Point d'information Palestine N° 211 du 07/01/2003
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Association loi 1901 - Membre de la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine
Rédaction : Pierre-Alexandre Orsoni et Marcel Charbonnier
 
                           
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Consultez régulièrement les sites francophones de référence :
http://www.solidarite-palestine.org - http://www.paix-en-palestine.org - http://www.france-palestine.org
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C'est avec beaucoup de tristesse que nous vous annonçons le décès de Paul Gauthier, le mercredi 25 décembre dernier à Marseille, dans sa 88ème année. Ami et compagnon de lutte du peuple palestinien, Paul Gauthier était l'auteur de nombreux ouvrages dont "Jérusalem et le sang des pauvres", coécrit avec Marie-Thérèse Lacaze (son épouse) aux éditions Témoignage Chrétien (1967) [un témoignage sur les exactions de l'armée israélienne durant la guerre des six jours], "Et le voile se déchire", aux éditions de L'Harmattan (1990) [l'histoire de sa vie et de son combat, aux côtés des plus démunis de la planète, en Palestine, mais aussi, en Amérique latine, en France, en Jordanie, au Liban...]. Nous vous rappelons que le cinéaste palestinien, Ibrahim Khill, lui a consacré en 1999, un film documentaire bouleversant, "Paul le charpentier" (52 minutes) qui retrace "ses années palestiniennes". [Présentation : http://www.imarabe.org/temp/films/biennale5/selection/films/docs- lm/paul_charpentier.html distribué par Nazareth Films : nazareth.films@wanadoo.fr.]
                                       
Au sommaire
                               
Rendez-vous
Pour retrouver l'ensemble des rendez-vous en Europe, consultez l'agenda sur :
http://www.solidarite-palestine.org/evnt.html
1. EXPOSITION - Chronique palestinienne de Philippe Conti à Marseille du 21 janvier au 1er février 2003 à l'Espace Culture - 42, La Canebière (Marseille 1er)
2. CINEMA - Le Mariage de Rana de Hany Abu-Assad
3. THEATRE - Until When... ? par l'Inad Théâtre de Beit-Jala (Bethléem) à Toulon les vendredi 17 et samedi 18 janvier 2003 au Théâtre de la Méditerranée
                                                                                           
Dernières parutions
1. Avril à Jénine de Nahla Chahal et Hala Kodmani (préface de Daniel Bensaïd) aux éditions La Découverte
2. Sur la frontière de Michel Warschawski [Lauréat 2002 du Prix Radio France Internationale - Témoin du Monde] aux éditions Stock
                                                         
Réseau
Cette rubrique regroupe des contributions non publiées dans la presse, ainsi que des communiqués d'ONG. Ils sont libres de droits, sauf mention particulière.
1. L'Université Pierre et Marie Curie se prononce pour le non-renouvellement de l'accord d'association Union Européenne - Israël
2. Remerciements à l'Université Paris VI par Liliane Frenkiel
3. En suivant le Parlement Européen, l'Université Pierre et Marie Curie (Paris VI) défend les Droits de l'Homme et les droits à l'éducation pour tous - Communiqué de la Coordination des Appels pour une Paix Juste au Proche-Orient du samedi 4 janvier 2003
4. Proposition par Rachad Antonius (Canada)
5. La destruction du Patrimoine historique à Hébron par Alima Boumediene-Thiery, députée au Parlement européen Intervention prononcée au Parlement européen de Strasbourg le jeudi 19 décembre 2002
                                                      
Revue de presse
1. Israël ferme trois universités palestiniennes en représailles au double attentat de Tel Aviv Dépêche de l'agence Associated Press du mardi 7 janvier 2003, 0h47
2. Rassemblement à Jussieu contre le boycott des universités israéliennes Dépêche de l'Agence France Presse du lundi 6 janvier 2003, 19h48
3. Israël détient un millier de Palestiniens sans procès, selon une organisation humanitaire israélienne Dépêche de l'agence Associated Press du jeudi 2 janvier 2003, 17h58
4. Barghouthi traîné menotté hors du tribunal de Tel-Aviv Dépêche de l'Agence France Presse du jeudi 2 janvier 2003, 15h45
5. Paradoxes d’un scrutin – Le camp de la paix israélien à l’épreuve par Amnon Kapeliouk (journaliste, Jérusalem) in Le Monde diplomatique du mois de janvier 2003
6. Meurtres d'enfants et boucliers humains par Françoise Germain-Robin in L'Humanité du mardi 31 décembre 2002
7. Je veux des Casques bleus, dit Arafat entretien réalisé par Serge Dumont in Le Soir (quotidien belge) du mardi 31 décembre 2002
8. Le juge espagnol Baltasar Garzon critique la politique antiterroriste de George W. Bush Dépêche de l'agence Associated Press du dimanche 29 décembre 2002, 18h07
9. Le maire [d'Avignon] invite les oléiculteurs israéliens aux prochaines "Oléades" in La Provence du vendredi 27 décembre 2002
10. Le diktat de Bethléem par Richard Labévière éditorial diffusé sur Radio France Internationale le jeudi 26 décembre 2002
11. "Une attaque contre l'Iraq changera la carte de la région" - Interview de Nabil Chaath, ministre palestinien de la Coopération internationale propos recueillis par Randa Achmawi in Al-Ahram Hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercredi 25 décembre 2002
12. Le silence complice du monde - Entretien avec Gisèle Halimi réalisé par Françoise Germain-Robin in L'Humanité du mardi 24 décembre 2002
13. Une année catastrophique en Palestine par Françoise Germain-Robin in L'Humanité du mardi 24 décembre 2002
14. L’étrange tournée européenne de Benyamin Netanyahu par Richard Labévière éditorial diffusé sur Radio France Internationale le mardi 23 décembre 2002
15. Bethlehem, comme Sharpeville, est devenu un symbole de l’oppression par Ronnie Kasrils et Victoria Brittain in The Guardian (quotidien britanique) du samedi 21 décembre 2002 [traduit de l'anglais par Eric Colonna]
16. Impératifs immédiats par Edward Saïd in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 19 décembre 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
17. A Genève, Bill Clinton enfonce Yasser Arafat par Olivier Breisacher in La Tribune de Genève (quotidien suisse) du mercredi 18 décembre 2002
suivi d'un commentaire : Désinformation par Pierre Meyer
18. Les journalistes sont soumis à des tirs à boulets rouges lorsqu’ils écrivent la vérité par Robert Fisk in The Independent (quotidien britannique) du mercredi 18 décembre 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
19. La fin tragique de cinq Palestiniens en quête de travail en Israël par Gilles Paris in Le Monde du mercredi 18 décembre 2002
20. Les tribulations des chrétiens américains en Israël par Sylvain Cypel in Le Monde du mardi 17 décembre 2002
21. Les élections israéliennes par Tanya Reinhart in Yediot Aharonot (quotidien israélien) du mardi 26 novembre 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
22. Le courage contrefait : Réflexions sur le "politiquement correct" en Allemagne par Norman Finkelstein in CounterPunch (bimensuel américain) du lundi 25 novembre 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
23. Europe / Amérique par Edward Saïd in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 14 novembre 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
24. Chrétiens d’Orient et théologie du mystère d’Israël par Jean Dujardin in Etudes du mois d'octobre 2002
25. Un regard autre par Jean-Michel Poffet in Etudes du mois d'octobre 2002
                                                   
Rendez-vous

                                            
1. EXPOSITION - Chronique palestinienne de Philippe Conti à Marseille
du 21 janvier au 1er février 2003 à l'Espace Culture - 42, La Canebière (Marseille 1er)
[vernissage le lundi 20 janvier à 18h, suivi d'un débat]
Ce travail documentaire photographique s’est construit au cours de plusieurs séjours effectués dans les Territoires palestiniens entre février 2001 et mai 2002, par le photographe français, Philippe Conti. Il est le résultat de sa  rencontre à Hébron avec un membre de l’équipe de Médecins Sans Frontières. La complémentarité de leurs approches et de leurs champs d’investigation les ont naturellement amené à collaborer afin de rendre compte ensemble de la vie quotidienne des populations civiles palestiniennes. Il fallait redonner un visage humain à cette population, prise dans un conflit trop souvent qualifié de complexe parce que vu de trop loin. Pour Philippe Conti, la question n’a jamais été que politique. Elle a toujours été avant tout humaine. Dans un premier temps, le photographe s'est consacré à l’observation des conséquences de l’occupation israélienne sur la santé mentale des personnes qui vivent dans les territoires palestiniens. Il a rencontré de nombreuses familles à Bethléem, Hébron et Gaza, recueilli leurs témoignages, et constaté l’évolution de leur situation. C’est là qu'il a constaté l’incroyable capacité de résistance de la population palestinienne, sa détermination à ne pas quitter son territoire et sa faculté d’adaptation à la situation donnée. Puis, au-delà du suivi post-traumatique des victimes et familles palestiniennes qu’accomplit Médecins Sans Frontières, le photographe a voulu mettre en avant les conséquences économiques et sociales des blocages imposés par l’armée israélienne sur la vie quotidienne des habitants. C’est pourquoi il a tenu à rendre compte de l’occupation de certains lieux, et à montrer certains faits que le temps nous amène à banaliser. Comme si le temps nous amenait toujours à accepter une normalité évoluant toujours vers le pire.
 
2. CINEMA - Le Mariage de Rana de Hany Abu-Assad
Sortie, ce mercredi 1er janvier 2003 du film palestinien de Hany Abu-Assad, "Le Mariage de Rana". Un matin, Rana, jeune palestinienne de Jérusalem-Est, sort discrètement de chez elle et part à la recherche de Khalil, l'homme qu'elle aime et qu'elle veut épouser. Son père, en effet, lui a demandé de choisir un époux sur une liste de prétendants qu'il a lui-même sélectionnés. Toute la journée, dans le chaos de l'occupation israélienne, Rana va parcourir la ville, dans la peur et le doute. Elle veut ramener son ami et décider elle-même de sa vie… Pour la suite, il va falloir vous armer de patience si vous n'habitez pas Paris... Actuellement, sortie dans 2 salles :
- MK2 Beaubourg - 50, rue Rambuteau - Paris 3ème (M° Rambuteau - Les Halles) - Renseignements : 0 836 681 407
- Racine Odéon - 6, rue de l'Ecole-de-Médecine 75006 Paris 6ème (M° Odéon) - Renseignements : 01 43 261 968
[Palestine/Pays Bas (2002) - Couleur, 35 mm, 90 minutes - Réalisation : Hany Abu-Ass‘ad - Scénario : Liana Badr, Ihab Lamey - Image : Brigit Hillenius N.S.C - Son : Mark Wessner, Peter Flamman - Montage : Denise Janzée -Musique : Mariecke van der Linden, Bashar Abd’Rabbou - Interprètes : Clara Khoury, Khalifa Natour, Ismael Dabbagh, Bushra Karaman - Production : Bero Beyer/Augustus Film (Pays-Bas), Palestinian Film Foundation]
- Le Mariage de Rana - Chassés-croisés autour de Jérusalem - Du burlesque sur fond d'Intifada par Pierre Murat
in Télérama du mercredi 1er janvier 2003
Une Coccinelle jaune serpente dans les collines entourant Jérusalem... Nous sommes en novembre 2001. Le père de Rana, homme d'affaires palestinien, veut s'envoler pour l'Egypte le jour même à 16 heures, avec sa fille, pour lui faire épouser le garçon qu'il a choisi. Rana, elle, aidée par deux amis, part à la recherche de l'homme de loi qui la mariera, en urgence, à celui qu'elle aime : un metteur en scène de théâtre. Le Mariage de Rana est presque une comédie burlesque, par moments, comme si le réalisateur cherchait à s'interdire toute thèse, voulait éviter tout aspect pamphlétaire. Mais, à chaque instant, on perçoit l'angoisse latente, le drame possible. Dans le sillage de la Coccinelle jaune qui roule, qui roule et tente d'atteindre Ramallah, nous découvrons la désorganisation généralisée, les barrages multiples qu'il faut contourner, des enterrements de militants palestiniens qui bloquent les rues, et des enfants de l'Intifada qui, soudain, jettent des pierres aux soldats israéliens, lesquels blessent l'un d'eux à la jambe... Outre sa fantaisie, le film ménage tout au long du périple chaotique de Rana des flashs de gravité qui en font un témoignage précieux sur une réalité pas si lointaine, mais déjà presque dépassée. Les affrontements de plus en plus terribles entre Israéliens et Palestiniens rendraient sans doute impossible, aujourd'hui, le tournage d'un tel film.
- Le Mariage de Rana : Roméo et Juliette au temps de l'Intifada
Dépêche de l'Agence France Presse du lundi 30 décembre 2002, 08h06
Le cinéaste palestinien Hany Abu-Assad parle de la vie et de l'amour en suspens en temps de guerre, à Jérusalem aujourd'hui, dans "Le Mariage de Rana", qu'il décrit comme "un Roméo et Juliette au temps de l'Intifada".Le cinéaste raconte la course contre la montre d'une jeune Palestinienne, Rana (Clara Khoury), qui a dix heures pour retrouver et épouser Khalil, l'homme qu'elle aime, et imposer le fait accompli à sa famille. Faute de quoi, elle devra choisir un mari sur la liste établie par son père ou le suivre en Egypte.Dans sa course éperdue, Rana va se heurter aux barrages militaires à Jérusalem, esquiver les pierres que jettent des gamins sur les soldats, s'effacer devant le cortège funèbre d'un Palestinien, assister à la démolition d'une maison... Avec l'espoir que son amour sera plus fort que toutes les barrières qu'élèvent les hommes, mais en ramassant elle aussi sa pierre.Pour porter ce film, inspiré de l'histoire réelle d'une écrivaine, Hany Abu-Assad a cherché une actrice, Clara Khoury, mue par une rage intérieure. Et il a tourné in situ, à Jérusalem Est et à Ramallah, en Cisjordanie, en pleine Intifada, au moment où le ministre du Tourisme israélien a été assassiné."Nous tournions la scène où les enfants jettent des pierres et, à trois mètres de là, c'était ce qui se passait réellement, a-t-il raconté à l'AFP. Nous entendions les tirs réels à deux kilomètres de l'endroit où nous étions. C'est du cinéma et c'est la vie aussi", remarque Hany Abu-Assad.Confusion entre réalité et fiction"C'était très étrange. Il y avait cette confusion entre la réalité et la fiction, la normalité et l'anormalité", se souvient-il. Les Israéliens "nous volent notre liberté et notre identité, mais à travers les films, les arts, les livres, nous disons au monde que nous existons. Ils auront beau essayer de nous détruire, nous riposterons", dit-il."L'armée israélienne a tout vandalisé, les cinémas, les galeries d'art, mais nous commençons à reconstruire et dès que les cinémas seront réparés", Hany Abu-Assad espère y montrer son film, dont les recettes reviendront à la Fondation du film palestinienne.Autodidacte, Hany Abu-Assad a travaillé comme ingénieur aéronautique aux Pays-Bas avant de se tourner vers le cinéma, d'abord comme producteur puis réalisateur de courts métrages et de documentaires. Il a notamment collaboré avec Elia Suleiman, le réalisateur d'"Intervention divine", comme lui de Nazareth, sur "Chronique d'une disparition"."Le mariage de Rana", coproduit par la Fondation du film palestienne et le ministère de la Culture palestinien avec la société néerlandaise Augustus Film, a été présenté à la Semaine internationale de la Critique, lors du dernier festival de Cannes.
                                           
3. THEATRE - Until When... ? par l'Inad Théâtre de Beit-Jala (Bethléem) à Toulon
les vendredi 17 et samedi 18 janvier 2003 au Théâtre de la Méditerranée
[Espace Comedia - Théâtre de la Méditerranée - 10, rue des Orves - 83000 Toulon - Renseignements : 04 94 42 71 01]
L'Espace Comedia - Théâtre de la Méditerranée de Toulon, organise des "Journées de rencontres avec le théâtre palestinien", à l'initiative de la Compagnie Act-libre, en partenariat avec la Scène Nationale de Grasse. Représentation de "Until when... ?" ("Jusqu'à quand... ?") par l'Inad Théâtre de Beit-Jala (Bethléem) le vendredi 17 janvier à 19h et le samedi 18 janvier 2003 à 20h45 au Théâtre de la Méditerranée. Mise en scène de Raeda Ghazaleh, avec Abeer Massou, Khaled Massou, Manal Awad et Nicola Zreineh. Dimanche 19 janvier 2003 à 15h, rencontre avec la compagnie palestinienne de l'Inad Théâtre sur le thème de "La création théâtrale dans le contexte du conflit israélo-palestinien".
Que découvre l’enfant, devenu adulte, qui revient visiter sa maison natale dont il a été expulsé en 1948 ? Qu’en est-il des choses quotidiennes durant les bombardements: le besoin de dormir, de se laver, de se reposer, de manger ? Comment une femme vit-elle sa grossesse ? Comment deux amoureux pensent-ils leur mariage à l’heure où l’on pleure les martyrs et les résistants ? Et combien de temps cela va-t-il encore durer ? Voilà les questions que posent, dansent, chantent et racontent les comédiens de la compagnie de l'Inad Théâtre de Beit-Jala dans leur dernière création, "Until when... ?".
                                               
Dernières parutions

                                                   
1. Avril à Jénine de Nahla Chahal et Hala Kodmani (préface de Daniel Bensaïd)
aux éditions La Découverte

[156 pages - 13 euros - ISBN : 270713872X]
De l’offensive militaire israélienne d’avril 2002 contre les villes et zones palestiniennes de Cisjordanie, on retiendra sans doute longtemps le drame du camp de réfugiés de Jénine. La férocité des combats, l’interdiction des secours, les accusations de massacre, l’ampleur des destructions, le fiasco de la commission de l’ONU sont autant d’éléments qui ont cristallisé l’attention de l’opinion mondiale autour de Jénine, devenue la « bataille » emblématique de la guerre globale de Sharon contre les Palestiniens. Ce livre retrace, au jour le jour, le fil des événements à travers les témoignages de ceux qui les ont vécus ou suivis. On y découvrira des textes bouleversants, dont beaucoup sont restés inédits à ce jour : récits des habitants, du personnel humanitaire ou médical des ONG palestiniennes ou internationales, des militants internationaux qui se sont trouvés sur les lieux pendant et après le drame. Un ensemble poignant, qui restitue avec pudeur l’émotion des témoins de ce drame.
- Extraits de presse :
Politis : « Aller à Jénine et écouter Jénine, pour savoir ce qui s'est vraiment passé au cours de cette semaine terrible du début du mois d'avril, quand l'armée israélienne est entrée dans ce camp de réfugiés du nord de la Cisjordanie. Si Nahla Chahal et Hala Kodmani se sont ainsi immergés pendant des mois dans la mémoire du camp, ce n'est pas pour nous demander une minute de silence pour les victimes de ce qu'il faut bien appeler un crime de guerre, mais plutôt pour rompre le silence (...) Sobre et bouleversant témoignage collectif (...) Car ce livre dénonce certes le crime commis à Jénine, mais il souligne aussi le contraste entre ceux qui ont agi et une communauté internationale une fois encore tétanisée. Il rend compte d'un combat pour la dignité (...) Ce livre est aussi un livre pour l'Histoire. »
Le Monde des Livres : « Point, là, d'enquête contradictoire, mais un récit, au jour le jour, uniquement composé de témoignages de Palestiniens, d'Israéliens et de membres des missions d'assistance internationales, sur la terrible répression qui s'abattit sur le camp de réfugiés, en particulier après l'embuscade qui coûta la vie, le 9 avril, à 13 soldats israéliens, avec la transformation du quartier de Hawashin en « Ground Zero » par les bulldozers blindés israéliens, laissant quelque 4 000 Palestiniens hagards et sans abri. »
                                               
2. Sur la frontière de Michel Warschawski [Lauréat 2002 du Prix Radio France Internationale - Témoin du Monde]
aux éditions Stock

[250 pages - 20 euros - ISBN : 2234054761]
Né à Strasbourg dans une famille juive religieuse, Michel Warshawski, parti en Israël à 16 ans pour y poursuivre des études talmudiques, est devenu l’une des figures les plus connues de la gauche radicale israélienne. Militant de la paix israélo-palestinienne depuis 1968, condamné à vingt mois de prison pour soutien à des organisations palestiniennes illégales, il raconte ici un parcours et un engagement exceptionnels, où la politique n’exclut pas le sentiment, ni la raison l’émotion. Un itinéraire de passeur, de frontalier, à la fois profondément inscrit dans la réalité israélienne, solidement ancré dans les valeurs du judaïsme et directement inspiré par le socialisme sans frontières des révolutionnaires du Yiddishland.
- Extraits de presse :
Télérama : "Ceux qui ont mal en voyant Sharon faire le lit des islamistes du Hamas et savent que la société israélienne ne ressemble pas à cette caricature d'Etat colonial qui rase au bulldozer la révolte palestinienne doivent lire d'urgence l'exceptionnel témoignage de Michel Warschawski."
Le Monde : "Témoignage émouvant en même temps qu'analyse implacable, le livre de Michel Warschawski raconte la longue marche de l'auteur sur les différentes frontières d'Israël, géographiques et mentales, sociales et culturelles ... "Sur la frontière" est un de ces livres rares, aussi stimulants que dérangeants, aussi émouvants que provocateurs, qui, pour peu qu'on accepte d'en écouter le propos, aident à comprendre. C'est avant tout un témoignage, l'itinéraire d'un homme qui a décidé de vivre en marge et de se battre, fort de ses convictions, en se jouant des frontières."
Paru en mars 2002, ce livre a reçu le jeudi 28 novembre 2002, à Paris, le Prix RFI Témoin du Monde 2002. Radio d’actualité, RFI - Radio France Internationale - a créé en 1997 le Prix RFI-Témoin du Monde pour couronner un livre témoignage ou une œuvre de fiction qui apporte un éclairage personnel sur un grand sujet d’actualité ou de culture. Le jury 2002, était présidé cette année par Jean-Christophe Rufin (lauréat du prix Goncourt 2001), et composé de : Mireille Duteil (Le Point), Romuald Fonkua (Université de Cergy Pontoise, professeur de littérature comparée), Dominique Mataillet (Jeune Afrique), Corinne Moncel (L’Autre Afrique), Amaury de Rochegonde (Stratégies), Christian Sauvage (Le Journal du dimanche). [Pour écouter RFI en direct : http://www.rfi.fr]
                                      
Réseau

                                            
1. L'Université Pierre et Marie Curie se prononce pour le non-renouvellement de l'accord d'association Union Européenne - Israël
Le Conseil d'Administration de l'Université Pierre et Marie Curie a adopté la motion suivante le 16 décembre 2002 :
MOTION - L'occupation israélienne des territoires de Cisjordanie et de Gaza rend impossible l'activité d'enseignement supérieur et de recherche de nos collègues palestiniens : le renouvellement de l'accord d'association Union Européenne - Israël, en particulier en matière de recherche (6ème PCRDT), constituerait un soutien à la politique actuelle de l'Etat israélien et serait en contradiction avec l'article 2 de cet accord ("Les relations entre les parties, de même que toutes les dispositions du présent accord, se fondent sur le respect des droits de l'homme et des principes démocratiques qui inspire leurs politiques internes et internationales et qui constitue un élément essentiel du présent accord").
En conséquence, le conseil d'administration de l'Université Pierre et Marie Curie :
1. se prononce pour le non-renouvellement de l'accord d'association U.E. - Israël ;
2. demande à nos collègues enseignants-chercheurs, exerçant dans les universités israéliennes, de prendre clairement et rapidement position sur la situation concrète faite aujourd'hui tant à nos collègues enseignants-chercheurs des universités palestiniennes qu'à leurs étudiantes et étudiants et de mettre en oeuvre tous les moyens dont ils disposent pour aider les uns à exercer leur métier et les autres à étudier ;
Il mandate le Président de l'Université pour nouer des contacts avec les autorités universitaires israéliennes et palestiniennes afin d'oeuvrer dans le sens de la paix et pour qu'il soumette l'ensemble de ces questions à l'assemblée de la Conférence des Présidents d'Université.
Motion adoptée par le conseil d'administration de l'Université Pierre et Marie Curie le 16 décembre 2002 par 22 voix pour, 4 voix contre, 6 abstentions et 1 refus de vote.
                                               
2. Remerciements à l'Université Paris VI par Liliane Frenkiel
Vendredi 27 décembre 2002 - De Guadeloupe, enseignant chercheur de l'Université des Antilles et de la Guyane à la retraite,  mais aussi ancienne enseignant chercheur de Paris (1960-67), et ancienne coopérante française d'Alger, ancien enfant juif de France ayant de justesse échappé à Barbie, je vous remercie de tout coeur de suspendre les collaborations interuniversitaires en cours avec Israël et de demander le non renouvellement des accords de coopération Union Européenne - Israël, en particulier en matière de recherche. Je sais combien il en coûte quand on sait que de l'autre côté aussi, il y a des hommes de bonne volonté et je sais combien des accords de coopération impliquent d'engagement personnel, à oeuvrer avec le sentiment que le monde de la recherche est différent du monde politique.
Mais quand on en est là, à un tel point de représailles collectives si semblables à ce qu'avaient inventé les nazis, on ne peut rester debout qu'en réagissant avec fermeté.
Merci à l'Université Paris VI de donner l'exemple, pour que toutes les universités françaises qui ont des accords de coopération franco-israeliens puissent prendre la même décision. Une goutte d'eau mais qui s'ajoute à d'autres, pour que les Français d'aujourd'hui ne soient pas les collabos laissant humilier et massacrer les Palestiniens, comme certains l'ont été autrefois, ceux qui ont aidé les Nazis à accomplir leur sinistre besogne.
Liliane Frenkiel, née en France de parents juifs polonais, dont le reste de la famille a disparu au ghetto de Varsovie, Auschwitz et Dachau.
                                           
