Point d'information Palestine N° 218 du 26/04/2003
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Rédaction : Pierre-Alexandre Orsoni et Marcel Charbonnier
                                             
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Au sommaire
                                   
Témoignages
1. Qui sème le vent récolte des attentats par David Torres, citoyen de Gaza en Palestine
2. Comprenne qui voudra... par Nathalie Laillet, citoyenne de Ramallah en Palestine
                                     
Dernières parutions
1. Vivre à Ramallah de Théodora Oikonomides aux éditions Flammarion
2. Moi et mon enfance de Baba Hana aux éditions Transit
3. Murale de Mahmoud Darwich aux éditions Actes Sud (traduit de l'arabe par Elias Sanbar)
                                                   
Rendez-vous
1. AUJOURD'HUI - Douze heures pour la paix ce samedi 26 avril 2003 à partir de 14h00 à Dijon (Côte d'Or)
2. DEMAIN - Rencontre - débat autour du film "L'espoir voilé" de Norma Marcos le dimanche 27 avril 2003 à 10h30 au Théâtre National de la Criée à Marseille
                                 
Réseau
1. Les martyrs de l’Intifada de Fadwâ Tûqân [poème traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
2. Un caméraman tué par l'armée israélienne à Naplouse Reporters sans frontières demande une enquête
3. Du Crif et de quelques autres organisations antijuives par Rudolf Bkouche
4. Dégradation des conditions de vie des prisonnières politiques palestiniennes en Israël par Thérèse Liebmann (16 avril 2003)
                                                                                                   
Revue de presse
1. Résister et Construire par Rudolf El-Kareh in la Revue d'études palestiniennes (N° 87) - Printemps 2003 aux Editions de Minuit
2. Monsieur Sharon, à vous maintenant... par Théo Klein in Le Monde du vendredi 25 avril 2003
3. Qui sont ces hommes qui bradent la Palestine ? par Ali Abunimah in The Daily Star (quotidien libanais) du mercredi 23 avril 2003 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
4. Paul-Marie de La Gorce : "Il n'y aura pas de relance israélo-palestinienne avant que la crise iraqienne soit réglée" propos recueillis par Aïcha Abdel-Ghaffar in Al-Ahram Hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercedi 23 avril 2003
5. Jusqu’où Bush peut aller - Sa "croisade" ne s’arrêtera pas à Bagdad par Josette Alia avec Vincent Jauvert in Le Nouvel Observateur du jeudi 17 avril 2003
6. Le projet de paix perpétuelle : d’Emmanuel Kant à Jurgen Habermas par Ibrahim Bumashuli in Al-Watan Al-Arabi (quotidien arabe publié au Royaume-Uni) du mercredi 16 avril 2003 [traduit de l'arabe par Marcel charbonnier]
7. Ce n'est qu'un début... par Denis Berger in L'Humanité du mardi 15 avril 2003
8. Le 406ème enfant par Gideon Levy in Ha’Aretz (quotidien israélien) du jeudi 3 avril 2003 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
9. Obscurantisme - Les fondamentalistes pour la guerre par Thom Saint-Pierre paru sur le Réseau Voltaire le jeudi 3 avril 2003
10. Pourquoi les alliés ont déjà perdu par Patrick Seale in L'intelligent - Jeune Afrique du dimanche 30 mars 2003

11. Esso : dégâts dans dix-huit stations service. Des récalcitrants se retrouvent avec les menottes par Alessandro Trocino in Corriere della Sera (quotidien italien) du  dimanche 23 mars 2003 [traduit de l'italien par Marcel Charbonnier]
12. Un monde nouveau va naître par Jean-Pierre Chevènement in Le Figaro du vendredi 21 mars 2003
13. Archéologie - Etrange découverte à Jérusalem par Anne-Marie Roméro in Le Figaro du vendredi 17 janvier 2003.
14. L’approche évangélique d’Israël - Les sionistes chrétiens américains choyés en tant que force politique et touristique par  Mark O'Keefe in The Washington Post (quotidien américain) du samedi 26 janvier 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier] 
                              

                                       
Témoignages

                                       
1. Qui sème le vent récolte des attentats par David Torres, citoyen de Gaza en Palestine
Gaza, le samedi 19 avril 2003 - Je sais qu’en ce moment, la préoccupation principale des gens en France, c’est plutôt du genre «que vas-t-il se passer aux prochaines élections ? » ou «qu’est-ce que je vais me mettre ce soir ? » ou encore «où vais-je passer mes vacances ? ». A la dernière question je suppose que «en Palestine » n’est pas la réponse appropriée… Et pourtant ! Ici le climat est agréable, la plage étale son sable blond, et parmi les trop rares étrangers qui ont le courage de venir jusqu’ici, certains ont même l’occasion… de se faire tuer par les soldats israéliens. Après la jeune américaine Rachel Corrie, passée au bulldozer le 16 mars, c’était au tour de Tom Hurndall, 21 ans, de se prendre une balle en pleine tête, le 11 avril. D’accord, je reconnais que ce n’est pas l’endroit rêvé pour venir se détendre. Guerre en Iraq oblige, ces deux meurtres de sang-froid, dont les auteurs ne sont même pas en détention (et ne le seront probablement jamais), sont passés complètement inaperçus.
Enfin, du côté des bonnes nouvelles, pendant que les réserves iraqiennes de pétrole sont «sécurisées», que les iraqiens qui n’ont pas été «neutralisés » sont en train de mourir de faim, de soif ou de manque de soins dans des hôpitaux hors d’âge, que le patrimoine multi-millénaire de ce peuple disparaît sous les yeux bovins (mais non…) des soldats américains, les peintres finissent de peindre les grilles d’un petit fort mediéval du centre de Gaza. Verra-t-on bientôt la fin de la restauration de ce monument ? Il était prévu qu’il devienne le musée de la ville. On y aurait placé les mosaïques byzantines retrouvées sur divers sites dans la bande de Gaza, après leur restauration et leur exposition en France, il y a quelques années. Le monument mamelouk sera bientôt prêt à recevoir ce qu’on voudra bien y mettre ou ce qu’on pourra bien y mettre.
La semaine dernière on a emmené les enfants des écoles au cinéma. Deux séances pour plus de 700 jeunes, filles et garçons, de 9 à 16 ans. Pour l’immense majorité d’entre eux c’était la première fois qu’ils allaient voir un films sur grand-écran. A l’affiche : «Le Roi et l’Oiseau », d’après un conte d’Andersen, sur un scénario de J. Prévert. Dans une ville fabuleuse, un roi de jeu de cartes oblige son peuple a vivre sous terre, le fait travailler a la chaîne pour son seul plaisir, tandis que lui, dans la ville supérieure, dont les plus hautes tours touchent presque le ciel, se livre a son passe-temps favori : la chasse aux oiseaux. Le roi de pacotille est amoureux d’une bergère, qui n’est pas insensible a l’amour d’un jeune ramoneur. L’Oiseau aidera les jeunes amoureux a se débarrasser du roi, tout en libérant le peuple et en supprimant la menace que ce mauvais chasseur faisait peser sur ses oisillons. Dans la salle, les yeux sont grand-ouverts. On vit le film et on y participe. Les enfants huent le roi quand il tire sur un oisillon, se moquent de lui quand il est trompé par l’ingénieux oiseau, applaudissent en rythme quand l’orgue de barbarie charme les lions. L’excitation est a son comble quand la main de fer du robot géant écrase la cage qui servait a piéger les petits oiseux, c’est un tonnerre d’applaudissements dans la salle, certains crient leur joie. Une heure et demie loin de la mer de béton du ghetto de Gaza. Un voyage, dans un pays imaginaire, là où un oiseau et un couple d’amoureux sont plus fort qu’un roi cruel avec toute son armée. Une petite pause pour quelques centaines d’enfants, parmi des milliers d’autres, tous enfermés dans cette ville, entre la mer et les miradors israéliens. Mais ce sont des files d’enfants tous sourires dehors, qui se sont dirigées vers les bus qui les ont reconduits dans leurs écoles respectives. Les soldats d’Israël font passer les enfants entre leurs chars, les fusils pointés sur ceux qu’ils considèrent comme de futurs terroristes. Moi, je préfère les emmener au cinéma.
                                           
2. Comprenne qui voudra... par Nathalie Laillet, citoyenne de Ramallah en Palestine
Ramallah, le dimanche 20 avril 2003 - Les petits bonshommes verts. La haine des petits bonshommes verts. La haine en moi, violente, terrassante. Un raz de marée. Une déferlante. Rien ne l'arrête. Pas même la prière. La haine. Qui naît de notre impuissance. Humuliante. "Négative" a hurlé, ce matin, dans le télephone un des bonshommes verts. "Security reason !"
"Security reason !". J'irai donc seule admirer la Tour Eiffel et me promener dans les collines du Perche. "Security reason !". Il se promènera seul dans les rues de Ramallah. Il ne verra pas des collines du Perche. Il ne verra pas la Tour Eiffel, ni le marché d'Aligre, ni la Bastille, ni le Louvre. "Security reason !". Il ne mangera pas de croissants, ni de baguettes. "Security reason !".
"Comprenne qui voudra" est un poème de Paul Eluard, résistant. Les Nazis disaient "terroriste". Il a aussi écrit :
"Autant parler pour avouer mon sort
Je n'ai rien mien, on m'a dépossédé
Et les chemins où je finirai mort
Je les parcours en esclave courbé
Seule ma peine est ma propriété:
Larmes, sueurs et le plus dur effort.
Je ne suis plus qu'un objet de pitié
Sinon de honte aux yeux d'un monde fort. [...]
N'ayez pitié, si vous avez choisi
D'être bornés et d'être sans justice:
Un jour viendra où je serai parmi
les constructeurs d'un vivant édifice,
La foule immense où l'homme est un ami."
                                      
Dernières parutions

                        
1. Vivre à Ramallah de Théodora Oikonomides
aux éditions Flammarion

[234 pages - ISBN : 2082102963 - 18,00 euros]
En septembre 2000, Théodora Oikonomidès, 26 ans, arrive en Palestine, mandatée par une ONG pour former des instituteurs et créer des écoles maternelles : elle ne sait pas que la guerre l'y attend. Quelques jours après, éclate la seconde Intifada. Invasions et retraits, bombardements, couvre-feu... la jeune femme partage depuis trois ans le quotidien des Palestiniens de Cisjordanie, dont elle parle couramment la langue. C'est ce quotidien qu'elle a choisi de raconter : comment parcourir les 15 km qui vous séparent du bureau en moins de quatre heures ? Comment négocier pour rentrer chez soi quand un char est garé devant votre porte ? Comment promener à Gaza des "humanitaires" comme José Bové ou des journalistes inconscients qui ne rêvent que d'en découdre avec des colons ? Comment survivre quand on est enfermé dans un appartement des semaines durant ? comment faire la fête pour desserrer l'étau de la peur qui ne vous quitte jamais ? Histoire d'une routine pas comme les autres...
                                                               
2. Moi et mon enfance de Baba Hana
aux éditions Transit

[24 pages - ISBN : 2951934610 - 5,00 euros]
Le livre d'enfant palestinien... En décembre 2001, nous avons eu la chance à Gaza de rencontrer les responsables de l'Institut Tamer qui sans le savoir ont joué un rôle déterminant dans la création de la collection Transit.
"En Palestine il n'y a pas de petite résistance." Baba Hana a écrit et illustré "Moi... et mon enfance" lorsqu'elle avait 9 ans à l'occasion du concours "Mon premier livre" organisé chaque année en Palestine par l'Institut Tamer. Il a été ensuite publié pour la première fois à Ramallah en 1998. En avril 2003, Transit édite cette traduction de "Moi... et mon enfance" accompagnée de la reproduction en quadrichromie des illustrations du jeune auteur. Créé en 1989, lors de la première Intifada, pour offrir une alternative à la fermeture des écoles par les forces militaires d'occupation israéliennes, l'Institut Tamer pour l'Education sociale, autour de la lecture, de l'écriture, de l'édition permet aux enfants et aux adolescents de recevoir une éducation fondée sur la transmission des expériences et des connaissances, la prise de responsabilité, l'ouverture vers le monde. Une fois par semaine les jeunes réalisent une page dans le quotidien palestinien, "Al Ayyam" et un supplément mensuel, "Le Petit continent" qui traite de l'archéologie, des cultures, des traditions, des techniques agricoles et artisanales de la Palestine à partir de visites et de rencontres. Mon passeport pour la lecture que chaque enfant rempli après la lecture d'un livre est une sorte de visa d'entrée dans le monde de la littérature. La collection "Mon premier livre" récompense chaque année par leur publication, cinq  histoires écrites et illustrées par des enfants de 8 à 14 ans, dont Baba Hana en 1998.
(Tamer signifie en arabe : personne qui dans la palmeraie transporte le pollen d'un arbre à l'autre pour le fertiliser.)
[Pour commander un exemplaire de "Moi et mon enfance" envoyer un chèque de 5,00 euros + 0,64 euros de frais de port à l'ordre de La Courte Echelle, à l'adresse suivante : Transit - La Courte Echelle - 29, La Canebière - 13001 Marseille FRANCE - Téléphone : +33 (0) 491 900 260 - Fax : +33 (0) 491 909 860 - Email : courtechel@club- internet.fr]
                                                       
3. Murale de Mahmoud Darwich
aux éditions Actes Sud (traduit de l'arabe par Elias Sanbar)
[52 pages - ISBN : 2742742395 - 10 euros]
- Le testament d'un poète "Murale", long poème du Palestinien Mahmoud Darwich par Catherine Portevin in Télérama samedi 19 avril 2003
Longtemps en exil, rescapé de la mort, cet amoureux fou de Rilke a choisi comme lui de célébrer les beautés immédiates pour répondre aux barbaries de la guerre.
Il y a les murs qui séparent les hommes et ferment le regard, et puis il y a les murs qui édifient, qui fondent et qui parlent. Des murs-prisons et des murs-palimpsestes. Des murs sans visage et des murs où l'on inscrit son nom de génération en génération. Quand le poète Mahmoud Darwich écrit sur les murs, il retrouve le geste immémorial de celui qui, simplement, veut laisser une trace de son passage sur terre. Son dernier poème, Murale, traduit en français par Elias Sanbar, se lit entre la vie et la mort, dans cet entre-deux où il s'est battu pendant des semaines, en 1998, après avoir subi une très grave opération du coeur. Mais il ne s'agit pas seulement de sa propre mort.  "Tout était en train de mourir autour de moi", dit-il aujourd'hui. Deux ans auparavant, il avait mis en terre son ami le romancier Emile Habibi, comme lui une voix palestinienne de Galilée ; en 1997, l'assassinat d'Yitzhak Rabin avait sonné le glas du processus de paix ; le poète, sûrement, ressentait la fin d'un espoir.
Murale sonne ainsi comme un testament, se déroule comme une fresque antique qui porte la mémoire du monde et l'affrontement éternel de la vie et de la mort, se regarde comme l'homme peint le mammouth sur la paroi des cavernes pour apprivoiser sa peur. Murale est un poème que l'on garde en soi, que l'on sent autour de soi. Un voyage que l'on reconnaît même si on ne l'a pas vécu. "Nul n'est tout à fait mort. Il n'y a que les âmes / Qui changent d'apparence et de résidence", écrit l'homme qui veut vivre.
La poésie de Mahmoud Darwich, universelle, charrie les traditions et l'histoire de la terre qui l'a façonné : l'épopée de Gilgamesh le Mésopotamien, l'Orient sémitique, les odes arabes du désert (les mu'allaqât), ces dix poèmes de l'antéislam dont on raconte qu'ils ornaient le mur de la Kaaba, à La Mecque. Elle dit l'enfance de l'humanité, quand les dieux n'avaient pas encore de noms, et puis la poussière qui a pétri Adam, le chant des Psaumes, les paysages de l'Ancien Testament, la figure du Galiléen, enfin l'extrême sensualité des choses ordinaires, des parfums, des couleurs, de la tendresse, la densité d'un présent éternel pour dire le mystère épais et fragile d'un destin toujours unique. "Déjà, ce premier récit de l'humanité qu'est l'épopée de Gilgamesh se concluait sur la vanité de la vie face à la mort. Vanité des vanités que chante l'Ecclésiaste. Et pourtant, nous ne pouvons pas commencer notre vie en pensant que tout est vain sinon nous manquons notre première rencontre avec elle. On apprend au bébé à marcher, même si nous savons qu'il va vers la tombe", explique le très vivant Mahmoud Darwich. Et il ajoute : "Après ce poème, j'ai différé mon rendez-vous avec la mort. Depuis, je me pose des questions importantes comme : quel livre puis-je encore lire ? comment est le soleil aujourd'hui ? quel vêtement vais-je emporter en voyage ?"
Mahmoud Darwich est palestinien, né en 1942 à Birwa, en Galilée, dans un village qui a perdu son nom six ans plus tard avec la création de l'Etat hébreu. Il grandit arabe en Israël, entre en politique au PC israélien, est plusieurs fois emprisonné pour ses écrits, et prend les chemins de l'exil en 1971. Moscou, Le Caire, puis Beyrouth et Tunis, où il rejoint les dirigeants de l'OLP, quitte à, pendant de longues années, peiner pour faire entendre la voix singulière du poète en dehors de la cause commune. "L'amant de Palestine" ne peut écrire des poèmes d'amour sans que son lecteur y lise une ode à sa patrie, dire simplement "je me languis du pain de ma mère" sans qu'il y entende une nostalgie nationaliste. "Je ne m'appartiens pas, je ne m'appartiens pas...", lance définitivement le poète à la fin de son "testament". Avec des points de suspension...
En 1993, les accords d'Oslo l'autorisent à s'affranchir du combat politique. Mahmoud Darwich s'installe à Ramallah, en Cisjordanie. Et à Amman, en Jordanie. Entre les deux, l'épaisseur de plusieurs frontières, le jeu incertain des autorisations de circuler. "Habiter" ne signifie pas grand-chose pour ce perpétuel étranger. "La vraie maison, dit-il, c'est celle dont on a le droit de partir librement quand on en a envie".  Depuis qu'il a été déplacé, à l'âge de 6 ans, Mahmoud Darwich ne tient plus en place. L'homme est aussi vif, pressé, actif que le poète est patient et contemplatif. Douceur infinie aussi, et fermeté subtile, comme chez ceux qui ont réussi à unir la sagesse et l'enfance. Il a conjugué la liberté avec le mouvement, s'échappe par l'ironie, cette "vertu tendre et forte" (Claudio Magris), pour tout d'un coup être là, dense, dans ses mots. Ecouter Darwich parler, c'est découvrir que l'intelligence peut être belle, simplement belle à toucher le coeur. Sa poésie, virtuose, maîtrisée, sensuelle aussi, se goûte (même en français) avec des picotements d'émotion sur l'échine. Même si, sûrement, échappe au non-arabophone sa musicalité propre comme sa façon particulière de transformer la métrique classique. De Rilke, qu'il place au sommet de son panthéon poétique personnel, il aime ce lyrisme qui n'est pas lyrique, cet élan vital et retenu, ce "coeur qui pense". "Rimbaud est né d'un coup en poésie, il a déversé toute sa pluie en une fois et puis il s'est tu ; Rilke, lui, est arrivé en plusieurs fois", dit-il en se reconnaissant dans le second. Comme l'auteur des Elégies de Duino, il veut prendre ensemble la vie et la mort, et combattre ces dualités inévitables qui font l'existence humaine : "Je refuse l'idée qu'il y a d'un côté la lumière et de l'autre les ténèbres, l'homme et la femme, moi et l'autre, le bien et le mal. Je cherche un lieu où ces contradictions puissent être résolues. C'est une quête sans illusion". Mais une quête qui résonne aussi comme "le chuchotement de la poésie contre la force des armes".
Impossible de ne pas l'entraîner sur le terrain politique tandis que Bagdad souffre. "Cette guerre n'est pas seulement celle des Etats-Unis contre l'Irak ; elle est également une lutte pour installer un despotisme absolu sur la planète et interdire à tous les autres peuples de participer à la gestion du monde. En voulant détruire l'Irak, les Etats-Unis veulent aussi annihiler le seul pays de la région qui avait le potentiel de contrebalancer la puissance israélienne. C'est pour cela qu'il nous est impossible de ne pas ressentir cette dimension. Les Américains prétendent aujourd'hui qu'ils ont fait la guerre à Saddam pour libérer de son joug le peuple irakien ; mais nous, Palestiniens, qui sommes occupés depuis trente ans, personne ne songe à nous libérer ! Il n'y a pas que l'Irak qui n'a pas respecté les résolutions de l'ONU..."
Que peut la poésie contre cela ? Rien. Crier peut-être. Ou simplement remettre de l'humain dans la fureur d'un monde qui compte la vie pour si peu. "J'aime beaucoup cette phrase de René Char sur la finalité de la poésie : transformer l'ennemi en adversaire, ajoute Mahmoud Darwich. Le monde a besoin de poésie et de poésie simple, pour dire ce que de tout temps et sous toutes les latitudes les poètes ont chanté : l'étonnement devant la beauté d'un arbre, la peur de l'inconnu, la célébration des sentiments ordinaires". 
A Aix-en-Provence, où il était début avril l'invité de la Cité du livre pour les Ecritures croisées, le public nombreux et fervent le pressait doucement d'être cette "voix de Palestine" qu'il admire tant. Mais, dit son ami l'écrivain libanais Elias Khoury, Mahmoud a compris depuis longtemps que la flamme des prophètes crée tous les malentendus". S'il fait corps avec son peuple, c'est simplement en choisissant de parler des hommes que l'Histoire des vainqueurs risque d'oublier. Des hommes qui vivent, aiment, se marient, pleurent ou sont heureux quand les amandiers sont en fleurs. "Je cherche depuis dix ans, dit le poète, le mot juste pour décrire la fleur de l'amandier au printemps. La beauté de la Palestine dit combien l'occupant reste étranger à la nature. Et peut-être que ce que le poète peut donner de plus fort à la résistance palestinienne, c'est de trouver le mot pour dire la fleur de l'amandier".
Il a endossé la Palestine, et la Palestine l'a fait poète. C'est sa métaphore plus que sa cause. Métaphore d'une tragédie moderne. Mahmoud Darwich poursuit le chemin ouvert par le Sophocle d'Antigone. Une tragédie sans dieux ni destin fixé mais où résiste, contre la raison d'Etat, la valeur de l'existence humaine en même temps que la présence incompressible des sentiments, des corps, des âmes, des histoires et des noms. A la fin de Murale, le poète finit seulement par graver les cinq lettres arabes qui forment son prénom : "le mîm du fou d'amour, de l'orphelin, de qui accomplit le passé, / le hâ' du jardin, de l'aimée, des deux perplexités et des deux peines, / le mîm de l'aventurier, du malade de désir, de l'exilé apprêté et préparé à sa mort annoncée, / le waw de l'adieu, de la rose médiane, de l'allé-geance à la naissance où qu'elle advienne, de la promesse des père et mère, / le dâl du guide, du chemin, de la larme d'une demeure effondrée et d'un moineau qui me cajole et m'ensanglante". Au frontispice de sa Murale, Mahmoud Darwich aurait pu également inscrire "Une vie". Et la sienne continue, plus forte que jamais. Le lendemain, il s'envolait pour Sarajevo, pour jouer son propre rôle dans le prochain film de Jean-Luc Godard, là, dans ce coeur encore fumant d'une Europe déchirée par des identités sclérosées.
                                   
