IMPORTANT Grande marche internationale pour la Palestine à Marseille
le samedi 28 septembre 2002
[détails dans la rubrique "Rendez-vous"]
               
Point d'information Palestine > N°208 du 22/08/2002

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À Z. A.
                            
Au sommaire
                              
Témoignage
Cette rubrique regroupe des textes envoyés par des citoyens de Palestine ou des observateurs. Ils sont libres de droits.
- Aurons-nous du soleil pour le week-end du 15 août ? par Nathalie Laillet, citoyenne de Bethléem en Palestine (actuellement en vacances en France)
                                                                                    
Rendez-vous
1. Gaza, rues des martyrs une exposition du photographe Georges A. Bertrand à Elne (66) du 1er au 15 septembre 2002
2. Exposition du peintre palestinien Taysir Batniji en Arles jusqu'au 8 septembre 2002
3. Grande marche internationale pour la Palestine à Marseille le samedi 28 septembre 2002
                                   
Dernière parution
- Les semelles d'or (Le voyage de Jean Genet) par Didier Morin aux éditions La Petite Ecole
                                                               
Réseau
Cette rubrique regroupe des contributions non publiées dans la presse, ainsi que des communiqués d'ONG. Ils sont libres de droits, sauf mention particulière.
- Précision : Dans le dernier PiP (N° 203) le texte de Marie Debs, intitulé "L’infiltration israélienne en Afrique et la rencontre de deux racismes" était extrait du site : http://www.aloufokcom.
1. Des "colons" gays investissent le café Starbucks de Berkeley, en parodiant les colons israéliens par Queers Undermining Israeli Terrorism [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier] 
2. Ode à Cynthia par Israël Shamir (18 juillet 2002) [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
3. Prends l’oseille et tire-toi ! par Israël Shamir (12 août 2002) [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
4. Les Arabes que je connais par Frank Fugate in Arab News (10 août 2002) [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
                                           
Revue de presse
1. Mohammed, du gouffre à l'espoir par Karine Grollier in L'Humanité du mardi 20 août 2002
2. Le frère du petit Muhammad, opéré mardi au CHU de Saint-Etienne, a, lui aussi, une balle dans le cerveau. Portrait par Karine Grollier in L'Humanité du mardi 20 août 2002
3. Tremblez ! La Bush-Productions se prépare à entrer en action par Robert Fisk in The Independent (quotidien britannique) du samedi 17 août 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
4. Sa flagornerie envers les Etats-Unis, pour conserver ses intérêts, ne l’absout pas de sa responsabilité historique : en tenant le bébé-Israël sur les fonts baptismaux, la France a contribué à la tragédie des Palestiniens par Miloud Al-Adhrawi in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du vendredi 16 août 2002 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
5. Dans son refuge, quelque part en Wallonie, Khalil al-Nawawreh rêve de Palestine par Agnès Gorissen et Anne-Cécile Huwart in Le Soir (quotidien belge) du mardi 13 août 2002
6. Rencontre avec le jeune Palestinien exilé en Belgique après le siège de la basilique de la Nativité à Bethléem - "J'ai choisi l'exil plutôt que la prison" par Anne-Cécile Huwart in Le Soir (quotidien belge) du mardi 13 août 2002
7. A Gaza et en Cisjordanie, près d'un quart des enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition par Mouna Naïm in Le Monde du samedi 10 août 2002
8. "La stratégie de Sharon est contre-productive" - Le général en retraite Shlomo Gazit explique pourquoi Israël est dans l'impasse propos recueillis par Georges Malbrunot in Le Point du vendredi 9 août 2002
9. Un avocat sortant de l’ordinaire. Qu’est-ce qu’un juriste new-yorkais, propre sur lui, va s’embêter à défendre des Palestiniens accusés de terrorisme ? par Richard Leiby in Washington Post (quotidien américain) du jeudi 8 août 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
10. La torture, avec minutie par Edward Saïd in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 8 août 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
11. Comment 90 Péruviens sont devenus les derniers colons juifs en date par Neri Livneh in The Guardian (quotidien britannique) du mercredi 7 août 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
12. L'irréalisme de la politique américaine au Proche-Orient par Robert Malley in Le Monde du samedi 27 juillet 2002
13. Incroyable (mais, hélas, vrai) ! par Azmi Bishara in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 25 juillet 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
14. Le grand défi aux Palestiniens par Sami Naïr in Le Monde du 25 juillet 2002
15. L’attaque israélienne contre l’USS Liberty était-elle une erreur, ou un coup de poignard dans le dos ? La vérité sur "l’allié" de l’Amérique propos recueillis par Justin Cogwill in La Pravda (quotidien russe) du jeudi 4 juillet 2002 [traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier]
16. Craintes chez les officiels d’une éruption populaire de caractère explosif - L’autre Egypte et l’allégeance officielle à l’Amérique par Muhammad Abdel-Hakam Diyab in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du mercredi 29 mai 2002 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
                                        
Témoignage

                                                    
Aurons-nous du soleil pour le week-end du 15 août ? par Nathalie Laillet, citoyenne de Bethléem en Palestine (actuellement en vacances en France)
Longny-au-Perche, le jeudi 8 août 2002 - Tout va bien en France. Le principal sujet d'inquiétude c'est de savoir s'il va enfin se décider à faire beau au mois d'août... En Palestine, dans le camp de Deheishé à côté de Bethléem, il fait beau.
Très beau. Et même chaud. Je viens d'appeler mes amis là-bas. Aujourd'hui, le couvre-feu était "ouvert", ils pouvaient donc se déplacer librement à l'intérieur de l'agglomération de Bethléem... de 9h à 18 heures. Après, il faut, sous peine de mort, être de retour à la maison.
Ce soir, comme hier soir,c'est l'effervescence dans le camp :
- "Ils vont faire exploser la maison de Hayat et celle de Mohammad !"
Hayat et Mohammad sont deux jeunes qui se sont fait exploser à Jérusalem. Afin de punir les familles, leurs maisons vont être détruites. Quand on sait ce qu'est une maison dans un camp, on peut légitimement avoir peur : ici, la densité de population est proche de celle de Calcutta ; détruire une
maison, ça veut dire détruire un quartier, toucher plusieurs familles... La nuit dernière, trois maisons ont été détruites, à Bethléem. Aujourd'hui, la maman de Hayat a essayé, avec l'aide des voisins, de prendre le maximum de choses, mais pour aller où ?
Je viens d'appeler Chadi, l'un de mes amis, qui habite près de la maison
concernée :
- "Il faut que tout le monde sache, que le monde entier sache ! Ils vont encore détruire des maisons ! Il faut le dire à tout le monde !"
Je ne peux rien faire d'autre que relayer son appel au secours. Je me sens si impuissante... Si parmi vous, des journalistes ont envie de réagir, d'en savoir plus, je suis à votre disposition pour vous mettre en contact avec eux,là-bas.
Depuis le 19 juin, le couvre-feu est réimposé en Cisjordanie. Bientôt deux mois. Tout le monde s'en fout. Aurons-nous du soleil pour le week-end du 15 août ?
[Nous avons joint Nathalie au téléphone ce dimanche 18 août 2002 et elle nous a indiqué que la situation de ces familles était inchangées. Ils ne dorment plus, et attendent avec angoisse une probable descente de l'armée israélienne… à suivre, ndlr]
                                                           
Rendez-vous

                                   
1. Gaza, rues des martyrs une exposition du photographe Georges A. Bertrand à Elne (66)
du 1er au 15 septembre 2002
Dans le cadre de "Visa pour l'image - Festival Off", l' exposition "Gaza, rues des martyrs" du photographe Georges A. Bertrand sera présentée du 1er au 15 septembre 2002 à la Galerie du Cairo - 19, rue Porte Balagué - 66200 Elne - Tél. 04 68 37 38 39 . Cette exposition présente une trentaine de portraits de martyrs de la seconde Intifada dans la Bande de Gaza, avec indication des noms, des âges et des lieux de décès des victimes. Ces visages, oeuvres d'art éphémères, sont un témoignage muet et souvent beau de la situation actuelle dans cette partie des Territoires Palestiniens. [Georges A. Bertrand est un spécialiste du Proche-Orient, il a été directeur du Centre culturel français de Gaza.]
                                                       
2. Exposition du peintre palestinien Taysir Batniji en Arles
jusqu'au 8 septembre 2002
Présentation de deux œuvres de cet artiste palestinien : "Sans titre 2001", une installation murale de 170 portraits de 30 x 40 cm, impression photographique sur papier autocollant, papier cartonné, et "Sans titre 2001", un diaporama de 58 photographies.
"Le quotidien dans les territoires occupés, vu par cet artiste "mutimédia", ici les impressions photographiques et le diaporama. Les traces de la guerre quotidiennesur l'espace concret et sur le prisme du visible ; environnement, urbanisme, marques, sonorités... tous révélateurs." Serge Seroff - Directeur de www.artemed.net
[Du 6 juillet au 8 septembre 2002 - Rencontres internationales de la photographie - Palais de l'Archevêché en Arles]
                                   
3. Grande marche internationale pour la Palestine à Marseille le samedi 28 septembre 2002
Pour la protection du peuple palestinien, contre l’occupation, la colonisation et l’apartheid en Palestine, pour la suspension de l’accord d’association Union Européenne-Israël, le Collectif pour le respect des droits du peuple palestinien de Marseille appelle à une grande marche internationale à Marseille le samedi 28 septembre 2002.
Affamés, interdits de soins, humiliés, torturés, assassinés les palestiniens sont victimes de crimes contre l’humanité. Nous refusons d’être complices !
Devant la violation quotidienne de tous les droits humains et des droits internationaux exercés par l’Etat d’Israël et les Etats-unis, envers le peuple palestinien et ses représentants et face à la lâcheté et la démission de l’ONU, l’Europe et toutes les instances internationales, seuls des citoyens pacifistes internationaux exercent en Palestine, une présence solidaire et une protection du peuple palestinien.
Ces derniers mois des dizaines de milliers de personnes ont manifesté dans le monde entier et particulièrement autour de la Méditerranée leur soutien au peuple palestinien et exigent de leur gouvernement et de la communauté internationale qu’ils passent aux actes et agissent pour faire appliquer les résolutions qu’ils votent jour après jour à l’ONU.
Nous appelons à une grande marche internationale à Marseille pour dire notre révolte et notre refus à la politique d’apartheid et à la colonisation brutale et meurtrière que l’Etat d’Israël impose aux palestiniens. A Marseille, port de la Méditerranée, un quai, surnommé le quai Carmel est exclusivement réservé à l’arrivage des fruits et légumes israéliens alors qu’en Palestine l’économie est réduite à néant, les oliviers arrachés, les serres détruites, l’exportation bloquée.
Israël asphyxie l’économie palestinienne, boycottons les produits israéliens ! Marseille est un symbole des échanges entre la Méditerranée et l’Europe et constitue le lieu de rassemblement privilégié pour mobiliser tous les pays de la région contre l’apartheid et la colonisation.
Marseille qui fut un des ports de la domination coloniale en France, doit devenir le fer de lance de la mobilisation pour que cesse le soutien économique à la politique d’apartheid et de colonisation d’Israël.
Pour dire non à l’apartheid et à la colonisation, boycottons les produits israéliens
- Dire non à l’apartheid et à la colonisation en Palestine c’est dire non au mur de la honte qui fait des palestiniens des prisonniers dans leur propre terre.
- Dire non à l’apartheid et à la colonisation en Palestine c’est soutenir les palestiniens mais c’est aussi assurer un avenir au peuple israélien dans une région où la paix viendra une fois la justice reconnue et appliquée.
- Dire non à l’apartheid et à la colonisation en Palestine c’est dire non à toutes formes de domination d’un peuple sur un autre dans le monde entier.
- Dire non à l’apartheid et à la colonisation en Palestine c’est affirmer que nous voulons vivre dans un monde en paix où toute personne puisse vivre et circuler librement.
- Premiers signataires au 18 août 2002 : les Amis de Politis, AFPEC - association franco-palestinienne d’échanges culturels, AFPS 95 - association france palestine solidarité, AFPS Montpellier, AIC - alternative information center (Jérusalem), Ajial France, Almishkat (Le Caire - Egypte), Alternatives citoyennes Lunel, AMF - association des marocains en france, AMPF Marseille - association médicale franco-palestinienne, AMFP Aubagne, Artistes sans frontières (Belgique), ASFA - association de solidarité franco-arabe, ASSP - aide sanitaire suisse aux palestiniens (Suisse), APF Montpellier - association des palestiniens de france, ATMF - association des travailleurs maghrébins de france, Ballon Rouge, CCIPPP - campagne civile internationale de protection du peuple palestinien, Chambre des beaux-Arts de Méditerranée (France), Cimade 13, Civimed initiatives, Collectif Palestine 37, Collectif pour la paix israélo-palestinienne Mulhouse, Collectif Réunion Palestine, Collectif Urgence Palestine Genève (Suisse), Comité Evry-Palestine, Comité pour la décolonisation de la Palestine, Comite des familles des enlevés disparus au Liban, Comité Régional des Femmes pour la Paix en Casamance (Sénégal), Comité de soutien aux peuples en lutte Toulouse, Droits devant, Festival Voix de Femmes (Liège - Belgique), Forum marocain vérité et justice - France, GUPS France - general union of palestine students, EGCBZAP (egyptian géneral committee for boycott of zionist and american products, ICADH (Jérusalem), ISM Egypte - international solidarity movement (Egypte), Palestine en Marche - Lyon, LCR, Le Comité des Femmes Arabes de France, Lourdes Uranga (Mexique), Méditerranée Solidaires, MEP - Mouvement européen pour la paix, Missions Solidarité Palestine, PCF 13, MRAP 13, Niurka Règle (Ganges 34), RAP Marseille - rassemblement pour une algérie progressiste, Résister, RFPP - rassemblement franco palestinien pour la paix, Union démocratique des arabes et palestiniens (Italie), Vitrolles  Alternative, VpaixMed.
                                                                                      
 Dernière parution

                                                                                   
Coup de cœur - Il y a des rencontres, des voyages, des engagements, qui donnent naissance à un livre que l'on aurait aimé écrire...
                 
Les semelles d'or (Le voyage de Jean Genet) par Didier Morin
aux éditions La Petite Ecole - Ecole d'Arts de la communauté d'agglomération annécienne
[81 pages - ISBN : 2-909697-50-9 - 15 euros - diffusion Editions Comp'Act]
La lecture du Miracle de la rose fait réapparaître Mettray et son ancienne colonie agricole pénitentiaire qui, quelques années plus tôt, était révée par l'adolescent. Genet devenait un territoire. Didier Morin l'explorera pendant vingt ans. Alligny-en-Morvan, Mettray, Fontevrault, Barcelone, Seville, Brest, Mettray, Paris, Marseille, Tanger, les prisons de Fresnes et de la Santé, Chicago, Los Angeles et les camps palestiniens de Chatila et d'Irbid sont les lieux des écrits de Genet. En 1998 et 1999, de Marseille (où Genet commença son voyage), Didier Morin reprend cette géographie qui s'est glissée naturellement dans sa vie. Il la filme et photographie. Son récit mêle les époques et leurs évènements à des rencontres d'aujourd'hui. Les lieux retrouvent leurs pages. Le dernier jour, Querelle ressurgit...
                                                                            
Réseau

                                                        
1. Des "colons" gays investissent le café Starbucks de Berkeley, en parodiant les colons israéliens par Queers Undermining Israeli Terrorism
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

20 août 2002 - Une trentaine de « colons » gays ont investi un café de la chaîne Starbucks, dans le centre de Berkeley, le samedi 17 août, en proclamant Berkeley « ville sans peuple pour un peuple sans ville ». Le groupe, réuni par l’association Queers Undermining Israeli Terrorism (QUIT !) [Les Gays Sapant le Terrorisme Israélien – FOUTEZ LE CAMP !], ont accroché un calicot rebaptisant le café ainsi « sauvé » de « Queerkeley – Une prophétie accomplie ! »
Ils ont également érigé des maisons (des maquettes de maisons civiles palestiniennes récupérées d’une autre action de rue mise en scène par ce même groupe), des meubles de jardin, et des pancartes disant : « Cela marche en Palestine : pourquoi cela ne marcherait-il pas ici ? » et « Ceci est à nous, parce que c’est comme ça ». Ils ont installé des palmiers en matière plastique afin de « faire refleurir le macadam » puis ils ont remis aux tenanciers du café un tract expliquant leurs revendications religieuses sur le territoire où il a été bâti. En voici le texte :
« Une terre de fruits et de noisettes
« Et le Seigneur vit que les gays étaient harcelés dans cette contrée. Alors le Seigneur dit au prophète Harvey : « Tu mèneras ton peuple à travers les eaux sauvages, dans une nouvelle terre. » Harvey était effrayé, alors il cria au Seigneur : « Mais comment allons-nous traverser les eaux sauvages ? Ces eaux sont froides, pleines de toutes sortes de substances dangereuses, d’eaux usées et d’autres polluants. » Et le Seigneur répondit : « N’aies crainte, Harvey, car un grand pont sera construit, et le peuple traversera jusqu’à cette terre. Et cette terre sera appelée Berkeley. En vérité, je te le dis, Loth, j’ai promis la terre de Berkeley aux lesbiennes et aux gays, aux bisexuels aux travestis et aux hermaphrodites et à tous les transsexuels. Et cette Terre sera bénie, les fruits et les noisettes y abonderont, jusqu’à la cinquantième genderation » (jeu de mot sur « gender » (genre, sexe) et « generation », ndt)
- Livre des Revendications Territoriales et de la Réalité, 4.0
Si le groupe a choisi Starbucks comme emplacement de sa première « implantation » à Berkeley, c’est parce que le fondateur et PDG de la chaîne de cafés Starbucks, Howard Schultz, est un grand soutien de l’Etat d’Israël et que cette société est devenue l’une des toutes premières cibles d’une campagne internationale de boycott des entreprises entretenant des relations d’affaires avec Israël (www.inminds.co.uk/boycott-israel.html). « Dès lors que M. Shultz pense, manifestement, qu’un groupe de gens a le droit de s’emparer de la terre appartenant à un autre peuple en disant qu’ils sont en droit de le faire, nous pensons qu’il ne verra pas d’inconvénient à ce que nous fassions chez lui un centième de ce qu’il approuve », explique un tract de QUIT.
Les employés du café sont restés étonnamment impassibles quand les Forces de Défense des Gays (parodie des Forces Israéliennes de Défense, ndt) ont investi le café en annonçant au moyen d’un porte-voix que le terrain venait d’être confisqué par le Queer National Fund (Fonds Gay Unifié !) et qu’un couvre-feu total commençait dans les cinq minutes. Plusieurs « patrons » ont été éjectés du café au moyen de SuperSoakers (gros pistolets à eau en matière plastique, ndt) (arme très prisée, apparemment, d’un jeune « colon » âgé de trois ans…)
Beaucoup de clients se sont rapidement éclipsés, mais un groupe de joueurs d’échecs ont ignoré ostensiblement les manifestants, qui se sont engagés à installer de nouvelles colonies au cours des mois à venir.
[Pour plus d’information et une version complète de "QueerNation Berkeley - God’s Prophecy Fulfilled" (Gayland de Berkeley - Une promesse divine réalisée), contacter le QUIT ! E-mail : quitpalestine@yahoo.com - Site : http://www.quitpalestine.org]
                                           