3. En suivant le Parlement Européen, l'Université Pierre et Marie Curie (Paris VI) défend les Droits de l'Homme et les droits à l'éducation pour tous - Communiqué de la Coordination des Appels pour une Paix Juste au Proche-Orient du samedi 4 janvier 2003
[Communiqué de la Coordination des Appels pour une Paix Juste au Proche-Orient (CAPJPO) - 16 bis, rue d’Odessa - 75014 Paris - Tél : 01 45 48 40 38 http://www.paixjusteauproche- orient.asso.fr.]
Le Conseil d’administration de l’Université Pierre et Marie Curie (Paris 6, Jussieu) a voté à une large majorité, il y a quinze jours, en faveur du non renouvellement de l’accord d’association Union Européenne/Israël, en particulier en matière de recherche.
Il a en effet constaté qu’Israël, de par sa politique d’occupation et d’oppression généralisée du peuple palestinien, viole les dispositions mêmes de cet accord, en particulier son article 2, qui conditionne la collaboration entre les signataires au « respect des Droits de l’Homme et des principes démocratiques qui inspire leurs politiques internes et internationales, et qui constitue un élément essentiel du présent accord ».
Pour les mêmes raisons, le Parlement européen a, lui aussi, dès le 10 avril dernier, voté pour la suspension de l’accord d’association euro-israélien.
La motion du Conseil d’administration de Paris 6 s’inscrit dans la droite ligne de la résolution du Parlement européen. Et les administrateurs (qui ont adopté la motion par 22 voix pour, 4 contre, 6 abstentions et un refus de vote), n’ont fait que leur devoir, car l’Université a précisément le devoir de crier lorsque les Droits de l’Homme sont bafoués : naguère dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, aujourd’hui en Palestine occupée.
LE DROIT A L’EDUCATION REFUSE AUX PALESTINIENS
Israël s’emploie désormais  à miner systématiquement l’accès de la jeunesse palestinienne à l’éducation, alors même qu’en dépit d’immenses difficultés, les Palestiniens avaient réussi jusqu’à maintenant à assurer un des taux de scolarisation les plus élevés de la planète.
Cela vaut tout particulièrement pour les Universités, et c’est la raison pour laquelle la motion de Paris 6 appelle également l’ensemble du monde universitaire français à mettre en œuvre tous les moyens pour porter secours aux universités palestiniennes asphyxiées.
Au-delà des actions les plus violentes de l’armée d’occupation (plusieurs dizaines de professeurs, membres du personnel et étudiants tués comme « terroristes » ou « dommages collatéraux », des centaines blessés, des centaines d’autres maintenus indéfiniment en détention arbitraire), les universités palestiniennes sont en effet mises dans l’incapacité totale de travailler.
Mais laissons sur ce point la parole à Ilan Pappé (Université de Haïfa), l’un des historiens les plus brillants d’Israël.
« A l’Université de Bir Zeit en Cisjordanie, le personnel et les étudiants sont contraints de parcourir, à pied, un long chemin sous la pluie et le vent hivernal. Mais avant de pouvoir emprunter la route qui mène au campus, ils sont à la merci de soldats qui ont la facétieuse habitude de sélectionner certains d’entre eux, au hasard, et de leur démander ce qu’ils ‘préfèrent’ : un coup de pied dans les jambes, ou bien une gifle, ou encore la confiscation de leur carte d’identité. Et cela dure souvent des heures.
« Lorsque le Pr Salim Tamari, de l’Université de Bir Zeit, a essayé de faire passer en Cisjordanie quelques exemplaires des Cahiers de Jérusalem, la revue de référence de l’Université Al-Qods, les soldats ont saisi le paquet, et l’ont ensuite détruit.
« Voilà un très bref aperçu du traitement subi aujourd’hui par les Universités palestiniennes », conclut Ilan Pappé sur ce point.
LA SCIENCE AU DESSUS DU DROIT ? UN PRETEXTE POUR FERMER LES YEUX
Comme un petit nombre de ses collègues universitaires israéliens, Ilan Pappé est un partisan déclaré de sanctions contre Israël, y compris dans la sphère académique, et malgré tout ce que la perspective d’une interruption, même temporaire, des relations entre les chercheurs israéliens et le reste de la communauté scientifique internationale peut avoir de pénible. Sa collègue Tanya Reinhart, malgré les menaces que lui valent ses prises de position, est de même convaincue qu’il est désormais indispensable d’exercer une pression de l’extérieur sur l’opinion publique israélienne, universitaire comprise, pour lui faire prendre conscience qu’elle doit imposer un autre cours à la politique de son pays.
Et elle dénonce, comme hypocrites,  tous ceux qui veulent que l’Université reste muette sur le conflit israélo-palestinien, au nom d’une neutralité à géométrie variable.
De fait, la motion de Paris VI a suscité pas mal de réactions dans les rangs des organisations favorables à la perpétuation de la situation actuelle, c’est-à-dire à la destruction de la société palestinienne.
Un appel à manifester lundi place Jussieu a ainsi été lancé par une série d’organisations se réclamant du judaïsme, parallèlement au lancement d’une pétition.
La suspension des accords euro-israéliens serait injuste, disent-ils, car l’université israélienne reste un oasis de paix et de dialogue, qui aurait su maintenir des collaborations avec les universitaires palestiniens, lesquels seraient par conséquent les premières victimes de la mesure.
Il s’agit là d’un mensonge grossier.
Au niveau institutionnel en tout cas, il ne s’est pas trouvé un seul conseil d’université israélien pour formuler, en 35 ans d’occupation, la moindre motion, remettant un tant soit peu en cause les violences dont ont été victimes les universités palestiniennes. Même la terrible escalade à laquelle s’est livrée l’armée israélienne au cours des deux dernières années n’a pas arraché un mot de compassion de la part des autorités universitaires israéliennes.
Les collaborations universitaires israélo-palestiniennes ? Nouveau mensonge, là encore.
Les maigres échanges, institués non sans condescendance de la part des Israéliens pendant les années suivant les accords d’Oslo en 1993, ont été quasiment réduits à néant par l’offensive militaire israélienne : les déplacements d’universitaires palestiniens en Israël sont devenus quasiment impossibles, et les chercheurs israéliens, tout comme le reste de leurs compatriotes, n’ont pas le droit de se rendre dans les territoires occupés (sauf dans les colonies, bien sûr), sans que cela ait soulevé de protestation dans les milieux universitaires israéliens.
Le boycottage, par Israël, des universités palestiniennes, vaut y compris pour l’Université Al-Qods. Cette dernière présente la particularité d’être située à Jérusalem (Jérusalem Est occupée depuis 1967), annexée comme on le sait et faisant donc partie, actuellement, du territoire israélien.  Mais Jérusalem, y compris Jérusalem-Est, est interdite aux Palestiniens des territoires occupés, et ces derniers n’ont donc pas le droit de venir étudier dans l’Université de la ville. C’est également vrai pour des milliers d’habitants de Jérusalem qui, à l’occasion d’un déplacement hors de leur ville, se voient retirer leur permis de résidence par l’autorité israélienne, et y sont ensuite interdits de séjour. Quant au président de l’Université Al-Qods, Sari Nusseibeh,  dont les prises de position sont des plus modérées côté palestinien –il a, entre autres, parrainé un large appel de l’intelligentsia palestinienne demandant l’arrêt des attentats contre les civils israéliens-, il est constamment en butte à des brimades et discriminations de la part du gouvernement d’Ariel Sharon, sans que, là encore, la moindre institution universitaire israélienne vienne à son secours.
Et puis, tous ces bons apôtres, qui prêchent leur fantomatique collaboration universitaire palestino-israélienne, ne se sont évidemment pas demandé ce qu’en pensaient les universitaires palestiniens eux-mêmes. Il se trouve que pas un seul universitaire palestinien de Cisjordanie ou de Gaza ne s’oppose à la remise en cause du statut exceptionnel dont Israël bénéficie par rapport aux institutions européennes. Et on peut admettre qu’ils aient, eux aussi, le droit d’être partie prenante au débat. Non ?
LE CHANTAGE A L’ANTISEMITISME : UNE ARME DANGEREUSE, MANIEE PAR DES IRRESPONSABLES
Exploitant de manière honteuse la mémoire du génocide nazi, les adversaires de la motion adoptée par l’Université Pierre et Marie Curie développent également, encore et à nouveau, le chantage à l’antisémitisme à l’encontre de tous ceux qui critiquent la politique criminelle du gouvernement israélien.
Cette « arme » est nauséabonde, et elle est même très dangereuse, car dénoncer les adversaires de Sharon comme des ennemis des Juifs est le plus court chemin pour susciter, précisément, de l’antisémitisme.
Nous devons savoir que le procédé a été utilisé, tout au long de l’année 2002, par ceux-là mêmes, Alain Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy ou l’Union des Etudiants Juifs de France (UEJF) qui  aujourd’hui attaquent, de manière tout aussi calomnieuse, la décision souveraine et citoyenne de Paris 6.
La furie de ces pompiers pyromanes a donné lieu l’an dernier à pas moins de 7 procès, notamment ceux intentés par les mêmes au journaliste Daniel Mermet. Il faut savoir qu’ils ont été dans chacun des 7 procès condamnés ou déboutés, la justice commençant à en avoir assez de cette instrumentalisation du génocide du peuple juif  pour une si mauvaise cause.
En privant les Palestiniens de leur terre, de leurs maisons, de tout déplacement et de toute activité économique et sociale, au point que la faim s’installe maintenant à Gaza et en Cisjordanie comme viennent de le dénoncer les Nations-Unies, Ariel Sharon ne livre pas, contrairement à ce qu’il prétend, une « guerre au terrorisme ».
Tout au plus se nourrit-il de ces attentats criminels contre des civils israéliens, que sa propre politique contribue à susciter, pour frapper encore plus fort tout un peuple, lui imposant aujourd’hui un régime d’apartheid, en attendant de pouvoir l’expulser définitivement.
                           
Courrier d'un lecteur du Point d'information Palestine
4. Proposition par Rachad Antonius (Canada)

A la suite de la parution dans le Point d'information Palestine N° 210 du 27 décembre 2002 de l'article "Une introduction au conflit israélo-palestinien" par Norman Finkelstein (Septembre 2002) [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier] :
[...] Dans l'excellent article de Norman Finkelstein, vous utilisez le terme "Juiverie Soviétique" (dans le paragraphe qui suit la note 58, et aussi plus loin dans le texte). Finkelstein utilise le terme anglais "Soviet Jewry". En anglais, ce terme n'a aucune connotation antisémite. Mais en français, je me demande s'il ne pourrait pas vous  causer des accusations injustifiées. Il a été employé quelque fois dans le discours antisémite pour parler de la "juiverie mondiale" et je pense qu'il n'est pas approprié dans le texte de Finkelstein. Je suggèrerais humblement de le remplacer par : les "Juifs soviétiques". [...]
                                   
5. La destruction du Patrimoine historique à Hébron par Alima Boumediene-Thiery, députée au Parlement européen
Intervention prononcée au Parlement européen de Strasbourg le jeudi 19 décembre 2002

Le sol du Moyen-Orient recèle un patrimoine unique, riche de symboles et d'histoire. Mais il subit le conflit colonial qui ravage la Palestine depuis trop longtemps, et menace de disparaître.
Plusieurs centres historiques millénaires sont dévastés. La basilique de la nativité, l'Eglise Ste Catherine et le couvent des Franciscains à Bethlehem, deux mosquées d'époque ottomane et les bains turcs à Naplouse, et de nombreux bâtiments à Hébron ont été détruits par les forces d'occupation israéliennes.
A Hébron, l'armée s'apprête à détruire une centaine de maisons historiques bordant la "route des prières". C'est un véritable couloir, hérissé de miradors, accessible aux seuls colons qui sera aménagé pour relier la colonie au caveau des Patriarches, symbole commun aux 3 religions du Livre qu'Israël veut s'approprier.
La Cour suprême israélienne s'apprête à confirmer cet ordre de destruction en Palestine, territoire qui ne fait pas partie de sa juridiction, preuve d'une colonisation incessante.
Hébron, dont les colons armés sont réputés pour leur Etat d'esprit extrémiste, subit la colonisation depuis 1980. La ville est séparée en deux par une grande route utilisée uniquement par les israéliens et certaines rues sont totalement interdites aux Palestiniens. Les provocations israéliennes ont outrepassé toutes les limites : interdiction aux commerçants d'ouvrir leurs boutiques, saccage des écoles, couvre-feu quasi permanent....
Hébron est un exemple frappant de l'apartheid. C'est le symbole d'une situation à la dérive qui ne peut qu'engendrer une radicalisation violente.
La Convention de La Hayes de 1954 signée par Israël engage l'Etat à respecter les biens culturels en cas d'affrontement.
Mais le patrimoine palestinien est devenu, au fil du conflit, un enjeu politique majeur. Les fondations des lieux culturels cèdent sous les attaques des chars et des hélicoptères de l'armée Israélienne, comme ils frappent les édifices publics et professionnels, les écoles, les maisons et les camps de réfugiés, faisant des victimes dans la population civile.
N'est ce pas là un véritable terrorisme militaire, un terrorisme d'Etat ?
En détruisant le patrimoine historique, c'est à la mémoire et à l'identité Palestinienne que le gouvernement Israélien s'attaque.
Israël montre ainsi clairement qu'il n'y a pas de place pour l'identité palestinienne dans ses projets d'extension des colonies de peuplement.
Cette logique d'éradication de l'histoire et de la mémoire du peuple palestinien vient d'une recherche de légitimité de l'Etat d'Israël, seul Etat au monde fondé sur la religion. Mais personne n'a le droit ni le pouvoir de réécrire l'Histoire.
En outre, cette politique meurtrière est révélatrice d'une volonté de détruire toute vie sociale et culturelle en Palestine, et anéantira bientôt toute perspective de paix négociée entre les deux peuples.
Les palestiniens étant touchés au plus profond de leur identité et de leur dignité.
Enfin, je voudrais saluer le courage des missions civiles où les internationaux (comme on les appelle maintenant) sans pouvoir d'interposition mais avec un devoir de rapport d'observation, jouent un rôle modérateur et protecteur. Par leur action sur le terrain, ils mènent avec succès une diplomatie citoyenne là où notre diplomatie internationale est incapable d'intervenir.
Il est de urgent :
- de condamner ces véritables "crimes contre le patrimoine culturel commun de l'humanité",
- d'exiger le respect des conventions de la Hayes et de la Convention de Genève concernant la protection des personnes,
- de demander à la Commission d'intervenir auprès du Conseil de Sécurité de l'ONU pour l'envoi d'une force d'interposition et de protection du peuple palestinien, de son patrimoine culturel et historique et de son environnement.
Rappelons qu'une paix juste et durable pour les 2 peuples, ne peut que se fonder sur le respect du Droit International, le retrait des colonies et de forces d'occupation, et la création d'un Etat Palestinien aux frontières de 1967.
                              
Revue de presse

                                   
1. Israël ferme trois universités palestiniennes en représailles au double attentat de Tel Aviv
Dépêche de l'agence Associated Press du mardi 7 janvier 2003, 0h47
TEL AVIV - En riposte au double attentat-suicide qui a une nouvelle fois endeuillé Tel Aviv dimanche soir, les autorités israéliennes ont décidé lundi de fermer trois universités palestiniennes, d'intensifier leurs frappes militaires contre les militants islamistes et d'empêcher les représentants palestiniens de se réunir pour envisager leur avenir, selon l'entourage du Premier ministre Ariel Sharon.
A trois semaines des élections générales du 28 janvier, les kamikazes, membres des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, ont fait exploser la charge qu'ils portaient à quelques secondes d'intervalle dimanche soir, dans un vieux quartier populaire du centre de Tel Aviv, tuant 22 passants et en blessant plus de cent autres.
Un porte-parole de la milice liée au Fatah de Yasser Arafat a précisé que ses troupes, financées selon lui par l'Iran, commettraient de nouveaux attentats en Israël.
En représailles, Raanan Gissin, conseiller d'Ariel Sharon, a annoncé lundi matin la fermeture de trois universités considérées comme des bastions de la contestation. Il n'a nommé que celle de Bir-Zeït près de Ramallah, en Cisjordanie, et celle d'An-Nadjah à Naplouse, plus grand établissement universitaire de Cisjordanie et fief du Hamas.
Le recteur de l'université de Bir-Zeït, Hanna Nasser, a indiqué que le campus devrait effectivement être évacué, mais simplement par mesure de précaution. Nombreux sont ceux qui considèrent Bir-Zeït comme la plus prestigieuse université palestinienne et sa fermeture pourrait entraîner des réactions passionnelles de la part des Palestiniens.
Du reste, trois journalistes palestiniens de l'Associated Press circulant à bord d'une voiture de l'agence ont été empêchés d'approcher du campus lundi.
Dans la Bande de Gaza, un civil palestinien se trouvant dans sa voiture a été abattu tôt mardi matin par les forces israéliennes qui menaient une opération à proximité du camp de réfugiés de Mughazi, selon des sources palestiniennes. Les blindés israéliens ont par ailleurs démoli deux maisons vides en bordure de Khan Younès, selon ces mêmes sources. L'armée israélienne n'a fait aucun commentaire pour l'heure.
Au cours de la réunion convoquée dans la nuit de dimanche à lundi, le cabinet de crise israélien a également décidé d'empêcher de hauts responsables palestiniens d'assister à des négociations prévues à Londres les 13 et 14 janvier sur les réformes de l'Autorité palestinienne, a précisé M. Gissin.
Le chef de la diplomatie britannique Jack Straw a aussitôt réagi sur les ondes de la BBC en estimant que le double-attentat accentuait au contraire le besoin de dialogue politique. "J'espère vraiment que le gouvernement israélien va revenir sur cette décision," a-t-il lancé, appelant en personne son homologue Benyamin Netanyahou, dont la réponse, négative, ne s'est pas fait attendre.
"Nous n'allons pas nous engager dans cette comédie, parce que permettre à ces gens (les délégués palestiniens), après ces horreurs, d'aller à Londres sous le prétexte d'une réforme bidon les aiderait à propager leur supercherie", a martelé le ministre israélien des Affaires étrangères.
Israël a également décidé d'empêcher les 120 membres du Conseil central de l'OLP de se réunir à Ramallah jeudi et d'imposer des restrictions de déplacement aux principaux responsables de l'Autorité palestinienne, dont les voitures seront désormais inspectées aux barrages de l'armée israélienne.
Le Conseil central de l'OLP, instance intermédiaire enrtre les conseils exécutif et national de la centrale palestinienne, devait débattre d'un projet de constitution palestinienne, une réforme exigée par les Etats-Unis avant que puisse être décrété un Etat palestinien. Il prévoyait aussi d'examiner la "feuille de route" préparée par le Quartet (Etats-Unis, Union européenne, Russie, Nations unies).
Israël ne renonce pas pour autant aux méthodes de riposte déjà éprouvées, notamment en multipliant les attaques "ciblées".
Pour le ministre et négociateur palestinien Saeb Erekat, ces décisions ne peuvent que "jeter de l'huile sur le feu".
De son côté, l'Union européenne a condamné le double-attentat de dimanche, le qualifiant d'"acte criminel répugnant et vicieux" qui ne fera que nuire à la cause palestinienne et retarder la constitution d'un Etat palestinien. Dans un communiqué séparé, la Grèce, qui occupe depuis quelques jours la présidence tournante de l'UE, juge que "les aspirations légitimes du peuple palestinien ne peuvent être servies par des actes de terrorisme".
                           
2. Rassemblement à Jussieu contre le boycott des universités israéliennes
Dépêche de l'Agence France Presse du lundi 6 janvier 2003, 19h48

PARIS - Plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées lundi soir à Paris devant l'université de Jussieu, pour dénoncer une motion du conseil d'administration de Paris VI sur l'arrêt de la coopération entre universités européennes et israéliennes.
Le rassemblement, à l'appel de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), a vite tourné au face-à-face tendu avec un groupe de manifestants qui, massés derrière la grille de l'université et séparés par un épais cordon de forces de police, se sont mis à hurler "Bush, Sharon, assassins".
Pendant quelques minutes, une part des manifestants pro-israéliens leur ont répondu des "Arafat, assassin", avant d'en revenir à l'objet de leur présence: le rejet d'une motion votée le 16 décembre par le conseil d'administration de Paris VI et demandant à l'Union européenne de ne pas renouveler son accord-cadre de coopération universitaire avec Israël.
Parmi les manifestants, les philosophes Bernard Henri-Lévy et Alain Finkielkraut, l'adjoint au maire de Paris chargé des étudiants David Assouline, le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) Roger Cukierman, l'avocat Arno Klarsfeld, les présidents de l'UEJF Patrick Klugman et de l'UNEF Yassir Fichtali.
Pour BHL, "les professeurs qui ont voté cette motion se sont conduits comme les plus extrémistes des extrémistes palestiniens". Il a demandé au conseil de Paris VII, qui doit se réunir mardi, de ne pas leur emboîter le pas: "pas de boycott, pas la honte du boycott", a-t-il dit, avant de lire un texte de Claude Lanzmann, le réalisateur du film Shoah, évoquant "la connotation sinistre du mot boycott".
"Nous lançons un appel pour que les autres universités ne suivent pas cet exemple exécrable et que le conseil d'administration de Paris VI se réunisse au grand complet pour annuler cette décision", a dit Arno Klarsfeld.
Pour Pierre Lellouche, député UMP à l'origine d'une loi visant à aggraver les peines pour actes racistes et antisémites, "la politique étrangère de la France ne se fait pas à Paris VI, mais il est dommage qu'un établissement public de l'Education nationale s'immisce dans ces affaires de façon grossière".
Yassir Fichtali pense aussi que "le fond de la motion votée par Paris VI va dans le mauvais sens". Selon lui, elle "fragilise le camp de la paix. L'accès aux savoirs est un rempart contre tous les obscurantismes."
Dans la journée, la présidence de Paris VI avait diffusé un communiqué dans lequel elle assurait "repousser toute idée de boycott" entre son université et les universités israéliennes.
Dans le même temps cependant, le Comité Jussieu de solidarité avec les universités palestiniennes (CJSUP) ainsi que plusieurs organisations syndicales de l'université qui avaient voté la motion, se sont indignés lundi contre une "campagne de désinformation" et ont estimé "que le renouvellement de l'accord de coopération universitaire UE-Israël prendrait le sens d'un soutien à une entreprise de démantèlement de la société palestinienne".
[Ndlr - Le/la journaliste de l'AFP ne note pas la présence, à cette manifestation de soutien à la politique d'Israël, de Dominique Strauss-Kahn, son épouse Anne Sainclair et de l'inCONtournable Alexandre Adler... Peut-être ce sont-t-ils éclipsés quelques instants pour aller s'en jeter un derrière la cravate - un jus d'orange israélien Jafaden bien entendu - pour fêter la fermeture quelques heures plus tôt de trois universités palestiniennes par les forces d'occupation israéliennes... Mais là, ce n'est plus de l'information !]
                       
3. Israël détient un millier de Palestiniens sans procès, selon une organisation humanitaire israélienne
Dépêche de l'agence Associated Press du jeudi 2 janvier 2003, 17h58
JERUSALEM - Israël maintient en détention administrative quelque 1.007 Palestiniens, sans inculpation ni procès, selon un rapport publié jeudi par le mouvement israélien de défense des droits de l'homme B'tselem.
L'Etat hébreu, en recourant à la détention administrative à "grande échelle", se rend coupable de violations du droit international, note B'Tselem.
Ces détentions renouvelables tous les six mois, indéfiniment, "ne visent pas un petit groupe de gens qui mettent en danger la sécurité d'Israël mais sont répandues", précise Yael Stein, une enquêtrice du mouvement.
L'armée israélienne a confirmé le chiffre fourni par B'Tselem et souligne que ces détentions ne contreviennent pas au droit international. "Le nombre de détentions administratives est le résultat du volume d'activités terroristes que doivent affronter l'armée et l'Etat d'Israël", souligne Tsahal dans un communiqué.
                                                
4. Barghouthi traîné menotté hors du tribunal de Tel-Aviv
Dépêche de l'Agence France Presse du jeudi 2 janvier 2003, 15h45

TEL-AVIV - Le chef du Fatah pour la Cisjordanie, Marwan Barghouthi, jugé par Israël pour "meurtre" et "appartenance à une organisation terroriste" a été traîné jeudi, menotté et sur le dos, hors du tribunal de district de Tel-Aviv où il comparaissait pour la prolongation de sa garde à vue.
L'incident est survenu à la suite de son entrée dans la salle d'audience où les familles de victimes israéliennes d'attentats palestiniens l'ont accueilli aux cris "d'assassin". "Tu as tué mes enfants, assassin !", ont crié des personnes présentes dans la salle.
"L'Intifada et la paix vaincront et l'occupation (israélienne des territoires palestiniens) sera vaincue" a répliqué Marwan Barghouthi, comme il a coutume de le faire depuis l'ouverture de son procès.
Alors qu'il tentait de lever ses mains pour faire le "V" de la victoire devant les personnes présentes, dont certains de ses partisans et des journalistes, les gardes qui l'escortaient ont essayé de le forcer à baisser les bras.
Il n'est pas clair s'il a été jeté à terre ou s'il a trébuché dans la bousculade, mais Marwan Barghouthi, que beaucoup considèrent comme un successeur possible au dirigeant palestinien Yasser Arafat, a été traîné menotté et sur le dos par ses gardes hors de la salle d'audience.
L'incident a indigné ses avocats.
"Ils l'ont jeté à terre et alors qu'il essayait de se remettre debout, ils l'ont traîné hors de la salle d'audience. Il essayait seulement de lever les bras", a déclaré Me Jawad Boulos, son principal défenseur.
Le procureur, Me Dvora Chen, a accusé de son côté M. Barghouthi d'avoir "essayé de faire un spectacle pour les médias".
M. Barghouthi a refusé de revenir dans la salle d'audience. "Je ne suis pas prêt à prendre part aux débats après avoir été humilié de la sorte", a-t-il déclaré.
L'audience au cours de laquelle la cour a refusé sa libération sous caution et s'est prononcée pour son maintien en détention jusqu'à la fin de son procès, s'est poursuivie en son absence.
A la suite de cette décision, Me Boulos qui dénie à la cour la compétence de juger Marwan Barghouthi, a indiqué que la défense se retirait du procès.
Le procès devrait reprendre le 19 janvier. L'accusation, à cette occasion, devrait produire pour la première fois ses témoins.
M. Barghouthi, 43 ans, a été inculpé le 14 août de "meurtres, complicité de meurtre, tentatives de meurtre, appartenance à une organisation terroriste, détention d'armes et d'explosifs", chefs d'accusations pour lesquels il encourt la prison à vie.
Ses avocats dénoncent un procès politique et soutiennent que M. Barghouthi doit bénéficier du statut de prisonnier de guerre et de son immunité parlementaire en tant que député.
                                           
5. Paradoxes d’un scrutin – Le camp de la paix israélien à l’épreuve par Amnon Kapeliouk (journaliste, Jérusalem)
in Le Monde diplomatique du mois de janvier 2003