Rendez-vous

                               
1. AUJOURD'HUI - Douze heures pour la paix
ce samedi 26 avril 2003 à partir de 14h00 à Dijon (Côte d'Or)

L'AFPS (21) et le Collectif "Paix au Proche-Orient" de Côte d'Or organisent une journée de rencontres et de débats autour de la situation au Proche-Orient.
- Programme :
14h00 - Accueil, expositions, tables de presse
14h30 - Rencontre débats : "La crise irakienne et ses prolongements" avec Jean-Claude Fritz, Professeur à l’Université de Bourgogne, spécialiste des relations internationales, Jeanette Abel, Universitaire, membre du Conseil scientifique d’ATTAC et Lyle Miller, américain, lecteur à l’Université de Bourgogne
16h30 - Pause musicale
17h00 - Rencontre débats : "Le conflit israélo-palestinien" avec Leïla Shahid, Déléguée générale de Palestine en France
(Modérateur des deux tables rondes : Christian Paris, Président du Cercle Condorcet)
19h15 - Pause restauration
20h00 - Soirée musicale, avec Eva, chanteuse, Sainte-Luce (musiques du monde), Mouvance (musique traditionnelle) et le Collectif Voca'Leads (reggae, ragga, hip hop) …
[Salle des fêtes Devosges - Rue Devosges - Dijon - PAF libre]
                               
2. DEMAIN - Rencontre - débat autour du film "L'espoir voilé" de Norma Marcos
le dimanche 27 avril 2003 à 10h30 au Théâtre National de la Criée à Marseille
Le Graif (Groupement Régional pour l'Action et l'Information des Femmes et des Familles) présente, dans le cadre de ses rencontres "Les femmes changent, le monde bouge !", une rencontre autour du film "L'espoir voilé" de la cinéaste palestinienne Norma Marcos, suivie d'un débat autout du thème "Militantes pour la paix !", animé par Daniel Garnier, secrétaire de l'Association Médicale Franco-Palestinienne de Marseille, avec la participation de Norma Marcos, réalisatrice, Mireille Delamarre, présidente de l'association VPaixMed, Simone Suskind, présidente de "Actions in the Mediterranean" et Rabba Hammo, vice-présidente de Diaspora Palestinienne 48.
- L'espoir voilé de Norma Marcos (1994 - 55 min) - Portraits de cinq femmes exceptionnelles, qui font le point sur la situation des femmes en Palestine. Yusra Barbari, fût la première palestinienne à négocier les accords de paix avec les israéliens ; Rima Tarasiest est musicienne ; Hanane Arouri est kinésithérapeute et très impliqué dans la première Intifada, enfin Joumana Odeh est elle pédiatre,  mère de deux enfants. Elles parlent de leurs parcours personnels et de l’avenir de la Palestine.
[Théâtre National de la Criée - 30, Quai Rive Neuve - 13007 Marseille - M° Vieux-Port]
                                                                   
Réseau

                               
1. Les martyrs de l’Intifada de Fadwâ Tûqân
[poème traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
    Ils ont tracé le chemin vers la vie…
    Le pavant de corail, de leurs âmes juvéniles, de cornaline
    Ils ont tendu leurs cœurs sur les paumes de leurs mains, et ces cœurs étaient devenus pierres, braises, incendie
    Ils en ont lapidé la bête fauve errant sur le chemin
    Criant : « Voici venu le temps de l’épreuve, soyez forts !… »
    Et leur voix a résonné
    Aux oreilles du monde entier. Et son écho s’est répandu jusqu’au fin fond du monde.
Voici venu le temps de l’épreuve…
Ils ont été forts, et c’est debout qu’ils sont morts
Resplendissants comme des étoiles
Rayonnants sur le chemin,
Embrassant la vie sur la bouche
    La mort a frappé, faisant passer sur eux sa faux…
    Alors ils se sont dressés face à la mort
    Plus beaux qu’une palmeraie, plus beaux que des moissons, plus beaux que l’éclat du matin
    Plus beaux qu’un arbre lavé par la pluie dans le giron de l’aube
    Ils se sont redressés… Ils ont bondi… Ils ont lancé leur cri…
    Ils se sont répandus sur la place comme une poignée de braise
    Ils se sont enflammés, ils ont rayonné et brillé
    Au milieu du chemin, puis ils ont disparu
Regarde-les, là-bas, dans le lointain
Etreignant la mort afin que demeure la vie
S’élevant aux cieux
Devant l’univers entier qui les regarde, ils s’élèvent,
Montant aux cordes que forment les filets de leur propre sang…
Ils montent… ils montent… ils montent…
La mort traîtresse ne saisira jamais leurs cœurs
Car la résurrection et l’aube nouvelle
Sont les visions qui les accompagnent sur le chemin du sacrifice suprême
Regarde-les, dans leur Intifada, ce sont des aigles
Qui relient la Terre et le pays sacré au ciel.
                                  
2. Un caméraman tué par l'armée israélienne à Naplouse Reporters sans frontières demande une enquête
Le 19 avril 2003 en début de matinée, Nazeh Darouazi, caméraman de 42 ans de nationalité palestinienne travaillant pour l'agence de presse APTN (Associated Press Television Network) et pour la Télévision publique palestinienne, a été tué par un tir israélien dans la vielle ville de Naplouse.
Nazeh Darouazi est mort aux environs de 9 heures 20 (heure locale), après avoir reçu une balle dans l'œil, tirée, d'après des témoins, par un soldat israélien, à approximativement vingt mètres de distance. Le journaliste, qui portait une veste marquée "Presse" de couleur jaune, était accompagné d'un groupe au moins cinq journalistes, dont un caméraman et un photographe de l'agence britannique Reuters, Hassan Titi et Abed Qusini, un journaliste de l'agence de presse palestinienne Wafa, Billal Bana, et un caméraman d'une chaîne de télévision locale, Sami al Assi. Ils couvraient des heurts entre un groupe de jeunes palestiniens et l'armée israélienne, qui ont fait au moins dix-huit blessés palestiniens. Des images du tir ont été filmées par le caméraman de Reuters. L'armée israélienne s'est abstenue de tout commentaire à ce stade sur les circonstances de cette mort.
"Nous sommes consternés par la mort de Nazeh Darouazi qui est le quatrième journaliste tué dans les territoires occupés depuis le début de la deuxième Intifada," a déclaré Robert Ménard, secrétaire général de Reporters sans frontières. "Nous demandons solennellement qu'une enquête soit conduite et rendue publique, afin d'établir les responsabilités et ni nécessaire sanctionner les personnes à l'origine de cet événement ", a-t-il ajouté.
Reporters sans frontières rappelle qu'en 2002, trois journalistes ont été tués. Le 13 mars 2002, Raffaele Ciriello, 42 ans, photographe, envoyé spécial du quotidien italien Corriere della Sera, a été tué à Ramallah, alors qu'il couvrait des affrontements armés dans le centre-ville. Le journaliste se trouvait derrière un groupe de Palestiniens armés, lorsqu'un blindé israélien, situé à cent cinquante mètres, a soudainement ouvert le feu à l'arme automatique. Les ambulances étant bloquées par des tirs intenses, le journaliste a été emmené par des Palestiniens à l'hôpital Arab Care de Ramallah où il est décédé très rapidement. Selon des sources hospitalières, le journaliste a été touché de six balles à la poitrine et à l'estomac.
Le 12 juillet, Imad Abu Zahra, 35 ans, photographe free-lance, est décédé des suites d'une blessure à la jambe après que blindés israéliens ont ouvert le feu au centre-ville de Jénine, sans avertissement, et sans qu'un quelconque danger le justifie. Selon plusieurs témoins, il n'y avait aucun affrontement à ce moment. Un porte-parole de l'armée israélienne avait déclaré : "La foule jetait des pierres et des bombes incendiaires sur nos véhicules qui ont du riposter."
Dans la nuit du 21 au 22 septembre, à Ramallah, Issam Hamza Tillawi, 32 ans, journaliste et présentateur de la radio La Voix de la Palestine, a été tué par balle par l'armée israélienne. Le 21 septembre, vers minuit, des milliers de Palestiniens étaient descendus dans les rues de Cisjordanie et de Gaza en signe de protestation contre le siège du quartier général de Yasser Arafat à RamallahIssam Hamza Tillawi, muni d'un magnétophone et d'un sac, s'était mêlé aux manifestants, qui se trouvaient rond-point de l'Horloge, au centre-ville de Ramallah, et réalisait des interviews. D'après les témoins, des soldats israéliens ont alors tiré des gaz lacrymogènes. Le journaliste s'est mis à courir et a été touché par une balle provenant d'un sniper israélien posté en haut d'un immeuble. Le directeur de l'hôpital de Ramallah a confirmé que Issam Hamza Tillawi a été atteint par une balle à l'arrière du crâne. Il est décédé à l'hôpital une demi-heure après avoir été blessé. Selon le rédacteur en chef de La Voix de la Palestine qui l'accompagnait, il aurait porté une veste marquée "Presse".
Depuis le début de l'année, au moins quatre journalistes ont été blessés alors qu'ils étaient en reportage dans les territoires occupés. En 2002 huit journalistes ont été blessés. Dans la majorité des cas, ces journalistes étaient clairement identifiables et ne représentaient aucun danger pour les militaires. Ils ont été touchés par des tirs de sommation ou d'intimidation, qui ont entraîné des blessures parfois sérieuses. Aucun de ces incidents n'a donné lieu à des enquêtes ni à des sanctions de la part de l'armée israélienne.
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3. Du Crif et de quelques autres organisations antijuives par Rudolf Bkouche
(Rudolf Bkouche est professeur émérite de l'Université de Lille 1, membre de l'Union Juive Française pour la Paix)
Les réactions hystériques qui ont suivi le vote de la motion de l'Université Paris VI demandant le non-renouvellement de l'accord de coopération entre l'Union Européenne et Israël, les déclarations de Claude Lanzmann comparant cette motion au boycott des magasins juifs par les nazis, les déclarations enfin de Roger Cukierman président du CRIF dénonçant l'alliance brun-vert-rouge, loin d'être de simples réactions épidermiques s'inscrivent dans un projet politique de défense inconditionnelle de la politique israélienne. En amalgamant toute critique de la politique israélienne, et non seulement l'antisionisme, à une forme d'antisémitisme, le CRIF et ses acolytes poursuivent deux objectifs :
- rassembler les Juifs autour des organisations sionistes ou prosionistes, seules capables de les défendre contre la "renaissance" de l'antisémitisme en France,
- rappeler aux non-Juifs, aux "goyim" toutjours suspects d'antisémitisme, qu'ils doivent montrer leur soutien à la communauté juive en refusant toute critique de la politique israélienne.
L'antisémitisme apparaît alors comme l'un des moyens d'atteindre ces objectifs et les déclarations de ces dernières semaines apparaissent comme un moyen de pousser à des réactions antijuives.
Si le sionisme se proposait, à l'origine, de libérer les Juifs des persécutions antisémites, l'objectif de construire un Etat juif sur la terre de Palestine conduisait le mouvement sioniste à se transformer en mouvement de conquête au détriment des habitants de la Palestine. Il suffit de lire les écrits des deux frères ennemis : Jabotinski père du Likoud et Ben Gourion fondateur du parit travalliste pour le comprendre.
Aujourd'hui le sionisme a conduit à l'oppression du peuple palestinien, mais en imposant aux Israéliens à n'être plus que des guerriers et des persécuteurs et aux Juifs de les soutenir il a conduit les Juifs à une impasse.
Reste alors au mouvement sioniste à se servir de l'antisémitisme, quitte à provoquer des réactions antijuives, pour atteindre son objectif : la colonisation de toute la Palestine et l'expulsion des Palestiniens de la terre convoitée, y compris en provoquant un mouvement d'émigration vers Israël et renfocer ainsi le peuplement juif au détriment des Palestiniens.
Il faut alors comprendre que le sionisme œuvre aujourd'hui contre les Israéliens qu'il transforme en oppresseur des Palestiniens et plus généralement contre les Juifs auxquels il demande d'être complices de sa politique.
Il est temps que les Juifs se libèrent d'une idéologie devenue dévastarice et qu'ils comprennent que l'Etat d'Israël, né d'une injustice à l'encontre des Palestiniens, ne sera reconnu par eux que lorsqu'il aura reconnu leurs droits et en particulier leur droit à un Etat.
- NB. Rappelons que, si les Palestiniens ont accepté en 1988 le principe de deux Etats, l'israélien et le palestinien, sur la terre de Palestine, les gouvernements israéliens, quant à eux, n'ont jamais reconnu le droit à l'existence d'une Etat palestinien.
                                     
4. Dégradation des conditions de vie des prisonnières politiques palestiniennes en Israël par Thérèse Liebmann (16 avril 2003)
(Thérèse Liebmann est responsable des Femmes belges solidaires de la WOFPP - Women's Organization for Political Prisoners (Tel Aviv) - P.O.Box 31811, Tel Aviv  -  Tel and Fax : 00-972-3-5227124 - E-Mail : wofpp@yahoo.com]
    "Ici, aux pentes des collines, face au crépuscule et au canon du temps…
    Nous faisons ce que font les prisonniers,
    Ce que font les chômeurs :
    Nous cultivons l'espoir.
Nos ennemis veillent et nos ennemis allument pour nous la lumière
Dans l'obscurité des caves.
    Seuls, nous sommes seuls jusqu'à la lie
    S'il n'y avait les visites des arcs en ciel.
Nous avons des frères derrière cette étendue.
Des frères bons. Ils nous aiment. Ils nous regardent et pleurent…
Ne nous laissez pas seuls, ne nous laissez pas."
Ce que nous savons de la réalité vécue au quotidien par les prisonnières politiques palestiniennes dans les prisons israéliennes est encore bien pire que ce que laisse entrevoir ces quelques vers extraits de "Etat de siège", poème composé par Mahmoud Darwich à Ramallah en janvier 2002 (Le Monde Diplomatique, avril 2002).
Les derniers bulletins de la  Women's Organization for Political Prisoners font, en effet, état des conditions de plus en plus épouvantables que vivent ces femmes, y compris une dizaine de jeunes filles mineures, surtout depuis le durcissement incessant de la politique de Sharon, encore accru après la chute de Saddam Hussein.
Ce n'est pas "dans l'obscurité des caves" qu'elles peuvent se réfugier, mais elles doivent séjourner dans des cellules froides en hiver, démunies de toute commodité et qui font régulièrement l'objet, comme elles-mêmes d'ailleurs, de fouilles humiliantes : les gardiens jettent à terre les objets personnels de ces malheureuses, cassent les portes des armoires et vont jusqu'à arracher les étiquettes des rares boîtes de conserves qu'elles auraient pu acheter pour qu'elles ne puissent pas en reconnaître le contenu.
Les conditions d'hygiène se détériorent d'autant plus que les autorités carcérales ne permettent plus aux femmes d'acheter, si ce n'est en quantités minimes, du shampoing, de la lessive en poudre ou autres produits de nettoyage, alléguant que ces substances pourraient servir à fabriquer des explosifs.
La Women's Organization for Political Prisoners a  appris que dans la prison de NEVE TIRZA la santé de nombreuses prisonnières ne cesse de se dégrader et qu'elles sont privées de toute assistance médicale (Bulletin de mars 2003). Parmi les nombreux cas portés à sa connaissance, j'en ai retenu trois.
- Asma'a Abu-Hija (39 ans et mère de six enfants), une détenue administrative, souffre d'une tumeur au cerveau. Elle aurait dû subir une intervention chirurgicale lorsqu'elle fut arrêtée. En prison, elle n'a pas de lit mais un matelas à même le sol, ce qui lui est d'autant plus pénible qu'elle a des difficultés à se lever et à se coucher.
- Marvat Taha (18 ans) était enceinte quand elle fut arrêtée. Immédiatement après son accouchement le 8 février dans un hôpital de Ramle, elle fut enchaînée sur son lit. Depuis son retour à la prison, ni elle ni son enfant n'ont été examinés par un médecin, alors qu'elle souffre d'une inflammation des seins et a des difficultés à allaiter son bébé.
- Iman 'Azawi (29 ans et mère de quatre enfants) a de fortes poussées de température à la suite d'une infection sévère des gencives qui lui a fait perdre toutes ses dents. Elle n'a guère reçu de traitement médical. Par contre, elle a fait l'objet de harcèlement psychologique : le 2 février dernier, alors qu'elle insistait pour se faire soigner, elle fut amenée de force près de Jenine dans une voiture de police car elle avait été citée comme témoin au procès de son mari. Le procès n'eut pas lieu mais on obligea Iman à attendre dans la voiture de 9 à 18 heures. A son retour à la prison, elle fut incapable, pendant un mois, de quitter son lit et de se nourrir. C'est seulement le 3 mars qu'elle reçut quelque soin sous forme de perfusion.
Par solidarité, ses co-détenues avaient fait une grève de la faim. Comme punition cinq d'entre elles furent mises en détention cellulaire.
La solidarité entre les prisonnières les console quelque peu de leur solitude car elles ne peuvent presque jamais  téléphoner à l'extérieur ou recevoir de visite car leurs parents qui résident dans les Territoires occupés ne peuvent guère se déplacer. "Seul(e)s, nous sommes seul(e)s jusqu'à la lie / S'il n'y avait les visites des arcs en ciel."
Mais ont-elles seulement l'occasion de voir les arcs en ciel, alors que leur temps de récréation est très limité et qu'à cause des pluies fréquentes de cette année elles ont souvent dû rester des journées entières dans leurs cellules ?
Dans ces conditions peuvent-elles dire comme Mahmoud Darwich : "Nous cultivons l'espoir" ?
Cet espoir ne peut leur venir que de l'extérieur et par l'intermédiaire des avocats de la Women's Organization for Political Prisoners qui, en bravant les difficultés que leur imposent les autorités carcérales, y compris des fouilles corporelles, réussissent à avoir avec elles de brefs entretiens et à les assister en justice.
C'est pourquoi nous, Femmes belges solidaires de la WOFPP, nous vous demandons d'aider financièrement nos amies de Tel Aviv pour qu'elles puissent payer les déplacements et les frais de justice avancés par ces avocats. Vous aurez ainsi répondu à l'appel des prisonnières politiques : "Ne nous laissez pas seul(e)s, ne nous laissez pas". Nous vous en remercions.
[Contact : Thérèse Liebmann - Rue de la Victoire 61 - B.1060 Bruxelles - Belgique - Comptes : Belgique : Hudes-Femmes belges solidaires de la WOFPP : 750-9465047-42 - France : Liebermann-Venger : CCP Paris 1204921 C]
                                       