2. Ode à Cynthia par Israël Shamir (18 juillet 2002)
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Faut-il que la situation soit gravissime pour qu’une femme s’élance ainsi vers la ligne de feu ? La nature fait qu’une femme n’expose pas sa vie de la sorte si son pays et les siens ne sont pas en réel danger. Mais lorsqu’elle le fait, elle donne aux hommes une grande leçon de courage viril.
C’est alors que la France était en voie de disparaître qu’une jeune bergère du nom de Jeanne d’Arc se ceignit d’une lourde épée et prit la tête de la fine fleur de la noblesse française pour prendre d’assaut les fortifications d’Orléans. C’est alors que les villes de l’Espagne républicaine étaient dévastées par les bombardements de la Luftwaffe nazie qu’une femme, Dolores Ibarruri - La Pasionaria - lança ce cri à son peuple : “Plutôt mourir debout que vivre à genoux !”. En 1990, alors que Mikhail Gorbachev conduisait son pays au désastre et à la désintégration, un an à-peine avant que la richesse de la Russie finisse dilapidée dans une orgie de privatisations, une seule personne osa élever la voix contre le dictateur, au Parlement. C’était l’indomptable Sashie Umalatov, députée des montagnes de la Tchétchénie.
Et voilà qu’est le venu le tour, pour les Etats-Unis, de sentir sur leur visage le souffle vivifiant du vent de l’éternité. Il leur est venu d’une direction inattendue. Le peuple américain est tombé otage entre les mains de quelques hommes aux poches débordantes de dollars et au coeur empli d’une avidité insatiable. Depuis des millénaires, jamais les disparités de revenus, d’éducation et de moyens d’existence n’avaient été aussi criantes à l’intérieur d’un même pays. La richesse de cette nation pourrait assurer à chaque Américain une éducation superbe, des soins médicaux parfaits, une enfance heureuse, une vieillesse sereine, un logement assuré et du temps libre permettant à tout un chacun d’ouvrir son esprit à de nouvelles idées et à de vieux amis. L’Amérique pourrait être en route sur la voie d’un Age d’Or de bonheur universellement partagé et de sagesse.
Mais voilà : il se trouve une poignée d’hommes pour pressurer la nation américaine afin d’ajouter encore un autre milliard de dollars, puis encore un autre, dans leurs coffres. Ils ne reculeraient pas devant la destruction des Etats-Unis pourvu qu’ils puissent satisfaire leur avidité irrassasiable. Adorateurs de Mammon, ils sont totalement exempts de compassion pour les gens au milieu desquels ils vivent. Ils considèrent que les gens qui les entourent n’appartiennent pas à leur “espèce”. Leur seule manière de faire preuve de compassion, c’est d’envoyer du fric en Israël. Sur cinq dollars payés par le contribuable américain, quatre finissent dans les coffres de l’Etat juif. Rien ne semble pouvoir les arrêter : les hommes politiques ont peur d’eux, alors ils lèvent la main servilement, puis signent l’engagement d’envoyer encore plus de dollars aux généraux israéliens. Le soutien à Israël ne saurait passer pour une politique étrangère. Ce dont il s’agit, c’est bel et bien d’un contrat avec les Mammonites, et ce genre de contrats, c’est avec du sang qu’on les signe. Du sang Palestinien. Mais une femme a refusé de signer l’engagement “obligatoire”. Une seule femme. Cette femme, c’est Cynthia McKinney, sénatrice de Géorgie. Elle a osé dire non. Quatre cent membres du Congrès, préférant  l’avancement de leur propre carrière à l’intérêt de leur pays, ont signé l’engagement américain vis-à-vis d’Israël.
Les ancêtres de Cynthia étaient des esclaves, dans sa Géorgie natale. Mais elle n’en est pas moins l’une des rares personnes libres - on les compte sur les doigts de la main - au Congrès américain. Comme nous, Israéliens, aimions à le répéter au sujet de notre Golda Meir, dans cette assemblée, “elle est le seul homme véritable”. Elle est une femme noire, mais elle est l’homme le plus impeccablement blanc de tous ces gens-là, auraient dit les Américains avant l’avènement de l’Ere du Politiquement Correct. Elle sait depuis fort longtemps que les milliards de dollars d’aide alloués à Israël sont soustraits aux plus pauvres d’entre les nécessiteux, aux Etats-Unis : les membres de sa propre communauté, afro-américaine.
Par son geste, elle a voulu affirmer la souveraineté du peuple et du Congrès des Etats-Unis, face à une servilité générale vis-à-vis du lobby juif. Elle n’est pas seule. Une autre sénatrice afro-américaine, la magnifique Barbara Lee, a été la seule à voter contre la boucherie américaine en Afghanistan ; John Conyers, Jessie Jackson Junior et Maxime Waters ont apporté leur soutien à la cause palestinienne à de multiples occasions. Et puis encore ce Ron Paul, du Texas, qui a voté contre la résolution unanime du parlement d’envoyer des voeux obséquieux (de joyeux anniversaire ! ndt) au général Sharon ! Nick Rahall, John Sununu, David Bonior, eux non plus, n’ont pas plié.
Cynthia a simplement dénoné un peu plus ouvertement le mal. Elle a déclaré ceci : “Nombreux sont les membres du Congrès désireux d’être libres. J’en fais partie. Je voulais être libre et voter en conscience, mais on m’a fait comprendre que si je ne signais pas l’engagement de notre pays à soutenir la supériorité militaire d’Israël, je ne pourrais plus (jamais) prétendre à aucun budget. Alors, bien entendu, je n’ai pas signé l’engagement en question et, comme de juste, je n’ai obtenu aucun budget. J’ai souffert en silence, année après année, parce que je refusais de signer cet engagement. Puis, comme une esclave qui aurait trouvé un moyen de racheter sa liberté... je me suis trouvé un boulot. Je voulais être libre... Libre de voter au Congrès des Etats-Unis comme je le jugeais bon. En conscience, et non comme on me le dictait.”
Aujourd’hui, elle est candidate à la réélection, mais ses chances sont bien minces, car les sbirres du redoutable AIPAC, fer de lance de la communauté juive, la tiennent dans leur collimateur. Ils ne veulent voir aucun congressiste libre et indépendant sur la Colline du Capitole. Ils utilisent leur énorme puissance financière et leur réseau d’influence dans les médias et les universités afin d’étouffer toute parole libre. Ils ont réussi à évincer Earl Hilliard, un autre Congressiste noir, qui ne s’était pas incliné devant Sharon, et maintenant, ils veulent se payer Cynthia. S’ils y parviennent, la cause de la liberté subira un terrible revers. Si c’est elle qui l’emporte, le mythe de l’omnipotence juive sera atomisé, et l’Amérique se tournera vers des jours meilleurs, tant il est vrai que le soutien ou le rejet de l’Israël ségrégationniste en dit long sur le programme véritable d’un candidat aux élections américaines.
Cynthia n’est pas “contre les Juifs” : les braves gens d’origine juive sont légions. Tandis que la communauté juive organisée mène une politique prodigieusement dégueulasse, il y a des gens sorti du rang, qui sont les “héritiers du (véritable) Israël”. Rejetés par la communauté - qu’eux-mêmes rejettent - ils sont partisans de l’intégration tant aux Etats-Unis qu’en Palestine. Certains parmi eux ont manifesté leur soutien à la campagne de Cynthia ; c’est d’ailleurs l’un de ces “outsiders” qui gère sa campagne. A travers eux s’accomplit la promesse faite par Dieu à Abraham : “vous serez bénis par tous les peuples”.
Je ne suis pas certain, par contre, que le Rabbin Michael Lerner, le directeur de Tikkun, un “mensuel juif “progressiste”” de Californie sera béni, quant à lui. Ce rabbin a exprimé son soutien à Cynthia McKinney, mais en exigeant en retour que l’on “appelle à ce qu’Israël se voit accorder soit l’admission au sein de l’OTAN soit un pacte de défense mutuelle avec les Etats-Unis”... Un “soutien” de ce genre, voilà qui “casse la baraque” ! Comme si le soutien militaire et politique des Etats-Unis à l’état raciste juif ne suffisait pas, Lerner veut l’inscrire dans la loi. Cynthia a dénoncé publiquement l’hégémonie du lobby sioniste, elle a fustigé l’”Israël connexion”. Lerner, lui, propose de parachever la satisfaction des objectifs du lobby sioniste tout en prétendant les combattre. Cette forme de ruse sophistiquée n’est pas rare chez les crypto-sionistes, qui agissent à la manière d’agents d’infiltration à l’extérieur de leur propre milieu, et Lerner a déjà rempli une mission similaire pour le compte des sionistes durant la Conférence de Durban. La prochaine fois, sans doute luttera-t-il contre l’héroïnomanie en exigeant que l’héroïne soit en vente libre dans toutes les boutiques...
Cynthia et d’autres membres du Congrès devraient accepter ses offres de service pour ce qu’elles valent, mais rejeter son exigence de pot-de-vin politique en faveur des sionistes. La voix de Cynthia n’est pas une voix de discorde entre Blancs et Noirs, ni entre Démocrates et Républicains, ni non plus entre Gauche et Droite. Au nom du peuple américain, elle s’élève contre des menées étrangères. Elle est cette femme du Congrès qui a osé évoquer les marins américains du navire de guerre USS Liberty, massacrés par les mitrailleuses lourdes et les missiles israéliens (*). Elle a rappelé à son auditoire le geste héroïque de Faris Odéh, le valeureux enfant palestinien qui avait fait face à un tank israélien, et qui a été assassiné. Elle s’élève contre l’avidité des grands trusts. Elle défend la nature, jugée indéfiniment expansible et exploitable par les Rape-Tout.
Cette femme au nom tiré des poèmes d’amour de Properce, un poète latin de l’Antiquité, infiniment délicat, qui se qualifiait lui-même de “pâle chevalier esclave de sa Cynthia courroucée”, incarne l’Amérique, elle est un pur produit de l’esprit de l’Amérique. Ce grand pays refuse de mourir. Dans des moments comme ceux-là, la terre réclame à ses fils et à ses filles de s’élancer sur la ligne de feu. Cynthia a entendu l’appel. Le soutien à Cynthia est l’ultime preuve d’amour que l’on puisse apporter à l’Amérique, et de confiance en l’avenir de ce grand pays au sein de la famille des nations, en tant que nation égale et amicale, et non en tant que sicaire de la religion de l’Avidité. Il est primordial de se rassembler autour d’elle, comme les nobles de France s’étaient ralliés à Jeanne d’Arc. Qui que vous soyez - descendant d’esclaves africains ou d’immigrés musulmans, fils de la Confédération ou fille de la Révolution américaine, Juif amoureux de la liberté ou Chrétien régénéré - le temps est venu de vous unir. Autour de Cynthia. Pour l’Amérique.
- NOTE :
(*) L’”USS Liberty”, un navire de guerre américain qui croisait au large de la côte moyen-orientale de la Méditerranée, aurait pu déceler les préparatifs ultra-secrets d’attaque israélienne en 1967. “Pour plus de sûreté” (on ne sait jamais...), l’état-major israélien décida donc, le 8 juin, de faire bombarder ce bâtiment d’une flotte pourtant - ô combien - amie, après l’avoir fait survoler pendant plusieurs heures par son aviation. Ce bombardement fit 34 morts et 171 blessés parmi les marins américains (réduisant le bateau à l’état d’épave criblée de trous d’obus, treuillée jusqu’au port de La Valette (île de Malte). Le gouvernement israélien, en dépit des heures de survol et de l’intention délibérée, voulut faire croire à l’“erreur technique” (il invoqua une méprise, prétendant viser un bateau égyptien, lequel s’avéra être un rafiot qui transportait... des chevaux !) Quant au gouvernement américain, face à ce “Tsahal boulot”, il “passa l’éponge”, fidèle à lui-même... (consulter le site http://ussliberty.org) [Note du traducteur].
                                                       