[Selon tous les observateurs, M. Ariel Sharon et son parti devraient sortir vainqueurs des élections législatives du 28 janvier 2003. Mais la campagne offensive du candidat travailliste Amram Mitzna et le nouveau scandale de corruption qui frappe le Likoud avaient déjà réduit, fin décembre, leur avance. A défaut d’un retournement de tendance, le scrutin pourrait marquer une étape de la renaissance du camp de la paix.]
Il y a, dans la campagne pour l’élection d’un nouveau Parlement israélien, le 28 janvier 2003, un grand paradoxe. La sécurité, l’économie nationale et le moral de la population se trouvent au plus bas. Les négociations avec les Palestiniens sont totalement gelées, laissant place, d’une part, à une terrible répression antipalestinienne, avec la destruction de la société et des institutions d’un peuple tout entier, et, de l’autre, à l’Intifada et aux opérations kamikazes meurtrières en Israël.
La responsabilité de cette situation catastrophique, inédite dans l’histoire de l’Etat hébreu, incombe avant tout au Likoud et à son leader, le général Ariel Sharon, premier ministre depuis deux ans. Pourtant, dans les sondages, celui qu’on appelle « le père de tous les échecs » l’emporte largement.
Pour se faire élire, en février 2001, M. Sharon avait promis d’instaurer la paix et la sécurité. Or on n’a jamais tué autant d’Israéliens – hors période de guerre – que depuis son élection. On en compte environ 700, presque tous civils (trois fois plus chez les Palestiniens).
L’économie a, elle aussi, sévèrement souffert. Pour la seconde année consécutive, la croissance sera négative, fait sans précédent depuis 1953. Le chômage atteint 10,4 % de la main-d’œuvre (en fait 13 %, car bien des chômeurs ont cessé de se faire enregistrer). Après plusieurs années de stabilité, l’inflation galope de nouveau au rythme de 7 % par an. Le tourisme a reculé des deux tiers. Le pourcentage record des habitants vivant au-dessous du seuil de pauvreté dépasse 18 %. Le pays est morose. Des milliers de jeunes couples émigrent pour chercher leur chance ailleurs. L’immigration, elle, ne cesse de diminuer – elle a reculé de 28 % entre 2000 et 2001.
Dans cette situation, le camp de la paix aurait dû regagner la sympathie de l’opinion publique, car lui seul, au-delà des nuances qui existent en son sein, peut proposer une solution juste au conflit meurtrier avec les Palestiniens. C’est l’inverse qui se produit : à en croire les sondages, il reste minoritaire.
Le paradoxe s’amplifie encore lorsqu’on constate que les deux tiers de la population – et un peu plus de la moitié des sympathisants du Likoud – se prononcent pour la création d’un Etat palestinien. De même, 63 % se déclarent favorables au démantèlement des colonies juives, afin de contribuer à résoudre le conflit. Autant d’orientations auxquelles le premier ministre s’oppose. Lorsque M. Yehuda Lancry, le représentant d’Israël aux Nations unies, assure, à la tribune de l’Assemblée générale, le 29 novembre 2002, que son gouvernement soutient la création d’un Etat palestinien, il s’attire immédiatement un démenti de M. Sharon, qui qualifie sa déclaration d’ « opinion privée ». Pour le chef du gouvernement, il n’y a d’autre solution que militaire au conflit, et la colonisation conserve une importance primordiale pour la sécurité du pays.
Certes, pour ne pas heurter la composante modérée de l’électorat de droite et pour apaiser la communauté internationale, le premier ministre se déclare prêt à accepter un Etat palestinien. Mais ce dernier serait démilitarisé, ne disposerait que de policiers munis d’armes légères, et surtout ne s’étendrait que sur les ex-zones A et B (soit 41 % de la Cisjordanie) [1], les différentes enclaves étant reliées par des tunnels ou des ponts, Israël en contrôlerait les frontières extérieures et l’espace aérien. Enfin l’actuelle direction palestinienne devrait être écartée : ce dont rêve M. Sharon, c’est d’un leadership de collaborateurs acceptant la perpétuation de fait de l’occupation et de la colonisation israéliennes.
Autre question controversée : faut-il mener des pourparlers avec M. Yasser Arafat ? Plus des deux tiers (68 %) des personnes interrogées – partisans des travaillistes, du Likoud et du Shinouï (centriste) – se proclament favorables à la négociation avec le chef palestinien [2]. Mais les mêmes s’apprêtent en majorité à voter pour M. Sharon. Lorsqu’on on interroge l’Israélien moyen sur cette contradiction, il répond : « C’est vrai que la situation est insupportable, mais y a-t-il une solution de rechange susceptible de nous sortir de l’impasse ? Non, et c’est pourquoi, une fois encore, je voterai Sharon… » Tout se passe comme s’il ne s’était rien produit depuis deux ans.
A vrai dire, le reflux du camp de la paix n’a pas commencé avec l’arrivée au pouvoir de M. Sharon, mais bien avant. Le déclin s’est amorcé après les premières années des accords d’Oslo (1993-1996) – les travaillistes et le Meretz (gauche sioniste) se trouvent alors au pouvoir. En mai 1996, le Likoud, M. Benjamin Nétanyahou en tête, remporte les élections – six mois après l’assassinat d’Itzhak Rabin. Multipliant les provocations, de l’ouverture du tunnel sous l’esplanade des Mosquées (septembre 1996) au lancement de la construction de la colonie de Har Homa, sur les terres d’Abou Ghneïm (février 1997), le nouveau chef de gouvernement bloque, pour trois ans, les négociations israélo-palestiniennes. Le camp de la paix se mobilise – et le changement attendu survient : fin mai 1999, le travailliste Ehud Barak devient premier ministre.
La destruction du camp de la paix intervient quatorze mois plus tard. Lors du sommet de Camp David (juillet 2000), le premier ministre cherche à imposer aux Palestiniens un règlement définitif du conflit qui ne répond pas à leurs exigences minimales [3]. Si les Palestiniens avaient accepté, cela aurait été le plus grand succès du sionisme ; et, après David Ben Gourion, M. Ehoud Barak serait devenu le plus grand dirigeant, le premier à apporter la paix et la sécurité sur cette terre meurtrie. Mais le chef du gouvernement se préparait aussi à l’hypothèse d’un rejet de son diktat par les Palestiniens : d’où cette campagne sur le thème « Oter son masque à Yasser Arafat », présenté comme celui qui « a refusé les propositions les plus généreuses jamais offertes aux Palestiniens ».
De fait, lors des négociations, le général interdira formellement aux négociateurs de présenter un quelconque document écrit aux Palestiniens, afin de laisser ces derniers – ainsi que l’opinion publique – dans le brouillard. C’est l’échec, et pour le camp de la paix un véritable choc. Le premier ministre va au bout de sa machination et déclare : « Arafat n’est plus un partenaire pour la paix. » Les partisans d’Oslo, M. Shimon Pérès en tête, ne réagissent presque pas. Si bien que la propagande convainc l’opinion israélienne.
Le 28 septembre 2000, le chef du Likoud, M. Ariel Sharon, « visite » l’esplanade du Haram al-Sharif (le mont du Temple). Aux manifestations des jeunes Palestiniens en colère, la police riposte de manière disproportionnée : en trois jours, les tirs à balles réelles font 28 tués et 500 blessés – 13 Arabes citoyens de l’Etat d’Israël tomberont, eux aussi, sous ces balles. Une campagne orchestrée accuse M. Arafat de « provoquer des émeutes sanglantes en vue d’arracher dans la rue ce qu’il n’a pas obtenu à la table des négociations ». Certains milieux officiels prétendent même que le président palestinien « cherche en fait à détruire l’Etat juif ». Cette fois encore, pacifistes et modérés se taisent. Le camp de la paix se réduit à une peau de chagrin.
Le 6 février 2001, sans surprise, les élections anticipées donnent une majorité absolue à M. Sharon [4], qui forme un gouvernement d’union nationale. La présence en son sein du Parti travailliste donne au nouveau chef de gouvernement la légitimité nécessaire pour réoccuper les villes autonomes et détruire l’Autorité palestinienne. Il obtiendra même du président américain George W. Bush la qualification d’ « homme de paix ». Une campagne sans précédent vise alors à dénigrer, délégitimer et diaboliser le leader palestinien. M. Arafat redevient, comme avant les accords d’Oslo, un « ennemi d’Israël », un « terroriste ».
Guerre psychologique
Au début du siège de la Mouqata’a, le 13 décembre 2001, le gouvernement israélien déclare solennellement qu’il considère désormais M. Arafat comme « irrelevent » (hors jeu) et qu’il ne traitera jamais avec lui. Le but est clair : il s’agit d’écarter le chef palestinien – seul dirigeant démocratiquement élu du monde arabe, sous contrôle de deux mille observateurs internationaux. Inouï : on va, dans certains médias, jusqu’à s’interroger doctement – « Faut-il tuer Arafat ou tout simplement l’expulser du pays ? » D’éminents professeurs, responsables politiques et journalistes prennent part à ces débats.
En l’absence de riposte de la part du camp de la paix, cette guerre psychologique marque des points dans l’opinion publique. Même le leader de l’opposition, le chef du Meretz Yossi Sarid, lance parfois des critiques acerbes contre le chef palestinien, qu’il compare… à M. Sharon. Quant à M. Pérès, le « père d’Oslo », il se rallie, bien que tardivement, aux détracteurs d’Arafat. Le seul leader travailliste que son honnêteté et son intégrité empêchent de diffamer le chef palestinien est l’ex-ministre de la justice Yossi Beilin [5].
Le camp de la paix israélien se divise en deux. La tendance modérée, sociale-démocrate, comprend le Parti travailliste, le Meretz et le mouvement extraparlementaire La Paix maintenant. De l’autre côté, on trouve des groupes radicaux courageux, comme Goush Shalom, avec à sa tête l’ancien député Uri Avnery, le groupe Taâyush (« Coexistence »), qui rassemble des jeunes juifs et arabes, ainsi que les communistes, les seuls de cette mouvance à disposer de députés. De notables différences séparent ces deux courants. Le premier feutre les messages, parle de « modification des frontières de 1967 », de démantèlement d’une « partie » des colonies et observe des réserves quant à des négociations avec M. Yasser Arafat. Le second prône le retour aux frontières d’avant 1967 et le démantèlement de toutes les colonies. Et le président palestinien assiégé accueille certains de ses membres à Ramallah.
En Israël, on appelle également « gauche » les partisans de la paix, alors que certains éléments de ce camp ne se situent pas du tout à gauche au sens social du mot. Nombre de travaillistes et de membres du Meretz disposent de revenus confortables. Dans l’Israël d’aujourd’hui, le concept de « gauche » est presque uniquement politique : il s’agit d’un ensemble de modérés aspirant à un règlement honorable avec les Palestiniens, auxquels les luttes sociales, le drapeau rouge et le 1er Mai restent étrangers.
Le Parti travailliste doit choisir : continuer à piétiner, ou bien adopter une ligne claire qui le sortira du marasme. Si cette formation souhaite à nouveau guider le camp de la paix dans son ensemble, comme dans les premières années d’Oslo, elle doit rejeter les trois mythes fondamentaux de M. Barak : « On a tout donné à Arafat, qui nous a tourné le dos » ; « le chef de l’OLP a entamé une action militaire pour extirper davantage des Israéliens » ; « il s’agit d’un terroriste qui n’est pas un partenaire de paix ». S’ils n’en font rien, les travaillistes donneront raison à MM. Barak et Sharon. La grande faute du général Barak aura été d’ébranler la confiance en la paix. Il persévère d’ailleurs. Au nouveau chef du Parti travailliste, M. Amram Mitzna, triomphalement réélu lors des élections primaires face à M. Benyamin Ben Eliezer, le ministre de la défense du précédent gouvernement Sharon, M. Barak affirme : « La gauche ne se remettra pas, sauf si elle annonce qu’Arafat est coupable de l’escalade sanglante actuelle. » M. Mitzna a rejeté dédaigneusement cette mise en garde. Dans une interview, un journaliste lui demandait :
« Arafat vous appelle à la ‘paix des braves’. Allez-vous relever le gant ?
- Quand je serai chef du gouvernement, j’appellerai les Palestiniens à revenir à la table des négociations et je parlerai avec celui qu’ils mettront à leur tête, répond-il.
- Même avec Arafat ?
- Si les Palestiniens placent Arafat en face de moi, je lui parlerai [6]. »
Les attentats suicides représentent un handicap considérable pour la gauche. Tout le monde le comprend, y compris l’Autorité palestinienne, qui les condamne, consciente que ces crimes nuisent à sa cause – 80 % des Palestiniens sondés exigent que ces « opérations » cessent pour peu qu’Israël mette un terme à ses attaques [7]… Mais le « phénomène Mitzna » peut contribuer à leur arrêt et conforter ainsi le camp de la paix.
Certes, le nouveau chef travailliste subit des pressions de tous côtés, y compris au sein de son propre parti. La liste des candidats travaillistes suivis à la mi-décembre est truffée de « faucons » partisans de M. Ben Eliezer, alors que M. Yossi Beilin, Mme Yaël Dayan et M. Tsali Reshef ne figurent pas en position éligible – les deux premiers ont d’ailleurs rejoint le Meretz, qui les a accueillis sur sa liste. Mais M. Mitzna n’en exprime pas moins ses idées avec franchise. Il s’oppose clairement à la politique de M. Sharon. Il appelle à un retrait immédiat de la bande de Gaza, au démantèlement de ses colonies ainsi qu’à celui de la plupart des implantations en Cisjordanie. Il se déclare en faveur d’un Etat palestinien viable. On ne s’étonnera donc pas que M. Arafat ait accueilli avec satisfaction l’élection de M. Mitzna à la tête du Parti travailliste, en l’appelant à « marcher sur les traces de Rabin ».
- Notes :
[1] : Les accords d’Oslo ont partagé la Cisjordanie entre trois zones : sous souveraineté palestinienne (A), sous souveraineté mixte (B) et sous souveraineté israélienne (C). A la veille de la seconde Intifada, la zone A couvrait 17,2 % et la zone B 23,8 % du territoire.
[2] : Haaretz, Tel-Aviv, 29.11.2002.
[3] : Lire « L’indépendance palestinienne au forceps » et Alain Gresch « Le véritable visage de M. Ehoud Barak », Le Monde diplomatique, respectivement septembre 2000 et juillet 2002.
[4] : « Les antécédents du général Sharon », Le Monde diplomatique, novembre 2001.
[5] : Lire Yossi Beilin, « Apprendre à vivre ensemble », Le Monde diplomatique, avril 2002.
[6] : Maariv, Tel-Aviv, 23.11.2002.
[7] : Haaretz, 28.11.2002.
                                   
6. Meurtres d'enfants et boucliers humains par Françoise Germain-Robin
in L'Humanité du mardi 31 décembre 2002

Deux enfants palestiniens ont été tués d'une balle dans la tête par des soldats israéliens au cours du dernier week-end : une petite fille de neuf ans, fauchée devant sa maison du camp de réfugiés de Khan Younès, et un garçon de onze ans, qui revenait de l'école, son cartable sur le dos, à Tulkarem, ville du nord de la Cisjordanie. Une balle dans la tête, voilà qui est difficile, tant le tir est précis, à faire passer pour une " bavure ". Mot horrible quand il camoufle la mort d'enfants réduit en un instant, pour rien, parce qu'ils se sont trouvés sur le chemin d'un soldat, à l'état de cadavre. Les exactions des soldats israéliens, qui sont rarement punis pour leurs crimes, se multiplient. Hier, c'est encore un jeune palestinien de vingt ans, Jamal Zabbaro, qui est mort à Naplouse. Une balle dans la tête, lui aussi. Tout simplement parce qu'il lançait des pierres contre une patrouille d'occupation, en plein centre de la casbah de cette ville historique presque complètement détruite par les chars et les bombes depuis avril dernier. Des exactions dénoncées une nouvelle fois par un récent rapport d'Amnesty International mais aussi par l'association israélienne de défense des droits de l'homme B'Tselem. Hier, cette dernière a accusé l'armée israélienne de continuer à recourir à des " boucliers humains " palestiniens, malgré une interdiction de cette pratique par la Cour suprême en août. B'Tselem relate par exemple que le 3 décembre, à Hébron, des soldats israéliens, après avoir arrêté et battu cinq Palestiniens âgés de dix-neuf à vingt-quatre ans, ont " utilisé trois d'entre eux comme boucliers humains en ouvrant le feu, par-dessus leurs épaules contre des lanceurs de pierres ". " Ce grave incident, écrit B'Tselem, qui demande une enquête, ne représente que la partie émergée de l'iceberg, les abus des militaires contre les Palestiniens étant quotidiens dans les territoires occupés. "
                               
7. Je veux des Casques bleus, dit Arafat entretien réalisé par Serge Dumont
in Le Soir (quotidien belge) du mardi 31 décembre 2002
Le président palestinien craint qu'Israël profite d'une guerre en Irak pour de nouveaux « faits accomplis »
Recevant lundi une délégation de sympathisants belges emmenée par l'ex-députée et secrétaire fédérale Ecolo Brigitte Ernst, le leader palestinien Yasser Arafat a longuement appelé à l'envoi d'observateurs internationaux, voire de Casques bleus, dans la région. Une force des Nations unies s'est déployée au Liban, une autre sur le plateau du Golan (occupé par Israël depuis 1967, NDLR) et une troisième dans le désert du Sinaï. Pourquoi n'y en aurait-il pas également en Cisjordanie et dans la bande de Gaza ? Et de poursuivre : L'Union européenne et les petits pays qui en sont membres peuvent jouer un rôle énorme pour que cette force d'interposition soit créée. J'espère vraiment qu'ils continueront à ne pas rester les bras croisés.
Dans la foulée, « Abou Amar » - nom de guerre du président palestinien - en a profité pour attaquer le gouvernement israélien qui a refoulé jeudi dernier une douzaine de membres des Amitiés belgo-palestiniennes venus participer à un « forum social » organisé à Ramallah. Ariel Sharon n'a jamais digéré sa défaite face à moi à Beyrouth (sous la pression internationale, le gouvernement de Menahem Begin, dont Sharon était le ministre de la Défense au début des années quatre-vingt, a été obligé de laisser Arafat partir en exil en Tunisie avec ses troupes, NDLR). Il n'a jamais oublié cet affront. Je crois en outre qu'il n'aime plus beaucoup la Belgique depuis qu'une procédure judiciaire a été entamée contre lui à Bruxelles.
- Monsieur le Président, le Fatah et le Hamas sont sur le point de conclure au Caire un accord permettant d'envisager à terme la fin des attentats suicides régulièrement perpétrés en Israël. Que proposez-vous maintenant aux dirigeants de l'État hébreu pour reprendre le chemin de la négociation ?
- Nous sommes en train de franchir une étape cruciale et je remercie nos frères égyptiens ainsi que l'Union européenne de nous accompagner dans ce processus. Je crois que le Fatah et le Hamas ont signé la paix des braves et que nous pourrons aller de l'avant.
- Seriez-vous prêt, par exemple, à reprendre immédiatement les négociations de paix avec le leader travailliste israélien Amram Mitzna, comme celui-ci le demande ?
- Je ne me mêlerai pas de la campagne électorale en cours en Israël, mais soyez certain que je suis prêt à parler avec tout le monde et pas seulement avec Mitzna. J'ai d'ailleurs déjà tendu et je tends de nouveau la main à Ariel Sharon. Quoi qu'il en dise, nous avons déjà négocié ensemble à Wye Plantation lorsque Binyamin Netanyahou était Premier ministre et Bill Clinton président des États-Unis. Nous étions ensemble dans la même pièce. Tout est donc possible.
- La guerre entre les États-Unis et l'Irak, susceptible d'éclater au début de 2003, risque-t-elle le cas échéant d'influer sur vos relations avec l'État hébreu ?
- D'abord, j'espère vraiment que ce conflit n'aura pas lieu. Mais s'il éclate, il modifiera complètement la situation dans la région. Ma crainte est que Sharon et Chaoul Mofhaz (le ministre israélien de la Défense, NDLR) profitent de la situation pour créer de nouveaux « faits accomplis » dans les territoires. Je redoute qu'ils lancent de nouvelles opérations lorsque l'attention du monde sera occupée ailleurs. C'est pourquoi j'insiste à nouveau pour que la communauté internationale envoie rapidement des observateurs.
- Craignez-vous le « transfert » des populations palestiniennes de Cisjordanie, comme le réclament certains colons ainsi que des leaders de l'extrême droite israélienne ?
- Les Palestiniens en ont effectivement peur car ils sont nombreux, en Israël, à évoquer un tel « transfert ». En tout cas, Sharon et Mofhaz l'évoquent régulièrement et personne ne réagit dans la communauté internationale.
- Comment l'Autorité palestinienne entend-elle reconstruire, fût-ce partiellement, ce qui a été détruit dans les territoires depuis deux ans ?
Si je le savais... Nous n'avons quasiment plus aucune rentrée financière. A Bethléem, tout était vide à l'occasion de la Noël alors qu'il y a quelques années encore, les retombées touristiques de cet événement étaient énormes. Dans certaines villes comme Naplouse et Jénine, les destructions sont impressionnantes. Selon la Banque mondiale, si nous devions commencer à reconstruire maintenant, cela nous coûterait vingt milliards de dollars au minimum. A cela s'ajoutent de nombreuses choses non quantifiables. Savez-vous, par exemple, que 55 % de nos oliveraies ont été rasées ? Or, l'olive est un produit de base de l'agriculture palestinienne. Nos villageois les appellent d'ailleurs les « arbres romains » parce qu'on a commencé à les planter systématiquement il y a deux mille ans, du temps de l'occupation romaine. Qui va payer pour tout ce patrimoine disparu ?·
                                                     
             
8. Le juge espagnol Baltasar Garzon critique la politique antiterroriste de George W. Bush
Dépêche de l'agence Associated Press du dimanche 29 décembre 2002, 18h07
MADRID - Le très médiatique juge antiterroriste espagnol Baltazar Garzon accuse le président américain George W. Bush de soutenir le crime international en refusant de ratifier le traité créant la Cour pénale internationale (CPI) et en bridant les droits fondamentaux des personnes accusées de terrorisme. "Bush dit non à la Cour pénale internationale, mais dit oui au crime international", estime le juge madrilène dans un entretien publié dimanche par le quotidien "El Pais". Il reproche en particulier au gouvernement américain d'avoir restreint les droits des prisonniers détenus sur la base américaine de Guantanamo à Cuba. Environ 600 d'entre eux n'ont pas été inculpés officiellement et n'ont pu recevoir ni la visite ni le conseil d'avocats depuis plus d'un an. Les Etats-Unis ont refusé de ratifier le traité donnant naissance à la CPI officiellement par crainte que des plaintes partisanes soient déposées contre ses citoyens ou ses soldats. Baltasar Garzon, devenu mondialement célèbre en 1998 pour avoir tenté d'obtenir l'extradition de l'ancien dictateur chilien Augusto Pinochet, accuse aussi le gouvernement israélien de commettre des actes terroristes contre les Palestiniens. "Lorsque le gouvernement israélien attaque la population palestinienne avec des missiles ou détruit les maisons d'un village parce qu'un kamikaze en est originaire, c'est aussi agir avec des méthodes terroristes," estime-t- il.
                   
9. Le maire [d'Avignon] invite les oléiculteurs israéliens aux prochaines "Oléades"
in La Provence du vendredi 27 décembre 2002
Le maire invite les oléiculteurs israéliens aux prochaines "Oléades". Le député-maire, Marie-Josée Roig, a récemment reçu l'ambassadeur délégué d'Israël à l'Unesco, Itzhah Eldan. Ils ont notamment évoqué les liens culturels et économiques que pourrait entretenir la cité des Papes avec Akko (Saint-Jean-d'Acre).Marie-José Roig a, par ailleurs, souhaité inviter les oléiculteurs israéliens aux prochaines "Oléades", qui auront lieu à Avignon et  Villeneuve, les 15 et 16 février.
[Ndlr du Point d'information Palestine - Pour information, Marie-Josée Roig, député-maire de Avignon - E-mail : mjroig@assemblee- nationale.fr - Mairie 84045 Avignon cedex - Télécopie : 04 90 80 83 90]
                           
10. Le diktat de Bethléem par Richard Labévière
éditorial diffusé sur Radio France Internationale le jeudi 26 décembre 2002

Ainsi, c'est la deuxième année consécutive que le pouvoir israélien prive Yasser Arafat de messe de minuit à Bethléem.
Symboliquement, les guirlandes installées - il y a deux ans pour le nouveau millénaire - continuent d'orner la place de la Mangeoire et les abords de l'église de la Nativité - mais, hier soir, les ampoules sont restées désespérément éteintes. Cette mesure «vexatoire et inutile», pour reprendre les qualificatifs du Quai d'Orsay ne s'applique pas qu'au vieux chef palestinien, mais prend en otage la ville qui - selon la tradition chrétienne - a vu naître le Christ.
Les Chrétiens représentent environ 35% de la population de Bethléem et des villages environnants, estimée en tout à 140.000 personnes.
«Le secteur de Bethléem est le foyer des chrétiens palestiniens», rappelle le maire de la ville Hanna Nasser, «mais depuis octobre 2000, plus de 1.500 sont partis, car ils travaillaient dans le secteur du tourisme. ILs ont perdu leurs emplois et ne pouvaient pas survivre».
En effet, depuis le déclenchement de la deuxième Intifada, l'armée israélienne réoccupe Bethléem, ses environs - Beit-Jala et Beit-Sakhour, ainsi les camps de réfugiés de Deïshé, Aïda et Beit-Jibrin.
Même l'annonce - au dernier moment - par l'armée israélienne de son redéploiement du centre ville en lisière de l'agglomération n'a pas réussi à réchauffer le cœur d'une population en voie de paupérisation et en butte aux humiliations quotidiennes.
Touristes et pèlerins ont - bien évidemment déserté - la place de la Nativité et les hôtels des environs qui demeurent quadrillés par les chars d'assaut israéliens.
Non seulement, il ne respecte pas la trêve de Noël - trêve quasiment universelle - mais le diktat de Bethléem viole également la résolution 181-3 des Nations unis sensé toujours dire le droit international régissant Bethléem et Jérusalem, résolution qui prévoit la création d'un «corpus separatum», sous un régime international spécial, mais qui surtout, garantit le libre accès aux lieux saints de Palestine.
Dans son homélie prononcée en français, Monseigneur Michel Sabbah - le patriarche latin de Jérusalem - a déclaré à l'adresse de l'armée d'occupation:«Le sang a coulé dans vos villes et dans vos rues, mais la clé de la solution de ce conflit réside entre vos mains. Par vos actes, jusqu'ici, vous avez piétiné le peuple palestinien sans être parvenus à obtenir la paix».C'est - bien-sûr - au nom de la lutte anti-terroriste que les autorités israéliennes ont justifié un tel verrouillage de Bethléem. A Bethléem comme ailleurs, le terrorisme a bon dos et sert d'alibi à des abus de pouvoir de plus en plus conformes aux sombres prédictions du 1984 de George Orwell:«La guerre c'est la paix; la liberté c'est l'esclavage; l'ignorance c'est la force».Bref, l'ordre règne à Bethléem et en Cisjordanie.
Joyeuses fêtes, tout de même...
[Ecoutez l'éditorial international sur RFI, du lundi au vendredi, à 6h15, 11h55 et 17h57 en temps universel (en France rajouter 1 heure).]
                           
11. "Une attaque contre l'Iraq changera la carte de la région" - Interview de Nabil Chaath, ministre palestinien de la Coopération internationale propos recueillis par Randa Achmawi
in Al-Ahram Hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercredi 25 décembre 2002
Nabil Chaath, ministre palestinien de la Coopération internationale, évoque le futur immédiat de la région à la merci des frappes américaines en Iraq et de la violence israélienne. 
— Al-Ahram Hebdo : Quelles seraient les répercussions des frappes américaines en Iraq sur le conflit israélo-palestinien ?
— Nabil Chaath : Il est évident que nous nous opposons aux frappes contre l'Iraq. Ceci parce qu'une telle attaque aurait des répercussions négatives sur toute la région et changerait la carte de tout le Moyen-Orient. De plus, nous savons bien que les Israéliens vont essayer de profiter de la situation pour intensifier leurs attaques contre les Palestiniens. Ceci même si Powell m'a garanti, lors de notre dernière rencontre à Washington, que l'Amérique ne permettra pas à Israël de profiter de la guerre pour mener une escalade contre le peuple palestinien ou n'importe quelle tentative d'expulsion ou de transfert des Palestiniens ou du président Arafat. J'espère seulement que les Américains vont tenir leurs promesses. Mais nous pensons que quel que soit le résultat de la guerre contre l'Iraq, celle-ci représente un grand danger pour la nation arabe.
— Ce début d'année connaîtra les élections israéliennes. L'Autorité palestinienne maintient-elle des contacts avec Amran Mitzna et l'ensemble du Parti travailliste ?
— Nous avons des contacts avec le Parti travailliste, malheureusement les candidats élus pour les prochaines élections sont plutôt proches de la tendance défendue par Ben Eliezer que de celle d'Amran Mitzna. Ceci veut dire qu'ils n'ont pas de ligne claire. Nous, en fin de compte, n'avons pas d'intérêt pour l'un ou l'autre. Tout ce que nous voulons, c'est que ceux qui sont au pouvoir restent fidèles aux négociations et au processus de paix de manière à aboutir à un retrait total d'Israël des territoires palestiniens occupés. Amran Mitzna a dit qu'il ferait cela. Mais je me demande si ce programme restera valable à la lumière de la désignation des candidats du parti. Nous attendons pour voir ce qui va se passer. Si Mitzna et son groupe maintiennent la ligne qui prône la fin de l'occupation, il est évident que cela va favoriser le processus de paix. Mais nous n'allons pas interférer dans les élections. C'est une question qu'on laisse aux Israéliens.
— Qu'attendez-vous des Arabes ?
— Je ne sais pas si je dois le dire, au risque de provoquer des susceptibilités : en fait, on ne voit que le plus grand immobilisme de la part des Arabes. Et ceci sur tous les plans. Il n'existe pas d'armées arabes pour défendre le peuple palestinien. Il n'y a pas de fonds arabes pour financer la résistance. Il n'y a même pas de position unifiée pour faire face aux pressions américaines. Les Arabes doivent ouvrir les yeux et prendre conscience du danger existant en Palestine et en Iraq, et que ceci les pousse à avoir des positions plus sérieuses sur ces questions.
— Les Palestiniens avaient des réserves sur le contenu de la « feuille de route » ; qu'en est-il ?
— Nous avons exprimé nos réserves aux Américains, ainsi qu'aux autres membres du Quartette, et certains de nos commentaires ont été pris en considération. La feuille de route a été corrigée deux fois et de cette manière la formule finale se rapproche de ce que nous voulions au départ. Il est évident que nous n'avons pas pu obtenir tout ce que nous souhaitions. Il existe quelques points de divergence, mais en fin de compte, nous avons accepté le plan international le plus approprié pour l'arrêt des attaques israéliennes et le seul susceptible de faire pression sur Israël en vue de l'obliger à se retirer des territoires palestiniens occupés. Mais les Israéliens ont persuadé les Américains que la feuille de route ne devait pas être adoptée avant les élections israéliennes.
— Pouvez-vous nous préciser ou nous donner des exemples de vos réserves ?
— Par exemple, nous voulions que l'initiative de paix arabe soit la principale référence, mais ils n'ont pas accepté et l'ont fixée plutôt comme une des références. Nous avons aussi demandé qu'il y ait un équilibre entre les obligations qu'on impose aux Palestiniens et celles qu'on impose aux Israéliens. Mais on a constaté que l'on exige beaucoup des Palestiniens et presque rien des Israéliens. Par exemple, il est clair qu'il y aura sans doute un arrêt des violences mutuelles s'il y a un retrait des forces israéliennes. Mais ils veulent plutôt que les Palestiniens arrêtent leurs attaques même avant le retrait des soldats israéliens, alors qu'on sait que l'occupation est la plus grande source de violence en Palestine. Ils voulaient aussi par exemple que la conférence internationale puisse être soumise à un veto israélien, et nous nous sommes opposés à cela et finalement cette option a été abandonnée. Les Israéliens voulaient élaborer un nouvel accord sécuritaire à la place du plan Tenet et nous avons dit qu'on ne devait pas perdre son temps à élaborer des plans qu'on ne met pas en application et cette alternative a été, heureusement, mise de côté. Lorsqu'on a abordé le sujet de Jérusalem, la seule concession que les Israéliens étaient prêts à faire sur ce point était la réouverture de la Chambre de commerce israélo-palestinienne, mais nous avons refusé cela en rappelant que la Maison de l'Orient, ainsi que toutes les institutions palestiniennes à Jérusalem, devaient être restituées aux Palestiniens. Et ils ont finalement accepté. Mais nous voulions également que soit mise en place une vision claire du retrait palestinien de Jérusalem-Est, qui devra devenir la capitale de la Palestine. Ce qui n'a malheureusement pas été mis dans l'avant-projet. Il y a eu de longues discussions sur de nombreux points et il ne s'agit que de quelques exemples.
                                             
12. Le silence complice du monde - Entretien avec Gisèle Halimi réalisé par Françoise Germain-Robin
in L'Humanité du mardi 24 décembre 2002

