voler. Israël ne négociera pas, tant qu’il n’y aura personne avec qui négocier. »
Les mots qui fonctionnent :
« Quelles que soient les causes premières de la crise palestino-israélienne, il existe des données et des différences culturelles, tragiques, qui font obstacle aux négociations de paix entre le peuple israélien et les Palestiniens. Aucun enfant israélien ne s’est jamais fixé une bombe dans le dos et n’est allé massacrer des civils palestiniens, et néanmoins la direction palestinienne fait très peu de choses pour contrer la notion répandue chez ses citoyens les plus extrémistes selon laquelle tuer des Israéliens au moyen d’une bombe assure l’entrée au Paradis. Comment Israël peut-il traiter (autrement) un peuple dont certains parents encouragent leurs enfants à devenir des martyrs ?
Oui, c’est sans doute plus dur et plus explicite que le paragraphe précédent, mais cela fonctionne, pour plusieurs raisons :
(1) La touche humaine. Mentionner parents et enfants, voilà qui humanise et personnalise la terreur à laquelle Israël est confronté jour après jour.
(2) La question rhétorique. Même les pro-palestiniens passent un sale quart d’heure lorsqu’il s’agit de répondre à cette dernière question. Il est grand temps, pour les porte-parole israéliens, de poser beaucoup plus de questions fermées, élément important de leur effort de communication.
(3) Reconnaître une différence culturelle entre Israéliens et Palestiniens, c’est reconnaître l’évidence – et c’est bon pour votre cause. Même les Américains qui éprouvent de la sympathie pour la lutte du peuple palestinien ont plus de facilités à entre en contact avec les Israéliens en raison des similitudes entre l’Amérique et Israël du point de vue tant de la culture que des traditions et des valeurs.
En gardant ceci à l’esprit, nous avons identifié quatre thèmes et émotions spécifiques qui séduisent les personnes influentes dans la formation de l’opinion publique américaine lorsqu’il est question du conflit israélo-palestinien, sans égard, par ailleurs, aux négociations, actuelles ou futures :
L’optimisme
« J’espère qu’avec la fin de ce conflit, les peuples du Moyen-Orient célèbreront la vie et la liberté. J’ai l’espoir que les scènes des Irakiens secouant le joug de la tyrannie et de la peur inspireront tous les peuples de cette région du monde. Oui. J’espère qu’en allant dans les étoiles, nous pourrons ramener quelque chose de bon sur terre. »
Le respect
 « Ce que nous espérons, c’est que le peuple palestinien reconnaisse que les dirigeants qu’il a aujourd’hui ont un programme malheureusement très différent des demandes du vrai peuple palestinien… Nous n’avons pas le droit de dire aux Palestiniens qui ils doivent élire pour les représenter, mais nous espérons qu’ils choisiront des dirigeants qui les écouteront véritablement et veilleront vraiment aux intérêts du peuple. »
L’élément humain
 « Pour nous, c’est très difficile. Nous savons que faire des incursions dans les villes palestiniennes crée des difficultés et des dilemmes aux Palestiniens. Mais il est encore plus difficile de regarder nos enfants en face en sachant qu’il y a des gens, dans ces villes, qui planifient des attentats terroristes, sans aller dans ces villes afin de tenter de les arrêter avant qu’ils ne tuent. »
La vocation démocratique
« Nous savons tous à quel point il est important d’apporter une vraie démocratie et les droits de l’homme à tous les pays et d’éradiquer l’idéologie terroriste. C’est ce que nous essayons de faire, et nous allons continuer à essayer. »
Nous avons testé environ 75 minutes de ce langage rénové à Chicago et à Los Angeles. Dans la plupart des cas, cela s’est révélé inefficace… voire pire. Toutefois, nous avons découvert certains messages qui font effectivement passer les élites de l’opinion de neutre à favorable. De tous les types de discours qui ont trait directement aux Palestiniens, voici ce qui fonctionne le mieux :
Discours relatifs aux Palestiniens, et qui fonctionnent
Les partisans d’Israël feront leurs les propos suivants avec grand profit :
« Les Palestiniens ont droit à de meilleurs dirigeants et à une meilleure société dont les institutions fonctionnent, qui soit démocratique, et où la loi s’applique. »
« Nous espérons trouver une direction palestinienne qui reflète réellement les meilleurs intérêts du peuple palestinien. »
« Par principe, Israël s’assoira, négociera et signera des compromis avec ceux qui souhaitent que tous les peuples du Moyen-Orient vivent ensemble dans la coexistence pacifique. L’Egypte a fait la paix avec Israël. La Jordanie a fait la paix avec Israël. Et ces deux accords tiennent encore aujourd’hui. »
« Nous savons ce que cela signifie, de vivre avec la menace quotidienne du terrorisme. Nous savons ce que cela signifie, d’envoyer nos enfants à l’école un jour et de les enterrer le lendemain. Pour nous, le terrorisme n’est pas quelque chose que nous voyons dans les journaux. C’est quelque chose que nous voyons de nos propres yeux, bien trop souvent. »
« Nous ne voulons pas signer un accord qui ne signifie rien et qui ne vaille même pas le papier sur lequel il est imprimé. Nous voulons quelque chose de vrai. Pour qu’il y ait un jour une paix juste, équitable et durable, nous avons besoin d’un partenaire qui rejette la violence et qui place la vie au-dessus de la mort. »
« Par principe, le monde ne devrait pas forcer Israël à faire des concessions à ceux qui nous dénient publiquement le droit à l’existence ou qui appellent ouvertement à notre anéantissement. »
« Aujourd’hui, en ce moment même, il y a des groupes terroristes comme le Hamas, le Jihad islamique et les brigades des Martyrs d’Al-Aqsa, que l’Autorité palestinienne n’a pas pu (ou pas voulu) mettre au pas, et des Israéliens continuent à mourir à cause de cela. »
« Exactement de la même manière que le gouvernement américain s’engage à défendre votre vie, votre liberté et votre chance d’obtenir le bonheur, le gouvernement israélien doit garantir que nous serons libres et vivrons en sécurité ».
La démocratie : il faut faire le lien entre l’Irak et les Palestiniens
« Mon plus grand espoir, c’est que grâce au changement de régime en Irak, la démocratie pourra finalement s’enraciner solidement au Moyen-Orient. Si le peuple palestinien et les autres peuples du Moyen-Orient sont mis dans la possibilité de voir le brillant exemple que constituera une réelle démocratie arabe (en Irak, donc…), je suis sûr que l’opinion sera retournée. »
Evidemment, il serait erroné de supposer que le soutien absolument essentiel apporté par les Américains au changement de régime en Irak est entièrement transposable aux changements qui doivent être opérés dans la direction palestinienne. Les Américains considèrent qu’il s’agit de deux cas totalement indépendants l’un de l’autre – tout du moins, jusqu’à maintenant. Ceci étant dit, votre soutien à l’action américaine visant à libérer le peuple irakien peut être lié palestinien (il doit même l’être) à l’intérêt mutuel que nous avons à garantir la liberté au peuple (palestinien).
Les Américains désirent que la démocratie soit florissante au Moyen-Orient. Il existe l’espoir fondé que le peuple irakien va instaurer un gouvernement représentatif, garantissant de véritables libertés. A cet égard, rappelez aux gens que le peuple irakien n’a pas besoin d’aller chercher plus loin qu’Israël pour trouver un exemple d’un gouvernement de cette nature.
La démocratie adore la compagnie. Jusqu’ici, l’un des messages les plus efficaces d’Israël a été celui consistant à rappeler qu’il est la seule démocratie au Moyen-Orient. Le temps est venu de faire franchir à ce message un pas supplémentaire. Affirmez avec emphase que si vous êtes fier de la démocratie israélienne, vous (Israéliens) préféreriez de très loin être la PREMIERE démocratie au Moyen-Orient au fait d’être LA SEULE et unique démocratie au Moyen-Orient. Veuillez prendre note, ci-après, de l’enchaînement des arguments attirant l’attention tout d’abord sur l’Irak, pour finir par aborder, ensuite seulement, le cas des Palestiniens.
1) La démocratie, c’est très important. Jamais, dans l’histoire du monde, un gouvernement démocratique n’a fait la guerre contre une autre démocratie.
2) La démocratie en Irak, c’est fondamental. La transition de l’Irak vers la démocratie est un premier pas, indispensable, vers la stabilité au Moyen-Orient.
3) La démocratie est pourvoyeuse de paix. Une paix régionale authentique ne sera possible que lorsque les gouvernements représenteront les intérêts véritables de leur peuple, garantissant sa liberté et sa sécurité.
4) Il est temps que le peuple palestinien jouisse d’une véritable démocratie. Ils ne méritent pas moins.
Cela peut sembler simpliste, mais le message fonctionne, lorsqu’il est formulé de cette manière, et dans l’ordre indiqué. Les Américains espèrent sincèrement que l’Irak – un ancien ennemi – pourra devenir un partenaire de paix lorsqu’un gouvernement représentatif y aura été instauré. Le peuple palestinien, qui aspire lui aussi à la liberté, et qui mérite d’avoir une direction représentative, ne diffère en rien du peuple irakien. C’est exactement ce qu’Israël demande depuis si longtemps à l’Autorité palestinienne de faire : établir un gouvernement légitime qui deviendra pour Israël un partenaire de paix.
Parler de l’avenir : quatre phrases clés :
1) Nous espérons pouvoir, une nouvelle fois, établir la paix avec un voisin arabe.
2) Nous espérons que le terrorisme ne sera plus la seule chose qui sépare les Palestiniens de leur souveraineté dans leur propre Etat et les Israéliens de la possibilité de vivre en paix.
3) Nous espérons que le peuple palestinien ne continuera plus à souffrir sous la direction d’un leadership qui refuse d’être un partenaire de paix.
4) Nous espérons que nous pourrons négocier un accord équitable, avec un gouvernement démocratique, respectueux de l’état de droit.
Aussi zélés défenseurs soient-ils de leur propre démocratie, il faut très souvent rappeler aux Américains pourquoi ils la défendent si énergiquement. Ce rappel est pour vous une obligation lorsque vous associez les valeurs démocratiques d’Israël à celles de l’Amérique.
Utiliser le mot « démocratie » sans donner d’exemples de ce qui rend ce système de gouvernement tellement essentiel reviendrait, pour vous, à dire que vous voulez « la paix » sans apporter la preuve que vous avez entrepris une démarche sérieuse pour la réaliser. Les Américains ont besoin que vous leur prouviez que vous savez ce que ces mots qui sonnent si bien signifient.
En établissant notre commun attachement à la démocratie, donnez des exemples spécifiques illustrant pourquoi nous espérons que de plus en plus de pays établiront chez eux les libertés que la démocratie garantit :
- les femmes sont considérées en égales
- la presse est libre
- toutes les religions sont respectées
- le peuple choisit ses représentants grâce à des élections libres
- les démocraties ne se font pas la guerre entre elles
Enfin, faites valoir l’argument selon lequel, si ces libertés sont si chères aux Israéliens et aux Américains, elles ne peuvent que faire cruellement défaut au peuple palestinien. Tous les peuples aspirent à vivre libres, or le leadership actuel des Palestiniens leur dénie ce droit.
La feuille de route : une approche équilibrée
[Note de l’auteur : nous ajoutons ce chapitre parce que le discours du Président (Bush) a eu un énorme succès tant à Chicago qu’à Los Angeles, et aussi parce que ce sujet sera au cœur des efforts de communication juifs et israéliens au cours des mois à venir. Nous attirons l’attention de nos lecteurs sur le fait que des recherches supplémentaires sont indispensables pour pouvoir offrir la garantie que les mots et les messages ci-après sont les meilleurs disponibles.]
Tandis que la poussière retombe sur le champ de bataille irakien, l’attention s’est déjà focalisée sur le processus de paix israélo-palestinien et ce que le président Bush a appelé la « feuille de route » vers la paix. La bonne nouvelle, c’est que le peuple américain est persuadé que, s’ils veulent donner des gages de la sincérité de leur engagement pour la paix, les Palestiniens doivent se plier aux attendus de la feuille de route du président américain, dont la publication ne devrait plus tarder. La seconde nouvelle, moins bonne que la première, c’est qu’ils attendent exactement la même chose de la part d’Israël, et qu’ils l’exigent immédiatement.
Tant à Chicago qu’à Los Angeles, et parmi pratiquement tous les répondants à notre enquête, sans égard pour leur appartenance politique, les Américains ont répondu très favorablement au discours du Président Bush pour deux raisons : il s’agit d’une « approche équilibrée », dans laquelle « les responsabilités sont partagées ». Gardez ces expressions à l’esprit et utilisez-les chaque fois que c’est possible.
Les termes qui fonctionnent : une approche équilibrée
« J’entrevois le jour où deux Etats, Israël et la Palestine, vivront côte à côte en paix et dans la sécurité. J’exhorte toutes les parties au Moyen-Orient à abandonner toutes les vieilles haines et à faire face à leurs responsabilités dans l’intérêt de la paix.
L’Etat palestinien doit être un Etat réformé, pacifique et démocratique, un Etat qui renonce à jamais au terrorisme. Le gouvernement d’Israël, dès lors que l’enchaînement de la terreur aura été éradiqué et la sécurité – améliorée – doit prendre des mesures concrètes afin de soutenir l’émergence d’un état palestinien viable et crédible, et se mettre à travailler, le plus tôt possible, en vue d’un règlement définitif.
Nous sommes convaincu que tous les peuples du Moyen-Orient – Arabes et Israéliens – méritent de vivre dans la dignité, dirigés par des gouvernements libres et honnêtes. Nous pensons que les peuples qui vivent dans la liberté sont plus enclins à rejeter l’amertume, la haine aveugle et le terrorisme ; et qu’ils sont tout prêts à consacrer leur énergie à la réconciliation, à la réforme et au développement. »
- Le président des Etats-Unis, George W. Bush.
Ce qui complique la feuille de route : Mahmoud Abbas (Abu Mazen)
Jusqu’à un certain point, votre travail de propagandistes d’Israël était assez simple, jusqu’ici. Sous le régime d’Arafat, il n’était pas difficile de convaincre l’opinion publique américaine de la corruption de la direction palestinienne actuelle. Même si beaucoup d’entre eux ont de la compassion pour le calvaire du peuple palestinien, ils n’apprécient pas particulièrement Arafat. Arafat est un terroriste : ils le savent. Mieux encore : il en a le look.
L’émergence de Mahmoud Abbas comme nouveau Premier ministre palestinien intervient au plus mauvais moment. Son accession au pouvoir semble légitime. C’est une tête nouvelle, bien rasée, signalons-le au passage. Il s’exprime bien et il s’habille à la mode occidentale. Peut-être même désire-t-il authentiquement la paix…
Juste au moment où le président Bush a marqué énormément de points en attirant l’attention sur la nécessité d’une réforme du leadership palestinien, les Palestiniens nous envoient cette balle vrillée. Qu’est-ce que le monde va pouvoir retirer de Abbas ? Représente-t-il la nouvelle direction palestinienne appelée de ses vœux par Israël depuis des années ? N’est-il qu’un Arafat bis déguisé en mouton ?
Etant donné le flou qui entoure ce nouveau personnage, il est impératif de NE  PAS  lancer tout de suite des critiques sur Abbas. Il s’agit d’un point essentiel, pour trois raisons :
1) Il s’agirait de négativité évidente. S’il s’avère qu’Abbas veut légitimement la paix et qu’il représente les vrais intérêts du peuple palestinien, les attaques que vous lanceriez aujourd’hui contre lui retourneraient l’opinion publique contre Israël, demain. Vous saperiez entièrement votre crédibilité de partenaire de paix de bonne volonté, si vous descendiez en flammes celui qui risque d’être le premier partenaire de paix sincère offert aux Palestiniens. (Nous n’envisageons pas ce scénario, mais il reste néanmoins possible).
2) Le facteur inconnu. Abbas est relativement inconnu, pour la communauté internationale. Considérez son ascension comme s'il s’agissait d’une campagne politique. Il ne saurait être candidat à venir s’asseoir à la table des négociations avant d’avoir apporté la preuve de sa valeur. L’incertitude rendant vos stratégies de communication plus compliquées, elle ne doit en aucun cas vous amener à changer vos priorités. Plus vous en parlerez, et plus on parlera de lui. Ce qui nous amène au point suivant…
3) Attendez patiemment un partenaire de paix. Abbas est peut-être un dirigeant voulant la paix, mais il lui revient de prouver qu’il la veut et qu’il est vraiment le partenaire volontaire et sérieux dont Israël a besoin pour rechercher la paix ensemble. Qu’il ait été élu ou désigné, à ce poste, il lui faut encore apporter la démonstration tangible qu’il veut la paix. Votre objectif reste un règlement pacifique du conflit. Lorsque les Palestiniens auront montré que leur maison est rangée, vous serez prêts et désireux de trouver un accord. S’ils ne le font pas, ce sont eux qui seront blâmés, et non Israël. [Remarque : Cela ne veut pas dire qu’il faille donner une liberté totale de parole à Abbas dans la presse. Cela veut simplement dire que les critiques doivent s’en tenir à ce qu’il fait afin de faire échouer le processus de paix, en tant que dirigeant du peuple palestinien. Donnez-lui une chance de réussir. Un bref exercice de la théorie des jeux permet d’illustrer ce point au mieux. Que se passerait-il, si…
- Vous attaquiez immédiatement Abbas, et qu’il s’avère un partenaire de paix authentique et efficace ?
= Israël perdrait sa crédibilité de partenaire voulant la paix par-dessus tout. Abbas serait très populaire dans la communauté internationale, laquelle doute déjà de votre rhétorique et de vos actions « brutales », et il se rallierait les Américains qui ont de la sympathie pour les Palestiniens mais vous soutiennent parce qu’ils rejetaient la direction palestinienne jusqu’ici corrompue. Ce serait le pire résultat possible.
- Vous attaquiez immédiatement Abbas, et qu’il s’avère qu’il est un Arafat déguisé en agneau ?
=  Qu’est-ce qu’Israël aurait à y gagner ? Vous auriez gagné quelques mois, en lui enlevant sa fausse laine avant qu’il ne l’ait fait lui-même, mais vous risquez un effet en retour. A long terme, il aurait été préférable de rester attachés à la paix tout en laissant la direction palestinienne faire implosion sur le front des relations publiques : cette stratégie a très bien marché jusqu’ici.
- Vous attendiez qu’Abbas dise lui-même qui il est, et qu’il s’avère un partenaire de paix sincère et effectif ?
=  La feuille de route existe, et il y a la possibilité d’apporter une solution à des dizaines d’années de conflit, d’ici un an. C’est le meilleur résultat possible.
Vous attendez d’Abbas qu’il se définisse lui-même, et il s’avère un Arafat bis déguisé en agneau ?
=  Laissez-le quitter sa fausse toison de laine ; vous récupérerez tous les bénéfices de cette véritable mine d’or de relations publiques. Tous vos anciens messages selon lesquels vous aviez besoin d’un authentique partenaire de paix sembleront encore plus vrais, et la prochaine fois, rien ne pourra justifier que le prochain dirigeant soit désigné par Arafat.
Aussi, lorsque les gens demandent des opinions ou des réactions à la nomination d’Abbas, formulez-les sous la forme d’un « rapport d’estafette », en insistant sur les deux faits suivants :
1) Il a été nommé dans sa responsabilité actuelle par Arafat, ce qui est éminemment suspect ;
2) Il a nié l’Holocauste, ce qui est troublant, au mieux, et offensant, au pire.
 S’il est un Arafat habillé à l’occidentale, l’identifier comme tel ne prendra pas très longtemps. Le peuple américain le saura grâce aux mesures qu’il prendra et aux exigences qu’il formulera. Il s’agit d’une incrimination qu’il portera lui-même contre lui-même, si elle est vraie.
Le fait qu’il soit négationniste est-il un problème ? Absolument. Ce fait convaincra-t-il les Américains du fait qu’il ne saurait représenter les Palestiniens dans tout effort de paix authentique ? Non. Les Américains ne veulent plus entendre parler de l’Holocauste, et en particulier, ils ne veulent pas en entendre parler la communauté juive.
Néanmoins, vous avez besoin de plus de renseignements sur le compte d’Abbas avant de pouvoir dire aux Américains que vous doutez de son dévouement à la paix.
Les Américains pensent que la paix doit commencer autrement qu’avec Arafat. Si Abbas est présenté comme cette alternative, ils vont rapidement s’identifier à lui et voir en lui un symbole d’ « espoir ». Son émergence en qualité de Premier ministre (un titre très occidental, très démocratiquement correct) est exactement ce dont les Américains ont besoin pour croire que le processus de paix devrait être déjà entamé. Ils attendront de vous que vous preniez bonne note de la nomination de Abbas et que vous vous assoyez à la table de négociations. Finalement, la plupart d’entre eux pensent que les Etats-Unis peuvent (et doivent) jouer le rôle d’honnêtes courtiers entre ces deux parties. A leurs yeux, ce sont là les seuls ingrédients nécessaires pour entamer le processus de paix.
Il est absolument essentiel que vous utilisiez un langage positif lorsqu’on vous pose des questions au sujet d’Abbas. Toutefois, cela ne veut absolument pas dire que vous deviez tresser des couronnes de laurier à Abbas lui-même. Le démolir, dès maintenant, ne servirait absolument pas vos objectifs sur le long terme, mais le monter en épingle serait tout aussi contre-productif. Par conséquent, vous devez rester positifs sur le processus de paix et indifférents au sujet d’Abbas jusqu’à ce qu’il ait précisé le rôle qui est le sien. Par-dessus tout, réaffirmez votre position selon laquelle le terrorisme doit cesser en premier, après quoi les négociations pourront reprendre.
Les mots qui « marchent »
« Oui, nous espérons que ce changement potentiel dans la direction politique marque une nouvelle opportunité pour la paix dans notre région. Israël recherche depuis longtemps un partenaire qui veuille la paix aussi fortement que nous. Mais Israël réaffirme qu’avant toute reprise possible des pourparlers de paix, le terrorisme doit avoir cessé. Nous ne pouvons pas négocier avec une quelconque direction qui permettrait à des gens de son peuple d’assassiner nos civils. »
Mélangez à ce message des paroles de compassion pour les Palestiniens. De nombreux Américains sympathisent avec leur calvaire. Vous devriez le faire, vous aussi. Les Américains veulent entendre cela, venant de votre part. L’affirmation que le peuple palestinien mérite mieux doit suivre toute récrimination à l’encontre d’un dirigeant ou d’un terroriste palestinien.
« Nous savons que le peuple palestinien mérite mieux. Nous voulons pour eux ce que nous avons, nous, en Israël : la liberté de dire ce qu’ils veulent, de croire ce qu’ils veulent, de vivre dans l’égalité. Ils devraient aussi avoir le droit de choisir ceux qui parlent en leur nom. Le peuple palestinien mérite et veut des dirigeants qui travaillent à la paix et non au terrorisme. Nous savons que le terrorisme génère des souffrances pour tous ceux qui y sont impliqués. C’est pourquoi nous nous engageons à travailler à la paix, dès lors que nous aurons affaire à un partenaire désireux de le faire. »
La grande valeur des questions fermées
Une technique efficace de communication permettant de mettre la pression sur la direction palestinienne sans avoir l’air d’ignorer délibérément les responsabilités d’Israël consiste à poser des questions fermées. Ces questions fermées conduisent à une seule réponse possible, qui est, bien entendu : « la paix ne saurait être obtenue tant que des réformes réelles n’auront pas été réalisées, et notamment la nécessité impérieuse qu’un terme soit mis au terrorisme en préalable ».
Questions fermées à poser à des anti-israéliens :
« Comment la direction palestinienne actuelle peut-elle dire sérieusement qu’elle poursuivra les négociations de paix, alors que ce sont les mêmes dirigeants qui ont rejeté une offre de création d’un Etat palestinien, voici deux ans et demi ? »
« Comment Yasser Arafat, dont le magazine Forbes révèle que sa fortune dépasse trois cent millions de dollars, peut-il prétendre être un dirigeant qui comprend et représente un peuple appauvri, alors que c’est sur son dos qu’il s’est enrichi ? »
« Est-ce trop demander à la direction palestinienne qu’elle ne soutienne plus le terrorisme ? Sommes-nous irraisonnables lorsque nous insistons sur notre exigence qu’ils arrêtent de tuer nos enfants innocents avant que nous ne mettions en danger notre sécurité en faisant des concessions en vue de la paix ? »
« Comment pouvons-nous faire la paix avec un dirigeant qui ne croit pas en des élections libres et honnêtes et ne permet pas qu’elles aient lieu ? »
« Pourquoi les écoles palestiniennes affichent-elles des photos de kamikazes dans leurs halls pour les célébrer comme des martyrs ? Pourquoi donnent-ils aux équipes de sport, en Cisjordanie, les noms de kamikazes ? Comment pourrions-nous faire la paix avec les Palestiniens, dès lors que leurs dirigeants instillent une culture de haine contre notre peuple ? »
« Pourquoi Yasser Arafat est-il au pouvoir depuis si longtemps, et n’a-t-il accompli que si peu de progrès vers une solution pacifique ? S’il était vraiment sincère, n’aurait-il pas déjà accompli un effort sincère en vue de la paix, avant ce jour ? »
« Quand le peuple palestinien disposera-t-il lui même de représentants à la table de négociations ? »
La réponse à chacune de ces questions fermées est la même : la paix viendra lorsque la direction palestinienne aura été totalement réformée et que la tactique terroriste aura cessé.
Conclusion : Un peu d’humilité, s’il vous plaît !
Proposer une évaluation honnête de votre passé, nous permet de présenter une vision optimiste – et crédible – de votre avenir.
Vous avez un chemin tout tracé. Emergeant à peine d’une situation difficile en terme de relations publiques – la guerre contre l’Irak – vous entrez dans une situation encore plus difficile : la nécessité de coopérer à la mise en application de la « feuille de route » avec un partenaire que vous ne connaissez pas, Mahmoud Abbas. Heureusement, la guerre en Irak est susceptible de vous donner un peu de temps pour souffler, tandis que vous avez la possibilité de vous abriter derrière Abbas.
La conclusion essentielle est la suivante : restez concentrés sur vos priorités de communication, à l’avenir. Le terrorisme doit prendre fin en premier. Ensuite, un partenaire de paix motivé émerge. La feuille de route, enfin, est mise en application. Tout au long de l’ensemble de ce processus, vous faites preuve d’humilité et vous réaffirmez que le peuple palestinien mérite mieux que ce qu’il a (en matière de dirigeants).
Ce mémoire a identifié le langage qui fait passer efficacement les raisons pour lesquelles, et de quelle manière, la direction palestinienne doit changer. Critiquer l’adversaire est, toujours, la partie la plus aisée en communication, mais cette critique ne représente que la moitié du discours efficace.
Les élites de l’opinion américaine ne trouveront pas crédibles des critiques de la direction palestinienne inlassablement répétées, à moins que celles-ci ne soient couplées à une insistance similaire vis-à-vis du gouvernement israélien sur la nécessité de faire des concessions en vue de la paix et de reconnaître les erreurs du passé. Les assertions selon lesquelles Israël a une histoire sans tâche sont à juste titre rejetées. Sans doute cette proposition ne sera-t-elle pas bien reçue par tout le monde, mais il est essentiel que nos porte-parole reconnaissent qu’Israël a pu faire certaines erreurs. Non seulement cela ne pourra qu’augmenter notre crédibilité, mais cela permettra aux porte-parole d’expliquer et d’affirmer l’idée qu’Israël fait des efforts en vue de la paix.
Voici comment développer au mieux ce message :
Reconnaître le passé, aussi bien les bons que les mauvais côtés
1) Nous savons que l’histoire de notre conflit a été marquée par la frustration et la méfiance tant des Israéliens que des Palestiniens, et Israël est prêt à reconnaître un partie de la faute pour ce qui s’est produit, dans le passé.
2) Toutefois, tout au long de notre histoire, nous avons apporté la démonstration que nous plaçons la paix au-dessus de tout. Dans notre espoir de paix, nous avons dépassé certaines dissensions et nous avons trouvé un accord avec nos voisins arabes, l’Egypte et la Jordanie.
Nous restons attachés à la paix. Nous avons offert au peuple palestinien un Etat à eux, qui recouvrait 97 % de la superficie de la Cisjordanie. Leur direction a rejeté cette proposition, démontrant une fois de plus que nous n’aurons pas de partenaire avec qui faire la paix, aussi longtemps que l’Autorité palestinienne demeurera la voix du peuple palestinien. Il est grand temps de changer de direction palestinienne – non pas seulement pour nous, mais dans l’intérêt, tout aussi bien, de nos cousins palestiniens. 
                                   