3. Prends l’oseille et tire-toi ! par Israël Shamir (12 août 2002)
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

I - Voyager, voilà qui vous ouvre l’esprit. Merveilleux, de parcourir notre belle Terre, de la France à la Norvège, de la Chine à la Russie, de l’Afrique à l’Amérique Latine, en jouissant de sa variété et de son hospitalité. La profession de journaliste vous donne la chance immense de découvrir le monde. Parfois, vous finissez par faire attention à une coïncidence intéressante. Cela peut vous arriver à Marseille, en vous baladant en suivant un quai du Vieux Port, ou bien en Bretagne, à Lorient, port de pêche, au Guatemala ou au Nicaragua, comme à Milan, la capitale de la mode italienne, à Naples ou à Shanghai, dans le port russe d’Arkhangelsk, sur la mer Blanche, au centre de la Chine, à Berlin et à Hambourg, dans les défilés de l’Hindu Kuch, à Tokyo comme à Bagdad, à Manille ou à La Havane… Tout d’un coup, vous vous faites la remarque que tous ces endroits si divers et exotiques ont quelque chose en commun  - ils ont tous été bombardés par les British et les Yankees…Voilà des mecs qui voient du pays, pour sûr ! « Tra-la-la, Aujourd’hui, nous pilonnons l’Afghanistan, demain, le reste… » ou quelque chose dans ce genre. Voilà ce qu’on chante, dans l’Air Force. Passons…
Les raisons varient. Ils ont bombardé la Chine sous prétexte que les Chinois - ces bornés de Chinois - ne voulaient pas leur vendre leur opium. La Colombie, c’est parce qu’elle leur vendait de la drogue ! Les Russes et les Vietnamiens ont dégusté, parce qu’ils étaient cocos ; les Cambodgiens parce qu’ils étaient là ; les Allemands et les Français, parce qu’ils offensaient les juifs ; les Irakiens, pour des questions de gros sous et le Soudan, par erreur…
Aujourd’hui, nous avons un avant-goût de leur prochaine campagne, offerte par le Washington Post [1]. Les hommes en charge des Etats-Unis - je veux dire les vrais balèzes, pas le nigaud de la Maison Blanche - conspirent pour effacer l’Irak de la carte, en continuant avec l’Arabie saoudite et en parachevant le boulot avec l’Egypte. Ces informations ont été gentiment révélées par un stratège au nom tellement américain de Murawiec, infiltré au Pentagone par l’un des lascars aux manettes, le Secrétaire du Defence Policy Board, Richard N. Perle. Ce faucon juif, ami de Sharon, sioniste zélé, doit être considéré comme le véritable auteur du projet préconisant l’investissement des puits de pétrole saoudiens, le transfert de La Mecque et de Médine sous juridiction jordanienne et la confiscation des dépôts bancaires saoudiens…
Qu’ont fait les Saoudiens ? Ils ont simulé l’étonnement, tandis que les éditorialistes américains [2] s’efforçaient de mettre la pédale douce à cette histoire, tout en se roulant par terre - de rire. On ne peut nier que ce soit très drôle. Des affirmations idiotes du style « les guerres ont depuis toujours été la principale production du monde arabe » prennent en effet un relief tout particulier lorsqu’elles sont prononcées par l’un des hérauts du culte judéo-américain, probablement l’homme le plus violent et le plus belliqueux qu’on n’ait jamais vu depuis Genghis Khan. La question téléphonée de Murawiec – « qu’est-ce que le monde arabe a produit, si d’aventure il a produit quelque chose ? » m’a remémoré Flatto-Sharon, un banquier véreux, lequel, ayant fui au nez et à la barbe de la police française, vint se réfugier en Israël, y soudoya des électeurs, fut élu au Parlement, et de là, eut le culot de demander à Yitzhak Rabin, avec son hébreu de grand débutant, ce qu’il avait fait pour l’Etat d’Israël ? (« âma ata asita bishvil hamedinaa ? ») Cette répartie flattonienne est restée dans les annales des blagues israéliennes…
Mais cela ne m’a jamais ni étonné, ni amusé. Le désir de piller et de tuer des Arabes se donne certes couramment libre cours dans les cercles juifs. Mais ces derniers temps, ça en devient gênant. Les biens des Palestiniens ont été pillés voilà des décennies ; leurs terres et leurs maisons ont été confisquées et revendues. Si tuer des Palestiniens peut agréer au dieu de la vengeance, cela n’est pas une activité rentable. Pressurer les restes est un processus trop lent, pour le goût de gens très affairés et accoutumés au cours du Nasdaq.
Il semble que l’Irak soit une cible tentante, pour un massacre à grande échelle, et dans le magazine prestigieux Jewish World Review (Revue du monde juif) [3], Jonah Goldberg, un éditorialiste juif américain, vocifère : « Bagdad doit être détruite ! L’Amérique doit faire la guerre à l’Irak, même si cela doit mettre en danger la vie d’Irakiens et d’Américains innocents ». Même si, comme chacun sait, la vie ou la mort d’un goy ne saurait susciter la moindre objection, bombarder l’Irak ne saurait s’avérer rentable.
Les richesses de la Péninsule arabe font de l’œil aux juifs, tant elles représentent un supplice de Tantale, à la portée qu’elles sont des tanks Merkava de « Tsahal ». Cette tentation a été très bien décrite dans le Los Angeles Times [4] par un universitaire juif américain, le professeur David D. Perlmutter : « Je fais un rêve éveillé. Si seulement !… Si en 1948, en 1956, en 1967 ou en 1973, Israël avait agi ne serait-ce qu’un tout petit peu à la manière du Troisième Reich, aujourd’hui, ce seraient les Juifs, et non pas les cheikhs, qui posséderaient le pétrole du Golfe ». On croyait que le brut saoudien filait aux Etats-Unis. Pourquoi un professeur américain verrait-il quelque chose de mal à cela ? Mais il faut savoir que le juif américain moyen place sa judéité très au-dessus de son américanité. Comme le fait remarquer le spirituel Joe Sobran, « jadis, on me considérait « antisémite » parce que j’accusais les juifs américains de « double loyauté ». Aujourd’hui, c’est complètement dépassé. Double loyauté… Ne me faites pas rire ! La double loyauté, ce serait un tel mieux, comparé avec leur dévotion obsessionnelle à leurs seuls propres intérêts nationaux ! »
Pour faire du rêve éveillé de Perlemutter une réalité, des voix juives habituellement totalement divergentes, s’unissent, entre extrême droite et diverses nuances de la gauche. Si Richard Perle est à la droite de la droite, Justin Raimondo a recensé notamment l’ex-gauchiste David Horowitz, qui appelle de ses vœux une guerre totale contre le monde arabe, ainsi que Stephen Schwartz, ex-trostkyste devenu l’un des grands théoriciens de l’école du « Riyad = le ‘noyau du mal’ ». Même Lenni Brenner, un trotskiste antisioniste dont j’admire la plume déliée et le style corroboratif, a décidé de se joindre aux croisés des Etats Honnis. Il en a même appelé à une croisade des femmes contre l’Arabie saoudite…
Les médias aux capitaux juifs ont monté en épingle ces manières de voir les choses. Une journaliste juive, Miss Slavin, a écrit dans USA Today [5], publié par le haut dirigeant juif Mort Zuckerman, que l’analyste juif Max Singer (l’un des fondateurs du très conservateur Hudson Institutes, qui n’a jamais mis les pieds en Arabie saoudite mais est toujours fourré en Israël), suggérait aux officiels du Pentagone de démanteler ce royaume. Les opinions de M. Singer sont de la roupie de sansonnet, mais elles ont bénéficié d’une couverture médiatique qui a été déniée à bien des analyses, elles, de valeur. Aucun article d’un arabo-américain, appelant au démantèlement d’Israël, juste pour faire l’équilibre, par exemple. Tout semble indiquer que les juifs organisés ont les Saoudiens dans le collimateur de leur arme suprême : les mass média.
Cela nous laisse en proie à une interrogation difficile. Pourquoi certains milieux américains, dont les juifs, veulent-ils détruire l’Arabie saoudite, qui reste, malgré tout , l’alliée fidèle des Etats-Unis et représente un pouvoir modéré dans son contexte régional ? Question subsidiaire : que peut-on faire, à ce sujet ?
II - Pourquoi ? Et comment ?
Les optimistes avancent qu’il s’agit seulement d’une menace, de guerre psychologique, de pression exercée sur le royaume saoudien. Les raisons de cette pression peuvent s’expliquer par le besoin que les compagnies pétrolières américaines ont de faire rentrer les Saoudiens dans le rang et d’exiger d’eux qu’ils augmentent leur production. Ou alors, autre explication : l’armée américaine a besoin des bases aériennes saoudiennes pour attaquer l’Irak, et les Arabes ne sont pas assez empressés.
Mais je ne suis pas si sûr, personnellement, qu’il s’agisse seulement d’une menace en l’air. Nous vivons dans le sillage d’un effondrement du dollar, qui se poursuit, et donc aussi de l’effondrement d’une pyramide financière édifiée sur des fondations américaines. [6] Cela a commencé en août 2001, cela a causé les attentats du 11.09 afin de tenter de ralentir l’effondrement, et cela continue, en s’accélérant comme une boule de neige dévalant la pente. Les Saoudiens ont beaucoup trop de réserves financières en dollars. L’annulation (le « gel », disent-ils) de leurs capitaux en dollars ralentirait l’effondrement, des milliards de dollars disparaissant des places financières. Alors que l’injection de papier monnaie crée de l’inflation, son évaporation entraînera une pression déflationniste, à la hausse, sur le cours du dollar. En bref, pour Wall Street, geler les capitaux saoudiens serait une riche idée : pourquoi, à votre avis, gèle-t-on les capitaux iraniens et irakiens ?
 Les gouvernants saoudiens ont probablement encore suffisamment de temps devant eux pour s’y opposer, en suivant le conseil de Woody Allen : « prend l’oseille et tire-toi ! » Ils devraient retirer leurs avoirs de la zone dollar en voie d’implosion, et les placer en euros, en yens, ou en or. La grande idée d’un dinar or islamique, proposée par le brillant Premier ministre de la Malaisie, le Dr Mahathir, devrait être activée sans plus attendre. Les Saoudiens ont beaucoup à apprendre du Dr Mahathir qui a réussi à faire de son pays misérable tirant ses maigres revenus de la production d’huile et de caoutchouc, et déchiré par des conflits internes,  une terre prospère où règnent la concorde nationale et la stabilité économique. Les Malais ont remporté le grand chelem : leurs communautés immigrées sont parfaitement intégrées, elles jouissent de droits égaux et ne représentent aucune menace pour le groupe ethnique indigène majoritaire. Ils développent des industries de haute technologie, aident les associations humanitaires, assurent les prestations sociales ; il n’y a aucune discrimination, pas de gens pauvres ni de nécessiteux. Ils ne dépendent pas des Etats-Unis, ne prêtent pas leur terrain à l’usage de bases militaires américaines, n’investissent pas aux Etats-Unis, et cela ne les empêche nullement de rester en bons termes avec Washington. En suivant la voie tracée par la Malaisie, l’Arabie saoudite remédierait à sa vulnérabilité.
Hélas, cela ne diminuerait en rien l’appétit des juifs pour le pétrole arabe, ni l’hostilité des organisations juives envers Riyad. Les gouvernant saoudiens sont inconfortablement conscients de la menace, mais ils en ont interprété le contexte de manière erronée. Ils ont accepté pour argent comptant le faux billet de trois dollars de « l’Israël en quête de paix ». C’est pourquoi le prince Abdullah a tenté de séduire Israël, avec son fameux plan de paix. C’est aussi la raison pour laquelle le soutien du royaume saoudien à la cause palestinienne reste plutôt symbolique. Les gouvernants saoudiens ont été mis au courant par leurs mentors américains. Ceux-ci leur ont confié qu’Israël ne pousserait pas à la destruction de la maison des Saoud si les Saoudiens se tenaient comme il faut, c’est-à-dire s’ils se tenaient soigneusement à l’écart du problème palestinien.
Aujourd’hui, les Saoudiens se retrouvent confrontés à une réalité désagréable. Israël n’est désormais plus un petit pays du Moyen-Orient ; Israël est l’un des éléments avancés d’une force internationale agressive : les suprématistes juifs. Ils ont par trop de bonnes raisons d’en finir avec l’Arabie saoudite :
- Ce pays prospère et bien armé doit être mis à genoux pour qu’Israël puisse procéder à la phase ultérieure, primordiale : s’emparer des magnifiques mosquées omeyyades de Jérusalem, et les détruire.
- Les Saoudiens ont trop d’argent, trop de pétrole et trop peu d’amis. Cette combinaison avait entraîné la chute du Koweït, mais les Etats Honnis avaient bombardé l’Irak afin de réinstaller l’émir du Koweït sur son trône. Washington ne répètera certainement pas l’exploit lorsque les champs pétrolifères saoudiens seront tombés aux mains des Israéliens.
- Ce véritable Viagra qu’est la finance saoudienne ne pourrait que revigorer un Dow Jones tout ce qu’il y a de plus raplapla.
Il y a encore une autre raison. La conscience juive a été empoisonnée par de doux rêves de vengeance prises sur des défaites remontant très loin dans le passé. Les érudits juifs classiques des dix-neuvième et vingtième siècles ont trompé leurs auditoires : bien loin de leur exposer l’histoire juive telle qu’elle s’est passée, ils en ont inventé une version idéalisée et falsifiée – celle d’un passé idyllique, de vieilles rancunes, de torts immérités et d’aspirations à la revanche. Leurs lecteurs ont avalé les histoires inventées de toutes pièces et sont donc devenus, en grandissant, des nationalistes acharnés. Les Juifs contemporains sont victimes de la propagande nationaliste, ils sont mal orientés et désorientés ; on leur a inculqué le désir de redresser le tort mythique (dont auraient pâti leurs lointains ancêtres).
L’Etat juif a été créé afin de défaire les résultats sensibles de la victoire romaine de l’an 70 après Jésus-Christ, et aujourd’hui, une nouvelle idée flotte dans l’air – celle d’annuler les résultats mal vécus de la victoire du Prophète Mahomet sur les tribus juives [7] et de placer la péninsule arabe sous la domination juive. Jointe au désir de mettre à bas le christianisme triomphant, cette mentalité archaïque causera, c’est inévitable, des remous supplémentaires – dont il n’est nul besoin – dans le monde.
Cette mentalité me rappelle Sweeney Todd, le Barbier démoniaque d’une comédie musicale d’horreur, à la fin des années 1970. « Sweeney Todd a servi le Dieu ombrageux et vengeur, et il a foulé des chemins que peu d’hommes avant lui ont foulé » – en l’occurrence, il avait transformé ses clients en farce savoureuse pour des vol-au-vent, manière pour lui de se venger du Juge qui lui avait fait du tort.
 Les Saoudiens doivent agir tant qu’il en est encore temps.
- Ils doivent repenser leurs relations avec les Palestiniens, et les traiter comme leur première ligne de défense, et non pas comme des cousins dans la dèche. Sans les Palestiniens, l’Arabie saoudite tomberait dès demain.
- Plus d’argent et d’efforts doivent être dépensés afin de développer un discours public aux Etats-Unis et en Europe, comme Edward Said ne cesse d’y exhorter les Arabes.
- Nous devons lutter contre la tendance archaïque, chez les Juifs, et promouvoir un état d’esprit différent, une atmosphère de compréhension mutuelle et de fraternité. Bien que cela ne s’enseigne pas, dans les écoles juives, le Prophète Mahomet a remporté ses batailles non pas seulement à la pointe de l’épée, mais aussi en ralliant des Juifs dans des dispositions d’esprit similaires aux siennes à la bannière de l’Islam.  Les nouveaux convertis, les Juifs partisans d’Allah et de son Messager, ont combattu sous la bannière verte de l’Islam, sur tous les champs de bataille, depuis Yarmouk jusqu’au Caire.
- Les Juifs honnêtes sont légions, en Israël et aux Etats-Unis, et rien ne justifie la confrontation entre descendants d’Abraham. Mais l’âme errante de Sweeney Todd doit être exorcisée.
- Notes :
[1] :  « Un briefing dépeint les Saoudiens comme des ennemis. Un ultimatum soumis en urgence au quartier général du Pentagone » [ Briefing depicting Saudis as Enemies, Ultimatum Urged To Pentagon Board], par Thomas E. Ricks, Washington Post, mardi 6 août 2002.
[2] :  « Le point de vue qui a fait trembler le Pentagone. Le larouchiste transfuge qui conseille l’establishment de la défense américaine au sujet de l’Arabie saoudite » [The PowerPoint That Rocked the Pentagon, The LaRouchie defector who’s advising the defense establishment on Saudi Arabia], par Jack Shafer.
Voir aussi : « S’en prendre aux Saoudiens » « Les gros intérêts pétroliers se joignent aux ‘neocons’ et à un ‘transfuge’ de LaRouche » [Going After the Saudis. Big Oil Joins up With the Neocons A. S. and LaRouche ‘defector’], par Justin Raimondo, 9 août 2002 http://www.antiwar.com/justin/justincol.html
[3] :  « Débats autour de la guerre contre l’Irak » [Debating War Against Iraq], par Jonah Goldberg, in Jewish World Review, 17 juillet 2002 http://www.jewishworldreview.com/cols/jonah.html
[4] : 7 avril 2002. 
[5] :  « Des arguments anti-saoudiens, entendus vendredi 9 août 2002 » [Anti-Saudi arguments get heard Friday, Aug 9, 2002], par Barbara Slavin, USA Today.
[6] :  Le Sultan et Satan, par Israël Shamir http://www.israelshamir.net/english/sultan/htm.
[7] : Les tribus Qaïnuqa’, Khuraïza et Khaïbar, dans l’Arabie préislamique (i.e. antérieurement à 627 avant Jésus-Christ.
                                               
4. Les Arabes que je connais par Frank Fugate
in Arab News (
http://www.arabnews.com) le 10 août 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

(Frank Fugate est ancien vice-président de la société pétrolière américaine Aramco.)
Réveille-toi, Amérique ! Des groupes d’intérêts particuliers, des médias, des politiciens intéressés te trompent, en présentant tous les Arabes sous les traits de mauvais Arabes. Souvent, les médias nous disent qu’un sondage montre que les Américains soutiennent les Israéliens, beaucoup plus que les Palestiniens. Sur quoi se fondent-ils ? Combien de ces participants à des sondages ont-ils jamais vu un Arabe, parlé à un Arabe, ou travaillé avec un Arabe ? Très peu, j’en fais le pari. Sur quoi, alors, les gens fondent-ils leur opinion ? Ils sont largement influencés par des médias biaisés, qui n’épargnent aucun effort afin de s’assurer que nous considérions que tous les Arabes sont mauvais. Y a-t-il de mauvais Arabes ? Bien sûr, qu’il y en a ! Y a-t-il des mauvais Américains ? Nous en avons des pleines rues. Où donc sont passé tous les mauvais Israéliens ? Il doit bien y en avoir quelques-uns… Pourquoi n’entendons-nous pas parler d’eux plus souvent ?
J’ai passé plus de trente-trois années de ma vie au Moyen-Orient. J’ai vu des Arabes, j’ai parlé avec des Arabes, j’ai travaillé avec des Arabes et j’ai vécu avec des Arabes. Durant ces longues trente-trois années, j’ai eu l’occasion de rencontrer des Arabes et d’être en relation avec des Arabes appartenant à tous les milieux – des rois, des ministres, des émirs, des profs de collège et des hommes d’affaires – et j’ai travaillé avec toutes sortes d’employés arabes, du manœuvre jusqu’au PDG. Je pense que cela me donne quelque titre à parler des Arabes.
Les Arabes partagent la plupart des désirs et des attentes que nous, les Américains, avons. Ils aiment leur famille, ils aiment leur pays, ils aiment leur terre, ils veulent améliorer leur sort, ils veulent vivre en paix et ils croient au même Dieu que les chrétiens et les juifs. Ils sont le peuple le plus accueillant que je j’aie jamais connu. Les Arabes que je connais ne jugent jamais les gens en fonction de leur race, de leur religion ou de leur nationalité, mais sur leur personnalité. Ils font partie des personnes les plus perspicaces que j’aie jamais rencontrées – et j’ai voyagé dans le monde entier. Ils vont vous juger dans leur for intérieur, avec leur cœur, mais ils sont très réticents à vous critiquer face à face ou publiquement. Les Arabes vous accueillent avec la salutation « Salaam Alaikum » (que la paix soit sur vous !) – et votre réponse, attendue, doit être « Wa-alaikum As-salaam » (que sur vous soit la paix !). Pour les Arabes, la paix, ce n’est pas des grands discours ; c’est un style de vie.
Je suis parti au Moyen-Orient en 1954, j’étais alors un tout jeune ingénieur – curieux et aventurier. J’ai passé mes premiers mois à Sidon, au Liban, dans un centre de formation professionnelle. C’est là que j’ai appris les rudiments de la conversation en arabe courant et que j’ai pris un premier contact avec la culture arabe. Durant les week-ends et les après midi, je voyageais partout au Liban, en moto, et j’allais même parfois en Syrie. Je n’ai absolument que des bons souvenirs. Je m’arrêtais dans quelque village pour me reposer et boire un coup : combien de fois n’ai-je pas été invité chez eux par des Arabes, heureux de me présenter leur famille, de me montrer leurs oliveraies, de m'accueillir autour d’un rafraîchissement. Quelle expérience merveilleuse !
Puis je partis pour ma véritable destination – l’Arabie saoudite. Je poursuivais ma découverte du monde arabe en visitant des villages, à travers le royaume. Les Arabes m’invitaient dans leur village et chez eux, pour un repas ou une tasse de café. Ils partageaient leur plats avec moi. Je m’asseyais dans leur majlis (salon), sur des coussins disposés tout autour de la pièce, appuyés sur des banquettes, et je buvais le café, entouré parfois de plus de vingt invités. L’hôte circulait généralement autour de la pièce, avec une grande cafetière arabe et une pile de petites tasses en porcelaine, et il servait à ses invités du café brûlant parfumé à la cardamome, jusqu’à ce que, tous, nous ayons bu nos trois tasses successives, conformément à la tradition. Puis il reprenait sa tournée, servant cette fois-ci du thé. La conversation était pour moi un excellent exercice, qui me permettait de pratiquer et d’améliorer mon arabe. Lorsque j’estropiais un mot, ils riaient avec bienveillance. Lorsque nous étions invités à un repas, nous nous retirions dans une autre pièce, nous asseyions autour d’un grand plateau en cuivre, chargé de montagnes de riz arabe disposées autour d’un agneau fumant, cuit à la broche. Le riz, absolument délicieux, était agrémenté de noisettes, de raisins secs et d’épices. Il y avait souvent, aussi, du poulet rôti. Certains week-ends, j’étais invité dans dix familles différentes dans la journée, partageant leur repas, le café ou le thé. J’étais bien obligé de décliner avec diplomatie certaines invitations, car celles-ci étaient trop nombreuses. A peine faisais-je un pas dans la rue que quelqu’un me prenait par la main, me disant « Tu dois venir chez moi prendre le gahwa (café). » La sociabilité était sincère et l’hospitalité, toujours présente.
J’étais là-bas, durant la guerre israélo-arabe de 1967. La tension était palpable, parce que les Etats-Unis soutenaient Israël. Un de mes amis arabes voulut que j’envoie ma famille dans son village pour qu’elle soit en sécurité, parmi les siens. Bien sûr, je ne voulais pas laisser partir ma femme et mes enfants, parce que je ne voulais pas exposer la famille de cet ami à un quelconque danger. Résultat : il nous amena un autre ami arabe afin qu’il reste chez nous, pour nous protéger. J’ai eu pas mal de difficulté avant de réussir à le convaincre que ce n’était pas nécessaire…
Un autre ami arabe me téléphona, en pleine guerre de 1967, me disant qu’il avait entendu aux informations que l’on évacuait les Américains. Il me demandait si j’avais l’intention de partir. Je lui ai répondu que je n’étais pas moi-même sur le départ, mais que j’envisageais de refaire partir aux Etats-Unis mon épouse et notre fille, qui avait trois ans à l’époque. Il me dit : « Pourquoi ? Vous avez beaucoup d’amis, ici. » Je lui ai répondu : « Ce ne sont pas mes amis, qui me préoccupent… » Cette histoire nous a fait rire pendant des années, après coup. Il mettait un malin plaisir à me demander si mes amis me mettaient en souci, maintenant ?
Lorsqu’un de mes amis arabes partit aux Etats-Unis pour un problème de santé, il m’apporta une grosse somme d’argent, et me demanda de m’occuper de sa famille pendant son absence. Son fils aîné venait me voir chaque semaine à la maison, et je devais lui donner une somme préétablie, pour les dépenses de sa famille. Mon patron a eu connaissance de cette histoire, et il m’a conseillé de ne pas poursuivre cette pratique, car quelque chose pouvait arriver à mon ami, et sa famille pourrait me causer des problèmes. De toute évidence, mon boss n’avais aucune idée du lien d’amitié qui existait entre nous. En aucune façon, je n’aurais pu trahir cette amitié. Durant plus d’un an, je me suis occupé de sa famille, jusqu’à ce que mon ami rentre en Arabie saoudite.
De retour en Arabie saoudite, après des congés, nous avons oublié, ma femme et moi, une valise, par inadvertance, sur le trottoir, devant l’aéroport, au moment où nous chargions nos bagages dans le coffre d’un taxi. A la fin de la semaine, nous avons demandé à un chauffeur de l’entreprise où je travaillais de se renseigner ; peut-être, avec un peu de chance, quelqu’un aurait remis notre valise au service des objets perdus ? La sécurité de l’aéroport a informé le chauffeur que notre valise était restée sur le trottoir, deux journées durant. Comme personne ne la prenait, un agent de police avait fini par l’amener au bureau des objets trouvés. Essayez, pour voir, de laisser votre sac deux jours sur un quai du métro de New York, vous m’en direz des nouvelles !
Un bédouin vous faisant de grands signes pour vous faire garer à côté de sa tente et insistant pour que vous buviez le café en sa compagnie. Voyager dans toute l’Arabie saoudite, sans jamais avoir à vous préoccuper du risque qu’on vous vole votre voiture. Camper au milieu du désert avec des bédouins extraordinaires qui s’arrêtent pour venir faire votre connaissance. Avoir la voiture ensablée et voir que pas une autre voiture ne manque de venir vous donner un coup de main. Laisser toutes vos portes ouvertes (chose qu’on ne fait pas, en Amérique). Etc… etc… Voilà comment sont ces Arabes, que je souhaite à tous les Américains de connaître.
Je vous laisse avec ces quelques exemples des innombrables Arabes formidables que je connais.
                                     