Avocate célèbre, militante des droits des femmes et des hommes, Gisèle Halimi a ajouté cette année un nom à la liste des causes qu'elle défend : celui de Marwan Barghouti, arrêté en avril en territoire palestinien par l'armée israélienne et tenu depuis au secret. Elle répond aux questions de l'Humanité.
- Quel est, selon vous, l'événement le plus important de l'année 2002 dans l'évolution du conflit israélo-palestinien ?
- Gisèle Halimi. Depuis septembre 2000, on a décompté près de 2 500 morts palestiniens et 600 israéliens, et le rythme ne cesse de s'accélérer. Une sorte de chronique s'inscrit en lettres de sang et d'horreur : celle de la mort programmée d'un peuple, voulue par un Etat voisin. Pour moi, l'événement le plus important de cette année, c'est une absence, un silence, une complicité. Témoin de la tragédie d'un peuple qu'on essaie de mettre à genoux, qu'on veut exterminer, le monde se tait, le monde laisse faire, et l'Europe déploie son impuissance. Je dis que ce silence est une complicité. Dans un rapport de forces qui oppose l'Etat d'Israël, la plus grande puissance militaire de la région, appuyée par la seule hyper-puissance du monde, les Etats-Unis, à un peuple aux mains nues, réduit à des attentats désespérés, je dis que cette complicité équivaut à un crime, un crime que peut-être un jour l'histoire retiendra contre nous.
- Cette année a été celle de l'arrestation de Marwan Barghouti, que vous défendez. Qu'est-ce qui l'a rendue possible ? Que signifie-t-elle ?
- Gisèle Halimi. Jamil Youness et moi-même présidons une nouvelle association d'avocats, Avocats pour la justice au Proche-Orient (AJPO), Marwan Barghouti a fait appel à nous. Il est député, secrétaire général du parti dont Arafat est le président. Comme il le disait lui-même quand il a été arrêté par l'armée israélienne, il était un négociateur connu. Aux yeux du droit international, son arrestation est un véritable enlèvement. Deux séries de textes permettent de le dire. La première, les conventions de Genève. La quatrième convention, qui est une des bases de notre droit humanitaire, interdit comme une violation grave, assimilable à un crime de guerre, le transfert par l'occupant de populations ou d'un seul individu d'un territoire occupé. Israël a adhéré en 1952, la jurisprudence israélienne s'y réfère. Tout récemment, un arrêt de la Cour suprême du 3 septembre 2002 a reconnu qu'elle était applicable aux territoires palestiniens occupés. La deuxième série de textes sont les accords bilatéraux signés entre Israël et les Palestiniens depuis Oslo, et notamment ceux du 28 septembre 1995, qui sont toujours en vigueur. Ce même arrêt de septembre 2002 les invoque. Aux termes de ces accords, il était convenu que tout crime ou délit commis en zone A (la zone autonome) relève de la compétence palestinienne. Il y a donc dans cette affaire une inacceptable violation du droit international. Or la base de toute solution du conflit passe par le droit international. Sans compter que Barghouti représente une chance pour la paix. C'est un homme de négociation, qui dit de façon très claire : " Arrêtez l'occupation et il n'y aura plus d'attentats, il n'y aura plus que des négociations. " C'est un personnage important pour l'avenir. Beaucoup voient en lui un Mandela du Proche-Orient. Reste une question : a-t-il cette envergure ? Moi qui commence à le connaître, je pense qu'il est en train de l'acquérir.
- Comme juriste, comment appréciez-vous la situation des Palestiniens. Sont-ils des terroristes ou des résistants ?
- Gisèle Halimi. Il faut d'abord s'entendre sur ce qu'on appelle le terrorisme. C'est un terme qui n'a jamais été défini par le droit international. Le terrorisme est universellement condamné, mais jamais défini. Il a toujours été utilisé pour discréditer l'adversaire. J'ai connu la guerre d'Algérie : le FLN, pour l'Algérie française, n'était composé que d'abominables terroristes. Durant l'occupation allemande, l'Affiche rouge d'Aragon portait les têtes d'affreux terroristes. Devant ce vide, cette absence de définition, une notion s'impose : la distinction entre civils et combattants. C'est la distinction à laquelle s'attachent les organisations humanitaires. Elle est incontournable. Commettent un crime de guerre tous ceux qui s'attaquent aux civils. Amnesty a condamné comme crimes de guerre les attentats kamikazes, mais aussi les ratissages, les destructions, les assassinats commis par Israël. Mais dire cela ne suffit pas, parce qu'on ne peut pas accepter une symétrie entre un Etat organisé, qui se réclame de valeurs démocratiques, et des hommes et des femmes résistant à une occupation injuste. Il faut faire une distinction politique entre ce qui motive les actions des uns et des autres. Les attentats peuvent choquer, mais il est clair que les Palestiniens mènent une guerre juste, pour obtenir, comme le veulent droit et principes internationaux, le droit d'avoir une patrie, alors que les Israéliens, eux, mènent une guerre de répression. Un terrorisme contre une occupation injuste face à un terrorisme d'Etat. Il y a dans l'occupation israélienne des caractéristiques du fait colonial. Et la pire, je veux le dire ici, c'est l'humiliation d'un peuple courageux et solitaire.
- Quelles sont selon vous les conditions d'une solution ?
- Gisèle Halimi. Avant même une solution, l'urgence est dans l'exigence d'une protection internationale immédiate et totale du peuple palestinien, ce peuple livré à l'arbitraire, à la force des blindés, qui ne peut pas se protéger. Et je crois que l'Union européenne devrait être au premier plan. Une série d'accords économiques très importants sont conclus avec Israël. Il faut les mettre en balance. On ne peut pas avoir comme interlocuteur un peuple qui en occupe un autre et se livre à de telles transgressions du droit humanitaire. Quant à la solution ? Quand on est là-bas, elle est une évidence : mettez fin à l'occupation israélienne, et l'aurore se lèvera. Si les troupes se retirent, les voix de la paix se feront entendre.
                                           
13. Une année catastrophique en Palestine par Françoise Germain-Robin
in L'Humanité du mardi 24 décembre 2002
L'année 2001, après l'espoir sans lendemain des négociations de Taba et l'élection de Sharon à la tête du gouvernement israélien, avait été pour les Palestiniens une année terrible. Elle s'était terminée sur l'encerclement du siège de l'Autorité palestinienne et de Yasser Arafat à Ramallah.
L'année 2002 aura été pire encore, et l'on a tout lieu de craindre que 2003 la surpasse dans l'horreur si les projets américains de guerre en Irak se réalisent.
L'énumération des événements tragiques de cette année serait fastidieuse. Mais même si l'on s'en tient aux plus marquants, on réalise que l'inimaginable s'est accompli sous nos yeux, comme dans un enchaînement fatal que personne n'a vraiment tenté de stopper : réoccupation des zones palestiniennes autonomes de Cisjordanie, c'est-à-dire de toutes les grandes villes évacuées dans la première phase des accords d'Oslo, entre 1994 et 1996 ; destruction visiblement programmée de longue date des infrastructures de l'Autorité palestinienne, à commencer par les postes de police (tous rasés), puis les ministères - même ceux de l'Agriculture et de l'Education nationale, dont les ordinateurs et les archives ont été détruits ou volés par l'armée israélienne lors de sa grande offensive d'avril. C'est pendant cette offensive que des crimes de guerre, dénoncés par les ONG et l'ONU, ont été commis contre la population du camp de réfugiés de Jénine, en partie rasé par les bulldozers, et celle de la vieille ville de Naplouse où, de surcroît, un inestimable patrimoine architectural a été détruit.
Il faut encore citer l'acte d'une extrême gravité qu'a constitué la destruction presque totale en septembre de la Mouquata, ensemble de bâtiments qui abritait les services de l'Autorité palestinienne, déjà sévèrement touchés par les offensives précédentes, et dont ne subsiste qu'un immeuble à moitié détruit où le président Yasser Arafat reste assiégé. Pour que les choses soient claires, les Israéliens puis les Américains (en juin dernier) ont exigé son remplacement. Ils l'ont contraint à changer le gouvernement, et il est certain que la prochaine étape consistera à l'exiler, opération pour laquelle des unités spéciales se sont déjà entraînées. Une conférence sous l'égide de Tony Blair et de la CIA est même prévue à Londres en janvier pour préparer sa succession, exactement comme on l'a fait en décembre pour préparer celle de Saddam Hussein.
Dernière mais non la moindre de ces catastrophes, la destruction totale de l'économie palestinienne - y compris l'agriculture puisque les paysans se sont vu interdire cette année la récolte des olives, qu'ils sont empêchés d'aller dans leurs champs ou de se rendre au marché par les bouclages ou par le " mur de protection " qu'Israël érige autour de la Cisjordanie et de Jérusalem. Aujourd'hui, 63 % des Palestiniens sont au chômage et la moitié vivent sous le seuil de pauvreté, ce qui ne s'était jamais vu auparavant.
Tout cela est présenté par le gouvernement israélien comme une conséquence des attentats suicides commis par divers groupes palestiniens, particulièrement actifs et meurtriers cette année : on se souvient de l'horrible attentat de Netanyha, décimant dans un restaurant des familles qui fêtaient le nouvel an, de ceux, non moins terrifiants, commis contre des bus civils à Jérusalem. Malgré les condamnations fermes émises par Yasser Arafat et ses ministres, le gouvernement israélien persiste à lui en attribuer la responsabilité, refusant de tenir compte de l'existence de groupes d'opposition que personne ne contrôle.
En réalité, Ariel Sharon applique un plan mis au point dans les années quatre-vingt-dix par le général Mofaz, actuel ministre de la Défense, après avoir été son chef d'état-major. Ce plan intitulé " Champs de ronces " prévoyait tout une gradation dans l'escalade de la répression pour le cas où l'Autorité palestinienne ne remplirait pas le rôle que lui impartissaient les accords d'Oslo, à savoir mener elle-même une répression féroce contre ses opposants. C'est pour cela que la police palestinienne avait été armée. On comptait sur son penchant naturel pour faire d'Arafat un dictateur arabe classique, en oubliant qu'il était avant tout le chef d'un mouvement de libération nationale, forcément enclin à rechercher le consensus et l'unité. Il l'est resté, ce qui n'arrange pas les affaires de Sharon ni celles de Bush. " Champs de ronces " prévoyait comme ultimes étapes, après utilisation de tout l'arsenal militaire (1), la réoccupation des territoires, le blocus économique, puis " l'arrestation des officiels palestiniens ", et enfin " l'évacuation forcée des populations des zones sensibles ". Seuls ces deux derniers points n'ont pas encore été mis en ouvre. Mais on peut compter sur Mofaz pour s'y employer, si Sharon est réélu et si une guerre contre l'Irak détourne l'attention du monde qui, de toute manière, n'a rien fait jusqu'ici pour empêcher la mise en ouvre de ce sinistre programme. La seule manière de s'y opposer eut été et reste une force d'interposition à laquelle les Etats-Unis ont opposé leur veto.
Alors que de nouvelles élections se préparent en Israël, une chose est évidente : la participation des travaillistes à un gouvernement dominé par la droite et l'extrême droite a laissé les mains libres à Ariel Sharon pour appliquer une politique qu'il avait clairement annoncée dès son élection. " La guerre d'indépendance de 1948 n'est pas terminée ", avait-il dit, annonçant par là qu'il allait continuer à combattre le peuple palestinien pour faire place au " grand Israël " de ses rêves. Shimon Peres avait alors justifié la participation en affirmant qu'avec les travaillistes Sharon serait contraint à une certaine " modération ". On a vu exactement le contraire : sans opposition consistante - malgré les efforts du Meretz et des vrais partis de gauche, comme le Haddash - Sharon a allégrement franchi toutes les limites, dépassé toutes les " lignes rouges ".
S'il a pu le faire, c'est aussi parce qu'il bénéficiait du total soutien de l'administration américaine. George W. Bush, qu'il a rencontré pas moins de sept fois en vingt-deux mois, ne cache pas son admiration pour ce général à poigne dont il ne se soucie pas qu'il soit aussi un criminel de guerre, responsable de massacres comme ceux de Sabra et Chatila. Il lui a donné sans hésiter tous les feux verts et les crédits qu'il réclamait. · l'exception, pour l'instant, de l'autorisation de tuer Arafat.
Cette année a donc vu s'opérer toutes les transgressions et se perpétrer tous les crimes imaginables en Palestine sans que l'ONU réagisse, sans que l'Europe se fâche vraiment : le Parlement européen a bien voté en avril une résolution demandant le gel de l'accord d'association UE-Israël, mais huit mois plus tard la Commission de Bruxelles et le Conseil continuent de passer outre.
N'était-ce la mobilisation populaire qui n'a cessé de grandir, avec les missions civiles de protection du peuple palestinien et les manifestations de solidarité à travers le monde - la dernière en date et la plus massive, à Florence, liait la protestation contre la guerre en Irak et la solidarité avec le peuple palestinien -, les Palestiniens n'auraient guère de raisons d'espérer. D'autant que les élections qui se préparent risquent fort de ramener Sharon au pouvoir : les travaillistes, partis trop tard du gouvernement, ne s'en sont pas suffisamment démarqués et leur nouveau chef, Amran Mitzna, en qui la gauche pacifiste mettait tant d'espoir, n'a pas exclu un nouveau gouvernement de coalition. Quant à l'aile gauche du parti, réellement pacifiste, qui avec Yossi Beilin et Yossi Katz a rejoint le Meretz, il lui faudra beaucoup de courage et de temps pour faire comprendre à une population déboussolée, effrayée par les attentats, et qui pourtant veut la paix, que celle-ci passe d'abord par l'écoute et le respect de l'autre, et non par son humiliation et sa négation.
(1) a l'exception de l'arme nucléaire, qu'Israël est le seul pays de la région à posséder. On vient d'ailleurs d'apprendre que des pilotes israéliens sont en train d'être entraînés à piloter des F16 spécialement équipés pour utiliser des armes atomiques.
                                           
14. L’étrange tournée européenne de Benyamin Netanyahu par Richard Labévière
éditorial diffusé sur Radio France Internationale
le mardi 23 décembre 2002
Bien étrange tournée européenne que celle effectuée par le nouveau ministre israélien des affaires étrangères Benyamin Netanyahu. A Londres, Paris et Rome, le même discours: pas d'Etat palestinien et pas de négociations en vue avec l'Autorité palestinienne. Visiblement ravi par les perspectives d'une nouvelle guerre contre l'Irak, Benyamin Netanyahu se réjouit que l'attention international se focalise sur Bagdad.
Et dans les capitales visitées, le ministre israélien explique que la destitution de Saddam Hussein rendra inévitable le départ de Yasser Arafat; parce qu'en définitive, Saddam Hussein et Arafat, c'est la même chose.
On se souvient qu'au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, le premier ministre israélien Ariel Sharon avait aussi dit: Oussama Ben Laden et Yasser Arafat, c'est la même chose. Equivalence d'autant plus grotesque que le premier avait condamné à mort le second au lendemain de la signature des accords d'Oslo, et que le président de l'Autorité palestinienne n'arrête pas , depuis des années, d'alerter les administrations américaines successives sur les dangers du soutien que Washington accordait aux islamistes en Asie centrale et ailleurs.
Aujourd'hui, l'équivalence Arafat,Saddam est tout aussi grotesque, mais permet au gouvernement Sharon de différer encore et encore les perspectives de la proclamation d'un Etat palestinien.
En effet, Tel,Aviv vient d'obtenir que Washington s'oppose à l'adoption d'une «feuille de route» pour un réglement du conflit par le Quartette (Etats,Unis, Union européenne, Russie, Nations unies) avant les prochaines élections israéliennes de janvier prochain. Le Quartette devait adopter , vendredi dernier, à la demande de l'Union européenne, cette «feuille de route» prévoyant notamment la création d'un Etat palestinien d'ici 2005.
Comme lot de consolation, le premier ministre britannique Tony Blair a invité une délégation palestinienne , en janvier prochain à Londres, pour faire un point sur les réformes en cours de l'Autorité; une réunion qui ne prévoit nullement une quelconque relance du processus de paix, mais vise seulement le départ de Yasser Arafat.
Mais le plus choquant, c'est certainement le véto actionné par les Etats,Unis au Conseil de sécurité, vendredi ,contre une résolution condamnant la mort d'un agent de l'ONU. Le 22 novembre dernier, le britannique Iain Hook, 53 ans, a été tué à Jenine par un soldat israélien qui, selon la version officielle, a confondu son téléphone portable avec une arme.
Face à ce texte, pourtant minimaliste visant le respect par Israël du droit humanitaire international, les Etats,Unis ont opposé leur véto. Bulgarie et Cameroun se sont abstenus. Les mêmes expliqueron , demain , qu'il faut faire la guerre à l'Irak parce qu'il ne respecte pas les résolutions des Nations
unies, des résolutions qui , bien,sûr, sont toutes égales, mais dont certaines sont plus égales que d'autres.
                                   
15. Bethlehem, comme Sharpeville, est devenu un symbole de l’oppression par Ronnie Kasrils et Victoria Brittain
in The Guardian (quotidien britanique) du samedi 21 décembre 2002
[traduit de l'anglais par Eric Colonna]
(Ronnie Kasrils est ministre de l’eau et des forêts en Afrique du Sud ; il écrit à titre personnel. Il était membre du mouvement de résistance de l’ANC durant 30 ans et un commandant supérieur de sa branche militaire, Umkhonto We Sizwe. Récemment, il a fait le discours d’ouverture d’une conférence à Londres au sujet du boycott et sanctions contre Israel.Victoria Brittain qui est membre de recherche de développement au LSE, a présidé la conférence.)
Bethlehem représente une icône familiere de paix lors des festivités de Noel, mais cette année l’image innocente s’est évanouie, peut-être à jamais. A ce jour les résidents de Bethlehem sont enterrés dans leur maison 24h sur 24. Lorsque l’Eglise de la Nativité fut assiégée pendant des semaines par l’armée israélienne en avril, (la Croix Rouge refoulée à l’entrée, la désinformation concernant les prêtres tenus en otages propagée par le gouvernement israélien ; les blessés palestiniens incarcérés par les forces israéliennes ; les autres tués et des douzaines de déportés en Europe ou transportés par autobus à Gaza), Bethlehem est devenu, comme Sharpeville, un nom symbole d’injustice.
Les parallèles entre les 50 années de lutte des palestiniens pour leur propre terre et les décennies de campagnes militaires et civiles du mouvement anti-apartheid pour les droits de la majorité noire sont perçues comme une évidence en Afrique australe, où des guerres de libération mirent fin avec succès au colonialisme et à l’oppression raciale. Cela a pris beaucoup trop de temps ; mais la communauté internationale est encore plus en retard dans ses critiques et ses actes contre Israel qu’elle l’était contre le régime d’apartheid.
Les sanctions ont joué un rôle clé dans le changement des perceptions, à l’intérieur de l’Afrique du Sud et dans le reste du monde, et furent une pièce essentielle pour obtenir un changement de la constitution. Dès 1946, avant sa propre indépendance, le gouvernement indien avait appelé à la rupture de tous les liens avec l’Afrique du Sud ; en 1955 l’évêque Trevor Huddleston appelait au boycott culturel ; en 1959 le Congrès National Africain (ANC) appelait au boycott général ; en 1961, après le massacre de Sharpeville, l’Afrique du Sud fut forcée de quitter le Commonwealth. Au début des années 1960, le Conseil de Sécurité de l’ONU demandait un embargo volontaire sur les armes , et en 1977 l’a voté.
Les boycotts sociaux, sportifs, culturels et académiques furent accueillis avec critique lorsque ils venaient de la base en Europe et aux Usa. Mais au milieu des années 1980, quand il s’est avéré que l’Afrique du Sud pourrait imploser, de très fortes sanctions économiques furent appliquées par d’influents politiciens américains opposés à l’administration Reagan. Un avertissement pour le régime d’apartheid. En 1988, il fut contraint d’entamer d’authentiques négociations. Il se passera la même chose pour Israel.
L’état d’apartheid a cherché une solution militaire, comme le général Ariel Sharon l’a toujours fait. L’armée de plomb blanche a occupé la Namibie et le sud de l’Angola, installé des forces mandatées dans les pays voisins (1), effectué des attaques de sabotages et bombardements en Angola, Mozambique et Zambie, assassiné des leaders clés de l’ANC dans les pays voisins et aussi éloignés que Paris (2). A l’intérieur du pays, la police a fait régner la terreur dans les townships. Harcèlement, arrestations, torture et assassinats furent si communs que la Commission Vérité et Réconciliation s'est étalée sur 2 ans depuis 1996 et a entendu seulement une partie des évidences épouvantables.
L’Afrique du Sud blanche a été brutalisée par ce qui s’est fait en son nom. Quelques jeunes blancs se sont enfuis à l’étranger plutôt que d’être enrôlés ; les autres, qui ont servi en Angola, souffrent encore de douleur et culpabilité pour ce qu’ils ont fait subir. Israel a maintenant ses propres refuzniks et ses problèmes à venir avec ceux souffrant de peur ou les jeunesses arrogantes qui se tiennent aux checkpoints, fouillent et démolissent des maisons, utilisent des civils comme boucliers humains et lancent des chasseurs F16 sur des maisons pleines de gens.
Ian Hook, le fonctionnaire de l’ONU qui a été tué d’une balle dans le dos par un soldat israélien à Jenin le mois dernier, peut être vu comme un symbole d’une brutalité qui doit être stoppée. En dehors de la Palestine, peu auront entendu les noms des autres qui sont morts durant la même période, sans armes et sans défense ; Fatima Mohamed Abeid une vieille femme de 95 ans, de retour de courses, qui a reçu une balle mortelle dans un taxi en stationnement à un checkpoint ; ou Johad Muhammed An-Natour 24 ans de Naplouse, criblé de balles alors qu’il marchait, allant réveiller ses voisins pour qu’ils mangent rapidement avant le lever du jour durant la période du Ramadan ; ou l’homme sourd 68 ans de Beit Lahour à Gaza qui a été écrasé, "réduit à l’épaisseur d’une barre de chocolat ", selon son fils, Maher Salem, quand l’armée israélienne, ignorant les supplications de la famille pour le réveiller, a aplati leur maison de 6 étages.
Tous ces gens font partie de familles qui sont victimes de la politique israélienne de bouclage qui, depuis le début de la seconde intifada en septembre 2000, a laissé 75% de palestiniens sous le seuil de pauvreté avec 2$ par jour, a coupé les revenus moyens de 30% depuis les accords d’Oslo, et mené 21% d’enfants en dessous de 5 ans à souffrir de malnutrition aiguë.
La vaste majorité de ces enfants sont profondément traumatisés par des expériences telles que la vue du jeune Mohammed Durra 12 ans, mortellement atteint alors qu’il était accroupi à coté de son père à un checkpoint de Gaza pendant les premiers jours de l’intifada. Durra est devenu le Hector Peterson de Palestine. Peterson était l’écolier de 13 ans tué dans le soulèvement de Soweto en 1976 et dont la photo fut un électrochoc dans le monde entier, éveillant tardivement les consciences.
Le déclenchement de la révolte de Peterson et ses amis fut l’éducation au rabais de seconde zone pour les enfants noirs par l’état d’apartheid. En Cisjordanie et à Gaza, l’éducation fait face à une pire situation en étant la cible de destruction, d’interruption, et d’harcèlement de la part des militaires israéliens. Lors de l’année scolaire 2001-02, 216 étudiants ont été tués et 2514 blessés. Des écoles furent endommagés ou occupés, les registres du Ministère de l’Education détruites. L’université Bir Zeit affronte continuellement des couvre-feux, des barrages routiers et une destruction de la route, qui la rend souvent impossible à atteindre pour les étudiants.
A travers 50 ans d’oppression, les palestiniens ont démontré une détermination , quel que soit le sacrifice,à leur désir d’éducation. A ce jour, les enfants de primaire marchent des heures pour rejoindre l’école par des routes secondaires et des champs pour éviter les checkpoints, et des lieux d’enseignement improvisés se sont montés dans les maisons lorsque le couvre-feu maintient les écoles fermées durant des semaines ou des mois.
La journaliste israélienne Amira Hass a écrit au sujet des colons et des autres qui dévoilent leur objectif derrière toute cette brutalité quand ils diffusent prospectus et affiches par milliers appelant à l’expulsion des arabes et ce d’une manière plutôt brutale, avec le slogan " eux là-bas, nous ici ". Hass suggère qu’un peuple avec de tels propos, serait décrit en Europe comme fasciste, raciste ou même néo-nazi, et se demande si les universitaires, historiens israéliens et ceux qui soutiennent les mouvements et partis modérés garderont le silence jusqu’à ce que le nettoyage ethnique ait eu lieu. Elle aurait pu poser la même question à la communauté internationale qui a tourné le dos aux souffrances de Manger Square (3).
- Notes du traducteur :
(1) l’auteur fait référence en autres, à la Rhodésie (devenu Zimbabwe en 1980) où le régime de Smith fut similaire à celui d’Afrique du Sud.
(2) l’auteur fait référence à Dulcie September représentante de l’ANC en France, qui fut assassinée à Paris le 29 mars 1988.
(3) le Square des mangeoires se trouve à Bethlehem
                                                               