Revue de presse

                               
1. Résister et Construire par Rudolf El-Kareh
in la Revue d'études palestiniennes (N° 87) - Printemps 2003 aux Editions de Minuit
Dans les circonstances où se trouvent écrites ces lignes les mots sont un supplice. Ils le sont d'autant plus pour nous tous qui avons connu l'horreur de la guerre.  Comment contenir sa colère devant la cruauté ignoble du crime annoncé. Comment ne pas s'indigner du spectacle télévisuel si méprisable de ces crétins - qui, régulièrement, depuis maintenant dix ans -  reprennent du service à chaque nouvelle guerre américaine ? Ou de ces roquets nouveaux venus autoproclamés spécialistes, qui de la chose militaire, qui du Moyen-Orient, qui de l'on ne sait trop quoi, mais qui ont quasiment tous en commun une absence de lien réel avec l'univers de la connaissance et de la recherche ?
A-t-on remarqué le caractère affligeant et parfois honteux de cette multitude d'émissions qui font, à ce qu'il paraît, vœu d'exaucer, le droit de savoir, et qui se convertissent en infâmes apologies du crime ? Ou ces pastiches de débats menés au hachoir qui brassent l'air du temps au prétexte justement qu'il est dans l'air ?…
C'est ainsi : pour comprendre il faut bien évidemment être pour ou contre - tel est le nouvel équilibre des plateaux ; de télévision. Le modèle vulgarisé jusqu'à la nausée par Georges W. Bush est devenu un  "principe"  protéiforme. Pour "Saddam" ou pour Georges Bush.
Pour savoir il faut d'abord exclure du champ de la parole télévisuelle les chercheurs et les universitaires dont c'est précisément le domaine de compétence. Le phénomène a commencé aux Etats-Unis avec pour objectif avoué de marginaliser l'influence des universités sur l'opinion au profit de ces, sortes  de "laboratoires idéologiques" que sont les think tanks - bien moins réservoirs de pensée et de réflexion réelle, qu'outils d'influence liés aux grands groupes industriels et surtout militaro-industriels. Ces organisations sont chargées de forger des visions relayées ensuite dans les media et la presse grâce à des cabinets spécialisés de placement et de lobbying à l'instar du très introduit au sein de l'équipe Bush, le "Benador Associates" qui assume le rôle d'impresario pour les idéologues désignés aux Etats-Unis sous l'appellation de neocons, - de "néoconservatives" - où l'on retrouve notamment l'ineffable Perle, Charles Krauthammer, John Wolsey, Kanaan Makiya ou même Michel Gurfinkiel, notamment chroniqueur de "Aroutz 7", la radio des colons ultra israéliens que Rabin lui-même avait interdite pour ses outrances et qui avait été contrainte de s'installer dans un bateau dans les eaux internationales. Tout ce beau monde a pour mission de répandre la pensée formatée accommodée dans les officines de l'extrême-droite néo-conservatrice et fondamentaliste américaine.
Pour savoir, il faut surtout, oui surtout, exclure de ce même champ les intellectuels, les universitaires, les chercheurs dits de "l'autre rive", c'est à dire les intellectuels arabes ou même biculturels réellement armés pour appréhender, analyser et expliquer une réalité et des données complexes. A leur place, des observateurs autoproclamés qui observent à partir de leurs observatoires et dont les télescopes sont si intoxiqués qu'ils en deviennent amblyopes. En réalité ce qu'il faut exclure c'est le débat, l'échange contradictoire et critique, car, dans son principe même, cet échange risque de contredire et de ridiculiser les thèses imbéciles du manichéisme ambiant.
Sont exclus de l'exclusion quelques patentés du petit écran, autoproclamés ou intronisés icônes symboliques - mais au nom de quels critères et de quoi ? - commis à…l'équilibre des plateaux et employés délibérément à contre-emploi : un écrivain pour contrer un pachyderme de la propagande comme l'inénarrable porte-parole du gouvernement israélien d'Ariel Sharon, Avi Pazner, ou un poids lourd de l'expertise très pointue ès mensonge et  manipulation d'Etat de l'acabit de Richard Perle. A l'arrivée le résultat est désastreux : d'un côté des manipulateurs professionnels, bardés de la puissance, de l'arrogance que leur confère leur statut au sein des appareils d'Etats et surtout de leurs instruments de force, assenant avec aplomb, contrevérités, trucages, falsifications et amalgames honteux, assurés qu'ils sont d'une impunité quasi-totale en raison de l'absence de contradicteurs sérieux et crédibles, et, de l'autre, des auto-dénigrements  méprisants et quelques pleurnicheries ineptes sur l'humiliation de la prétendue  rue arabe. Qui dispensent d'une véritable réflexion critique sur la crise des sociétés arabes, et vont chercher dans la psyché la représentation et l'explication du monde. Ah que les choses seraient faciles si tout était réductible à la libido ! Miroir, miroir, dis-moi pourquoi suis-je aussi laide ?…Pendant ce temps les Panzer de l'intoxication peuvent tranquillement marteler leurs subtils argumentaires : une femme enceinte succombe sous une salve d'obus de char israélien lors d'une incursion israélienne meurtrière dans la bande de Gaza ? -C'est de toute évidence la faute à…Arafat (Pazner, dans l'émission citée plus haut).
Assez ! Assez ! Il faut en finir avec les explications imbéciles d'une psychanalyse de cuisine ! Des humiliations ? Non, de la colère devant le droit bafoué sans vergogne et devant les dénis de justice ! La rue arabe n'existe pas plus que la rue française, péninsulaire ou ibérique ou basque ! Existent des société arabes complexes, souvent en crise, des pays, des Etats critiquables, comme tous les Etats, partout, mais que l'on en finisse avec cette rue arabe qui n'est qu'une invention de propagande chargée de relents xénophobes et racistes.
Tout le monde clame avoir tiré la leçon de Timisoara. Mais le virus est là plus que jamais présent.  L'inculture de certains présentateurs s'étale de journal télévisé en journal télévisé. Malgré quelques tentatives marginales d'information indépendante ou relativement équilibrée, le sensationnalisme, le voyeurisme sont toujours là, à l'œuvre, couverts de la fascination baveuse et malsaine devant la force.
La dernière rumeur de la machine à intoxiquer fait la une. Les "armes de destruction massive" supposées détenues par l'Irak sont le leurre qui fait écran et masque l'immense machine de mort bien réelle qui sous prétexte d'éliminer un tyran s'apprête à la curée. La dernière trouvaille américaine, un monstre de neuf tonnes d'un effet proche de celui d'un engin nucléaire tactique, testé au large de la Floride et capable de dévastations majeures (mais à l'heure où paraîtront ces lignes le doute sera vraisemblablement levé), est un outil immaculé de solidarité avec les peuples en vue de leur inoculer la démocratie ! Est-ce possible ? - Mais tout est désormais possible et d'abord l'absurde, maintenant que Georges W. Bush a décrété que Sharon est Mère Teresa ! Et quel formidable mimétisme entre Bush le fils et Saddam Hussein ! Ce dernier avait baptisé la première guerre du Golfe "Mère de toutes les batailles". Bush le fils vient de donner à son nouvel et abominable outil de mort le nom emblématique et spirituel de "Mère de toutes les Bombes". Y aurait-il des volontaires pour sonder la psyché de cet homme ?
Les cartes qui étalent le déploiement des bases américaines autour de l'Irak évoquent une meute de hyènes assoiffées de sang, s'apprêtant à la curée. Les vautours ne sont pas loin. Interrogé sur CNN au sujet d'un article du New-Yorker révélant qu'il venait de créer une société destinée à "faire des affaires" avec l'Irak de l'après-guerre", le président du Conseil de Défense du Pentagone, Richard Perle [1] a répondu : "So what ?"  Et alors ?
Et alors ? Alors quelques énergumènes devenus clones les uns des autres après avoir pivoté sur eux-mêmes, aussi agressifs et délirants dans l'ultra-libéralisme et l'extase devant la statue de George W. qui a remplacé le Staline de leur jeunesse, se succèdent maintenant, de tribunes en duplicata, pour bafouiller de morale et de guerre juste !
Alors ? Alors de braves présentateurs pris au piège de l'instantané et de l'éphémère, poussés par une fascination morbide pour la violence, subséquente au conformisme qui s'est peu à peu installé dans les images hollywoodiennes de grande diffusion, à peine contenue par l'ampleur du refus politique d'une guerre injuste et dont les conséquences inhumaines font l'objet de mises en garde de la part des autorités morales de la planète , osent encore relayer sans vergogne les fables et les mensonges de la propagande.
Pour nous expliquer doctement, et sans que n'effleure leur entendement le moindre doute quant à la contradiction, que vingt-trois millions d'irakiens sont des répliques à l'identique de Saddam Hussein, tout en serinant effrontément comme des perroquets que le peuple irakien (où sont passés les clones ?) n'attend que l'injection de la démocratie par les bombes, comme l'assurent les fous furieux du Pentagone.
Pour nous faire croire que l'équilibre des "images de la guerre" consiste à saliver complaisamment devant la sarabande infernale des engins de la machine de mort américaine tout en  réduisant l'ennemi à une… table au bout de laquelle trône le tyran ou à quelques vues panoramiques de Bagdad.
Rien sur la société elle-même, des dissertations confuses sur les composantes de la société irakiennes, pas d'images, des émissions confidentielles pour montrer en catimini les ravages environnementaux et les conséquences dévastatrices des armes de destruction massives - utilisées lors de la guerre de 1991 - sur la population, surtout sur les enfants. Sait-on suffisamment par exemple que dans le Sud de l'Irak  la population irakiennes vit dans des zones aussi contaminées par les radiations que Tchernobyl, en raison de l'usage intensif des munitions à uranium appauvri notamment lors de la première guerre du Golfe ?
Et, pour marquer " l'objectivité" factice, le téléspectateur a droit  au sourire se voulant narquois et aux moues imbéciles d'un présentateur interviewant l'ambassadeur d'Irak à l'ONU, qui tient à marquer sa "distance" ;  présentateur dont on mesurera plus tard l'abyssale culture et le degré d'intelligence professionnelle dans une interview présidentielle… Un exemple ? Les Etats-Unis violent la Charte de l'ONU ? Passent outre aux dispositions du droit international ? - Eh bien ce sont les Nations-Unies qui sont en crise et menacées de disparition !
Mais comment s'en étonner alors que la couverture médiatique de masse de l'opposition américaine à la violence agressive de l'équipe au pouvoir aux Etats-Unis est elle-même menée en catimini, comme s'il s'agissait d'un acte honteux. Les faucons américains, Perle, Weinstein l'un des idéologues les plus virulents de la Fondation Hudson, un "think tank" républicain ultra, Robert Kagan l'idéologue installé désormais au cœur du Pentagone et qui s'était répandu avec son compère William Kristol dès 1996 sur la "nécessité d'une hégémonie de l'Amérique sur le monde" tandis que le Pentagone considérait déjà à l'époque que "des pays comme la France et l'Allemagne représentent des menaces avérées ou potentielles pour les intérêts américains" [2] sont sollicités sans cesse. Mais qui prend la peine de donner la parole au sénateur démocrate Robert Byrd lorsqu'il dénonce la guerre et révèle publiquement la volonté du Pentagone de ne pas exclure l'usage de l'arme nucléaire en Irak ? Qui s'interroge sur le principe d'un usage réel et massif d'armes de destructions massives publiquement annoncé par ce qu'il faut désigner désormais comme l'agresseur - de grâce que l'on nous épargne ici la ritournelle éculée de la défense du dictateur ! - au prétexte de détruire les armes interdites supposées détenues par l'Irak ? Qui s'interroge lorsque le Département d'Etat américain inclut l'Irak dans la liste des pays " ne qui ne reconnaissent aucune liberté religieuse" (sic)?
Qui va lancer une enquête ( le journalisme d'investigation n'est-il pas à la mode ?) lorsque les deux chefs des inspecteurs de l'ONU révèlent publiquement devant le Conseil de Sécurité de l'ONU que les documents qui leur ont été remis par l'un des trois pays décidés à se lancer dans la guerre ( Etats-Unis, Grande-Bretagne, Espagne ) afin de prouver une prétendue tentative de l'Irak d'importer de l'uranium du Niger, sont des faux ?
La liste est longue.
Les dépêches se succèdent…
Un spécialiste russe renommé, Vladimir Slipchenko, analyste militaire dont les prévisions concernant les expéditions militaires américaines dans le Golfe en 1991, en Yougoslavie et en Afghanistan se seraient révélées proches de cent pour cent annonce une agression d'une brutalité inouïe en raison dit-il notamment de l'impatience des Etats-Unis de tester de nouvelles armes sophistiquées en temps et échelle réels. Bilan sur six semaines dit-il : un pays à l'économie entièrement annihilée et cinq cent mille morts. Si l'on se souvient qu'un rapport semi-confidentiel de l'ONU publié à la mi février dernier donnait les même chiffres de victimes et prévoyait de devoir nourrir l'ensemble de la population irakienne, soit 23 millions d'habitants pendant un an, il y a vraiment de quoi avoir froid dans le dos.
Ces chiffres et ces prévisions viennent en tout cas confirmer l'extrême brutalité de la "politique américaine" dans la période de tous les dangers qui s'ouvre à l'heure d'écrire ces lignes.
Mais après la colère et l'indignation doit venir le temps de la réflexion et de la résistance.
Il faut désormais repenser le monde à l'aune des ravages que ces nouveaux prédateurs,  ces "Grandes Compagnies" du XXIème siècle, vont provoquer. Les  dévastations de la nouvelle guerre de Cent ans augurent de régressions graves dans les relations internationales et humaines. Les événements qui se produisent depuis que l'obsession irakienne des dirigeants des Etats-Unis est devenue l'épicentre d'un énorme séisme sont, et de loin, bien plus importants que la chute du Mur de Berlin. Ils sont l'aboutissement d'une logique sous-jacente aux cheminements de la représentation du monde que se fait l'imperium depuis la chute du système des blocs. Ces cheminements initialement souterrains apparaissent désormais au grand jour. Ils révèlent, et il faudra sans doute y revenir, combien l'Histoire des Etats-Unis tout au long du 20ème siècle s'est construite dans une profonde interaction avec l'Empire soviétique disparu. Cette disparition qui aurait pu permettre la construction d'un ordre international plus juste, plus équitable et plus respectueux du droit, a débouché, au contraire, sur un chaos dont le nouvel imperium voudrait se rendre maître. L'idée du "remodelage du Moyen-Orient" est certes une idée folle, mais elle n'est pas un coup de tonnerre dans un ciel clair. La doctrine américaine récemment révélée par le document intitulé PNAC (Program for a New American Century) est construite sur le principe dit du "Shaping the World" sur le "remodelage du monde" selon les intérêts américains, en d'autres termes de la caste d'intérêts coalisés regroupés sous cette appellation.
Le monstre dont on aperçoit aujourd'hui  les capacités destructrices a éclos dans la matrice de la première guerre du Golfe. C'est à partir de ce moment-là que les infléchissements premiers ont commencé. Les signes de cette mutation  progressive se sont fait vite sentir. Il y a eu d'abord l'asservissement puis le dévoiement des outils de régulation internationaux tels que le FMI et la Banque Mondiale. Y a-t-il preuve récente plus flagrante de cette dérive que la menace ouverte et impudente de Washington de sanctionner par le biais de ces deux institutions - officiellement considérées comme des outils multilatéraux - les pays d'Afrique membres du Conseil de Sécurité s'ils s'avisaient de ne pas se ranger sous sa bannière dans la dévastation de l'Irak ?
Il y a eu ensuite - et la liste est loin d'être exhaustive : le rejet des engagements multilatéraux du traité ABM au refus du Protocole de Kyoto, en passant par la tentative d'énucléation de la Cour Pénale Internationale, l'instrumentalisation et la manipulation des Balkans, la volonté haut et fort affichée de réduire l'Union Européenne à un simple espace de libre-échange, la satellisation progressive des ex-pays de l'Est. Dans cette dynamique, les crimes du 11 septembre - sur lesquels il faudra sans doute revenir et les inscrire dans la durée, car la responsabilité américaine ne saurait être exonérée ou passée par pertes et profits dans l'apparition du phénomène Ben Laden, tout comme les liens de Donald Rumfeld et des équipes dirigeantes américaines successives avec Saddam Hussein - ces crimes ont été eux également instrumentalisés. Il faut aider le peuple américain à comprendre pour quelle raison tous ceux qui ont pu éprouver de la compassion pour une population et une ville meurtries par l'attentat se retrouvent aujourd'hui face à l'Amérique de Georges W. Bush et de son équipe militaro-industrielle, idéologique et financière. Une équipe pour qui le remodelage du monde ne souffre que l'existence de vassaux soumis jusqu'à l'avilissement ! L'Afghanistan en Asie en est une caricature. L'autre prototype caricatural, en Europe, est la Bulgarie dans sa version étrange actuelle dirigée par un roi-premier-ministre. Evgueni Petrov, un idéologue de Sofia, a théorisé l'assujettissement jusqu'à l'indignité [3].
Les pays de la "Vieille Europe", la France et l'Allemagne, le socle historique de la construction européenne ont constitué un premier socle de résistance, soutenus par la Belgique. Ce socle a permis d'associer la quasi totalité de la planète au refus de la guerre des Etats-Unis de Bush dont il faut être naïf et criminel ou naïvement criminel pour croire ou dire qu'elle n'a pour objectif que l'Irak.
Mais ceux qui ont initié ce premier mouvement de résistance politique à l'imperium doivent également se souvenir que c'est une série de démissions successives, au sein des instances internationales, qui a fait le lit de la politique qui est celle des Etats-Unis aujourd'hui. Il faut avoir le courage de remettre en cause ces démissions, non seulement sur le plan politique mais également dans le champ économique, culturel et linguistique. Tel est le sens du principe qui consiste à défendre un monde réellement multipolaire, un monde à l'opposé de l'enfer perpétuel garanti par l'équipe Bush et ses amis.
Après la caricature du droit que celle-ci a voulu imposer à l'Organisation des Nations-Unies sous la forme d'un ultimatum doublé d'un chantage - formulé trivialement comme suit : soit vous nous donnez votre bénédiction pour conduire, l'âme en paix, notre entreprise de destruction de la Mésopotamie et d'asservissement corollaire de la planète, soit votre existence est désormais inutile" - est venu le discours sur la " reconstruction de l'Irak" ( dont le coût de destruction, effets de l'embargo non compris, coûtera selon les premières estimations plus de cent milliards de dollars ) sous une forme caricaturale et obscène .
L'USAID, l'Agence étasunienne pour le développement international a lancé un premier appel d'offres pour la reconstruction de l'Irak, rapportait une dépêche du 12 mars à quelques jours du déclenchement d'une folie meurtrière aux conséquences incalculables. Destruction américaine / reconstruction américaine ce schéma binaire et simpliste appelle une résistance accrue et l'exploration de voies de reconstruction nouvelles. Comment ne pas faire le rapprochement  avec ces propos de Shaul Mofaz, le chef d'état-major de l'armée israélienne, qui lui aussi annonçait qu'il détruisait "pour reconstruire". Devant l'ivresse destructrice de la puissance déchaînée, comme la Palestine, la Mésopotamie est devenue une métaphore. La campagne militaire des bellicistes américains ne doit bénéficier d'aucune caution internationale. Si l'imperium veut sa guerre, et si personne dans les conditions actuelles n'est en mesure de contrer le projet belliciste par le jeu des rapports de force eh bien il faut l'empêcher d'obtenir une caution légale ou morale pour son entreprise. Il faudra le laisser seul et nu. La guerre apparaîtra alors pour ce qu'elle est : une véritable expédition mercenaire. A l'heure d'écrire ces lignes il semble que même l'ONU ait pris conscience qu'une telle exigence morale et politique était essentielle.
Résister et reconstruire ? C'est pour rendre hommage à l'espérance que son élection à la présidence de la République brésilienne a fait naître que nous citons ici ces propos de Luis Inacio da Silva : " Mon gouvernement aura à cœur la réforme et le renforcement de l'ONU (…) La politique de démocratisation des organisations multilatérales sera l'une des constantes de notre politique étrangère. Nous aspirons à un monde plus équitable sur le plan économique et social, délivré des menaces de l'anarchie financière internationale qui frappe surtout les pays en voie de développement. (…)Le combat contre la misère et l'exclusion joue un rôle décisif dans la lutte contre le terrorisme et les guerre civiles qui endeuillent tant de régions du monde. La lutte pour la paix, constitue, enfin, une priorité absolue. C'est pour cette raison que nous sommes favorables aux politiques de désarmement notamment nucléaire et que nous défendons une solution négociée des conflits dont souffre aujourd'hui l'humanité".
Laissera-t-on cette espérance être engloutie par la mère de toutes les bombes manipulée par les Docteurs Folamour de la mère de toutes les folies, dans le pays de la mère de toutes les batailles, dont on oublie qu'il a été surtout le berceau historique des civilisations de l'humanité ? [12 mars 2003]
- Notes :
[1] Cf. R. El-Kareh, Amerisraël ou l'ivresse de la puisance, REP N° 85 automne 2002 et Jason Vest, L'extrême-droite et l'administration américaine ; les hommes du JINSA et du CSP, REP N°86, hiver 2003.
[2] Cf. R.el-Kareh, L'axe euro-méditerranéen pour conjurer l'américanisation du monde, in Pôles, oct-déc.1996.
[3] Cf. Courrier International 644 du 6 au 12 mars 2003 p.18.
                           