2. Les enfants de la mort par Uri Avnery (14 juin 2003)
[traduit de l’anglais par R. Massuard et S. de Wangen]

Une semaine après que le navire de la paix a été solennellement lancé dans son voyage périlleux depuis le port d'Aqaba, il a été touché par une torpille. On ne sait pas trop s'il est naufragé ou s'il peut continuer sa route malgré les dommages subis.
Voici le récit de son périple jusqu'à maintenant: un hélicoptère de combat israélien a tenté de tuer Abd-al-Aziz al-Rantissi, un des dirigeants de l'aile politique du Hamas. Celui-ci a miraculeusement survécu. Aussitôt après, les hélicoptères ont tué d'autres dirigeants du Hamas. Il est clair que c'était le début d'une campagne d'assassinat des dirigeants de toutes les ailes du Hamas - militaire, politique, sociale, éducative et religieuse.
Une telle campagne est, bien sûr, le résultat de longues préparations qui prennent des semaines et des mois. Elle a évidemment été programmée bien avant la tenue de la conférence au sommet d'Aqaba mais reportée par Sharon pour permettre au Président Bush d'avoir ses moments de gloire photographique sur les rives de la mer Rouge. Aussitôt après le retour chez eux du Président et de son entourage, rayonnants de leur succès, la machine de mort est entrée en action.
Pour établir si l'acte est intentionnel, tous les tribunaux du monde agissent suivant un principe simple: une personne qui entreprend une action dont les résultats sont prévisibles est considérée comme ayant eu l'intention d'obtenir ce résultat. C'est aussi le cas pour cette campagne.
L'assassinat des dirigeants du Hamas (de leurs épouses, de leurs enfants et des passants éventuels) a pour but de provoquer les résultats suivants: (a) des actes de vengeance par le Hamas, i.e. des attentats-suicides, (b) l'échec des efforts de l'Autorité palestinienne à obtenir l'accord du Hamas pour un cessez-le-feu, (c) la destruction de la situation politique d'Abou Mazen dès le départ, (d) le sabotage de la Feuille de Route, (e) une compensation pour les colons après le démantèlement de quelques «avant-postes» bidon.
Ces cinq objectifs ont été atteints. Le pays est à feu et à sang, les médias des deux côtés sont très occupés à couvrir les funérailles et les appels réciproques à la vengeance, les efforts pour établir une hudnah (trêve) sont stoppés, Sharon traite Abou Mazen de «poussin dont les plumes n'ont pas encore poussé», la Feuille de Route bat de l'aile, Bush a fait des reproches modérés à Sharon tout en dirigeant sa colère contre le Hamas.
Le «démantèlement» des avant-postes bidon, une plaisanterie dès le début, a été interrompu. L'activité de construction dans les colonies est en plein essor tout comme celle du «Mur de séparation» qui est en train d'établir une nouvelle frontière loin à l'intérieur de la Cisjordanie. (À la fois Bush et Blair ont demandé que cette construction soit arrêtée, un appui à la campagne que nous avons lancée il y a des mois). Les bouclages et les barrages ont été renforcés. La situation dans les territoires palestiniens occupés est revenue au point où elle était auparavant, comme si tout ce qui s'est passé à Aqaba n'avait jamais eu lieu.
La décision de tuer Rantissi était donc un élément fondamental pour l'avenir d'Israël. Et la première question à se poser doit être: qui a pris cette décision ?
Il est facile de dire qui ne l'a pas prise.
Pas le gouvernement, qui est devenu un chœur de courtisans et de béni-oui-oui. Sharon les traite avec mépris. Il n'aurait jamais pensé à les consulter.
Pas la Knesset, qui est tombée à un niveau sans précédent. Elle comprend ouvertement des représentants de la pègre, un meurtrier qui a demandé (et reçu ) la grâce, et quelques petits politiciens qui semblent avoir été ramassés au hasard dans la rue. Son président a la réputation d'être un bouffon.
Et pas les gens dans leur ensemble, bien sûr. Tous les sondages d'opinion montrent que les gens veulent le succès de la Feuille de Route. Tous croyaient que Sharon était sérieux en parlant de la paix. Même à gauche, il y a de nombreux naïfs qui louaient Sharon pour avoir changé d'opinion. Personne ne demande aux gens s'ils veulent que recommence un nouveau cycle de violence. D'ailleurs, les derniers sondages indiquent que 67% des personnes interrogées n'approuvaient pas la tentative d'assassinat de Rantissi après qu'elle a eu lieu. Mais Sharon savait que les gens accepteraient ses décisions et le suivraient comme des moutons.
Donc, qui a pris la décision ?
Ce n'est pas un secret. La décision a été prise par cinq généraux :
- le Premier ministre Ariel Sharon, un général deux étoiles à la retraite,
- le ministre de la Défense, Shaul Mofaz, un général trois étoiles à la retraite,
- le chef d'état-major, Moshe Yaalon, un général trois étoiles en service,
- le chef du Mossad, Meir Dagan, un ancien général une étoile,
- le chef de la Sécurité, Avi Dichter, ayant un rang équivalent à un général trois étoiles.
Ce quintette militaire prend maintenant des décisions qui engagent l'avenir d'Israël, peut-être pour des générations, peut-être pour toujours. En Amérique latine, on les appellerait une junte (comité militaire).
Nous avons plus d'une fois parlé de la place particulière qu'ont les généraux - avec ou sans uniforme - dans notre État. Elle n'a pas d'équivalent dans le monde occidental. Dans aucun pays démocratique, un général n'est Premier ministre. Dans aucun pays démocratique, un soldat professionnel n'est ministre de la Défense, certainement pas s'il portait un uniforme de général juste à la veille de sa nomination. Dans aucun pays démocratique, le chef d'état-major n'assiste aux réunions du Conseil des Ministres où il représente la plus haute autorité sur toutes les questions de «sécurité» - ce qui, en Israël, comprend toute la politique nationale.
La règle établie pour les généraux s'appuie sur une infrastructure très large. Un général quitte l'armée, habituellement avant 40 ans. S'il ne rejoint pas la direction d'un parti politique (le Likoud, le parti travailliste et le parti national religieux sont actuellement dirigés par des généraux, et le parti Meretz est en réalité dirigé par un colonel) ou ne réussit pas à être élu maire, ses camarades l'aident à s'établir comme directeur d'une puissante entreprise gouvernementale, d'une université ou d'un organisme public.
Les centaines d'ex-généraux qui tiennent les postes clés de la société ne sont pas seulement un groupe d'anciens combattants partageant des souvenirs communs. Le partenariat va beaucoup plus loin. Des dizaines d'années de service dans l'armée régulière donnent une certaine conception de la vie et de la politique mondiale, des façons de penser et même un langage commun. Pendant toute l'existence d'Israël, il n'y a pas eu plus de trois ou quatre exceptions à cette règle.
À première vue, il y a des généraux de droite et des généraux de gauche, mais c'est une illusion d'optique. Cette semaine, c'était particulièrement évident: après la tentative d'assassinat de Rantissi et l'attentat en réaction du Hamas, des dizaines de généraux sont apparus dans les médias. (Un général israélien, aussi stupide qu'il puisse être, devient automatiquement un commentateur sollicité par les médias.) Au nom de «l'équilibre», les généraux-de-droite et les généraux-de-gauche ont été invités à l'écran, et alors, ils ont tous dit plus ou moins la même chose, utilisant même une terminologie identique.
Plus que dans les «commentaires» eux-mêmes, ceci se manifeste dans deux mots hébreux: Ben Mavet («Fils de la mort», ce qui signifie une personne qui doit être tuée).
Comme s'il y avait eu un ordre, cette semaine, ces deux mots détestables sont entrés dans le discours public. Il n'y pas eu un général, un homme politique ou un correspondant qui ne les aient roulés sur sa langue avec une délectation évidente. On ne les avait jamais entendus auparavant dans les médias. Puis, soudain, tout le monde a commencé à les utiliser. Rantissi était un «fils de la mort». Cheikh Yacine était un «fils de la mort». Les autres dirigeants du Hamas étaient des «enfants de la mort». Peut-être même Yasser Arafat.
L'expression apparaît dans la Bible, II Samuel, XII. Le roi David a commis un crime odieux, s'arrangeant pour que son officier le plus loyal, Urie le Hittite, soit tué au combat, afin de prendre sa femme Bethsabée pour épouse. Le prophète Nathan le condamne pour cette action, en lui racontant l'histoire de l'homme riche qui a tué le seul mouton d'un pauvre homme. David se met en colère et dit au prophète: «Au nom du seigneur, l'homme qui a fait cette chose est un fils de la mort !» À quoi Nathan réplique : «Tu es cet homme !»
Par ironie, la Bible a appliqué le terme au plus grand dirigeant du peuple d'Israël, qui a commis un crime abominable. Maintenant il est utilisé par les dirigeants de l'État d'Israël contre les Palestiniens.
Mais cela n'est pas le plus important. Ce qui l'est, c'est que le Premier ministre et son petit groupe de généraux prononcent ces deux mots et que tout le monde les répète comme une immense volée de perroquets, sans penser, sans protester. C'est déjà effrayant en soi, mais quand ces mots reflètent une décision nationale désastreuse et que les gens l'acceptent sans se poser de questions, c'est encore plus effrayant.
Il n'est pas encore clair si Sharon a réussi à saborder le bateau de la paix. Peut-être le Président Bush fera-t-il après tout preuve de détermination pour sauver l'initiative dans laquelle il a investi son prestige personnel. Mais pendant ce temps, la danse de mort continue et le sang coule - au sens littéral du terme - dans les rues d'Israël et de Palestine.
                               
3. Le futur, c’est maintenant par Israël Shamir (19 janvier 2001)
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

En septembre dernier, quelques semaines seulement avant le déclenchement de l’Intifada, je me promenais sur la place de la Cinémathèque, dans un quartier chic de Tel-Aviv. Dans la brise rafraîchissante de cette fin d’après-midi, quelques dizaines de retraités, avec leur famille, profitaient d’une promenade agréable. Les dames âgées tricotaient, des enfants dessinaient des drapeaux sur des feuilles de papier. Ce rassemblement pacifique n’était autre chose que la commémoration, par le camp de la paix israélien, du septième anniversaire des accords d’Oslo, et Uri Avnery en était l’orateur vedette. Cet homme élégant, aux cheveux blancs inspirant le respect, évoqua, comme à son habitude, sa vision de deux Etats coexistant en Terre sainte : une Palestine indépendante à côté de l’Etat juif. Chaque mot sonnait juste, mais cela était aussi passionnant que les nouvelles d’hier et aussi distrayant que la reprise d’une vieille série télévisée. Je ne fus pas autrement surpris de constater qu’il n’y avait aucun militant au-dessous de la cinquantaine, le camp de la paix ayant cessé depuis longtemps d’attirer des personnes jeunes et dynamiques.
M. Avnery recycle toujours et encore son discours rebattu sur Internet, ces jours-ci, en se focalisant sur la dernière en date des terreurs israéliennes : l’exigence par les Palestiniens du droit au retour des réfugiés. Comprenez-moi bien : Uri Avneri est un homme bien intentionné, un défenseur courageux des droits des Palestiniens, un militant qui fait plus que sa part et un organisateur efficace. Non, le problème, c’est simplement le fait que son calepin politique est plus mort qu’un dodo de l’Ile Maurice.
Regardons en face la dure réalité : l’idée de deux Etats en Palestine est un bluff, et a toujours été telle. Après avoir été partagée seulement durant 19 années, la Palestine a été unifiée pendant 33 ans. Aucun Israélien ni aucun Palestinien de moins de quarante ans ne se souvient de l’interrègne entre 1948 et 1967, qui semble bien pourtant représenter le Paradis Perdu, pour M. Avneri. Aucun homme politique israélien, même pas feu le regretté M. Rabin, n’a jamais envisagé sérieusement de se défaire d’une partie quelconque de la Palestine historique. Les négociations – interminables – n’ont été qu’un spectacle destiné à distraire l’opinion. « Les négociations vont reprendre prochainement », chantait Arik Einstein, il y a trente ans de cela. C’est me même disque que nous entendons aujourd’hui en boucle.
Pendant ce temps, derrière le décor peint de l’ « occupation militaire temporaire », les hommes à la nuque raide on confisqué champs et maisons, construit les colonies et emprisonné des milliers de Palestiniens. Une succession de régimes israéliens de gauche et de droite ont perpétué cette fiction légale, à seule fin de pouvoir dénier les droits civiques des populations conquises. C’était une idée brillante, digne du génie juif : faire durer les négociations éternellement, et se répandre en paroles verbales sur l’idée de créer deux Etats !
L’honnêteté me contraint à vous dire, haut et fort, ceci : Chers amis palestiniens et israéliens, vous vous êtes fait avoir. Ils ont joué un jeu cruel avec vous, ils vous ont fait miroiter des promesses creuses comme celles que M. Avnery vous sert aujourd’hui. Il y avait – et il y a toujours aujourd’hui – deux façons de sortir de l’asservissement des Palestiniens. L’une consiste à battre Israël militairement. L’autre consiste à fusionner avec lui. La troisième voie, celle d’un nouveau partage, n’est qu’une illusion : c’est la carotte bien juteuse qu’on fait miroiter à l’âne.
Si j’étais un adepte de la théorie du complot, j’aurais tendance à imaginer que les braves gens du camp de la paix israélien représentent la jambe gauche de la structure tremblante de l’apartheid. En repeignant sans cesse la ligne verte [appelée autrefois : de l’armistice], ils ont fini par endosser le statut des Palestiniens dans leur propre patrie. En qualifiant les territoires d’ « occupés », ils se dispensent eux-mêmes d’avoir à lutter contre l’exclusion des Palestiniens (« citoyens » d’Israël) de la vie politique du pays. En luttant contre l’annexion des territoires, ils contribuent à fabriquer la joyeuse fumisterie des bantoustans.
Mais l’idée d’une conspiration de cette ampleur est tout simplement trop lourde à porter. Je ne pense pas que M. Avneri et les autres membres du camp israélien de la paix aient reçu leurs instructions dans des bureaux du Shabak (renseignements généraux israéliens). Non. Ils étaient simplement trop enclins à croire que tel criminel de guerre ou tel autre conclurait une paix équitable avec les Palestiniens. Les généraux se sont prêtés au jeu et ils ont fait en sorte que l’illusion perdure. Même un enfant de cinq ans regardant un film de James Bond finit par comprendre que le héros ne finira pas mangé par les crocodiles ni ne mourra dans les flammes. Il y a encore moins de raison de redouter qu’un gouvernement israélien finisse par signer un jour une paix juste avec les Palestiniens. Ils trouveront toujours un prétexte pour ne pas le faire.
Quelle sorte de « paix » Israël pourrait-il bien apporter ? Dans un article publié dans ce catéchisme populaire de la foi sioniste, le New York Times (du 15 décembre 2000), un brave juif américain du nom de Richard Bronstein recommandait au président Bush, récemment élu, un livre écrit par un autre ponte du même acabit, Robert Kaplan. Dans ce livre, Kaplan expose la réalité du « plan de paix » israélien :
« Durant des décennies, j’ai entendu répéter que soit il y aurait un Grand Israël, soit il y aurait un Etat palestinien. Or voici qu’il s’avère qu’il y aura les deux : un mini-état palestinien, sans contrôle sur son espace aérien et ses principales routes, et enclavé dans un Israël dynamique qui continuera à attirer des travailleurs par-delà ses frontières, et appelé à devenir le contrepoids de la Grande Syrie ».
Merci, c’est bien gentil de votre part, MM. Bernstein et Kaplan, de nous expliquer très clairement qu’Israël et ses alliés sionistes américains entendent garder les Palestiniens enfermés à jamais dans des réserves, et qu’ils devront se battre avec leurs frères de Jordanie et de Syrie pour arracher un petit boulot dans l’Etat juif. Le nouvel Etat consisterait en cinq cent enclaves entourées d’autoroutes et de kilomètres de murailles en béton armé, tenant à l’écart tous les non-blancs des Etats-Unis. Si c’est ça la paix, je choisis la guerre !
Maintenant, tout bien réfléchi, j’ai changé d’avis. Je ne me sens pas assez généreux pour accorder au camp de la paix le bénéfice du doute en prenant sa bonne foi pour argent comptant. Trop souvent, ils persistent à utiliser cette expression bizarre d’ « Etat juif ». On comprend facilement pourquoi, M. Avneri et ses camarades ayant pris de la bouteille au milieu du racisme biologique le plus cru, avec ses idéologies dérivées lancées par les Weininger, Nordau, Chamberlain et autre Hitler. En fait, ils sont convaincus qu’une personne appartient à une nation en vertu du sang. Pour eux, un juif est en toute circonstance et à jamais un juif, d’où la notion des « deux Etats pour deux peuples ». Je pense que ce qu’ils veulent en réalité, c’est conserver un Etat juif.
Désolé de heurter vos meilleurs sentiments, mais la notion de « juif » est une fiction : c’est un fantasme créé par les idéologues nazis et perpétué par la mentalité sioniste. Le vrai peuple juif du Pale et du ghetto a disparu depuis longtemps. Les juifs ont disparu, ils ont été assimilés en Amérique, en Russie, en France et ailleurs. Aujourd’hui, nous sommes quelque chose de tout à fait différent : nous sommes des Américains, des Russes et des Palestiniens d’origine juive. Quelle qu’ait été la culture nationale de nos grands-parents, nous l’avons perdue. Un Cohen de San Francisco n’est pas plus désormais un membre de la tribu juive qu’un Jones d’Atlanta n’est gallois ou un Mazzoni de New York n’est sicilien. Les minorités juives résiduelles, très peu nombreuses et pieuses, de Bne Brak et de Brooklyn non seulement n’ont pas besoin de l’Etat juif : elles ne le considèrent même pas « juif ».
Le fantasme du juif survit grâce à la machine de réanimation externe : il s’agit d’un alliage hétéroclite, mais formidable, de nostalgie des juifs américains pour la vie juive perdue, de fonctionnaires des associations juives, de businessemen de la Shoah, qui pompent les finances de l’Allemagne, de collecteurs de fonds humanitaires, de mafiosi juifs, à la recherche de quelque paradis fiscal, de cinglés chrétiens de droite, de gens qui croient aux Protocoles des Sages de Sion, de voyageurs de commerce – très pragmatiques – des usines d’armement. Leurs forces conjuguées n’ont pas suffi à ressusciter le peuple juif d’autrefois. Mais ils ont mis au premier rang la super-mafia sioniste internationale, un complot mondial matérialisé, comme dans le roman d’Umberto Eco. Toutefois, ce monstre n’a rien à voir avec nous, nous le peuple réel vivant dans l’Israël réel, dans lequel le mot « juif » n’a absolument aucun sens.
M. Avneri, vous êtes-vous rendu à Maalot ou à Ophakim récemment ? Dans ces villes, vous ne rencontrez pratiquement personne que vous puissiez considérer « juif ». Ce n’est que si vous parlez l’ukrainien ou l’amharique que vous pourrez demander votre chemin. Le fait est que nous n’avons pas deux nations, mais une mosaïque de communautés. Les Marocains de Ramlé, les Russes d’Ashdod, les petits génies du software d’Herzliya Pituah, les millionnaires de Césarée, les colons de Tapuah, les étudiants religieux de Mea Shearim, les Ethiopiens d’Ophakim : toutes ces communautés très diverses ne forment une nation juive que dans l’imagination de l’establishment sioniste, celui des colons d’avant 1948 et de leurs enfants qui commencent aujourd’hui à prendre de la bouteille. « Le premier Israël » a de très bonnes raisons de s’offrir cet accès de fantaisie, puisque cette minorité continue à monopoliser encore aujourd’hui le pouvoir au détriment des autres communautés en conservant tous ses privilèges.
Aucun outsider n’a jamais réussi à s’approcher un tant soit peu du centre du pouvoir. Il y a pratiquement aucun Russe (20 % de l’électorat) ni aucun Marocain (30 %) qui occupe une position de pouvoir indépendante et influente en Israël. Lorsqu’un juif oriental a été élu au poste uniquement honorifique et de représentation qu’est celui de Président d’Israël, le « premier Israël » alla jusqu’à prendre le deuil.
Un problème bien embêtant, pour l’élite dominante, est le fait qu’ils sont en rupture de talent et d’idées. Ils ont poussé l’exclusivisme jusqu’à l’extrême et l’adoration de l’armée jusqu’à l’idolâtrie. La farce du général Sharon se battant pour le pouvoir contre son aide de camp le général Barak, avec l’ancien assassin de Kana, Shimon Pérès dans le rôle du Grand Espoir Immaculé, est véritablement la meilleure preuve de la banqueroute de l’Israël des pionniers. L’idée sioniste s’est effondrée ; seuls, le sang et la guerre, peuvent maintenir le Golem en vie.
Derrière l’écran de fumée des illusions racistes, nous vivons déjà dans une Palestine unifiée. La ligne verte n’existe que dans nos esprits. Il est de l’intérêt partagé de tout le monde de l’abolir complètement et d’instaurer l’égalité devant la loi pour tous, dans toute la Palestine (Israël), du Jourdain à la Méditerranée. Alors, nous pourrons bénéficier d’une seule et unique loi, aussi bien l’enfant originaire de cette terre qu’un nouvel arrivé, comme la Bible nous l’ordonne. La même loi, unique, pour un kibbutznik d’Afikim et pour un paysan de Yatta.
Cela aurait pu se produire il y a bien des années, si la gauche israélienne n’avait pas entretenu les illusions de partage. Même à Jérusalem, aucune maison n’aurait été démolie, aucune terre n’aurait été confisquée, si la population palestinienne de la ville avait pu participer à des élections et envoyer ses représentants au Conseil municipal. Sans la ligne verte, les horreurs de l’occupation seraient terminées depuis bien longtemps, de la même façon que la loi martiale imposée à la Galilée a pris fin en 1966. Les 40 % de la Knesset élus par les Palestiniens auraient pu casser toutes les lois discriminatoires, y compris la loi sur les propriétaires absents et la loi actuelle définissant la citoyenneté israélienne.
Dans un Etat représentatif, le retour des réfugiés palestiniens n’aurait rien d’un traumatisme. Si les réfugiés du camp de Deheishé revenaient à Sataf et à Suba, à tout juste quinze kilomètres de là ; si les paysans de Deir Yassin y revenaient, personne n’en pâtirait. Les paysans de Shaïkh Munis recevraient une compensation honnête, aux dépens de l’Université de Tel-Aviv qui a été construite sur leurs terres. Peut-être utiliseraient-ils leurs indemnités pour construire de nouvelles maisons près de l’Université, mais peut-être aussi achèteraient-ils tout simplement des appartements à Ramat Aviv Gimel. Nous pourrions nous inspirer d’une page du code civil polonais : la Pologne a restauré les réfugiés juifs dans leurs droits de propriété, mais elle n’a pas autorisé que les occupants actuels en soient expulsés.
La suppression de la ligne verte serait une bonne chose pour tout le monde, même pour les colons. Ils doivent pouvoir rester là où ils se trouvent et vivre en égaux dans notre commonwealth. Sans l’armée pour imposer leur supériorité, ils devraient bien choisir entre devenir de bons voisins ou partir.
Mais, allez-vous me demander, comment accéderons-nous à la terre promise ? Mais nous y sommes déjà ! Nous avons déjà un Etat, la Palestine historique est une. Arrêtons la rhétorique vide de l’occupation et des deux Etats. Nous n’avons besoin d’aucun tour de passe-passe, d’aucune solution « créative ». Nous avons seulement besoin du bon vieux suffrage universel, de ce principe « Un homme – Une voix » que nos ancêtres revendiquaient si courageusement en Europe orientale. Nous avons reçu ce droit des mains des Gentils, voici un siècle et demi, et le temps est venu aujourd’hui, pour nous, de donner à notre tour.
 « Il est inutile de crier à l’usurier qui se noie : « Tends-moi la main ! » Il n’a jamais rien donné, et il ne le fera pas plus maintenant qu’il se noie. Criez-lui donc plutôt : « Prend ma main ! », il ne tardera pas à s’y accrocher ». Tel était le conseil du sage soufi Hajji Naçr Ed-Din. L’establishment israélien ne donnera jamais rien. Les Palestiniens et leurs alliés juifs doivent dire : « Prend ! » et exiger que la Terre sainte ne soit plus jamais divisée.
                                       