16. Impératifs immédiats par Edward Saïd
in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 19 décembre 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
L’hémorragie quotidienne de vies et de biens palestiniens connaît une accélération sans répit. Les médias, tant arabes qu’occidentaux, étalent leurs reportages horriblement sensationnels sur les attentats suicides, sans nous épargner les noms et les photos des victimes, ni même les détails les plus étymologiquement révoltants (= ce qui vous retourne l’estomac). Je n’hésite pas, aujourd’hui, à répéter que ces actes sont répugnants du point de vue moral et désastreux politiquement, et cela, quelque soit l’angle sous lequel on les examine. Mais je trouve tout aussi horrible le fait qu’Israël tue un nombre bien supérieur de civils palestiniens pour la plupart sans défense – un vieillard de quatre-vingt dix ans ici, là une famille entière ; un jeune handicapé mental aujourd’hui, hier, c’était une infirmière… et ainsi de suite – en refusant obstinément d’arrêter sa soldatesque, ou au moins de lui fixer des limites à ne pas franchir - cette soldatesque qui impose depuis de bien trop nombreux mois un chaos impitoyable aux Palestiniens. La plupart du temps, cependant, ces massacres terrifiants ne font l’objet d’articles de presse que dans les pages intérieures des quotidiens, et ils ne sont pour ainsi dire jamais mentionnés à la télévision. Quant à la pratique des exécutions extrajudiciaires, qui persiste, on permet à Israël de s’en tirer à très bon compte, les journalistes multipliant à leur sujet les « prétendus » et les « de source officielle » afin de donner un visage présentable à leur propre irresponsabilité de journalistes professionnels. En la matière, le New York Times se distingue à un point tel, émaillé qu’il est d’expressions de cette nature lorsqu’il traite du Moyen-Orient (Irak y compris), qu’on pourrait avantageusement lui donner pour nouveau titre : « Les officiels m’ont dit ».
En d’autres termes, le fait que les pratiques illégales d’Israël continuent à saigner à blanc de manière délibérée la population civile palestinienne est occulté, caché à nos yeux qui ne sauraient le voir, bien que ces exactions se perpétuent sans discontinuer (65 % de chômage, 50 % de la population palestinienne vivant au-dessous du seuil de pauvreté – moins de 2 dollars/jour/personne – écoles, hôpitaux, universités et entreprises soumis à une pression militaire constante – et ce ne sont encore là que les manifestations les plus visibles des crimes d’Israël contre l’humanité. Plus de 40 % de la population palestinienne souffrent de malnutrition et la famine représente désormais une menace très sérieuse. Les couvre-feu permanents, les confiscations de terres et les constructions – incessantes - de colonies (on en compte désormais pas loin de deux cents), les destructions de récoltes, de vergers  et de maisons… font de la vie des Palestiniens un cauchemar intolérable. Ils sont nombreux à devoir se résoudre à partir, ou, à l’instar des habitants du village de Yanun, à être carrément chassés par les intimidations des colons, qui mettent le feu à leurs maisons, et menacent d’attenter à leur vie : il leur est totalement impossible de rester. Il ne s’agit de rien de moins qu’une véritable épuration ethnique, même si le plan démoniaque de Sharon est de la mettre en œuvre très progressivement, pour ainsi dire à bas bruit, afin que le grignotage ne fasse pas l’objet d’un reportage significatif et qu’on ne puisse pas le percevoir cumulativement comme le processus (qu’il est pourtant en réalité) régi par un plan global et mûrement réfléchi. L’administration Bush soutenant sa politique à bout de bras, il est nullement étonnant que Sharon puisse se payer le luxe d’affirmer que « nous ne fixons aucune limite à nos opérations. Israël n’est soumis à aucune pression d’aucune sorte. Personne ne nous critique ni d’ailleurs n’a le droit de nous critiquer. Ce dont il est question, actuellement, c’est du droit d’Israël à protéger ses citoyens. » (Reuters, International Herald Tribune, 15.11.2002). Le fait que cette outrecuidance ne suscite aucune réaction et qu’elle ne soit pas immédiatement mise en parallèle avec les accusations portées actuellement contre Slobodan Milosevic, que l’on juge au TPI de La Haye, donne la mesure du niveau d’hypocrisie atteint par la communauté internationale. Assuré de la couverture des Etats-Unis, Sharon tue les Palestiniens à satiété, au prétexte de lutter contre le terrorisme.
Comme si cela ne suffisait pas, il faut que vienne se rajouter à ce marasme l’état déplorable de la vie politique palestinienne et arabe : la plupart de ses dirigeants et de ses élites n’ont jamais été aussi corrompus - et ils ont rarement représenté une telle provocation pour les peuples qu’ils font mine de diriger - qu’aujourd’hui. Ces peuples n’ont tracé aucune stratégie systématique, ni collectivement, ni individuellement, et encore moins ont-ils élevé une protestation systématique contre les projets annoncés par Washington de chambouler totalement la carte du Moyen-Orient au moyen de l’invasion de l’Irak. Il semble que le plus que ces régimes puissent faire soit de se vendre en se présentant comme des auxiliaires dont les Etats-Unis ne sauraient se dispenser, ou alors de faire taire le moindre signe de dissension dans leurs rangs. Voire les deux à la fois. Le désordre et l’improvisation invraisemblable de l’opposition irakienne réunie à Londres – sous l’œil vigilant de l’Américain Zalmay Khalilzad, diplômé de l’AUB (Université de Boston), jadis mon voisin, à New York, devenu aujourd’hui le protégé néoconservateur de Cheney et de Wolfowitz – donnent une excellente représentation de l’état auquel nous sommes réduits, en tant que peuple. Des représentants qui ne représentent qu’eux-mêmes, le patronage impérial condescendant d’une puissance qui s’apprête à détruire un pays dans le but de s’emparer de ses richesses naturelles, des régimes locaux, tyranniques et discrédités (celui de Saddam étant, certes, le pire. Mais, les autres ?…) – telles sont les perspectives d’avenir. Elles sont tout, sauf rassurantes. Particulièrement remarquables dans la situation générale sont l’impuissance et le silence de la majorité écrasante du peuple, qui souffre d’être humilié, dans un contexte de répression et de totale indifférence. Tout, dans le monde arabe, est fait soit d’en haut, par des dirigeants dont la principale caractéristique est de n’être pas élus, soit en coulisses par des magouilleurs non désignés et néanmoins opulents. Les richesses sont l’objet de troc ou sont bradées sans aucune comptabilité ; les perspectives politiques sont tracées afin de complaire aux puissants et à leurs sous-traitants locaux ; la compassion humaine et le souci du bien-être des citoyens bénéficient de bien peu d’institutions à même de les promouvoir.
La situation palestinienne incarne cet ensemble accablant d’une manière particulièrement dramatique. Couronnant son occupation vieille de trente cinq ans, l’armée israélienne a passé les neuf mois écoulés à détruire l’infrastructure rudimentaire d’une vie civile en Cisjordanie et dans la bande de Gaza : les gens, dans ces régions, en effet, vivent en cage : des barrières de ciment ou électrifiées, auxquelles il faut ajouter les soldats israéliens, les gardent et les empêchent de se déplacer librement. Yasser Arafat et ses sbires, qui sont au moins aussi responsables de la paralysie et de la dévastation actuelles du fait de leur signature apposée à la braderie d’Oslo, et d’avoir ainsi reconnu à l’occupation israélienne une légitimité, semblent s’accrocher à leur fauteuil, quoi qu’il arrive, alors même que les histoires abracadabrantes de leur corruption et de leur richesse mal acquise débordent de partout dans les médias israéliens, arabes et mondiaux. Il est profondément troublant que beaucoup parmi ces mêmes personnages aient été impliqués, récemment, dans des négociations secrètes avec l’Union européenne, la CIA ou encore les pays scandinaves, sur la foi de leur crédibilité acquise naguère en leur qualité de supplétifs et d’hommes liges d’Arafat. Pendant ce temps-là, Monsieur Palestine lui-même persiste à donner des ordres et à proférer des condamnations oiseuses. Il n’en est aucune qui ne soit futile ou en retard à l’allumage ; son attaque contre Oussama Ben Laden en est un exemple parmi d’autres. On pourrait citer aussi son acceptation rétrospective du plan Clinton (rendu public, pour mémoire… en l’an 2000 !) Mais, qu’importe. Lui-même et ses hommes de main, à l’instar du sinistre Mohammad Rashid (alias Khalid Salam) continuent à dépenser un pognon fou pour graisser des pattes, pour corrompre et pour prolonger leur règne au-delà de toute décence. Personne ne semble seulement remarquer que l’infâme Quartet annonce une conférence de paix et un projet de réforme, un jour, pour le démentir dès le lendemain, tout en encourageant Israël à perpétrer sa répression le surlendemain.
Pourrait-il y avoir plus provocateur que la convocation d’élections palestiniennes que pourtant M. Arafat - entre mille, emprisonné qu’il est dans la tenaille israélienne - annonce, dément, puis ajourne et, enfin, ré-annonce ? Tout le monde parle de réforme… Tout le monde ?… sauf les gens dont l’avenir en dépend, à savoir : les citoyens palestiniens, qui ont tant supporté et tant sacrifié alors même que s’aggravaient leur dénuement et leur misère. N’est-il pas ironique – pour ne pas dire grotesque – qu’au nom de ce peuple si patient des projets de gouvernement éclosent un peu partout, sauf en son sein, en Palestine ? Certes, les Suédois, les Espagnols, les Britanniques, les Américains – et même les Israéliens – savent très bien que la clé symbolique ouvrant le futur du Moyen-Orient est la Palestine – c’est bien pourquoi ils font tout ce qui est en leur pouvoir afin de veiller à ce que le peuple palestinien soit tenu le plus à l’écart possible des décisions engageant son avenir. Et cela, au beau milieu d’une campagne effrénée de propagande pour une croisade contre l’Irak, durant laquelle de nombreux Américains, Européens et Israéliens ont déclaré ouvertement qu’il était grand temps de redessiner la carte du Moyen-Orient et d’y apporter la « démocratie ».
Le temps est venu, pour l’empereur qui affirme avoir revêtu de nouveaux atours – qu’il appelle démocratie – d’être démasqué et qu’apparaisse le charlatan qu’en réalité, il est. La démocratie ne saurait être importée ni imposée : elle est du ressort des citoyens qui seuls sont capables de la réaliser et de désirer la vivre. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les pays arabes vivent sous différents états d’ « urgence », qui ont servi de prétexte à leurs gouvernants pour faire absolument tout ce qui leur passait par la tête, au nom de la sacro-sainte sécurité. Même les Palestiniens, sous l’empire d’Oslo, se voyaient imposer un régime créé avant toute chose de manière à servir la sécurité d’Israël et, en deuxième instance, à servir lui-même et aussi… à se servir…
Pour toutes sortes de raisons, dont le fait que la cause palestinienne (comme la sortie de l’apartheid en Afrique du Sud) a depuis toujours servi de modèle aux Arabes et aux idéalistes à l’âme droite, partout à travers le monde, il est aujourd’hui impératif pour les Palestiniens de prendre les mesures nécessaires afin de reprendre en main la détermination de leur destinée. La scène politique palestinienne est aujourd’hui divisée entre deux alternatives pas plus sexy que viables. D’un côté, il y a le peu d’autorité qui reste à l’Autorité et à Arafat, et de l’autre, il y a les partis islamistes. Ni les uns ni les autres ne peuvent garantir un avenir décent aux citoyens de la Palestine. L’Autorité palestinienne est si discréditée, son échec à mettre sur pied des institutions si patent, son histoire corrompue et cynique tellement compromise de mille et une manières qu’on ne saurait continuer à lui faire confiance. Seuls des intrigants prétendront le contraire, comme par exemple certains de ses responsables en matière de sécurité et certains de ses négociateurs en vue. Quant aux partis islamistes, ils entraînent des individus désespérés sur la voie d’une lutte religieuse interminable et d’un déclin rétrograde. Alors même qu’il est question de l’échec politique et social du sionisme, comment pourrions-nous estimer acceptable de se tourner passivement vers une autre religion et d’y rechercher le salut en ce bas monde ? Impossible : ce sont les hommes qui écrivent leur propre Histoire, ce ne sont ni des dieux, ni la magie, ni des miracles. Purifier la terre des « intrus », que le propos en soit tenu par des musulmans, des chrétiens ou des juifs, est une insulte à la vie humaine telle qu’elle est vécue par des millions d’individus divers, par leur ethnie, leur histoire, leur identité ethnique, leur religion ou leur nationalité.
Toutefois, une grande majorité de Palestiniens, et j’imagine, d’Israéliens, savent cela. Fort heureusement, une alternative politique existe déjà, qui n’est ni le Hamas, ni l’Autorité d’Arafat. Je parle ici d’une organisation – impressionnante – de Palestiniens des territoires occupés, lesquels ont annoncé en juin dernier une nouvelle Initiative Nationale Palestinienne (Mubâdarah Wataniyyah Filastîniyyah). Parmi ses initiateurs, le Dr. Mustafa Barghouti et le Dr. Haidar Abdel-Shafi, Rawia Al-Shawa, et de nombreuses personnalités indépendantes qui comprennent bien que, dans sa faiblesse présente, la société palestinienne est visée par une prétendue « réforme » à l’initiative de composantes dont l’objectif réel est de liquider la Palestine en tant que force morale et politique pour des années à venir. Les propos oiseux sur d’hypothétiques élections, tenus par Arafat et ses lieutenants, visent seulement à rassurer leurs partenaires extérieurs sur le fait que la démocratie est en route… On en est très éloignés : ces gens ne veulent que pérenniser leurs agissements corrompus et ruineux coûte que coûte, en recourrant, au besoin, à la fraude ouverte. Les élections de 1996, il convient de le rappeler, ont été tenues sur la base du processus d’Oslo, dont l’objectif principal était de permettre à l’occupation israélienne de se poursuivre, sous un prête-nom. L’Assemblée Législative (Al-Majlis al-Tashri’i) était, en réalité, dépourvu de tout pouvoir, bien avant l’oukaze d’Arafat et le véto israélien. Ce que Sharon et le Quartet proposent, aujourd’hui, c’est une extension de ce même régime inacceptable. C’est la raison pour laquelle l’Initiative Nationale est désormais un choix inéluctable pour les Palestiniens, où qu’ils se trouvent.
Tout d’abord, cette instance, à la différence de l’Autorité (palestinienne), se donne pour objectif la libération de – et non la coopération avec – l’occupation israélienne. Ensuite, elle est représentative d’une large base en prise sur la société civile et, cela va sans dire, ne comporte aucun membre de l’armée ni des services de sécurité (palestiniens), ni non plus de flagorneurs de la cour d’Arafat. Enfin, elle a l’intention d’œuvrer pour la libération et non pour un simple réajustement de l’occupation censé convenir aux élites et aux VIPs (Very Important Persons – notables de la nouvelle génération pourvus de passe-droits, ndt).
Plus important encore, cette initiative – que j’ai le plaisir d’être en mesure de soutenir sans aucune réserve – met en avant l’idée d’une autorité nationale unifiée, élue pour être au service du peuple palestinien et de son besoin de libération, des libertés démocratiques, du débat et du contrôle publics. Les vieilles divisions entre le Fath, le Front Populaire (pour la Libération de la Palestine), le Hamas et tutti quanti n’ont plus aucun sens de nos jours. Nous ne pouvons nous payer le luxe d’une telle théâtralité ridicule. Peuple soumis à l’occupation, nous avons besoin d’un leadership dont le but primordial est de nous débarrasser des exactions et de l’occupation israéliennes et de nous assurer un ordre public à même de satisfaire nos besoins en matière de sérieux, de franchise, de vision nationale, de transparence et de communication directe. Arafat a toute une histoire de double langage. Barghouti, en revanche – je ne le cite ici qu’à titre d’exemple parmi d’autres – s’en tient à une position de principe et n’adapte pas son discours à ses interlocuteurs, quels qu’ils soient – Palestiniens, Israéliens, médias mondiaux. Il est entouré du respect de son peuple en raison des services qu’il a prodigués dans les villages, en tant que médecin ; son honnêteté et son charisme ont inspiré tous ceux qui ont eu la chance de travailler à ses côtés. Je pense également qu’il est très important que le peuple palestinien puisse être aujourd’hui conduit par des gens modernes, bien formés, pour lesquels les valeurs de la citoyenneté constituent le noyau central de leur vision politique. Les dirigeants que nous avons aujourd’hui n’ont jamais été eux-mêmes des citoyens ordinaires, ils n’ont jamais dû faire la queue pour acheter leur pain, ils n’ont jamais payé eux-mêmes leurs factures médicales ou scolaires, ils n’ont jamais connu les affres de l’attente angoissée ni la cruauté des arrestations arbitraires, les exaction tribales, les captations de pouvoir conspiratrices. Ces exemples que représentent Barghouti et Abdel-Shafi, ainsi que les principaux initiateurs de cette initiative, correspondent à notre besoin d’indépendance d’esprit et de citoyenneté responsable, moderne. Les vieux jours sont dépassés et devraient être enterrés aussi diligemment que possible.
Je conclurai en disant qu’un changement réel ne peut intervenir que lorsque le peuple le veut activement et le rend lui-même possible. L’opposition irakienne est en train de commettre une erreur terrible en remettant son sort comme elle le fait entre les mains des Américains, ce en quoi elle n’accorde pas une attention suffisante aux besoins du vrai peuple d’Irak qui souffre en ce moment même des terribles persécutions du régime autocratique (de Saddam Hussein) tout en étant en passe de subir les bombardements, tout aussi terribles, des Etats-Unis. En Palestine, il devrait être possible de tenir des élections maintenant. Certainement pas des élections destinées à reconduire une équipe d’arafatistes (politiquement) en haillons, mais bien à envoyer des délégués à une assemblée constituante authentiquement représentative. Lamentable réalité : tout au long des dix années de sa déplorable gouvernance, Arafat a empêché activement l’écriture d’une constitution (palestinienne), en dépit de son laïus ridicule sur la « démocratie palestinienne ». Son legs n’est par conséquent ni une constitution, ni même une loi fondamentale, mais rien de plus qu’une mafia décrépite. Malgré cela, et malgré l’obsession frénétique de Sharon de mettre un terme à la vie nationale palestinienne, nos institutions populaires et civiles continuent à fonctionner, dans des conditions d’une précarité et d’une dureté extrêmes. Peu ou prou, les enseignants enseignent, les infirmières et infirmiers soignent, les médecins auscultent et traitent leurs malades… Ces activités quotidiennes n’ont jamais cessé, ne serait-ce qu’en raison du fait que les nécessités vitales elles-mêmes dictent la poursuite de cet effort acharné. Aujourd’hui, ces institutions et ces personnes qui ont réellement servi leur société doivent sortir du rang et mettre en place un cadre moral et intellectuel pour la libération et la démocratie, par des voies pacifiques et avec une intention authentiquement patriotique. Dans cet effort, les Palestiniens sous occupation et ceux du Shatât (la diaspora palestinienne) ont un même devoir : y prendre part. Cette initiative nationale (palestinienne) serait, de surcroît, susceptible de représenter un précédent démocratique pour les autres peuples arabes.
                                               
17. A Genève, Bill Clinton enfonce Yasser Arafat par Olivier Breisacher
in La Tribune de Genève (quotidien suisse) du mercredi 18 décembre 2002
 
La lutte contre le terrorisme et la recherche d’une issue politique doivent être menées parallèlement.
De passage le week-end dernier à Genève, William Jefferson Clinton fut l’hôte d’honneur du Keren Hayessod (Appel Unifié), organisation caritative juive s’engageant dans des projets sociaux et économiques en Israël, en particulier l’accueil des nouveaux immigrants. Plus de 600 personnes s’étaient réunies au Président-Wilson, dont des diplomates d’une quinzaine de pays.
Proche-Orient, négociations sous son mandat, terrorisme et perspectives d’avenir au menu d’un discours d’une cinquantaine de minutes. Le 42e président des Etats-Unis a souligné son peu d’empressement à embrasser le terme de "globalisation", utilisé à tort et à travers dans le monde d’aujourd’hui, lui préférant de loin celui d’"interdépendance" entre nations. Cette interdépendance, cheval de bataille de la soirée, peut aussi s’avérer source des pires tragédies. "Le 11 septembre 2001, près de 3100 personnes originaires de 70 pays, dont 200 musulmans, ont été tuées par des terroristes qui ne partageaient pas leurs valeurs et qui ont utilisé cette interdépendance à des effets pervers", insiste Bill Clinton.
"Une erreur colossale"
Le Moyen-Orient constitue "l’exemple le plus douloureux de cette interdépendance négative, relate Bill Clinton. Sept ans de progrès pour la paix ont été interrompus, causant la mort de plus de 600 Israéliens et 1800 Palestiniens." L’ancien pensionnaire de la Maison-Blanche le souligne: les troubles ont débuté "avec l’incompréhensible refus d’Arafat d’accepter ses propositions de paix", mises sur table à Camp David en juillet 2000, puis en décembre 2000 et en janvier 2001 à Taba.
Sans surprise, Bill Clinton ne ménage pas Yasser Arafat et son leadership, reprenant à son compte la citation de l’ancien ministre israélien des Affaires étrangères, Abba Eban, décédé voici un mois. "Les Palestiniens ne ratent jamais une occasion de rater une occasion, martèle Bill Clinton. Arafat a commis une erreur stupide, une erreur colossale en refusant cette proposition historique." Et de poursuivre. "Après tout ce qui avait été accompli sous Rabin, sous Peres, avec les accords de Wye River signés par Netanyahu et Sharon, pourquoi, au nom de Dieu, Arafat a-t-il choisi de s’en détourner? Pourquoi refuser un véritable Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza? Arafat a rendu un très mauvais service à son peuple. Un véritable déficit de leadership."
Selon les termes clintoniens, le Moyen-Orient n’est qu’un microcosme du monde du XXIe siècle. "La terreur s’est étendue bien plus loin: aux Etats-Unis, au Kenya, en Tanzanie, en Indonésie, aux Philippines ou en Colombie." Soutenant la lutte sans merci contre le terrorisme de son successeur à la Maison-Blanche, Bill Clinton insiste sur la nécessaire recherche permanente de solutions politiques. Au Proche-Orient comme ailleurs. Paraphrasant Yitzhak Rabin ("il faut lutter contre le terrorisme comme s’il n’y avait pas de processus de paix, et il faut soutenir le processus de paix comme s’il n’y avait pas de terrorisme"), il développe ses propositions sur trois axes, pour passer de "l’interdépendance" à une "communauté intégrée de valeurs". D’abord, une "stratégie sécuritaire" pour prévenir le terrorisme, punir leurs initiateurs et aider ceux qui combattent la terreur. "Durant mon mandat, j’ai tout fait pour maintenir la supériorité quantitative et qualitative d’Israël."
Ensuite, adopter une "stratégie positive" pour chercher de nouveaux partenaires et diminuer le nombre d’ennemis. "C’est inévitable à partir du moment où vous ne pouvez pas arrêter tous les gens hostiles et les mettre hors d’état de nuire." Clin d’œil déguisé à certains leaders israéliens qui préconisent une option militaire?
Enfin, favoriser une "stratégie visant à renforcer et soutenir les Nations Unies et les autres organisations internationales". William Jefferson Clinton a tenu à achever son discours sur une note teintée d’espoir. "N’abandonnez pas le rêve de Rabin. Il ne serait pas particulièrement surpris de la situation actuelle, mais il n’abandonnerait pas sa vision…"
- COMMENTAIRE : Désinformation par Pierre Meyer
Que l’ex-président Clinton ait voulu plaire à son auditoire est une chose. Qu’il en vienne à trahir grossièrement la réalité des négociations de Camp David en est une autre.
En effet, on sait aujourd’hui de diverses sources que Yasser Arafat n’a pas refusé "un véritable Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza", comme l’affirme Bill Clinton, pour la simple raison qu’Israël n’a mis aucune offre détaillée sur la table à Camp David.
Comme l’écrit (1) notamment Robert Malley, conseiller spécial de Clinton pour les affaires israélo-arabes, qui participa au sommet: "A strictement parler, il n’y a jamais eu une offre israélienne." L’auteur précise sa pensée en indiquant que "les idées mises en avant à Camp David n’ont jamais fait l’objet d’un document écrit, mais elles étaient transmises oralement. Elles étaient généralement présentées comme des concepts américains, et pas israéliens. (...) Les propositions n’étaient pas non plus détaillées." Et même tout à fait vagues, précise-t-il, sur des questions aussi essentielles que la restitution des territoires, la question très sensible des réfugiés et même sur Jérusalem.
L’éditorialiste (2) du quotidien israélien Ha’aretz, comme d’autres observateurs, évoque les fameux "arrangements" proposés par les Israéliens en ces termes: "Personne n’a vu le texte qui les résume, parce que ce texte n’existe pas." On pourrait multiplier à l’envi les témoignages et les enquêtes qui montrent que le Sommet de Camp David, mal préparé, tout entier assujetti à l’ambition de Bill Clinton de figurer dans les livres d’histoire, a été un échec parce que ni Barak, ni Clinton (qui souhaitaient cette rencontre), ni Arafat (qui ne la voulait pas) ne se sont donné les moyens de réussir.
Cela n’aurait été qu’un épisode malheureux de plus du conflit israélo-palestinien si Clinton ne s’était pas acharné, au total mépris de son engagement antérieur, sur le seul Arafat, lui faisant porter le chapeau d’une impasse collective. Car c’est bien l’attitude de Clinton, dans laquelle il s’enferre encore aujourd’hui, qui a conditionné la suite, donnant explicitement à Barak d’abord, puis à Sharon le feu vert pour accabler systématiquement le leader palestinien, déclaré unilatéralement "hors jeu".
Quelle lourde responsabilité pour celui qui rêvait d’être associé à la paix au Proche-Orient et qui y a semé le trouble.
(1) Camp David; The Tragedy of errors, New York Review of Books (9 août 2001) 
(2) Cité dans La guerre israélienne de l’information, Joss Dray et Denis Sieffert, La Découverte, Paris, 2002
                                                   
18. Les journalistes sont soumis à des tirs à boulets rouges lorsqu’ils écrivent la vérité par Robert Fisk
in The Independent (quotidien britannique) du mercredi 18 décembre 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Tout d’abord, il y eut Roger Aisles, président de Fox News, qui conseilla au président des Etats-Unis de prendre les « mesures les plus sévères possibles » contre ceux qui avaient attaqué l’Amérique, le 11 septembre 2001.
Oublions, voulez-vous, un moment, que le chef du bureau de Fox New à Jérusalem est Uri Dan, un ami intime du Premier ministre israélien Ariel Sharon, et auteur de la préface de la nouvelle édition de l’autobiographie du même, qui comporte une version révoltante du massacre de 1 700 civils palestiniens à Sabra et Chatila, laquelle innocente totalement Sharon de cette boucherie.
Puis il y eut Ted Koppel, l’un des présentateurs américains en vue du journal de vingt heures, qui annonça tout de go qu’il peut être du devoir d’un journaliste de ne pas révéler certaines informations avant que les militaires décident qu’elles doivent l’être, au moment où ils le décident, dans le cadre d’une nouvelle guerre contre l’Irak.
Peut-on aller plus loin en matière de veulerie journalistique ? Oh oui, bien sûr ! Nous pouvons… La chaîne ABC a annoncé, il y a quelque temps, qu’elle connaissait tous les détails de l’assassinat de quatre membres d’Al-Qa’ida par un drone « Predator », au Yémen, mais qu’elle avait repoussé de quatre jours la diffusion de ces informations « à la demande du Pentagone ». Comme ça : impeccable ! C’est clair : nous savons au moins pour qui travaille la chaîne ABC…
Le Pentagone a annoncé que les hommes assassinés – et ne perdons pas de vue cet adjectif – ‘assassinés’ – bien que la chaîne ABC n’ait pas utilisé ce mot là – se situaient entre le numéro 2 et le numéro 20 dans la hiérarchie au sommet de l’organisation Al-Qa’ida. Ah bon ? Alors, qu’on nous le dise : ces hommes étaient-ils les numéros 2, 3, 4 et 5 d’Al-Qa’ida, ou bien en étaient-ils plutôt les numéros 17, 18, 19 et 20 ? Qu’est-ce qu’on en a à cirer ? La presse est partisane. Ne nous demandez pas quels sont les journalistes qui résistent à la censure américaine qui pointe son nez, sur la guerre en Irak. Demandez plutôt, dans ce défilé de carnaval, quels sont les premiers d’entre eux à monter dans le char des musiciens.
Au Canada, c’est encore pire. Le trust Canwest, que possède Israel Asper, détient 130 quotidiens dans l’ensemble du pays, dont 14 quotidiens liés à des grandes villes et l’un des plus grands journaux nationaux, le National Post. Ses « journalistes » ont attaqué des collègues qui avaient osé déroger à ses éditoriaux d’un alignement sur Israël lassant à force d’être constant. Comme l’a relevé l’observatoire Index on Censorship (L’Argus de la Censure), Bill Marsden, un reporter d’investigation travaillant pour Montreal Gazette, a pu suivre les intrusions du trust Canwest dans ses propres articles. « Ils ne veulent aucune critique contre Israël », écrit Bill Marsden. « Dans notre journal, nous ne publions jamais de tribunes qui exprimeraient un point de vue critique sur Israël et sur ce que fait Israël au Moyen-Orient… »
Mais voilà que ‘Izzy Asper’ a écrit un éditorial obséquieux et répugnant dans le Post, dans lequel il attaque ses propres journalistes, accusant faussement les reporters de commettre du journalisme « paresseux, bâclé ou stupide », et d’être « de parti-pris, voire carrément antisémites ». Ces diffamations odieuses sont familières à tout journaliste qui tente de faire correctement son travail sur le terrain, au Moyen-Orient. Des inexactitudes délibérées ne font que les rendre encore plus révoltantes.
Ainsi, par exemple, M. Aspers prétend que mon collègue, Phil Reeves, aurait comparé les massacres commis par les Israéliens, il y a quelques mois – qui comportaient un bon nombre d’authentiques crimes de guerre (comme le fait d’écraser délibérément un invalide avec son fauteuil roulant, par exemple) – aux « champs d’extermination de Pol Pot ». Précisons immédiatement que M. Reeves n’a jamais fait la moindre allusion à Pol Pot. Mais M. Asper prétend fallacieusement que c’est ce qu’il a fait.
Attendez, il y a encore pire. M. Asper, dont les allégations « paresseuses, bâclées ou stupides » à l’encontre des journalistes lui vont en réalité comme un gant, affirme – lors d’un discours prononcé lors du Dîner de Gala pour la vente de Bons du Trésor Israélien, à Montréal, qui servit de base à son article incroyable – qu’ « en 1917, la Grande-Bretagne et la Ligue des Nations ont déclaré, avec l’approbation du monde entier, qu’un Etat juif serait établi en Palestine. » Eh là ! Minute ! La Déclaration Balfour, en 1917, ne disait nullement qu’un Etat juif serait établi. Elle disait que le gouvernement britannique « envisagerait favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif. » Nuance ! Les Britanniques avaient refusé catégoriquement d’employer les mots « Etat juif ».
Peut-être cela importe-t-il peu pour des scribouillards paresseux et brouillons tels M. Asper. Mais lorsqu’il s’agit de la Ligue des Nations, dont on veut  impliquer la responsabilité, nous ne sommes pas particulièrement dans le domaine de la mythologie. La Ligue des Nations a été créée après la Première Guerre mondiale – eût-elle existé, en 1917, elle aurait peut-être pu arrêter totalement cette guerre – et M. Asper se trompe, tout simplement (ou bien peut-être, comme il le dit si bien, est-il « paresseux, primesautier et stupide ») lorsqu’il suggère qu’elle existait, en 1917 ( !).
Bien entendu, M. Asper ne nous parle jamais de l’occupation israélienne ni de la construction des colonies juives, réservées aux Juifs et aux Juifs exclusivement, sur des territoires arabes. Il nous parle de « soi-disant réfugiés palestiniens » - remarque d’une stupidité à nulle autre pareille – pour ensuite proclamer que ce corrompu et ce fou de Yasser Arafat est « l’un des terroristes les plus cruels et les plus retors que le monde ait connu depuis trente ans. » Il a conclu son adresse aux partisans d’Israël réunis à Montréal en formulant le dangereux souhait suivant : « Il vous revient, à vous qui êtes ici réunis ce jour, d’agir contre les malfrats des médias ! »
Malfrats ? Est-on très éloigné des « malfaisants » du président Bush. Que se passe-t-il donc, là, sacrebleu ?
Je vais vous le dire. Les journalistes sont attaqués parce qu’ils disent la vérité, parce qu’ils s’efforcent de la dire telle qu’elle est. En particulier les journalistes américains. Je ne saurais trop leur conseiller de lire un livre remarquable publié récemment par New York University Press, et édité par John Collins et Ross Glover. Ce livre est intitulé « La tyrannie de la rhétorique politique ». En voici le sommaire, qui est très parlant à lui seul : « Anthrax » ; « Lâcheté » ; « L’empire du mal » ; « Liberté » ; « Fondamentalisme » ; « Justice » ; « Terrorisme » ; « Intérêts vitaux » et, enfin – c’est celui que je préfère « La guerre contre… (Complétez les pointillés avec le pays de votre choix) ».
Et pendant ce temps, je vous rassure, les journalistes sont en train de rentrer dans le rang, afin de vous raconter les belles histoires que le gouvernement veut que vous entendiez.
                                                               