2. Monsieur Sharon, à vous maintenant... par Théo Klein
in Le Monde du vendredi 25 avril 2003

(Théo Klein est avocat, ancien président du CRIF.)
Monsieur Ariel Sharon,
Je vous ai écrit, le 23 octobre 2002, j'attirais votre attention sur l'urgence de définir les objectifs politiques d'Israël et, plus particulièrement, ses limites territoriales, c'est-à-dire, aussi, le mode de relations proposé avec les Palestiniens et les Syriens, puisque avec les autres voisins les limites me paraissent acquises et acceptées.
C'était avant les récentes élections, et j'attirais en particulier votre attention sur la perte de légitimité que vous alliez subir. Vous avez été, certes, réélu - je ne l'excluais pas -, mais seulement comme chef du Likoud. Vous avez perdu une part de cette légitimité tirée, en 2001, de votre élection au suffrage direct par plus de 60 % des électeurs. Cependant, vous voilà à nouveau à la tête du gouvernement d'Israël - hélas, un gouvernement incapable de définir en commun une perspective politique.
Cela vous donne sans doute une large capacité de manœuvre que vous comptez utiliser, avec l'appui du président des Etats-Unis d'Amérique, pour aboutir à un compromis que vous tenterez d'imposer, contre certains de vos ministres, en ralliant à cette solution des députés du parti Avodah.
Personne n'est en mesure de prévoir ce que seront les conséquences, à moyen et long terme, de la guerre en Irak. Peut-être allez-vous participer à une "redistribution des cartes" ; peut-être l'aurez-vous simplement souhaité, sans que les Américains ne vous le permettent. Toutes sortes d'hypothèses peuvent être formulées. Aucune ne changera la réalité profonde pour l'Etat d'Israël : il est situé au Proche-Orient, entouré de pays adhérant à la Ligue arabe. J'évoque à dessein la Ligue arabe pour ne pas avoir à distinguer entre les pays qui entourent la terre d'Israël. Elle se réunit unanimement, pour traiter des problèmes intéressant Israël et les Palestiniens. Elle a même, à Beyrouth, évoqué une large ouverture possible.
Je souhaite attirer particulièrement votre attention aujourd'hui sur la nécessité impérieuse de faire entrer Israël dans une politique d'intégration dans sa région géographique, et donc de chercher à établir des liens de voisinage paisibles. Aucun tank, aucun bulldozer, aucun hélicoptère, aucun assassinat ciblé, aucune destruction de demeure n'abolira cette réalité : les Palestiniens sont nos voisins.
Ce n'est pas une question de sympathie ou de préférence ; mais l'élément fondamental dans toute réflexion politique puisque, quel que soit le tracé des frontières, ce seront toujours les mêmes peuples qui nous entoureront, et avec lesquels le sionisme a voulu que nous revenions cohabiter.
C'est avec les Palestiniens que nous devons établir des liens politiques, économiques et culturels. C'est avec l'ensemble des pays voisins que nous devons établir ou raffermir des liens diplomatiques. C'est la société civile qui bâtira la paix ; l'armée ne peut ensuite que défendre sa pérennité.
Quant à la sécurité, vous avez vous-même prouvé l'incapacité de l'armée à éradiquer le terrorisme. L'armée peut capturer, abattre des terroristes ; mais quand le terrorisme traduit la volonté de survie d'un peuple, il ne peut être combattu qu'en accordant sa dignité à ce peuple.
C'est pourquoi, malgré, voire à cause des combats, il est urgent de faire connaître les objectifs d'Israël. Et de les faire comprendre, pour pouvoir les faire respecter et nous faire respecter nous-mêmes ; alors qu'aujourd'hui, à travers le monde, notre peuple est rejeté parce qu'il rejette un autre peuple. Après plus de cinquante ans, nous en sommes au point crucial de notre destin politique : notre capacité de trouver, ou non, une relation équilibrée et normalisée avec le peuple palestinien et nos autres voisins.
J'exclus toute idée d'éradiquer, de quelque manière que ce soit, la volonté d'existence et d'indépendance de ce peuple auquel nous avons nous-mêmes apporté la preuve que la respectabilité nationalement et internationalement s'acquiert par la volonté et, au besoin, le combat. Comme nous naguère, eux savent ce que signifie être oppressés, dédaignés et savent le prix de l'espérance.
Le temps est venu pour Israël de dire ce qu'il veut. C'est votre devoir impératif, en qualité de chef du gouvernement. Aucun gouvernement israélien n'a eu la clairvoyance de comprendre - ou le courage politique de prendre en considération - qu'un pays fort, sûr de lui-même, ne se laisse jamais entraîner à subir des pressions extérieures et à se laisser dicter ce qu'il doit avoir le courage de décider lui-même. L'Etat d'Israël ne doit pas être un Etat ghetto soumis à la malveillance ou même à la bienveillance d'une souveraineté extérieure. Israël doit établir son avenir lui-même, dans la perspective d'une relation paisible et équilibrée avec ses voisins.
Notre chance, ce sont les Palestiniens. Ce peuple est en train de se construire lui-même, à notre exemple, et il doit devenir notre allié naturel, pourvu que nous sachions lui dire nos regrets du passé et nos espoirs communs pour l'avenir.
Aucune excuse ne peut être tirée des attentats-suicides pour échapper à cette obligation. Depuis 1967, rien d'autre n'a été fait par les gouvernements successifs que de vouloir gagner du temps. Pendant plus de vingt ans, il n'y a pas eu d'attentats. Mais il n'y avait pas non plus une prise de conscience du problème palestinien. Que nous ayons été aveugles si longtemps ne nous autorise pas à attendre des Etats-Unis le dénouement d'un problème auquel nous avons le devoir de proposer une solution.
Il est extrêmement urgent de reconnaître, enfin, l'existence et le droit à l'indépendance des Palestiniens, aux côtés d'un Israël respecté et indépendant. N'attendez pas l'intervention du Grand Médiateur. Celui-ci risque de faire peser sur vous les conséquences de ses grands choix stratégiques. Vous avez cru - vous croyez peut-être encore - au "Grand Israël". Mais vous n'avez jamais expliqué quelle serait la possibilité de créer un grand Israël démocratique, dans un espace géographique où les juifs seraient minoritaires.
Ni les Palestiniens ni les Israéliens ne sont mûrs, aujourd'hui, pour un grand Etat démocratique et profondément laïque où la langue, la culture juive et l'enseignement dont nous sommes porteurs pourraient cohabiter avec une population majoritairement non juive. C'est pourquoi il faut sur cette terre commune une ligne de partage des souverainetés, que les Palestiniens d'un côté, les Israéliens de l'autre, y vivent chacun pleinement leur indépendance nationale.
Mais il y a un autre impératif qui pourrait construire la paix : la terre commune est trop étroite et pas assez riche en énergies naturelles pour disperser les efforts fondamentaux. Il faut y développer des infrastructures communes : des réseaux d'énergie, de communication, sans doute avec le temps des réseaux économiques complémentaires. Il faudra fédérer les moyens et coordonner les effets. Jérusalem, alors, pourra être la capitale des deux Etats et le lieu fédérateur.
Oui, Ariel Sharon, vous êtes aujourd'hui - malgré moi, je le reconnais - le porteur du destin d'Israël. Vous pouvez continuer de vous entêter à vouloir la sécurité avant la paix ; vous n'aurez, alors, ni l'une ni l'autre. Vous devez, au contraire, puisque vous avez une armée puissante pour assurer la sécurité du territoire d'Israël, proposer au nouveau chef du gouvernement palestinien, dès qu'il aura formé son gouvernement, d'ouvrir sans condition préalable une négociation ouverte, pour discuter de vos objectifs et examiner les siens. Peut-être faudra-t-il aussi reconnaître nos erreurs, nos bavures, nos excès, notre propre violence, pour les conduire à abandonner les leurs.
C'est à vous, le général vainqueur, d'aller de l'avant ; à vous de cueillir la rose et de l'offrir à votre nouvel interlocuteur, Abou Mazen. Mais, je le crains, vous ne saurez pas le faire parce que vous restez enfermé dans un raisonnement qui confond sécurité et domination. Croyez-vous qu'un peuple puisse accepter la patrie de bantoustans que vous lui proposez ? Accepteriez-vous que les frontières d'Israël soient surveillées par un gouvernement étranger ? Ne comprenez-vous pas que le Palestinien a le même droit à l'indépendance que l'Israélien ? Comment pouvez-vous demeurer dans le mépris, vous qui prétendez agir avant tout comme juif ? Auriez-vous oublié la blessure du mépris ?
Voilà deux ans que vous n'avez su ni assurer pleinement la sécurité ni préparer la paix ; deux ans d'inaction politique avec, comme seul résultat, l'éloignement d'Arafat, au prix de combien de morts et de blessés israéliens et palestiniens ? Peut-être reste-t-il dans votre impétuosité naturelle, et dans le souvenir que vous avez gardé du grand Ben Gourion, une ardeur suffisante pour que vous entrepreniez - enfin ! - de tracer la route de la paix. L'histoire vous y attend. Nous aussi.
Bekavod rav (respectueusement).
                                               
3. Qui sont ces hommes qui bradent la Palestine ? par Ali Abunimah
in The Daily Star (quotidien libanais) du mercredi 23 avril 2003
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

(Ali Abunimah est un analyste palestino-jordanien résidant à Chicago. Il est cofondateur de la publication sur internet Electronic Intifada : http://electronicintifada.net)
David Hirst, correspondant du quotidien britannique The Guardian, avait fait état en 1996 de craintes, dans l’entourage d’Arafat, que les Israéliens ne « retournent » les services de sécurité palestiniens contre leur leader. D’après Hirst, un responsable officiel palestinien avait déclaré que les Israéliens avaient à tel point « pénétré » les services palestiniens de sécurité que « certains de leurs dirigeants dépendaient désormais au moins autant d’eux (les Israéliens) que d’Arafat. Le temps n’est plus tellement éloigné où les Israéliens décideront qu’Arafat – qui chipote trop – aura « fait son temps ». »
Ce responsable avait ajouté que « les Israéliens sont en train de préparer Abu Mazen (Mahmoud Abbas) », un des négociateurs secrets des accords d’Oslo, « à prendre la place d’Arafat », précisant : « Ils misent sur Mohammad Dahlan, chef de la Sécurité Préventive à Gaza, pour prendre la tête du putsch. »
Sept ans plus tard, ces craintes pourraient être écartées et qualifiées de paranoïa. Néanmoins, au moment où j’écris cet article, Arafat s’accroche désespérément aux ruines de son quartier général, les Israéliens l’ayant déclaré « hors course », tandis que le « Premier ministre » sélectionner conjointement par les Etats-Unis et Israël lui tient tête, dans la formation controversée de son cabinet. Le point d’achoppement principal est l’insistance d’Abbas sur la nomination de Dahlan à la tête du ministère de l’intérieur. Même l’observateur le plus objectif est tenté de voir un complot dans cette situation bloquée.
Ces derniers temps, Abbas et Dahlan ont bonne presse, aux Etats-Unis. Le Los Angeles Times a écrit que les partisans d’Abbas espèrent qu’il « aidera le parti Fatah d’Arafat à se libérer d’un passé vermoulu par la corruption. » Quant à Dahlan, un éditorial du New York Times le qualifiait, récemment, d’ « homme fort de Gaza », qui a « bassiné Mr. Arafat afin de le convaincre de sévir contre le Hamas et d’autres groupes extrémistes », observant que ce Dahlan « a souvent traité, par le passé, avec des responsables israéliens et américains, qui le tiennent en haute estime. »
Ces compliments coïncident avec la réalité suivante : les parrains les plus éminents de Mohammad Dahlan ne sont autres que Tony Blair et George Deubeuliou Bush. Il est impossible de trouver, dans cette presse dithyrambique, une quelconque mention du fait qu’Abbas et Dahlan sont impliqués jusqu’au cou dans la corruption qui afflige l’Autorité palestinienne depuis qu’elle a été portée sur les fonts baptismaux. Dans un article précédent, je rappelai la villa de Abbas, d’une valeur de 1,5 million de dollars, trônant souveraine au beau milieu de la déréliction de Gaza. Dahlan, lui aussi, s’est fait construire un palais. C’est une telle pièce montée de lourdes marbrerie qu’elle s’enfonce dans le sol sablonneux de Gaza et qu’il a fallu ajouter quelques milliers de dollars pour la soutenir au moyens d’un étayage sophistiqué.
Un article d’investigation, écrit en 1997 par les journalistes du Haaretz Ronen Bergman et David Ratner sous le titre « Cet Homme qui a bouffé Gaza » (04.04.1997), passait en revue les sources de cette opulence. Dahlan, d’après ce rapport (et bien d’autres) a tiré profit d’un monopole sur les importations de carburant à Gaza. Les propriétaires palestiniens de stations service se voyaient contraints d’acheter leurs matières premières à des prix gonflés, tandis que les services de la Sécurité préventive de Dahlan passaient le plus clair de leur temps à assurer la protection des camions-citernes israéliens.
Plus grave, sans doute – et tout aussi passé aux oubliettes – est le fait que les services de sécurité de Dahlan ont été la cible de nombreuses accusations de violations des droits de l’homme, et notamment de pratique de la torture, accusations formulées par des associations de défense des droits humains tant palestiniennes qu’étrangères.
L’étendue de la corruption de l’Autorité palestinienne, dans laquelle Abbas et Dahlan ont longtemps mariné, était connue depuis les premiers jours de son existence. Toutefois, dans le « bon vieux temps », à l’époque de Rabin, Pérès, Clinton et du « Coordinateur spécial pour le Moyen-Orient » Dennis Ross, les seuls à en parler constamment et à claire et haute voix étaient les Palestiniens eux-mêmes et – quelle ironie ! – les opposants israéliens de droite aux accords d’Oslo, lesquels faisaient flèche de tout bois, à l’affût d’informations croustillantes au sujet de cette corruption, afin de discréditer leurs ennemis. Ross, à qui la journaliste Caroline Glick du Jerusalem Post demandait, l’année dernière, pourquoi l’administration Clinton n’avait jamais manifesté le moindre intérêt pour cette corruption, répondit : « Eh bien, voyez-vous, ce n’est pas comme si les Israéliens avaient été particulièrement intéressés par cette question. » [Sous-entendu : si les Israéliens s’en étaient souciés, nous nous en serions préoccupés, nous aussi – seuls comptant à nos yeux les états d’âme des Israéliens, nos alliés de toujours… ndt]
Bien entendu, Ross ne se préoccupait que des seules priorités d’Israël, lesquelles se résumaient à l’espoir de Rabin qu’Arafat lutterait contre le « terrorisme » sans que la Cour suprême d’Israël ni l’association de défense des droits de l’homme B’Tselem n’y mettent leur nez. Le fait que des parlementaires et des militants palestiniens étaient incarcérés – voire pis – pour avoir simplement évoqué la corruption de l’Autorité palestinienne n’a jamais suscité la moindre protestation des Etats-Unis.
La tolérance à la corruption s’étendit y compris à la part qu’y prirent certains Israéliens haut placés. L’année dernière, le quotidien israélien Maariv mit le feu à la baraque en révélant l’étendue des affaires et des relations financières entre Arafat et ses petits poulains, d’une part, et Yossi Ginossar, ancien chef du service des interrogatoires du Shin Bet israélien, d’autre part. Ginossar a été accusé, entre autres, de gérer des comptes secrets d’Arafat dans plusieurs banques suisses.
Le procureur général d’Israël a diligenté une enquête criminelle de grande ampleur sur ce que beaucoup d’Israéliens considèrent comme un scandale relevant de la haute trahison. Déjà, en 1997, le rapport du Haaretz avançait que Ginossar jouait un rôle d’intermédiaire avec certains des bras droits les plus proches d’Arafat, dans la conclusion de marchés mafieux, en prélevant pour son escarcelle personnelle cinq pour cent des gains des deux parties contractantes.
Pourquoi a-t-il fallu tellement de temps aux Israéliens pour s’indigner ? Sous couvert de « réforme » de l’Autorité palestinienne, « dans l’intérêt de la « paix » », c’est à une remise au goût du jour de la formule de Rabin que nous sommes en train d’assister. Une seule chose a changé : les noms. Les vagues promesses des accords d’Oslo ont été remplacées par les vagues promesses de la « feuille de route ». Si Abbas se retrouve bombardé Premier ministre, ce n’est pas parce qu’il représente un avenir pour les Palestiniens, mais bien parce qu’il incarne leur passé calamiteux.
                                   
4. Paul-Marie de La Gorce : "Il n'y aura pas de relance israélo-palestinienne avant que la crise iraqienne soit réglée" propos recueillis par Aïcha Abdel-Ghaffar
in Al-Ahram Hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercedi 23 avril 2003
Ecrivain français, politologue et spécialiste des affaires stratégiques, Paul-Marie de La Gorce analyse les conséquences de la guerre en Iraq sur la région et les perspectives d'une relance du processus de paix au Proche-Orient.
— Al-Ahram Hebdo : Quelles sont les conséquences de la guerre américaine contre l'Iraq sur la région ?
— Paul-Marie de La Gorce : Cette guerre aura des conséquences dramatiques et catastrophiques, en particulier en ce qui concerne les destructions subies et les pertes humaines. On voit aussi que ce choc peut en entraîner d'autres avec les menaces qui sont déjà formulées par les Etats-Unis contre la Syrie, sans parler de l'Iran. Et j'ajouterai que quand le président Chirac évoquait comme troisième raison de son opposition à la guerre, le risque de voir s'approfondir le fossé entre cette partie du monde et les pays occidentaux, nous le voyons tous les jours avec les réactions de très nombreuses forces politiques et sociales et les déclarations qui mettent en cause l'occupation américaine et ses conséquences sur la région.
Les Etats-Unis voudront exploiter leur présence militaire permanente en Iraq et cela par la mainmise politique sur le pays, sur ses ressources et par les possibilités stratégiques qui découlent de l'occupation du pays.
— Quelles sont selon vous les raisons qui ont incité l'administration Bush à déclencher la guerre contre l'Iraq ?
— Aux Etats-Unis, il y a un sentiment de puissance inégalable. Jamais dans le passé, une puissance n'a disposé seule au monde de toute la gamme des moyens d'action politiques et diplomatiques, stratégiques et militaires dont disposent aujourd'hui les Etats-Unis. Il ne faut pas oublier que nous avons une administration américaine qui a la volonté de se servir de cette puissance.
— Pensez-vous que les Etats-Unis peuvent déclencher une offensive contre la Syrie ?
— Je dois vous avouer que je ne pense pas du tout que le problème de la Syrie puisse être posé par les Etats-Unis dans des délais aussi courts après l'affaire d'Iraq. Je dirais même que je ne m'y attendais pas, je pensais que les Etats-Unis prendraient le temps de consolider leur position en Iraq, d'en tirer tous les avantages politiques, stratégiques et économiques. Mais que le gouvernement américain projette une action en Syrie, cela peut, peut-être, se justifier par des raisons d'ordre logistique et militaire d'une part, politique et diplomatique d'autre part. Les raisons logistiques et militaires sont très importantes. Les Etats Unis ont déployé dans la région environ 250 000 hommes et de formidables forces aériennes et navales, il est clair que s'ils devaient les rappeler aux EU, ce serait une charge considérable et des difficultés énormes, au lieu de les renvoyer dans la région pour de nouvelles opérations ou même simplement pour de nouvelles menaces. Ayant l'ensemble de ces forces sur place, ils peuvent s'en servir, non pas nécessairement pour des opérations, mais au moins pour des menaces, et c'est évidemment ce qu'ils font dès maintenant.
Il y a une raison aussi d'ordre politique et diplomatique. Des adversaires de la guerre sont en partie troublés par le résultat rapide obtenu par les EU. Ils éprouvent une crainte de voir se renouveler ailleurs cette opération. D'autre part, les EU ont opéré une démonstration de force considérable, et il peut en résulter une attitude plus flottante ou plus timide de la part d'un certain nombre d'Etats soit dans la région, soit ailleurs. Je ne suis pas du tout étonné que l'administration américaine actuelle qui est très déterminée, soit tentée d'utiliser sa puissance pour obtenir de la Syrie, du Liban et de la Palestine des changements politiques que l'administration américaine elle-même considère comme souhaitables.
— Comment analysez-vous l'attitude des pays arabes qui ont accueilli des bases militaires américaines sur leur territoire ?
— Je crois que dans l'ensemble de la région, il y a un problème général qui vient du décalage entre l'importance des sentiments publics, les positions prises par les forces politiques et sociales dans ces pays, et les contraintes réelles qui pèsent sur les gouvernements en place. Il ne faut pas s'étonner de ces contraintes, un certain nombre des Etats de la région sont économiquement et stratégiquement très dépendants de l'extérieur, je pense par exemple aux pays du Golfe. D'autre part, nous savons bien que l'Egypte, après avoir retrouvé sa souveraineté sur le Sinaï, s'est engagée dans une politique de relations étroites avec les EU qui a comporté des aspects positifs. Quant aux aspects négatifs, il incombe aux Egyptiens naturellement d'en juger, mais c'est un système qui s'applique différemment à tous les Etats de la région. Je ne citerai que l'exemple de la Syrie, il n'y a pas de pays plus farouchement attaché à son indépendance que la Syrie, et après le 11 septembre, ce pays a, à juste titre probablement, choisi de coopérer avec les EU dans la lutte contre le terrorisme. Il y a des données dont il faut tenir compte, mais l'un des éléments majeurs est l'établissement politique, stratégique, économique de la mainmise américaine en Iraq. Et ça, c'est un changement dont tous les gouvernements de la région devront tenir compte.
— Comment expliquez-vous la position de l'Espagne qui a soutenu les Etats-Unis malgré sa longue histoire de bonnes relations avec le monde arabe ?
— La position de Espagne est choquante parce que ce pays est, de tous les pays européens, la plus attentif à la rive sud de la Méditerranée et aux rapports avec les pays arabes. L'Espagne a souvent été en flèche comme la France dans l'attitude à prendre dans l'affaire palestinienne. Là, le premier ministre espagnol José Maria Aznar a voulu être de ceux qui étaient décidément dans les relations les plus étroites et les plus intimes avec les Etats-Unis. Je pense qu'il a considéré comme sa gloire d'être dans cette réunion qu'il a eue avec le président des Etats-Unis et le premier ministre britannique. Comme si l'Espagne avait pris la place de la France d'une certaine manière, comme s'il était vraiment presque au niveau du premier ministre britannique. Je pense qu'il a oublié qu'il y avait des intérêts nationaux de l'Espagne avec l'autre rive de la Méditerranée.
— La France s'est opposée à la guerre. Maintenant que les Etats-Unis ont occupé l'Iraq, que peut faire Paris ?
— La France poursuit la manoeuvre diplomatique qui vise à contester ce que les Américains ont entrepris et ont fait dans cette région. C'est ainsi qu'elle réclame que ce soit les Nations-Unies qui s'occupent de l'avenir politique et économique de Iraq. Bien entendu, les Etats-Unis s'y opposent mais la France continue dans cette démarche visant à contester la mainmise américaine sur l'Iraq. De la même manière, on le verra à propos du problème des fonds iraqiens confisqués ou de savoir à qui ils seront versés, ou de la répartition des exportations du pétrole iraqien. Bien entendu, les EU feront ce qu'ils voudront. Et ce qui est possible pour la politique française, c'est d'incarner toujours un autre choix que celui de l'alignement sur les entreprises américaines dans cette région. Incarner un autre choix, et c'est aux pays de la région à se prononcer sur ce qu'ils veulent faire. Ce n'est pas la France qui va obliger les autres pays de la région à la suivre dans cette démarche, mais il faut qu'une autre voix soit offerte que celle de l'alignement sur les options politiques américaines.
— Comment voyez-vous l'après-Saddam Hussein ?
— le gouvernement américain a décidé avant même que l'occupation de l'Iraq ne soit achevée qu'il y aurait une administration américaine qui gouvernerait l'Iraq. Cette décision est d'autant plus destinée à être appliquée que le gouvernement américain n'a pas trouvé sur place de forces politiques et sociales capables de l'aider, de relayer son action en Iraq, ce qui suppose le maintien d'une administration américaine directe pendant une assez longue période.
— L'administration américaine parle maintenant de la nécessité d'une reprise du processus de paix au Proche-Orient. Pensez-vous que sa détermination est réelle ?
— Quand les Etats-Unis développent dans la région une offensive politique ou militaire, ils s'efforcent de neutraliser les objections, l'hostilité ou les oppositions dans les pays arabes par une ouverture politique et diplomatique à propos de la question palestinienne.
Le président Bush père l'avait fait en 1991 et ce fut la conférence de Madrid et l'ouverture des discussions multilatérales à Washington. Nous nous trouvons exactement devant la même situation. Aujourd'hui, le président américain a prévu qu'au lendemain de l'affaire d'Iraq, il relancerait les tentatives de règlement politique entre Israël et la Palestine. Il y a deux remarques à faire à ce sujet : la première, il a fait ce qu'il fallait pour que ce qu'on appelle la Feuille de route vers des négociations israélo-palestiniennes ou la recherche d'un règlement politique du problème palestinien ne se développe pas et ne soit pas concrétisée tant que l'affaire iraqienne n'est pas réglée. Il s'est opposé à cet égard à toute décision définitive ou prise de position publique, il a tout repoussé au lendemain de l'invasion de l'Iraq. La deuxième chose, c'est que tous les pays concernés, y compris les pays européens et ceux de la région, se sont prononcés pour l'adoption immédiat de la Feuille de la route. C'est-à-dire qu'il y a effectivement une occasion à saisir pour le prendre au pied de la lettre, et mettre au pied du mur le gouvernement américain qui se prononce pour cette Feuille de route. Mais nous savons déjà que le gouvernement israélien ne veut pas des conclusions auxquelles sont parvenus les diplomates qui ont négocié la Feuille de route, il a demandé des modifications majeures, en particulier en ce qui concerne le développement des colonies, et par conséquent nous ne pouvons pas dire qu'il y ait par avance des possibilités d'accord à cet égard. 
                                        