 
                                   
Revue de presse

                      
1. Palestine : Le poids insupportable de l'humiliation par Gema Martín Muñoz
in El País (quotidien espagnol) du vendredi 20 juin 2003
[traduit de l’espagnol par Michel Gilquin]
(Gema Martín Muñoz est professeur de sociologie du monde arabe et islamique à l’Université autonome de Madrid)
A force de répéter une affirmation, elle finit par prendre toutes les apparences de la vérité. C’est ce qui est en train de se produire avec ce que l’on désigne comme «la feuille de route ». Sa présentation systématique comme unique et dernière opportunité pour obtenir la paix et la résolution du conflit palestino-israélien permet, en réalité, d’occulter l’analyse des carences énormes qu’elle contient et de détourner l’attention sur ce qui se passe véritablement sur le terrain,  et ces deux choses rendent évident que la dite « feuille de route » ne peut mener nulle part.
En réalité, il s’agit surtout d’un plan de sécurité pour Israël, étant donné que chacune de ses étapes donne la priorité absolue à la responsabilité palestinienne pour garantir la sécurité israélienne sous la supervision de la CIA, tandis qu’est seulement demandé à Israël le gel des implantations juives et son retrait des zones réoccupées depuis le début de l’Intifada. En dépit de cela, Sharon a répété à quiconque voulait l’entendre que jamais il n’arrêterait la croissance des colonies (celles bien réelles, et non ces quelques caravanes vides plantées sur un coteau et dénommées « implantations sauvages »). Et,  particulièrement important, on retombe dans les erreurs qui menèrent à l’échec du processus d’Oslo, parce que l’on s’obstine à vouloir scinder le processus en différentes étapes et à repousser la discussion sur les questions cruciales en introduisant, une fois de plus, une phase transitoire jusqu’à la constitution hypothétique d’un Etat palestinien indépendant en 2005. Comme avec Oslo, aucun mécanisme de contrôle international n’est établi pour s’assurer de son déroulement, ce qui signifie, très probablement, comme déjà lors d’Oslo, qu’Israël continuera à imposer ses faits accomplis sur le terrain et à renforcer les colonies de façon à gagner du temps et afin, qu’à l’heure dite, l’Etat palestinien ne soit pas viable et que la carte de la Cisjordanie prenne exactement la configuration désirée par Ariel Sharon. Et, parmi ces faits accomplis, il faut mentionner aussi la construction progressive d’un aberrant et raciste mur en Cisjordanie (qui va annexer de facto au moins un dixième du territoire, qui a déjà confisqué des terres cultivées à de nombreuses localités rurales palestiniennes et qui cherche à les inclure dans le groupe compact de colonies juives qui lui sont proches) , et sur lequel la « feuille de route » ne dit absolument rien ( !).
Pour ce qui est de ne rien dire, elle ne dit pas aussi que l’origine du problème a un nom : occupation et que c’est cela la source de la violence suicidaire palestinienne. La question est posée de telle façon que garantir la sécurité des Palestiniens n’est manifestement pas une préoccupation dans ce document  et que la responsabilité de la violence est située du côté palestinien, ignorant la violence destructrice de l’armée israélienne. Comme cela s’est si souvent passé dans ce conflit, les termes et le langage sont pervertis : la victime est l’occupant et l’agresseur l’occupé. C’est ainsi que les Palestiniens ressentent la « feuille de route » et ce sentiment porte aussi un nom trop présent dans leurs vies : humiliation. A l’humiliation continuelle et répétée exercée quotidiennement par l’occupant (séparation des familles, destruction des maisons, négation de la dignité des êtres humains, absence totale de droits civils, tortures, assassinats, sièges impitoyables, destruction des champs agricoles, anéantissement de l’économie), se superpose une politique internationale qui, sous prétexte de vouloir résoudre le problème, les traite de manière humiliante. Car si nous nous efforçons de nous mettre dans la peau des Palestiniens, nous nous rendons compte que le fait de présenter, depuis « notre monde », la relève forcée de Arafat par Abou Mazen comme un acte de défense de la « démocratie » pour les Palestiniens constitue également une humiliation. En premier lieu, cela a servi à détourner l’attention de l’occupation et présenter le conflit comme s’il s’était agi d’un problème interne palestinien. Mais, surtout, cela a correspondu à un diktat israélien et américain pour lequel peu importe une fois de plus que la politique internationale se soit retrouvée manipulant le langage de la démocratie au Moyen-Orient et couvrant ce qui fut une révolution de palais, imposée à la population palestinienne en dehors de toute souveraineté populaire (et même contre, puisqu’Arafat avait été élu au travers d’élections placées sous supervision internationale) . Et cet exercice de la démocratie a consisté à désigner l’homme palestinien qui convenait le plus à Israël et aux Etats-Unis, et ce, malgré qu’il ne se traduise par aucune rénovation dans le leadership et qu’il ne bénéficie d’un soutien que de 3% dans la population. Même pour ceux qui depuis longtemps s’opposent à Arafat, cela a constitué un épisode humiliant qui a dévalorisé le droit des Palestiniens à diriger leur propre destin.
Quand Abou Mazen s’est vu contraint de tenir le discours qu’il a fait récemment au sommet d’Aqaba (oubliant la violence israélienne et se focalisant sur celle des Palestiniens en suivant le paradigme de la « feuille de route »), la seule chose obtenue, ce fut que ce soit le propre premier ministre palestinien qui humilie ses concitoyens. C’est pourquoi même ceux qui dirigent et promeuvent la « feuille de route » se retrouvent précipités dans une vaste contradiction et ont placé Abou Mazen dans une situation quasi impossible. Les israéliens exigent de lui qu’il en finisse avec toute violence et que, pour cela, il se mette à réprimer à fond, comme préalable au début d’application de leur part de la « feuille de route » (sur laquelle ils tiennent préparés un bon nombre d’amendements). Mais si Israël n’allège pas l’oppression et l’humiliation sur les Palestiniens, Abou Mazen devra choisir entre la possibilité d’une guerre fratricide ou cesser d’être l’homme docile qu’Israéliens et Américains veulent qu’il soit. Si véritablement Abou Mazen est « leur » homme, les Etats-Unis et l’Europe devraient contribuer à ce qu’il puisse offrir quelque satisfaction à sa population pour pouvoir entamer quelque chose de crédible.
Ainsi, alors que dans « notre monde » on chante les louanges des possibilités offertes par la « feuille de route » et on appuie sa réalisation, le scepticisme et le rejet dominent chez les Palestiniens. Et pas seulement, comme on essaie de nous le dire, parmi ceux désignés comme « extrémistes » sinon aussi par une grande majorité des membres du parti Fatah auquel appartient Abou Mazen, et par beaucoup d’autres éminents leaders palestiniens indépendants tant politiques que de la société civile.
De fait, la situation aboutit à renforcer le sentiment que leur résistance a été et sera la seule voie qu’ils possèdent pour se défendre et montrer à Israël que, même s’ils ne peuvent le vaincre, ils ne peuvent pas pour autant être définitivement défaits. Cette résistance n’est pas seulement armée, elle est aussi civile, bien que ce soit la première qui domine l’information. Et c’est cette espérance dans la résistance qui leur permet d’endurer cet insupportable poids de l’humiliation.
                               
2. Un Etat palestinien limité par Benjamin Netanyahu
in The Washington Post (quotidien américain) du vendredi 20 juin 2003
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

(Benjamin Netanyahu est ancien Premier ministre israélien.)
Jérusalem - Dans notre quête de la paix avec les Palestiniens, trois impératifs font l’unanimité des Israéliens : la terreur doit cesser, nos frontières doivent être sûres et les Palestiniens doivent abandonner (leur) objectif de détruire Israël. C’est pourquoi nous insistons sur le fait que les organisations terroristes doivent être démantelées, que nous ne reviendrons jamais aux frontières indéfendables de 1967 et que les Palestiniens doivent renoncer à leur revendication de je ne sais quel « droit au retour », qui n’est en réalité qu’un euphémisme pour désigner la destruction de l’Etat juif en le noyant sous un flot de millions de Palestiniens.
Des partenaires de paix authentiques, du côté palestinien, devront accepter ces conditions élémentaires de toute paix. Mais que se passera-t-il une fois qu’Israël aura trouvé de tels partenaires ? Quel genre d’accord pouvons-nous atteindre ?
On nous dit qu’Israël n’a que deux options : soit continuer à gouverner des millions de Palestiniens ; soit leur concéder l’entière souveraineté sur la Judée, la Samarie (= la Cisjordanie, ndt) et Gaza. Néanmoins, ces deux options sont aussi inacceptable l’une que l’autre.
Israël ne veut pas gouverner les Palestiniens. La seule raison pour laquelle nos forces sont déployées dans les villes et dans les localités palestiniennes est la nécessité d’empêcher des attentats terroristes sauvages d’être lancés, depuis ces endroits, contre nous. Dès lors que le terrorisme régressera, nous pourrons retirer ces forces, graduellement.
Quant à céder la souveraineté totale sur la Judée, la Samarie et Gaza, c’est une double erreur. Primo, la plus grande partie de la Judée et de la Samarie sont des régions désertiques et vides d’habitants. La population (Palestiniens et Juifs ensemble) vit sur moins d’un tiers de ce territoire. Mais ces étendues vides de territoires contestés, y compris le cœur de la patrie juive ancestrale, sont vitales pour la sécurité d’Israël.
Secundo, une souveraineté totale des Palestiniens sur la Judée, la Samarie et Gaza affaiblirait à un tel point Israël que cela inciterait les Palestiniens à repousser la paix et à utiliser les territoires stratégiquement situés comme une base pour des attaques encore plus meurtrières contre l’Etat juif rétréci. A chaque fois qu’Israël serait contraint de traverser la frontière afin d’aller extirper le terrorisme, il serait accusé par l’Onu d’envahir un pays étranger et il se verrait menacé de sanctions. Ainsi, ni un contrôle israélien sur la population palestinienne, ni un contrôle total des Palestiniens sur la Judée, la Samarie et Gaza, ne sont acceptables.
Mais il existe une troisième voie, qui offre l’espoir d’une solution réaliste et responsable pour les Israéliens et pour les Palestiniens. Le principe directeur est le suivant : Les Palestiniens se verraient accorder tous les pouvoirs nécessaires pour se gouverner eux-mêmes, mais aucun des pouvoirs qui seraient susceptibles de représenter une menace pour Israël. Autrement dit, plus simplement, la solution réside en un auto-gouvernement total des Palestiniens par eux-mêmes, Israël conservant les pouvoirs vitaux pour sa sécurité.
Ainsi, par exemple, les Palestiniens auraient des forces de sécurité intérieure et de police, mais pas d’armée. Ils pourraient établir des relations diplomatiques avec d’autre pays, mais ne pourraient pas conclure de pactes militaires. Ils pourraient importer des biens et des marchandises à usage civil, mais non des armes et des munitions. Le contrôle sur la vie quotidienne des Palestiniens serait entre les mains des seuls Palestiniens, mais le contrôle de la sécurité des frontières, des ports et de l’espace aérien resterait entre les mains des Israéliens. Le Premier ministre Ariel Sharon a exprimé ces idées l’an dernier, et la majorité des Israéliens y sont favorables. Et il est de fait que ceux des Israéliens qui soutiennent la création d’un Etat palestinien prônent, en réalité, une souveraineté palestinienne limitée, Israël conservant le contrôle des pouvoirs vitaux en matière de sécurité.
Le plus grand danger, pour la paix et la sécurité, dans le monde d’aujourd’hui, c’est la notion de souveraineté illimitée s’appliquant sans nuances. Dans bien des points chauds du monde, le droit à l’auto-gouvernement ne doit pas inclure des pouvoirs illimités en matière de sécurité. Sinon, tout groupe ethnique ayant un dol particulier cherchera à créer sa propre armée, son propre armement et éventuellement, ses propres armes de destruction massive.
Depuis le 11 septembre 2001, les dangers que pose une souveraineté illimitée appliquée sans nuances commencent à être mieux compris. Les gens conviennent de plus en plus du fait qu’au vingt et unième siècle, la résolution des conflits dans bien des points du globe où il y a des problèmes requiert que soit modifié le concept de souveraineté. La stabilité au Moyen-Orient, comme ailleurs, dépendra de notre capacité à nous libérer du présupposé erroné selon lequel nous n’aurions pas d’autre alternative que régenter des populations hostiles ou garantir à ces mêmes populations une souveraineté illimitée. Une autre possibilité existe.
Est-ce que les gens, dans le monde libre, qui en appellent à la création d’un Etat palestinien veulent réellement que les Palestiniens aient une souveraineté illimitée ? Veulent-ils vraiment avoir un Etat palestinien disposant de sa propre armée, et libre d’envoyer ses kamikazes dans le monde entier ? Certainement pas !
Mais c’est pourtant exactement ce à quoi une souveraineté illimitée ne pourrait qu’aboutir : un Etat dictatorial, surarmé et terroriste, au cœur du Moyen-Orient. Cet Etat deviendrait une université formant des kamikazes à la bombe avec des facultés pour toutes les organisations terroristes possibles et imaginables : du Hamas jusqu’à Al-Qa’ida, en passant par le Hezbollah.
Après avoir éliminé les régimes terroristes en Afghanistan et en Irak, l’Amérique  ne veut certainement pas voir émerger un nouvel Etat terroriste. Je suis persuadé que tous ceux qui recherchent une paix durable soutiendront les garde-fous que j’ai mis ici en évidence. En insistant sur ces garde-fous, nous ne mettons pas la paix en danger, nous permettons au contraire l’émergence d’une paix authentique qui puisse être durable, sûre et finalement couronnée de succès.
                                     
3. Hanna Nasser, maire de Bethléem : "Parler jusqu'à l'application totale de la feuille de route" entretien réalisé par Valérie Féron
in L'Humanité du jeudi 19 juin 2003

Le maire de Bethléem, Hanna Nasser, souligne l'absence d'alternative à un cessez le feu bilatéral et à un retour à la table des négociations. Le maire de Bethléem répond aux questions de l'Humanité.
- Israël propose des retraits de la bande de Gaza et de Bethléem. Craignez-vous une répétition de l'accord d'août 2002 intitulé " Gaza Bethléem d'abord " ?
- Hanna Nasser. Nous serions très heureux de voir l'armée israélienne se retirer une fois pour toute de notre ville, de même que de la région nord de Gaza, comme le gouvernement d'Ariel Sharon l'a suggéré. Cela pourrait être le début d'un retrait plus large des territoires palestiniens dont nous avons cruellement besoin. J'espère que s'il a lieu, ce retrait sera définitif, sans aucune possibilité pour les Israéliens de revenir comme ce fut le cas l'an dernier, le plan Gaza Bethléem d'abord n'ayant jamais été vraiment appliqué. Je pense que les conditions actuelles sont différentes. Il y a une véritable conviction que l'heure est venue de retourner à la table des négociations. Les Israéliens comme les Palestiniens ont réalisé qu'ils n'arriveront à rien par la violence. Ensuite, ce retrait fait partie cette fois d'un plan international, soutenu à la fois par les États Unis, les Nations unies, l'Europe et la Russie. Tout le monde est intéressé par sa réalisation. C'est pourquoi je suis beaucoup plus optimiste à l'heure actuelle que par le passé.
- Quelle est la place du Hamas au sein de la société palestinienne et de la classe politique ?
- Hanna Nasser. Nous avons besoin d'unité nationale face à l'occupation. Nous avons donc besoin du soutien de l'ensemble de nos groupes politiques, même ceux qui refusent la " feuille de route " comme le Hamas et le Djihad islamique. Ces mouvements ont très bien compris que les règles du jeu ont changé sur le plan international, qu'il n'y a plus de place pour le moindre acte de violence dans notre lutte, qui va se poursuivre. Ceci en dépit de l'instabilité sur le terrain. Je suis donc convaincu qu'ils vont donner une véritable chance au premier ministre Mahmoud Abbas de faire progresser les négociations avec le gouvernement israélien pour un accord final.
- Pour cela la direction palestinienne doit également s'assurer qu'Israël va arrêter les opérations militaires et les attaques ciblées, comme l'exige le Hamas pour accepter un cessez le feu.
- Hanna Nasser. La paix est un intérêt mutuel pour les Palestiniens et les Israéliens. Le gouvernement israélien doit comprendre que s'il n'arrête pas les attaques contre notre peuple, nous allons vers une catastrophe. Les extrémistes des deux côtés ne vont nous conduire nulle part. C'est pourquoi nous devons continuer à parler avec les Israéliens jusqu'à l'application complète de la " feuille de route ", jusqu'à ce que nous arrivions, conformément à ce plan, à un État palestinien indépendant en 2005, vivant aux côtés de l'État israélien et égal en droit à ce dernier.
- Pensez-vous qu'Israël va accepter de geler la colonisation et de démanteler des implantations dans les territoires palestiniens, comme c'est stipulé dans la " feuille de route " ?
- Hanna Nasser. Ce que nous voulons, c'est l'application totale de la " feuille de route ". Il faudra ensuite en venir aux négociations sur les dossiers clés comme les frontières ou Jérusalem. Commençons par appliquer la " feuille de route " avec un cessez-le-feu.
- Pensez vous qu'Ariel Sharon est réellement intéressé par ce processus de paix ?
- Hanna Nasser. Sur le terrain de la violence, il n'y a pas de gagnant. Sharon aussi a perdu et a reconnu qu'il n'était pas possible de continuer à occuper les territoires palestiniens, sans compter la détérioration de l'économie chez lui depuis le début de l'intifada. C'est pourquoi il veut discuter avec les Palestiniens. Et le plus dangereux pour l'État d'Israël, ce n'est pas seulement l'occupation de 3,5 millions de Palestiniens, c'est aussi les changements démographiques à venir. Dans une dizaine d'années, les Palestiniens seront plus nombreux que les Israéliens. Pour eux aussi il n'y a pas d'autre choix qu'un État palestinien indépendant aux frontières reconnus par la communauté internationale.
- Que pensez vous de l'engagement de l'administration américaine dans ce plan de paix ?
- Hanna Nasser. Les Américains sont tout à fait sérieux. De plus cela va dans l'intérêt d'Israël. Tous deux sont d'accord pour dire que l'on ne peut pas continuer ainsi.
- Et l'Europe ? quel est son rôle ?
- Hanna Nasser. Nous apprécions le rôle des Européens, qui est très important. Ce sont eux qui ont pris au mot le président Bush lorsqu'il a parlé de sa vision de deux États. Nous avons besoin des Européens, de même que de la Russie et des Nations unies. Ce plan de paix est d'un intérêt international.
                           