19. La fin tragique de cinq Palestiniens en quête de travail en Israël par Gilles Paris
in Le Monde du mercredi 18 décembre 2002
Les intentions des cinq cousins, tous au chômage, étaient très prosaïques. Selon leurs parents, ils espéraient pouvoir trouver illégalement du travail pendant quelques mois en Israël pour subvenir aux besoins de leurs familles.
Khan Younès de notre envoyé spécial - La grande tente dressée par la municipalité devait être démontée mardi matin 17 décembre. Pendant les trois jours qui avaient suivi la mise en terre des cinq victimes, le 13 décembre, elle avait abrité les parents et les amis venus présenter leurs condoléances à la famille Al-Astal, l'une des plus importantes "hamula" (famille) de Khan Younès, au sud de la bande de Gaza. Les rangs serrés de chaises en plastique avaient été disposés face à des affiches frappées du sigle des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, un groupe militaire se revendiquant du Fatah, mais pourtant dépourvues des traditionnelles mises en scène guerrières autant que grotesques exaltant les "martyrs" tombés au combat. Les cinq disparus, deux frères et trois cousins, y apparaissaient en médaillons.
Dans la nuit du mercredi au jeudi 12 décembre, les cinq Palestiniens avaient tenté le diable : franchir la clôture qui sépare presque hermétiquement la bande de Gaza du territoire israélien. Les intentions des cinq cousins, tous au chômage, étaient très prosaïques. Selon leurs parents, ils espéraient pouvoir trouver illégalement du travail pendant quelques mois en Israël pour subvenir aux besoins de leurs familles. Selon Saïd Al-Astal, un cousin employé à la municipalité et qui joue le rôle de mentor auprès des jeunes, les cinq hommes avaient déposé des demandes de permis de travail en Israël mais ils étaient beaucoup trop jeunes pour pouvoir espérer une réponse favorable des autorités israéliennes qui privilégient les hommes mûrs, jugés moins susceptibles de commettre des attentats. L'aîné, Ahmed, était âgé de 32 ans, il était accompagné cette nuit-là de son frère Assaf, 23 ans, et de trois autres cousins, deux Mohammed – l'un tout juste trentenaire et l'autre âgé de 22 ans –, et d'un autre, Ahmed, le benjamin du groupe, âgé de 20 ans.
"AMBULANCES RETARDÉES"
"Ils avaient parlé de leur projet à certains de leurs frères. A mon avis, ils avaient pris contact avec quelqu'un de l'autre côté, soit un Israélien soit un Palestinien, pour les récupérer", estime Saïd. Le plus âgé des cinq garçons avait déjà travaillé par le passé en Israël. Le petit groupe, muni de deux échelles, avait tenté sa chance près du point de passage de Karni. Mais la tentative avait été rapidement déjouée par une armée israélienne placée ce soir-là en état d'alerte, après avoir été informée, selon un porte-parole militaire, de projets d'infiltration d'activistes armés. Découverts, les cinq hommes avaient été pris pour cible par un char d'assaut qui avait tiré au moins un obus en leur direction.
Selon les Palestiniens qui assurent avoir obtenu les corps près de deux jours plus tard, l'armée s'était opposée à ce que des ambulances arrivent immédiatement sur les lieux. Le frère de l'une des victimes affirme qu'un homme au moins n'avait été que légèrement blessé et qu'il s'était vidé de son sang alors qu'une intervention rapide aurait pu le sauver. Selon l'armée israélienne, les cinq corps n'avaient pas pu être repérés au cours de la journée de jeudi et ils n'avaient donc pu être rendus à leur famille que le lendemain. Les Israéliens ont indiqué que les cinq hommes n'étaient pas armés.
"Contrairement à ce que l'on pense, il n'est pas impossible de franchir la clôture, assure Saïd Al-Astal, ceux qui y parviennent gardent ensuite le silence. Ici, on ne meurt pas de faim mais on n'a rien, on n'aura rien avant longtemps, et cette situation peut pousser un homme à prendre tous les risques." Près des deux tiers des Palestiniens de la bande de Gaza vivent désormais sous le seuil de pauvreté, fixé à moins de 2 euros par jour, et le chômage touche près de trois hommes sur quatre. Le cousin des disparus ne doute pas que d'autres candidats tenteront leur chance à l'avenir. "Mais cette histoire va en faire réfléchir plus d'un, estime-t-il. Avant, on pensait que si on était découvert, on risquait simplement la prison ou des blessures légères, comme une balle dans la jambe, mais maintenant, on sait qu'on peut aussi être tué."
                                           
20. Les tribulations des chrétiens américains en Israël par Sylvain Cypel
in Le Monde du mardi 17 décembre 2002

Le récent voyage en Israël d'une délégation de la Coalition chrétienne américaine illustre la convergence entre cette organisation messianique conservatrice et les ultranationalistes israéliens.
Kippa sur la tête, Michael Brown insère dans un interstice du mur des Lamentations un papier sur lequel, conformément à la tradition juive, il a écrit un vœu. La suite est plus inattendue : front contre pierre, il entame une prière. "Merci Jésus, merci Seigneur." Chef du lobby officiel de la Christian Coalition of America (Coalition chrétienne américaine – CCA), M. Brown semble au comble de l'émotion. Le temps de quelques photos devant le saint des saints du judaïsme et, déjà, le guide israélien appelle. Le lobbyiste, la nouvelle présidente de la CCA, Roberta Combs, et cinq autres de ses dirigeants, invités du ministère israélien du tourisme, pressent le pas. La journée est encore longue.
La Coalition chrétienne est la plus grande organisation de la droite conservatrice américaine. Fondée en 1989 par le prédicateur Pat Robertson, elle réunit 2 millions de membres et toucherait 18 millions de sympathisants, pour la plupart des évangélistes baptistes et pentecôtistes. Elle mène campagne pour le retour de la prière à l'école, contre l'avortement, les homosexuels, les "papistes", épiscopaliens, presbytériens, "humanistes laïques" et autres représentants de "l'esprit de l'Antéchrist", dixit Robertson. Désormais, il faut ajouter à la liste le soutien inconditionnel à Israël, plus précisément à sa fraction politique la plus nationaliste.
"Roberta Combs, vante Ronn Torossian, directeur de la communication de la CCA, est très puissante. Lorsqu'elle appelle Bush, il la rappelle au plus tard le lendemain." Le 11 octobre, le président américain a envoyé un chaleureux message vidéo à sa convention nationale. En Israël, Roberta ne cessera d'évoquer son "ami George Bush".
Quatre jours durant, du 18 au 21 novembre, la délégation va visiter quelques Lieux saints chrétiens et juifs et, surtout, rencontrer une série de personnalités religieuses et ultranationalistes israéliennes. Pour la plupart, ses interlocuteurs seront issus des deux mouvances du Grand Israël les plus idéologiquement structurées : ceux originaires du Betar, le noyau dur du Likoud au pouvoir, et les adeptes de l'école rabbinique Merkaz HaRav, pour qui la création d'Israël, en 1948, constitue le début de la rédemption juive, et la conquête des territoires palestiniens en 1967 le signe annonciateur de l'avènement du Messie.
Premier jour. Réception chez le ministre du logement Nathan Chtcharanski. "La guerre ici n'est pas entre Juifs et Arabes, mais entre la liberté et l'esclavage, le Bien et le Mal. Il y a un accord entre les dirigeants européens et les terroristes pour nous faire évacuer les implantations. Nos colons défendent nos valeurs communes. Vous êtes nos meilleurs alliés. Il y a tant d'anti-Israéliens et de judéophobes dans le monde." Brown : "Nous, chrétiens, comprenons que la défense d'Israël est l'affaire de tous." Départ pour le mur des Lamentations. D'en bas, on aperçoit l'esplanade des Mosquées, qui surplombe le mont du Temple. Allan Marks, le guide israélien : "Jérusalem n'apparaît nulle part dans le Coran. Ici, les musulmans se sont approprié un lieu saint juif." Devant la via Dolorosa, Michelle Ammons, de la CCA, jette des regards inquiets. "Ces gens, là, ils sont tous musulmans ?"
A la yéshiva (école talmudique) Beit Orot, du rabbin et député Benny Elon, chef du parti Moledet (Patrie), qui prône le "transfert" des Palestiniens hors du Grand Israël, la réception est exceptionnellement chaleureuse. "Les Arabes veulent chasser les juifs et les chrétiens de Jérusalem", explique un dirigeant. L'assimilation Arabe-musulman sera, quatre jours durant, entretenue par les interlocuteurs israéliens, comme s'il n'existait pas d'Arabes palestiniens chrétiens. "Exigez de Bush qu'il applique l'American Embassy Act", demande encore ce responsable. Cette décision du Congrès de 1995, prônant le déplacement de l'ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, n'a jamais été appliquée. "Notre représentant à la Chambre, Jim Sexton, va s'y employer", promet James Backlin, directeur juridique de la CCA.
Le soir, dîner avec Elie Cohen, chef de l'association parlementaire Terre d'Israël, qui regroupe des députés de tous partis opposés à la moindre évacuation de territoire palestinien. Après l'embuscade qui a coûté la vie à neuf soldats et trois membres de la sécurité des colons à Hébron, Ariel Sharon a annoncé son plan : débarrasser la route des Fidèles, où vivent éparpillés 400 à 500 colons, de ses habitants palestiniens. Une route, "c'est insuffisant ; toute la zone H2 doit devenir juive", dit Cohen. Dans cette zone, sous absolu contrôle israélien, résident 20 000 Palestiniens.
Hébron constitue le gros de la deuxième journée. Quatre heures durant, les délégués chrétiens déambulent en zone H2, mise sous couvre-feu intégral, hormis pour les colons. Derrière leurs fenêtres, on aperçoit, furtivement, ces Palestiniens confinés dans leurs appartements. Porte-parole des colons, David Wilder – qui dirige aussi le Hebron Fund – montre l'endroit où, trois jours avant, a eu lieu l'attaque palestinienne. "Des barbares", s'indigne Jim Backlin. "Depuis qu'Abraham a acheté ce lieu parce qu'il y a découvert les tombes d'Adam et Eve, explique Wilder au caveau des Patriarches, il appartient aux juifs. Et les musulmans y ont fait une mosquée !"
Benny Katzover, maire de la colonie limitrophe de Kyriat Arba, appelle la CCA à se mobiliser : "Actionnez vos députés, vos sénateurs. Nous en avons marre des pressions américaines. Sans elles, l'armée aurait détruit ici toutes les maisons des terroristes." Noam Arnon, chef de la communauté juive d'Hébron : "J'ai dit bien avant le 11 septembre que la troisième guerre mondiale a commencé ici. Nous, colons, sommes le front avancé du monde libre face au terrorisme. Ici, le défi de la culture occidentale est de ne pas reculer." Roberta Combs : "Vous êtes nos héros. Ne lâchez jamais."
Troisième jour. Petit déjeuner avec Ouzi Landau, ministre de la sécurité intérieure. Roberta Combs : "Pourquoi juifs et chrétiens sont-ils empêchés d'aller sur le mont du Temple [esplanade des mosquées pour les musulmans], plus haut lieu de notre patrimoine commun ?" Le ministre explique que le problème est délicat, l'Intifada ayant précisément éclaté après la visite d'Ariel Sharon sur l'esplanade des Mosquées. Mais, dit-il, "après la prochaine guerre du Golfe, ce sera certainement possible". Un autre rendez-vous, avec Shimon Pérès, est annulé. "Ce Pérès, j'aurais dû le rencontrer ?" demande Roberta. "C'est l'homme de l'accord d'Oslo avec Arafat, un libéral", explique le guide israélien. "Quelqu'un comme Bob Kennedy, ou Clinton ?", s'enquiert, d'une moue dégoûtée, Michelle Ammons.
Que savent ces chrétiens de l'Israël réel, de son histoire, de sa complexité ? Parfois, l'absurdité surgit à l'improviste. Comme lors d'une halte dans la colonie de Shilo, entre Ramallah et Naplouse. L'hôte, Yisraël Medad, rappelle qu'ici eut lieu, selon la Bible, une bataille entre Hébreux et Philistins. Michelle Ammons, surprise : "Une bataille ? Les Philistins n'étaient-ils pas juifs ?"
L'hôte, stupéfait : "Madame, c'étaient nos ennemis !"
Ammons : "Ah ! Comme les Palestiniens ?"
L'hôte : "Oui, mais la Bible parle de Philistins."
Ammons : "Et de quelle culture étaient-ils, à l'origine : juive, chrétienne ou musulmane ?"
L'hôte, horrifié : "Madame, à l'époque, nous seuls étions monothéistes, tous les autres étaient païens."
Ammons : "Ça alors ! Et moi qui ai toujours cru que les Philistins étaient juifs..." L'Américaine confond-elle les Philistins de l'Ancien Testament et les pharisiens du Nouveau ? Ou s'agit-il d'une plus profonde ignorance ? Souvent, les évangélistes ne savent de la Bible que les seuls passages – Genèse, Josué, Isaïe, Ezéchiel... – utiles à leur vision millénariste.
Comment expliquer la convergence entre ces chrétiens conservateurs et ces ultras israéliens ? Du côté américain, l'alliance est, d'abord, spirituelle. Les évangélistes croient en la "seconde venue" du Christ, qui inaugurera le "royaume millénaire" de Dieu sur Terre. Cette vision de l'Apocalypse, dite "dispensionnaliste", se fonde sur une lecture des Ecritures dans laquelle les juifs sont investis d'une mission sacrée : rétablir le "royaume de David" en Terre sainte et "reconstruire le Temple", conditions requises pour l'affrontement final entre le Messie et l'Antéchrist. Alors, après sept années de "tribulations" ("guerres, épidémies, tremblements de terre..."), au cours desquelles deux tiers des juifs tomberont en "martyrs", le dernier tiers reconnaîtra en Jésus, revenu une seconde fois, le vrai Sauveur. Convertis, ils trouveront leur place immédiatement à la droite du Christ. Ces temps sont-ils proches ? Pat Robertson (72 ans) a énoncé sa conviction : "J'espère fermement être encore en vie lorsque Jésus reviendra sur terre."
Les juifs pieux pourraient nourrir quelques craintes devant cette vision. Car enfin, dit Gershom Gorenberg, juif religieux auteur du livre The End of Days (La Fin des temps), "la conception évangélique est une pièce en cinq actes où les juifs disparaissent au quatrième". Le pasteur Brown se veut rassurant : "Certains nous soupçonnent d'avancer masqués. Mais nous ne faisons pas de prosélytisme chez les juifs." Qu'en dit Benny Elon, son plus proche associé en Israël ? "Avec ces chrétiens-là, nous avons une langue commune : les Patriarches, la Bible, le Temple. Avec les musulmans, aucune. L'antisémitisme moderne s'est déplacé du catholicisme vers le monde arabo-musulman. C'est à Jénine, au Caire, à Téhéran qu'on entend le plus "Mort aux juifs". Quel est le ghetto le plus menacé au monde, désormais ? Israël ! Notre alliance avec la Coalition chrétienne américaine est bien plus naturelle que celle des gauchistes européens avec les islamistes."
Le rabbin Elon convient cependant que sa vision est exactement inverse à celle de la CCA : "Quand le Messie viendra, dit-il, les chrétiens comprendront leur erreur." Chaque partenaire tient ainsi l'autre par la barbichette, certain d'être, à la fin de l'histoire, le bénéficiaire d'une coopération qui, en attendant, se nourrit de motifs plus temporels. Roberta Combs : "Nous avons toujours soutenu Israël. Mais le 11 septembre a tout changé. Depuis, face au terrorisme, nous sommes frères par le sang versé."
La CCA est la plus connue d'une kyrielle d'organisations messianiques protestantes qui soutiennent la droite dure israélienne. Ehoud Olmert, maire de Jérusalem, "dur" du Likoud, était l'invité d'honneur de sa convention, en octobre à Washington. "Dieu est avec nous, vous êtes avec nous", a-t-il lancé aux délégués, dont certains brandissaient des panneaux "Dites non à un Etat Palestinien !" Ariel Sharon, en septembre, a été ovationné par 4 000 évangélistes, venus des cinq continents célébrer la fête des Tabernacles (fête juive de Soukkot), à l'appel de l'ambassade internationale chrétienne de Jérusalem, une association qui dit "travailler avec l'Agence juive" (l'organisme qui gère l'émigration vers Israël). Aux Etats-Unis, Stand for Israel, créé par le rabbin Eckstein et l'ancien vice-président de la Coalition chrétienne, Ralph Reed Jr, a réuni, le 20 octobre, 5 millions de fidèles pour un "jour de prières et de solidarité avec Israël". Sharon leur écrivit : "Ce soutien des chrétiens américains est un grand encouragement pour moi, mon gouvernement et, par-dessus tout, le peuple israélien." Les Christian Friends of Israeli Communities, eux, récoltent directement des fonds pour les colonies israéliennes.
Historiquement, les juifs américains sont majoritairement démocrates. Beaucoup restent très méfiants quant à la nature de l'amour porté à Israël par la CCA. Certains prédicateurs, dans le passé, n'ont-ils pas tenu des propos antisémites ? Mais le courant néoconservateur tend à devenir prédominant dans les organes de la communauté juive, et, sur fond de conflit israélo-palestinien, ses affinités avec la droite américaine, y compris religieuse, sont désormais publiques.
Les liens de la CCA avec les ultranationalistes israéliens sont si forts que son directeur de la communication, Ronn Torossian, sympathique au demeurant, est... américano-israélien. Il a travaillé avec Irwin Moskowitz, milliardaire de Floride qui finance les cercles activistes israéliens à Jérusalem-Est. "Dans beaucoup d'endroits où la Coalition est active, vous trouverez à côté des gens du Betar",glisse Torossian. Au-delà du lobbying politique, la CCA finance-t-elle les ultranationalistes israéliens ? Roberta Combs : "A aucun moment mes interlocuteurs ne me l'ont demandé." Le rabbin "transfériste" Elon : "La Coalition chrétienne aide peut-être certaines implantations. Mais pas mon parti. Je ramasse des millions de dollars dans la diaspora juive, je n'ai pas besoin d'elle."
Durant son périple israélien, la délégation a eu une entrevue discrète avec Haïm Silberstein, vice-président d'Uvneh Yerushalayim. Cette association a pour objet d'obtenir l'expropriation de Palestiniens de Jérusalem-Est qui, selon elle, y "habitent illégalement". Et aussi d'acheter des terrains ou des maisons appartenant à des Palestiniens désireux, volontairement ou las d'être harcelés par les amis de M.Silberstein, de quitter la ville.
                                               
21. Les élections israéliennes par Tanya Reinhart
in Yediot Aharonot (quotidien israélien) du mardi 26 novembre 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
(Ce texte est une version plus complète - en anglais - de l'article publié dans le quotidien israélien Yediot Aharonot le 26 novembre 2002.)
En Israël, depuis déjà pas mal de temps, les sondages d’opinion semblent comporter une certaine contradiction. D’un côté, une majorité de 60-70 % se dégage en faveur de Sharon et de la politique de la « main de fer » dans les territoires occupés tandis que, de l’autre, une autre majorité, de 60 %, se prononce en faveur de l’évacuation immédiate et unilatérale de la plupart des territoires et par conséquent de la plupart des colonies. En réalité, cette apparente contradiction est aisément explicable et soluble. Depuis les années 1990 (voire, même, avant) une division en trois tiers à peu près égaux de l’opinion publique est observable, dans la société israélienne. Le tiers « idéologique » (de gauche), est opposé à l’occupation, pour des motifs moraux : c’est une question de principe. La « droite idéologique » soutient la politique israélienne d’expansionnisme et les colons. Le tiers du milieu, non idéologique, (le « marais »), est composé de gens qui n’aspirent qu’à une seule chose : une vie normale, dans le calme. Ils se soucient aussi peu des Palestiniens que des colons, à vrai dire. Les sondages reflètent le désespoir et le désarroi de ce tiers médian. Très probablement, l’état d’esprit de ceux qui le composent est de penser que s’il est possible de tuer ou d’expulser les Palestiniens, c’est parfait, mais que s’il est possible de tout simplement « se tirer » de là-bas, des Territoires, comme Israël l’a fait au Liban, cela leur convient aussi très bien. Ainsi, dans des sondages autour d’une évacuation immédiate des Territoires, le tiers gauche + le tiers du milieu répondent « oui ». Et dans les sondages sur le soutien à la politique de Sharon, le tiers droite + le tiers du milieu (le même que tout à l’heure) répondent « oui », aussi…
Il est (par conséquent) impossible de conclure de ces sondages que la victoire de Sharon aux prochaines élections serait courue d’avance, comme on l’affirme un peu partout. Le vainqueur des élections sera le candidat qui aura su s’attirer le plus de voix provenant du « tiers médian », du marais…
Une erreur très répandue consiste à appeler « centre » ce tiers médian. Le mot « centre » a un contenu idéologique. Le « centre » est associé à des positions modérées, qui le situent au cœur du consensus. Le centre idéologique est effrayé par des positions absolutistes (ou qu’il juge telles) – et le retrait immédiat des Territoires en est une – mais il n’aime pas non plus l’idée du « transfert » (ce terme « technique » de la vie politique israélienne signifie : expulsion de masse). Toutefois, ce centre idéologique n’existe en réalité que dans le discours politique. Dans la vraie vie, le marais rassemble des citoyens effrayés et dont la vie s’est muée en enfer – des gens qui assistent à l’effondrement de l’économie et qui attendent dans l’anxiété le prochain attentat terroriste ou le jour où ils devront revêtir leur masque à gaz et se réfugier dans leur chambre calfeutrée. Il est raisonnable d’escompter que leur instinct (de survie) les incitera à voter en faveur de quiconque leur offrira une issue de secours clairement balisée.
Le programme « poing de fer » de la droite de la droite est certes percutant et clair. Mais son inconvénient, pour le marais, réside en ceci qu’il est en application depuis deux ans déjà, et que rien – strictement rien - n’a changé en mieux. La question, pour ces gens dans l’expectative, est donc de savoir ce que la gauche peut bien avoir à leur offrir.
Jusqu’à maintenant, la gauche de la gauche n’a proposé que des solutions au niveau du discours verbal : Assoyons-nous et parlons et discutons et bavardons et négocions – voilà le message que ses émules tiennent depuis des années. C’est ainsi qu’est né le modèle d’Oslo – un modèle basé sur des négociations éternelles, pendant lesquelles Israël continue à créer des colonies, à agrandir les colonies existantes et à exproprier toujours plus de terres palestiniennes. Aujourd’hui, tout le monde sait très bien, en Israël, où cela conduit, et il est totalement impossible de remporter les élections avec ce genre de message. Mais Mitzna a quelque chose de nouveau à offrir – un plan qui semble avoir débuté, tout au moins, avec la claire détermination à agir, plutôt qu’à se contenter de parler et à parler, seulement.
Les fondements de ce plan sont à rechercher dans les résolutions du Conseil pour la Paix et la Sécurité, énoncées au mois de février dernier. Comme l’a indiqué le quotidien Ha’aretz, « après quatre mois de débats intenses, le Conseil pour la Paix et la Sécurité – groupement d’un millier de généraux de réserve de haut grade, de colonels, de responsables du Shin Bet et du Mossad - doivent mettre en place (sic) une campagne publique en faveur d’un retrait unilatéral d’Israël de la totalité de la bande de Gaza et de la plus grande partie de la Cisjordanie… A la différence des autres plans de retrait unilatéral, tel « Barrière pour la Vie » (‘Life Fence’), par exemple, le plan du Conseil implique l’évacuation d’une quarantaine de colonies (jusqu’à cinquante) » [Lili Galili, Ha’aretz, 18.02.2002]
Il serait difficile de trouver un organisme plus consensuel, en Israël, que le Conseil pour  la Paix et la Sécurité, et son plan est fortement soutenu par les milieux professionnels et les cercles d’affaires. Ces gens ne sont pas nécessairement motivés par des considérations morales sur ce qu’Israël est en train de faire subir aux Palestiniens, mais bien par des préoccupations relatives aux implications de la politique menée actuellement, lourdes de menaces pour l’avenir même d’Israël. Bien que je ne partage nullement leur vision du monde, je suis convaincue que la mise en application dans les faits de leur projet constituerait un énorme pas en avant.
La conception sous-jacente à ce projet est la suivante : le contentieux fondamental entre le consensus israélien et les Palestiniens se résume à trois problèmes : le Droit au Retour (des réfugiés palestiniens en Palestine de 1948 et dans les TO, ndt) ; le statut de Jérusalem et le devenir des grands blocs de colonisation en Cisjordanie centrale. Ces colonies (énormes et concentrées dans deux ou trois « blocs », ndt) ont été construites sur des terres confisquées aux Palestiniens (comme toutes les autres, ndt), mais la triste réalité (à laquelle personne ne peut échapper) est qu’il y a d’ores et déjà environ 150 000 Israéliens qui y vivent, qu’il est impossible d’évacuer du jour au lendemain. Toutefois, en termes territoriaux, les zones contestées ne représentent pas plus de 10 % de la superficie de la Cisjordanie [1] : il n’y a absolument aucune raison défendable d’occuper le reste des territoires (palestiniens) à cause d’un contentieux sur ce dixième de la Cisjordanie. Les 90 % de la Cisjordanie qui ont fait l’objet d’un accord peuvent être évacués immédiatement – ils doivent l’être, par conséquent – et les quarante à cinquante colonies éparpillées dans cette très grande portion de la Cisjordanie doivent être démantelées.
Immédiatement après l’évacuation, des négociations devraient reprendre, afin d’examiner les trois problèmes – difficiles – restant à résoudre. En attendant qu’une solution soit trouvée à ces trois problèmes, le conflit ne prendra pas fin (= un accord constatant la fin du conflit ne sera pas signée, ndt) et personne ne pourra promettre une cessation totale du terrorisme. Toutefois, dès lors que les habitants de 90 % de la Cisjordanie (et de la totalité de la bande de Gaza) auront une raison de se lever, (comme vous et moi), le matin, le danger qu’ils optent pour le suicide au détriment de leur Droit au Retour aura énormément diminué.
Si Mitzna s’accroche à ce projet, qui offre une réelle alternative et un vrai espoir, il y a une bonne chance qu’il devienne le prochain premier ministre d’Israël. Mais les dangers qui le guettent au tournant sont multiples. Depuis le pôle de la droite, s’exercent sur Mitzna des pressions pour qu’il « en appelle au centre », son programme devenant, de ce fait même, vague et sans plus beaucoup de sens. Mais le plus grand danger est tapi du côté de ce qu’il est convenu d’appeler la gauche (la « gôche », ndt), au sein de son propre parti, le parti Travailliste. Beilin et les autres petits génies créatifs d’Oslo travaillent contre l’idée du retour immédiat : - Pourquoi évacuer immédiatement ? – disent-ils – alors que nous pouvons, tout simplement, reprendre la voie des négociations. Assoyons-nous avec les Palestiniens ; parlons, discutons, débattons, ergotons, chipotons, mégotons, négocions… Pendant ce temps, les Forces israéliennes de défense (l’armée israélienne) continueront à maintenir l’ordre dans les territoires occupés. Peut-être, sait-on jamais, les Palestiniens vont-ils finir par lâcher, finalement, et nous laisseront-ils mettre en vigueur le plan Beilin-Abu Mazen, qui n’implique aucunement le démantèlement d’une quelconque colonie… [2].
Mitzna donne des signes de faiblesse, il est sur le point de céder. A la veille des primaires au sein du parti Travailliste, il ne parlait plus que d’évacuer immédiatement la seule bande de Gaza. Pour la Cisjordanie, il proposait un an de négociations, qui signifient, en pratique, des négociations sous la supervision de l’armée israélienne. En d’autres termes, il proposait une année supplémentaire de la folie actuelle, mais avec un peu de négociations, pour faire joli dans le paysage. Si, à la fin des fins, ce que Mitzna a à offrir au tiers médian des électeurs israéliens ne devait pas être autre chose qu’un plan Oslo-bis, ce marais voterait Sharon, à n’en pas douter.
- Notes :
[1] : Ce chiffre est celui de l’approche maximaliste de Barak, qui avait exigé l’annexion (à Israël) de ces dix pour cent (de la Cisjordanie) à Camp David (l’ « offre généreuse »… ndt). La superficie du territoire sur laquelle les colonies sont bâties est bien moindre. Toutefois, Barak avait exigé de maintenir une continuité territoriale entre les colonies proposées à l’annexion. Durant les conversations de Taba, la partie israélienne fixa la proportion (de territoires palestiniens à annexer à Israël en raison des colonies, ndt) à 8 %.. « 6 % seraient annexés et 2 % supplémentaires feraient l’objet d’un contrat de location » [Rapport de l’ambassadeur UE Miguel Moratinos, Ha’aretz, 15.02.2002]. La partie palestinienne reconnut « 3,1 % annexés (à Israël) dans le cadre d’un échange de territoires », (idem). Pour plus de détails sur les pourcentages territoriaux discutés à Taba, voir mon ouvrage : « Israël/Palestine – Comment terminer la guerre de 1948 ? » [Version anglaise, plus récente : Israel/Palestine. How to end the war of 1948 ? Seven Stories, 2002]
[2] : Voici comment Beilin, en personne, décrivit le plan Belin Abu-Mazen (mis au point définitivement en octobre 1995), dans une interview publiée en mars 1996:
« A la suite des négociations que j’ai personnellement menées, je puis dire avec certitude que nous pouvons parvenir à un règlement définitif, non pas sous les conditions ouvertement affichées par les Palestiniens, mais dans le cadre d’un compromis significatif [de leur part]… J’ai découvert chez eux une césure substantielle entre leurs slogans et leur compréhension de la réalité ; et ce gap est beaucoup plus important chez les Palestiniens que de notre côté. Ils sont enclins à accepter un accord qui leur accorde plus de territoire, sans que les colonies soient démantelées, et sans retour aux frontières de 1967, et avec un arrangement sur Jérusalem inférieur, pour eux, au niveau municipal. (Interview par Lili Galili « Je veux imposer au Likoud le plus de paix possible », in Ha’aretz, 03.03.1996.
                                       