5. Jusqu’où Bush peut aller - Sa "croisade" ne s’arrêtera pas à Bagdad par Josette Alia avec Vincent Jauvert
in Le Nouvel Observateur du jeudi 17 avril 2003
Les Etats-Unis sont déterminés à aller au bout de leur projet de «remodelage» du Moyen-Orient. Après l’Irak, la Syrie aujourd’hui, demain sans doute l’Arabie Saoudite vont devoir se plier aux injonctions de Washington. Personne n’aura intérêt à stationner sur la nouvelle autoroute, élargie chaque jour, de l’« axe du Mal »
Dans les palais de Riyad, de Damas, de Téhéran, du Caire, d’Abu Dhabi, d’Amman ou de Beyrouth, lorsqu’ils ont vu tomber la statue de Saddam, tous les dirigeants arabes ont eu la même pensée: et maintenant, à qui le tour?
Difficile en effet de ne pas se rendre compte que si les Américains avaient déplacé en Irak des centaines de milliers de GI, ce n’était pas pour en rester là. Après tout, les pays voisins de l’Irak étaient, eux aussi, qui un «Etat voyou» porté sur la liste noire américaine, qui un détenteur secret d’armes de destruction massive, qui un protecteur de terroristes avéré, qui un Etat islamiste, qui un allié infidèle. Tous, donc, dans la ligne de mire des faucons de Washington lancés dans la croisade contre l’axe du Mal. Am-stram-gram… qui serait puni le premier? Le sort tomba sur la Syrie, sœur jumelle et pourtant ennemie du baassisme irakien, désignée pour subir l’onde de choc du grand chambardement promis par les Américains.
Rien d’étonnant à cela. Depuis septembre, les menaces contre Damas se sont multipliées. Petit florilège: Richard Armitage, adjoint de Powell, en septembre dernier: «Les Syriens sont sur la liste, leur tour va venir, il n’y a pas de doute là-dessus». Donald Rumsfeld, fin mars: «La Syrie livre des armes à l’Irak. Nous considérons cela comme un acte hostile.» Paul Wolfowitz, le 10 avril: «Beaucoup de pays, y compris la Syrie, vont comprendre le message (de la guerre en Irak).» Colin Powell le 11 avril assure que la Syrie, si elle offrait «un havre de paix» aux chefs irakiens en fuite, ferait «une grosse erreur». Enfin, le 13 avril, George Bush en personne, de retour de week-end, lance d’un air désinvolte: «Oui, nous croyons qu’il y a des armes chimiques en Syrie.»
Là, le feu orange passe au rouge. Accueillir des terroristes recherchés par les Etats-Unis et détenir des armes de destruction massive, voilà qui ressemble fort aux accusations portées par George Bush contre Saddam Hussein à la veille de la guerre. Mauvais signe! Faut-il en conclure qu’après Bagdad, l’Amérique pourrait s’en prendre à Damas et prolonger sa campagne irakienne par une expédition syrienne – histoire de liquider en une seule fois, pendant que ses soldats sont sur place, les mauvais élèves de ce Moyen-Orient où, pense Bush, on ne comprend que la force?
Ce serait pure folie, tout le monde en convient, avec pourtant une angoisse au cœur. Comment savoir si les faucons de l’administration américaine, grisés par la victoire en Irak, n’envisagent pas vraiment de «remodeler», militairement s’il le faut, ces contrées indociles? Certains d’entre eux le disent ouvertement. D’après Douglas Feith, un haut fonctionnaire du Pentagone, son administration posséderait un plan d’attaque de la Syrie absolument imparable. Coincée entre Israël et la Turquie, privée de sa profondeur stratégique par la défaite de l’Irak, la Syrie serait devenue totalement vulnérable. Une occasion à saisir. Qu’attend-on?
Ces rêveries guerrières aux contours délirants finissent malgré tout par inquiéter les esprits raisonnables. A Londres, Tony Blair s’emploie à calmer le jeu et déclare que l’Angleterre ne soutient pas les accusations américaines contre Damas. Dominique de Villepin parcourt 15 000 kilomètres en trois jours pour rassurer les capitales arabes. Colin Powell remet ses habits de diplomate et affirme que la Syrie ne risque rien… si elle est sage et coopérative. Evidemment, tout est dans le «si», et nul ne s’y trompe. Il faudra plier ou souffrir mille morts.
La guerre contre Damas semble donc écartée, au moins pour le moment. Mais les accusations américaines désormais sont précises, assorties de fortes pressions et de menaces de sanctions. On oublie les détails ridicules (comme l’expédition de lunettes de vision nocturnes vers l’Irak) pour se concentrer sur quatre points.
1) La Syrie qui posséderait, selon Washington, des armes de destruction massives, nucléaires et chimiques, doit les montrer puis les détruire. Les armes de destruction massive sont l’obsession de Bush. Pas tellement à cause du danger que ces armes représenteraient (leur utilisation sur le terrain est en ce moment pratiquement impossible) mais parce que sa crédibilité personnelle est en jeu. Le grand péché pour un président américain étant le mensonge (Nixon et Clinton en savent quelque chose), puisque Bush a affirmé que ces armes existaient, il faut qu’elles existent. Il doit les trouver. Elles n’étaient pas en Irak, ces armes fantômes, sinon on les aurait vues depuis longtemps. Elles ont donc dû être transférées en Syrie, où elles s’ajouteraient, pour faire bonne mesure, aux armes chimiques syriennes, des gaz inervants sarin et peut être VX , dont l’existence aurait été révélée par un rapport de la CIA couvrant le premier semestre 2002.
Evidemment, les Syriens démentent, parlent de désinformation, demandent des inspections «strictes» qu’ils accueilleraient «de grand cœur». Le général irakien Saadi, l’interlocuteur des inspecteurs Onusiens qui vient de se rendre aux américains, affirme lui aussi «pour l’Histoire», que l’Irak n’a ni produit, ni caché de telles armes en Syrie. Rien n’y fait. Les Américains n’en maintiennent pas moins leurs accusations. La Syrie a acheté à la Corée du Nord des missiles capables de frapper Israël. Où sont-ils? La pression américaine, sur ce point décisif, sera forte.
2) La Syrie, co-sponsor avec l’Iran du Hezbollah libanais, soutient aussi le Hamas et le Djihad islamique palestiniens, inscrits sur la liste américaine des organisations terroristes. Il lui faudra, dit Powell, fermer ces boutiques sulfureuses et rompre toute relation avec le Hezbollah. La Syrie rétorque qu’il s’agit là d’une affaire intérieure libanaise. Au début de la guerre, la présence du Hezbollah au Sud-Liban a fait fuir vers Beyrouth les paysans chiites. Ils sont revenus en 1982 et on fait du Hezbollah un parti prônant certes la résistance contre Israël, mais un parti proprement libanais, représenté par onze députés au Parlement de Beyrouth. On doute que les Etats-Unis se satisfassent de cette explication, pas plus d’ailleurs qu’Israël, directement concerné. Dans l’esprit de Rumsfeld, pas de doute, les jours du Hezbollah sont comptés.
3) La Syrie est accusée d’abriter des dirigeants irakiens en fuite. Le 14 avril, Bachar al-Assad a aussitôt répondu qu’il refuserait l’accès à toute personne traversant la frontière d’Irak en Syrie, «sauf aux convois humanitaires». Trop tard? On affirme à Damas que les dirigeants irakiens n’ont mis que leurs familles à l’abri en Syrie. Alors, où sont les généraux, les ministres, les dirigeants irakiens, évaporés dans la nature en une nuit? «Pas chez nous. Nous ne sommes ni suicidaires, ni idiots, murmure un écrivain syrien, pour accueillir des Irakiens recherchés par les Américains alors que nous sommes à une portée de canon de Donald Rumsfeld.» Il y a là un mystère qui devrait s’éclaircir assez vite. Combien de temps un gouvernement tout entier peut-il jouer les filles de l’air?
4) La Syrie, qui occupe le Liban depuis près de vingt ans, devrait en bonne logique, dit Colin Powell, retirer complètement ses troupes. L’idée est de se concilier ainsi le Liban. Cela reste à voir. Le Liban, durant toute cette guerre, est resté très prudent. Mohammed Hussein Fadlallah, grand dignitaire chiite, a très vite fixé la ligne, médiane évidemment. «Les Etats-Unis veulent mettre la main sur le monde arabo-musulman, a-t-il dit, mais Saddam Hussein est un monstre qui a tué son peuple, combattu l’Iran et envahi le Koweït.» Conclusion, ce n’est pas notre guerre, on ne prend pas parti, on attend la deuxième phase, l’après-Saddam. Aujourd’hui, nous y sommes. Que faire? Dilemme. Personne, absolument personne, au Liban, n’aime les occupants syriens. Pourtant à l’évocation de leur départ définitif, on ne se réjouit pas. Après trois retraits successifs et partiels – les soldats syriens ont quitté d’abord Beyrouth, puis le Mont Liban, puis Tripoli –, ils sont encore 15 à 20 000, surtout dans la Bekaa. «Qu’est ce qu’on gagnerait à leur départ?, interroge un Libanais circonspect. Nous sommes encore un pays fragile, à l’équilibre précaire. Et pour la guerre civile, merci, on a déjà donné. Ne brusquons pas les choses. Pour une fois, nous ne serons peut-être pas dans l’œil du cyclone.»
En fait la séquence qui s’ouvre entre Washington et Damas est un double test, destiné à mesurer jusqu’où Bush peut aller dans son projet fou de remodeler la vieille pâte durcie des régimes orientaux, et jusqu’à quel point les Etats de la région peuvent s’y opposer. La page de l’Irak est tournée, quelle suite à donner? Si la Syrie se prête à la gymnastique néo-démocratique imposée par les Américains, cela ira. Si le jeune Bachar, qui n’a pas la souplesse de son père, refuse et se radicalise, tout claque. Les hostilités seront ouvertes entre Bush et les Etats, voyous ou pas, d’un Moyen-Orient réticent.
Les pays qui entourent l’Irak, pour une fois d’accord, ont compris que le moment était venu de se serrer les coudes. Réunion vendredi à Riyad des voisins en péril: Arabie Saoudite, Emirats, Koweït, Egypte, Syrie, Liban, Jordanie, Turquie. Un assemblage inimaginable il y a encore peu de temps. C’est que l’inquiétude est grande. Le nouveau militarisme aventureux des Etats-Unis alimente toutes les craintes.
Au premier rang des pays visés, l’Arabie Saoudite, la fidèle alliée dont les Américains ont découvert avec stupeur, après le 11 septembre, qu’elle nourrissait en son sein les plus farouches ennemis des Etats-Unis. On ne peut évidemment pas, au moins pour le moment, employer les mêmes moyens brutaux qu’à Bagdad contre un pays dont le sous-sol recèle le quart des réserves mondiales de pétrole – et dont le sol est sacré pour plus d’un milliard de musulmans dans le monde. On agira donc en douceur. En février, première alerte, le «New York Times» révèle l’existence d’un plan américain visant à démocratiser le régime saoudien en six ans, en commençant par l’élections d’assemblées provinciales jusqu’à l’élection d’une Assemblée nationale. Six ans pour se faire hara-kiri? Les monarchies du Golfe s’affolent. La démocratie est un exercice qui y est très peu pratiqué. Le prince saoudien Abdallah, en charge du royaume, se montre brusquement soucieux de coller à son opinion publique, religieuse intégriste (et violemment anti-américaine). Il écrit le 27 août une lettre à Bush dans laquelle il explique qu’il doit écouter son peuple et défendre les intérêts de l’islam, sinon la famille royale pourrait «subir le même sort que le shah d’Iran». le prince Saoud al Fayçal, plus subtil, déclare que la démocratisation n’est pas une menace pour les pays du Proche-Orient. La menace vient des moyens, fusils ou bombes, utilisés pour l’imposer. En résumé, personne n’est chaud pour tenter l’expérience, mais il est clair que pour George Bush, «si Bagdad était l’objectif tactique, Riyad est le pivot stratégique», comme l’affirme Laurent Murawiec, membre d’un think tank ultra conservateur.
Effectivement, plus que Bagdad ou Damas, Riyad est la clé de la machine de guerre lancée par l’Amérique contre Ben Laden et ses troupes. L’objectif est clair. Il s’agit, écrit Antoine Basbous dans un très bon livre (1) «d’empêcher l’exportation et le financement de l’islamisme, en dissociant le wahabisme et les pétro-dollars. Il faudrait pour cela faire émerger du naufrage de la monarchie des Saoud un régime plus ouvert, à la Mustapha Kemal, qui ne s’appuierait plus sur un wahabisme conquérant.» Problème: peut-on retenir un lion enragé avec une cravate de soie? L’enjeu en vaudrait pourtant la peine, car en cas d’échec on ne peut exclure un éclatement du royaume.
Avis aux princes saoudiens et aux autres dirigeants arabo-musulmans, en particulier l’Iran (voir l’article de Gilles Anquetil page 68): il faut prendre la défaite de l’Irak au sérieux, et en tirer des enseignements. Première leçon: les Etats-Unis cette fois sont déterminés à aller au bout de leurs projets. Rien n’arrêtera l’onde de choc de leur croisade et personne n’a intérêt à stationner sur la nouvelle autoroute, élargie chaque jour, de l’axe du Mal. Avertissement sans frais au Yémen, au Liban, à l’Egypte, à la Jordanie, la Turquie, tous invités à tenir fermement leur pays en mains.
Dans cette galaxie on remarque pourtant deux absences, un silence et une grande inconnue. Personne ne parle du Pakistan, asile et berceau des islamistes, terroristes et autres djihadistes de tous poils. Mais heureux propriétaire, il est vrai, d’une bombe atomique dissuasive. Ni de la Corée du Nord, qui ne fait pas mystère de son appartenance au club nucléaire. Silence radio, à peine troublé par les européens, sur l’avenir du peuple palestinien (lire page 66 l’entretien avec Robert Malley), sur lequel plane plus que jamais l’ombre énorme de Sharon.
L’inconnue, c’est la réaction du monde arabe, dont le président Bush semble se soucier comme d’une guigne. Or le monde arabe, qui a assisté, déchiré, à la chute de Bagdad, vient de subir un traumatisme aussi important que celui de la défaite face à Israël en 1967. Partout on se dit écœuré, révolté. Par la brutale agression américaine, mais aussi parce que les Américains «sont entrés dans Bagdad comme dans du beurre». Il n’y a pas eu de Saddamgrad, pas de résistance héroïque des Irakiens et les images de pillages dans les rues de Bagdad, qui fut la plus belle et la plus grande ville du monde au temps de sa splendeur, ont laissé les téléspectateurs arabes – pour une fois correctement informés grâce à Al-Jazira et à Abu Dhabi TV, qui y ont gagné leurs titres de crédibilité – amers et désabusés. «J’ai honte, dit un Egyptien, honte d’être arabe. Quand allons nous enfin cesser de refuser de voir la réalité? De chercher des boucs émissaires à nos malheurs alors que nous en sommes directement responsables?» Cela s’appelle une prise de conscience. On ne sait pas si les think tanks américains ont intégré cette donnée dans leurs scénarios. Sinon, c’est elle qui marquera, peut-être plus vite qu’on ne le croit, la limite que le président américain, quelles que soient ses ambitions de réformer le monde, ne pourra pas dépasser. Sauf à précipiter le monde dans cette «quatrième guerre mondiale» que certains faucons déjà annoncent, et appellent de leurs vœux.
(1) «L’Arabie Saoudite en question», par Antoine Basbous (Perrin, 2002).
                               
6. Le projet de paix perpétuelle : d’Emmanuel Kant à Jurgen Habermas par Ibrahim Bumashuli
in Al-Watan Al-Arabi (quotidien arabe publié au Royaume-Uni) du mercredi 16 avril 2003
[traduit de l'arabe par Marcel charbonnier]