4. Ce qu'on dit à Gaza par Amira Hass
in Ha'Aretz (quotidien israélien) du mercredi 18 juin 2003
[traduit de l'hébreu par Michel Ghys]

Des Palestiniens entourent la carcasse calcinée de la voiture du leader du Hamas Abdel Aziz Rantissi après l'attaque par un Apache israélien le 10 juin à Gaza. Rantissi a été blessé, mais deux passants, dont une fillette de 8 ans, ont été tués par cette tentative d'assassinat.
Deux jours avant la tentative d'attentat contre la vie d'Abdel Aziz Rantissi, trois Palestiniens armés ont tué quatre soldats israéliens à un poste militaire, dans la zone industrielle d'Erez, au Nord de la Bande de Gaza. Au cours du combat, les trois hommes armés ont aussi été tués, dans cette opération que trois organisations ont revendiquée: le Hamas, le Jihad Islamique et le Fatah. Certains estiment qu'il y a un lien direct entre l'attaque contre ce poste et la décision d'attenter à la vie d'un haut dirigeant du Hamas, alors qu'il est clair pour toute personne sensée que cela ouvrira un nouveau cycle de vengeance.
La douleur collective israélienne à l'occasion de la mort au combat de soldats ne peut pas être moindre que la douleur suscitée par la mort de civils assassinés dans des attentats. Mais à en juger par des propos d'hommes politiques, par ce qui s'écrit dans la presse, par les opérations immédiates de destructions lancées par l'armée israélienne dans le Nord de la Bande de Gaza et qui désorganisent le peu qui ne l'était pas encore dans la vie des milliers d'habitants de Beit Hanoun, et par la tentative d'attentat elle-même, il est clair que tuer des soldats à l'intérieur d'un poste militaire, dans un territoire conquis par Israël en 1967, est en tout point considéré en Israël comme une action terroriste. L'attaque contre le poste est qualifiée d'«attentat terroriste», et les assaillants de terroristes. Les mêmes mots, exactement, qui ont été consacrés, le lendemain, à la description de l'attentat-suicide de Jérusalem.
C'est l'approche israélienne telle qu'elle est répandue: des soldats israéliens sont toujours impliqués dans un «combat», même lorsqu'ils bombardent un camp de réfugiés. Des Palestiniens sont toujours des terroristes, même face à des chars, même lorsque leur objectif ce sont des soldats dans une garnison israélienne dont la mission est pour partie de surveiller que les territoires conquis par Israël en 1967 soient habités sans dérangement par des Juifs.
Il est clair que les Israéliens ne peuvent pas partager le sentiment palestinien de fierté lié au fait que trois jeunes gens – qui ne sont pas passés par un entraînement au sein d'une glorieuse armée et qui savaient qu'ils avaient toutes les chances d'être tués – ont réussi à s'infiltrer dans une zone très surveillée et à attaquer une cible militaire. Mais quand on ne fait pas de distinction entre une opération qui prend pour cible des soldats et une autre qui vise des civils, et quand on qualifie une attaque militaire d'«attentat terroriste», on agit en fait selon la même logique que de nombreux Palestiniens qui pensent que dans le cadre de la lutte contre l'occupation, une attaque contre des civils est aussi légitime qu'une attaque contre des soldats. La discussion – de savoir s'il y a une différence – se déroule en permanence dans le public palestinien. Une infime minorité considère qu'il y a une interdiction morale à attaquer des civils. Une minorité plus importante justifie la nécessité de s'abstenir d'attaques contre des civils à l'intérieur de la Ligne Verte par des considérations tactiques. Mais il leur est difficile de résister face aux arguments qui leur sont opposés: la majorité des Palestiniens tués sont des civils; il n'y a pas de différence entre une bombe d'une tonne visant une maison d'habitation et une bombe humaine; «tout civil a été ou sera un soldat»; «ils tuent nos mères aussi».
Cette semaine, à Gaza, les gens demandaient: «Qui en Israël s'intéresse à la manière dont a été tué Rafat al-Za'anin, 30 ans, dimanche passé ?» Des témoins visuels ont rapporté ceci: aux alentours d'une heure du matin, des habitants de Izbat Beit Hanoun ont aperçu des soldats circulant à pied. Al-Za'anin était officiellement membre de la police. Il apparaît maintenant qu'il appartenait aussi au bras armé du Fatah. Mais là, selon eux, il ne partait pas au combat: il était sorti dans la cour où était entré son voisin qui craignait de rester seul et il l'avait invité à entrer chez lui. Alors qu'il le suivait, il a été touché d'une balle à la jambe. Il semble que le projet n'était pas d'emblée d'attenter à sa vie, sinon il aurait été visé à la tête. Un de ses frères s'est précipité vers lui et a, lui aussi, été atteint d'une balle. Quand le tir s'est un peu calmé, des frères et des voisins ont porté les deux blessés sur 700 mètres, jusqu'à une clinique proche. Mais al-Za'anin avait déjà perdu trop de sang et il est mort.
À Gaza, on demande aussi : Qui sait, en Israël, que lundi soir, Amal al-Jarusha est morte des suites de ses blessures, une fillette de huit ans dont le seul crime était de se trouver pas loin de la voiture de Rantissi, au moment où des soldats de la force aérienne israélienne tiraient sept missiles dans sa direction ?
                                        
5. La diplomatie échoue à détourner Sharon et le Hamas de leurs fusils et de leurs bombes. Les ministres de l’UE menacent de mettre l’aile politique du Hamas sur liste noire par Chris McGreal (Jérusalem) et Ian Black (Luxembourg)
in The Guardian (quotidien britannique) du mardi 17 juin 2003
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Les efforts diplomatiques ont échoué, hier, à amener le cessez-le-feu tellement promis par le Hamas, ainsi qu’à convaincre Israël de mettre un terme à sa stratégie d’assassinat ciblés, largement condamnée.
Les médiateurs des services de renseignement égyptiens n’ont pas réussi à convaincre le Hamas et les autres factions de la bande de Gaza d’arrêter les attaques contre des Israéliens. Et l’envoyé de George Bush, John Wolf, n’a pas eu plus de succès dans ses tentatives de convaincre par la persuasion les Israéliens de mettre un terme à leurs « assassinats ciblés ».
Une troisième session de conversations, entre représentants des Premiers ministres israélien et palestinien, devait reprendre les conversations autour d’une proposition d’un retrait de l’armée israélienne de la plus grande partie de la bande de Gaza. Mais ces conversations, elles aussi, sont suspendues au refus d’Israël d’abandonner ses assassinats ciblés et autres frappes militaires à Gaza.
A Luxembourg, les ministres européens des Affaires étrangères ont déclaré que l’aile politique du Hamas pourrait être mise à l’index si ce mouvement ne se décidait pas à conclure un cessez-le-feu. Mais le ministre français Dominique de Villepin a fait savoir qu’il était opposé à cette mise à l’index, soutenue par le secrétaire britannique aux affaires étrangères, Jack Straw.
Celui-ci a déclaré : « Il y a une évidence croissante que les ailes militaire et politique du Hamas sont très intimement imbriquées. Le Hamas a rejeté la feuille de route et il tente en ce moment de la pulvériser, littéralement. »
Le Premier ministre israélien Ariel Sharon a été reçu par une bronca à la Knesset. Ses opposants de gauche l’ont accusé de tenter de faire échouer la feuille de route comme le montre la tentative bâclée d’assassinat du dirigeant politique du Hamas, Abdel Aziz Al-Rantissi, laquelle a provoqué une semaine de bain de sang et la perte d’au moins soixante-cinq vies humaines.
Les députés de droite l’ont accusé d’encourager le terrorisme. Mais il a obtenu une majorité confortable lors d’un vote sur la question (de la feuille de route) après avoir fait la promesse qu’Israël continuerait à pourchasser les terroristes « partout, quelques soient les circonstances. »
M. Sharon entend préserver le droit de l’armée de frapper les « bombes à retardement » - définition désignant usuellement toutes les personnes responsables d’avoir planifié ou d’avoir effectué un attentat suicide ou d’autres formes d’action. Le chef d’état-major de l’armée israélienne, le lieutenant général Moshe Yaalon, alla plus loin, disant à un groupe de ses soldats qu’il ne voyait aucun inconvénient à ce que l’armée « ressemble à un groupe de fous » et qu’elle était « déterminée à combattre le Hamas ».
Les Palestiniens disent que de nouvelles attaques israéliennes ne pourraient que saper leurs tentatives pour imposer la sécurité à Gaza, en partie parce que les attaques israéliennes au moyen de missiles dits « ciblés » tuent beaucoup de civils innocents et ne font, par conséquent, que favoriser le soutien de la population au Hamas.
On suppose que le simple poids de la diplomatie américaine contraindra les Israéliens et les Palestiniens – dont le Hamas – à conclure un compromis qui permettra à la Maison Blanche d’insister sur la nécessité d’aller de l’avant en matière d’application de la feuille de route. Mais un des dirigeants du Hamas, Ismaïl Abou Shanab, a indiqué qu’il serait prématuré d’évoquer un cessez-le-feu, qu’il a qualifié de « reddition devant l’occupation. » « Le temps pour une trêve n’est pas venu. Pour l’instant, il s’agit de faire preuve de solidarité et de rester unis face aux attaques israéliennes contre notre peuple », a-t-il dit.
D’autres dirigeants palestiniens se sont déclarés optimistes : ils pensent qu’un cessez-le-feu sera conclu, dans la pratique et pas seulement sur le papier.
Les médiateurs égyptiens ont rencontré aussi des représentants du Djihad islamique, lesquels, comme ceux du Hamas, ont dit qu’un cessez-le-feu ne concernerait que les attaques à l’intérieur des frontières d’Israël de 1967, et que les soldats d’occupation ainsi que les colons demeureraient leurs cibles légitimes.
Les Egyptiens ont proposé à toutes les parties de venir au Caire afin d’y poursuivre leurs pourparlers.
M. Wolf a rencontré le ministre israélien des Affaires étrangères, Silvan Shalom, qui a adopté une ligne encore plus dure que celle de Sharon, en déclarant qu’une trêve limitée ne saurait tenir lieu de désarmement et de démantèlement du Hamas et des organisations similaires. Il a déclaré : « Ces groupes extrémistes et leur infrastructure doivent être éliminés. »
Le président palestinien Yasser Arafat a contacté hier soir des membres de la famille de Marwan Barghouti, jugé en Israël au motif qu’il aurait supervisé des attentats terroristes ayant causé la mort de vingt-six personnes, afin de les informer qu’il serait libéré d’ici deux ou trois jours, ont indiqué ces proches de M. Barghouti.
Les responsables officiels israéliens n’ont fait aucun commentaire, et les proches de M. Barghouti ont fait part de leur scepticisme au sujet des nouvelles confiées par M. Arafat.
                                           
6. Leïla Shahid : " C'est déjà un mauvais départ pour la "feuille de route" entretien réalisé par Pierre Barbancey
in L'Humanité du lundi 16 juin 2003

La Déléguée générale de Palestine en France, Leïla Shahid, était samedi au siège de l'Humanité, où elle était l'invitée des 2es Assises de notre journal. L'occasion pour elle de faire le point sur la situation au Proche-Orient.
- Comment appréciez-vous la situation après la réunion d'Aqaba et l'attitude israélienne ?
- Leïla Shahid. La "feuille de route" est, pour nous, en elle-même, quelque chose que nous souhaitions depuis maintenant pratiquement un an. En mars 2002, pour la première fois, un président américain parle d'une solution basée sur deux États et un État palestinien viable et souverain. C'est une chose positive. Mais les discours ne suffisent plus du tout. De mars 2002 à maintenant, les envoyés spéciaux du " quartet " (États-Unis, Russie, UE et ONU), ont travaillé sur un document qui réunirait tout ce qui n'a pas été mis en ouvre dans les accords d'Oslo, de Wye River, Charm el-Cheikh, dans les recommandations Mitchell, Tenet, avec la proposition de paix du prince Abdallah d'Arabie saoudite. Tout ce qui a été officiellement inclus par les deux parties est inclus dans cette " feuille de route ". Il y a trois choses nouvelles qui n'étaient pas dans les accords d'Oslo tels qu'ils étaient rédigés : on donne une finalité à ce processus, une date très précise qui est 2005 pour la création d'un État palestinien souverain et indépendant. Deuxièmement, il est spécifié qu'il y a un mécanisme de mise en ouvre de surveillance de cette " feuille de route " qui inclut le " quartet ". Ce mécanisme de surveillance a un calendrier très précis, vérifier que les Palestiniens et les Israéliens remplissent leurs obligations et que ces mesures sont prises dans une simultanéité et un parallélisme total. Mais les Israéliens, lorsqu'ils ont accepté sur le plan formel la " feuille de route ", ont bien précisé qu'ils avaient 14 objections, écrites et remises officiellement à Condoleezza Rice juste avant Aqaba. Les Américains ont dit qu'ils les prendraient en compte dans la mise en ouvre...
- Qu'est-ce que cela signifie ?
- Leïla Shahid. Parmi ces réserves on trouve le refus d'un État souverain et indépendant, le refus du gel des colonies, le refus de prendre en considération la proposition du prince Abdallah. Donc des objections qui enlèvent tout intérêt et toute utilité à cette " feuille de route ". À Aqaba, les Israéliens et les Palestiniens devaient, d'après la première étape de la " feuille de route ", chacun ou ensemble, faire une déclaration où ils reconnaissent l'autre et s'engagent à arrêter la violence. Abou Mazen a fait ce discours mais pas Sharon. Il ne s'est pas engagé à respecter ce qu'il doit faire dans la première phase, à savoir le gel de la colonisation. La chose la plus importante à Aqaba était la présence de Bush. Le même qui venait de passer deux ans et demi à dire je ne vais pas m'occuper du Moyen-Orient parce que la priorité c'est l'Irak. S'il est venu personnellement à un tel sommet c'est que sa stratégie a été modifiée. Parce qu'il a bien compris qu'il n'arrive pas vraiment à faire la paix en Irak. Et il ne la fera pas de sitôt. Il a donc besoin d'une image de faiseur de paix. Le lieu qui continue à être le foyer qui menace le plus la paix, c'est le conflit israélo-palestinien. Il ne peut donc pas faire autrement, au moins sur la forme, qu'une tentative de sommet où il apparaît comme un homme de paix. Jusqu'où ira-t-il dans sa tentative ? On n'a pas vraiment l'impression que les choses ont changé côté américain.
- La feuille de route est issue du Quartet, pourtant on ne voit que les Américains ? Que se passe-t-il ?
- Leïla Shahid. Les sommets de Charm el-Cheikh et d'Aqaba étaient organisés par les Américains qui n'ont pas souhaité inviter leurs partenaires du " quartet ". Ce que je regrette énormément. C'est déjà un mauvais départ pour la " feuille de route ". Si celle-ci n'est pas supervisée par un mécanisme de surveillance du " quartet ", elle ne sera jamais mise en ouvre. Parce que les Palestiniens n'ont pas confiance dans un mécanisme de surveillance mis en ouvre uniquement par les Américains. Ce mécanisme, promu par le " quartet ", est très développé dans tous ses aspects, que ce soit la surveillance sécuritaire ou sur le gel des colonies ou sur la levée du bouclage. C'est un travail sérieux mais il n'a pas encore été rendu public parce que les Israéliens refusent le " quartet ". De nombreux ministres israéliens disent d'ailleurs qu'ils n'ont pas accepté la " feuille de route ". C'est pourquoi au lendemain d'Aqaba, alors qu'il était convenu qu'il fallait donner une chance aux Palestiniens pour conclure une trêve politique avec le Hamas, ils ont tenté d'assassiner l'un de ses dirigeants et ont déclenché ce qui était inévitable, une vengeance du Hamas. Comme le gouvernement israélien ne veut pas de la " feuille de route ", il ferme les portes même si cela se fait au détriment de ses propres citoyens.
- Qu'est-ce que l'Autorité palestinienne peut mettre en balance dans ses discussions avec des groupes comme le Hamas, le Djihad islamique ou les Brigades d'Al-Aqsa, pour obtenir un accord politique palestinien, apte à arrêter les violences et permettre la mise en ouvre de la " feuille de route " ?
- Leïla Shahid. Avant tout, le fait que la population palestinienne est exténuée, elle ne croit plus que la résistance militaire peut suffire pour leur permettre de gagner la bataille aujourd'hui de la libération des territoires ou de rester dans la situation actuelle. Le dialogue intérieur palestinien a commencé en octobre, au Caire. Il y a le Hamas, le Djihad, les brigades Al-Aqsa et le Front populaire. Ce dialogue repose sur le bien-fondé de la lutte armée ou non. Parce qu'il est évident qu'après chaque action militaire contre Israël dans les territoires palestiniens et surtout après chaque action kamikaze contre des civils israéliens, il y a des conséquences immédiates contre la population. Celle-ci a donc envie de donner une chance à la paix si les Israéliens font leur part. Nous sommes entrés, après la fin de guerre en Irak, dans une phase où les pressions des États arabes sont importantes. La Syrie ou l'Iran appellent leurs partisans, que ce soit le Hezbollah ou le Hamas ou le Djihad islamique, à baisser leur pression militaire parce qu'eux-mêmes, en tant qu'État, sont sous pression américaine. Il faut une trêve, c'est-à-dire une suspension des hostilités militaires pour voir vraiment si l'autre est prêt à faire une trêve. Pendant cette trêve, on voit ce qu'on est capable de mettre en ouvre dans la " feuille de route ". C'est exactement le contenu des discussions qu'Abou Mazen a eu au Caire et à Gaza avec les dirigeants de tous les mouvements palestiniens. Le Hamas avait dit qu'il était prêt à annoncer une trêve. C'est pour cela que le premier ministre palestinien s'est rendu à Aqaba. La tentative d'assassinat du dirigeant du Hamas est un sabotage par Israël de ce travail de construction d'une trêve entre Abou Mazen et le Hamas. Israël n'a pas réussi à se débarrasser de Yasser Arafat et maintenant elle voudrait que la guerre civile éclate au sein de la société palestinienne.
                                   