22. Le courage contrefait : Réflexions sur le "politiquement correct" en Allemagne par Norman Finkelstein
in CounterPunch (bimensuel américain) du lundi 25 novembre 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Le mois dernier, j’ai été invité en Allemagne, pour la deuxième fois un peu coup sur coup, après pas mal d’années où je ne m’étais pas rendu dans ce pays, pour y présenter un de mes ouvrages. L’année dernière, les éditions Piper ont publié « L’Industrie de l’Holocauste : Réflexions sur l’exploitation de la Souffrance juive ». Et cette année, la maison Hugendubel a sorti « Image et réalité du Conflit israélo-palestinien ». Sur plusieurs points significatifs, les réactions furent différentes. L’Industrie de l’Holocauste avait suscité plus d’intérêt dans le public allemand que ne l’a fait Réalité et Image, qui a été peu vendu. Sans doute cela est-il dû au fait que les Allemands ont une énorme part dans l’héritage de l’holocauste nazi et une part plutôt maigrichonne dans la résolution du conflit israélo-palestinien. Il me semble que cet ordre de priorités, fût-il compréhensible, n’en est pas moins regrettable. L’holocauste nazi, aussi horrible fût-il et dût-il demeurer à jamais une part constitutive de la vie contemporaine allemande, représente – sauf peut-être pour les survivants ; ils ne sont plus qu’une poignée – fondamentalement une question historique. La persécution des Palestiniens, en revanche, est une horreur en cours et ce sont, après tout, les crimes du Troisième Reich qui sont invoqués afin de justifier cette persécution. Dans le premier cas, celui de l’Holocauste, une action morale des Allemands n’est plus possible – il n’y a plus rien à faire, tout est consommé. Dans le second, il est évident que l’on peut – que l’on doit – agir.
C’est précisément pour ça que je confesse avoir attendu ce récent voyage en Allemagne avec beaucoup d’impatience. L’année dernière, je n’avais pas caché mon conflit intérieur, mes sentiments mêlés, à l’idée d’aller faire la promotion de mon bouquin sur l’Industrie de l’Holocauste… en Allemagne ! Bien des amis très proches et des camarades me le déconseillaient et – plus important – j’étais presque certain que mes parents aujourd’hui disparus n’auraient pas vu cela d’un œil approbateur. On ne pouvait attendre des Allemands – m’affirmait-on – qu’ils débattissent honnêtement du mésusage du génocide nazi par  des Juifs (sujet de L’Industrie de l’Holocauste). De plus, l’énorme intérêt médiatique suscité par mon ouvrage soulevait bien la question – légitime, à mon point de vue – de savoir si je n’étais pas en train de devenir moi-même l’un des bénéficiaires de l’industrie que je déplorais tellement dans mes écrits…
Finalement, je décidai, nonobstant les risques moraux – réels – que j’encourais, d’aller en Allemagne. Décision que, rétrospectivement, je ne regrette aucunement d’avoir prise.
Dans le cas de la nouvelle édition de mon ouvrage sur le conflit israélo-palestinien, des réserves de cette nature me semblèrent beaucoup moins pertinentes. La génération allemande d’après la guerre venait tout juste de se racheter en votant pour une coalition qui avait adopté une plate-forme électorale résolument opposée à la guerre (contre l’Irak, ndt). Si les Allemands n’étaient pas prêts, aujourd’hui, à débattre sérieusement du conflit israélo-palestinien, voulez-vous me dire qui d’autre le serait ? De plus, il n’y avait aucun danger réel que ce bouquin provoquât un cirque médiatique, n’était-ce qu’en raison du fait qu’il n’est pas particulièrement facile à lire… Néanmoins, je suis arrivé en Allemagne avec de grands espoirs qu’à l’instar de l’Industrie de l’Holocauste qui avait réussi, je pense, à briser un tabou douloureux, mon nouveau livre permettrait peut-être de briser le tabou qui pèse, en Allemagne, sur toute mise en cause de la brutale occupation perpétrée par Israël. Les Palestiniens étant confrontés à une catastrophe sans précédent, dût une nouvelle guerre éclater au Moyen-Orient, les enjeux du débat étaient particulièrement importants.
A en juger au flux continu d’e-mails et à mes nombreuses conversations, il semble que L’Industrie… ait stimulé un débat – pondéré et absolument nécessaire – entre les Allemands ‘ordinaires’. (Une poignée de néonazis sautent sur l’occasion, mais, comme le doyen des historiens de l’holocauste nazi, Raul Hilberg, l’a fait observer, la démocratie allemande n’est pas si fragile qu’elle ne pût tolérer quelques fafs sortis de derrière les fagots.) Il est encore trop tôt pour jauger la réaction du public à mon livre sur Israël-Palestine. Ce qu’on peut d’ores et déjà discerner, toutefois, c’est la persistance, parmi les Allemands politiquement corrects, d’une agressivité marquée envers mes écrits.
Un sommet, dans une campagne continûment immonde de dénigrement ad hominem, après la publication de l’Industrie de l’Holocauste, fut probablement atteint avec l’article d’un grand hebdomadaire allemand, Der Spiegel, affirmant avec le plus grand sérieux que chaque matin, après avoir fait mon jogging, je méditais sur l’holocauste nazi en compagnie de deux perroquets ! De deux choses, l’une. Soit les Allemands s’étaient subitement entichés de la vie privée (totalement imaginaire) d’un obscur Juif de Brooklyn, quartier de New York ; soit – ce qui semble plus probable – les attaques personnalisées contre le messager étaient une tactique délibérée afin d’éluder la confrontation avec la mauvaise nouvelle essentielle de son message ; à savoir que l’holocauste nazi était devenu un moyen permettant à d’aucuns d’engranger de substantiels gains tant politiques que financiers…
Au cours de mon récent déplacement en Allemagne, une importante chaîne de télévision, ARD, suggéra que j’étais un agent publicitaire qui tentait de refiler des biens de seconde main. La même émission voulut, toutefois, organiser une confrontation (débat) entre moi-même et les exposants israéliens à la Foire du Livre de Francfort (am Main), et même que je dénonçasse en direct un écrivain israélien célèbre – je refusai l’une et l’autre de ces propositions. J’aurais certainement engrangé beaucoup de notoriété, mais je trouvais dégoûtante cette idée de combat dans la boue entre Juifs pour la plus grande distraction d’Allemands. Même dans le milieu politiquement correct, certaines mauvaises manies ont apparemment du mal à disparaître. Il est largement connu, en Allemagne, que j’ai perdu mes deux parents, durant l’Holocauste nazi. Ce contexte familial lui-même a été utilisé sans vergogne par les Allemands politiquement corrects afin de me ridiculiser et de me faire rejeter pour « instabilité ».
Des attaques aussi venimeuses contre un Juif et un enfant de victimes de l’Holocauste sont tout à fait uniques dans une vie politique allemande par ailleurs tellement discrète et pleine de tact lorsqu’on aborde tout ce qui a un rapport, de près ou de loin, avec l’Holocauste. On ne peut que s’interroger sur ce qui pouvait bien les susciter. En réalité, l’Holocauste s’est avéré un argument précieux pour les Allemands politiquement corrects. En défendant la mémoire de l’Holocauste et les élites juives contre toute critique, aussi bénigne soit-elle, ils donnent l’impression de faire preuve de courage moral…
Quel prix paient-ils, quel sacrifice font-ils, en réalité, pour cette « défense » ? Etant donné l’ambiance culturelle dominante et le pouvoir exorbitant des Juifs américains, un courage de cette nature permet, en réalité, d'engranger des récompenses somptueuses. Mettre au pilori un dissident juif ne coûte rien – cela permet même, de surcroît, d’offrir un exutoire « légitime » à des préjugés latents. Il se trouve que je suis d’accord avec l’affirmation de Daniel Goldhagen, dans les « Exécuteurs volontaires des basses œuvres d’Hitler » (je n’ai pas en tête le titre exact de cet ouvrage en français, ndt), selon laquelle les philo-sémites sont en réalité des antisémites « déguisés en moutons ». Un philo-sémite suppose tout à la fois que les Juifs sont en quelque sorte « différents » tout en nourrissant, secrètement, presque toujours, un mélange d’envie et de haine pour cette différence alléguée. Le philo-sémitisme présuppose donc, mais aussi – engendre – une version frustrée de son contraire. Un bouc émissaire public, de préférence sans défense, voilà qui tombe à point nommé afin de laisser s’exsuder toute cette noirceur refoulée…
Afin d’expliquer l’obsession des Allemands pour l’holocauste nazi, un ami allemand m’a confié que les Allemands « aiment porter un fardeau ». Ce à quoi j’aurai tendance à ajouter : surtout si ce fardeau est léger comme une plume… Sans aucun doute, certains Allemands, dans la génération de l’après-guerre, ont accepté authentiquement de porter le fardeau de la culpabilité ainsi que les tabous paralysants pour toute pensée indépendante et critique qui l’accompagnaient. Mais le « politiquement correct » allemand, aujourd’hui, est tout entier tendu vers une acceptation affichée du fardeau d’être Allemands, tout en le rejetant, en réalité. En effet, pouvez-vous me dire à quoi riment ces séances publiques interminables de « mea culpa », de « battage de coulpe », sinon à continuer à rappeler au monde entier : « Nous ne sommes pas comme vous » ?…
On peut également avancer sans crainte de se tromper que les Allemands politiquement corrects savent pertinemment que, la plupart du temps, les critiques formulées à l’égard de la politique israélienne ainsi que contre l’exploitation de l’holocauste nazi, sont légitimes. Dans des conversations privées (comme il m’a été donné de le découvrir par moi-même), ils l’admettent volontiers. Ils font profession de redouter que, si les abus commis par les Juifs venaient à la connaissance du grand public, cela déclencherait un véritable raz de marée antisémite. Y a-t-il vraiment un quelconque risque qu’une telle chose se produise dans l’Allemagne d’aujourd’hui ? De plus, un débat rigoureux et honnête n’est-il pas le meilleur moyen de couper court à une vague d’antisémitisme : c’est-à-dire, un débat dénonçant les abus de l’establishment juif ainsi que les démagogues qui exploitent ces abus à des fins inavouables ? Ce que redoutent en réalité les Allemands politiquement corrects – j’en ai le soupçon – c’est le risque de perdre leurs privilèges et leur pouvoir s’ils osaient défier le soutien aveugle habituel à tout ce qui, de près ou de loin, est juif.
Et de fait, leur défense publique de l’indéfendable non seulement encourage le cynisme dans la vie politique, mais, bien loin de combattre l’antisémitisme parmi les Allemands, elle ne fait que le générer. Cette duplicité n’est-elle pas, de manière typique, attribuable à une hantise – ou à un désir – d’entretenir des faveurs auprès d’une juiverie supposée toute puissante ? On ne peut s’empêcher, par ailleurs, de se demander quelle sorte de pensées peuvent bien traverser les méninges des Allemands politiquement corrects au sujet des Juifs dès lors que ceux qu’ils fréquentent le plus constamment, devant lesquels ils se prosternent en onctueuse pénitence, et dont ils font les louanges publiques, sont connus de tous pour être des requins de la pire espèce ?
Le défi auquel l’Allemagne est aujourd’hui confrontée est de défendre la mémoire de l’holocauste nazi et de condamner son détournement par les élites juives américaines ; de défendre les Juifs contre les pièges dressés contre eux et de condamner leur soutien aveugle, quasi unanime, à l’occupation brutale d’Israël (en Palestine). Mais cela requiert un vrai courage moral – et non pas cette sorte de courage d’opérette que les Allemands politiquement corrects semblent aimer follement.
[Norman Finkelstein est l’auteur de "L’Industrie de l’Holocauste" et de "Image et Réalité du Conflit israélo-palestinien".]
                                   
23. Europe / Amérique par Edward Saïd
in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 14 novembre 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Si on la compare aux Etats-Unis, en proie à la fébrilité guerrière, l’Europe a adopté un ton plus modéré, plus réfléchi. Mais quand assumera-t-elle véritablement le rôle – son rôle - de contrepoids à l’Amérique ? s’interroge Edward Saïd
Bien qu’ayant effectué de nombreux séjours en Angleterre (plusieurs dizaines), je n’y ai jamais passé plus de trois semaines d’affilée. Cette année, pour la première fois, je suis professeur invité pour au moins deux mois à l’Université de Cambridge, où je suis l’hôte d’une faculté et où je donne une série de conférence sur l’humanisme.
Ma première remarque sera pour dire qu’ici, en Angleterre, où j’écris, la vie est beaucoup moins stressante et échevelée qu’elle ne l’est à New York, et dans ma propre université, Columbia. Ce rythme légèrement plus lent tient peut-être en partie au fait que la Grande-Bretagne n’est plus désormais une grande puissance mondiale, mais il tient aussi, pour l’autre, à l’idée salutaire que ses vénérables institutions universitaires sont des lieux de réflexion et d’étude, bien plus que des centres rentables de production d’experts et de technocrates entièrement dévoués au service des firmes privées et de l’Etat. Aussi cette ambiance post-impériale me convient-elle parfaitement, tout particulièrement depuis que les Etats-Unis sont en proie à une fébrilité martiale tout aussi répugnante qu’envahissante. Si vous séjournez un moment à Washington, en ayant un lien quelconque avec les élites au pouvoir, le reste du monde s’étale devant vous à l’instar d’un atlas, qui vous invite à vous immiscer, partout où cela vous chante, et quand vous le décidez. Le ton dominant en Europe est non seulement plus modéré et plus réfléchi : il est aussi moins abstrait, plus humain, plus complexe - bref : plus subtil.
Certes, l’Europe, d’une manière générale, et en particulier la Grande-Bretagne, ont une population musulmane plus importante et donc a fortiori pesant d’un poids démographique plus lourd qu’aux Etats-Unis, et les opinions exprimées par cette minorité contribuent au débat au sujet de la guerre au Moyen-Orient et de la guerre contre le terrorisme. Ainsi, le débat portant sur la guerre annoncée contre l’Irak tend à refléter les opinions de ces musulmans et leurs réserves, beaucoup plus que cela n’est le cas aux Etats-Unis, où les musulmans et les Arabes sont d’ores et déjà considérés ‘de l’autre côté’, quel que puisse être le sens accordé à cette expression triviale… Etre ‘de l’autre côté’, cela signifie rien de moins que d’être un partisan de Saddam Hussein et, par conséquent, d’être « an-américain ». Ces deux idées rebutent particulièrement les Américains musulmans et/ou d’origine arabe, mais l’idée que le simple fait, pour vous, d’être Arabe ou musulman, signifie que vous soutenez Saddam et Al-Qa’ida, cette idée persiste, contre vents et marées… (A propos, je ne connais pas d’autre pays où la particule privative ‘a’ / ‘an’, soit utilisée devant un adjectif indiquant la nationalité afin de désigner l’ennemi commun. Personne n’a jamais dit que Tel ou Tel était ‘anespagnol’ ou ‘achinois’ : il s’agit bien d’une invention purement américaine, qui se targue de prouver à quel point nous ‘aimons’ notre pays. Comment quelqu’un peut-il, en réalité, ‘aimer’ quelque chose d’aussi abstrait et d’impondérable qu’un pays, au fait ? Je me le demande…
La deuxième différence – elle est de taille – que j’aie remarquée entre l’Amérique et l’Europe est le fait que la religion et l’idéologie sont beaucoup plus prégnants dans la première. Un sondage d’opinion, réalisé récemment aux Etats-Unis, a montré que 86 % des Américains pensent que Dieu les aime. Il y a eu beaucoup de bla-bla-bla et de jérémiades au sujet de l’islam fanatique et des jihadistes violents, dont on pense très généralement qu’ils sont une huitième plaie d’Egypte. Ce qu’ils sont, indéniablement, comme le sont tous les fanatiques qui prétendent faire la volonté de Dieu et mener leur combat en son nom. Mais ce qui est plus étonnant, et préoccupant, c’est le très grand nombre de chrétiens fanatiques aux Etats-Unis, lesquels fournissent le plus gros des troupes des partisans de George W. Bush et représentent le bloc électoral le plus nombreux - ils sont soixante millions - et le plus puissant de toute l’histoire américaine. Tandis que la fréquentation des églises est extraordinairement basse, en Angleterre, aux Etats-Unis, elle n’a jamais été aussi assidue… ces Etats-Unis où les sectes chrétiennes fondamentalistes représentent, pour moi, une menace pour le monde entier et fournissent au gouvernement de Bush les prétextes pour punir le Mal tout en condamnant en toute tranquillité de conscience des peuples entiers à la soumission et au dénuement.
C’est la collusion entre la Droite Chrétienne et les ‘néo-conservateurs’, en Amérique, qui alimente la tendance à l’unilatéralisme, la brutalité et le sentiment d’avoir une mission à accomplir, impartie aux Etats-Unis par Dieu lui-même. Le mouvement néo-conservateur est né dans les années 1970 sous la forme d’un parti anticommuniste dont l’idéologie consistait en une aversion irréductible pour  le communisme, d’un côté, et de l’autre, en la suprématie de l’Amérique. Les « valeurs américaines », si souvent rebattues aujourd’hui afin de chapitrer le monde entier, ont été inventées, à l’époque, par des hommes comme Irving Kristoll, Norman Podhoretz, Midge Decter et d’autres - des marxistes d’avant-hier - qui s’étaient convertis totalement (et religieusement), passant carrément de l’autre bord. Pour tous, la défense inconditionnelle d’Israël, avant-poste de la démocratie et de la civilisation occidentales (selon eux) vis-à-vis de l’Islam et du communisme, était un article primordial de leur catéchisme. Nombreux, sinon tous, parmi les principaux neo-cons (c’est ainsi qu’on les appelle…) sont juifs. Mais, sous la présidence Bush, ils ont reçu le soutien supplémentaire – et fondamental – de la droite chrétienne, laquelle, tout en étant viscéralement pro-israélienne, n’en est pas moins profondément antisémite (en effet, ces Chrétiens – dont beaucoup sont des Baptistes des Eglises du Sud des Etats-Unis – sont convaincus que tous les Juifs, du monde entier, doivent être réunis en Israël pour que le Messie puisse revenir parmi les hommes ; ceux d’entre ces Juifs qui se convertiront alors au christianisme seront sauvés. Et les autres, alors ? Les autres, c’est très simple : ils seront condamnés aux flammes éternelles de l’enfer…).
C’est la nouvelle génération des néo-conservateurs, tels Richard Perle, Dick Cheney, Paul Wolfowitz, Condoleezza Rice et Donald Rumsfeld, qui pousse à la guerre contre l’Irak - cause dont je doute profondément qu’on puisse un jour faire démordre George Deubeuliou Bush. Colin Powell est un personnage trop prudent, trop enclin à veiller à sa carrière, trop peu idéologue pour représenter une véritable menace pour ce groupe de personnes soutenues par les éditoriaux du Washington Post et des dizaines d’éditoriaux, de magnats des médias, tels CNN, CBS et NBC, ainsi que par les magazines nationaux qui rabâchent les mêmes clichés autour de la nécessité de répandre la démocratie à la mode américaine et de mener ‘notre’ juste combat, peu importe combien de guerres cela implique-t-il de mener dans le monde entier…
Nulle trace de ce genre de délire, en Europe : du moins, je n’en détecte aucune. En Europe, vous n’avez pas non plus cet alliage mortel entre l’argent et le pouvoir, sur une vaste échelle, qui permet à d’aucuns de contrôler les élections et la politique nationale quand ils le désirent. Rappelez-vous que George W. Bush a dépensé plus de 200 millions de dollars pour se faire élire, il y a deux ans de cela, et que même le maire de New York, Michael Blomberg, a dépensé 60 millions de dollars pour être élu : est-ce cela, la démocratie à laquelle d’autres nations peuvent aspirer à bon droit, à défaut de pouvoir la mettre en pratique ? Mais cela est accepté, sans un mot, par ce qui semble bien être hélas une énorme majorité d’Américains, qui établissent une équivalence entre tout cela et la liberté et la démocratie, en dépit des nombreux défauts et aspects rédhibitoires de cette triste réalité. Plus qu’aucun autre pays au monde, aujourd’hui, les Etats-Unis sont maintenus à distance de leurs citoyens ; les grandes firmes et les lobbies utilisent à leur guise la souveraineté « du peuple », en réduisant à sa plus simple expression ce que devrait être une opposition réelle et l’alternance politique. Ainsi, ce sont les Démocrates, et les Républicains, qui ont voté une résolution donnant à Bush un chèque en blanc pour faire sa guerre, avec un enthousiasme et une loyauté aveugle qui font douter que la moindre réflexion ait présidé à leur décision. La position idéologique dominante (elle est partagée par la quasi unanimité des gens qui appartiennent au système) consiste à dire que l’Amérique est mieux que tous les autres pays, que se idéaux sont parfaits, que son histoire est immaculée, ses actes et sa société au plus haut niveau de réalisation humaine et de grandeur. Oser en discuter – à supposer que cela soit tout simplement possible – revient à encourir l’anathème d’‘anaméricain’ et à se rendre coupable du péché capital d’anti-américanisme, travers ne découlant aucunement d’une critique honnête et légitime, mais de la haine du Bien et de la Pureté. ...
Rien d’étonnant, dès lors, à ce que l’Amérique n’ait jamais eu de Gauche organisée ou de parti de réelle opposition comme cela est le cas dans tous les pays d’Europe. La principale caractéristique du discours américain est d’être manichéen : tout est divisé entre blanc et noir, mauvais et bon, ‘nous et eux’. C’est la tâche d’une vie que de lutter contre cette dualité manichéenne qui semble inscrite à jamais comme constante idéologique dans le paysage politique américain. C’est ce à quoi la plupart des Européens sont confrontés, qui voient dans les Américains leurs sauveteurs de jadis et leurs protecteurs d’aujourd’hui, mais aussi des ‘alliés’ dont l’amitié est tout aussi handicapante que gênante.
La position pro-américaine à tire-larigot de Tony Blair n’en semble que plus étonnante pour quelqu’un extérieur à l’Europe, comme je le suis moi-même. Je suis conforté dans mon opinion que même son propre peuple voit en lui une aberration qui n’a rien d’amusant ; Blair est, en effet, un Européen qui a décidé de renoncer à son identité propre, sacrifiant à celle de cette autre aberration – l e lamentable Mister Bush. J’ai encore du temps à passer ici, en Angleterre. Peut-être aurai-je la joie d’apprendre un jour que le temps sera venu, pour l’Europe, de reprendre ses esprits et d’assumer son rôle de contrepoids à l’Amérique, ce rôle que sa taille et son histoire lui permettent - que dis-je, lui enjoignent - de jouer. D’ici là, hélas, la guerre ne fera que continuer à se rapprocher, inexorablement.
                                   