Lorsqu’il écrivit son « Projet pour une paix perpétuelle » [1], ouvrage parfois traduit sous le titre « Vers la paix perpétuelle », Kant était profondément engagé dans une métaphysique * morale déterministe.
Le petit livre de Kant étonne à un double titre : il étonne par sa volonté de soumettre l’acte politique à une force créatrice universelle. Il étonne aussi par sa notion d’influence à distance, dont l’un des fruits fut la création de la Ligue des Nations, qui devinrent par la suite l’Organisation des Nations Unies. Ceci signifie que son « projet de paix perpétuelle » marque une étape décisive dans la pensée humaine. C’est sans doute là où, pour la première fois, le système métaphysique kantien se met au service de la politique, afin de la dépasser, ultérieurement, et de la contraindre à respecter des principes moraux transcendants et universels. C’est ce qui explique, pour partie, le chapitre qu’il consacre à la foi, en introduction.
Lorsqu’il étudie la paix, Kant ne se laisse pas guider par la séduction dogmatique, mais bien par les flambeaux de l’interrogation morale : « Que dois-je faire, moi ? » En cela, la paix est engagée dans la logique des devoirs, qui diffère totalement de la logique de possession ou de volonté, si caractéristique des hommes d’Etat.
Cette dimension métaphysique et morale, qui englobe la paix perpétuelle, est d’une nature critique et elle découle fondamentalement de la nature rationnelle du questionnement auquel nous avons fait allusion. En d’autres termes, l’idée (ici, l’article « l’ » est très important) de la paix perpétuelle est une production rationnelle, elle n’est en aucun cas une production empirique. Il s’agit, ici, d’une idée transcendante, dotée d’une force créatrice et productrice d’elle-même par elle-même.
Nous pouvons donc dire que la paix perpétuelle appartient à ce que Kant dénomme « déterminisme absolu ». La paix satisfait à la loi morale, cette loi qui permet à l’homme d’agir en liberté.
1 – Le projet kantien de paix perpétuelle : étude structurelle
a) De l’état de nature à l’Etat de droit :
L’origine du mal réside dans la possession, par l’Etat, d’armées permanentes. La présence constante des armées incite à recourir à la guerre. Afin de mettre un terme à cet état de faits, ce qu’il faut faire n’est pas signer un traité de paix, mais bien avaliser un projet qui doit être respecté de manière obligatoire par tous les Etats. Ainsi, les objectifs de Kant se résument fondamentalement en l’interdiction de l’installation d’un état de tension et d’agressivité, en en éradiquant les causes.
Parmi les causes de l’agressivité, Kant énumère :
- l’immixtion dans les affaires intérieures d’un autre Etat ;
- l’invasion par un Etat d’un autre Etat ;
- les comportements agressifs qui détruisent la confiance mutuelle entre Etats une fois la paix établie.
Cela signifie que la forme ancienne de l’Etat ne peut que conduire à renforcer les situations où il y a agressivité. Ajoutons que les forces qui animent cette forme d’Etat sont : l’argent, l’armée et les coalitions. Il est indispensable, par tant, pour Kant, de modifier la nature de l’Etat. Kant entreprend de pérenniser la paix à travers la suppression des caractéristiques ataviques de l’Etat qui en font une sorte de propriété privée, et à travers l’affirmation de la nécessité de construire des Etats dotés d’une constitution républicaine qui conduira à l’institution d’une fédération d’Etats libres. Ainsi, l’Etat de droit se substituera à l’état de nature.
b) La force de la loi
Les nations ont besoin d’une loi qui leur permette de vivre en paix. Le fait que nous fassions confiance à tel ou tel peuple, au caractère naturellement bon, qui l’empêche de faire la guerre, signifie tout simplement que nous devons nous attendre à une guerre prochaine probable. De même cela signifie que nous abandonnons notre sort au hasard. Pour éviter la guerre et construire la paix, il faut imposer la loi et le droit. De même que la constitution civile doit être respectée par les citoyens d’un Etat, il faut que les Etats respectent le droit international. C’est ainsi que Kant unifie les critères universaux, il prône l’établissement d’une constitution républicaine dans tous les Etats et il affirme que cette constitution ne représente qu’une « forme de gouvernement », ce en quoi les souverains peuvent la mettre en pratique. Kant pense que cela représente une condition fondamentale pour l’éradication des causes des guerres.
Le droit interne des Etats, et le droit international, sont les moyens qui permettent d’instaurer une paix perpétuelle. La paix découle au principe, avant tout, de la loi naturelle. En effet, l’homme, de par sa nature, aspire à la paix et il l’espère. Mais la réalité veut que l’homme ne puisse proclamer cette volonté, ni cette aspiration, dans un Etat dirigé par un tyran. En revanche, la constitution républicaine permet à l’homme d’exprimer son attachement à la paix, dès lors que sa liberté individuelle est préservée. Ainsi, c’est la loi générale, propre à chaque Etat, qui garantit le caractère pacifique d’un peuple, car celui-ci est un peuple libre.
Ensuite, le droit international confirme cette volonté partagée par l’ensemble des peuples de la Terre. L’Etat de droit régit un peuple responsable, car ce sont alors les citoyens qui décident s’ils vont faire la guerre, ou non.
c) De l’Etat de droit à la fédération des Etats libres
Tout Etat doit être indépendant et libre. Le droit international reconnaît les Etats, il est le droit fondateur de la paix et non de la force. Pour que la paix soit perpétuelle, le droit international doit être fondé, pour Kant, sur :
- l’Etat républicain ;
- la fédération des Etats ;
- la loi.
La fédération, ici, est une forme d’union fédérale, il ne saurait s’agir d’une soumission imposée par une force despotique unique.
d) La paix est de responsabilité mondiale
La paix est une question qui concerne l’ensemble de l’humanité. Dès lors que la paix règne dans les diverses contrées du monde, les citoyens du monde ont le droit de voyager et de se déplacer en toute liberté. Le droit international garantit cette politique de liberté. Kant affirme que les Etats et les peuples représentent des entités citoyennes du monde pris dans son entièreté. En se développant, le commerce entraîne la formation de liens étroits entre les Etats du monde entier, car l’hospitalité est un premier pas vers la paix.
e) La nature et la philosophie en tant que garanties d’une paix perpétuelle
La guerre est la force qui meut les Etats. Nous pouvons dire que les différents aspects du monde constituent un tableau attristant de villes dévastées par la guerre. Si la guerre ne détruit pas et n’efface pas tout à fait le genre humain, c’est parce que la nature, cette « artiste sublime », comme dit Kant, a une finalité qui diffère de celle des hommes de guerre. En effet, le but de la nature, c’est la vie, et non la mort. Quant au philosophe, il ne s’intéresse pas à l’exercice du pouvoir ; son but correspond à la finalité de la nature – la vie – et, en sa qualité d’interprète de l’esprit humain, le philosophe se doit de seconder le prince afin qu’il entreprenne et mène à bien les réformes nécessaires susceptibles d’instaurer un état de paix perpétuelle.
f) La paix, entre morale et politique
La paix ne découle pas seulement de l’utilitarisme humain, mais aussi, et fondamentalement, de la loi. La morale incite les hommes à respecter les principes de la loi. Quant à la politique, elle prend appui sur la logique de la force, pour ce qui ressortit tant aux questions intérieures qu’aux relations extérieures des Etats. En résumé, la morale est fondée sur la raison, alors que la politique est fondée sur la force. Afin de dépasser le conflit entre la politique et la morale, l’Etat doit respecter le droit public. Donc, au premier chef, il faut que l’homme d’Etat se débarrasse de tous les secrets (d’Etat…), bien plus, il doit au contraire adopter la publicité, c’est-à-dire la transparence. Ainsi, il devient possible, pour tous les citoyens, de prendre connaissance du droit public. Kant pense que la publicité est une opération transcendantale, car elle interdit à l’homme d’Etat de détenir des secrets d’Etat, faisant de ceux-ci chose publiée et partagée entre tous les citoyens. Ainsi peut régner l’équité et ainsi recule la tyrannie. De même, la publicité joue un rôle décisif dans les relations entre Etats. Afin que chacun d’entre eux puisse conquérir la confiance des autres, la fédération qui les réunit doit publier ses objectifs. Ainsi, cette publicité permet de concilier la politique et la morale.
2 – Habermas et la paix perpétuelle, ou Kant revu et corrigé
Le grand philosophe Jurgen Habermas a publié en 1995 un ouvrage portant le titre « La paix perpétuelle, deuxième centenaire de la pensée kantienne ». Habermas y étudie la pensée kantienne en prenant en considération le changement structurel qu’a connu l’espace collectif des citoyens. Les moyens d’information de masse, électroniques notamment, exercent leur hégémonie sur cet espace, de même que cet espace déborde, sur le plan sémiologique, tant les images du monde se multiplient. Ajoutons à cela que certaines vérités et certaines représentations tendancieuses y dominent.
Habermas saisit un autre changement, qui n’est autre que la transformation du concept de paix en lui-même. Kant considère que la paix est un objectif universel vers lequel il faut tendre et qu’il faut atteindre. Chez lui, la paix occupe le sommet de la finalité universelle et politique. Pour Habermas, en revanche, le projet kantien de paix n’est pas satisfaisant, non seulement parce que les moyens de faire la guerre ont échappé à toute limitation traditionnelle, mais aussi parce que les guerres ont désormais des causes sociales.
Habermas donne l’exemple de l’Onu afin de démontrer qu’une alliance perpétuelle entre les peuples n’est pas garantie dans la mesure où, si la vie interne des Etats obéit à des lois que le pouvoir exécutif et la police mettent en application, la scène internationale, par contraste, est régie par la loi de la jungle, car le droit international n’est imposé par aucun pouvoir exécutif. Habermas considère, par conséquent, que le droit international doit être institutionnalisé par l’ensemble des gouvernements, dans tous les pays. Il est de fait que le concept de droit international est un idéal philosophique. On sait que la bureaucratie est capable de paralyser tout Etat. L’Onu, quant à elle, ne s’occupe de la paix que par intermittence, tandis que les ministres européens ne se réunissent que pour étudier la situation économique d’une Europe repliée sur elle-même. Peut-on attendre de l’Onu et de l’Europe qu’elles travaillent de manière à instituer et à consacrer l’universalité et la citoyenneté mondiales ?
Comment mettre une limite à l’état de nature entre des Etats belligérants, comme le souhaitait Kant, s’interroge Habermas. Il dit que Kant ne tranche pas, dans son choix : il fait parfois allusion à l’instauration d’institutions souveraines, et à d’autres moments, il recommande des unions non exécutoires.
A partir de l’analyse des deux siècles passés, Habermas déduit que Kant s’est trompé sur la situation, mais que d’une manière indirecte, il était aussi dans le vrai. Il était dans le vrai, en particulier lorsqu’il prédisait que le comportement mondial s’orienterait vers la paix, grâce aux échanges commerciaux. En effet, Kant pense que l’esprit de commerce n’est pas conciliable avec l’esprit de belligérance. Cette idée kantienne a été à l’origine de la création du Gatt et de l’Union européenne. Habermas relève un autre facteur susceptible d’encourager l’instauration d’un projet de paix perpétuelle, c’est la création d’un espace public à l’échelle planétaire. Il s’agit d’un espace non achevé et en cours d’institutionnalisation progressive, à travers des étapes bien individualisées, comme la guerre du Vietnam et la guerre du Golfe. De même, les conférences internationales abritées par l’Onu autour de divers sujets environnementaux et sociaux, représentent des composantes de cet espace public.
Kant ne pouvait prévoir le développement du monde et ses ruptures, telles les deux guerres mondiales et le « terrorisme », ni les guerres d’épuration ethnique et/ou d’extermination. Kant était le témoin de guerres relativement limitées du point de vue technique – des guerres qui faisaient encore un relatif distinguo entre les forces armées et les civils.
Les différences entre la vision kantienne du monde et le monde tel qu’il est aujourd’hui ne sont donc pas minces. Il y a aussi d’autres phénomènes qui approfondissent encore le fossé qui sépare ces deux mondes, telle la mondialisation des menaces sur l’environnement, ou la perte progressive de souveraineté des Etats totalitaires.
A partir de cette situation qui se caractérise, essentiellement, par le débordement sémiologique des images données par le monde, Habermas propose de procéder à une révision de l’idée kantienne de paix perpétuelle. Ainsi, il défend l’idée de créer un tribunal pénal permanent, et il n’hésite pas à affirmer la nécessité d’imposer des élections à l’échelle planétaire, en faisant remarquer que le libre arbitre des citoyens ne doit dépendre en rien de la souveraineté des Etats dont ils sont les ressortissants. Etudiant un moyen permettant d’instituer un droit international exécutoire, Habermas insiste sur la nécessité de réformer le fonctionnement du Conseil de Sécurité de l’Onu, afin qu’il se rapproche de celui des institutions exécutives de l’Union européenne.
Habermas pense que le droit dépend de la morale. C’est pourquoi il prône d’adopter une politique respectueuse des droits de l’homme, ce qui lui permet du même coup de formuler une critique très sévère à l’encontre des idéologies opposées à la mondialisation.
En cette heure où nous vivons à l’ombre de l’imposition d’une paix liée fondamentalement à l’hégémonie d’une unique superpuissance à l’ensemble de la scène mondiale, les thèses d’Habermas ne peuvent que conduire à l’instauration d’une « royauté mondiale », dont Kant disait précisément qu’elle représenterait « la plus terrifiante des tyrannies. »
- Notes :
[1] : Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle, ed. Mille et Une Nuit, 93 pages.
[2] : Jürgen Habermas, La paix perpétuelle – Bicentenaire d’une idée kantienne. Cerf, Paris, 1996, 126 pages.
* : La métaphysique en tant que réalisation des aspirations supérieures de l’esprit.
                                   
7. Ce n'est qu'un début... par Denis Berger
in L'Humanité du mardi 15 avril 2003

(Denis Berger est politologue.)
"Ils" ont marqué un premier point, à Bagdad, avec l'élimination de Saddam Hussein. "Ils" vont passer à la suite pour que l'ordre règne au Moyen-Orient. Est-il besoin de dire que, pour tous ceux qui ont occupé la rue afin de dénoncer l'ensemble de la stratégie impérialiste de Bush et de sa " coalition ", la tâche reste fondamentalement identique : il faut continuer la mobilisation, l'élargir pour restituer les droits des peuples, irakien et palestinien en particulier.
Les conseils ne vont pas nous manquer à ce propos. Et, soyons-en sûrs, le camp des " sages " bien-disants va se relancer à l'assaut. Les Kouchner, les Goupil, les Glucksman vont redoubler leurs démonstrations en nous répétant les mêmes antiennes. Pour eux, le mouvement contre la guerre n'est pas politique car il relève d'un anti-américanisme mal fondé et d'un pacifisme qui ne tient pas compte des leçons de l'histoire : le danger prioritaire doit être recherché donc du côté de la lutte contre les dictatures, parfaitement symbolisées en ce début de siècle par le régime irakien ; et, dans cette perspective, il n'est pas de meilleure référence que les gouvernants de Washington qui ont joué un rôle décisif contre Hitler et contre Staline.
On aurait tort de ne pas prendre au sérieux des cancaneries qui, à terme, peuvent semer la confusion. Les arguments ne manquent pas contre ceux qui prétendent que les manifestants de ces dernières semaines étaient apolitiques, tout au contraire, avec l'affirmation d'une opinion publique mondiale rarement aussi large, c'est la politique qui a triomphé, en revêtant une dimension de masse. Les manifestants de Rome et de Paris, de Jordanie et d'Egypte étaient plus que des pacifistes, choqués par la violence qu'implique tout conflit armé. Leurs slogans le montrent : ce qu'ils combattaient consciemment, c'était la politique de domination des Etats-Unis (et de leurs alliés), parce qu'elle implique un ordre mondial permettant de surmonter la crise actuelle du capitalisme. Et, liée à cette prise de conscience qu'il faut bien qualifier d'anti-impérialiste, coexistait un rejet des méthodes agressives contre les peuples indissolublement liées aux pratiques des " faucons " qui entendent régner sur la planète.
Certes, il ne convient pas de sombrer dans un optimisme benêt. La mobilisation en est encore à ses débuts et souvent, de ce fait, marquée de confusions, voire de contradictions politiques d'un pays à l'autre, mais l'essentiel demeure à partir du mouvement tel qu'il s'est développé, il devient possible de dégager une stratégie de luttes visant à paralyser, autant que faire se peut, l'action des grandes puissances capitalistes dont les Etats-Unis entendent assurer la direction. Pour en arriver là, il est indispensable d'en venir au stade d'une politique globale contre l'impérialisme d'aujourd'hui.
La tâche est rude mais nécessaire. Elle passe d'abord par un effort d'élaboration et de diffusion. Le temps est venu d'une analyse serrée de la dynamique actuelle du capitalisme dans ses dimensions économiques, sociales et politiques. Le débat peut être mené utilement dans le cadre du mouvement pour une " altermondialisation " et, par exemple, à l'occasion du Forum social qui se tiendra à Saint-Denis cette année. L'objectif qu'il faut viser est de comprendre les mécanismes de prise de décision de l'ennemi pour mieux déterminer quelles batailles engager.
Toutefois, il n'est pas question d'en rester aux seules généralités théoriques. Nous avons affaire à un mouvement vivant, riche de ses implantations locales, nationales et régionales. Au stade atteint à l'heure actuelle, la force qui naît de cette situation ne va pas sans laisser subsister des différences entre les participants en raison de la diversité de leurs références culturelles et de leurs expériences politiques. Pour surmonter les inconvénients qui naissent de cette richesse même, il est nécessaire d'organiser une large confrontation à l'échelle mondiale. Y participeraient, sous des formes à déterminer (conférence internationale, par exemple), les mouvements les plus clairement déterminés sur le plan politique. De ce point de vue, la rencontre la plus urgente devrait sans doute ouvrir une discussion entre représentants des Etats-Unis et de l'Europe, d'une part, et des pays du Moyen-Orient directement victimes de l'agression impérialiste, d'autre part. Une telle rencontre permettrait d'aborder ouvertement les questions du rôle des religions, de la démocratie de l'Etat palestinien, du sionisme et de l'antisémitisme, etc., qui se posent de façon pressante.
Et l'ONU, n'a-t-elle pas, en tant qu'expression de tous les Etats, un rôle à jouer ?
De toute évidence, si ! Par le biais de l'organisation internationale, il est possible de poser, en théorie et en pratique, l'existence d'un droit mondial qui s'oppose à toutes les initiatives " unilatérales " des Etats-Unis ou de toute autre puissance impérialiste. C'est pourquoi la convocation d'une assemblée générale, ayant à son ordre du jour l'ensemble des problèmes de la situation internationale (et pas seulement le destin particulier de l'Irak), peut contribuer à sensibiliser l'opinion mondiale au cours de constitution aux vraies nécessités de l'heure.
Cependant un écueil majeur doit être évité : en aucune façon la lutte qu'il faut continuer à mener ne se résume à l'affrontement entre partisans et adversaires de l'ONU. Et, par conséquent, les batailles au sein du Conseil de sécurité, aussi nécessaire soient-elles, ne constituent pas le centre de référence de l'anti-impérialisme. L'expérience récente a montré que " notre " président de la République, s'il s'est taillé une réputation, que Jack Lang (!) trouve justifiée, en s'opposant à l'agression projetée par la coalition, a montré, par l'embarras de ses propos récents lors de l'éclatement du conflit, qu'il était incapable de propositions à dimension stratégique : louvoyer entre les petites phrases tout en approuvant le déroulement des opérations en cours est un signe d'opportunisme à courte vue. Profitons des perturbations que suscitent les manouvres de ce genre. Mais n'oublions pas que, pour les ennemis de la domination du capitalisme que nous sommes, l'essentiel est ailleurs que dans les discours fleuris de Villepin et de son patron.
Cet essentiel a, entre autres, une dimension européenne, le vieux continent occupe une position stratégique dans le combat contre la guerre. L'Union est en crise et ce n'est pas la Constitution que concocte Giscard d'Estaing qui apportera une solution digne d'intérêt. L'issue n'est que partiellement déterminée par des changements institutionnels. La seule perspective sérieuse est de tendre vers une Europe des luttes, dont l'axe serait dans une collaboration des mouvements sociaux et politiques. Autrement dit dans une adoption de ce que l'on peut appeler " le modèle italien " : une unité d'action qui englobe syndicats, partis et groupes politiques, associations, etc., et qui, à partir des batailles immédiates, s'ébauche sur une opposition à la guerre sous toutes les formes que lui confèrent les visées des impérialismes. · coup sûr, la situation italienne a ses spécificités qui interdisent une simple répétition des actions menées dans la péninsule. Mais de cette expérience, on peut tirer une méthode.
Je n'ai mis en exergue jusqu'ici que quelques-uns des thèmes qui peuvent permettre d'envisager une nouvelle étape de la lutte. C'est à dessein que j'ai usé (abusé, peut-être) du vocable " impérialisme ". · mes yeux, il s'agit en effet de bien comprendre et faire comprendre que l'occupation de l'Irak comme la ruine du clan Saddam ne sont que la manifestation immédiate d'une politique globale inspirée par les Etats-Unis. Et qu'il est urgent de lui opposer, au-delà des premières protestations, une autre politique globale, appuyée sur des actions de masse prolongées - notre arme la meilleure.
Et pour tous ceux qui s'interrogent aujourd'hui sur la forme que peut revêtir la perspective communiste, il doit être clair que la dénonciation et l'opposition théorique et pratique de l'état actuel d'un monde soumis à l'impérialisme est un irremplaçable outil de construction d'un autre avenir.
                       
8. Le 406ème enfant par Gideon Levy
in Ha’Aretz (quotidien israélien) du jeudi 3 avril 2003
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Le matin du jour de sa mort, Christine Sa’ada s’était levée un peu plus tôt que d’habitude. Dehors, le vent soufflait en rafales, aussi, elle avait envie de restée blottie dans son lit, mais il fallait qu’elle se lève, pour aller à l’école. Son père était un directeur d’école sévère. Aussi elle ne se fit pas prier quand sa mère vint dans sa chambre, et elle se leva à six heures et demie, comme tous les jours d’école. Elle s’habilla, elle rangea son cartable, elle prit le sandwich que sa mère avait préparé pour elle et elle quitta la maison avec son père, George, et sa sœur, Marian. Tous les matins, George Sa’ada conduisait ses deux filles à l’école Saint-Joseph de Bethléem, avant de poursuivre sa route jusqu’à l’école du Bon Pasteur, à Beit Sahur, dont il était le directeur. Najwa, la mère, était la seule à rester à la maison.
Christine voulait devenir avocate, plus tard. Lorsqu’elle rentra de l’école, cette après-midi là, l’arôme de la pizza en train de cuire à la cuisine lui avait mis l’eau à la bouche. « Tu cuisines tellement bien ! » avait-elle complimenté sa mère, qui ne peut retenir ses larmes en évoquant ce souvenir. Puis elle avait fait son travail scolaire, et des révisions de mathématiques, en prévision d’un contrôle. Comme ils le faisaient presque chaque jour, à quatre heures de l’après-midi, les Sa’ada sortirent en famille pour aller rendre visite aux parents de Najwa, qui habitent eux aussi à Bethléem. Après des mois de couvre-feu subis au cours des deux années et demie écoulées, Christine adorait pourvoir sortir de chez elle et profiter de cette petite promenade en voiture à travers la ville.
La maison des Sa’ada se trouve en face du camp de réfugiés d’Al-Aza, tout près des ruines de l’hôtel Paradis. Cette partie de la ville s’était trouvée au centre des combats, et la famille y a passé de nombreux jours dans l’angoisse. Les Sa’ada avaient vécu sans électricité et sans eau, des semaines durant ; la maison avait été partiellement démolie, et ils avaient dû se résoudre à aller se réfugier chez les parents de Najwa pour des périodes de plus en plus longues. Mais, depuis quelque temps, le calme était revenu dans les Territoires et, mardi dernier, les Sa’ada pensaient qu’ils pouvaient aller rendre visite aux grands-parents sans problème.
George, Najwa et leurs deux filles se serrèrent dans leur Peugeot 306 familiale, avec son crucifix en bois accroché au rétroviseur intérieur. Ils restèrent environ deux heures chez les parents de Najwa, avant de prendre le chemin du retour, avant le soir. Presque arrivés chez eux – il leur restait une minute de route – devant l’entrée du restaurant désormais fermé de l’Hôtel Shepherd, leur voiture tomba dans une embuscade tendue par des soldats (israéliens) qui leur tirèrent dessus, de toutes les directions à la fois.
Aujourd’hui, Christine est enterrée dans le cimetière grec orthodoxe de la ville, George est hospitalisé dans un état préoccupant dans un service chirurgical de l’hôpital universitaire Hadassah, à Ein Karem, Marian est hospitalisée dans un service orthopédique et Najwa ne cesse de pleurer.
Christine a vécu entre deux guerres : née durant la première guerre du Golfe, elle fut tuée durant la deuxième. Selon des informations d’une organisation palestinienne de défense des droits de l’homme, elle est le 406ème enfant tué par les Forces israéliennes de défense, au cours de la seconde Intifada.
Le salut viendra-t-il un jour ?
L’Eglise syrienne orthodoxe, au centre-ville de Bethléem, est archi-pleine – des hommes en costume sombre et des femmes vêtues de noir, une mantilles blanche sur la tête. Ces gens sont venus aux obsèques de leur jeune coreligionnaire, Christine, dont le visage souriant emplit de son rayonnement le cadre déposé devant une estrade surélevée, entouré de quatre cierges allumés.
Najwa est syrienne orthodoxe et George est grec orthodoxe. Des messes ont été dites dans les deux églises, un jour, puis le lendemain. Le parfum sucré de l’encens emplissait l’espace, tandis que le chœur chantait. Les enfants de chœur portaient des aubes blanches. Le père Yaqub Yitzhak, prêtre de la communauté, vêtu d’une chasuble verte ornée de fleurs dorées et d’un galon pourpre, prononça le sermon. « Laissez les enfants venir à moi, car tous sont mes enfants », fut la parabole qu’il choisit de commenter. Elle se trouve dans l’Evangile de Luc, 18.
Les cloches se mirent à sonner. « Nous vivons des temps très durs, et nous implorons Dieu de venir à notre secours », continua le prêtre. Christine est la seconde fille de la communauté à avoir été tuée par l’armée israélienne : Milad Shahin, treize ans, qui avait acquis une certaine notoriété pour avoir été une pourvoyeuse de pierres à jeter sur les soldats, avait été victime de la première Intifada. « Réconforte-nous. Sois à nos côtés dans nos malheurs », dit le prêtre, et les fidèles se signèrent.
La cérémonie d’obsèques prend fin. Najwa pleure et se penche pour embrasser la photographie de sa fille, incapable de s’en détacher. Des parents se tiennent en ligne à l’extérieur de l’église – les hommes à droite et les femmes à gauche – et serrent la main des très nombreuses personnes venues leur exprimer leurs condoléances. Un enfant de chœur distribue du pain consacré. Najwa est la seule à pleurer.
A la maternité de la Sainte Famille, on répare la statue de la Vierge Marie, sur le toit, endommagée par les bombes [en réalité, visée délibérément par un tankiste israélien. Ndt]. Les feux de circulation, rue Yasser Arafat, sont tous réduits à l’état d’épaves. Ensuite, vous tournez à gauche, dans la rue Gamal Abdel Nasser – et là, vous arrivez à l’endroit où Christine a été tuée.
« C’est bien que vous soyez venu – comme ça les Israéliens sauront ce qui s’est passé », (me) dit un parent de Christine, à la maison aménagée pour le deuil. Un filet d’eau rougie s’écoule du garage situé au rez-de-chaussée de la villa en pierres de taille : on vient juste de finir de laver la voiture-cercueil. La Peugeot est criblée de balles, le pare brise et la vitre arrière ont explosé. Christine était assise à l’arrière, derrière son papa, qui conduisait. Marian était assise derrière sa mère. Le tapis caoutchouté sur lequel Christine s’était effondrée n’a pas encore été nettoyé. Les traces de sang y sont encore apparentes.
                                   