7. Gravé dans la pierre par Geraldine Bedell
in The Observer (hebdomadaire britannique) du dimanche 15 juin 2003
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Tandis que le monde attend que la feuille de route du Moyen-Orient soit dépliée, Ariel Sharon est fort occupé à apporter sa solution personnelle au problème de la Cisjordanie : 360 km d’un mur de béton haut de 8 mètres et couronné de fil de fer barbelé électrifié. Les Israéliens appellent ça : « haie de séparation ». Pour les Palestiniens, ce n’est que la dernière en date d’une interminable série de tentatives cynique de leur voler leurs terres. Geraldine Bedell a rencontré des paysans palestiniens, et aussi des colons israéliens, qui vivent désormais « le dos au mur ».
Des papillons volettent au-dessus des prairies fleuries, de chaque côté de petits sentiers qui zèbrent un flanc de colline caillouteux. Vos pieds écrasent des buissons de thym et de sauge tandis que vous traversez des vergers de manguiers, de grenadiers, de figuiers, de noisetiers, de pêchers, d’orangers, de citronniers et aussi de bibaciers, ces beaux arbres qui produisent de petits fruits délicieux, couleur abricot, que les Palestiniens appellent « eskidounyéh », ce que l’on pourrait traduire par « douceur de la vie ici-bas ».
Soudain, venant rompre brutalement le charmant gazouillis des petits oiseaux, vous percevez un grondement de bulldozers. En montant vers le village misérable mais pittoresque de Jayyous, perché sur une colline, on peut voir ces engins en action : ils sont en train de creuser une cicatrice assez large pour y faire passer une autoroute à travers les vergers, laissant derrière eux une bande glabre d’une centaine de mètres de largeur, aussi loin que porte le regard. Les pelles mécaniques ont déjà arraché les orangers, labouré des serres et poussé sur le côté des oliviers d’un demi millénaire d’âge afin de libérer l’espace pour les fondations du Grand Mur que le gouvernement israélien a l’intention d’ériger tout au long du piémont de la Cisjordanie, là où elle butte sur Israël. (C’était là, tout du moins, le projet du début. Dans la pratique, le mur est construit « un peu » au-delà de l’ancienne frontière, la ligne verte.) Le gouvernement israélien n’aime pas que l’on qualifie cette structure de « mur », et il fait observer que ce n’est que sur certains tronçons de sa longueur totale de 360 km qu’elle prendra effectivement la forme d’une muraille de béton armé d’une dizaine de mètres de hauteur. Les responsables officiels traduisent sa dénomination en hébreu – kav ha tefer – par « la zone de jonction ». Comme cette expression ne veut pas dire grand-chose en anglais, les Israéliens désignent la muraille plus commodément en parlant de « separation fence », de barrière de séparation. Par endroits – comme ici, par exemple, à Jayyous – la structure prendra effectivement plutôt la forme d’une barrière, mais avec de larges fossés et levées de terre, du fil de fer barbelé, électrifié par-dessus le marché, des appareils de détection et des miradors servis par des patrouilles armées. Mais, qu’il s’agisse de béton tout bête ou de tronçons high tech, l’effet sera le même : essayez de franchir la limite, et vous serez tiré comme un lapin !
Au cours d’une interview récente sur une chaîne de télé australienne, l’historien militaire israélien Martin Creveld a asséné que la seule solution au problème israélo-palestinien consistait à construire un mur « entre nous et l’autre côté », « un mur si haut que même les oiseaux ne pourraient le survoler… Cela permettra d’éviter tout accrochage pendant très longtemps, à l’avenir… Et puis, bien sûr, si un fou essaie de faire le mur, on le descendra. » Les Palestiniens, itou, ne doutent pas un instant des conséquences encourues s’ils essayaient de franchir le mur. « En plus, de l’autre côté du mur, il y aura une zone de sécurité de deux kilomètres de large… », m’explique Tawfiq Salim, un paysan de Jayyous. « Personne ne pourra y mettre les pieds. Si on s’y risque, on sera descendu. Déjà qu’ils nous tirent dessus si on s’approche un peu trop… »
Cette perspective est bien triste, pour les paysans de Jayyous : leurs maisons sont d’un côté du mur, et leurs vergers, leurs puits et leurs serres sont de l’autre. Les habitants de Jayyous pensaient être les propriétaires de ces terres. Ils les cultivaient, ils les irriguaient. Sur les cinq cents familles du village, trois cents dépendent pour vivre de l’agriculture, et même ceux qui travaillent dans d’autres secteurs – enseignants, policiers – dépendent des productions familiales pour compléter leurs maigres revenus. Lorsque Abdul Hafez a quitté l’université, il y a dix-huit ans de cela, ils n’a pas trouvé d’emploi correspondant à son diplôme scientifique, aussi il a fait des économies et il a acheté une serre. Il m’invite à y contempler ses 32 000 pieds de tomates. Dans son cas, l’investissement a été un succès : « Cela permet à ma famille, de vingt personnes, de vivre. J’ai pu envoyer mon frère au lycée. » Mais le système optique qui caractérise ce monde à part qu’est la Cisjordanie fait que vous pouvez posséder quelque chose, et néanmoins n’avoir aucun droit sur elle. Un jour, des jeeps de l’armée israélienne sont arrivées, accompagnées d’une pelleteuse, et le couvre-feu a été imposé aux habitants du village. Des pylônes en béton ont commencé à faire leur apparition dans le paysage. Deux mois plus tard, Abdul Hafez et les autres agriculteurs ont trouvé des avis punaisés sur le tronc de certains arbres. Il s’agissait de décrets d’expropriation, détaillant les parcelles de terrain qui allaient être saisies en vue de la construction du mur.
Du village, six routes descendent dans la vallée. L’armée en a condamné cinq, ne laissant que le trajet le plus long. Tawfiq Salim a donc perdu du terrain, à cause de la construction du mur, mais – bien pire – les six hectares qui lui restent sont hors de portée. La seule voie laissée ouverte ne lui donne d’autre choix que traverser une carrière dont le propriétaire est israélien. « J’ai demandé au patron de la carrière comment je devais faire pour traverser ses excavations ? Il s’est foutu de moi : « Prends ton hélico ! » »
Depuis le village, Tawfiq peut voir son terrain – il me le montre du doigt : il est situé sur une falaise, comme suspendu au-dessus de la carrière. « J’ai planté 500 jeunes arbres à la main. J’ai apporté de l’eau pour arroser les scions à dos d’âne. Je les ai soignés pendant trente ans. Et voilà qu’aujourd’hui, on dirait que mes arbres sont sur une île au large : je peux les voir, mais je ne peux pas m’en approcher… » Un autre avis punaisé sur des arbres fruitiers proposait aux villageois une réunion avec l’officier de l’ « administration civile » israélienne. Des compensations ont été évoquées, mais la terre, ici, ne représente pas qu’un gagne-pain pour les villageois : la terre, c’est aussi leur identité, leur culture, leur histoire, leurs loisirs… « Quelle somme d’argent pourrait « dédommager » votre vie elle-même ? » Les villageois ont esté devant la Cour suprême israélienne pour faire casser les décrets d’expropriation, mais l’affaire a été déboutée, sous prétexte qu’une cour civile ne peut statuer sur une décision militaire. De toute manière, les bulldozers étaient déjà entrés en action…
Au niveau de Jayyous, le mur passe à six kilomètres à l’intérieur (du côté cisjordanien) de la ligne verte de 1967 qui sépare théoriquement Israël de la Cisjordanie. Cela équivaut, aux yeux des Palestiniens, à la confiscation d’un territoire plus large que certaines régions exploitables de la bande de Gaza. Du même coup, ce sont 860 hectares de terres qui vont se retrouver du côté israélien. « Comme par hasard, il s’agit des terres les plus fertiles de toute la Cisjordanie », me dit Abdul Latif, un hydrologue habitant Jayyous. « Ce village est situé au-dessus de la nappe phréatique occidentale, qui fournit déjà à Israël, aujourd’hui, un quart de ses besoins en eau. Ici, il y a sept puits, et ils vont tous se retrouver, très bientôt, de l’autre côté du mur. Or, déjà maintenant, nous avons dû répartir la population du village entre trois districts, dont chacun reçoit de l’eau seulement deux heures par jour. »
Sharif Omar possède 20 hectares, tous acquis après 1967, année où il est venu se réfugier en Cisjordanie. « Les Israéliens nous ont dit qu’il leur fallait ce mur, pour des raisons de sécurité. Si c’est vrai, leur ai-je dit, je suis prêt, et même avec plaisir, à en payer la moitié du prix, pour peu que vous le construisiez sur le tracé de la ligne verte ! La vérité, c’est qu’ils veulent la terre, débarrassée des gens. L’officier israélien était assis sous cet olivier, là-bas, et il m’expliquait que notre ancêtre commun était Abraham / Ibrahim, et que son épouse, Sarah, laquelle était leur arrière-arrière-arrière… grand-mère – à eux (mais, hélas, pas à nous…) – était allée au ciel, et que ça voulait dire que cette terre leur appartenait... Quand le mur sera fini, la totalité de mes terres seront derrière. J’ai planté cent cinquante jeunes citronniers depuis le début de la construction du mur, pour bien montrer aux autres paysans que nous n’avons aucune raison de céder. » Il m’emmène jusqu’à une cabane dans un de ses vergers pour me montrer une collection de tentes : avec les autres paysans, il a l’intention de camper sur ses terres et, le cas échéant, de mettre les Israéliens au défi de les chasser par la force.
En douce, il a installé une cuisinière, dans sa cabane, et il est en train d’y bricoler une cabine de douche. Ironie du sort : il vient juste de pendre la crémaillère dans sa jolie maison, au village. « J’ai marché, lorsque j’ai été exilé en 1967, en portant ma femme et deux sacs sur mon dos, et j’ai fini par me poser à Jayyous. Il m’a fallu trente-six ans pour avoir une maison comme celle-là. » Sharif et son épouse sont bien décidés à aller vivre dans leur cabane de jardin aussi longtemps qu’il faudra…
Le gouvernement israélien est formel : les paysans pourront se rendre sur leurs terres dès que le mur sera terminé. Nezah Mashiah, « chef de projet pour la zone de contact auprès du Ministère de la Défense » explique : « Nous prévoyons 32 portails de franchissement de la muraille en cours de construction. Ils pourront être franchis durant le jour, sur la base d’autorisations. » Mais, prévient-il, quelque peu menaçant : « Mais on n’entrera pas comme dans un moulin. S’il y a de l’indiscipline, les portails seront fermés. »
Les Palestiniens font observer qu’aucun protocole fixant l’utilisation des portails de franchissement du mur n’a été publié et ils disent en aparté que lorsqu’ils font la demande d’un permis israélien, pour quoi que ce soit, on leur demande « en contrepartie » de devenir des indics…
Pour vous faire une petite idée de ce à quoi ressemble la vie derrière un mur, il vous suffit de prendre sur une quinzaine de kilomètres la route de Qalqiliya. Une section du mur court déjà au milieu des champs de choux-fleurs et de pommes de terres, dans les maraîchages qui entourent la ville : 8 km de béton armé, se dressant au milieu d’un talus artificiel qui vous arrive à l’épaule. Le mur masque l’horizon, crée un silence irréel et une absence de paysage. Une fois construit entièrement, il encerclera la ville, mais il n’y a d’ores et déjà qu’une chicane permettant d’entrer dans Qalqiliya et d’en sortir…
Entrer à Qalqiliya ou en sortir, c’est un processus épuisant, fait d’attente interminable sous un soleil de plomb, en attendant que l’on ait longuement tourné et retourné les papiers que les militaires vous ont pris et ont emmenés dans leur cahute. Vous ne pouvez pas traverser à bord du même véhicule. Quand vous êtes enfin autorisé à passer, vous devez marcher à pied à travers un no man’s land pour aller prendre un bus ou un taxi de l’autre côté. Et là, je ne parle que des Occidentaux. Khalid Shanti, le secrétaire du syndicat des paysans palestiniens, me dit que le passage a été totalement fermé aux Palestiniens durant trois jours, avant ma visite ici. Même les jours fastes, il est fermé sur le coup des 3 ou 4 heures de l’après-midi, bien qu’en été il fasse jour jusqu’au moins 8 heures du soir. « Les gens sont fréquemment menottés et on les laisse sous le soleil pendant des heures », m’explique Khalid Shanti. « C’est l’humiliation, c’est une punition collective. » (Il sait bien, en me disant cela, que les punitions collectives tombent sous le coup de la Convention de Genève).
Jusqu’au déclenchement des violences en cours (deuxième Intifada, septembre 2000), 85 000 Israéliens et Palestiniens venaient habituellement à Qalqiliya chaque semaine pour y faire des achats. Les prix étaient plus attractifs qu’en Israël. Plus personne ne vient, en partie à cause de la peur, en partie à cause des difficultés pour entrer dans la ville et en sortir. Et voilà que maintenant le mur menace de couper Qalqiliya de 80 % des terres agricoles qui en dépendent et de dix neuf des puits qui l’alimentent en eau.
Je trouve Assad Alla en plein travail dans sa pépinière, juste au pied du mur. Ici, le sol est très fertile, c’est une latérite de couleur rouge : les choux deviennent énormes, les jeunes arbres sont vigoureux. Il se souvient qu’un jour, il y a quelques mois de cela, en rentrant du collège il tomba sur les bulldozers en train de ravager le verger de bibaciers. « Ils ont déjà pris les deux tiers de mes terres, et ils ont l’intention de prendre le reste pour leur zone tampon. On ne nous a offert aucune compensation. De toute manière, pas question d’accepter quoi que ce soit ! Ils n’attendent qu’une chose : qu’on accepte de vendre. »
Avant les travaux de construction du mur, Qalqiliya tirait la moitié de ses revenus de l’agriculture. Aujourd’hui, 4 000 personnes – ce qui représente un dixième de la population – sont parties. De plus, 2 200 chefs de famille sont partis chercher du travail ailleurs, contraints de laisser les leurs.  L’agriculture était la colonne vertébrale de cette ville », dit Khalid Shanti. « Nous ne savons pas ce que le futur nous réserve. Qalqiliya, maintenant, c’est comme une grande prison à ciel ouvert. »
Le chômage atteint désormais 69 %. Avec un goulot d’étranglement à l’entrée aussi fréquemment bouché, la ville est en passe d’être étranglée économiquement. Plus de 600 entreprises ont fermé et de nombreux habitants sont dans l’incapacité de payer leurs taxes locales, si bien que la municipalité de Qalqiliya doit près de 3,5 millions de shekels à la compagnie israélienne d’électricité, qui menace de suspendre ses fournitures. « On a l’impression de vivre dans un camp de concentration », dit Khalid Shanti, ignorant la sensibilité des Israéliens pour ce genre de comparaison, « à la différence, bien sûr, que dans les vrais camps, les gens attendaient la mort. Ici, on attend l’exil. Ils n’attendent qu’une chose : que l’on parte. »
L’idée d’enfermer les Palestiniens derrière un mur les séparant d’Israël est dans l’air depuis longtemps. Amiram Goldblum, professeur de chimie théorique à l’Université hébraïque, revendique de l’avoir remise au goût du jour, dans un article publié par le quotidien libéral Ha’aretz, en octobre 2000. Le professeur Goldblum se situe à gauche du paysage politique israélien, il milite dans une association appelée La Paix Maintenant (Shalom Akhshav, en hébreu, Peace Now, en anglais, ndt). Pour lui, le mur était tout à la fois une solution défensive et un moyen de fixer de manière concrète une frontière.
Goldblum « ne voit pas d’inconvénient à ce que le mur englobe (en Israël) les colonies juives proches de la ligne verte, où vivent environ 100 000 colons non idéologiques ». Cela, pour lui, aurait l’avantage que « les chefs des colons ne pourraient plus dès lors revendiquer de parler au nom de 200 000 personnes. Cela diminuerait leur légitimité politique, et on sait qu’ils sont la principale pierre d’achoppement dans le règlement du conflit ». Pour Goldblum, à la fin du compte, le mur représentait une manière de contenir la colonisation. « Il est peu vraisemblable qu’il y ait la paix avant longtemps. Il y aura encore plus de terrorisme, ce qui convient parfaitement à Sharon, et donc encore plus de colonies. Le mur est un signal : « N’allez pas plus loin ». »
Cette analyse pose un « petit » problème : le mur fait des boucles et englobe des terres bien à l’intérieur de la Cisjordanie, et cela serait le cas même s’il suivait le tracé initial, publié en septembre 2002. Mais en mars de cette année, alors que l’attention du monde entier était focalisée sur l’Irak, une carte révisée a été révélée : de nouvelles boucles seraient ajoutées, s’enfonçant jusqu’à parfois plus d’une vingtaine de kilomètres à l’intérieur du territoire de la Cisjordanie. Une semaine après, de nouveaux plans furent publiés : c’étaient ceux d’un nouveau mur, sur la frontière orientale de la Cisjordanie, qui aurait pour effet de mettre les Palestiniens dans une sorte de réserve, ou plus exactement, dans des sortes de réserves (au pluriel), car les deux ou trois territoires qui leur seraient concédés ne seraient pas jointifs.
Ariel est une des colonies incluses en Israël par la version révisée du mois de mars. Avec ses toits rouges et ses rues impeccables, Ariel ressemble à Seaside, la ville de la série The Truman Show, en raison de son atmosphère pesante d’irréalité et de sa propreté méticuleuse. Au sommet d’une colline, entourée d’oliviers, de cyprès et de misérables hameaux palestiniens, je me retrouve dans un centre commercial qui me rappelle celui de Harlow. Une femme israélienne, qui ne me confie que son prénom, Miriam, immigrée en Israël depuis sept années et  originaire de Toronto, est moins inquiète d’être entourée de Palestiniens qu’en raison de son sentiment d’être déracinée. « Nous devons mener une lutte permanente pour avoir l’impression de faire partie de l’Etat d’Israël. Nous avons en permanence le sentiment d’être des pièces rapportées. Ils n’ont toujours pas construit la voie de chemin de fer dont ils parlent. Le mur va nous englober. »
Il y a remarquablement peu d’enthousiasme pour le mur du point de vue sécuritaire, si l’on sait combien le gouvernement israélien insiste lourdement sur son rôle défensif. (Ra’anan Gissin, porte-parole de Sharon, m’a dit : « Comme Bush après les attentats du 11 septembre, soit nous acceptons de voir les terroristes sur notre pas de porte, soit nous leur faisons la guerre. Sans le mur, il est très facile, pour eux, de s’infiltrer en Israël. Avec le mur, ils devront faire le tour, et nous les attendrons au tournant. »
Joseph Levene est le propriétaire d’un magasin d’électricité à Ariel, et il est aussi le patron d’une entreprise de maçonnerie qui employait naguère des Palestiniens. « Je suis en Israël depuis trente ans, et il y avait peu ou prou des relations qu’on peut qualifier de pas mauvaises du tout entre nous. Je connaissais beaucoup d’Arabes, je leur rendais visite dans leur village, ils m’invitaient à boire une tasse de café chez eux. Ils venaient prendre le café chez moi. Il n’est pas obligatoire de s’adorer mutuellement. Mais ils faut trouver un modus vivendi. » Il pense que, marginalement, le mur peut aider, mais finit par trancher : « Non, ce mur, ce n’est pas la solution. »
Quoi qu’ils pensent au sujet des capacités défensives du mur, les habitants de la colonie d’Ariel savent que ce qu’ils sont en passent d’obtenir, en réalité, c’est une frontière : un fait accompli qui rendra bien plus difficile leur expulsion éventuelle par la force au cas où des négociations autour du statut final de la Cisjordanie finiraient par s’engager. « Nous pensons en permanence qu’on pourrait bien nous demander de partir d’ici », me dit Arin Madar, un jeune homme de seize ans au T-shirt blanc et à la chemise ample, en train de fumer avec des amis à l’ombre d’un arbre. « Où pourrais-je aller ? Je suis né à Ariel. Les Arabes appelaient cet endroit la Montagne de la Mort parce que rien n’y poussait. Nous sommes venus ici avec une technologie incroyable et nous avons rendu cet endroit agréable, même beau. Il y a toujours un gagnant, dans une guerre. Des gens sont morts, pour conquérir cette terre. Maintenant, nous voulons que la ligne verte englobe Ariel en Israël. Il y a des politiciens qui ne veulent pas : ils disent que ce terrain revient aux Palestiniens. »
Le fait que le mur représente une frontière de facto préoccupe aussi Daniella Weiss, la mairesse de Kedumim, une colonie située au nord d’Ariel. Autant Ariel est une colonie laïque et pluraliste, autant Kedumim est une colonie religieuse et idéologique. Les colons, ici, ne parlent pas de la Cisjordanie, mais de la « Judée – Samarie. « Nous sommes venus ici, dans le berceau de la nation juive, pour bâtir, pour apporter une nouvelle vie juive », dit Mme Weiss, qui poursuit : « Et nous sommes totalement opposés à l’idée que certaines parties de la terre d’Israël puisse être à l’intérieur de je ne sais trop quel mur, tandis que d’autres seraient à l’extérieur. »
Mais si c’est Israël partout, quid des Palestiniens qui vivent ici ? « Nous vivons ici, ils vivent ici : c’est parfaitement possible dès lors que les Arabes mettraient en terme à leurs activités terroristes. Tout ces discours sur un Etat palestinien leur donne l’ambition de s’emparer de la totalité de la Cisjordanie, fût-ce au prix de l’éviction des communautés juives. »
La démographie travaille contre Mme Weiss. D’après le sociologue Baruch Kimmerling, il y a actuellement près de 5 millions de juifs (et de non-arabes) en Israël + les territoires occupés, et 4,5 millions de Palestiniens (citoyens d’Israël et apatrides). Si tous les Palestiniens étaient absorbés à l’intérieur d’Israël, Israël ressemblerait très vite à un endroit totalement différent de ce qu’il est actuellement. Aaron Sofer, un géographe de l’université de Haïfa, a calculé qu’à l’horizon 2020, ce sont environ 15,1 millions de personnes qui vivront dans la bande de terre située entre la Méditerranée et le Jourdain, et que les juifs représenteront une minorité dans cette population, avec 6,5 millions de personnes. Si les frontières restaient en l’état, alors, même en Israël, les juifs passeraient de leur majorité incontestable actuelle de 81 % de la population totale à une majorité beaucoup plus précaire, et à vrai dire menacée, de 65 %.
Mme Weiss reste imperturbable. Elle est persuadée que « le processus sioniste va continuer et même se renforcer ». De nouvelles vagues d’immigration (« alya ») vont éviter que les juifs ne soient « submergés ». Mais Israël a d’ores et déjà absorbé le un million de juifs originaires de l’ex-Union soviétique ; et mis à part quelque 20 000 personnes en Iran, les juifs de la diaspora vivent aujourd’hui en quasi totalité au Royaume-Uni, en France et aux Etats-Unis, pays connaissant un régime démocratique stable, et où le revenu national brut par tête est plus élevé qu’en Israël. La plupart des juifs qui vivent dans ces pays ne sont donc pas particulièrement enclins à les quitter pour faire leur « alya ».
C’est la raison pour laquelle, explique Ilan Pappe, professeur d’histoire à l’Université de Haïfa, « le consensus, en Israël, consiste à vouloir s’emparer du maximum des terres de la Palestine, avec le moins de Palestiniens possible. » Sharon a déjà déclaré publiquement qu’il se « contenterait » de 60 % de la Cisjordanie. Le professeur Pappe commente : « Cinquante pour cent lui iraient… Mais ce qui serait en réalité laissé aux Palestiniens ne permettrait pas d’établir un Etat viable. Il ne s’agira pas de 2 500 km carrés d’un seul tenant, mais de morceaux, par-ci par-là – de deux, trois, voire quatre cantons, sans connexions entre eux. Pourquoi se gêner ?Sharon sait très bien qu’il n’y a aucune raison de ne pas appeler ces ghettos « Etat palestinien » ».
Le maire de Bethléem me montre des lettres de soutien à sa lutte contre la partition ce sa ville : elles proviennent du gouvernement britannique, de l’Archevêque de Canterbury et de Kofi Annan. Cela ne mange pas de pain… Lorsque le mur sera achevé, 400 habitants de Bethléem seront coupés du reste de la ville, ainsi que plusieurs usines, des boutiques de souvenirs, des restaurants, une mosquée et un hôpital pour enfants. Exclus de la ville, ces quatre cents bethléémites auront besoin d’un permis pour pouvoir sortir de chez eux ou y retourner.
Cette histoire de surpopulation et de péril économique se répétera dans d’autres villes palestiniennes, m’explique Jamal Juma, coordinateur du Réseau Palestinien de Défense de l’Environnement. « Dans dix ans, il n’y aura plus de territoire permettant l’extension des communes. Chassés de leurs terres, les Palestiniens seront confinés dans des villes d’ores et déjà fortement peuplées ; sans autre sources de revenus, ils deviendront une source de main-d’œuvre bon marché pour les entreprises israéliennes. » (Il y a d’ores et déjà cinq zones industrielles en Cisjordanie). Du côté israélien, Ilan Pappe dit : « Je ne pense pas exagéré d’imaginer que le gouvernement israélien soit prêt à créer des conditions insupportables pour les Palestiniens, y compris dans les zones autonomes."
Le mur a été vendu à la gauche israélienne en arguant du fait qu’il contribuerait à donner aux Palestiniens un Etat potentiel, les quelques colonies juives laissées en-dehors d’Israël finissant par connaître le sort de ces « concessions douloureuses » que Sharon a évoquées. Mais, pour Pappe, « Les contraintes qui se posent au comportement israélien ne sont ni morales, ni éthiques : elles sont de nature technique. Jusqu’où peut-on aller sans qu’Israël soit transformé en Etat paria ? Sans susciter des sanctions européennes, et sans que cela rende la vie trop difficile à vivre aux Américains ? »
L’Autorité palestinienne, pendant ce temps, occupée par la feuille de route et ses propres problèmes politiques internes, « a négligé le mur », pense Jamal Juma. Et pourtant, ce mur est d’une importance fondamentale pour l’application de la feuille de route. A tout le moins, il s’agit d’une tentative de prendre en otage des négociations au moyen d’une confiscation de territoires qui aboutit à établir une nouvelle frontière (exactement ce que la feuille de route appelle des « faits sur le terrain » qui doivent être corrigés). On peut même soutenir que le mur est même plus pernicieux que cela : il pourrait s’agir tout simplement d’une tentative de saper carrément ces négociations. Quelle Autorité palestinienne pourrait bien entériner l’ « Etat » fragmenté que ce mur créera à coup sûr ?
Jeff Halper, professeur d’anthropologie à l’Université Ben Gourion, ne sait pas si les dépenses exorbitantes que la construction du mur oriental entraînerait permettront qu’il soit construit un jour (environ un million de £ par mile). Mais il sait une chose avec certitude : le mur ne va pas seulement séparer Israël des Palestiniens, il va aussi séparer, une bonne fois pour toute, Israël de l’ensemble du Moyen-Orient. Exactement de la même manière que les Israéliens sont dans le bloc des pays européens à l’Onu, jouent dans la ligue européenne de basketball et participent au concours Eurovision de la chanson, dit-il, le mur est « l’affirmation finale qu’Israël ne veut rien avoir à faire avec ses voisins, qu’Israël regarde vers l’Ouest, vers l’Europe, et au-delà de l’Europe, vers les Etats-Unis », et donc, qu’Israël tourne le dos au Moyen-Orient.
En Israël, depuis quelque temps, on entend souvent répéter : « Les bonnes barrières font les bons voisins »… C’est une citation (tronquée) d’un poème, Mending Wall (Réparer le mur), écrit par Robert Frost en 1915. On entend quelques variantes, aussi : l’OLP a publié un pamphlet intitulé : « Les mauvaises barrières font les mauvais voisins », m’a dit le maire de Bethléem, qui a poursuivi : « Je ne pense pas que les bonnes barrières fassent les bons voisins… Au contraire : je pense que ce sont les bons voisins qui font les bonnes barrières. » Ce dont personne ne semble se souvenir, c’est que le poème de Robert Frost continue ainsi : « Avant de construire un mur, je devrais savoir... Ce que je vais enfermer ou ce que je vais exclure. Et qui je risque d’offenser. Il y a quelque chose, quelque part chez moi, qui n’aime pas les murs. Et qui au contraire aime bien les voir abattus. »
Quel que soit le nom qu’on veuille bien lui donner – mur, barrière, séparation, zone de contact… - ce vaste projet ne peut conduire le pays que vers une recrudescence d’attentats kamikazes, de répression militaire, d’obstacles accrus devant les négociations de paix et de temps gagné supplémentaire pour les colons. Mais qui, en l’occurrence, est en train de se faire encercler, et qui est en train de se faire exclure ? La société israélienne vit dans un état de crise existentielle permanente – les gens se comportent et parlent comme s’ils vivaient en état de siège depuis des temps immémoriaux. On peut penser qu’il s’agit là du vrai problème. Un mur, quand bien même ferait-il dix mètres de hauteur et serait-il suréquipé en projecteurs et en tireurs d’élite ne saurait en rien aider à le régler.
                                       
8. Abou Mazen : la feuille de route échouera à la troisième phase par Walid Awwadh
in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du samedi 14 juin 2003
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]

Ramallah - Le Premier ministre palestinien Mahmoud Abbas (Abou Mazen) a exprimé sa conviction selon laquelle le plan de paix appelé « feuille de route » achoppera et échouera dans sa troisième phase, lorsqu’on entamera les négociations définitives comportant le tracé des frontières, le statut de Jérusalem, le droit au retour des réfugiés palestiniens et le démantèlement des colonies israéliennes illégales, cela, bien entendu, si les phases 1 et 2 sont elles-mêmes menées à bien.
La « feuille de route » comporte trois phases et vise à mettre un terme au conflit israélo-palestinien.
Abou Mazen a déclaré à des milieux politiques proches sa conviction que la feuille de route échouera lorsque les deux parties, palestinienne et israélienne, en seront arrivées à la phase 3, qui doit traiter des questions des réfugiés, de Jérusalem et des frontières.
Des propos d’Abou Mazen ont été rapportés, selon lesquels « le gouvernement Sharon ne mettra pas en application la feuille de route dans toutes ses phases, et en particulier lorsque sera examiné le retrait de Jérusalem Est et le droit au retour des réfugiés, ainsi que le tracé des frontières et le démantèlement des colonies (toutes) illégales », faisant allusion au fait qu’Israël utilisera tous les moyens à sa disposition afin de s’opposer à la mise en application du plan de paix.
Sur la nécessité pour les Palestiniens d’accepter la feuille de route sans aucune réserve, Abou Mazen a indiqué : « Les Palestiniens n’avaient pas d’autre choix que d’obtempérer à la décision américano-européenne et d’accepter la feuille de route sans aucune réserve. »
Abou Mazen a expliqué que les Palestiniens ont accepté la feuille de route parce qu’ils étaient convaincus que le gouvernement Sharon ne l’appliquera pas jusqu’au bout, ce qui rendra évident pour le monde entier qu’Israël est la partie qui refuse et fait obstacle à toute initiative ou à tout projet impliquant, conformément aux résolutions internationales, la fin de l’occupation qu’il impose au peuple palestinien.
                                   
9. Une radio locale gazaouie prévient les hommes de la Résistance du survol des hélicos israéliens par Abdallah Issa
in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du samedi 14 juin 2003
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]

Gaza - Les Palestiniens de la bande de Gaza vivent dans une atmosphère de guerre réelle, depuis la tentative d’assassinat d’Abdel Aziz Al-Rantissi et les autres raids et assassinats ciblés qui se sont succédés depuis, en représailles (israéliennes) notamment contre des tirs de fusées artisanales « Al-Qassam » contre plusieurs colonies et localités israéliennes.
La radio « La Voix de la Liberté » [Çawt al-Hurriyyah], une radio privée palestinienne de Gaza, s’est mise à diffuser des appels à l’intention des hommes de la Résistance palestinienne afin de les avertir de l’apparition d’hélicoptères militaires israéliens, généralement de type « Apache » dans le ciel au-dessus de la ville. Ces appels tout à fait nouveaux pour les Palestiniens, qui n’y sont pas habitués, et que ne diffusent pas leur radio officielle ni les chaînes satellitaires de télévision, disent généralement : « Appel. Appel. Appel. A tous les hommes de la Résistance : sortez de vos voitures ! Des hélicos israéliens ont été vus survolant Gaza. N’utilisez pas vos voitures pour le moment, sauf pour des nécessités impérieuses. »
La radio La Voix de la Liberté n’appartient à aucune mouvance palestinienne en particulier. Son directeur est Majdi Al-‘Arâbîd, dont le frère est mort en martyr avant la seconde Intifada (dite de la Mosquée Al-Aqsa). Israël a aussi tué Sa’adî Al-‘Arâbîd, son cousin, voici quelques semaines de cela. Il était un des cadres de l’aile armée du mouvement Hamas. Dans les circonstances de haute insécurité actuelle, les habitants de Gaza écoutent en permanence lorsqu’ils le peuvent cette radio, qui fournit très rapidement des informations sur les risques de bombardements israéliens, les bombardements effectifs et les assassinats ciblés.
Depuis quelques jours, après que le général Mofaz ait annoncé une guerre sans merci au mouvement Hamas dans le cadre de la « Fenêtre d’opportunités », comme disent les autorités d’occupation, les Palestiniens ont quotidiennement rendez-vous avec la mort, dans les rues de Gaza, à des heures relativement régulières : en début d’après-midi et, d’une manière ininterrompue, durant toute la durée de la nuit… 
                                   