Revue de presse

                                           
1. Mohammed, du gouffre à l'espoir par Karine Grollier
in L'Humanité du mardi 20 août 2002

Solidarité. Grâce à l'Association solidarité Mohammed Turky-enfants de Ramallah, ce jeune palestinien, atteint le 25 janvier de deux balles, a pu être opéré au CHU de Saint-Etienne, d'où il devait sortir hier soir.
Saint-Etienne (Loire), correspondance particulière - Des rires fusent d'un petit restaurant de Saint-Etienne. Une tablée discute organisation de manifestations et missions de santé. Ces médecins, élus ou infirmières évoquent avant tout l'état de leur petit protégé, Mohammed Turky, opéré mardi dernier au CHU de Saint-Etienne, d'une balle dans la tête. " Il va bien ! " annoncent-ils. Et cela suffit. Une longue équipée, avant de transférer enfin cet enfant palestinien de quinze ans d'El Bireh, une ville jumelle de Ramallah, vers la France. Et lui offrir les techniques de neuronavigation nécessaires à l'extraction du bout de métal noir menaçant ses fonctions vitales. Car, sous les os, la balle se déplace.
Tout a commencé en janvier 2002, lors de la quinzaine d'information sur la Palestine organisée localement par l'Association France-Palestine solidarité (AFPS), le Groupement général des étudiants palestiniens (GUPS) et le Parti communiste : venus témoigner le 25, Tamar Pelleg, avocate israélienne et Khaled Quzmar, juriste palestinien (1), leur demandent d'aider à sauver les enfants blessés par Tsahal qui ne peuvent être opérés dans les territoires palestiniens, faute de matériel de haute technologie. Le même jour, Mohammed Turky est blessé. Mais les militants de Saint-Etienne ne le connaissent pas encore. Ce n'est qu'en mars que Me Quzmar les sollicite à nouveau, cette fois pour lui sauver la vie. " Lorsqu'un cas comme celui-ci se présente, il n'y a pas à tergiverser ", souligne Roger Dubien, conseiller municipal (PCF) de la ville. L'association est créée en juillet (2), une collecte de fonds est lancée. En trois semaines, ils réuniront près de 6 100 euros.
Avec l'arrivée de Mohammed, les membres de l'association découvrent une solidarité qu'ils ont impulsée mais qui les bouleverse toujours : les témoignages de soutien à Mohammed affluent, un restaurateur de Saint-Chamond lui offre un repas gratuit, les visites spontanées se multiplient à l'hôpital : un sourire, une poignée de main. Et surtout, l'agence régionale d'hospitalisation décide de financer l'opération de Mohammed (soit 8 200 euros).
Les militants découvrent également une souffrance qu'ils n'étaient pas préparés à entendre. En écoutant parler Mohammed. Puis son frère aîné Saed (lire ci-dessous), venu l'accompagner à sa demande. Ils apprennent atterrés que, lui aussi, a une balle dans le crâne. Dont l'extraction pourrait se révéler impossible. Ce jeudi 15 août, Maher, médecin, et Nassera, infirmière et présidente de l'association, se relaient au chevet du jeune opéré. De son grand lit blanc, l'adolescent aux joues creuses narre un épisode insoutenable. Lors d'une manifestation contre l'occupation qui se déroulait à El Bireh, les soldats israéliens tirent sur une foule qui, rapidement, s'enfuit. " Trois soldats m'ont attrapé ", se rappelle l'adolescent. " Ils m'ont hissé dans un véhicule blindé de transport de troupes et m'ont frappé au visage avec les crosses des M16. " · ce moment, ses os se sont brisés. Il s'arrête, fatigué, triste, avant de reprendre : " Alors que je hurlais et pleurais pour qu'on me laisse sortir, l'un d'eux a pointé son fusil sur ma tête et a tiré. " Deux balles. La suite, ce sont les témoins qui la lui ont racontée : les soldats ont jeté son corps hors du véhicule et ont empêché durant une heure l'ambulance de s'approcher. Mohammed conserve une hémi paralysie du côté droit, probablement provoquée par la première balle, extraite à Ramallah. Il conserve aussi la terreur qu'on ait voulu l'abattre. Seulement parce qu'il est Palestinien.
Maher tente de le faire renoncer en douceur à un espoir infondé : l'extraction de la seconde balle ne lui permettra pas de retrouver l'usage de ses membres droits. Sa jambe continuera à traîner, son bras à pendre. C'est trop tard. La rééducation aurait dû être plus rapide, les couvre-feux l'ont rendue impossible. " Lorsque je le lui ai appris, il a regardé sa main affaissée et a dit : "Alors ça restera comme ça ?" C'était il y a quelques jours mais aujourd'hui encore, il parle comme si l'extraction de la seconde balle allait tout changer. "
Sauvé, Mohammed va peut-être pouvoir réaliser son nouveau rêve : être journaliste, pour défendre son peuple. Une caméra à l'épaule. Et venir étudier en France. D'ici, il veut " emporter la Tour Eiffel, dans un sac, pour remplacer la tour de la radio palestinienne " détruite par Tsahal il y a peu. Et à Saint-Etienne, on réfléchit déjà à d'autres opérations. Peut-être à celle de Saed.
- Notes :
(1) Membres de l'ONG Enfants du monde-droits de l'homme.
(2) Pour contacter l'Association solidarité Mohammed Turky-enfants de Ramallah (informations ou soutien financier), contacter Mme Véronique Séfani, 79, Cours Fauriel, 42 100 Saint-Etienne. Chèques à établir à l'ordre de l'association.
                                               
2. Le frère du petit Muhammad, opéré mardi au CHU de Saint-Etienne, a, lui aussi, une balle dans le cerveau. Portrait par Karine Grollier
in L'Humanité du mardi 20 août 2002

Saed ne sait plus s'il veut témoigner ou se taire. Assis dans la chambre d'un étudiant palestinien à Saint-Etienne, calme et digne dans ses beaux vêtements beiges, il ouvre de grands yeux absents sur une vie qu'il ne veut plus voir. Le regard de ceux qui ont trop vu la mort. Il a vingt-quatre ans. C'est pourtant pour que le " monde sache " qu'il a porté plainte contre l'armée israélienne il y a dix-huit mois. Puis qu'il a mis dehors les " émissaires " venus lui proposer de l'argent contre un retrait de sa plainte. De l'argent pour une " vie soufflée ". Saed n'en veut pas. Il veut qu'on lui rende justice. Par son nom, Saed devrait être " celui qui contrôle tout ". Mais sa vie lui a échappé depuis ce jour de cauchemar, en mai 2000, où son téléphone portable a sonné dans le vide, près de son corps en sang, allongé sur le bitume d'el-Bireh, en Cisjordanie. L'homme affolé qui a pris l'appel a annoncé à sa mère que son fils était mort. Et lui-même a bien cru, avant de fermer les yeux, que " c'était la fin ". Il se rappelle de ce moment, alors qu'il éloignait un enfant terrifié par les tirs de Tsahal à plusieurs centaines de mètres de là, où il a senti " quelque chose " heurter sa tête. Il a cru que quelqu'un le frappait. En silence. · cette distance, les balles blessent sans bruit. Puis sont venus les " coups " à la jambe. Saed est tombé, il a vu le sang baigner ses cuisses, il l'a senti envahir ses voies respiratoires. Il a compris.
Son coma a duré cinq jours. Les médecins le pensaient condamné mais Saed a rouvert les yeux. Un miracle. De ces blessures, il garde tout : une balle dans le cerveau, trois dans la jambe, une rigidité de son côté droit, de fréquentes crises d'épilepsie et l'impossibilité de travailler. Il devait ouvrir son entreprise de fabrication de portes et fenêtres une semaine après son exécution. Une affaire montée en économisant sous par sous et en empruntant à des amis. Un rêve pour ce jeune homme privé d'études par de longs et fréquents emprisonnements en Israël. La première fois, il a quatorze ans. Six mois sous les verrous sans jugement. · seize ans, il écope d'un an de prison pour travail sans permis en Israël. Tortures, côtes cassées. Il se souvient de ce dessin sur le mur de l'entrée de la prison de Chatte, près d'Haïfa, qui présentait " les Palestiniens pénétrant dans la prison fiers comme des lions et sortant penauds comme des lapins ". Arrivent ses vingt ans. Il est " utilisé pour obliger son grand frère à avouer ses activités politiques ". Il ne reverra le jour que quatorze mois plus tard. Envolés les diplômes. Et désormais sa petite entreprise. Le mariage ? Il craint qu'aucune femme ne veuille plus de lui. Saed raconte ses souvenirs et la tension monte, ses membres se raidissent. Une crise d'épilepsie approche. La balle logée sous sa tempe gauche poursuit ses ravages en silence. Ses traits délicats se crispent comme pour dire le dégoût de ce qu'il a vécu. Ses hôtes ne peuvent que tenter de le maintenir pour éviter qu'il ne se blesse. De longues minutes d'angoisse en attente du SAMU. Saed n'a pas de traitement médical.
Il pourrait subir une intervention, très risquée, pour retirer la balle et mettre éventuellement fin à l'épilepsie. Mais ce n'est pas pour cela qu'il est venu en France. Il est venu pour l'opération de son petit frère Muhammad, qu'il veille nuit et jour depuis qu'il a lui aussi été blessé à la tête en janvier. Parce qu'ils partagent tous les deux la même souffrance, la même menace dans leur chair. Parce qu'il le comprend. Lorsque Roger, membre de l'association Solidarité Muhammad Turky - Enfants de Ramallah l'invite à organiser les prochaines venues d'enfants palestiniens blessés, lorsqu'il lui dit " nous avons besoin de toi ", Saed sourit pour la première fois.
                                           
3. Tremblez ! La Bush-Productions se prépare à entrer en action par Robert Fisk
in The Independent (quotidien britannique) du samedi 17 août 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
(Robert Fisk est correspondant à l’étranger du quotidien britannique "The Independent". Lauréat de plusieurs prix de journalisme, il est l’auteur de "Aie pitié de ta nation : la captivité du Liban" - Pity Thy Nation : The abduction of Lebanon - Edt. Atheneum / 1990.)
J’ai toujours gobé les épopées sur grand écran. Depuis que mon papa m’a emmené voir Quo Vadis – vous savez, ce film où, à la fin, le centurion Robert Taylor se rend fièrement à son exécution, bras dessus-bras dessous avec son épouse - je ne rate pas un peplum. Mon père ne faisait pas grande différence entre les films de série B et les grands chefs d’œuvre cinématographiques ; il ne vit aucun mal à coincer Hercule Déchaîné entre Ben Hur et Spartacus. Mais l’extraordinaire suspension d’incrédulité procurée par le cinéma me faisait vivre littéralement en direct Titanic, Pearl Harbor et Le Gladiateur. Horribles, sans doute, sont ces films. Mais spectaculaires, ça oui, ils le sont.
Mais l’important, comme mon père ne manquait jamais l’occasion de le répéter, était de me souvenir que le cinéma n’imite pas véritablement la réalité. Les centurions romains récemment convertis au christianisme ne se rendaient pas à leur exécution en sifflotant, et l’amour ne régnait pas en maître sur le Titanic. Les pilotes de guerre, à Pearl Harbor ne firent pas de telles prouesses d’héroïsme, et les empereurs romains hyper doués ne mourraient pas, tous, si jeunes. Depuis les Bérets verts de John Waynes, les films de guerre nous mentent sur ce que sont la vie et la mort. Après les crimes perpétrés contre l’humanité, à New York et à Washington, il y aura bientôt un an, j’imagine qu’il était pratiquement inévitable que le Pentagone et la CIA, en quête d’idées, fassent appel à Hollywood– oui, les gars du cinetoche sont bien allés à Washington pour y œuvrer un peu en synergie avec les princes des ténèbres locaux. Mais c’est lorsque le vice-président Dick Cheney et le Secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld ont fait leur apparition à la première du Crépuscule du Faucon Noir que, je l’avoue, j’ai commencé à avoir vraiment les foies.
Après tout, si l’administration Bush est si encline à en découdre, il vaudrait mieux faire la différence entre Hollywood et le vrai truc. Or, ce que nous avons, jusqu’à présent, c’est la version-ciné de la réalité, une œuvre de fiction destinée à justifier la perspective « Une Guerre sans fin ». Cela a commencé, bien entendu, avec tout le baratin sur les « croisades » et « la guerre contre le terrorisme », et même « la guerre contre le mal » (excusez du peu !), le désormais célèbre « ils nous haïssent parce que nous sommes une démocratie », l’ « axe du mal », et plus récemment – cela serait à hurler de rire, n’eût cette ordure été produite par la Rand Corporation – le « noyau du mal ».  Mentionnons au passage qu’aux dernières nouvelles, il semblerait qu’il s’agisse de l’Arabie saoudite, mais il pourrait tout aussi bien s’agir de l’Iran, de l’Irak, de la Syrie ou de n’importe où à l’ouest des Pecos. Par-dessus le marché, on falsifie l’histoire. Même un film policier fournit un mobile pour le crime, mais après le 11 septembre, la Bush Productions ne permettrait pour rien au monde que de quelconques mobiles fassent objet de débat. Seules, l’identité et la religion des criminels étaient publiables : c’étaient des Arabes, musulmans de surcroît. Bouh !
A la minute même où quiconque parmi nous osait tourner son regard vers la région d’où ces Arabes venaient – une région riche d’injustice, d’oppression, d’occupation et de morts d’enfants condamnées par les Nations Unies – nous faisions l’objet, comme j’ai pu le raconter dans une précédente tribune, d’une incroyable campagne de désinformation.
Tandis que les ennemis régionaux de Bush se multipliaient, au point de ne plus inclure seulement al-Qa’ida, mais aussi l’Irak et l’Iran, ainsi que leurs alliés, un tissu de bobards commença à être ourdi. En juin, par exemple, nous avons vu Donald Rumsfeld raconter des trucs incroyables sur l’Iran. Lors d’une conférence de presse, au Qatar – ces mensonges, veuillez le noter, peuvent être fabriqués tout aussi bien dans le monde arabe qu’en Occident – Rumsfeld nous apprit que les Iraniens « sont impliqués dans des activités terroristes et infiltrent des agents dans la vallée de la Beqaa, au Liban, via Damas. Ils ont hébergé al-Qa’ida et ont aidé la sortie de ses membres d’Afghanistan, jusqu’au Liban, en passant par l’Iran. »
Bon. Donc, la conséquence de tout ça, c’est que des hommes d’al-Qa’ida ont été infiltrés au Liban avec l’aide de l’Iran et de la Syrie. Il se trouve que nous savons, par ailleurs, que l’Iran, bien loin de « transporter » des hommes d’al-Qa’ida en Syrie, les a expédiés en Arabie Saoudite où ils sont prisonniers et risquent fort la peine capitale… Nous savons que les Syriens ont arrêté un responsable important de cette organisation. Les Américains, depuis lors, ont reconnu tout ceci. Et, mis à part dix Libanais qui se cachent, dans un camp de réfugiés palestiniens – qui peuvent très bien n’avoir aucun rapport avec al-Qa’ida – il n’y a pas un seul partisan d’Oussama bin Laden au Liban.
Donc, il fallait bien faire monter le Hezbollah en première ligne. Le Washington Post l’a fait, avec ce titre, en juillet : « L’organisation Hezbollah, basée au Liban, l’un des groupes terroristes les plus dangereux au monde, se lie de plus en plus étroitement à al-Qa’ida, en matière de logistique et d’entraînement en vue d’opérations terroristes, d’après des responsables du renseignement américains et européens, ainsi que d’experts dans la lutte anti-terroriste. » Cette idiotie a été confirmée par Steven Simon, qui travaillait autrefois au Conseil National de Sécurité américain, lequel annonça qu’il « y avait » une convergence d’objectifs. « Il y a quelque chose, dans la « zeitgeist », qui est très bien établi, aujourd’hui ». Sauf, bien entendu – toute zeitgeist mise à part – que c’est tout simplement archi-faux.
Le Washington Post avait d’ores et déjà classé les Palestiniens dans le camp des ennemis de l’Amérique – là encore, des « experts en matière de terrorisme » étaient à l’origine de cette histoire – en annonçant, au mois de mai, à ses lecteurs que « le grand nombre d’attaques de kamikazes contre Israël, ce printemps, a créé une inquiétude croissante, chez les experts ès terrorisme, que cette tactique ne soit exportée aux Etats-Unis ».
Le même thème avait déjà été utilisé pour faire de Saddam Hussein un allié d’al-Qa’ida. En mars, déjà, George Tenet, directeur de la CIA, avait déclaré que Bagdad « a eu aussi des contacts avec al-Qa’ida », bien qu’il ait quelque peu dilué cette affirmation audacieuse en ajoutant que « l’antipathie des deux parties pour les Etats-Unis et la famille royale saoudienne suggère qu’une coopération tactique entre elles est possible. » Veuillez relever la contradiction, ici, entre « a eu des contacts » et « est possible ».
En Cisjordanie, Rumsfeld a même parlé de « territoires soi-disant occupés », façon de se prévaloir de l’éditorial scandaleux de William Safire, dans le New York Times, en mars dernier, dans lequel il nous admonestait de ne plus appeler « occupés » les territoires occupés. Qualifier ces territoires d’ « occupés » dénote un préjugé contre le droit d’Israël à des frontières supposées « sûres et défendables », écrivait-il. Aujourd’hui, nous avons Condoleezza Rice, Conseillère du président Bush pour la Sécurité nationale, qui vient nous dire « Arafat est quelqu’un qui n’a pas su diriger quand il en avait la possibilité. Ehud Barak lui avait donné une opportunité extraordinaire de se comporter en dirigeant. Et qu’ont obtenu les Israéliens, en retour ? Arafat a déclenché la deuxième intifada, refusant la main de l’amitié qu’on lui tendait. »
Bon. On sait que la connaissance que Mme Rice est supposée avoir du Moyen-Orient devient de plus en plus nébuleuse, de semaine en semaine, mais cette falsification éhontée représente désormais la « ligne » de Washington. Aucune mention, vous l’aurez noté, du fait qu’Arafat était supposé « diriger » en acceptant la souveraineté d’Israël sur l’ensemble de Jérusalem, ni du « droit au retour » pour un seul réfugié, pas plus d’ailleurs que des colonies construites illégalement à l’extérieur de Jérusalem Est restant aux mains d’Israël, ni de la zone tampon de quinze kilomètres d’épaisseur tout autour de la « Palestine », ni des à peine 46 %, seulement,  des 22 % de la Palestine faisant objet de négociation, qui seraient revenus aux Palestiniens.
Il n’est pas difficile de voir ce qui est en train de se passer. Ce n’est pas seulement al-Qa’ida, qui est l’ « ennemi ». Ce sont l’Irak, la Syrie, le Liban, la Palestine et l’Arabie Saoudite. La Bush Goldwin Mayer met en scène le monde arabe. On est en train de nous préparer à une épopée sur grand écran, spectacle fondé sur une fiction hollywoodienne et un tissu de mensonges. Hélas, mon père n’est plus là : il ne peut plus leur rappeler, à tous autant qu’ils sont, que le cinéma ne peut rendre la réalité, que les films de guerre mentent, sur ce que sont véritablement la vie, et la mort.
                                           