9. Obscurantisme - Les fondamentalistes pour la guerre par Thom Saint-Pierre
paru sur le Réseau Voltaire le jeudi 3 avril 2003
[http://www.reseauvoltaire.net]
Le gratin des dirigeants politiques israéliens et états-uniens s'est réuni à Washington pour le congrès de l'AIPAC. Les fondamentalistes juifs et chrétiens y ont célébré ensemble la destruction de Babylone par les bombes de la Coalition.
Le Comité des affaires publiques israélo-américain (American Israel Public Affaires Committe - AIPAC) a tenu son 44ème congrès politique dans un grand hôtel de Washington. Pendant trois jours, du 30 mars au 1er avril 2003, deux mille cinq cents délégués et plus d'un millier d'invités de marque ont débattu de la guerre contre l'Irak et du remodelage du Proche-Orient.
L'AIPAC est une coordination d'associations qui se définit elle-même comme formant le « lobby américain pro-israélien ». Contrairement à l'Institut juif pour les affaires de sécurité nationale (Jewish Institute for National Security Affairs - JINSA), qui est un lieu décisionnaire, l'AIPAC se cantonne dans un rôle de relais entre les élites dirigeantes des deux pays et de publiciste des politiques communes.
Les débats ont été ouverts par l'évangéliste Gary Bauer, ancien rival malheureux de George W. Bush aux primaires du Parti républicain. Il a déclaré que « Dieu a donné la terre d'Israël au peuple juif » et que « nul, ni l'ONU, ni l'Union européenne, ni la Russie, ni quelque Quartet ou trio que ce soit ne peut décider pour cette terre qui ne leur appartient pas ». Il est « obscène » que l'administration Bush exige des efforts supplémentaires du peuple d'Israël pour obtenir la paix, a-t-il conclu.
Après avoir salué son ami Shimon Peres, le secrétaire d'État, Colin Powell, a répondu en se situant sur un terrain plus rationnel. Il a d'abord fait le point des opérations contre le terrorisme et contre l'Irak. Puis, il a reproché à Téhéran de s'entêter à se doter de l'arme nucléaire et de soutenir le Hezbollah. Se faisant plus menaçant, il a reproché à Damas de soutenir le Hezbollah et le régime de Saddam Hussein et a averti la Syrie que si elle persistait dans ses choix, elle devrait en subir les conséquences. Évoquant le processus de paix au Proche-Orient, il a rappelé que les États-Unis étaient favorables à la création d'un État palestinien à côté de l'État hébreu. Cependant, cette évolution serait conditionnée, d'une part, par la réforme des institutions palestiniennes pour qu'elles deviennent un partenaire pacifique et, d'autre part, par l'arrêt de la colonisation israélienne.
Silvan Shalom, ministre israélien des Affaires étrangères, a remercié son homologue. Il a souligné la communauté de vue entre Tel Aviv et Washington et regretté qu'Israël ne siège pas au Conseil de sécurité où il aurait pu soutenir fermement la guerre contre l'Irak. Citant le prophète Jérémie, il a assimilé le bombardement de Bagdad au châtiment de Dieu contre Babylone. Formellement Israël n'est pas membre de la Coalition, mais de source militaire on indique que de petites unités de Tsahal sont engagées en Irak. Elles participent à des missions de renseignements avec leurs propres drônes, de type Hunter et Pioneer, et conseillent les Britanno-états-uniens en matière de maintien de l'ordre dans les villes « libérées ».
En retrait, Benny Elon, ministre israélien du Tourisme, commentait cet échange en déclarant aux journalistes : « La position US n'est pas nouvelle. Notre job, c'est de nous assurer qu'un État palestinien, qui représente par de nombreux aspects un danger pour Israël, ne soit pas créé ».
Les débats qui ont suivi ont été divisés en douze forums. Parmi les personnalités présentes, on reconnaissait une brochette de membres de la Knesset, Kenneth Mehlman (directeur politique de la Maison-Blanche), John Bolton et William Burns (secrétaires d'État adjoints), la moitié des sénateurs et un tiers des représentants. Les orateurs se sont félicités de l'attaque préventive contre l'Irak qui permet à la fois de protéger les États-Unis des armes de destruction massive du régime de Bagdad, et de protéger Israël du complot antisémite animé par Saddam Hussein pour détruire l'État hébreu.
Les dirigeants de l'AIPAC ont déployé tous leurs talents pour convaincre les ministres et parlementaires présents de ne pas inclure de calendrier dans le plan de paix de Colin Powell. Cette question a été largement débattue lors d'une séance à huis clos au cours de laquelle Condoleezza Rice, conseillère de sécurité nationale, est intervenue. Les journalistes présents se sont engagés à ne pas rendre compte de ces échanges. Les congressistes ont réservé une ovation debout à Madame Rice, qui a été formée par Josef Kolber (père de Madeleine Albright), et a toujours manifesté un soutien indéfectible à Israël. Selon nos informations, Condoleezza Rice a laissé entendre que Washington pourrait renoncer à un calendrier formel si Tel Aviv cessait d'envenimer les choses en laissant s'implanter de nouvelles colonies. Au passage, elle a stigmatisé la politique arabe de la France. Puis, elle a confirmé que la Syrie et l'Iran seraient probablement les prochaines cibles de la Coalition. Tandis que John Bolton (sous-secrétaire d'État) déclarait : « Je ne pense pas qu'aucun d'entre nous soit assez naïf pour croire que l'exemple de l'Irak seul sera suffisant ».
Le sénateur Bob Nelson a évoqué la détérioration des relations entre Washington et Paris. Il s'est interrogé sur une éventuelle rupture dans les cinq ans à venir. Préventivement, un fonds a été créé pour financer des associations pro-israéliennes en France.
À l'extérieur du Hilton, l'association Debout pour Israel (Stand for Israel) avait organisé une manifestation de pasteurs protestants en soutien à l'AIPAC. Diverses associations de « chrétiens sionistes », essentiellement des Baptistes du Sud, y participaient, ainsi que des cadres de l'Église de l'Unification du révérend Moon. À l'issue du Congrès, Debout pour Israel a organisé un gala, au cours duquel ont été remis les prix « Amis d'Israël » à Tom DeLay (président du groupe parlementaire républicain à la Chambre) et Tom Lantos (sénateur démocrate de Californie). Ils ont été chaudement félicités par leurs amis présents : Ariel Sharon et Benjamin Netanyahu, Elliott Abrams, Paul Wolfowitz et Rudolph Giuliani. En recevant ce prix, Tom DeLay a rappelé que pour les chrétiens comme lui, la Bible, lorsqu'elle parle d'Israël, désigne l'État d'Israël et que, dès lors, leur soutien personnel à cet État est un acte de foi qui ne souffre aucun compromis. L'Attorney general John Aschroft a dirigé la prière aux côtés du rabbin Yechiel Eckstein et du télévangéliste Jerry Falwell.
En se référant tous à la Bible, les participants ont eu l'impression de communier dans la même religiosité. Cependant, la plupart des chrétiens sionistes estiment qu'à la bataille d'Armagedon, les juifs devront reconnaître Jésus comme Christ ou être précipités aux enfers. De leur côté, les juifs sionistes considèrent que cette divergence de vue ne s'exprimera qu'à la fin des temps et que, pour le moment, tout soutien pour Israël est bon à prendre. Les stratèges du « clash des civilisations », quant à eux, se satisfont pleinement de cette confusion intellectuelle pourvu que se constitue une alliance contre le monde musulman.
                               

10. Pourquoi les alliés ont déjà perdu par Patrick Seale

in L'intelligent - Jeune Afrique du dimanche 30 mars 2003

Quelle que soit l'issue militaire de la « bataille de Bagdad », politiquement et moralement, les États-Unis et la Grande-Bretagne ont déjà perdu la guerre. Loin d'accueillir les troupes occidentales avec des fleurs, de se rendre ou de s'enfuir, les Irakiens opposent une farouche résistance. Des milliers d'Irakiens travaillant en Jordanie et ailleurs rentrent au pays pour se battre. Trois millions d'armes légères ont été distribuées à la population. Soldats, miliciens, fedayines, citoyens ordinaires - une nation en armes - ont joint leurs forces dans un combat courageux bien qu'inégal qui a soulevé l'admiration de tous les antiguerre, de Sydney à Séoul et à Sanaa. Quelle que soit l'issue finale, les Irakiens se sont taillé une place d'honneur dans le coeur et dans l'esprit des Arabes.
Dans le même temps, l'opération « Liberté en Irak » a tourné à l'odieux. C'est une guerre coloniale à l'ancienne mode, fondée sur le mensonge, la cupidité et les fantasmes géopolitiques, une guerre qui n'a rien à voir avec le « désarmement » de l'Irak ou la « libération » du peuple irakien. L'Irak n'est une menace pour personne. Aucun lien n'a été établi entre Bagdad et les attentats terroristes du 11 septembre, et aucune preuve n'a été apportée que l'Irak a continué à fabriquer des armes chimiques, biologiques et nucléaires, et qu'il pourrait en livrer à des groupes terroristes. Tout cela n'est qu'une basse propagande destinée à masquer les véritables buts de guerre, qui sont ce qu'ils ont toujours été depuis 1991 : affirmer la supériorité globale de l'Amérique dans une partie du monde stratégiquement vitale, riche en pétrole, et protéger la suprématie régionale d'Israël et son monopole d'armes de destruction massive.

La vision des principaux fauteurs de guerre de Washington, tels Paul Wolfowitz, secrétaire adjoint à la Défense, et Richard Perle, président du Defense Policy Board, avec leurs cohortes de sionistes et de think-tanks de droite, s'est révélée un mirage. Aucune « explosion de joie » n'a accueilli l'invasion, contrairement à ce que Wolfowitz continue de prétendre. La carte politique de la région n'est pas près d'être redessinée conformément aux intérêts américains et israéliens. La prise de Bagdad ne sera pas suivie par un « changement de régime » en Iran et en Syrie. Un Irak vaincu et reconnaissant n'adoptera pas une « démocratie » à l'américaine et ne signera pas avec empressement un traité de paix avec Israël. Tout au contraire, en incitant les États-Unis à s'engager dans une aventure criminelle, ces personnages ont attisé une haine sans bornes qui empoisonnera pendant des années l'existence de l'Amérique et des Américains. Un jour viendra où une commission du Congrès diligentera une enquête pour déterminer comment et par qui la fatale décision de faire la guerre à l'Irak a été prise.

Longtemps considérée avec mépris et tenue pour négligeable, la « rue arabe » s'est réveillée et exprime dans des manifestations de plus en plus violentes son rejet total du harcèlement américain. La résistance irakienne a mobilisé les masses arabes comme elles ne l'avaient jamais été depuis les passions soulevées par l'Égyptien Gamal Abdel Nasser dans les années cinquante et soixante.

Le spectre de la guérilla urbaine

Le fossé s'est dangereusement creusé entre les gouvernements des États clients de l'Amérique dans le Golfe, tout particulièrement au Koweït, et l'ensemble de l'opinion arabe et islamique dans la région. Les États du Golfe peuvent dire qu'ils n'ont d'autre choix que d'accueillir les troupes américaines en raison des traités signés entre États, mais l'argument ne tient pas si l'on compare avec la position rigoureuse prise par la Turquie malgré ses engagements encore plus contraignants avec les États-Unis et l'Otan.

Si la guerre se termine dans la confusion, ou se prolonge dans des opérations de guérilla, comme c'est très possible, le contrecoup pour certaines familles régnantes du Golfe pourrait être violent. Le Koweït aurait dû depuis longtemps faire la paix avec l'Irak et tourner la page de l'invasion de 1990, pour laquelle le peuple irakien a payé un prix si lourd. Quel que soit le régime irakien qui émerge de cette guerre, il ne pardonnera pas facilement au Koweït son implacable soif de vengeance. Les gouvernements de la Jordanie et de l'Égypte, déchirés entre leur dépendance à l'égard des États-Unis et les violents sentiments antiaméricains et antiguerre de leurs populations, commencent eux aussi à se sentir menacés. Les conséquences de cette guerre vont secouer la région pendant un bon moment.

En attendant, sur le terrain, les troupes américaines et britanniques, fourvoyées par leurs dirigeants politiques, affrontent le cauchemar d'une guérilla urbaine pour laquelle elles n'ont été ni entraînées ni équipées. Leurs convois de ravitaillement et les flancs de leurs colonnes de blindés et d'infanterie sont harcelés par des raids éclairs. Les villes irakiennes peuvent devenir des pièges mortels. Les « forces de la coalition » répondent par un bombardement aérien intensif, de plus en plus aveugle, et par des tirs d'artillerie et de tanks contre des objectifs civils, s'aliénant encore davantage une population déjà exacerbée par douze ans de sanctions cruelles. Les pertes irakiennes, civiles et militaires, augmentent rapidement. Des centaines, et peut-être des milliers de personnes, ont déjà été tuées ou blessées dans les combats à Oum Qasr, Nassiriya, Nadjaf et dans bien d'autres endroits. La crise humanitaire de Bassora, dans le Sud, où deux millions d'habitants sont menacés par une grave pénurie d'eau et de nourriture, met Washington et Londres dans l'obligation de leur venir en aide. Les associations humanitaires sont prêtes à agir, mais elles ne veulent pas se compromettre avec les armées américaine et britannique.

Au moment où se prépare l'assaut contre Bagdad, la grande question qui se pose au commandement est de savoir si la ville peut être conquise au prix d'un nombre de vies américaines et britanniques acceptable.

Débâcle politique généralisée

Après avoir perdu la guerre politiquement, les États-Unis et la Grande-Bretagne sont aussi en train de perdre la paix. Personne n'envisage sérieusement que l'Irak puisse être administré par un général américain ou par le ramassis hétéroclite d'exilés irakiens financés et cultivés par les faucons américains de droite, souvent pro-israéliens. L'occupation militaire américaine, si on en arrive là, ne sera pas un pique-nique. L'Irak de l'après-guerre ne sera pas un endroit sans risque pour les Américains et les Britanniques, qu'il s'agisse des militaires ou des administrateurs, ou de leurs collaborateurs irakiens. Pas plus que pour les entrepreneurs américains et les autres « chercheurs d'or » qui, comme des vautours, se disputent déjà des contrats financés sur le pétrole, et espèrent se partager le gâteau de la reconstruction grâce à leurs petits copains du gouvernement américain (voir pp. 78-79).

Dans cette débâcle politique généralisée, le spectacle le plus triste est celui de Tony Blair, le Premier ministre britannique, et de son ministre des Affaires étrangères Jack Straw, en train de se débattre pour sauver les meubles. Bien tardivement, ils se mettent à tenir des propos de vrais Européens, à l'opposé de leurs alliés américains. Les faucons de Washington prétendent que les Nations unies ne sont pas politiquement qualifiées pour régler la crise irakienne et qu'il faut les réformer radicalement, la première mesure devant être de retirer à la France son siège de membre permanent du Conseil de sécurité. Blair, en revanche, affirme que l'ONU doit jouer un rôle central dans l'Irak de l'après-guerre. Lors de son bref séjour aux États-Unis, la semaine dernière, il a même fait un crochet par New York pour rencontrer le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan. Mais si Blair s'est pris aujourd'hui d'une telle passion pour l'ONU, pourquoi a-t-il fait la guerre sans son aval ? Maintenant que les choses commencent à mal tourner, il espère évidemment reconquérir une certaine légitimité internationale.

Israël-Palestine : deux poids, deux mesures

Le grand fossé entre l'Europe et l'Amérique, c'est Israël et la Palestine. Jack Straw a même fait un aveu troublant. L'Occident, a-t-il dit, a été coupable d'avoir deux poids, deux mesures. Il se sent « malheureux et indigné » du sort réservé aux Palestiniens, mais aussi des actes terroristes dont sont victimes les Israéliens. La Grande-Bretagne, a-t-il déclaré à la BBC, est « à cent pour cent favorable » à la création d'un État palestinien viable, avec pour capitale Jérusalem, conformément à la résolution 242 du Conseil de sécurité, avec les frontières de 1967, le démantèlement des colonies juives et un règlement du problème des réfugiés. Ce sont là de belles paroles. Si lui et son patron Tony Blair sont si favorables à la solution des deux États, pourquoi se sont-ils alliés aux amis américains du Premier ministre israélien Ariel Sharon, qui est totalement opposé à cette solution ? Pourquoi ont-ils toléré depuis deux ans que Sharon massacre les Palestiniens et détruise entièrement tous les rudiments d'un État palestinien ? Pourquoi ont-ils accepté ses assassinats ciblés, les démolitions des maisons, les créations de colonies, les laissez-passer, les bouclages, les couvre-feux et tout le reste ? Pourquoi n'y a-t-il pas eu de sanctions britanniques contre Israël comparables aux sanctions punitives contre l'Irak que la Grande-Bretagne a aidé les États-Unis à prolonger ?

 Jouant les hommes d'État internationaux, Blair a cherché à établir un pont transatlantique entre l'Europe et l'Amérique. Il y aurait, à ses yeux, un grave danger à ce que l'Europe constitue un pôle rival des États-Unis, éventualité que la plupart des gens sensés considèrent pourtant comme un contrepoids nécessaire aux égarements des hommes de Washington et une contribution majeure à un monde plus sûr. Mais le « pont » de Blair s'est effondré avec les maisons irakiennes. C'est la plus grave défaite de la diplomatie britannique de mémoire d'homme. Le mieux qu'il pourrait faire, ce serait de démissionner et de laisser un successeur plus raisonnable renouer les liens brisés avec l'Europe et rétablir l'autorité des Nations unies.

                           
11. Esso : dégâts dans dix-huit stations service. Des récalcitrants se retrouvent avec les menottes par Alessandro Trocino
in Corriere della Sera (quotidien italien) du  dimanche 23 mars 2003
[traduit de l'italien par Marcel Charbonnier]

Cinq garçons du centre social « Court-Circuit » de Rome ont été arrêtés, accusés de vol et de dégradations aggravées, pour avoir coupé des « pistolets » de distribution d’essence dans une station service Esso. Les carabiniers les ont pratiquement pris sur le fait ; ils ont trouvé également des inscriptions à la bombe de peinture, quelques vitres brisées et une grosse flaque d’essence sur le sol. Dix-sept autres stations service ont été endommagées, hier, à Rome, ce qui a provoqué la protestation de la société Esso (marque européenne de la société Exxon Mobil) et la énième division du mouvement de protestation contre la guerre, entre ceux qui « condamnent fermement ce type d’actions » - les promoteurs de la campagne « Stop E$$o War » (dont Greenpeace, Lilliput et Bilanci di giustizia) – et ceux qui – les Désobéissants de Casarini et les No Global de Caruso – exprimaient leur solidarité avec les cinq, exigeant leur libération. Exigence satisfaite. Si bien que les cinq, sortis de prison après quelques heures de détention seulement, ont eu le temps de revenir défiler pour la paix, brandissant leurs « pistolets » (piqués dans les stations service, ndt) et se déclarant « prêts à remettre ça ».
La campagne contre Esso, commencée le 15 février, risque d’échapper à ses promoteurs. « Nous sommes très mal – explique Enrico Pezza, du mouvement Lilliput – nous nous dissocions totalement de ces agissements. Nous considérons que même les inscriptions sur les pompes à essence représentent en elles-mêmes une forme de violence. » Nicola Fratoianni, du mouvement des Désobéissants, n’est pas d’accord : « C’est un boycott non violent. Nous multiplierons ce genre d’actions ». Contraint à l’éternel rôle de médiateur, Vittorio Agnoletto déclare : « Nous ne devons pas nous laisser diviser. Je suis contre le fait de couper les tuyaux des pompes à essence, parce que cela risque de ne pas être compris par l’ensemble du mouvement ». Et les inscriptions à la bombe de peinture ? « Béh, si on veut laisser un message sur le distributeur, ne n’y vois rien de mal ».
La société Esso, par la bouche d’Alfredo Balena, responsable de la communication, stigmatise ces actes : « Cela met en danger la sécurité des personnes qui travaillent dans les stations service ainsi que celle des citoyens, en général. Ce sont des actes très dangereux. » En attendant, on prépare la journée de mobilisation nationale contre Esso, prévue pour le 11 avril. Entre autres motifs, les fournitures de carburant de cette société à l’armée américaine, le soutien à Bush et l’action de lobbying contre le protocole de Kyoto. « C’est de la désinformation – rétorque M. Balena -. Nous ne couvrons que 10 % des besoins de l’armée américaine. Et, dans tous les pays où ils ont été ratifiés, nous contribuons à l’application des protocoles de Kyoto. Pourquoi sommes-nous pris seuls pour cible, voilà qui est incompréhensible ». « Pourquoi ? Parce que Esso est plus responsable que les autres compagnies – explique Pezza, du mouvement Lilliput -. Nous entendons lui porter un dommage économique de 5 % : ainsi, cette firme pourrait être contrainte à réviser ses positions ».
                           