10. Archéologie de la feuille de route par Edward Saïd
in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 12 juin 2003
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Le même point a encore une fois été souligné, fin mai, par Bush en personne, au cours d’interviews accordées à des médias arabes, bien qu’à son habitude, il ait insisté sur des généralités plutôt que d’annoncer quoi que ce soit de précis. Il avait rencontré les dirigeants palestiniens et israéliens en Jordanie, ainsi, auparavant, que les principaux dirigeants arabes, à l’exception, bien entendu, du Syrien Bashar Al-Assad. Tout cela relève de ce qui peut apparaître comme une avancée américaine majeure. Le fait qu’Ariel Sharon ait accepté la feuille de route (en y apportant tellement de réserves qu’on se demande si l’on peut encore parler d’acceptation) semble bien augurer d’un Etat palestinien viable.
La vision de Bush (quoi que ce mot semble un peu irréel lorsqu’on sait qu’il s’agit d’un plan carré, définitif et en trois phases successives) est supposée être mise en application grâce à une Autorité restructurée, à l’élimination de toute violence et de toute incitation à la violence contre les Israéliens et à l’installation d’un gouvernement satisfaisant aux exigences d’Israël et du « quartette » (Etats-Unis, Nations unies, Union européenne et Russie) qui est l’auteur du projet. Pour sa part, Israël doit entreprendre sans tarder d’œuvrer à l’amélioration de la situation humanitaire (dans les territoires), en allégeant les entraves aux déplacements et en levant le couvre-feu, bien qu’on ne spécifie ni où, ni quand.
Fin juin 2003, la Phase 1 est supposée voir se réaliser le démantèlement des soixante dernières colonies collinaires (appelées « avant-postes illégaux » créés depuis mars 2001) bien que rien ne soit dit au sujet de l’élimination des autres colonies, qui rassemblent pourtant les 200 000 colons en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, ni de quelque 200 000 colons supplémentaires dans Jérusalem Est annexée à Israël. La Phase 2, présentée comme une phase de transition appelée à couvrir la période de juin à décembre 2003, doit être concentrée – ce qui est plutôt bizarre – sur l’ « option de création d’un Etat palestinien indépendant muni de frontières provisoires et d’attributs de souveraineté » - dont aucun n’est spécifié – culminant avec une conférence internationale destinée à approuver puis à « instituer » un Etat palestinien, là encore doté de « frontières provisoires ». La Phase 3 doit mettre un terme définitif au conflit, à nouveau au moyen d’une conférence internationale dont la tâche consistera à régler les problèmes parmi les plus épineux : les réfugiés, les colonies, Jérusalem, les frontières. Le rôle d’Israël, dans tout ceci, consiste à coopérer ; la responsabilité réelle est placée sur les épaules des Palestiniens, qui doivent fournir à la demande et satisfaire à toutes les exigences sans défaillir, à un rythme soutenu, tandis que l’occupation militaire restera peu ou prou en place, quand bien même serait-elle quelque peu allégée dans les seules régions significatives re-envahies au printemps 2002. Aucune force d’observation n’est prévue, et la symétrie en trompe-l’œil de la structure du projet laisse grandement Israël maître de ce qui arrivera ensuite – si tant est que quoi que ce soit doive se produire. Quant aux droits humains des Palestiniens, actuellement moins ignorés que totalement supprimés, aucune rectification n’est inscrite dans le projet à leur sujet : apparemment, c’est à Israël de décider s’il continue ou non comme avant…
Pour une fois, disent tous les commentateurs habituels, Bush offre un réel espoir de règlement au Moyen-Orient. Des fuites soigneusement organisées par la Maison Blanche ont suggéré une liste de sanctions possibles à l’encontre d’Israël si Sharon se montrait par trop intransigeant, mais elles ont vite été démenties, avant de tomber complètement dans l’oubli. Un consensus médiatique émergent présente le contenu du projet – repris pour la plus grande partie de plans de paix antérieurs – comme s’il s’agissait du résultat de la confiance retrouvée d’un Bush regonflé à bloc par son triomphe en Irak. Comme c’est souvent le cas dans les débats autour du conflit palestino-israélien, les clichés manipulateurs et les supputations tirées par les cheveux donnent le ton du discours, bien plus que les réalités du pouvoir et de l’histoire vécue. Les sceptiques et les critiques – ces « antiaméricains » - sont balayés du revers de la main, tandis qu’une partie non négligeable du leadership juif organisé a dénoncé la feuille de route au prétexte qu’elle exigeait beaucoup trop de concessions de la part d’Israël.
Mais l’establishment de la presse ne cesse de nous rappeler que Sharon a parlé d’ « occupation », chose qu’il n’avait encore jamais concédée, et qu’il a effectivement annoncé son intention de mettre fin au règne d’Israël sur trois millions et demi de Palestiniens. Mais a-t-il simplement conscience de ce à quoi il propose de mettre fin ? Gideon Levy, éditorialiste du quotidien israélien Ha’aretz, a écrit, le 1er juin, qu’à l’instar de la plupart des Israéliens, Sharon n’a aucune idée de ce que signifie « la vie sous couvre-feu, dans des agglomérations en état de siège depuis des années ». « Que sait-il des humiliations aux checkpoints de l’armée israélienne, que sait-il de ces gens contraints à se déplacer sur des pistes pleines de caillasse et de boue, au risque de leur vie, afin d’acheminer vers un hôpital  une femme sur le point d’accoucher ? Que sait-il de ces enfants qui voient leur parents battus et humiliés au milieu de la nuit ? »
Une autre omission effrayante de la feuille de route est le gigantesque « mur de séparation » en cours de construction en Cisjordanie : 347 kilomètres de béton s’étirant du nord au sud, dont 120 ont déjà été érigés. Haut de huit mètres, épais de trois, son coût est estimé à 1,6 million de dollars au kilomètre. Ce mur ne sépare pas simplement Israël de l’hypothétique Etat palestinien, en suivant le tracé des frontières de 1967 : il englobe de nouvelles parcelles du territoire palestinien, s’éloignant parfois de cinq ou six kilomètres de la ligne verte. Il est longé de tranchées, de fils électriques et de levées de terre avec, à intervalle régulier, des miradors. Presque dix ans après la fin du régime d’apartheid en Afrique du Sud, cet horrible mur raciste continue à être construit, sans que la moindre protestation s’élève du sein de la majorité des Israéliens ou de leurs alliés américains, lesquels, que cela leur plaise ou non, vont le financer pour la plus grande partie.
Les 40 000 habitants palestiniens de la ville de Qalqiliya voient leurs maisons d’un côté du mur, alors que les terres qu’ils cultivent et dont ils tirent l’essentiel de leurs revenus sont de l’autre côté. On estime que lorsque la muraille sera achevée – elle le sera sans doute avant que les Etats-Unis, Israël et les Palestiniens en aient fini avec leurs chamailleries procédurières, car il y en a pour des mois, voire des années – ce sont près de 300 000 agriculteurs Palestiniens qui seront ainsi séparés de leurs terres. La feuille de route ne dit rien sur tout cela. Il en va de même de Sharon, qui a approuvé récemment la construction d’un autre mur, à la frontière orientale de la Cisjordanie, qui réduirait, s’il était construit, la superficie de territoire disponible pour l’Etat (palestinien) entr’aperçu en rêve par Bush, à environ 40 % des territoires. On retrouve bien ce que Sharon a toujours eu en tête, depuis le début.
Il y a un non-dit sous-jacent à l’acceptation par Israël du projet lourdement modifié en sa faveur et à l’engagement visible des Etats-Unis à vouloir le faire appliquer : ce non-dit, c’est le succès relatif de la résistance palestinienne. C’est une réalité, même si d’aucuns déplorent certaines de ses méthodes, son coût exorbitant et le tribut énorme que cette résistance a prélevé sur une énième génération de Palestiniens qui n’ont pas baissé les bras en masse devant (et malgré) la supériorité écrasante de la puissance israélo-américaine.
Toutes sortes de raisons ont été avancées pour expliquer l’émergence de la feuille de route : le fait que 56 % des Israéliens la soutiennent, le fait que Sharon se serait finalement incliné devant la réalité internationale, le fait que Bush a besoin d’une couverture arabo-israélienne pour ses aventures militaires ailleurs, le fait que les Palestiniens ont fini par retrouver l’esprit et produit un Abou Mazen (le « nom de guerre », beaucoup plus familier, paradoxalement, de Mahmoud Abbas), et ainsi de suite. Certains de ces arguments ne sont pas faux, mais je maintiens néanmoins que sans le refus obstiné des Palestiniens de s’avouer « peuple défait », comme le chef d’état-major de l’armée israélienne les a qualifiés récemment, il n’aurait jamais été question d’un quelconque plan de paix. Néanmoins, quiconque croit que la feuille de route offrirait effectivement quoi que ce soit qui ressemblât de près ou de loin à une solution ou qui s’attelât à la résolution de vrais problèmes se trompe lourdement. Comme une grande partie du discours « de paix » dominant, la feuille de route place carrément la nécessité de la retenue, du renoncement et des sacrifices sur les épaules des seuls Palestiniens, tout en déniant la densité et la gravité extrême de l’histoire palestinienne. Lire la feuille de route à travers les lignes revient à découvrir que l’on est en face d’un document immatériel, oublieux de son temps et de sa localisation géographique.
La feuille de route, en d’autres termes, n’est pas tant un projet de paix qu’un projet de pacification : il s’agit de mettre un terme à la Palestine en tant que problème. D’où la répétition du terme « performance » [« réalisations »] dans la prose de bois du document, - autrement dit, comment les Palestiniens doivent se comporter, presque au sens mondain du terme. Pas de violence, pas de protestation, plus [« + »] de démocratie, de meilleurs dirigeants et de meilleures institutions – le tout, fondé sur la notion que le problème sous-jacent serait la férocité de la résistance palestinienne, et non l’occupation qui lui a donné naissance. Pas un mot sur ce que les Palestiniens endurent depuis 1948, et à nouveau depuis 1967, du fait d’Israël et des Etats-Unis. Rien concernant le dé-développement de l’économie palestinienne, qu’a pu décrire le chercheur américain Sara Roy dans une étude qui fera bientôt l’objet d’une publication. Démolitions de maisons, arrachages de vergers, au moins 5 000 prisonniers, la politique des assassinats (d’Etat) ciblés, les bouclages, depuis 1993, la destruction quasi totale de l’infrastructure palestinienne, le nombre incroyable de tués et de mutilés – tout cela, comme bien d’autres choses encore, est passé totalement sous silence.
L’agression ouverte et l’unilatéralisme borné des équipes israéliennes et américaines sont bien connus. Quant à l’équipe palestinienne, elle n’inspire pratiquement aucune confiance, constituée qu’elle est d’acolytes d’Arafat recyclés et sur le retour. En réalité, la feuille de route semble avoir donné à Yasser Arafat un nouveau bail sur la vie, en dépit de tous les efforts de Powell et de ses conseillers pour éviter de le rencontrer. En dépit de la politique israélienne, d’une stupidité affligeante, consistant à l’humilier à le retenir prisonnier dans un immeuble salement bombardé, Arafat continue à tirer les ficelles. Il reste le président élu de la Palestine, il tient dans ses mains les cordons de la bourse palestinienne (laquelle est loin d’être rebondie) et, quant à son statut personnel, aucun des membres de l’actuelle équipe gouvernementale issue de la « réforme » (laquelle, exceptées deux ou trois pièces rapportées, n’est qu’une version remaniée de l’ancienne) n’arrive à la cheville du « Vieux », en matière de charisme et de pouvoir réel.
Prenons Abou Mazen pour commencer. Je l’ai rencontré pour la première fois en mars 1977, lors du premier Conseil National (Palestinien) auquel j’aie assisté. C’était au Caire. Il a prononcé – de très loin – le plus long discours, à sa manière didactique qu’il a dû perfectionner lorsqu’il était prof de lycée au Qatar, pour expliquer aux parlementaires palestiniens assemblés les différences entre le sionisme et la dissidence sioniste… C’était une intervention remarquable, étant donné que la plupart des Palestiniens n’avaient à l’époque aucune notion sur la réalité qu’Israël n’était pas uniquement constitué de sionistes fondamentalistes, lesquels étaient anathémisés par tout Arabe qui se respectait, mais de différentes variétés de peaceniks et de militants, aussi. Rétrospectivement, ce discours d’Abou Mazen inaugura la série de rencontres, secrètes pour la plupart, organisées par l’OLP entre Palestiniens et Israéliens, qui entretinrent un long dialogue en Europe au sujet de la paix et jouèrent un rôle indéniable, dans leur société respective, en donnant forme aux instances qui rendirent Oslo possible.
Néanmoins, personne n’eut le moindre doute sur le fait que c’était Arafat qui avait donné le feu vert au discours d’Abou Mazen et à la campagne (de négociations secrètes) qui allait s’ensuivre, laquelle coûta la vie à des hommes courageux tels Issam Sartawi et Saïd Hammami. Et tandis que les participants à ces négociations secrètes provenaient du centre de la politique palestinienne (c’est-à-dire du Fatah), les Israéliens qui y participaient étaient un petit groupe marginalisé de pacifistes honnis dont le courage devait être souligné pour cette raison même. Durant les années où l’OLP était basé à Beyrouth, de 1971 à 1982, Abou Mazen résidait à Damas, mais il rejoignit dans l’exil Arafat et son équipe et il les y côtoya durant la décennie qui suivit. Je l’ai rencontré à Tunis à plusieurs reprises et je fus à chaque fois frappé par son bureau impeccablement rangé, ses manières bureaucratiques et son intérêt évident pour l’Europe et les Etats-Unis en tant que théâtres où les Palestiniens étaient susceptibles de faire du bon travail en promouvant la paix avec les Israéliens. Après la conférence de Madrid, en 1991, on a dit qu’il a joué un rôle fondamental dans le rapprochement entre certains officiels de l’OLP et des intellectuels indépendants en Europe, les encourageant à constituer des équipes préparant l’étude des dossiers en vue des négociations sur des dossiers tels ceux de l’eau, des réfugiés, de la démographie et des frontières, en préparation de ce qui allait devenir les rencontres secrètes d’Oslo en 1992 et 1993, bien qu’à ma connaissance aucun de ces dossiers n’ait jamais été examiné, aucun de ces experts palestiniens n’ait jamais été impliqué personnellement dans les pourparlers, ni aucun des résultats de cette recherche n’ait exercé la moindre influence sur les documents finaux qui en émergèrent…
A Oslo, les Israéliens ont déployé en ordre de bataille une armée d’experts équipés de cartes, de documents et de statistiques et aussi d’au moins dix-sept versions précédentes de ce que les Palestiniens allaient finir par signer, tandis que les Palestiniens ont malencontreusement limité leurs négociateurs à trois anciens membres de l’OLP sans aucun rapport entre eux, dont aucun ne possédait l’anglais ni n’avait une quelconque expérience dans le domaine des négociations internationales (ou de quelconques négociations, en vérité, qu’elle qu’en fût la teneur). L’idée d’Arafat semble avoir été qu’il envoyait une équipe à ces pourparlers principalement afin de se tenir au courant du processus, en particulier après son évacuation de Beyrouth et sa décision – désastreuse – de prendre le parti de l’Irak durant la guerre du Golfe de 1991. Eût-il eu d’autres objectifs en tête, qu’on pourrait dire qu’il ne s’y était en rien préparé, comme à sa déplorable habitude. Dans les mémoires d’Abou Mazen, ainsi que dans d’autres récits anecdotiques des pourparlers d’Oslo, le subordonné d’Arafat est crédité d’avoir été l’ « architecte » des accords, bien qu’il n’eût jamais quitté Tunis ; Abou Mazen pousse un peu loin le bouchon en disant qu’il lui a fallu un an, à la suite de la cérémonie de Washington (où il était présent aux côtés d’Arafat, de Rabin, de Pérès et de Clinton) afin d’arriver à convaincre Arafat qu’il n’avait pas, en réalité, obtenu un Etat à Oslo. Néanmoins, la plupart des récits concernant les négociations de paix mettent l’accent sur le fait que c’était bien Arafat qui continuait à tirer toutes les ficelles. Pas étonnant, dans ces conditions, que les négociations d’Oslo aient abouti à faire que les conditions de vie des Palestiniens aient énormément empiré. L’équipe américaine emmenée par Dennis Ross, un ancien employé du lobby israélien aux Etats-Unis – job avec lequel il a d’ailleurs renoué depuis – soutenait par habitude la position israélienne laquelle, après une décennie complète de négociations – consistait à restituer 18 % des territoires occupés aux Palestiniens à des conditions hautement défavorables pour ceux-ci, les Forces israéliennes (dites) de « défense » restant chargées de la sécurité, des frontières et de l’eau… Tout naturellement, le nombre des colonies a plus que doublé, durant cette période.
Depuis le retour de l’OLP dans les territoires occupés, en 1994, Abou Mazen est demeuré un personnage de second rang, mondialement connu pour sa « flexibilité » vis-à-vis d’Israël, son obséquiosité envers Arafat et son absence totale de base politique organisée, bien qu’il soit l’un des fondateurs du Fatah et membre de longue date et même secrétaire général du comité central de cette organisation. Pour autant que je sache, il n’a jamais été élu à un quelconque mandat, et certainement pas au Conseil législatif palestinien. L’OLP et l’Autorité palestinienne, sous la direction d’Arafat, sont tout ce qu’on voudra, sauf transparentes. On sait très peu de choses, après coup, sur la manière dont les décisions ont été prises, ou sur la façon dont l’argent a été dépensé, où il est planqué, et qui – mis à part Arafat – a un quelconque mot à dire en la matière. Tout le monde admet, toutefois, qu’Arafat, micro-manager méticuleux et obsédé du contrôle, demeure le seul personnage central réellement important. C’est la raison pour laquelle la promotion d’Abou Mazen au statut de Premier ministre réformateur, qui plaît tant aux Américains et aux Israéliens, est vue par la plupart des Palestiniens comme, eh bien… disons, comme une histoire belge : c’est la nouvelle manière inventée par le Vieux pour conserver le pouvoir en inventant une sorte de pantin new look, en quelque sorte. Abou Mazen est généralement considéré insipide, modérément corrompu, dépourvu de toute idée claire originale, excepté sa volonté de complaire à l’homme Blanc.
Comme Arafat, Abou Mazen n’a jamais vécu ailleurs que dans le Golfe, en Syrie, au Liban, en Tunisie et, aujourd’hui, en Palestine occupée. Il ne connaît aucune langue étrangère et ne parle que l’arabe, et ce n’est pas vraiment un orateur ni encore moins un entraîneur des foules. Par contraste, Mohammad Dahlan, le nouveau chef de la sécurité, originaire de Gaza – l’autre comparse abondamment monté en épingle et dans lequel Israéliens et Américains placent beaucoup d’espoir – est plus jeune, plus intelligent et à tout le moins brutal. Anecdote lourde de sens : durant les huit années durant lesquelles il a dirigé les quelque quatorze ou quinze (on ne sait plus : qui les a comptés ?) services de sécurité d’Arafat, la bande de Gaza était connue sous le sobriquet de Dahlanistan !… Il a démissionné pas plus tard que l’année dernière, à seule fin de pouvoir être recruté pour le job de « chef de la sécurité unifiée » par les Européens, les Américains et les Israéliens, même si, bien entendu, il a toujours fait partie, lui aussi, du sérail d’Arafat. Aujourd’hui, on attend de lui qu’il pulvérise le Hamas et le Djihad islamique ; il s’agit là d’une de ces exigences martelées par Israël, derrière lesquelles est tapi l’espoir sous-jacent que surviendra quelque chose ressemblant beaucoup à une guerre civile palestinienne – le rêve le plus fou de la soldatesque israélienne…
Quoi qu’il arrive, il me semble clair que, sans égard pour la manière plus ou moins assidue ou flexible dont Abou Mazen « jouera » son rôle, il ne pourra être que limité, dans son action, par trois facteurs. L’un de ces facteurs est, bien sûr, Arafat, qui contrôle toujours le Fatah, lequel représente en théorie également la base des soutiens potentiels d’Abou Mazen. Sharon (qui, quoi qu’il fasse, aura vraisemblablement toujours les Etats-Unis derrière lui, pour le soutenir) est un autre de ces trois facteurs. Dans une liste de quatorze « remarques » au sujet de la feuille de route, publiée par le quotidien israélien Ha’aretz le 27 mai, Sharon signalait les limites très étroites imposées à tout ce qui pourrait être considéré comme de la flexibilité de la part d’Israël. Le troisième facteur, enfin, est Bush et son entourage ; à en juger à leur gestion d’après-guerre en Afghanistan et en Irak, ils n’ont ni le courage ni les compétences pour mener à bien le meccano de construction d’une nation, qui sera néanmoins certainement nécessaire. D’ores et déjà, l’électorat chrétien intégriste de droite de Bush, dans les Etats du Sud des Etats-Unis, s’est bruyamment élevé contre les timides pressions exercées à l’encontre d’Israël, et le lobby américain pro-israélien, déjà très puissant, secondé par son adjoint docile, le Congrès (Occupé par Israël) des Etats-Unis, s’est mis en branle contre tout soupçon de la moindre coercition contre Israël, quand bien même celle-ci s’imposât, dès lors qu’une phase (de négociations) finale et décisive a été entamée.
Il peut sembler donquichottesque de ma part de prétendre que, bien que paraissant particulièrement sombres d’un point de vue palestinien, les perspectives immédiates ne sont pas totalement catastrophique. Je reviens à la volonté déterminée dont j’ai parlé plus haut, et au fait que la société palestinienne – dévastée, presque détruite, désolée à un tas d’égards – est encore capable, comme la grive de Hardy dans son plumage ébouriffé par le vent, de se projeter au-delà de l’obscurité qui s’épaissit. Aucune autre société arabe n’est aussi chahuteuse ni aussi sainement anarchique, aussi pleine d’initiatives civiques et sociales et d’institutions efficaces (y compris un conservatoire de musique miraculeusement vivant) que la société palestinienne. Même s’ils sont le plus souvent désorganisés et s’ils mènent, pour certains d’entre eux, une existence misérable d’exilé et d’apatride, les Palestiniens de la diaspora sont néanmoins énergiquement engagés dans les problèmes de leur destinée collective, et tout ceux que je connais tentent toujours, d’une manière ou d’une autre, de faire avancer la cause palestinienne. Seule une minuscule fraction de cette énergie a jusqu’ici jamais pu trouver son chemin jusqu’à l’intérieur de l’Autorité palestinienne, laquelle, mise à part le personnage éminemment ambigu d’Arafat, est restée étrangement en marge du sort commun. D’après des sondages d’opinion récents, le Fatah et le Hamas bénéficient à eux deux d’environ 45 % de l’électorat palestinien, les 55 % restant évoluant dans des formations politiques bien différentes, généralement plus optimistes.
L’une d’entre elles, en particulier, a retenu mon attention en raison de son caractère pertinent (et j’y ai attaché mon nom), en tant qu’elle offre aujourd’hui la seule formation authentiquement de base qui se tienne clairement à l’écart tant des partis religieux et de leurs politiques sectaires, que du nationalisme traditionnel proposé par les vieux activistes d’Arafat (plus vieux que jeunes, en tous les cas). Il s’agit de l’Initiative Politique Nationale, dont le principale épigone est Moustafa Barghouti, un médecin ayant fait ses études à Moscou, dont la principale responsabilité a été de diriger l’impressionnant Comité de Secours Médical des Villages, une organisation qui a apporté des soins médicaux à plus de 100 000 ruraux palestiniens. Ancien pilier du Parti communiste palestinien, le Dr. Barghouti est un organisateur au ton posé, et un dirigeant qui a su dépasser les centaines d’obstacles physiques empêchant les déplacements des Palestiniens à l’étranger afin d’aller rencontrer pratiquement tout individu ou toute association indépendants de quelque importance, au-delà de celles qui promettent la réforme sociale, voire même la libération, au moyen d’un programme doctrinal. Singulièrement libéré de la rhétorique convenue, Barghouti a travaillé avec des Israéliens, des Européens, des Américains, des Africains, des Asiatiques et des Arabes à mettre sur pied un mouvement de solidarité dont la bonne organisation ferait à juste titre des envieux, laquelle met en pratique le pluralisme et la coexistence qu’elle prône, non contente de les prôner. L’Initiative Politique Nationale (IPN) ne baisse pas les bras face à la militarisation folle de l’Intifada. Elle offre des programmes de formation pour les chômeurs et des services sociaux aux nécessiteux, en partant du principe qu’il s’agit là de la réponse à apporter aux circonstances présentes et à la pression israélienne. Par-dessus tout, l’IPN, qui est en passe de devenir un parti politique reconnu, cherche à mobiliser la société palestinienne, en Palestine comme dans l’exil, dans la perspective d’élections libres, authentiques, qui permettent de choisir des représentants des intérêts des Palestiniens, plutôt que ceux des intérêts israéliens ou américains. Ce sens de l’authenticité est ce qui semble tellement faire défaut dans l’issue ouverte par d’autres à l’intention d’Abou Mazen.
La vision, ici, n’est pas celle d’un Etat provisoire taillé dans 40 % du territoire, avec des réfugiés abandonnés à leur triste sort et Jérusalem entièrement aux mains des Israéliens, mais bien celle d’un territoire souverain libéré de l’occupation militaire israélienne par une action de masse impliquant les Arabes et les juifs partout où c’est possible. C’est parce que l’IPN est un mouvement authentiquement palestinien que le mouvement, la réforme et la démocratie y sont devenus les maîtres mots de sa pratique quotidienne. Plusieurs centaines des militants les plus connus et les plus indépendants de la cause palestinienne ont d’ores et déjà rejoint ce mouvement, et des meetings organisationnels ont d’ores et déjà été tenus, de nombreux autres étant prévus à l’étranger et en Palestine, en dépit des terribles difficultés qu’il faut affronter lorsqu’on veut contourner les restrictions imposées par Israël à la liberté de voyager.
Il y a quelque consolation à constater que, tandis que les négociations et les pourparlers purement protocolaires se poursuivrent, une multitude d’alternatives informelles et cooptées existent, dont l’IPN et une campagne de solidarité internationale sans cesse croissante sont désormais les principales composantes.
                                   