24. Chrétiens d’Orient et théologie du mystère d’Israël par Jean Dujardin
in Etudes du mois d'octobre 2002
[Jean Dujardin est directeur de l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem]
La revue Etudes publie régulièrement des analyses sur les bouleversements politiques au Moyen-Orient, la peur pour leur survie qui caractérise les Israéliens, et la situation d’oppression subie par les Palestiniens. Les conflits ne sont pas seulement politiques, ils relèvent aussi d’une herméneutique théologique. Le Père Jean Dujardin, ancien secrétaire du Comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme, revient sur la manière dont certains chrétiens d’Orient appréhendent la théologie du mystère d’Israël. Pour ce faire, il entreprend une lecture critique du livre de Yves Teyssier d’Orfeuil : Michel Sabbah, Paix sur Jérusalem. Propos d’un évêque palestinien.  – De Jérusalem, le Père Pierre Grech, secrétaire général de l’Assemblée des Ordinaires catholiques de Terre Sainte, nous a fait parvenir un texte de Jean-Michel Poffet, o.p., directeur de l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem, « Un regard autre » : analyse du même ouvrage selon le point de vue des chrétiens palestiniens, plongés dans la nuit d’une trop longue épreuve. (ndlr)
Tous ceux qui connaissent l’histoire du concile Vatican II se souviennent des obstacles rencontrés dans la préparation de la Déclaration conciliaire Nostra Aetate, dont le dernier paragraphe (n° 4) est consacré aux relations entre l’Eglise et le peuple juif. Il n’a pas fallu moins de sept versions avant d’aboutir au texte proclamé par Paul VI en 1965. Les oppositions rencontrées tenaient à la crainte éprouvée par les Patriarches des Eglises orientales de voir la situation déjà délicate de leurs communautés minoritaires rendue plus difficile par un texte jugé prendre parti en faveur d’Israël dans le conflit politique avec les Arabes. Il leur fallait aussi assumer un lourd héritage patristique marqué par l’antijudaïsme. Paradoxalement, cette opposition théologique rejoignait celle de la minorité conciliaire, qui y percevait une infidélité par rapport à l’idée qu’elle se faisait de la Tradition. Le texte promulgué n’a pas donné lieu en Orient à une opposition comme celle qui a abouti au schisme de Monseigneur Lefebvre. Mais on peut supposer des réticences intérieures s’exprimant ici ou là dans la théologie ou les commentaires bibliques. Nous ne savons pas davantage comment le peuple chrétien a reçu cet enseignement. Et nous pouvons nous demander comment les textes ultérieurs d’application publiés par la Commission du Saint-Siège pour les relations avec le judaïsme ont été transmis et reçus. Nous savons cependant que le document de la même Commission – intitulé « Nous nous souvenons. Une réflexion sur la Shoah » - a été considéré comme une déclaration à l’usage du seul Occident, alors même que le Pape l’a fait précéder d’une lettre qui en soulignait la portée universelle.
Nous savons pourtant que le Synode tenu il y a quelques années par l’Eglise latine s’est efforcé de faire une certaine place à la question des rapports avec le judaïsme. Cela a-t-il porté des fruits ? Nous pouvons nous le demander après avoir lu le livre intitulé Michel Sabbah. Paix sur Jérusalem. Propos d’un évêque palestinien [1]. Dans le contexte tragique où vivent les chrétiens palestiniens, à vue humaine insoluble, il est plus que compréhensible qu’un pasteur cherche les voix de la paix pour son peuple. Mais la manière dont cette réflexion est développée nous a beaucoup interrogé. Ce livre va être lu avec intérêt. La charge pastorale de Monseigneur Sabbah, sa forte personnalité, les multiples voyages et interventions qu’il effectue en Occident lui confèrent un écho évident.
L’ouvrage nous apprend d’ailleurs beaucoup sur l’homme, sa formation, sa vaste culture, son zèle pastoral dans les différents ministères qu’il a exercés. On perçoit mieux la solidarité qui lie le Patriarche à ses fidèles et au peuple palestinien auquel il appartient. Qu’il ressente au plus profond de lui-même les injustices et les souffrances qui résultent d’un conflit qui dure depuis plus de cinquante ans, quoi de plus compréhensible et de plus respectable ? Cependant, il n’est pas seulement, comme le suggère le titre de l’ouvrage, un évêque palestinien : sa juridiction ne s’étend pas uniquement sur les territoires occupés, mais aussi sur des chrétiens en Israël, en Jordanie et à Chypre. Dès lors, sa responsabilité de pasteur lui crée le devoir non seulement de protester contre les injustices, mais encore d’éclairer la mémoire par une ample et rigoureuse recherche de la vérité. Qu’on nous pardonne de poser d’emblée une question grave. Nous osons le faire en pensant à d’autres pasteurs qui vivent des situations analogues d’injustice et de souffrances, notamment dans des pays où l’Islam est prédominant. Où se trouve, dans ce livre, la vision ecclésiale susceptible d’éclairer de la façon la plus juste possible les chrétiens qui vivent en « Terre sainte » ? Cette question vaut particulièrement pour tout ce qui touche au dialogue judéo-chrétien engagé par le Concile.
L’en-tête du livre soulève d’ailleurs une question préliminaire. L’ouvrage est signé par Michel Teyssier d’Orfeuil, mais doit-il être lu comme relevant de sa seule responsabilité, ou bien, au-delà même des passages explicitement indiqués comme provenant d’écrits du Patriarche ou d’entretiens qu’il a eus avec lui, comme un livre revêtu de l’autorité du Patriarche lui-même ? Cette ambiguïté en rend l’appréciation délicate. Pour prendre un exemple : on aimerait savoir si le Patriarche est d’accord avec ce sous-titre de la page 191, « Mystère d’Israël ou de la Palestine ». Pourquoi mêler ce concept théologique à une réalité politique dont Saint Paul, son auteur, n’avait évidemment aucune idée et qui ouvre de tout autres perspectives théologiques que le problème palestinien, si grave soit-il ? Précisons, en commençant, que notre analyse ne saurait rendre compte de toutes les questions posées au fil des pages.
Remarques historiques
C’est d’abord avec un regard d’historien que nous avons lu l’ouvrage. Ce n’est sans doute pas la finalité de celui-ci, puisqu’il s’agit avant tout de faire réfléchir le lecteur sur la situation du peuple palestinien – Jérusalem étant, de ce point de vue, un titre générique au delà du chapitre particulier qui lui est consacré ; mais cette finalité ne peut faire fi d’une situation qui est elle-même le fruit d’une histoire. Dès lors, la décrire comme étant essentiellement la conséquence de l’occupation qui a résulté de la guerre des Six Jours, ou même comme la conséquence de la décision de l’ONU, en 1947, et de la guerre qui a suivi, c’est simplifier les problèmes à l’extrême et, inévitablement, en faire porter la seule responsabilité aux Israéliens. Or, si les choix politiques des Israéliens et leur comportement en telle ou telle circonstance peuvent être critiqués, un tel jugement unilatéral fait fi des responsabilités européennes lors de la fin de l’Empire ottoman, des responsabilités des Etats arabes voisins, des dirigeants palestiniens eux-mêmes – dont il faudrait être bien naïf pour penser qu’ils ont toujours été clairvoyants et judicieux dans leurs options. Il ne s’agit pas de minimiser les conséquences de la guerre des Six Jours : des auteurs israéliens, des hommes politiques comme l’ancien ministre Ben Ami dans des ouvrages récents, ne l’ont pas fait.
Autre remarque : dans la perspective qui est celle de cet ouvrage, à travers Israël c’est l’Occident qui est mis en cause, et le conflit est ramené à un conflit entre l’Occident et l’Orient (p. 225). Cette vision dont se réclame toute une tendance actuelle du monde musulman est-elle de nature à faire progresser la résolution du conflit ? Toujours dans la même perspective historique – et sans prétendre relever tous les silences ou les imprécisions -, on s’étonne qu’il ne soit pas fait mention de l’annexion de la Cisjordanie en 1950, ni de la façon dont a été traitée la bande de Gaza pendant l’occupation égyptienne. Après tout, il eût été possible de créer dans ces territoires un petit Etat palestinien, comme on le réclame aujourd’hui en faisant porter la seule responsabilité de sa non-réalisation sur la politique israélienne. Les Etats arabes les plus proches se sont-ils jamais intéressés au sort des Palestiniens en dehors de leur intérêt propre ?
D’une façon assez constante, le livre donne à penser que tous les problèmes ont pour origine la culpabilité qu’éprouve l’Occident – l’Europe surtout – à l’égard des Juifs depuis la naissance du sionisme moderne consécutif au surgissement de l’antisémitisme moderne, et surtout après la Shoah. Comme l’antisémitisme moderne a été importé en Orient par l’Occident (ce qu’a bien montré l’historien Bernard Lewis dans son ouvrage Sémites et antisémites), les chrétiens d’Orient se situent alors uniquement du côté des victimes exonérées de toute responsabilité. L’histoire de ce que l’on nomme d’un terme général l’antisémitisme ne débute pas au XIXème siècle. L’incompréhension  des Juifs, leur disqualification théologique et morale, ont des racines profondes en milieu chrétien. Et, de ce point de vue, l’Orient n’y est pas étranger. Le premier antijudaïsme chrétien est né, et pour cause, en Orient. N’a-t-il laissé aucune trace dans la lecture de la Bible, dans la prédication, dans la catéchèse, dans la théologie, dans la liturgie ? Le Patriarche ne l’ignore pas, puisqu’il a dû réagir contre cet antijudaïsme ravivé par les événements dans une lettre pastorale, « Lire la Bible au pays de la Bible ». Alors, pourquoi réduire la problématique à l’antisémitisme occidental ? Le projet de retour sur la terre d’Israël, s’il trouve dans les événements circonstanciels de la fin du XIXème siècle (pogroms, résurgence des nationalismes, modèle colonial) et surtout dans la seconde guerre mondiale ses motivations immédiates, n’y a pas son enracinement profond, lequel tient d’abord et avant tout à la permanence du peuple juif au milieu des nations, à son espérance variée et variable selon les moments d’un rassemblement sur cette terre dont les racines se trouvent dans la Bible. Pourquoi ne pas le dire au peuple palestinien ?
Dans un lieu arabe et islamique dominant
Certes, on le comprend bien – et le livre le souligne fortement : les Palestiniens sont des Arabes appelés à vivre en milieu majoritairement musulman. C’est pourquoi le livre porte un regard essentiellement positif sur l’Islam, sauf dans l’affaire de la mosquée de Nazareth attribuée aux islamistes et aux autorités israéliennes, et insiste sur la nécessité du dialogue islamo-chrétien. Cette vision nous est apparue parfois fort idyllique et, là encore, souvent éloignée d’une vision historique plus juste. Nous avons été surpris par des affirmations historiques étonnantes, telles : « Nous sommes des chrétiens de civilisation islamique » ; ou : « L’Islam est notre culture ». Certes, le livre prend soin d’indiquer qu’il s’agit de la civilisation arabe au sein de laquelle l’Islam a joué un rôle prédominant. Mais fallait-il aller jusque-là et donner à penser que les chrétiens arabes doivent en quelque sorte se mouler dans l’Islam ?
Vision idyllique ? L’interprétation de notions aussi importantes que le « Djihad » et la « Dhimmitude » nous paraît très unilatérale. Un écrivain musulman dont la compétence universitaire est évidente soulignait l’ambivalence du Coran sur ce point : le contraste entre l’attitude impliquée par l’enseignement de la sourate 9,29 et les versets des sourates 13,123 et 29,46. Du premier enseignement se réclament, aujourd’hui encore, ceux qui envisagent la lutte contre les chrétiens comme un vrai combat, à l’opposé de la bienveillance dans l’irruption de l’Islam en Palestine dont parle le livre. Est-ce vraiment ainsi que se sont opérées les conquêtes de la Palestine, de la Syrie et du Maghreb ? Les chrétiens ont-ils eu vraiment un autre choix qu’entre conversion et dhimmitude ? Certes, la dhimmitude dans le contexte de l’époque était une forme de tolérance non négligeable ; aujourd’hui, elle signifie tout autre chose. Ce n’est pas le lieu d’en débattre maintenant. Mais l’irénisme dont fait preuve le livre est-il totalement justifié ?
En outre, dans toutes ces remarques sur l’Islam, deux points nous ont particulièrement choqué. On évoque la visite du pape à Damas et sa réception dans la mosquée des Omeyyades comme un grand progrès, mais on ne dit rien du discours violemment antisémite que le Pape a dû entendre de la part du Président syrien. Ce dernier ne se référait d’ailleurs pas seulement à l’antisémitisme moderne, il prenait grand soin de le rattacher à tout l’antijudaïsme né dans le contexte de l’accusation qu’on appellera par la suite déicide. Aucun évêque oriental, à notre connaissance, n’a réagi. C’est grave. Enfin, la façon dont le Patriarche parle du martyre (pages 227-228), en comparant le martyre dans la foi chrétienne au martyre dans l’Islam, nous paraît erronée. Dans le christianisme, on meurt martyr pour témoigner de sa foi, de son espérance et de la charité ; on ne qualifie pas de martyr celui qui meurt pour sa patrie. Au surplus, donner sa vie, ce n’est pas provoquer la mort d’autrui, fût-ce pour la sauvegarde de sa patrie. Comparer la conception musulmane à la conception chrétienne dans cette dernière perspective, c’est presque, même si le texte ne le dit pas, accepter de conférer aux terroristes, comme le font beaucoup de musulmans, le titre de martyrs.
Il y a, bien sûr, une autre tradition dans l’Islam, celle que nous avons rappelée en citant les sourates 16 et 29. Cette tradition fait appel à la sagesse ; elle a inspiré de très grands penseurs. Et dans l’affrontement avec des valeurs occidentales, nombre d’intellectuels musulmans s’en réclament, c’est heureux, mais on ne peut ignorer la première tendance. Pour prendre une comparaison : même si le christianisme a connu des formes d’évangélisation qui faisaient place à la violence ou à la guerre, il ne peut pas pour autant les justifier par l’Evangile. Cela doit nous rendre vigilants.
La théologie du mystère d’Israël et le dialogue judéo-chrétien
En comparaison avec cette vision que nous avons qualifiée de quelque peu idyllique des relations avec l’Islam, le livre propose une série de considérations sur le dialogue judéo-chrétien. A juste titre, il remarque que les conditions ne sont pas les mêmes en Orient et en Occident. Il est de fait compréhensible que le contexte politique les rende quasi impossibles entre chrétiens palestiniens et juifs israéliens, et dès lors elles demeurent en grande partie l’apanage, même en Israël, de chrétiens venus d’Occident, qu’ils soient juifs d’origine ou non. Mais ce fait incontestable permet-il de dire du dialogue qu’il est alors marqué par un autre contexte politique, celui de la culpabilité occidentale comme conséquence de la Shoah ? Affirmer cela paraît parfaitement contradictoire au paragraphe 4 de Nostra Aetate. Ce dernier – et l’on sait pourquoi – a pris grand soin de fonder le nouveau regard de l’Eglise non pas sur les circonstances, mais sur une redécouverte, à la lumière de Saint Paul surtout, d’un autre rapport avec le peuple juif enraciné dans le dessein de Dieu, le mémorial de Jésus et l’action de l’Esprit, comme l’indique la première phrase du paragraphe. Ce n’est pas dire que l’événement de la Shoah n’a joué aucun rôle dans cette prise de conscience, en tant que choc qui a réveillé les consciences endormies, mais il n’est pas le fondement du dialogue. Et, de ce point de vue, les démarches de repentance – celle du Pape en particulier – dépassent largement l’événement de la Shoah, pour envisager toute l’histoire de l’Eglise et – nous l’avons dit plus haut – une histoire à laquelle l’Eglise d’Orient n’est pas étrangère.
A propos de la référence à la Shoah, nous ne pouvons pas ne pas dénoncer l’analogie, sinon fermement établie, du moins suggérée (p. 187), entre l’extermination du peuple juif et les souffrances du peuple palestinien. Il ne s’agit pas de nier la gravité des souffrances du peuple palestinien, mais, par rapport à la Shoah, son ampleur et surtout les circonstances dans lesquelles elle s’est déroulée – le silence du monde, l’absence de réaction des puissances et des Eglises -, la comparaison est difficilement supportable. Alors, pourquoi utiliser cette analogie ici, comme le font de nombreux auteurs, sinon pour, à la fois, fustiger des comportements israéliens – qui sont certes critiquables, et les médias israéliens ne se privent pas de le faire – et atteindre les hommes au delà des faits actuels dans leur mémoire la plus douloureuse ? Un tel usage de l’histoire n’est évidemment pas anodin.
A la vérité, nous aimerions connaître avec plus de précision les lignes de force de la théologie qui inspire ce livre à l’égard du peuple juif. Il y a des formules incertaines. Pourquoi parler du « peuple élu de la Bible » (p. 82) comme s’il s’agissait d’une réalité totalement dissociée du peuple juif d’aujourd’hui, de celui qui est présentement en relation avec le peuple palestinien ? Un peu plus loin, le Patriarche invite à « discerner entre l’Israël de la Bible et l’Israël d’aujourd’hui », qu’il identifie – sans en préciser les raisons – à l’Etat d’Israël, voire à ses dirigeants, ce qui est encore plus étonnant (p. 186). Certes, il y a entre le judaïsme de l’époque de Jésus et celui d’aujourd’hui des évolutions évidentes, mais il est inexact et dangereux de dissocier l’un de l’autre, car la continuité vécue par le peuple juif est une expérience intérieure, spirituelle, observable. Ce sont la Torah, les Prophètes et les Psaumes qu’on lit ou qu’on chante pendant les offices du shabbat, et non pas le Talmud [2]. Cette continuité peut échapper à un observateur extérieur, mais ne pourrait-il pas en être dit de même, par un observateur extérieur, de l’histoire de l’Eglise actuelle par rapport à celle du temps de Jésus ?
Cependant, on comprend mieux les développements sur « l’Election ». La gratuité de Dieu est rappelée, mais elle est en quelque sorte suspendue à la fidélité du peuple (p. 194) [3], à sa sainteté. L’enseignement de saint Paul, repris aujourd’hui par le magistère de l’Eglise, n’affirme-t-il pas le contraire ? L’Apôtre, après avoir rappelé que l’endurcissement d’une partie d’Israël est un mystère, c’est-à-dire qu’il doit être envisagé dans le dessein de Dieu (Rm. 11,23), énonce en même temps que « les dons et l’appel (l’Election) de Dieu sont irrévocables » (Rm. 11,29). Dans la même ligne de pensée, il n’est pas surprenant qu’on puisse alors écrire : « Pour un chrétien, il est sans doute plus facile de comprendre pourquoi et comment Dieu peut élire une personne, comment et pourquoi il peut lui donner sa grâce. Mais pourquoi élire un peuple ? » (p. 195). Ce point d’interrogation ne nous paraît pas conforme à l’enseignement de l’Eglise. Les conséquences d’un tel doute sont graves. A partir du moment où l’Election est en quelques sorte suspensive, c’est la vocation même d’Israël, la validité de l’Alliance qui sont en question, et par là-même la signification de la promesse d’une Terre s’en trouve affectée. Il est faux d’écrire, comme l’affirme l’auteur, que les « concepts bibliques utilisés » par ce qu’il appelle la « théologie du mystère d’Israël » - évidemment occidentale – « servent à justifier l’Etat d’Israël et ignorent la présence en Terre Sainte d’un autre peuple, le peuple palestinien, ce qui évidemment laisse les Palestiniens perplexes » (p. 192). La théologie sous-jacente à de tels développements s’exprime dans le rapprochement suggéré et étonnant entre le mystère d’Israël et le mystère de la Palestine, ou dans cette affirmation pour le moins ambiguë : « Il n’y a pas de théologie d’Israël sans théologie de la Palestine. »
Dans cette manière de parler de la théologie d’Israël, il semble qu’on sous-entende une théologie de l’Etat d’Israël, peut-être même de ses choix politiques, alors que ce n’est évidemment pas de cela qu’il s’agit (p. 202). Pour ne prendre qu’un exemple, le document du Comité épiscopal français de 1973 ne dit rien de tel, il est infiniment plus nuancé. Après avoir rappelé le sens que donnent les juifs religieux de leur rassemblement partiel sur la terre d’Israël, il affirme : « Par ce retour et ses répercussions, la justice est mise à l’épreuve, il y a au plan politique affrontement de diverses exigences de justice. Au delà de la diversité légitime des options politiques, la conscience universelle ne peut refuser au peuple juif qui a subi tant de vicissitudes au cours de l’histoire le droit et les moyens d’une existence politique propre parmi les nations. Ce droit et ces possibilités d’existence ne peuvent pas davantage être refusés par les nations à ceux qui, à la suite des conflits locaux résultant de ce retour, sont actuellement victimes de graves situations d’injustice. » On peut cependant ajouter à cette réflexion fondamentale qu’il est très souvent difficile à un peuple, dans le contexte historique actuel, d’exister comme tel sans passer par la médiation d’un Etat. Cela vaut pour le peuple juif et, par suite, pour le peuple palestinien lui-même. Mais la théologie incriminée par le livre se garde bien d’en établir les règles, car il n’appartient pas aux théologies de fixer les limites des Etats, ni de prendre parti dans les choix des politiques. Ils ne peuvent que rappeler les fondements théologiques et les exigences de justice qui en découlent.
La théologie du mystère d’Israël contenue dans l’enseignement de l’Eglise aujourd’hui ne s’est pas aventurée sur ce terrain. Dans divers discours, le pape Jean Paul II, à la suite du Concile, reconnaît l’élection et la permanence de l’Alliance ; il exprime le souhait que le peuple d’Israël puisse se rassembler sur sa terre dans la sécurité, mais en même temps il appelle au respect des droits du peuple palestinien. C’est aussi, du point de vue de cette réalité, ce qui a conduit le Saint-Siège à l’accord fondamental de 1993 et à l’établissement de relations suivies avec l’Autorité palestinienne, dans l’attente d’une solution politique qu’il ne lui revient pas de définir.
Ecrasé par la problématique politique de la situation, il est compréhensible que le livre projette sur ce qu’il appelle la théologie du mystère d’Israël une arrière-pensée politique, peut-être rencontrée chez tel ou tel auteur qu’il eût été préférable de citer explicitement. Mais, ce faisant, il n’échappe pas lui-même au reproche de subordonner sa propre vision religieuse à la situation politique qu’il vit. D’où l’étonnement et le refus exprimés plus haut devant l’assimilation du mystère de la Palestine au mystère d’Israël. Il n’est pas vrai, comme l’écrit le Père Rafiq Khoury, que « le dialogue judéo-chréiten est utilisé (par qui d’ailleurs ?) pour résoudre les problèmes des chrétiens occidentaux avec eux-mêmes ».
Avec de tels soupçons, nous comprenons mieux cette affirmation surprenante rencontrée dès le début du chapitre sur les relations judéo-chrétiennes (p. 185). « Si le Concile [Vatican II] marque un tournant décisif pour le dialogue judéo-chrétien en Occident, il ne constitue pas un événement, ni un tournant de l’histoire au Moyen-Orient. » Et, citant un entretien avec le Patriarche, l’auteur poursuit : « L’avant et l’après de l’Occident coïncident avec le concile Vatican II.. Pour nous, l’avant, c’était toute la période islamique dans laquelle, juifs et chrétiens, nous avons vécu ensemble dans les mêmes conditions, faciles ou difficiles. L’après, c’est le conflit qui a eu lieu ici. » Nous avons souligné plus haut ce que nous pensions de cette vision de l’histoire en terre d’Islam, mais on peut se demander maintenant si, en Orient, les chrétiens pensent qu’ils n’avaient pas besoin du Concile pour réfléchir à frais nouveaux sur les rapports de l’Eglise avec le peuple juif, même si, un peu plus loin, le Patriarche marque évidemment son adhésion à ce qu’il appelle « les principes » et « une ligne à suivre » en ce qui concerne le Concile (p. 185).
Le glissement de sens qui résulte de semblables affirmations est inquiétant. Un exemple encore : est-il acceptable d’utiliser le Psaume 87,5 (« De Sion l’on dira : « Tout homme y est né ») pour lui substituer cette phrase : « Tout chrétien y est né [à Jérusalem]. Pour tout chrétien, être à Jérusalem c’est être chez soi » (p. 272) ? Il y aurait beaucoup d’autres remarques et réserves du même genre à débattre.
L’impression d’ensemble dominante, que nous ne pouvons pas ne pas dénoncer, conduit au sentiment d’un retour à la théorie de la substitution. L’auteur, probablement inquiet de voir renaître un tel soupçon, va jusqu’à penser qu’on risque d’accuser les chrétiens d’être « marcionites ». Notre inquiétude ne va pas jusque-là. Le patriarche lui-même, dans la Lettre pastorale citée, avait réagi contre cette tentation en rappelant, d’une part, l’obligation de prendre en compte toute la Bible, Ancien et Nouveau Testament, sans procéder à quelque coupure que ce soit. Il n’empêche : les ambiguïtés relatives au mystère d’Israël, à son élection, à l’Alliance, à la Promesse d’une Terre, peuvent conduire à délégitimer non seulement l’Etat, mais la présence juive elle-même par un retour justifié qu statut de dispersion – ce qui est la conséquence logique développée par les pères de la théorie de la substitution. C’est le Patriarche qui s’exprime : « Dieu a donné la terre au peuple juif en un temps déterminé pour remplir une mission, pour la venue du Messie. Et puis il a dispersé ce peuple dans le monde […] . C’est toute la page 200 qu’il faut lire. Passage étonnant !
Pour conclure, nous reconnaissons qu’il n’est évidemment pas facile à un pasteur de vivre la situation qu’il vit dans la proximité de son peuple, mais les silences de ce livre, les ambiguïtés, les incertitudes, les retours en arrière théologiques ne peuvent que troubler profondément les chrétiens sensibles, comme il se doit, aux questions de justice pour le peuple palestinien, mais en même temps peu au fait de la longue histoire du peuple juif et encore loin de la compréhension renouvelée de la vocation d’Israël à laquelle le Concile les invite.
- Notes :
[1] : Yves Teyssier d’Orfeuil, Michel Sabbah. Paix sur Jérusalem. Propos d’un évêque palestinien, Desclée de Brouwer, 2002, 298 pages.
[2] : Si le Talmud et les autres commentaires ne font pas l’objet d’une lecture suivie, on peut cependant en trouver des extraits dans les textes proprement liturgiques.
[3] : Déjà dans sa lettre pastorale « Lire la Bible au pays de la Bible » (édition complète du Patriarcat), le Patriarche opérait cette distinction entre l’Israël biblique et l’Israël d’aujourd’hui. Cela le conduisait à une mise en veilleuse de l’Election elle-même et, par contrecoup, à cantonner l’existence du peuple juif dans le seul domaine politique. D’un côté l’Israël biblique, peuple théophore et paradigme de toute expérience du Dieu vivant, de l’autre l’Israël moderne, Etat arrogant et impérialiste. Cette diffraction affluait explicitement à divers endroits de cette lettre : § 55, p. 58-59.
                                                   
25. Un regard autre par Jean-Michel Poffet
in Etudes du mois d'octobre 2002
Je voudrais présenter ici un ouvrage écrit par un historien ayant résidé à Bethléem ** ; il permet de cerner la personnalité et surtout une partie du message du Patriarche de Jérusalem, S. B. Michel Sabbah. Mais le livre n’a pas été écrit par le Patriarche lui-même, même si de nombreux entretiens et des documents et conférences mis à disposition par lui sont abondamment cités par l’auteur. C’est un livre-document écrit avec le point de vue de personnes ayant partagé la vie des Palestiniens ou la partageant encore, devant porter chaque jour les conséquences de la situation politique régnant en Terre Sainte depuis 1947, et plus récemment à la suite de 1967, avec, en plus, les deux guerres de l’Intifada. C’est donc un témoignage engagé – ce n’est pas un livre de théologie, j’y reviendrai – et il est écrit pour un très large public.
L’ouvrage s’ouvre par un chapitre donnant les grandes lignes de la biographie du Patriarche, qui porte en lui comme la trace des événements de cette Terre : « chrétien, catholique, de rite latin, de culture, de langue et de civilisation arabes, palestinien de nationalité, de citoyenneté jordanienne » (p. 7), alors que tous les autres membres de sa famille sont israéliens. En effet, le jeune Michel Sabbah était séminariste à Beit Jala en 1948, au moment où une ligne de démarcation allait le séparer des siens. La même situation durera jusqu’en 1967, à part quelques jours de permission lui permettant de rejoindre sa famille à Nazareth après son ordination sacerdotale, en 1955. L’auteur rappelle ensuite les années e ministère et d’études du jeune prêtre : vicaire à Madaba, professeur au séminaire de Beit Jala, étudiant à Beyrouth en littérature et philologie arabe, séjour à Djibouti, et surtout dix-sept années comme curé à Amman, de 1970 à 1987, avec en 1973 un doctorat obtenu à Paris à la Sorbonne. Le 28 décembre 1987, il est nommé Patriarche latin de Jérusalem et consacré à Rome le 6 janvier 1988. Ce parcours parle de lui-même ; il souligne une identité, il est de nature à marquer quelqu’un pour la vie.
Le deuxième chapitre retrace l’histoire des différentes Eglises en Orient, la place unique de la Custodie de Terre Sainte, la restauration du Patriarcat latin, l’arrivée massive des congrégations européennes au XIXème siècle, comme aussi l’émergence de la communauté de langue hébraïque. Autant de sujets délicats, traités sobrement.
Le troisième chapitre aborde la mission du Patriarche. « C’est une responsabilité non pas pour soutenir l’un contre l’autre, mais pour aider les deux peuples en conflit à trouver ensemble les voies de la justice et de la paix, et permettre à Jérusalem et à l’Eglise de Jérusalem de reprendre sa place comme ville sainte, lieu et source de rédemption pour ses deux peuples et pour tous les peuples de la terre » (cité p. 92). Presque à chaque page retentit l’appel pour que, par la justice, s’établissent des conditions de vie acceptables pour tous, bénéficiant finalement non seulement au bien-être des Palestiniens, mais aussi au bien-être et à la sécurité d’Israël. Je signale, en particulier, le très beau passage de l’homélie du Patriarche à la Pentecôte 2001 (cité p. 118-119). Suit un chapitre intéressant sur les différentes Eglises de Jérusalem, avec leur histoire, leurs caractéristiques et les démarches entreprises depuis quelques années pour un rapprochement et une meilleure collaboration.
Les cinq derniers chapitres abordent de front des problématiques extrêmement délicates, notamment le rapport des chrétiens aux musulmans (ch. 5) et à Israël (entre juifs et chrétiens, le mystère d’Israël – ch. 6). Certains considéreront comme très irénique la présentation des rapports chrétiens-musulmans à travers l’Histoire, mis à part le tragique épisode des Croisades. Mais, précisément, c’est l’intérêt de ce chapitre d’offrir ici un regard autre, notamment de la part du Patriarche qui, culturellement, est proche de la culture musulmane tout s’en distinguant par la religion.
Entre juifs et chrétiens, le mystère d’Israël
Le chapitre sur le mystère d’Israël doit être lu dans la même perspective : c’est ce qui fera aussi sa limite. Il me semble positif de souligner combien le conflit pèse ici sur le dialogue, quand il a lieu. Juste encore de dire que la promesse de la terre, l’élection (qui fait partie intégrante non seulement de la foi du peuple juif, mais, d’une certaine manière, de notre héritage judéo-chrétien), en un mot le mystère d’Israël, ne peuvent, ici, demeurer déconnectés des retombées très concrètes qu’ils entraînent, notamment pour le peuple palestinien. C’est encore une fois l’intérêt de lire ces mêmes données à partir du point de vue de l’autre, du chrétien palestinien. Important aussi de souligner que le dialogue mené par les Occidentaux, en particulier les Européens, dans la suite des horreurs de la Shoah, est ressenti ici comme en décalage par des Palestiniens qui ne sont pas responsables des violences nazies, mais qui sont aux prises, actuellement, avec des souffrances très réelles. Et l’auteur de noter que les chrétiens palestiniens sont largement absents de ce dialogue mené par des Occidentaux. Citons le Patriarche : « Ce dialogue doit prendre en considération les réalités vécues aujourd’hui en Terre Sainte, celle d’une expulsion et d’une oppression du peuple palestinien, comme celle de l’insécurité du peuple israélien, précisément à cause du conflit qui perdure. Ce dialogue ne fait que commencer » (p. 184).
Un intertitre fait choc, à la page 191 : « Mystère d’Israël ou de la Palestine ? » - avec un point d’interrogation, il est vrai… Ne passe-t-on pas ici du cri, afin que soit prise en compte la justice dans le processus de reconnaissance du lien symbolique fort entre le peuple juif et sa terre (puisque cette terre est habitée, n’est pas et n’a jamais été sans peuple…), à une théologie mettant le peuple palestinien sur le même plan que le peuple juif, non pas seulement dans ses droits humains fondamentaux, mais aussi dans sa signification par rapport à l’histoire du salut ? Le bibliste ne peut que s’étonner de cette lecture… « Le peuple d’Israël est inséparable de l’identité de la Terre Sainte. Les Palestiniens sont plus qu’un peuple à qui l’on doit reconnaître des droits qu’Israël doit respecter », écrit l’auteur (p. 201), en citant ensuite des essais de théologie contextuelle palestinienne.
Nous voici au cœur du débat et de la souffrance qui en découle : Israël est attaché à ce qu’il nomme sa terre, et des Palestiniens, sans être couverts par des paroles scripturaires mais bien par leur dignité d’enfants de Dieu, revendiquent un attachement cautionné par des siècles d’histoire et de présence. Tout dialogue qui ne prendrait pas en compte les données concrètes du problème sera superficiel et injuste (c’est l’apport essentiel de ce livre), mais tout dialogue qui ne respecterait pas le mystère d’Israël est infidèle à nos Ecritures. Le malheur veut que la violence du côté israélien rende quasi impossible à des chrétiens, notamment ceux de Palestine, de comprendre ce dont les Juifs sont porteurs. Rappelons qu’au cours de l’Histoire, les violences des chrétiens ont aussi plombé pour longtemps le regard des Juifs sur le christianisme, comme aussi le regard des musulmans sur ceux qui se revendiquaient du Christ Jésus. La conversion a une portée politique que l’on perçoit ici chaque jour.
* : Michel Sabbah, Paix sur Jérusalem. Propos d’un évêque palestinien, par Yves Teyssier d’Orfeuil, Desclée de Brouwer, 2002, 298 pages.
** : Un séjour d’où sortira son livre : Bethléem, 2000 ans d’histoire. Desclée de Brouwer, 1999, 242 pages. Arabisant, il est enseignant à l’Université.