4. Sa flagornerie envers les Etats-Unis, pour conserver ses intérêts, ne l’absout pas de sa responsabilité historique : en tenant le bébé-Israël sur les fonts baptismaux, la France a contribué à la tragédie des Palestiniens par Miloud Al-Adhrawi
in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du vendredi 16 août 2002
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]

(Miloud Al-Adhrawi est un écrivain marocain.)
Un élément manque, ou on s’ingénie à ce qu’il manque, dans le problème du conflit au Moyen-Orient : le rôle de la France, qui a contribué de manière active à la création du drame vécu par le peuple palestinien, au début du siècle dernier. La France, qui a été présente et active dans tous les événements qui ont contribué à former le drame des Arabes de Palestine, a toujours agi afin que les événements s’orientent dans le sens des intérêts colonialistes et de la volonté du sionisme mondial, c’est-à-dire, en faveur de la création de l’entité israélienne dans cette région du monde arabe. Plus précisément, pourquoi écarte-t-on la France, alors que ce pays est le troisième partenaire, au niveau des forces internationales, du rapport de forces entourant le problème du Moyen-Orient ? Pourquoi recherche-t-on des solutions convenables au problème palestinien sans elle, sans la France, alors qu’elle est la première responsable du problème de l’occupation israélienne ?
Quiconque suit d’un peu près les évolutions historiques dans la région constatera facilement que la France joue un rôle, dans la recherche d’une solution équitable au problème de la situation faite aux Palestiniens dans leur territoire soumis à occupation, que les Arabes sont fondés à exiger d’elle, en raison de la responsabilité historique de la France dans le conflit israélo-arabe. A partir de cette interrogation, les Arabes peuvent ramener le rôle de la France dans la problématique moyen-orientale, après que se soit éclipsé ou qu’ait été écarté le troisième partenaire conservant l’équilibre entre les deux grandes puissances mondiales antagonistes dans ce problème, je veux parler du rôle de la Russie.
La France ne peut se laver les mains du sang des Arabes, que les Israéliens ont fait couler et continuent à faire couler depuis plus d’un demi-siècle, d’un simple mot d’excuse ou sous prétexte qu’elle appelle, ô combien timidement, à soutenir la légitimité du droit des Arabes palestiniens à recouvrer leurs terres et à vivre dans leur pays. La France a joué un très grand rôle dans la conquête de notre terre par les assassins mécréants, et l’Histoire n’oubliera pas que la France est le pays qui a contribué concrètement à installer des Juifs en Palestine en organisant des départs depuis la France dès l’appel de Moses Hess, en 1862 à « créer un Etat juif » en Palestine, en demandant à la France de mener à bien ce projet grâce à une alliance sionisto-française.
Moses Hess avait choisi la France en raison de sa grande influence dans la région du Moyen-Orient arabe. En effet, les impératifs du commerce mondial pratiqué par la France lui dictaient avant tout d’exercer son hégémonie sur cette région du monde et de procéder au percement d’un canal qui relierait la Méditerranée et la côte égyptienne de la Mer Rouge, assurant le passage des caravanes commerciales et des navires de France vers l’Inde et la Chine, les régions colonisées contribuant à assurer la fin de l’état d’anarchie et d’instabilité dans les pays traversés par cette voie commerciale vitale. Hess a plaidé pour qu’on s’adressât à la France afin qu’elle mette en application cette idée, en ces termes : « la France a, de manière constante, une sage diplomatie qui vise à rattacher l’[e Moyen] Orient au monde civilisé ». Dans sa plaidoirie, Hess visait juste. En effet, la France remporta le privilège du percement du Canal de Suez, en 1854, sur tous ses concurrents européens.
A la lumière des éclaircissements historiques que nous venons de rappeler, on peut dire que la France a eu un rôle déterminant dans l’implantation de Juifs en Palestine. En effet, c’est en France qu’ont mûri les principes du mouvement sioniste, définis pour la première fois en Allemagne, dans la première moitié du dix-neuvième siècle, que ce soit théoriquement ou sous la forme de programmes pratiques. De telle sorte que la pensée sioniste a encouragé la France à créer des colonies juives sur les rives du canal de Suez ainsi que sur celles du Jourdain.
Le Dr Amin Mahmud a bien mis en évidence l’importance de ces faits en écrivant : « cette équation colonialiste, formulée sous une forme romantique, renfermait les principes fondamentaux et constants du sionisme, ainsi que beaucoup des idées retenues ultérieurement par l’organisation sioniste mondiale ». Ces idées ont été, en effet, adoptées, dès le premier congrès sioniste mondial, qui donna naissance à cette organisation.
La pensée sioniste a effectué ses premiers pas en s’opposant aux autres religions hostiles tels l’islam et le christianisme, en considérant que le christianisme est une religion de mort, et que sa mission est terminée, dès lors que s’est manifesté un réveil des peuples aspirant à une deuxième vie, comme l’écrit Hess dans son ouvrage « Rome et Jérusalem » : « Le christianisme et l’islam ne sont rien d’autre que des inscriptions, sur les pierres tombales des nations édifiées par l’obscurantisme de la barbarie. »
Il ajoute : « Deux époques historiques ont caractérisé le développement des lois juives : la première a suivi la libération d’Egypte et la seconde a succédé au retour de Babylone… La troisième ère viendra, avec (notre) libération de (notre) troisième exode. »
Par la libération de l’Egypte, il entend la sortie d’Egypte des fils d’Israël, sous la conduite de Moïse, fuyant Pharaon. La seconde époque est d’après lui consécutive au retour de Babylone, qui s’est produit au milieu du cinquième siècle avant Jésus-Christ, après que les Juifs se fussent libérés de l’emprisonnement qui leur était imposé par l’empereur de Babylone, Nabuchodonosor, qui avait fait plus de soixante-dix mille d’entre eux prisonniers (pour ne compter que les hommes). Sans doute Hess vise-t-il, par la période de la troisième émancipation, la colonisation de peuplement en Palestine par des Juifs qu’on aurait fait partir d’Europe, d’Amérique, de Russie et des pays arabes où ils vivaient. Il semble que les Protocoles des Sages de Sion soient basés sur les prophéties et les aspirations métaphysiques à la hauteur des capacités de leurs auteurs à se rendre maîtres de l’avenir et des attentes que l’histoire évolue dans le sens prédit par Hess lui-même. Celui-ci, en effet, avait cerné la compréhension de la période qui s’ouvrait en partant de son présent et en commençant par faire une lecture prospective de l’histoire juive. Ensuite, ces aspirations devinrent conviction, puis croyance et enfin législation, passant à la mise en pratique directe, ensuite, par Herzl et ses disciples sionistes. Par la suite, enfin, nombre de théories politiques et de prédictions exagérément optimistes apparurent, qui vinrent s’intégrer à l’enseignement du Talmud et finirent par faire partie intégrante de l’héritage sacré unifié de la pensée juive. Très tôt, c’est-à-dire dès le milieu du dix-neuvième siècle, apparurent des visions et des conceptions du projet sioniste conformes à l’exigence de la création d’un petit Etat juif sur les terres arabes, que ce soit en Palestine, en Egypte ou en Jordanie. De nombreux livres parurent sur ce projet, tel « La Nation juive » et « L’Effort de l’humanité », du Hakam Yehuda Phal, décédé en 1878. Dans ces ouvrages, il proposa l’installation d’une colonie juive en Palestine et il traça les contours de ce que le sionisme appellera après lui « le salut collectif ». L’appel lancé plus tard par Herzl dans son pamphlet « L’Etat juif » reprendra les idées de Yehuda Phal et de Moses Hess, qui ont posé les premières pierres de l’idéologie sioniste en ne contrevenant en rien aux principes du judaïsme réformateur, qui a précédé le sionisme herzlien, lequel considère que le peuple juif est un peuple écrasé, auquel on ne reconnaît pas sa dignité humaine, que l’on méprise, qui est éparpillé dans le monde entier et que l’ethnie juive est l’une des plus anciennes de l’humanité, en raison de sa capacité à maintenir son unité en dépit des différents milieux, de sorte que la race juive a conservé sa pureté à travers les siècles. Elle est donc considérée dès lors comme tout à fait capable de constituer organiquement une société juive autonome. C’est en ces termes qu’il attaquait ceux qui accusaient Hess de parjure et de blasphème contre les vérités énoncées par le livre saint, selon lequel le peuple juif demeure dans l’exil par la volonté divine. Les réformistes avançaient que « seule la renaissance nationale peut offrir (au monde) à nouveau l’exemplarité religieuse juive ». La solution à ce que l’on appelle le problème juif consiste en la création d’un Etat juif en Terre sainte, sur la Terre promise. Ces idées connurent un grand succès auprès des élites françaises, tant parmi les penseurs que les écrivains, les journalistes et les lettrés. Tous se rangèrent sous la bannière de l’idéologie sioniste et appuyèrent le projet de création de l’étaticule sioniste en Terre sainte, exigeant du système politique colonialiste français qu’il assure sa présence au Moyen-Orient en œuvrant à la concrétisation de ce projet et en entreprenant sans plus tarder l’application des théories et des prophéties des sionistes, lesquelles connurent ainsi leur réalisation grâce à l’appui officiel des régimes impérialistes. Il s’avéra que l’orientation vers l’option palestinienne se fit jour au cours des années 1930 afin de satisfaire aux désirs de l’intelligentsia française et des milieux juifs religieux qui avaient réussi à persuader le colonialisme français qu’ils cherchaient avant tout à obtenir une possibilité de résider temporairement en Palestine pour y faire leurs dévotions et pratiquer les rites juifs en Terre sainte, ce que la volonté du lobby sioniste britannique ne tarda pas à traduire très rapidement en réalités sur le terrain, la promesse faite par Balfour, en 1917, commençant à être mise en application. On commença par créer ce qui fut appelé l’ « Agence juive », puis progressivement fut créé un gouvernement israélien clandestin sous la protection du colonialisme britannique, qui lui assura un climat propice.
Dans son livre « Les Juifs, Dieu et l’histoire », Max Demont écrit que « l’antisémitisme est une idéologie contemporaine qui diffère totalement de la haine anti-juive du Moyen Age. Cette idéologie est apparue à la fin du dix-neuvième siècle ». Ici, le point essentiel est que l’antisémitisme soit considéré comme la source de l’idée sioniste dans l’Europe du dix-neuvième siècle, à partir d’un principe idéologique raciste selon lequel les Juifs constituent une nation dont les ressortissants ne peuvent s’intégrer dans les peuples au milieu desquels ils vivent, tandis que ce principe idéologique a connu un développement, au cours de la Seconde guerre mondiale, aboutissant à la haine de la race sémite juive et la volonté de l’exterminer et d’en débarrasser la civilisation humaine. Ce principe idéologique a été repris par l’intelligentsia française, en commençant par les philosophes socialistes et existentialistes, en passant par les penseurs modernistes en philosophie, en sociologie, en histoire, en anthropologie, en littérature, en sciences politique. La grande aventure intellectuelle contemporaine a consisté, pour les scientifiques, les hommes de lettres et les créateurs à penser dans le sens du soutien au sionisme et à la victoire de la race sémitique. Le soutien à cette théorie apparaît avec éclat dans la pensée sioniste occidentale, laquelle a été soumise à l’influence de cette pensée dominante sans trouver l’opportunité d’exercer de critique et de glose de cette pensée dominante et de ses objectifs cachés. La France a contribué à ce phénomène en sa qualité de pays phare de la culture et de la pensée, jouissant d’un très grand ascendant sur la culture mondiale.
Puis la culture mondiale se sionisa à l’instar des courants religieux chrétiens qui s’étaient sionisés avant elle, sous l’influence de l’idéologie religieuse thoraïque. Les différents courants chrétiens devinrent une sorte de mélange d’idéologies juive et chrétienne en même temps. La pensée et la culture sionistes prirent leur essor, parallèlement à l’expansion des principes colonialistes, politiques et économiques, véhiculés par des falsifications historiques induisant en erreur, trompeuses, certes, mais faciles à avaler. Ceci a eu une influence déterminante sur la pensée occidentale, aboutissant à des aspérités inattendues dans notre culture arabe. A aggraver cet état de choses est venu le sentiment de culpabilité, en Occident, et en particulier chez les Français, vis-à-vis des Juifs, sentiment de culpabilité artificiellement entretenu qui a poursuivi la conscience européenne et continue à poursuivre toute l’Europe depuis des années, voire des décennies. Cela a grandement aidé les sionistes à mener à bien leurs projets colonialistes et à occuper les terres palestiniennes.
Le rôle de la France dans la solution au conflit arabo-israélien est un rôle qui a été négligé parce que la France a délibérément ignoré le droit arabe et parce qu’elle considère que les Etats-Unis sont le grand parrain dans ce conflit, le plus fondé à assurer ce rôle, et que les Etats-Unis ont toutes les capacités et les prérogatives requises pour orienter les événements, dans cette région, de manière à satisfaire leurs intérêts communs. La France considère, comme le disait Mitterrand dans un discours célèbre prononcé lors de sa visite en Israël, durant son deuxième mandat, en 1993, que « le peuple israélien est un peuple qui estime la paix et qui a le droit à un Etat national dans lequel tous les juifs du monde  puissent trouver refuge».
Les visions mitterrandiennes correspondaient à des représentations internationales réelles en ce qui concerne la cause de la paix au Moyen-Orient. Nous ne voyons jusqu’ici aucune contradiction dans le discours des présidents français et américains sur le problème du règlement en Palestine occupé. L’ex-Premier ministre français Lionel Jospin, au cours de la première législature socialiste, en mai 2000, s’est rendu en visite en Israël et a réaffirmé cette vision des choses. M. Lionel Jospin a été exposé à danger de mort, pour cela. Il a été en butte à un caillassage de la part d’étudiants palestiniens, et cette Intifada était une réponse à la politique suivie par la France vis-à-vis de la cause palestinienne et de sa façon d’avoir un traitement ambigu et duplice de la situation, sur le plan de la politique et de la diplomatie internationales. En découlent son caractère et sa signification symbolique profondément politiques, lorsqu’on sait que la France n’entendait pas tant cacher son soutien au droit palestinien qu’encourager la présence israélienne dans la région par des gestes tant concrets que symboliques et par un soutien diplomatique. Les étudiants palestiniens étaient donc entièrement fondés à refuser les positions ambiguës de la France sur leur cause première, leur cause nationale, et à montrer au monde entier que jouer sur les deux tableaux ne mène à rien, sur la scène internationale.
La France est absente du rôle que lui impartit l’histoire, rôle qu’elle s’est choisi elle-même, dans la région du Moyen-Orient, en raison de visées colonialistes qui l’y ont conduite depuis le dix-huitième siècle, et le fait qu’elle se contente de complaire à l’Amérique afin de servir ses intérêts économiques, politique, géostratégiques et militaires ne la dispense en rien de ses responsabilités historiques vis-à-vis des conséquences catastrophiques de sa politique colonialiste dans le monde arabe. Tout particulièrement en Palestine.
                                                   
5. Dans son refuge, quelque part en Wallonie, Khalil al-Nawawreh rêve de Palestine par Agnès Gorissen et Anne-Cécile Huwart
in Le Soir (quotidien belge) du mardi 13 août 2002

Le banni de Bethléem parle au « Soir »
Je ne savais même pas à quoi ressemblait la Belgique. C'est moi qui ai choisi l'exil plutôt que la prison. Mais n'empêche. Je trouve le temps long. J'ai quitté ma famille, mon pays, ma terre... Même si je suis entouré, je me sens seul. Le jeune homme qui parle ainsi, ouvrant à peine les lèvres, se tordant les doigts, a 24 ans. Il s'appelle Khalil Mouhammad Abdullah al-Nawawreh. Il est palestinien. Et vit aujourd'hui, sans l'avoir vraiment souhaité, quelque part dans la campagne wallonne, au sein d'une famille d'accueil.
Khalil est le « banni de Bethléem » que la Belgique a accueilli en mai. Parce qu'après un siège de 29 jours mené par l'armée israélienne autour de la basilique de la Nativité, où étaient retranchés une centaine de Palestiniens, des prêtres et des religieuses, il fallait trouver une solution. L'Union européenne a proposé un « troc » : la levée du siège en échange de l'exil d'un certain nombre de Palestiniens. Ceux qu'Israël jugeait les plus dangereux. Le 10 mai, l'étreinte s'est desserrée autour de l'édifice religieux de la ville autonome. Et treize hommes sont partis pour l'exil. A Chypre d'abord. Puis dans cinq autres pays européens.
C'est ainsi que Khalil a atterri en Belgique dans la nuit du 22 mai. Pour trouver refuge en Wallonie. Où il suit des cours de langue, apprend un métier. Où il évolue dans une ambiance familiale. Où il vit, tout simplement, goûtant aux joies simples du bowling, sortant en boîte de nuit avec les enfants de son « tuteur ». Rien de commun avec son quotidien de « là-bas ».
Au début, il était sous haute surveillance. Une surveillance très peu discrète. Le jeune homme, il est vrai, n'était pas précédé d'une réputation flatteuse. Même s'il avait le pedigree le plus « léger » parmi les treize bannis, les services de renseignement israéliens l'accusaient d'être un terroriste des tanzim, bras armé du Fatah (le parti d'Arafat), adjoint du chef de l'organisation à Bethléem, et d'avoir tiré à plusieurs reprises sur des véhicules israéliens qui passaient sur une route « sécurisée » (réservée aux colons). Il était également accusé d'avoir, lors d'une de ces attaques, en février 2001, tué un Israélien.
Mais très vite, les mesures de surveillance se sont relâchées. Rien d'officiel : ministères et administrations conservent un mutisme total sur son dossier. Mais plusieurs sources bien informées s'accordent pour dire que Khalil se conduit en Belgique de façon plus qu'exemplaire, qu'il respecte à la lettre les conditions de séjour qui lui ont été imposées Nous avons même été surpris, commente une de ces sources.
C'est qu'après enquête, il semble bien que le jeune Palestinien ne correspond pas tout à fait au profil dressé par Israël. Il se murmure même que la Sûreté belge aurait démonté la plupart des accusations que l'Etat hébreu avait inscrites dans son dossier.
Vrai ou pas, quoi qu'il ait commis dans ce conflit qui déchire Israéliens et Palestiniens, il semble établi que Khalil se tient parfaitement tranquille en Belgique. Et qu'en conséquence, il vit aujourd'hui en liberté très peu surveillée. Pour nous, estime un interlocuteur de la cellule antiterroriste de la police fédérale, c'est une personne qui ne présente aucun intérêt. Au point qu'on n'a même pas demandé aux autorités où il réside désormais.
Une vie normale, tranquille, l'apprentissage d'un métier : Khalil n'a jamais rien connu de tel chez lui. Pourtant, il a le mal du pays, celui de sa famille, à laquelle il téléphone tous les jours. Il en sera ainsi pour les quelques mois qu'il est censé passer encore en Belgique l'accueil des pays européens est prévu pour un an. Après ? Après, tout est flou. Le lieu, le statut et... l'hypothèse de devoir rendre des comptes, un jour, pour ce qu'Israël lui reproche.
                                                 