11. Israël doit arrêter ça, tout de suite ! par Oona King
in The Guardian (quotidien britannique) du jeudi 12 juin 2003
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

(Oona King est juive, députée travailliste au Parlement britannique, elle représente la circonscription de Bethnal Green & Bow.)
Gaza - Le no man’s land entre Israël et la bande de Gaza offre le spectacle de ce qu’on ne peut qualifier autrement que de terre maudite. Les fils de fer barbelés, coupants comme des lames de rasoir, et les bâtiments en ruines bordent la route. Des dalles tordues de béton évoquent du carton froissé jeté sur un tas d’ordures. Face à nous, deux tanks israéliens nous interdisent le passage. Derrière nous, la frontière ne tardera pas à être scellée afin de tenter d’empêcher les représailles qui ne manqueront pas de faire suite à l’attaque par missiles lancés depuis un hélicoptère contre le dirigeant extrémiste du Hamas, Abdul-Aziz al-Rantissi, lequel est toujours vivant. Une femme palestinienne et son jeune enfant, qui se rendaient à l’hôpital, ont été tués, et on a relevé trente-cinq blessés. Plus tard, dans l’après-midi, nous avons quitté précipitamment l’immeuble où nous nous trouvions après qu’un missile ait atterri juste à côté. Jenny Tonge et moi-même sommes deux députés britanniques, en déplacement avec l’association Christian Aid, , et nous sommes inquiets. Pour les habitants de Gaza, cela fait partie du ‘business as usual’. Plus d’un million de Palestiniens vivent sur ce territoire exigu (plus petit que l’Ile de Wight !) – et plus des trois quarts disposent de moins d’ 1.30 £ivres par jour. La vie au-dessous du seuil de pauvreté pour ces Palestiniens contraste avec celle des 5 000 colons qui occupent un tiers du territoire et jouissent de jardins irrigués, d’appartements dignes du monde développé et de la protection de l’armée israélienne. Cette protection signifie que les Palestiniens doivent attendre des heures durant – parfois des journées entières – aux checkpoints israéliens, au cours de leurs déplacements en vue de tenter de trouver du travail ou d’accéder à des services aussi essentiels que les soins médicaux.
Le soleil se couche sur Gaza. Depuis le balcon de mon hôtel, j’entends une manifestation dans la rue, en bas. J’ai l’impression que je peux me mettre un keffiéh sur la tête et me faufiler dans la foule, comme si j’étais palestinienne. Personne ne se doutera que je suis juive, et encore moins que je suis députée au parlement britannique. Les bruits m’entraînent jusqu’à l’hôpital où Rantissi est soigné. Des voitures pénètrent dans le complexe, tous klaxons hurlant, des grappes humaines pendues aux vitres. Un homme amène une petite fille blessée à l’hôpital. Mais la plupart des Palestiniens qui sont là se contentent d’attendre... Ils attendent que les Israéliens tamponnent leur permis, et ils attendent aussi un Etat palestinien. Ils ne diffèrent en rien de nous : si vous déniez leurs droits humains fondamentaux, ils répliqueront au moyen d’une violence terroriste inacceptable.
C’est ce que les juifs firent après qu’ils eurent créé le groupe Stern et fait sauter l’Hôtel King David de Jérusalem, dans les années 1940. Le chef de cette formation terroriste, l’un des hommes figurant sur la liste des hommes les « plus recherchés » par les Britanniques, allait devenir par la suite Premier ministre d’Israël. De nombreux juifs le révèrent, même s’ils ont en horreur le terrorisme qui, aujourd’hui, détruit leur vie. Les Israéliens doivent être libérés du terrorisme – comme cet attentat horrible perpétré hier à Jérusalem. Tout terrorisme, pas seulement celui des Palestiniens, est horrible. Mais il est aussi prévisible. Quand le gouvernement israélien a choisi, mardi dernier, de lancer une attaque à Gaza (comme il l’a fait, à nouveau, après l’attentat à la bombe d’hier), il ne pouvait ignorer quels en seraient les effets sur le processus de paix ni le caractère inéluctable des représailles palestiniennes qui s’ensuivraient. Les fondateurs de l’Etat juif n’auraient sans doute jamais pu imaginer l’ironie de l’Histoire à laquelle l’Etat juif est aujourd’hui confronté: après avoir échappé aux cendres de l’Holocauste, des juifs ont emprisonné un autre peuple dans un enfer de nature similaire – bien qu’il n’en ait pas l’étendue – au ghetto de Varsovie.
Toute personne visitant le ghetto palestinien peut en voir les stigmates : les habitants sont confinés chez eux et vivent sous couvre-feu ; les autorités considèrent la torture admissible et recourt aux punitions collectives comme moyen de contrôle de la population ; les soldats expulsent des familles de leurs maisons, confisquent des terrains et démolissent des quartiers entiers ; le chômage atteint, par endroits, 80 % de la population active, et des services vitaux, telle l’eau potable, sont déniés. L’économie est fondée sur le clientélisme et, de plus, elle est entièrement à la merci de l’occupant.
Etant le plus fort dans le conflit, c’est à Israël qu’il incombe de briser le cercle vicieux de la violence, en se pliant à la résolution 242 de l’Onu et en se retirant des territoires qu’il a occupés en 1967. En tant que puissance occupante, Israël doit respecter la Quatrième Convention de Genève et mettre fin à ses rétorsions collectives. Les colonies, illégales, doivent être démantelées. La remise en état des infrastructures essentielles, tels les réseaux d’eau potable et d’assainissement, doit être entreprise sans attendre. Ce sont presque 80 % des ressources hydriques de la Cisjordanie et de la bande de Gaza qui sont détournées des Palestiniens et réservées aux seuls Israéliens. La communauté internationale doit reconnaître l’ampleur du désastre humanitaire auquel les Palestiniens sont confrontés et George Bush doit exercer des pressions beaucoup plus fortes sur Sharon s’il veut que la feuille de route prenne sens. Oui, dans chaque conflit, il y a toujours deux camps. Mais aucun problème ne devrait comporter les horreurs dont j’ai été témoin ici, qui ressemblent de manière tellement troublante et insupportable aux humiliations subies par les juifs.
J’ai été amenée à conclure, mortifiée, qu’en raison de l’ampleur des atrocités et des rétorsions collectives infligées par les Israéliens à la population palestinienne, je n’ai d’autre choix que de boycotter les produits israéliens. Réfléchissez-y : que vous soyez juif, ou non, vous seriez amené(e) à faire de même.
                                   
12. Apocalypse Soon. Les Evangélistes américains sont convaincus que la Bible leur ordonne de s’opposer à la feuille de route par Giles Fraser
in The Guardian (quotidien britannique) du lundi 9 juin 2003
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

(Le Révérend Dr. Giles Fraser est vicaire de Putney et maître de conférence en philosophie au Wadham College - Université d’Oxford.])
Juste au moment où une nouvelle vie semble insufflée au processus de paix, des groupes religieux, dans l’ensemble des Etats-Unis, excitent l’hostilité de leurs ouailles contre la feuille de route. L’objectif du « sommet des dirigeants œcuméniques sionistes » christiano-juif, tenu à Washington fin mai, était de « s’opposer à ce qu’on récompense le terrorisme palestinien criminel en lui accordant un Etat ». A cette conférence assistèrent certains des personnages influents de la droite chrétienne avec, derrière eux, toute une infrastructure d’églises, de stations de radios et de cours de catéchisme biblique des collèges focalisés principalement sur « l’histoire du Moyen-Orient ».
Depuis la fin du dix-neuvième siècle, certains fondamentalistes en sont venus à croire que la seconde venue du Christ est liée à la géographie politique d’Israël. Oubliez les frontières d’avant 1967 ; pour eux, les seuls frontières qui vaillent sont celles que vous pouvez voir dans votre Bible, généralement en annexe à la fin du volume. L’admission de l’Etat d’Israël par l’Onu, en 1949, causa un grand émoi chez ceux qui croyaient dur comme fer que la seconde venue du Christ était en train de s’annoncer. C’est une réaction similaire qui accueillit, chez ceux-là, la guerre des Six Jours, en 1967. Le déplacement des Palestiniens importait peu, en comparaison de l’accomplissement de la prophétie biblique. Dans un article publié par la revue Christianity Today immédiatement après la guerre des Six Jours, le beau-père de Billy Graham, Nelson Bell, affirmait que « le fait que, pour la première fois depuis plus de deux mille ans, Jérusalem soit entièrement entre les mains des Juifs, donne à celui qui étudie la Bible un frisson et une foi renouvelée en sa précision et en sa véridicité. » Ainsi, tandis que la communauté internationale rappelait ses ambassadeurs, après cette guerre, et que l’Onu adoptait la résolution 242 condamnant l’occupation de la Cisjordanie par Israël, une Ambassade Chrétienne Internationale était ouverte à Jérusalem afin de témoigner du soutien de ces intégristes à Israël. Depuis lors, la droite chrétienne s’oppose avec acharnement à l’échange de la terre contre la paix ou à toute tentative de promouvoir un règlement du conflit grâce à des concessions mutuelles. La destruction de la mosquée Al-Aqsa continue à être un objectif des fondamentalistes tant chrétiens que juifs.
Les églises américaines sont encouragées à établir des liens avec des colons juifs par e-mail notamment et à soutenir ceux-ci en collectant de l’argent. Heureux d’avoir au moins quelques amis, quels qu’ils soient, le gouvernement israélien, peu regardant, exploite depuis fort longtemps ses relations avec les formations chrétiennes américaines d’extrême droite. Alors qu’Ariel Sharon refuse de recevoir des chrétiens modérés, comme par exemple l’évêque de Jérusalem, malgré des sollicitations répétées, sa porte est en permanence ouverte pour les Baptistes des Etats du Sud (des Etats-Unis) et les télévangélistes. Le plus étonnant, dans ce mariage de convenance, c’est que leur version (bien particulière) du christianisme évangélique comporte la conviction que la prophétie biblique conduit à l’Armageddon et, en fin de course, à la conversion des juifs au christianisme. D’après le plus influent des sionistes chrétiens, Hal Lindsey, la vallée qui s’étend entre la Galilée et Eilat sera remplie de sang et « 144 000 juifs (pas un de plus, pas un de moins…) s’inclineront devant Jésus et seront sauvés, tandis que le reste de la juiverie périra dans la Mère de tous les Holocaustes. » Ce délire lunatique aurait peu d’importance si ces prédicateurs n’avaient pas une telle influence. Un livre de ce Lindsey, The Late Great Planet Earth [Feue la Grande Planète Terre] s’est vendu à près de 20 millions d’exemplaires en anglais, et à plus de 30 millions dans le monde entier, en anglais et traduit dans différentes langues. C’est sur fond de cette théologie démentielle que se déroule, actuellement, une grande dispute théologique. En dépit du fait que la prophétie apocalyptique telle que la droite chrétienne la voit se termine avec un nouvel holocauste, certains politiciens et journalistes israéliens encouragent des fondamentalistes à maintenir les implications de leur version de la Bible. Dans un article publié récemment dans le Jerusalem Post, Michael Freund appelait les chrétiens évangélistes à se regrouper afin de contrer les pressions mises (selon lui) sur George Bush par Tony Blair et Colin Powell (en vue de le pousser à prôner des négociations au Moyen-Orient, ndt). « Il y a 45 millions d’Evangélistes aux Etats-Unis, et ils représentent un électorat déterminant pour ce deux fois né de Bush ». On doit porter à son crédit d’avoir résisté à leur pression et réussi à persuader Sharon d’accepter la feuille de route. Peut-être Bush a-t-il tendance à penser que le vote des évangélistes lui est acquis, tout comme Blair est enclin à penser que le vote de la gauche lui est acquis en Angleterre ? Rappelons-leur tout de même qu’ils n’ont ni l’un ni l’autre un boulot de rechange… Quoi qu’il en soit, l’évêque de Jérusalem Riah Abu El-Assal ne croit pas aux promesses de Bush. Il pense que la combinaison entre l’impuissance européenne et le refus américain d’imposer à Israël d’arrêter la colonisation signifie que la feuille de route est déjà à l’eau. « Il leur a fallu six jours pour occuper les territoires palestiniens ; ils pourraient les évacuer en trois jours, s’ils le voulaient », dit-il.
Monseigneur Riah a convaincu le Conseil Mondial des Eglises d’appeler à boycotter tous les produits venant des colonies israéliennes dans les territoires occupés. Le diocèse de Jérusalem gère des hôpitaux à Gaza et à Naplouse. C’est dans des lieux comme ceux-ci qu’un travail s’insérant authentiquement dans le ministère chrétien est accompli. Par contraste, les évangélistes américains s’opposent au processus de paix et ils organisent une véritable croisade en Irak afin d’aller y convertir la population irakienne au christianisme…
                                
13. L’art (difficile) du faux semblant par Tanya Reinhart
in Yediot Aharonot (quotidien israélien) du vendredi 6 juin 2003
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

(Cet article a été mis sous presse quelques heures avant la tentative d’assassinat du porte-parole du Hamas à Gaza, Abdel Aziz Rantissi, par l’armée israélienne.)
En Israël, le discours public est monopolisé, depuis quelque temps, par la « révolution copernicienne » que représente(rait) le supposé changement d’attitude de Sharon. Ce débat interminable tournant autour du psychisme de Sharon se focalise sur la question de savoir si le Premier ministre israélien a changé dans sa tête, ou bien s’il s’agit seulement de l’effet des pressions américaines. Quoi qu’il en soit, Sharon est devenu, tout à trac, le leader adulé du « camp (dit de) la paix » israélien. La droite est furieuse et le camp de la paix fait la fête, mais les deux sont d’accord, en gros, sur l’impression qu’ils retirent de ce qui a bien pu se passer : l’Israël de Sharon aurait déjà pris la décision historique fatidique – celle de laisser tomber l’occupation. « A Akaba, l’Etat de Palestine a été fondé ! » proclamait la « une » du quotidien israélien Yediot Aharonot, le 5 juin. Cela s’explique, car, bien dans la tradition d’Oslo, la simple déclaration d’un début de volonté de concéder quelque chose d’extrêmement vague dans un futur non précisé représente en soi la plus douloureuse et cruciale des concessions ! Comme l’a proclamé Abraham Burg dans un message enflammé d’estime à Sharon : « Même si vous deviez le regretter, plus tard ; même si vous ne deviez pas résister aux pressions de votre parti, vous avez d’ores et déjà inscrit votre nom dans l’Histoire, car vous avez employé le mot « occupation », vous avez parlé d’ « évacuation », vous avez prononcé le mot « paix », bref : vous avez commencé à avoir la Foi ! » (Yediot Aharonot, 05.06.2003)
Dans la conscience des Israéliens, ce n’est pas l’épreuve des faits qui importe. Non : l’important, c’est l’épreuve des mots – cet art complexe de la simulation de la paix, qui avait si bien réussi à soulager nos consciences aux belles années d’Oslo ! Dans cette vision (pour le moins, originale) des choses, Bush et Sharon sont les hérauts incontestés de la paix mondiale. Y a-t-il quelqu’un parmi vous qui aurait cessé de remarquer que cela ne tourne pas très rond, dans le monde réel ?
Depuis le mois de mai, nous entendons dire que « les dirigeants du Hamas ont déclaré ouvertement leur intention de conclure ce week-end un cessez-le feu temporaire (en arabe : hudnah) avec Israël, pour la première fois depuis la création de ce mouvement, en 1987. La conclusion d’un tel cessez-le feu, cela signifie la cessation des attentats terroristes contre des civils en Israël. Un important porte-parole du Hamas à Gaza, Abdel Aziz Rantisi, qui représente habituellement l’aile dure du mouvement, a déclaré vendredi dernier : « Le Hamas est prêt à arrêter les attentats contre les civils israéliens si Israël arrête de tuer des civils palestiniens… Nous avons dit au Premier ministre (de l’Autorité palestinienne) Abou Mazen, au cours de nos rencontres tenues ici, à Gaza, que l’opportunité existe d’arrêter de viser des civils israéliens si les Israéliens arrêtent leurs assassinats ciblés, leurs incursions et leurs exactions contre les civils palestiniens. » (Amon Regular, in Ha’aretz, 25.05.2003)
Pourrait-il y avoir chose plus convenable pour une nouvelle initiative de paix, pour commencer, qu’une certaine période de calme – la quiétude pour les Israéliens, sans menace terroriste, et la quiétude pour les Palestiniens, sans la présence obsédante de l’armée israélienne à chaque pas ? Mais ce n’est pas ce que pense Sharon, qui a rejeté de manière répétée cette proposition. A la veille du sommet d’Aqaba, un titre de Ha’aretz annonçait : « Le Premier ministre déclare : un cessez-le-feu décrété du côté palestinien ne saurait suffire », et l’article enchaînait, expliquant que « lors de sa rencontre avec le président George Bush, au sommet d’Akaba, le Premier ministre, Ariel Sharon, s’efforcera d’obtenir l’appui des Etats-Unis à son exigence, à savoir que l’Autorité palestinienne utilise les moyens coercitifs (militaires) contre les organisations terroristes et leur infrastructure dans les territoires, en préalable à toute avancée diplomatique. Sharon dira à Bush qu’il n’est pas acceptable de s’en tenir à de simples accords entre les organisations palestiniennes sur un cessez-le-feu… En échange, Sharon promettra à Bush qu’Israël se retirera des avant-postes illégaux en Cisjordanie. » (Aluf Ben, Ha’aretz – édition en hébreu, 02.06.2003) [1].
Autrement dit, en attendant que les organisations palestiniennes se massacrent allègrement entre elles, l’armée israélienne continuera à se charger de ce travail à leur place.
Dans les plans de Sharon et de l’armée, la situation dans les territoires restera exactement telle qu’elle est aujourd’hui : les soldats des Forces Israéliennes (dites) de « Défense » partout, des démolitions de maisons, des tueries, des atteintes aux droits humains et la famine provoquée. Chaque semaine, un autre morceau de territoire palestinien est volé sous les auspices du projet de Mur de Séparation. Au cours de la semaine des sommets de paix elle-même, alors que dans le monde du faux-semblant les gros titres annonçaient un relâchement du blocus, l’armée a pris la peine de faire une mise au point, disant que rien ne changerait. Au contraire, les entraves mises aux déplacements des Palestiniens se sont aggravées (Ha’aretz, 03.06.2003, voir [2] ci-après). L’aspect diabolique de ce plan réside en ceci que dorénavant, seuls les Palestiniens seront tenus responsables de tout ce qui pourrait arriver. Depuis le sommet d’Aqaba, on attend des Palestiniens qu’ils ne manifestent plus aucune forme de résistance face à l’armée israélienne, puisque, dans la vision israélienne des choses, Israël a d’ores et déjà rempli sa part du contrat, Sharon ayant déclaré qu’il en avait ras le bol de l’occupation, et qu’il évacuerait un certain nombre d’avant-postes (dont la plupart sont vides). Désormais, c’est au tour de l’Autorité palestinienne d’apporter la contribution qui lui incombe au « généreux » agrément et d’apporter la preuve qu’elle est capable de contrôler le terrorisme, et peu importe que rien n’ait changé sur le terrain.
Ainsi, le peuple d’Israël devra vivre dans l’attente du prochain attentat terroriste, absolument inévitable, à la suite de quoi nous soupirerons en déclarant : « Que pouvions-nous faire ? Nous avons tenté, à nouveau. Mais, avec les Palestiniens, faire la paix est tout simplement impossible. »
Il est certain que la détérioration de l’Intifada en lutte armée a apporté le désastre aux Palestiniens. Il est certain qu’il serait préférable de revenir à une forme de lutte non-violente, mais, pour ce faire, une condition sine qua non doit être remplie : il faut qu’Israël rende cette évolution possible pour les Palestiniens. La seule phrase sensée, dans le texte de la Feuille de route, exige que dès le début, Israël se retire des territoires réoccupés depuis le début de l’Intifada et permette la restauration du statu quo existant alors. Si un camp de la paix avait réellement existé en Israël, au lieu de s’ébaubir sur les prodiges de l’âme de Sharon, il aurait exigé de lui qu’il mette en application cette exigence minimale, au moins celle-là.
- Notes :
[1] Est-ce pure coïncidence si, dans la version anglaise de cet article sur le site Internet de Ha’aretz, cette information a été carrément éliminée, et que le titre y annonce seulement la volonté de Sharon d’évacuer des avant-postes ?
[2] Ci-après, nous reproduisons le reportage d’Arnon Regular sur le blocus durant la semaine des conférences au sommet, publié dans Ha’aretz le mardi 03.06.2003 :
- Aucune trace de détente en Cisjordanie par Arnon Regular
« L’impression qu’on pouvait retirer, hier, après avoir passé une journée complète à sillonner du nord au sud et d’ouest en est la Cisjordanie en voiture, est celle de dizaines de milliers de personnes qui semblent avoir été ramenées au Moyen-Age, à l’époque où la seule manière de se déplacer consistait à marcher. »
Sur la route de Ramallah, des milliers de personnes continuent à aller de leur village à la ville, et retour, à pied. Le Hajj Yusuf Musa, 77 ans, est sur le chemin de retour vers son village, au nord de Ramallah, après avoir marché jusqu’à la ville afin d’aller acheter un médicament pour ses maux de dos.
Hier, comme tous les jours, des milliers de personnes ont traversé ce barrage militaire à pied. Des handicapés marchant péniblement à l’aide de béquilles, des personnes âgées et des enfants, des femmes, des femmes enceintes, des infirmes, certains à cheval, d’autres à dos d’âne : tout le monde doit passer par la même humiliation. Ceux qui ont besoin d’un médicament, comme ceux qui veulent aller rendre visite à de la famille.
Adal, un adulte handicapé de Silwad, a besoin de ses béquilles pour tenir debout. Il transpire sous le soleil brûlant après avoir tant bien que mal descendu une pente sur un demi-kilomètre et gravi la montée équivalente. Les autres le prennent en pitié. Quelqu’un lui offre de l’eau, un autre lui propose de se reposer en s’adossant à une rampe d’escalier. Après avoir repris son souffle, il explique qu’il n’a pas trouvé de voiture qui puisse le prendre à son bord.
Comme lui, des milliers de personnes doivent traverser le checkpoint de Surda, quotidiennement, à l’entrée nord de Ramallah. Et les longues files d’attente sont la caractéristique constante à tous les barrages.
Aux barrages de Halhul et de Sa’ir, on pouvait assister à la même scène hier, comme c’était aussi le cas à Qalandiyah et au carrefour de (la colonie de) Gush Etzion.
Au début, on avait l’impression que le barrage de Surda servait à filtrer seulement les dizaines de milliers de villageois habitant au nord de Ramallah se rendant dans cette ville, mais le checkpoint illustre la réalité créée par près de trois années d’Intifada. Les habitants de Naplouse, de Jénine, de Tulkarem et de Qalqiliyah, après avoir dû franchir quatre, cinq, parfois six barrages avant d’arriver ici, refont la queue (pour la énième fois).
Les Palestiniens ne sont pas autorisés à utiliser les milliers de kilomètres d’autoroutes flambantes neuves et de routes de « contournement » construites dans les territoires au cours des décennies passées. Seuls les colons et les militaires sont autorisés à emprunter ces routes. Les Palestiniens ne peuvent pas non plus prendre l’Autoroute 60, principal axe routier de la Cisjordanie.
Des centaines de monceaux  de terre et de barrages militaires fixes et mobiles les contraignent à prendre des chemins détournés, des routes secondaires, de vieilles routes à une voie, parfois non goudronnées, souvent en très mauvais état, et ceux qui veulent par exemple aller de Naplouse à Ramallah doivent emprunter des chemins de campagne étroits et cahoteux. Finalement, ils se retrouvent tous bloqués par le barrage de Surda.
Voici quelques mois, l’administration civile [il s’agit de l’administration militaire d’occupation, ndt] a décidé de laisser les autobus palestiniens emprunter les routes principales. Mais les interminables mesures de contrôle imposées avant l’obtention de l’autorisation de monter dans ces bus font qu’ils sont presque vides. Il y a des parkings réservés aux autocars à Halhul, à al-Khader et dans le nord de la Cisjordanie. Beaucoup de bus. Très peu de passagers…
Ainsi, l’impression retirée de ce périple d’une journée passée à sillonner la Cisjordanie était celle que nous avons dite. Personne ne peut prendre sa voiture pour se rendre en ville. A un barrage, les passagers des taxis doivent sortir, franchir à pied les quelques centaines de mètres qui les séparent du barrage puis, s’ils en ont les moyens, prendre un nouveau taxi jusqu’au prochain checkpoint, où ils devront à nouveau marcher quelques centaines de mètres – parfois plus – jusqu’au prochain endroit où ils trouveront (ou non) un autre taxi…
Les Palestiniens ont peut-être entendu parler du relâchement par les Israéliens des entraves mises à leurs déplacements, mais ils n’ont rien pu constater de tel sur le terrain. Prenez, par exemple, le petit checkpoint de Eïn Ariq, à l’ouest de Ramallah, que doivent franchir des centaines de villageois de la région. C’est un checkpoint relativement modeste, consistant en deux ou trois jeeps qui parfois sont là, parfois non. Vendredi, soit moins de vingt-quatre heures après le sommet des Premiers ministres à Jérusalem et les annonces de relâchement du blocus, un bulldozer de l’armée israélienne fit son apparition, et entreprit de creuser une tranchée en travers de la route, rendant impossible tout passage en voiture, à travers ce checkpoint, même les jours où les jeeps ne sont pas visibles dans le coin. Ainsi, des milliers de villageois, dans cette région, ont rejoint leurs concitoyens devant d’autres checkpoints en Cisjordanie, faisant la queue au barrage de Surda. Ce sont près d’un millier de personnes que nous avons vus attendre à ce barrage, avant de pouvoir reprendre leur trajet – à pied – vers Ramallah. [traduit de l’hébreu en anglais par Bryan Atinsky]
                           