12. Un monde nouveau va naître par Jean-Pierre Chevènement
in Le Figaro du vendredi 21 mars 2003

(Jean-Pierre Chevènement est ancien ministre et président d'honneur du Mouvement républicain et citoyen.)
Ainsi George Bush, n'ayant pu obtenir la majorité au Conseil de sécurité pour l'autoriser, a déclenché la «guerre préventive» qu'il avait décidée contre l'Irak. Celle-ci ne porte pas seulement atteinte à la légalité internationale. Elle va ouvrir une ère de profonde déstabilisation.
Le corps expéditionnaire américain a été dimensionné pour occuper Bagdad après la première phase aérienne, dite «Choc et effroi». Il y restera sans doute longtemps. Mais il se pourrait bien qu'à Bagdad commence la remise en cause de l'hégémonie américaine sur le monde, telle qu'elle avait été proclamée, il y a très exactement douze ans, par George Bush père, annonçant, le 2 mars 1991, un «nouvel ordre mondial» aux couleurs de l'Amérique : «Le syndrome du Vietnam a été enterré, déclarait-il, pour toujours dans les sables de l'Arabie.»
Ce «nouvel ordre mondial» déroule en effet son implacable logique : après la relégation de l'Irak «au stade de pays préindustriel» annoncé par James Baker en 1990, et réalisée depuis douze ans par la guerre et l'embargo, c'est maintenant la Mésopotamie qui va être occupée. Mieux qu'à partir de l'Arabie saoudite, c'est de là que les Etats-Unis entendent pouvoir contrôler le Moyen-Orient et ses richesses pétrolières. C'est le moyen d'assurer durablement, croient-ils, leur hégémonie sur le reste du monde. Ce néoimpérialisme est-il bien raisonnable ?
Saddam sera balayé. On découvrira rapidement que là n'était pas le problème principal. Demain, l'armée américaine sera à Bagdad. C'est alors que les difficultés vont commencer. La guerre sera ravageuse pour les populations. Des milliers d'innocents vont périr. L'exode sera le lot des chrétiens et sans doute de beaucoup d'autres, si l'armée américaine ne parvient pas à maintenir l'ordre. Après Saddam, l'islamo-nationalisme sera maître des âmes, en Irak mais sans doute aussi ailleurs. Combien de temps faudra-t-il pour qu'il devienne maître du terrain ?
La première guerre du Golfe a enfanté d'al-Qaida. La seconde donnera des ailes au terrorisme. La Turquie ne tolérera pas un Kurdistan autonome. Ce n'est pas par hasard qu'elle refuse le passage des troupes américaines. Elle ne veut surtout pas que le Kurdistan irakien autonome puisse s'étendre aux champs pétrolifères de Kirkouk et de Mossoul. Al-Ansar et les fondamentalistes du Kurdistan irakien appuyés sur l'Iran risquent d'avoir de beaux jours devant eux. Le Sud chiite voudra rappeler qu'il est majoritaire en Irak. Les Iraniens, là encore, ne seront pas aux abonnés absents. En Jordanie et en Palestine, la dynastie bédouine risque de faire les frais de la politique d'Ariel Sharon.
Enfin, la dimension de l'opinion publique mondiale, constamment sous-estimée par l'Administration américaine, va se révéler dans toute sa force.
Les Etats-Unis ne sont pas, comme en 1990-91, à la tête d'une coalition quasi-universelle. Ils n'ont pas le monde à leur botte. L'Occident n'est pas identifié aux Etats-Unis. Un môle de raison et de modération s'est construit entre Paris, Berlin et Moscou qui peut éviter une guerre des civilisations. Il est juste de reconnaître que c'est en grande partie à la fermeté tranquille de Jacques Chirac qu'on le doit. L'intoxication dans les médias devrait, en théorie, le céder à une information plus objective.
Face à l'Eurasie, l'Amérique est une île. Est-ce un hasard si, ayant pris le parti de la guerre unilatérale, elle n'a été rejointe pour l'essentiel que par les gouvernements d'autres îles ? Les îles Britanniques, l'île-continent qu'est l'Australie, la presqu'île qu'est la péninsule ibérique, et du bout des lèvres, le Japon. Comment mieux décrire le rétrécissement de son aire d'influence directe (et je ne mentionne pas les opinions publiques hostiles, en Espagne et même en Grande-Bretagne) ?
Il est difficile de dire si la coalition de la paix pourra se maintenir ou si, au contraire, les Etats-Unis sauront faire éclater le front qu'ils ont dressé contre eux. «Depuis que je sais ce qu'est une coalition, disait Foch, j'admire beaucoup moins Napoléon.» Observons cependant qu'en voulant s'installer en Mésopotamie, au coeur de l'Eurasie, les Etats-Unis ont déjà réussi à inquiéter ses principales composantes géopolitiques : l'Europe, la Russie, la Chine et même l'Inde, sans parler bien sûr du monde musulman.
Deux scénarios s'offrent à nous :
– Ou bien, par une rapide victoire militaire en Irak et surtout par une complète réorientation de leur position sur la Palestine, les Etats-Unis parviennent à retourner rapidement en leur faveur l'opinion publique mondiale. La Bourse repart. Le dollar se reprend. Probabilité faible.
– Ou bien, plus sûrement, l'enlisement se dessine au bout de quelques semaines, en Irak, en Palestine, dans le Golfe, dans les profondeurs du monde arabo-musulman. George Bush, à un an de l'élection présidentielle, ne semble pas en mesure d'imposer une paix juste entre les Palestiniens et Israël. Des régimes vacillent. L'opinion publique mondiale se cabre, si les victimes civiles de la guerre apparaissent trop nombreuses et si l'exode des populations se précipite.
C'est à l'ONU qu'il appartiendra alors de se réunir à nouveau, comme l'a rappelé le président de la République. Les Etats-Unis, très vite, auront besoin d'elle. La France, fidèle à ses principes, a tout à gagner à rester ferme sur ses positions. Le temps joue pour elle, contrairement aux apparences immédiates.
Certes, le pronostic militaire à court terme est plutôt favorable aux Etats-Unis mais, à long terme, c'est beaucoup moins sûr. Les dérapages de tous ordres, presque inévitables dans le chaudron moyen-oriental, ouvriront la voie d'un monde durablement déséquilibré et disputé. Il faudra non seulement revenir devant l'ONU mais aussi penser les réformes profondes dont le monde a besoin : c'est tout le mécanisme de la globalisation financière qui est aujourd'hui en cause. Il est absurde que 80% de l'épargne mondiale soit drainée par les Etats-Unis pour éponger leur déficit. Bien sûr, un choc pétrolier peut rebattre les cartes, comme en 1973-74, au détriment de l'Europe, du Japon et de la Chine. Mais le même scénario ne peut être indéfiniment reproduit. Il vaudrait mieux chercher dans une profonde réforme des institutions financières internationales le ressort d'un modèle de développement plus soucieux des équilibres à long terme de l'humanité. Ce scénario n'a de chance de voir le jour qu'avec une Administration démocrate aux Etats-Unis, ressourcée dans les valeurs du New Deal. Il faudrait donc attendre au moins 2005 pour cela.
Aujourd'hui, il me semble que la diplomatie française doit multiplier les contacts pour maintenir, dans la période qui s'ouvre, la coalition de la paix qui s'était formée dans l'avant-guerre et ramener les Etats-Unis à composition, dans le cadre multilatéral duquel ils ont voulu se soustraire. Nous serons peut-être alors entrés, sans le savoir, dans un monde réellement multipolaire.
Bien sûr, l'Amérique et l'Europe devront toujours coopérer étroitement à l'avenir, mais dans un rapport plus équilibré. Pour cela, l'Europe devra se souvenir qu'elle ne peut peser que si elle est une et non pas deux : bref que si Paris et Berlin peuvent aussi compter sur Moscou.
Pour la construction européenne, la guerre d'Irak sonne le glas d'un Meccano institutionnel abstrait. On ne pourra plus déconnecter la construction européenne de son contenu. Or c'est bien la question du rapport à l'Amérique qui est le vrai discriminant. C'est pourquoi, contrairement à une opinion répandue, Jacques Chirac a eu raison, selon moi, de tancer quelque peu les candidats à l'adhésion qui n'ont vu dans l'Europe qu'un grand marché, et non pas le projet politique d'un continent s'appartenant lui-même.
L'événement a éclairé d'une lumière saisissante l'actualité et la nécessité de ce que, dans le jargon européen, on appelle «coopération renforcée» et d'abord, bien sûr, entre l'Allemagne et la France. Les conditions mûrissent pour que, sous la pression de leur opinion publique, d'autres pays rejoignent cette «Europe européenne» évoquée jadis par le général de Gaulle, seuls capables de faire reculer le spectre d'une guerre des civilisations.
En inscrivant la politique de la France dans une vision longue, le président de la République permet aux Français de se rassembler sur une position de raison et sur les valeurs de la citoyenneté, essentielles à la cohésion nationale.
Il rend également service à l'Occident, et à bien y réfléchir, aux Etats-Unis eux-mêmes, qui n'ont pas les moyens d'être durablement un empire et qu'il faudra aider à devenir simplement la grande nation qu'ils sont. Loin de tout antiaméricanisme, il appartient à la France, pays de mesure et de modération, d'y oeuvrer avec sang-froid et persévérance. L'opinion américaine est loin d'être rassemblée derrière George Bush et il faut faire confiance à la tradition démocratique des Etats-Unis pour que ceux-ci en viennent à une conception plus raisonnable de l'ordre international. Comme toujours, la guerre va accélérer l'inévitable. Le monde ancien vacille. Un monde nouveau va naître.
                                   
13. Archéologie - Etrange découverte à Jérusalem par Anne-Marie Roméro
in Le Figaro du vendredi 17 janvier 2003.

Une information parue lundi dernier dans le quotidien Ha’aretz relance la polémique ouverte au printemps dernier par « la Bible dévoilée » (éditions Bayard) ouvrage de deux archéologues israéliens, Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, qui bouscule bien des idées reçues sur la véracité du récit biblique.
Le journal relate la découverte, à une date non précisée, d’une tablette de pierre noire portant une inscription attribuée au roi de Juda Jehoash (Joas qui règne de 836 à 798 av. JC.).
Ces dix lignes de texte, en phénicien, font état de « réparations ordonnées dans le Temple » par le roi, dans les mêmes termes que le récit fourni par le second livre des Rois (chap. 12).
Toujours selon Ha’aretz, la tablette a été authentifiée par les experts d’un institut de recherches spécialisé du ministère des Infrastructures nationales. « Si elle est confirmée, déclare Gabriel Barkaï, considéré comme une sommité en la matière, il s’agit d’une affaire sensationnelle, de première importance, qui pourrait être la plus grande des découvertes archéologiques à Jérusalem et en Israël ».
Au même moment vient de paraître le dernier numéro du « Monde la Bible » consacré au Roi David. Israël Finkelstein directeur de l’institut d’archéologie de l’université de Tel-Aviv y consacre un article à « Jérusalem, cité de David » dans lequel il réaffirme sa thèse, fondée sur des années de fouilles scientifiques.
Au Xe siècle avant notre ère, dit-il, le royaume de Juda (sud Israël) n’était qu’un territoire faiblement peuplé, et  « Jérusalem n’était qu’un modeste et relativement pauvre village. D’une superficie ne dépassant pas un à deux hectares, elle n’atteignait même pas l’extrémité méridionale de ladite Cité de David et n’était pas fortifiée ».
La thèse développée par cet archéologue de terrain situe plus tard dans le temps l’âge d’or du royaume de Juda, après la destruction des cités du royaume du nord par les Assyriens.
« Au Xe siècle, écrit-il, alors que Juda en est encore aux premiers balbutiements de son organisation politique, émerge dans les hautes terres du nord une véritable entité politique… la première entité politique nordique israélite ». Autrement dit, il est impossible que la Jérusalem capitale et le Temple d’où se réalisera l’unité d’Israël aient pu exister avant le VIIIe siècle (av.JC).
Interrogé par Le Figaro, Israël Finkelstein déclare sans ambages que « cette découverte sent mauvais ». Il ajoute : «  Tout ce qui ne provient pas d’une fouille est un faux à moins que l’on puisse prouver le contraire. Du reste cette tablette a été proposée au Musée d’Israël, qui l’a refusée. S’il s’agissait d’une course de chevaux, je parierais à neuf contre un qu’il s’agit d’un faux ».
Cette opération médiatique a donc toutes les apparences d’une riposte des milieux les plus intégristes ulcérés par la publication de « la Bible dévoilée ».
L’ouvrage conclut en effet que la Bible n’a pu être rédigée qu’entre le VIIIe et le VIIe siècle av. JC. A des fins politiques « lorsqu’il a fallu étayer par des textes fondateurs la tradition monothéiste exclusive des Juifs ».
                               
14. L’approche évangélique d’Israël - Les sionistes chrétiens américains choyés en tant que force politique et touristique par  Mark O'Keefe
in The Washington Post (quotidien américain) du samedi 26 janvier 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Dans son souci de renforcer ses relations avec les évangélistes américains, le gouvernement israélien a lancé plusieurs initiatives incluant des voyages tous frais payés en Terre sainte et des sessions de stratégie avec la Coalition Chrétienne américaine et d’autres associations intégristes.
L’objectif ? Redonner du tonus à une industrie touristique israélienne en plein marasme et renforcer le soutien de la base à Israël, aux Etats-Unis. Le public ciblé est la communauté des évangélistes américains, qui comporte près de 98 millions d’ouailles, mais, à l’intérieur de cette population, c’est une catégorie plus restreinte qui est particulièrement concernée : celle des sionistes chrétiens.
Ceux-ci sont persuadés que les juifs sont le peuple élu de Dieu, et qu’ils ont un droit divin à leur territoire disputé, conformément à un contrat (Alliance) décrit dans le premier livre de la Bible.
Mais le sionisme chrétien est davantage une question de foi personnelle. Sa théologie du « tout pour Israël » dispose d’un potentiel suffisant pour affecter la politique étrangère des Etats-Unis, de la même manière que la droite chrétienne a exercée une influence notable sur les questions internes, à travers les pressions politiques.
« Si j’avais un jour le sentiment que l’administration américaine ou un quelconque membre du Congrès s’éloignait d’Israël, croyez-moi, j’inciterais les gens à prendre leur téléphone et à dire à leurs législateurs : « Osez un peu, pour voir ! », a dit Janet Parshall, qui anime un talk show hebdomadaire sur plusieurs stations de radio évangéliques diffusant un peu partout aux Etats-Unis.
Une question intrigante, fréquemment posée au sein du gouvernement israélien et des cercles évangélistes aux Etats-Unis, est celle de savoir si le président Bush, qui ne cache pas sa foi évangéliste, fait siennes, en privé, les opinions des sionistes chrétiens.
« C’est l’une des explications les plus courantes des raisons pour lesquelles Bush penche pour Israël et sa cause », a dit Moshe Fox, ministre des affaires publiques à l’ambassade d’Israël à Washington. « Je n’ai jamais eu l’opportunité de parler de cela avec le président, mais cette idée circule, et elle est très répandue. »
Le porte-parole de la Maison Blanche Ken Lisaius, refuse de développer de quelle façon les convictions religieuses de Bush pourraient affecter son attitude vis-à-vis d’Israël. « Le président prend des décisions politiques qui sont, toutes, basées sur des facteurs politiques », a-t-il déclaré.
Il est clair, toutefois, qu’Israël considère que les évangélistes états-uniens représentent une communauté vitale pour lui.
« Augmentons-nous nos efforts cette année ? Oui », a déclaré Rami Levi, commissaire israélien au tourisme aux Etats-Unis, résidant à New York City.
« Mais, en réalité, nous ne faisons que redoubler d’efforts, depuis des années. Nous savons que les évangélistes sont très favorables à Israël. En Israël, ils aiment tout – pas seulement le tourisme – ils admirent aussi notre économie, nos intérêts nationaux. Ils sont intimement convaincus que c’est ainsi que les choses doivent être. Nous pouvons leur faire confiance les yeux fermés. »
Le nombre des visiteurs étrangers en Israël a plongé de 55 pour cent en 2001, en comparaison avec l’année précédente, qui avait battu tous les records d’affluence, d’après le quotidien Jerusalem Post. La chute est attribuée à la crainte du terrorisme et autres formes de danger.
Dans un plan de marketing remontant au mois dernier, TouchPoint Solutions, une agence de consultants de Colorado Springs, commanditée par le ministère israélien du Tourisme, a exposé la façon de renverser cette tendance, en faisant appel aux évangélistes américains. Parmi les mesures les plus importantes, en voici quelques-unes :
- Persuader les trente sionistes évangélistes les plus célèbres, lors de rencontres en face à face, d’aller visiter Israël et d’en assurer la promotion. Les noms concernés, cités dans un document TouchPoint ad hoc intitulé « Qui sont donc les sionistes chrétiens ? », comportent des évangélistes radiophoniques tels Jerry Falwell, Pat Robertson, fondateur de Christian Coalition, Pat Robertson, un éleveur texan et John Hagee, un pasteur texan, ainsi que les auteurs de best-sellers Tim LaHaye et Parshall.
- Envoyer une lettre aux 100 000 églises évangélistes les plus importantes et une carte postale aux 350 000 autres, leur conseillant de consulter le site du tourisme israélien : http://www.GoIsrael.com
- Mener à bien des « Journées de Solidarité avec Israël » dans une centaine de cités, en commençant par Colorado Springs, du  24 février au 1er mars.
- Les prières publiques se focaliseront sur Israël et son importance biblique. En privé, des leaders évangélistes locaux - que ce soient des pasteurs, des gens du monde des affaires, ou des athlètes se verront proposer des « voyages de solidarité » en Israël. Certains verront leurs frais payés intégralement par Israël
- « L’idée, c’est de vendre des vendeurs », a pu dire Butch Maltby, président de Touch Point, ajoutant qu’un projet de marketing de plusieurs milliards de dollars avait reçu un feu vert de principe, certains aspects dépendant d’un financement de la Knesset, le Parlement israélien.
Ce M. Maltby a indiqué que le tourisme israélien dépassait, à ses yeux, la simple dimension économique. « C’est aussi un outil politique. Toute personne qui vient en Israël devient un ambassadeur de ce pays. Chaque touriste devient un agent de relations publiques. » [A l’exception de la regrettée Rachel Corrie, sans doute… Ndt]
La confusion des contours entre la piété, la politique et les relations publiques était évidente, lors d’une réunion tenue le 8 janvier dernier à l’Ambassade d’Israël à Washington. Deux représentants de la Coalition chrétienne y assistaient, parmi dix-huit dirigeants de l’église évangéliste.
Chaque participant à la réunion a reçu l’ouvrage « Pourquoi les Chrétiens doivent-ils soutenir Israël ? » [Why Christian Should Support Israel ?], de Richard Booker, un ministre du culte résidant au Texas. Ce livret cite la Genèse 17:7-8 afin d’étayer son argumentation selon laquelle Dieu a conclu une alliance éternelle par laquelle il a donné « la terre sur laquelle vous étiez des étrangers », c’est-à-dire l’Etat moderne d’Israël, à Abraham et à sa descendance
Les juifs et les musulmans considèrent qu’Abraham est leur patriarche. Mais les sionistes chrétiens contestent aux musulmans qu’ils soient pris en compte dans cette promesse de la terre, arguant du fait qu’ils sont les descendants d’Ismaël, fils d’Abraham et de sa servante esclave, Hagar. Ismaël n’appartenait donc pas à l’ « alliance éternelle » entre Dieu et, de ce fait, il n’avait hérité aucune terre.
Les juifs sont considérés descendants d’Isaac, fils d’Abraham et de son épouse, Sarah. Isaac a hérité selon les règles. Ainsi, seuls les juifs sont-ils considérés être fondés à revendiquer à bon droit la terre qui a été une source de conflictualité internationale depuis qu’Israël est devenu un Etat indépendant, en 1948, disent les sionistes chrétiens.
L’Ambassade d’Israël a qualifié ce rassemblement de « première réunion du réseau de base des chrétiens américains et de discussion stratégique. » Il a été prévu de tenir ce genre de réunion une fois par mois.
Au cours de la rencontre, Shari Dollinger, attachée d’ambassade chargée des questions interconfessionnelles, a présidé à un débat sur la façon dont les étudiants chrétiens pourraient organiser des manifestations pro-israéliennes sur les campus universitaires. Elle a aussi fait part de sa conviction que les Israéliens ont une influence plus importante que jamais auparavant aux Etats-Unis.
« Nous avons pris conscience d’un phénomène nouveau : nous pouvons mobiliser la base des mouvements chrétiens », a-t-elle ajouté.