6. Rencontre avec le jeune Palestinien exilé en Belgique après le siège de la basilique de la Nativité à Bethléem - "J'ai choisi l'exil plutôt que la prison" par Anne-Cécile Huwart
in Le Soir (quotidien belge) du mardi 13 août 2002

Exilé en Belgique après le siège de la basilique de la Nativité à Bethléem, en mai dernier, Khalil al-Nawawreh, 24 ans, réside en Wallonie dans une famille d'origine palestinienne. Sa famille et sa terre lui manquent plus que tout.
On pourrait me donner une maison ici, je préférerais encore être en prison en Palestine ! Grand, plutôt musclé, tête rase, Khalil al-Nawawreh a débarqué chez nous dans la nuit du 22 au 23 mai. Au lendemain du siège de la basilique de la Nativité, à Bethléem. Quarante jours d'épreuve qui se sont achevés avec le bannissement vers l'Europe de 13 activistes Palestiniens, dont un a atterri en Belgique. Quelque part en Wallonie où nous l'avons retrouvé.
Assis dans un fauteuil de cuir, les coudes sur les genoux, Khalil ne masque pas sa nervosité. Ses doigts malmènent sans cesse un morceau d'élastique. Et lorsque la discussion part en français avec son « tuteur », un Palestinien réfugié en Belgique depuis 1965 et qui a accepté de l'héberger, il se lève, va dans la cuisine, revient...
Khalil n'est pas incarcéré. Aucun fait répréhensible ne pouvant être reconnu contre lui en Belgique, il peut circuler et téléphoner à sa guise. Le « banni de Bethléem » réside chez son tuteur qui préfère garder l'anonymat , dans une maison plantée au bord d'un bois. Une demeure confortable, au salon garni d'une grosse cheminée en pierre. Et où la vie, semble-t-il, ne manque pas : les enfants du propriétaire des lieux défilent fréquemment dans cette villa perdue dans un village wallon.
Le représentant de l'Autorité palestinienne me connaît et sait que je n'ai jamais eu de problème, explique le maître des lieux. C'est lui qui m'a contacté le premier. J'ai ensuite reçu la visite des autorités belges. Puis, Khalil est venu ici « à l'essai » pendant quatre jours. Et il est resté.
Le jeune homme n'a pas choisi sa terre d'exil. Je ne savais même pas à quoi ressemblait la Belgique, avoue-t-il. Intimidé, Khalil ouvre à peine les lèvres pour s'exprimer. A Chypre (lire ci-contre), nous avons été répartis dans les différents pays d'accueil. On nous a expliqué où ils se trouvaient, le type de climat, etc. C'est moi qui ai choisi l'exil plutôt que la prison. N'empêche : je trouve le temps long. J'ai quitté ma famille, mon pays, ma terre... Je suis entouré, mais je me sens seul.
Au cours des premiers jours suivant l'arrivée de Khalil, la présence policière est quasi permanente. On recevait la police tous les jours, raconte le tuteur. A présent, on ne voit plus personne. C'est beaucoup mieux pour la discrétion. Les voisins ne sont pas au courant de la présence de Khalil ici, et je tiens à ce qu'ils n'en sachent rien. Les gens ont de grandes oreilles... Mais nous devons néanmoins fournir un rapport aux autorités belges tous les jours, heure par heure ! Je l'envoie quotidiennement par fax.
Lorsqu'on lui pose des questions sur son passé, Khalil sourit mais ne dit mot. On lui a demandé de ne pas s'exprimer à ce sujet. Mais il est clair qu'à 24 ans, Khalil a davantage combattu que manié le stylo. L'école, un jour ça ferme, un jour ça ouvre, justifie-t-il. Comment voulez-vous apprendre quelque chose dans des conditions pareilles ?
Et Khalil voulait se battre pour l'indépendance de la Palestine. A 18 ans, cet orphelin de père a rejoint les « tanzim », la branche armée du Fatah (le parti de Yasser Arafat). Ce combattant ne sait ni lire ni écrire. Mais depuis un mois, il s'applique. Khalil reçoit la visite quotidienne d'un professeur de français et d'arabe. Il n'a pas le choix, dit son tuteur. Il doit apprendre s'il ne veut pas rester bloqué à la maison toute la journée ou dépendre de moi lorsqu'il sort.
Khalil paraît ne manquer de rien dans sa famille d'accueil. Je suis bien ici, explique-t-il. Je suis avec des Palestiniens. Mais je ne connais personne d'autre. Je n'ai pas grand-chose à faire.
Il me suit partout, enchaîne à nouveau le tuteur. A mon travail, pour aller faire les courses,... Un jour, je pensais qu'il voulait se reposer, je ne l'ai pas appelé pour terminer une petite chose au travail. Il était furieux. Que voulez-vous, il a envie de bouger.
Les enfants de son hôte emmènent parfois le jeune Palestinien dans leurs sorties. Un jour, on est allé au bowling, conte la fille. Il était vachement impressionné. Il a d'ailleurs pris son GSM pour expliquer ce qui se passait à sa famille ! Un soir, on est allé en boîte. Il était super emballé par les musiques arabes ! Il a aussi souvent le regard attiré par les Golf : il en possédait une, avant.
Il est très souvent dans la lune, ajoute le tuteur. Il lui arrive de demander de quel côté se trouve la Palestine et il regarde, figé, dans la direction indiquée, pendant quelques minutes.
Khalil est traumatisé par les événements tumultueux de sa vie. Il fait des cauchemars. Le matin, il se lève et me dit qu'il a encore vu le visage de ses amis morts... J'aimerais qu'il soit suivi psychologiquement. C'est très important qu'il puisse sortir toutes les atrocités de sa tête.
Seul « fait d'armes » qu'il accepte d'évoquer : la vie dans la basilique de la Nativité, durant le siège. On n'avait rien à manger, explique-t-il. On prenait des olives, des herbes qu'on trouvait là. Parfois, on parvenait à recevoir quelque chose de l'extérieur. Je dormais toujours dans la grotte où Jésus est né. Je m'y sentais bien.
Si Khalil téléphone tous les jours à sa famille restée au pays  sa mère, ses sept frères et quatre sœurs , il contacte aussi régulièrement ses compagnons exilés. Sauf ceux qui sont en Italie et au Portugal. Eux, je n'ai pas pu les joindre.
Il y a quelques semaines, le jeune homme a reçu la visite d'enfants de Bethléem. Ils faisaient un échange avec une école d'Anvers, relate le tuteur. Le père d'un de ces enfants, un avocat, se trouvait lui aussi dans la basilique de la Nativité. C'est par lui qu'ils ont pu rencontrer Khalil. Ils sont venus quelques jours, puis ils sont repartis... Khalil garde l'espoir de repartir un jour lui aussi. Comme souvent, il scrute l'horizon bordé d'arbres par la fenêtre. Du côté de la Palestine.
Mais comment ce jeune dans la force de l'âge peut-il envisager l'avenir dans ce pays dont il ne connaît rien ? Il suit une petite formation dans mon entreprise, explique le tuteur. Si j'en ai la possibilité, je l'engagerai. Sinon, j'essayerai de lui trouver une autre formation, un autre boulot. Je pense qu'il sera contraint de rester ici un certain temps. Il est donc primordial qu'il s'intègre, qu'il ne reste pas avec les Arabes.
                                               
7. A Gaza et en Cisjordanie, près d'un quart des enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition par Mouna Naïm
in Le Monde du samedi 10 août 2002

La situation est particulièrement inquiétante à Gaza, qui avec 13,2 % d'enfants sévèrement malnutris affiche un taux comparable à ceux du Nigeria et du Tchad. Une étude sur les marchés a révélé des pénuries de produits riches en protéines.
La population enfantine et les femmes en âge de procréer en Cisjordanie et dans la bande de Gaza souffrent de déficits alimentaires très sérieux essentiellement dus à la quasi-quarantaine à laquelle Israël soumet ces deux territoires palestiniens et à la paupérisation des populations : telles sont les conclusions préliminaires de deux enquêtes conduites à la demande de l'Agence américaine pour le développement international, Usaid, par trois organismes qualifiés : l'université John Hopkins, l'association Care International et l'université Al-Qods. Ces résultats ont été rendus publics le 5 août et sont disponibles sur les sites de l'Usaid (www.usaid.gov) et de Care International (www.care.org).
Selon la première enquête, consacrée à l'évaluation de la situation nutritionnelle, 22,5 % des enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition aiguë (9,3 %) ou chronique (13,2 %). La situation est particulièrement inquiétante à Gaza, qui avec 13,2 % d'enfants sévèrement malnutris affiche un taux comparable à ceux du Nigeria et du Tchad, souligne Care International. La malnutrition aiguë correspond à une nutrition inadéquate au cours de la brève période qui a précédé l'enquête. Elle est considérée comme une urgence par la plupart des personnels humanitaires et de santé. Quant à la malnutrition chronique, elle est le reflet d'une situation de sous-nutrition de longue durée et peut entraîner de sérieux retards de croissance et de développement, précise le document.
Les cas de malnutrition chronique sont cinq fois plus élevés à Gaza (17,5 %) qu'en Cisjordanie (3,5 %). La malnutrition aiguë est par ailleurs plus élevée dans les zones non urbaines que dans les villes, ce qui, notent les enquêteurs, signifie que les campagnes, qui traditionnellement sont pourvoyeuses de produits alimentaires, font face aujourd'hui à des problèmes alimentaires sérieux.
Près d'un cinquième des enfants de moins de cinq ans souffrent d'une anémie modérée ou sévère, de légères différences existant entre la Cisjordanie et la bande de Gaza. La moyenne d'enfants de moins de cinq ans souffrant d'anémie est de 19,7 % (20,9 % en Cisjordanie et 18,9 % à Gaza). La grossesse engendrant elle-même une anémie "relative", les femmes enceintes ont été exclues de l'enquête. L'anémie qui touche en revanche celles qui sont en âge de procréer est plus fréquente en Cisjordanie. La moyenne de femmes en âge de procréer souffrant d'anémie est de 10,8 % – plus élevée à Gaza (12 %) qu'en Cisjordanie (9,5 %). Cette enquête a porté sur des enfants dont l'âge varie entre 6 et 59 mois et les femmes en âge de procréer entre 15 et 49 ans, au sein de 1 000 ménages de Cisjordanie et de Gaza, ce qui a correspondu à un nombre total de 936 enfants et 1 534 femmes.
PÉNURIE DE LAIT
Une étude sur les marchés a révélé des pénuries de produits riches en protéines. Cinquante-deux pour cent des grossistes et 48,3 % des détaillants ont fait état de pénurie de lait pour nourrissons. Les personnes interrogées ont indiqué que les pénuries à Gaza étaient dues en premier lieu à la fermeture de la frontière avec l'Egypte et avec Israël. En Cisjordanie, les pénuries sont attribuées à la combinaison des bouclages, couvre-feux, barrages, ainsi qu'aux conflits armés.
La deuxième enquête, intitulée "système de surveillance sentinelle", visait à mesurer le pouvoir d'achat des ménages. Plus de la moitié de la population palestinienne a dû réduire sa consommation. Les raisons essentielles en sont le manque d'argent (65 %) et les couvre-feux (33 %) qui empêchent les gens de sortir de chez eux. Cinquante-trois pour cent des ménages ont dit avoir emprunté de l'argent pour s'alimenter, notamment à Bethléem, à Jéricho, dans le nord de la bande de Gaza et dans la ville de Gaza. Près de 17 % des ménages ont dû vendre des biens pour subvenir aux besoins alimentaires, en particulier dans la ville de Gaza et à Khan Younis. Trente-deux pour cent des ménages affirment acheter moins de pain, de pommes de terre, de riz, qui sont les aliments de base des Palestiniens.
Une troisième enquête sur la situation hospitalière est en cours d'élaboration. Les résultats définitifs de l'ensemble doivent être rendus publics début septembre. D'ores et déjà toutefois, l'Usaid et ses collaborateurs tirent quelques conclusions : les ruptures d'approvisionnement dues aux couvre-feux, bouclages, incursions militaires et autres barrages ont affecté les capacités nutritionnelles ; la pauvreté et les difficultés économiques entraînent une réelle insécurité alimentaire.
                                       
8. "La stratégie de Sharon est contre-productive" - Le général en retraite Shlomo Gazit explique pourquoi Israël est dans l'impasse propos recueillis par Georges Malbrunot
in Le Point du vendredi 9 août 2002
Premier gouverneur militaire de la Cisjordanie en 1967, ancien chef des renseignements militaires, le général en retraite Shlomo Gazit est chercheur au Centre Jaffee d'études stratégiques de Tel-Aviv.
LE POINT : Depuis le 19 juin, l'armée a lancé une nouvelle opération militaire en Cisjordanie afin de « détruire l'infrastructure terroriste » palestinienne. Pourquoi les attentats se poursuivent-ils ?
SHLOMO GAZIT : Cette opération est un échec. Elle est le résultat d'une fausse analyse de la situation. Il y a un an, certains Israéliens exigeaient d'Ariel Sharon qu'il « laisse gagner l'armée », en clair que Tsahal entre dans les villes autonomes et réoccupe la Cisjordanie pour éliminer le terrorisme. L'armée est aujourd'hui dans les villes, les Palestiniens ne peuvent plus bouger de chez eux, et pourtant il y a toujours des attentats.
Sharon oublie l'élément essentiel d'une stratégie basée sur la répression. Pour vaincre une guérilla et stopper le terrorisme uniquement par les armes, il faut pouvoir disposer de tous les moyens tant politiques qu'économiques et sociaux, outre bien sûr les moyens militaires. En plus, il ne faut avoir aucune inhibition morale. Sharon ne peut pas utiliser seulement le bâton, puisqu'il ne peut pas régler de manière expéditive le conflit. Il devrait donc en arriver à la conclusion que ce n'est pas la peine d'essayer, car le résultat est une escalade de la violence et l'impasse dans laquelle nous sommes actuellement.
Il n'est pas possible de laisser 1 million de Palestiniens en Cisjordanie cloîtrés chez eux, en leur donnant seulement une heure par jour pour aller acheter du pain et de la nourriture. Aussi longtemps que le gouvernement ne redescendra pas sur terre pour faire un geste politique, la situation ira en empirant. Il faut rallumer une lumière au bout du tunnel. Il y a un besoin urgent d'offrir à 3 millions de Palestiniens un plan, pas un plan à la Barak qui consiste à dire « c'est à prendre ou à laisser », mais une vraie perspective de sortie de crise. Il faut leur dire : discutons sérieusement, nous voulons vraiment parvenir à un accord, nous sommes prêts à arrêter les opérations militaires. Je ne partage pas du tout l'avis selon lequel on ne négocie pas sous le feu : c'est toujours comme cela dans les conflits. Mais, une fois parvenu à un accord, alors son début d'application devra être conditionné par un retour au calme. Mais on ne peut pas en faire un préalable, c'est la meilleure preuve qu'on ne veut pas négocier. Le problème avec Sharon, c'est qu'on ne sait pas quel est son plan pour l'avenir, ni même s'il en a un.
LE POINT : Malgré cette impasse, pourquoi Ariel Sharon est-il toujours soutenu par l'opinion ?
SHLOMO GAZIT : Je ne suis pas sûr que les Israéliens soient si nombreux à le soutenir. Le problème, c'est qu'il n'y a pas d'alternative. En face, c'est le désert. La gauche n'a pas un seul leader capable de rallier la population. Benyamin Ben Eliezer, le ministre de la Défense, et le Parti travailliste n'ont pas présenté un seul plan crédible pour mettre fin au conflit. Je suis très réservé sur le plan Ben Eliezer, qui consiste à faire de Gaza et de Jéricho un test de la capacité des Palestiniens à juguler la violence, en contre- partie de quoi on allégera la pression dans ces zones. Si cela veut dire qu'on va commencer à renvoyer les 6 000 colons de Gaza, ça peut être un bon début, mais je doute que ce soit l'intention de Ben Eliezer. Et il ne faut pas oublier un autre élément : le gouvernement de coalition ne tiendra pas jusqu'à novembre 2003, date prévue pour les prochaines élections. C'est ainsi en Israël depuis cinquante-quatre ans. Une crise va naître à la fin de l'année ou au printemps prochain, les partis en profiteront pour quitter la coalition, et nous aurons alors de nouvelles élections. La période qui s'annonce ne sera pas forcément propice au compromis.
LE POINT : Dans ces conditions, parvenu au bout de sa logique sécuritaire, Ariel Sharon ne pourrait-il pas être tenté de faire diversion et de répondre à une provocation du Hezbollah à la frontière nord en envahissant le Sud-Liban ? L'armée se tient prête, apparemment.
SHLOMO GAZIT : C'est difficile à dire. Cela dépend de la situation générale dans la région, et notamment de ce qui se passera entre les Etats-Unis et l'Irak. Je crois pourtant que ce n'est actuellement l'intérêt ni d'Israël, ni du Liban, ni même de la Syrie de voir la situation s'envenimer entre nous et le Hezbollah. Et je ne suis pas sûr non plus que ce soit l'intérêt du Hezbollah.
LE POINT : Les Israéliens pensent qu'Arafat est le problème. Que faut-il en faire ?
SHLOMO GAZIT : Rien. L'expulser, c'est la meilleure façon de renforcer sa popularité auprès des Palestiniens. Moins on discute avec lui, moins on en parle, mieux c'est. La stratégie de Sharon qui, depuis six mois, a consisté à isoler Arafat a été contre-productive. Il faut l'ignorer
                                           