14. La puanteur de l'injustice par Emma Williams
in The Spectator (hebdomadaire britannique) du samedi 17 mai 2003
[traduit de l'anglais par Corinne Grassi]

Emma Williams dit que les bons et consciencieux Israéliens vivent dans le démenti de ce qui est fait aux Palestiniens.
Avoir vécu à Jérusalem pendant les derniers deux ans et demi c’est avoir vécu la crainte israélienne : la crainte de d’emmener les enfants à l'école et d’entendre une bombe détonée à l'extérieur des portes scolaires; la non envie d'aller dans un restaurant, un bar ou un café de crainte de sauter; l'hésitation d'appeler des amis israéliens de peur qu'un de leurs enfants n'ait été tué dans la dernière atrocité palestinienne terroriste.
La vie à Jérusalem signifie aussi voir la souffrance imposée à trois millions de Palestiniens à cause de ces craintes. Les réalités sont laides, il est difficile d’en parler, difficile d’y croire : la brutalité, l'injustice, le silence, le déni, le racisme - par dessus tout, l'Occupation.
La plupart des Israéliens ne vont jamais à Jérusalem est ; la plupart des Palestiniens évitent l'ouest. Jérusalem est désespérée, belle et divisée - si s'est clairement divisée que vous pourriez monter un mur le long de la « couture ». En effet Israël construit un mur, mais pas le long de cette « couture ». Il ne divise pas tant que ça les Israéliens des Palestiniens, les Palestiniens les uns des autres et les Palestiniens des colons israéliens, prenant encore plus de terres dans le processus. Tout fait parties du plan des extrémistes de faire un quelconque futur état Palestinien  impraticable en étendant le réseau des colonies, les routes de contournement et les développements industriels, laissant les Palestiniens vivre entre les mailles, dans des ghettos.
Le mot ghetto est malheureux; mais il n'y a aucun autre mot pour les clôtures construites autour des villes palestiniennes. Qalqilya, autrefois marché prospère d’une ville de 45 000 habitants, est maintenant coupée du monde par une barrière et un mur de béton de 24 pieds de haut. Il y a une sortie, gardée par les forces de défense israéliennes (IDF), qui détermine si les occupants, leurs produits alimentaires, leur alimentation et médicaments peuvent ou ne peuvent pas passer. Le mot « ghetto » vient de la Venise médiévale. Il décrit le quartier "muré" dans lequel les Juifs étaient obligés de vivre : une politique barbare, discriminatoire.
Mais ils pouvaient quitté le ghetto quand ils le voulaient. Et même pendant les jours les plus mauvais de P.W. Botha, les Bantoustans n'étaient rien d'aussi restrictif que la vie dans certaines des villes de Cisjordanie ou de Gaza - entourées par une barrière massive, avec des gardes armés à la seule entrée qui permet l’entrée à des étrangers choisis et à une poignée de Palestiniens détenant un permis spécial. Il est dur de décrire les fourmillements qui alarment les sens en s'approchant du mur géant et de tours de contrôle, où les soldats de l’IDF, pour n'importe quelle raison, tirent parfois dans la direction des enfants. Je peux dire cela de l'expérience ; c’est arrivé à mes enfants, qui sont six et neuf ans, quand je les ai emmené au zoo local.
« Comment c’est irresponsable d’emmener vos enfants à un endroit ! » J'entends le tollé. L'accusation de la victime est la pratique commune dans ce conflit. En mars une étudiante américaine de 23 ans, Rachel Corrie, a été écrasée à mort par un bulldozer de l’IDF. La réponse : elle était « irresponsable » d’avoir été là en premier lieu. C'était une image réminiscente d'un autre manifestant courageux, cette fois sur la Place Tiananmen, défiant du regard un char - sauf que le conducteur cette fois l’avait contourné, sans lui passé dessus.
Corrie manifestait contre la démolition de maisons palestiniennes. Apparemment c'est la faute des Palestiniens quand ils voient les économies de leurs vies, leurs biens, leurs mémoires - leurs maisons - écrasés sous les bulldozers militaires. Ils ne doivent pas construire sans un permis. Mais attendez; des permis sont donnés aux Israéliens pour construire des colonies illégales sur la terre occupée, alors que les Palestiniens ne peuvent construire sur leur propre terre. Injustice : l’endroit peu pour cela. Conduisez le long des routes d'apartheid des colons. Regardez les pelouses arrosées des colonies et juste au-delà les villes poussiéreuses palestiniennes où l'eau est rationnée. Écoutez la joie palestinienne pendant une averse, pas parce que c'est bon pour la récolte (ou la pelouse), mais parce qu’ils pourront peut être avoir un plus d'eau potable. Quotidiennement les Palestiniens « en cage » observent les fleurs dans les colonies à travers la Cisjordanie, l'Occupation les rivant dans ce qu’il reste de leur petite part (22 pour cent) de la Palestine.
Le début de l'Intifada a défini la scène : avant qu'un seul Palestinien n'ait tiré, le monde a été choqué de voir que « le contrôle de l'émeute » n’était pas des ratonnades et le canon à eau, mais un score de morts parmi des lanceurs de pierre et des spectateurs.
Après cela, la réponse massivement disproportionnée à la provocation palestinienne, et l'indifférence pour la justice et le droit international, sont devenues banales. À moins d’être bizarre, ou dirigé vers les étrangers comme dans le cas de Ian Hook, un fonctionnaire britannique de l'ONU tué dans son bureau par un tireur de l’IDF, les faits étaient rarement considérés valant la peine d'être publiés.
Presque toutes les études de la violence dans les territoires occupées rapportent des cas innombrables d'Israéliens tirant sur des enfants, des spectateurs, des vieilles ; de femmes enceintes mourant aux points de contrôle de l’IDF parce que l'on ne leur a pas permis de passer ; de centaines d'écoles fermées, de dizaines de milliers d'oliviers déracinés, de milliers de maisons réduites en gravas, de quartiers entiers de villes historiques palestiniennes rasés. Plus tôt cette année le quotidien israélien Ha'aretz a annoncé que l'IDF a tiré des bombes de fléchettes internationalement interdites (conçues pour éclater en des milliers de flèches tranchantes comme un rasoir) sur un terrain de football à Gaza tandis que des garçons jouaient. Neuf ont été touchés. La Cour suprême d'Israël a rejeté un recours des Médecins pour les Droits de l'homme, un groupe de plaidoyer israélien, demandant à la cour d'interdire leur utilisation.
La plupart des histoires de la brutalité quotidienne contre les Palestiniens, à la différence de celles sur les brutalités contre les Israéliens, ne sont pas rapportées par les témoins internationaux [ndt « les journalistes internationaux]. Mais quelques unes passent au travers. Chris Hedges du "New-York Times" a été témoin d'une unité IDF à Gaza raillant en arabe des enfants par des haut-parleurs à sortir et jeter des pierres : « Avancer chiens. Venez ! Fils de pute, de salopes ! » alors que les soldats leur tiraient dessus avec des silencieux. Hedges a commenté qu'il avait vu des enfants tués dans plusieurs autres conflits, « mais je n'ai jamais auparavant vu des soldats séduire des enfants comme des souris dans un piège et les assassiner pour le sport ».
Les statistiques parlent d'une Occupation l’obstacle des conventions internationales ou humanitaires, qui tiennent des milliers de personnes en détention administrative, emprisonnent des centaines d'enfants et qui ont seulement récemment supprimé l'utilisation officielle de torture. B'Tselem, l'organisation israélienne des droits de l'homme, a répertoriée 102 assassinats envisagés par l'IDF, au cours desquels 50 passants ont aussi été tués. Il y a eu 231 incidents pour des ambulances palestiniennes circulant sous les tirs.
Il y a un consensus inexprimé parmi la communauté internationale à Jérusalem - au moins parmi ceux qui ne sont pas en contact avec les Palestiniens - sur deux points : l'énormité de l'injustice et la difficulté de capacité à l'annoncer impartialement. Il en est de même avec des réseaux diplomatiques, les rapports publiés de l'ONU, les actualités et les articles : vous rencontrez les auteurs, entendez les atrocités de ce qu'ils ont vu et ils déplorent ensuite la réalité que leurs produits sont fidèlement censurés quelque part le long de la ligne (souvent par eux-mêmes pour éviter les charges omniprésentes du biais anti-Israël des chancelleries, des groupes de pression, des rédacteurs, des propriétaires et des annonceurs).
Il y a une admiration presque universelle pour le courage des Israéliens qui se prononcent : des journalistes comme Gideon Levy et Amira Hass qui annoncent graphiquement les horreurs de l'Occupation; des activistes comme Jeff Halper, qui prend les questions dans ses propres mains (littéralement) en reconstruisant des maisons palestiniennes démolies; les groupes israéliens qui essayent de protéger les fermiers palestiniens contre les colons qui maraudent ; les refuzniks qui refusent d'être partie dans l'Occupation, risquant la prison et l'ostracisme dans une société construite sur le service militaire; et beaucoup d'Israéliens qui manifestent, refusant de succomber au déni massif qui tient la majorité dans son esclave.
Le déni rend la brutalité ininterrompue et l'injustice possibles; la plupart des Israéliens sont « inconscients » de ce qui est fait en leur nom. Il est impossible de croire que n'importe quel Israélien qui visite les Territoires Occupés et voit l'état pitoyable de la vie des Palestiniens - rabaissée sous le couvre-feu, humiliés aux points de contrôle, forcés, malgré leurs diplômes, leurs compétences et leurs rêves, à la misère et au désespoir – ne s'étranglerait pas de dégoût.
Mais on ne leur permet pas d'y aller. Ils ne le veulent pas non plus. En février, Gershon Baskin décrivait Tel-Aviv grouillante de jeunes profitant de l’après-midi ensoleillé, comme il se doit. « Mais juste quelques mètres plus loin des centaines de milliers de gens vivent sous le couvre-feu, enfermés dans leurs maisons et villes. Des jeeps de l'armée défilant dans les rues avec des cris perçants « Couvre-feu, couvre-feu - rentrez dans vos maisons »; on pointe le fusil sur ceux qui refusent les ordres. C'est la réalité des deux côtés. »
Il faut imaginer ce que cela signifie. Sous le couvre-feu, vous êtes en prison, mais devez vous débrouiller, avec l’obligation de rester à l'intérieur jusqu'à huit jours de suite, une sortie brève pendant une heure ou deux et ensuite le couvre-feu pour plusieurs jours de nouveau. Sous la chaleur écrasante de l'été au Moyen-Orient , une famille de 14 personnes dans deux pièces, sans eau courante et aucune climatisation, vous êtes à court du lait de bébé parce que les Israéliens ne vous ont pas dit combien de temps le couvre-feu durerait et de toute façon vous n'avez pas d’argent comme on ne vous a pas permis de travailler pendant des mois et si vous sortez vous êtes tué à vue et parfois si vous allez juste près d'une fenêtre vous serez tués. Si quelqu'un est malade, vous n'avez pas de médicaments et devez risquer de violer le couvre-feu pour obtenir de l'aide. Et tout le temps les enfants crient parce qu'ils ont faim, s’ennuient, demandent à aller à l'école ou juste de sortir à l'extérieur.
Plus de 700 Israéliens et 2 000 Palestiniens ont été tués dans cette Intifada. Cette phrase est problématique, se référant aux morts des deux peuples dans la même phrase pour être équitable. Les Israéliens appellent cela « l'équivalence morale » choquante. Beaucoup estiment authentiquement que comparer les morts intentionnelles, aléatoires et innocentes causées par les bombes suicide à celles effectués par l'IDF - toujours « avec regret », « dans l'autodéfense » ou comme « une mesure préventive contre plus de terrorisme » - est une abomination.
Mais il y a une autre façon de regarder l'équivalence morale : comme la violence d’un peuple qui a lutté pendant 36 ans pour libérer sa terre de la règle militaire étrangère, comme l’opposition à la violence d'une armée massivement forte se battant pour maintenir et resserrer cette règle- en infraction à beaucoup plus de résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU que l'Irak n’a jamais été. Il faut être « équitable », mais ce qui est moins acceptable c’est l'équivalence entre la résistance de l'occupé et la répression par l'occupant illégal.
Équitable c’est ce que la plupart des membres de la presse internationale essayent sincèrement d'être, malgré des masses d'accusations contraires. Il y a toujours des discussions sur les souffrances des deux côtés, comme si étaient d’une façon ou d'une autre égales. La justice à part et même le nombres d'accidents à part, on doit regarder cette souffrance. Il est vrai que l'économie israélienne a baissé de 5 pour cent, que les Israéliens sont démoralisés, que les gens se sentent gênés d’aller en discothèque et dans les centres commerciaux. Mais en ce qui concerne l'autre côté ? Ils ne se sentent pas mal à l'aise d'aller aux cinémas; ils sont empêchés d'aller n'importe. Leur économie n'a pas baissé; elle n'existe plus.
Les Israéliens justifient toutes leurs actions sur la base « de la sécurité », qui ne peut pas être comparée avec « la terreur » palestinienne. Pour un pays dont l'élite intellectuelle a plus d'une conscience qu'aucun autre dans le monde, comment autant peuvent être si peu réflectifs quand il s’agit des Palestiniens, considérant particulièrement la sécurité et le boulet économique que les colonies représentent pour Israël ?
Il n’y a pas plus raciste que cela : les critiques sont silencieuses à cause des appartenances ethniques impliquées. Je serai accusée de racisme - le racisme contre les occupants. Il y aura des lettres qui m'accuseront d'antisémitisme; de non reconnaissance que tout ça c’est de l'autodéfense ; que les occupants n'aiment pas faire cela à leurs victimes; que ce sont les Palestiniens « qui le leur font faire ».
Après deux ans et demi à observer les faits de ce conflit, voyageant et travaillant dans les Territoires Occupés, parvenant à connaître beaucoup d'Israéliens et Palestiniens, j’ai le sentiment d’une perte tragique des deux peuples, leurs vies et leurs avenirs. Bien sûr les Palestiniens sont coupables d'atrocité et d'injustice, de silence et de racisme. C’est une société brutalisée, parfois brutale. Beaucoup pensent qu’ils n'ont rien à perdre, si ce n’est leurs vies et sont prêts à commettre des actes méprisables dans le processus.
De l'autre côté, une majorité d'Israéliens estime qu'ils n'ont aucun autre choix, que d'avoir confiance en un gouvernement qui ne leur a apporté rien de plus que l'insécurité et la difficulté économique, qui semble avoir peu d'intention de terminer l'Occupation et dont certains membres préconisent ouvertement la purification ethnique.
Les discussions internationales de « feuille de route » pour sortir du conflit sont bienvenues, mais quand la carte politique proposant la raison, l'espoir et la coexistence pacifique n’a aucune ressemblance avec la carte géographique, dont la réalité est une colonisation s’étendant sans cesse d'acier, de béton et l'idéologie extrémiste, quelle est la carte qui va probablement prévaloir ? Et à ce quel coût pour l'avenir de l'Israël ?
                                   
15. Le « Bon soldat » (israélien) par Samah Jabr
in The Washington Report on Middle East Affairs (mensuel américain) du dimanche 10 novembre 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Il y a quelque temps, des gens, dans mon quartier, parlaient d’un « bon » soldat israélien en faction au checkpoint d’Al-Ram. Durant tout un mois, l’un ou l’autre de mes voisins allait à ce checkpoint pour vérifier si ce soldat était de service. Si c’était le cas, le voisin faisait circuler la « bonne nouvelle », et nous pouvions prendre alors la route normale passant par ce checkpoint pour aller au travail, au lieu de faire un long détour qui nous obligeait à passer par des routes secondaires en piteux état.
Bien que l’utilisation du qualificatif « bon » pour désigner un soldat israélien en uniforme et en armes sur notre pas de porte eût le don de me taper sur les nerfs, je ne saurais nier que cet officier-là, en particulier, s’efforçait de se montrer humain. Et il est vrai que ce checkpoint prenait un aspect bien différent en présence de ce soldat israélien un peu plus mûr et, surtout, moins agressif, que les autres. Bien que les gens n’avaient aucun moyen de savoir quel était son grade ou de quel origine il était, ils étaient d’accord sur le constat que l’officier faisait passer les voitures et les piétons qui faisaient la queue plus rapidement, leur épargnant les conséquences fâcheuses d’un retard au travail tous les matins. Cet officier ne hurlait pas après les gens avant de leur demander leurs papiers, et il s’abstenait de la grossièreté des traitements dont les soldats israéliens font généralement preuve aux checkpoints.
Une fois, alors que nous attendions, ma mère et moi, de pouvoir traverser le checkpoint, ma mère remercia le soldat qui lui avait demandé ses papiers et les lui tendait, après les avoir vérifiés. C’était une marque inconsciente, mais non méritée, de courtoisie. Et cela m’irrita. Remarquant que je faisais la tronche, l’officier exigea de fouiller mon sac, que je lui remis. Il tomba sur ma blouse blanche et mon stéthoscope. A la manière typique d’un Moyen-oriental, il me demanda : « Vous êtes infirmier ? »
 « Médecin », répondis-je sèchement.
« Où exercez-vous ? »
« Sur le Mont des Oliviers », répondis-je sur un ton montrant bien que je n’avais absolument aucune envie de bavarder gentiment avec un soldat d’occupation.
« Je suis médecin moi aussi… Je suis psychiatre », expliqua le soldat. J’étais à la fois surpris et un peu mal à l’aise. Ce n’est qu’à ce moment là que nos regards se croisèrent. Je dois préciser qu’ils ne véhiculaient aucun courant de sympathie. Réfrénant tout commentaire et toute question, je refermai mon sac et je pris le chemin de mon cabinet.
Cet homme aurait pu être un de mes professeurs, ou un collègue, et j’aurais pu reconnaître ses qualités, si je l’avais rencontré sans son fusil et son uniforme et si l’occupation n’avait pas fait de la majorité de son peuple des complices d’un crime.
A part de rares exemptions pour des motifs médicaux ou religieux, à l’âge de dix-huit ans, chaque Israélien juif, homme ou femme, doit incorporer l’armée et y effectuer un service de trois ans. Jusqu’à environ l’âge de quarante cinq ans, de nombreux citoyens israéliens – en grande majorité des hommes – doivent effectuer des périodes annuelles d’entraînement militaire en tant que réservistes. Cela, en plus d’un très grand nombre de militaires de carrière. C’est de là, sans doute, que découle la fameuse formule résumant la situation : « Israël n’est pas une nation dotée d’une armée ; c’est une armée dotée d’une nation. »
L’armée n’est pas seulement la poigne d’acier de l’occupation ; c’est aussi la grande école de l’idéologie impérialo-colonialo-exclusiviste sur laquelle l’Etat d’Israël est fondé. Il n’est par conséquent nullement étonnant que la position de la plupart des diplômés de ce prytanée, en ce qui concerne la résolution du conflit israélo-palestinien, se résume au célèbre slogan lapidaire : « Laissez l’armée faire son boulot, et gagner ! » (L’armée israélienne, s’entend).
Certains Palestiniens ont utilisé le fait que l’occupation israélienne a fait de l’immense majorité des citoyens d’Israël des combattants, afin de justifier les attentats qui menacent aussi des civils israéliens. « Les civils israéliens sont des réservistes et des officiers en disponibilité », arguent-ils. Même ces Palestiniens, dont je fais partie, qui ne sont pas d’accord avec ce raisonnement, ont été confrontés parfois à des relations difficiles avec des civils israéliens, étant donné qu’il est fort possible qu’à tout moment ces mêmes personnes fassent leur apparition près de nos habitations avec leurs instruments de mort.
La plupart des Palestiniens voient dans les soldats israéliens des jeunes gens aveuglés par le fanatisme religieux et pervertis par leur pouvoir absolu. Ils représentent un Etat sans constitution, mais muni en revanche d’une Cour Suprême toujours prête à légaliser l’illégal et à pondre les lois et les avis servant les intérêts de la puissance occupante. Récemment, cette Cour suprême a légalisé deux formes de rétorsion parmi les plus arbitraires et les plus illégales au plan international qui soient : la démolition du domicile familial des kamikazes et la déportation de leurs parentèle. Cela, en sus du « droit » au « militarisme free-lance » dont jouissent ses hommes, aboutit à rendre les Forces d’Occupation Israéliennes (FOI) [rectification des « Forces Israéliennes de Défense » - FID, ndt] capables de commettre les actes les plus racistes, les plus fascistes et les plus inhumains que possible à l’encontre des Palestiniens.
En octobre dernier, des colons protestant contre l’avant-poste de Gela’ad se sont affrontés aux soldats israéliens, en blessant quarante sept. Dix-sept colons ont été blessés au cours de cet incident, et la colonie n’a finalement pas été démantelée. Lorsque, par contre, en octobre 2000, d’ « autres citoyens » d’Israël, c’est-à-dire des Arabes israéliens, ont protesté contre les atrocités perpétrées par l’armée israélienne en Cisjordanie et à Gaza, les soldats israéliens tuèrent treize d’entre eux.
Tandis que le monde entier entend parler de Palestiniens se faisant sauter avec leur bombe au milieu de civils israéliens, peu de personnes ont la notion des tâches funestes accomplies jour après jour par les soldats israéliens : destruction des sources de revenus des Palestiniens, démolition de leurs maisons, de leurs vignobles et de leurs vergers, tirs à balles réelles contre des enfants lançant des pierres, chasse à l’homme et ratissages afin d’arrêter les plus grands de ces enfants, assassinats multiples et passage à tabac de civils à titre d’exercice. Nous sommes tous exposés à la pornographie diffusée par les soldats israéliens lorsqu’ils occupent les stations d’émission de la télévision israélienne. Ces soldats n’ont jamais hésité à uriner et à déféquer partout afin de souiller les bureaux et les appartements qu’ils occupent.
Certains patrouillent les rues de nos villages et de nos villes en arborant des autocollants « Nés pour tuer » (« Born to Kill ») sur leurs casques et sur leurs épaules. D’autres, euphoriques, prennent la pose pour une photo souvenir de leur safari palestinien, posant le pied sur un cadavre de Palestinien abattu encore chaud, afin d’immortaliser un moment de « triomphe » sanglant. Certains soldats israéliens ont admis eux-mêmes avoir volé les pièces de monnaie et les paquets de cigarettes trouvées dans les poches des misérables travailleurs palestiniens qu’ils fouillaient aux checkpoints.
Ismaïl Habboush, un malade cardiaque âgé de 63 ans, devait être hospitalisé à l’hôpital Makassed de Jérusalem, pour un traitement qui ne pouvait pas lui être dispensé dans un autre établissement. En dépit de tous les certificats médicaux nécessaires et des lettres de soutien d’associations internationales de défense des droits de l’Homme, Ismaïl et son épouse Nawal, 59 ans, ont été retenus au checkpoint d’Erez dix heures durant. Les soldats ont finalement décidé de renvoyer Nawal à Gaza et d’autoriser Ismaïl à franchir à pied les 600 mètres jusqu’à l’autre côté du barrage routier pour atteindre la voiture qui allait l’emmener à l’hôpital. Peu de temps après que Nawal ait quitté le barrage, le corps de son mari décédé la suivait à Gaza.
Tout récemment, une soldate sur le checkpoint de Taqoumiya a confisqué les casse-croûte d’ouvriers palestiniens qui se rendaient au travail et elle les a jetés aux chiens errants. Lorsqu’on lui a demandé pourquoi elle avait fait ça, elle a répondu qu’elle appliquait les ordres. Très rares sont les Israéliens qui se rendent compte que ce sont leurs agissements totalement inadmissibles qui incitent de nouveaux kamikazes à aller se sacrifier au cœur des quartiers où ils vivent.
En dépit de la passivité et du repli de la gauche israélienne, on compte aujourd’hui 491 refuzniks israéliens, qui refusent de faire leur service militaire en tant qu’objecteurs de conscience. Certains pensent que les agissements de leur armée violent les droits de l’Homme, d’autres considèrent illégale l’occupation des territoires palestiniens, tandis que d’autres encore se posent tout simplement des questions dérangeantes et doutent, et refusent de faire leur service pour des raisons pragmatiques. Quelle que soit leur motivation, j’aperçois une lueur d’espoir dans ce phénomène. Cela me dit qu’il pourrait éventuellement y avoir quelqu’un avec qui parler, finalement, du côté israélien. Ils sont probablement enfermés entre quatre murs, derrière des barreaux, ou en train de défiler dans les rues pour protester, mais ils ne sont certainement pas aux checkpoints. En tous les cas, on ne les y voit pas…