9. Un avocat sortant de l’ordinaire. Qu’est-ce qu’un juriste new-yorkais, propre sur lui, va s’embêter à défendre des Palestiniens accusés de terrorisme ? par Richard Leiby
in Washington Post (quotidien américain) du jeudi 8 août 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Stanley Cohen : « Les gens ont le droit de résister lorsque leur pays est occupé… Le plus souvent, la résistance, c’est quelque chose de très dur, de sale, de douloureux… » (cité par Helayne Seidman, Washington Post)
Israël est un « Etat terroriste », dit-il. Les Palestiniens n’ont pas d’autre choix qu’attaquer les Israéliens, « par tous les moyens nécessaires », dit-il aussi. Oui, cela inclut les attentats suicides.
Mais qui est donc ce partisan barbu du jihad, et que fait-il dans ce loft de Lower East Side aux murs décorés avec des billets de banque syriens, la photo en gros plan d’un fusil de guerre AK-47 et des clichés de son propre mug à café ? Le « il », c’est Stanley L. Cohen, avocat, défenseur de terroristes présumés et sans doute l’un des membres de la profession les plus haïs de tout New York…
Cohen, 49 ans, s’affaire dans sa cuisine, son catogan de cheveux grisonnants lui flottant derrière la tête à la manière d’une casquette taillée dans une peau de raton laveur. Il me montre fièrement une photo récente : on l’y voit, assis en compagnie du Shaykh Ahmad Yassin, ce leader spirituel  du Hamas qui chante les louanges des terroristes palestiniens ployant sous le poids des boulons et des shrapnels des bombes qu’ils transportent, depuis son fauteuil à roulettes, à Gaza.
« Voyez-moi ces profils, ces nez, ces fronts ! » me dit-il. « Vous voyez comme les profils s’accordent bien entre eux ? ». Même leurs barbes – celle du religieux, blanche et vaporeuse, celle de l’avocat noire et rabbinique – présentent une étrange symétrie.
« Qui ose dire que nous ne sommes pas cousins ? », glousse-t-il. « Mais bien sûr, que nous sommes cousins ! »
Finalement, les Arabes et les Juifs – frères, de toute antiquité – trouvent un terrain d’entente. Vous ne sentez pas cet amour, palpable dans l’air ?
« Qui rend le Hamas sympa ? » demandait un article du New York Post, l’autre jour. Qui donc, sinon Stanley Cohen, qui est depuis des années l’avocat du chef du Hamas, alias Mouvement de la Résistance islamique, classé parmi les groupes terroristes par les Etats-Unis. Le mois dernier, Cohen a gagné un supplément de notoriété – si tant est que cela fût possible lorsqu’il s’agit d’un avocat dont on avait pu rapporter des propos selon lesquels il était disposé à plaider pour Oussama Ben Laden – en intentant un procès au niveau fédéral, à Washington, dans l’espoir de faire suspendre toute aide des Etats-Unis à Israël.
Il a travaillé sur ce dossier pendant un an, faisant la navette entre les territoires occupés sous souveraineté palestinienne, le Liban et la Syrie. Au Qatar, il a été interviewé par Al-Jazeerah, la chaîne de télévision arabe par satellite, et il a dénoncé le président Bush. Il espère obtenir des fonds d’origine saoudienne, pour financer l’instruction de ce nouveau procès.
Cohen se tue au boulot, dans un studio minable, au troisième étage – sans ascenseur - au-dessus d’un supermarché dont le patron est Palestinien, dans un quartier hispanique décrépit. Habituellement, il vit seul, bien qu’il ait depuis longtemps une liaison avec une femme Mohawk qui vient le voir de temps en temps, depuis sa réserve de l’Etat de New York. Son compagnon fidèle, c’est Sadie, un vieux Labrador couleur chocolat. Ce chien adore grignoter des carottes.
Avec un débit de comique enchaînant les sketches, Cohen me fait une rapide description des manifs où il s’est fait un nom : « Voilà, ça, c’est une photo de moi, en train de me faire évacuer par les flics, à une manif de Tompkins Square… Ah, oui… : là, c’est l’histoire des squatters de la Treizième Rue : une grosse bagarre… Et puis, voilà Bill Kunstler, et moi, au début de la lutte en soutien aux Mohawks, au Québec… sédition, détention d’armes et émeute… Ah, ouais, super : l’Escadre Rouge, à New Rochelle… le délire… des souvenirs super ! »
« J’ai été arrêté un nombre incalculable de fois – ça vient du terreau – aussi bien avant, qu’après être devenu avocat. Mais, comme on dit – insha’allah  - Dieu voulant – « mon dossier est nickel ».
Aucune des charges portées contre lui n’ont jamais été retenues, bien qu’un juge fédéral, de Virginie, l’ait mis en examen et condamné à une amende de 740 dollars pour ne pas s’être présenté à une convocation. Il s’agissait d’une simple rixe, et de toute manière, il fait appel.
Les murs de son studio sont comme la châsse de son personnage public : des coupures de presse vernies et mises en sous-verre au sujet d’affaires passées. « La défense de Larry Davis » - ce titre fait référence à un de mes clients qui avait blessé neuf policiers au cours d’une fusillade. « A l’intérieur de la guerre civile mohawk » : couverture de Village Voice, sur des militants indiens qui en étaient arrivés à la dernière extrémité : déclarer la guerre au Canada, en 1990.
« Je viens tout juste d’envoyer trente nouveaux articles et photos chez l’encadreur », m’annonce fièrement Cohen. Bien entendu, mon exposition est destinée strictement à distraire mes clients, précise-t-il.
L’ego de notre homme pourrait faire déclencher les sirènes anti-vol des voitures à des pâtés de maisons de là. OK, concédera-t-il, au bout de quelque temps ensemble, « c’est vrai : j’aime acheter les journaux, au kiosque du coin, ou allumer la télé, et me voir… »
Il passe et repasse devant une photo de Lénine, posée sur son bureau à tambour ; un certificat lui permettant de plaider devant la Cour Suprême, décerné par son mentor, feu l’avocat radical Kunstler ; un poster qui proclame : « Quiconque dépouille le peuple vivra dans la terreur. » Un autre poster, affirmant : « L’histoire ne s’écrit pas avec un stylo. Elle doit être écrite avec le fusil ! »
Son adresse e-mail ? « burnnloot », (« Brûle et pille ! »), hommage, dit-il, à une chanson de Bob Marley. Mais c’est une autre rengaine qui me vient à l’esprit parmi le décor fait de plaids jetés négligemment et de débris de luttes bien dans le style des années 1960 : « Refaisons s’incurver le temps ».
Les camarades de Cohen
Stanley Lewis Cohen était encore au lycée quand il est devenu accro de l’activisme de gauche, c’était du temps de la guerre au Vietnam. « Il a eu de sérieux problèmes avec les autorités autour de l’âge de dix-huit ans », me dit son camarade de fac de droit, Patrick Brown. « Il adore répéter qu’il a fait la guerre sur le front domestique, en jeune homme précoce qu’il était. »
Fils d’une mère comptable – qui jadis collectait des fonds pour des organisations sionistes – et d’un commerçant qui avait combattu contre les nazis à la bataille du Bulge, Stanley ne voulait pas devenir un avocat banal, comme les autres. « Je me suis mis à rejeter cette idée », me dit-il. « On attendait de moi que je devienne avocat… Or, je n’ai jamais voulu faire ce qu’on attendait de moi. »
Il s’est occupé de programmes de lutte contre la pauvreté et contre la drogue, pendant quelques années. Mais, finalement, il remporta une bourse pour entrer à la fac de droit de l’Université Pace. Au début des années 1980, il était étudiant, il a rejoint l’avocate Lynne Stewart pour l’aider à contrer l’Etat qui poursuivait en justice un groupe de révolutionnaires.
« Nous assurions la défense de l’Armée de Libération des Noirs et du groupe Weather Underground – c’était un procès retentissant, concernant Kathy Boudin et un couple d’officiers de police qui avaient été tués au cours d’un hold-up », se souvient Lynne Stewart, devenue, depuis, l’amie de Cohen et aussi sa partenaire dans le métier d’avocat. (Actuellement, elle est mise en examen au plan fédéral au motif allégué qu’elle aurait aidé un shaykh emprisonné à diriger des activités terroristes depuis sa cellule ! )
« Cela nous avait étonnés… », se souvient Lynne, « … mais les avocats ne se bousculaient pas au portillon, pour ce procès. »
Une fois sa licence obtenue, Cohen travailla durant sept ans à la Société d’Assistance juridique du Bronx. Il y plaidait pour des loubards et des violeurs. (Pour lui, « tous les cas criminels sont évidemment de nature politique ».) A la fin des années 1980, il a utilisé un canoë pour contourner des barrages policiers sur les routes, lorsqu’il travaillait pour l’Association du Combattant Mohawk, qu’il qualifie de « garde nationale » de cette tribu indienne… Plus tard, il a défendu des musulmans bosniaques et albanais, parmi lesquels des mercenaires en partance pour le Kosovo.
En 1995, un de ses amis musulmans, de Washington, l’a appelé au téléphone pour savoir s’il accepterait de défendre Moussa Abu Marzook, dirigeant de l’aile politique du Hamas, qui avait été arrêté à l’aéroport Kennedy. Cohen n’hésita pas une seconde. Tout au long des vingt-deux mois suivants, il plaida (avec succès, puisqu’il la fit casser) contre la décision d’extrader Abu Marzook sur la base d’accusations de terrorisme, et même de meurtre avec préméditation.
« La première fois où j’ai vu Stanley, avec ses cheveux longs et ses bottes de cow-boy, je me suis fais la réflexion « ce gars, c’est un hippie, c’est pas un avocat ! », m’écrit Abu Marzook dans un e-mail envoyé de Damas. « Il m’a suffi de quelques minutes de conversation avec lui pour me rappeler la fameuse leçon : il ne faut pas juger un livre d’après sa couverture – il ne faut pas juger les gens sur leur dégaine… Il est très courageux, dans son combat pour la justice, même lorsque ceux qui commettent l’injustice sont ses coreligionnaires juifs. »
Cohen appelle Abu Marzook « cher ami ».
Dans la bande de Gaza, où le frère aîné d’Abu Marzook est un responsable de l’Autorité palestinienne, Cohen est traité comme un dignitaire en visite – on lui offre des repas de roi, on lui fournit des gardes du corps armés jusqu’aux dents, il est reçu en audience, toutes affaires cessantes, par le Shaïkh Yassine.
Il y était, en avril dernier, pour étudier son dossier du jour. Aussi épais que l’annuaire téléphonique de Manhattan, le dossier vise à démontrer que les dollars des impôts payés par les Américains ne devraient pas servir à financer « un programme d’assassinats, de tortures, de terreur et de vol caractérisé » mis en pratique par le gouvernement israélien à l’encontre des Palestiniens.
Cohen y cite le président Bush, le Secrétaire d’Etat Colin Powell, le Premier ministre israélien Ariel Sharon, différents responsables de l’armée israélienne et divers fabricants d’armement américains, qu’il accuse, tous, de « génocide ».
Cohen cherche à obtenir un injonction de gel des fonds envoyés par les Etats-Unis à Israël. Il veut aussi obtenir des dommages et intérêts pour les Palestiniens qui sont citoyens américains et sont retournés à Gaza et en Cisjordanie afin de contribuer à la construction d’un Etat palestinien – puis ont été confrontés (dit Cohen) à des « crimes de guerre » perpétrés par Israël, pays armé principalement par les fabricants d’armes américains.
Un responsable du Département de la Justice a déclaré hier que le gouvernement américain vient juste de recevoir l’accusation et qu’il n’avait pas de commentaire à faire à ce sujet. Israël dit vouloir la paix et s’être efforcé scrupuleusement d’éviter toute victime civile, au cours des dernières opérations militaires. Israël dit que les terroristes palestiniens s’ingénient à attiser le conflit en perpétrant des attentats à la bombe – dont deux ont été commis, la semaine dernière, par des activistes du Hamas.
Un personnage spirituel
Pour les besoins de la dispute – et la vie de Cohen n’est qu’une immense controverse – il concède volontiers certaines faiblesses.
« Je suis un cochon. Je suis un Juif plein de haine pour lui-même. Je suis un communiste. »
Allez, ne vous retenez pas ! Cela vous fera du bien …
« Je hais ma mère. Je hais mon père. Je hais mes grands-parents, même après leur mort. »
C’est noté.
« Je fais des chèques en bois. Je dors avec mon chien. »
Une pause.
« Bon. Alors, maintenant, on peut parler des vrais sujets ? »
Cette tactique, il l’a utilisée lors d’un débat télévisé, récemment, afin de désarçonner son adversaire – un type qui l’accusait d’être un traître à sa religion et à son pays. « Voilà où nous en sommes arrivés… » soupire-t-il.
Cohen se décrit comme « quelqu’un de très spirituel ». Il a suivi l’école hébraïque, il a fait sa bar mitzvah, à l’adolescence, à Westchester. Mais aujourd’hui, il est non croyant, il se sent juif laïque. « Je suis fier d’être juif – j’en suis même très fier. Mais pas le judaïsme d’Ariel Sharon, ça non ! Pas le judaïsme des généraux de « Tsahal », ça jamais ! Non, mon judaïsme, c’est le vrai, celui qui soutient l’opprimé, le désavantagé, le lésé. »
Il semble totalement immunisé, à ce sujet, contre les critiques au vitriol et les menaces de mort qu’il reçoit en permanence. Ce genre de choses, il faut vous y attendre, quand vous générez des gros titres du genre : « Un avocat se déclare prêt à défendre Ben Laden », comme cela a été le cas, dans le New York Daily News du 26 septembre 2001… (Quinze jours après les attentats ! ndt)
Cohen dit qu’on a déformé ses propos et qu’il avait déclaré, en réalité : « Je ne sais pas si je vais accepter ce dossier. Si je suis hésitant à le faire, ce n’est pas à cause des allégations portées contre Ben Laden. Je me ferai une opinion sur cette affaire comme je le fais toujours, lorsqu’il s’agit d’un procès politique. Suis-je en sympathie ? Y a-t-il quelque chose qui passe, sur le plan personnel ou sur le plan politique ? Voilà quels sont mes critères. »
« Il croit dur comme fer à l’habeas corpus », dit Brown, un de ses amis. « Vu l’époque où il a fait cette déclaration, il ne fallait pas avoir froid aux yeux ! Mais, d’un autre côté, c’était de la folie, de sa part, d’aller dire publiquement des trucs pareils. »
Un petit groupe d’activistes, ici, appelé « Organisation de Défense Juive », a distribué des tracts dénonçant Cohen et appelant les Juifs à boycotter son cabinet d’avocat. Ce tract se concluait sur une phrase qualifiant Cohen « d’ordure à balayer tout de suite pour la remettre dans son sac. »
Inquiet, Cohen a placé son chien, Sadie, dans une « pension sure » pour  quelques semaines, en attendant que la fureur se calme.
« Je ne supporte pas les attentats commis par qui que ce soit contre des civils. Mais vous savez quoi ? » demande Cohen, reprenant son souffle pour mieux fulminer : « Je pense que ce qu’Israël fait est mille fois plus répugnant, moralement, que ce que fait le Hamas. »
Peu après, il envoie un autre e-mail, apportant une légère correction : « Les gens ont le droit de résister à l’occupation ; en réalité, ils en ont même le devoir… Bien souvent, c’est quelque chose d’impitoyable, de sale, de douloureux. »
En avril dernier, Cohen a inspiré une énième tournée de critiques de gens restés bouche bée, bredouillant, après qu’il soit apparu dans le talk-show de Greta Van Susteren, sur Fox News. Il avait fustigé la réplique militaire israélienne à une série d’attentats visant des civils. Son intervention était en direct, depuis Gaza, où on le vit aux côtés du porte-parole du Hamas, Ismail Abu Shanab, celui-ci déclarant notamment : « Nous ne faisons que nous défendre ! »
En regardant cette reprise troublante d’un sketch de Woody Allen, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander si ce type n’aurait pas été tout aussi à l’aise en défendant Heinrich Himmler, soixante ans en arrière », écrivit Avi Davis, éditorialiste à Jewsweek.com, après avoir vu cette prestation de Cohen.
« Il a les diplômes. Dans ce pays, il n’y a que ça qui compte… Prenons-nous Cohen au sérieux ? Bien sûr que non ! », dit Abraham Foxman, directeur national de la Anti-Defamation League (la Licra américaine, ndt). « Le problème, c’est qu’il fait la une des journaux parce qu’il est juif. Je pense qu’il exploite son identité (juive) pour attirer l’attention des gens ».
« Stanley Cohen, avocat du Hamas », ironise Larry Miller, éditorialiste au Weekly Standard magazine. « Un homme qui, s’il prêtait attentivement l’oreille, entendrait à coup sûr des voix dans la pièce d’à côté conspirant pour arracher les yeux de (gens) bien plus (proches) que seulement ses nièces et neveux. »
Et en effet, dit Cohen, une de ses cousines éloignées a été tuée dans un attentat du Hamas contre le bus où elle avait pris place, il y a environ six ans de cela. A l’époque, il était déjà le défenseur de Moussa Abu Marzook. Elle avait vingt cinq ans, et était titulaire d’une maîtrise.
Il ne connaît pas son prénom. Il ne l’avait jamais rencontrée.
Un ami de longue date
La sonnerie aigrelette du téléphone résonne dans le studio de Cohen. C’est un ami de longue date, Joel Blumenfeld, juge à la Cour Suprême du Queens. Administrateur d’une synagogue conservatrice, Blumenfeld est sur le point d’aller passer un séjour d’une semaine à Jérusalem, dans le cadre d’une initiative de l’Appel Juif Unifié visant à remonter le moral de cette ville à l’économie touristique en charpie. Il a l’intention de faire don de son sang et d’aller rendre visite à des victimes du terrorisme.
« N’y va pas », l’avait supplié Cohen, la semaine passée. « C’est trop dangereux. Les activistes du Hamas viennent de tuer cinq Américains dans un attentat à la bombe à la cafeteria de l’Université hébraïque. »
Rien n’aurait pu dissuader Blumenfeld. Renoncer à ce voyage signifierait que les terroristes ont gagné, disait-il.
« On se parle, mais on ne s’écoute pas », dit-il de Cohen, qu’il a eu sous ses ordres, dans les années 1980, époque où ils travaillaient ensemble à la société d’assistance juridique.
Et la « Hamas connection » de Cohen, alors ? Cela gêne-t-il le juge Blumenfeld aux entournures ?
« Ca me donne à penser », admet-il. « Je soupçonne que bien des gens, à la synagogue que je fréquente, ne seraient certes pas des grands admirateurs de Stanley (Cohen). Mais c’est leur problème. »
Mais l’un comme l’autre ont à cœur ce qu’ils ont appris en fac de droit : tout le monde a droit à être défendu. « Et si nous perdons cela de vue, nous perdons aussi tout ce qui fait ce pays », dit Blumenfeld. « Tout ce pays tomberait en ruines si les gens patibulaires n’étaient pas défendus en justice… Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, si nous étions en 1941-42, Cohen serait l’avocat des Japonais qui avaient été internés dans des camps. »
Cohen prend le combiné. Il souhaite à son ami un bon voyage, sans problème. Il termine la conversation par un « Zay gesund ! » (« porte-toi bien ! » en yiddish).
La famille Cohen
Les parents de Cohen sont âgés et malades. Il exige des journalistes qu’ils n’aillent pas les embêter. Son père a 91 ans et sa mère, 87.
Les amis de Cohen disent qu’il paie quelqu’un pour leur assurer des soins infirmiers permanents afin que le couple puisse terminer leur existence dans leur cadre familier, chez eux. C’est le moins qu’il puisse faire, dit le fils : « J’ai toujours reçu un soutien énorme de mes parents », dit-il.
Lui et son frère aîné, Joseph, ont grandi dans un foyer démocrate vibrant de discussions passionnées et de conscience politique. Stanley dit que ses parents sont des « juifs relativement orthodoxes », mais que les fils étaient libres d’aller de l’avant dans ce en quoi ils croyaient.
Et son frère, Jo ?
« Il est ministre de l’église baptiste fondamentaliste. »
Stanley se lisse la barbe. Pour une fois, il ne plaisante pas !
Le Révérend Cohen est injoignable. Son frère nous a dit qu’il était en voyage, accomplissant une tâche de missionnaire au service de Jésus-Christ.
Avocat de la défense
Huit caméras de télévision et une trentaine de journalistes remplissent la salle Edward R. Murrow au National Press Club de Washington. Se pavanant à côté d’un drapeau américain, Cohen présente sa défense, comme si les médias étaient les jurés.
« Ce qui est arrivé à ce citoyen américain est scandaleux, inqualifiable et illégal », dit-il, faisant allusion à son dernier client en date, Ali Khan, 37 ans. Banquier d’investissement et responsable officiel du Conseil des Musulmans d’Amérique, Khan dit avoir été retenu et interrogé, récemment, par les autorités de l’aéroport de Las Vegas.
La chasse au faciès « fait rage » dans ce pays, dit Cohen. Il jure qu’il va ouvrir un procès à « plusieurs millions de dollars » contre la police, le FBI et les compagnies aériennes. "Cohen est un excellent avocat new yorkais., un héros des droits de l’homme », dit Khan.
Un journaliste veut savoir quels sont les liens de Cohen avec le Hamas
« Hamas ? Hommos ? Le seul hommos que je connaisse, c’est le hommos que l’on vous sert dans les restaurants au Moyen-Orient – la purée de pois-chiches », rétorque Khan.
Son avocat sourit, aux anges. Encore un grand moment, ce mardi après-midi, dans un énième épisode de ce que d’aucuns appellent « The Stanley Show ». (« La Parade de Stanley Cohen »)
La tanière de Cohen
L’adresse de l’immeuble où habite Cohen est peinte à la bombe sur une épaisse porte grise : on a du mal à la déchiffrer, tant il y a des graffiti. Il s’élance au dehors, dans la touffeur et la foule grouillante de l’Avenue D, en râlant que le voisinage s’en va, préférant aller habiter les quartiers situés en bas de la colline… et ça, depuis que les patrouilles de police se sont renforcées.
Les choses sont devenues trop « réglo »…
« C’est horrible ! » geint-il. « C’est nettoyé. C’est blanc… Les dealers me manquent. Ce quartier était fabuleux, autrefois. Le commerce de la drogue est terriblement en crise : les gens ont perdu leur seule source de revenus. »
Il habite ce quartier depuis quinze ans. « Si les propriétaires vendaient un jour mon immeuble, qu’est-ce que je ferais ? »se tourmente-t-il. « Je pense que je n’aurais plus qu’à déménager à Gaza ». Au moins, là-bas, il sait qu’il aura toujours des amis et une famille sur qui compter…
                                                               
10. La torture, avec minutie par Edward Saïd
in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 8 août 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Mis à part des désagréments physiques évidents, être malade pendant longtemps vous remplit l’esprit d’un sentiment terrible d’inutilité - sentiment traversé toutefois de périodes de lucidité analytique qui, bien entendu, doivent être mises à profit précieusement. Depuis trois mois, déjà, j’ai passé mon temps entre les hospitalisations et mon domicile, avec certains jours marqués par des traitements fastidieux et douloureux, des transfusions sanguines, des examens à n’en plus finir, des heures et des heures improductives, passées à contempler le plafond, à être vidé par la fatigue et l’infection, incapable  d’accomplir un quelconque travail utile, mais consacrées à réfléchir, réfléchir, réfléchir… Mais il y a aussi ces passages intermittents de lucidité et de réflexion qui découvrent parfois à l’esprit une perspective sur la vie quotidienne qui permet de voir les choses (sans pour autant être capable de faire grand-chose pour les changer) sous un angle différent. En lisant les informations sur la Palestine et en voyant les images – terribles – de mort et de destruction à la télévision, l’expérience m’a été donnée d’être fasciné au plus haut point,  et aussi dévasté, par ce que j’ai pu déduire de certains détails concernant la politique du gouvernement israélien, plus particulièrement ce qui se peut bien se passer dans la caboche d’Ariel Sharon. Et lorsque, après le bombardement récent de Gaza, perpétré par un de ses F-16, et au cours duquel neuf enfants furent massacrés, on a dit de lui qu’il avait félicité le pilote et avait vanté un des plus grands succès d’Israël, je fus à même de me faire une idée bien plus claire qu’auparavant de ce dont un esprit pathologiquement dérangé est capable, non pas seulement quant à ce qu’il planifie et ordonne, mais, encore bien pire, quant à la manière qu’il a de persuader d’autres esprits de penser de la même façon perverse et criminelle que lui. Pénétrer à l’intérieur de la mentalité israélienne officielle est une expérience qui en vaut la peine, quand bien même elle s’avère sinistre.
En Occident, toutefois, il y a eu tellement d’attention rabâcheuse et inutile apportée aux attentats suicides palestiniens qu’une énorme distorsion de la réalité a fini par totalement occulter ce qui est bien pire encore : le mal officiel israélien, et peut-être exclusivement sharonien, infligé au peuple palestinien d’une manière totalement délibérée, méthodique. Les attentats suicides sont répréhensibles, mais ils sont le résultat direct, et à mon avis programmé, d’années de mauvais traitements, d’impuissance et de désespérance. Cela a aussi peu avoir avec on ne sait quelle propension arabe ou musulmane à la violence qu’avec l’envoi d’un homme sur la Lune. Sharon veut le terrorisme, pas la paix, et il fait absolument tout ce qui est en son pouvoir afin d’en réunir les conditions. Mais, en dépit de toute son horreur, que je ne nie pas, la violence palestinienne - riposte d’un peuple désespéré et horriblement opprimé - été dépouillée de son contexte et des terribles souffrances d’où elle émerge ; une incapacité à se projeter qui est un échec sur le plan humain, ce qui ne le rend pas moins terrible mais a au moins le mérite de la situer dans une histoire et une géographie réelles.
Toutefois le contexte du terrorisme palestinien – bien entendu, oui, c’est du terrorisme – n’a jamais la moindre opportunité d’apparaître, si éhontée a été la volonté de le mettre en exergue en tant que phénomène à part, en tant que mal gratuit et à l’état pur contre lequel Israël, que l’on supposera par définition n’agir que dans l’intérêt du bien, se bat vertueusement - y compris lorsqu’il commet ses innombrables actes horribles de violence disproportionnée contre une population de trois millions de civils palestiniens. Je ne parle pas seulement ici de la manipulation de l’opinion par Israël, mais de l’exploitation que fait ce pays de l’équivalent américain de sa campagne antiterroriste sans lequel Israël n’aurait jamais pu faire ce qu’il a fait et continue à faire. (En réalité, je ne vois pas d’autre pays sur Terre qui, devant les yeux de milliards de téléspectateurs du journal de vingt heures, ait accompli de tels miracles de sadisme minutieux contre une société toute entière en s’en tirant à si bon compte). Le fait qu’Israël ait fait de ce mal une partie intégrante de la campagne de George W. Bush contre le terrorisme, en magnifiant avec une facilité extraordinaire les lubies et les obsessions américaines, n’est pas le moindre de ses aspects aveuglément destructeurs. A l’instar des cohortes d’intellectuels américains aux ordres (et à mon avis totalement corrompus) qui fabriquent d’énormes structures de mensonge autour des objectifs bienveillants de l’impérialisme des Etats-Unis et des nécessités auxquelles il est malheureusement contraint, la société israélienne a recruté à son service de nombreux universitaires et intellectuels, politiciens membres de cercles de réflexion (think tanks), ainsi que d’anciens militaires employés dans les entreprises de relations publiques et liées à la défense, le tout, afin de rationaliser et tenter de rendre convaincantes des politiques punitives supposées fondées sur les besoins d’Israël en matière de sécurité.
Désormais, la sécurité d’Israël est une sorte d’animal fabuleux. Comme l’unicorne, on la chasse en permanence sans jamais la trouver : elle reste, perpétuellement, l’objectif d’actions à venir. Le fait qu’en dépit du passage du temps Israël est devenu de moins en moins en sécurité et de plus en plus inacceptable pour ses voisins, voilà qui n’a aucun intérêt, n’est-ce pas ? Mais qui ose remettre en question l’opinion selon laquelle la sécurité d’Israël doit définir le monde moral dans lequel nous vivons ? Certainement pas les dirigeants arabes et palestiniens, qui ont tout concédé à la sécurité israélienne, depuis trente ans. Cela ne devrait-il pas être mis en question, lorsqu’on sait qu’Israël a causé bien plus de dommages aux Palestiniens et aux autres Arabes, en tenant compte de la taille de cet Etat, que tout autre pays au monde - Israël, avec son arsenal nucléaire, son aviation, sa marine, et son armée équipée ad libitum par le contribuable américain ? Il en résulte que le détail de ce que les Palestiniens doivent subir quotidiennement est occulté - pire, recouvert - par une logique d’autodéfense et de chasse au terrorisme (à l’infrastructure terroriste, aux nids de terroristes, aux arsenaux terroristes, aux suspects terroristes – la liste est sans fin), laquelle convient on ne peut mieux à Sharon et au lamentable George Bush. L’idéologie du terrorisme a donc désormais acquis une vie autonome, légitimée et re-légitimée sans aucune preuve, sans aucune argumentation logique ou rationnelle.
Prenons par exemple la dévastation de l’Afghanistan, d’un côté, et les assassinats « ciblés » de près de cent Palestiniens (ne parlons pas des milliers de « suspects » raflés et encore détenus par la soldatesque israélienne), de l’autre : personne ne demande si tous ces gens assassinés étaient effectivement des terroristes, si l’on avait pu prouver que tels ils étaient, ou bien si tels ils allaient devenir. Tous sont soupçonnés de représenter un danger, en vertu de simples allégations indiscutées. Tout ce qui est requis, c’est un porte-parole, ou deux, comme ces rustres de Raanan Gissin, Avi Pazner ou Dore Gold, et, à Washington, un apologiste perpétuel de l’ignorance et de l’incohérence tel un Ari Fleisher : avec ça, on est sûr que tout est pour le mieux : les cibles en question sont mortes et refroidies et c’est très bien qu’il en soit ainsi : que demander de plus ? Pas de doutes, pas de questions, aucune objection. Pas besoin de preuve ni d’une quelconque forme de délicatesse fastidieuse. Le terrorisme et la lutte obsessive menée contre lui sont devenus une sorte de cycle entièrement bouclé de meurtre auto-justifié et de mort lente d’ennemis qui n’ont ni choix ni voix au chapitre en la matière.
Exceptés quelques reportages d’une poignée de journalistes et d’écrivains intrépides tels Amira Hass, Gideon Levy, Amos Elon, Tanya Leibowitz, Jeff Halper, Israël Shamir et quelques autres, le discours public des médias israéliens connaît un déclin terrible en qualité et en déontologie. Le patriotisme et le soutien aveugle au gouvernement remplacent la réflexion sceptique et le sérieux moral. Loin, bien loin, les jours d’Israël Shahak, Jakob Talmon et Yehoshua Leibowitch. Je sais qu’il y a quelques universitaires et intellectuels israéliens – des gens comme Zeev Sternhell, Uri Avneri et Ilan Pappe, par exemple – qui sont assez courageux pour se tenir à l’écart du débat imbécile et sans fondement autour de la « sécurité » et du « terrorisme » qui semble obnubiler l’establishment du camp de la paix israélien, voire même son opposition interne de gauche, qui bat de plus en plus de l’aile. Des crimes sont commis quotidiennement au nom d’Israël et du peuple juif, et cela n’empêche nullement les intellectuels de pérorer sur un retrait stratégique, ou alors, peut-être, la décision d’englober ou non les colonies, ou de construire ou non cette barrière monstrueuse (a-t-il jamais germé idée plus folle dans un cerveau, ailleurs dans le monde, que celle de mettre en cage plusieurs millions de personnes en disant que ces personnes n’existent pas ?) d’une manière plus convenable pour un général ou un politicien, que digne d’intellectuels et d’artistes possédant un jugement indépendant et de quelconques valeurs morales. Où sont les équivalents moraux de Nadine Gordimer, d’Andre Brink, d’Athol Fugard, ces écrivains blancs qui se sont prononcés sans aucune équivoque et très clairement contre le mal incarné par l’apartheid sud-africain ? Ils n’existent malheureusement pas, en Israël, où le discours public des écrivains et des universitaires s’abaisse aujourd’hui jusqu’à la répétition ou l’imitation servile de la propagande officielle, et où la littérature et la pensée élevées ont pratiquement disparu, y compris dans l’institution universitaire elle-même.
Mais, pour en revenir aux pratiques et à la mentalité israéliennes qui ont abouti à un blocage aussi incroyablement borné du pays au cours des dernières années, parlons du plan de Sharon. Il a pour conséquence pas moins que l’annihilation d’un peuple entier par des méthodes de suffocation lentes et systématiques, de crime patent, et de durcissement des conditions de la vie quotidienne. Kafka a écrit ‘Le pénitentiaire’, un récit dans lequel il met en scène un officier cinglé qui a réussi à mettre au point une machine à torturer extraordinairement sophistiquée. Cette machine sert à écrire sur le moindre centimètre carré de peau de la victime, au moyens d’un appareillage compliqué d’aiguilles qui couvrent le corps du supplicié de petits caractères minuscules, mais finissent par causer sa mort, par hémorragie. C’est ce que Sharon et ses escouades de bourreaux zélés sont en train de faire aux Palestiniens, en ne rencontrant d’opposition que ce qu’il se fait de plus symbolique et timoré. Chaque Palestinien est un prisonnier. Gaza est entourée de fils de fer barbelés électrifiés sur les trois côtés (à part la côte interdite, ndt) ; captifs, comme des animaux en cage, les Gaziotes ne peuvent se déplacer, ni aller travailler, ils ne peuvent pas vendre leurs fruits ni leurs légumes, les enfants ne peuvent pas aller à l’école. Depuis les airs, ils sont exposés aux avions et aux hélicoptères israéliens et, sur terre, ils se font descendre comme des lapins par les tanks et les mitrailleuses. Appauvrie et affamée, Gaza est un cauchemar humain, dont chacun des petits épisodes – comme ce qui se passe tous les jours à Erez, ou près des colonies – mobilise des milliers de soldats, occupés à humilier, à punir, à affaiblir d’intolérable manière chaque Palestinien, sans égards pour son âge, son sexe, son état de bonne – ou mauvaise – santé. Les fournitures médicales sont bloquées à la frontière, des ambulances se font tirer dessus, quand elles ne sont pas confisquées. Des centaines de maisons sont démolies, et des centaines de milliers d’arbres et de parcelles agricoles sont détruits dans des actes de punitions collectives systématiques à l’encontre des civils, dont la plupart sont déjà des réfugiés ayant fui la destruction de leur société par Israël, en 1948. Le mot ‘espoir’ a été éliminé du vocabulaire palestinien si bien qu’il ne reste plus que la méfiance à l’état pur. Et malgré tout ça, Sharon et ses larbins sadiques commèrent en parlant d’éliminer le terrorisme en renforçant une occupation de plus en plus indéracinable, laquelle se poursuit, désormais, depuis trente-cinq ans. Que cette campagne soit, par elle-même - comme toute brutalité coloniale, futile, ou qu’elle ait pour effet de rendre les Palestiniens plus – et non moins – révoltés, voilà qui ne pénètre pas dans l’esprit obtus d’un Sharon.
La Cisjordanie, quant à elle, est occupée par mille tanks israéliens dont le seul but est de tirer sur les civils afin de les terroriser. Des couvre-feu sont imposés qui durent jusqu’à des deux semaines, sans répit. Les écoles et les universités sont soit carrément fermées, soit il est quasi impossible de s’y rendre. Personne ne peut voyager, non pas seulement entre les neuf villes principales, mais même à l’intérieur de chacune de ces villes. Toutes les villes, aujourd’hui, offrent le spectacle désolant de bâtiments détruits, de bureaux pillés, de réseaux d’eau et d’électricité détruits à dessein. Le commerce, c’est fini. La malnutrition affecte au moins la moitié des enfants. Les deux tiers des habitants vivent au-dessous du seuil de pauvreté, qui n’est que de deux dollars par jour… A Djénine (ville où la destruction d’un camp de réfugiés par l’armée israélienne, crime de guerre majeur, n’a jamais fait l’objet d’une enquête parce que des bureaucrates tels Kofi Annan s’écrasent piteusement quand Israël montre les dents) des tanks tirent sur des enfants et les tuent, mais cela n’est qu’une goutte d’eau dans un océan sans limite de morts de civils palestiniens causées par des soldats israéliens qui servent l’occupation militaire israélienne illégale avec un dévouement plein de loyauté et dépourvu de questions. Les Palestiniens sont tous « suspects de terrorisme ». L’esprit de cette occupation est tel que de jeunes conscrits israéliens ont carte blanche pour infliger aux Palestiniens, aux barrages de contrôle, toutes les formes possibles et imaginables de torture et d’humiliation personnelles. Obliger les gens à poireauter en plein soleil, des heures durant ; retenir les médicaments et divers produits jusqu’à ce qu’ils soient inutilisables ; insultes et coups infligés à volonté ; irruptions dévastatrices de jeeps et de soldats se déchaînant contre les civils attendant leur tour en faisant la queue, par milliers, aux innombrables ‘check points’ qui font de la vie en Palestine un enfer étouffant ; forcer des dizaines de jeunes hommes à rester à genoux en plein cagnard, pendant des heures ; obliger des hommes à se dévêtir ; insulter et humilier des parents devant leurs enfants ; interdire à des malades de passer, comme ça, pour rien, pour rire ; arrêter les ambulances ; leur tirer dessus. Et le nombre des morts palestiniens (le quadruple de celui des victimes israéliennes) continue à augmenter chaque jour – et elles ne sont pas toutes recensées. Encore « des suspects de terrorisme », ainsi que leurs femmes et leurs enfants, mais « nous » regrettons profondément ces morts. Merci.
On fait souvent référence à Israël en parlant d’une démocratie. Bien. Disons alors qu’il s’agit d’une démocratie sans conscience, un pays dont l’âme est accaparée par une manie de punir les faibles, une démocratie qui reflète fidèlement la mentalité psychotique de son dirigeant, le général Sharon, dont l’unique idée – si ce mot convient, parlant de lui – est de tuer, de réduire à merci, d’estropier, de pourchasser les Palestiniens, jusqu’à ce qu’ils « cèdent ». Il ne fournit rien de plus concret en matière d’objectif de ses campagnes, présentes ou passées, et comme l’officier – très volubile - de l’histoire de Kafka, il est très fier de sa machine à maltraiter les civils palestiniens sans défense, tout du long conforté dans ses mensonges grotesques par les conseillers, philosophes et généraux, de sa cour, ainsi que par son chœur de laquais dévoués américains. Il n’y a pas d’armée d’occupation palestinienne, pas de tanks palestiniens, pas de soldats, pas de mitrailleuses héliportées, pas d’artillerie, pas de gouvernement digne de ce nom, en Palestine, non plus. Mais il y a le « terrorisme » et la « violence » inventés par Israël afin que ses propres névroses puissent être scribouillées sur les corps des Palestiniens, sans que s’élève une protestation digne de ce nom du sein de l’immense majorité des philosophes, des intellectuels, des artistes, des militants pacifistes israéliens avachis. Je demande encore à voir une déclaration contre cette abrogation totale des droits des Palestiniens au savoir, à apprendre, à aller à l’école, émanant d’une organisation universitaire, que ce soit en Israël ou en Occident, d’ailleurs.
En somme, les Palestiniens doivent mourir de mort lente pour qu’Israël puisse jouir de sa sécurité, qui est juste au coin de la rue, mais qui ne peut être effective à cause de l’ « insécurité » israélienne, qui est quelque chose de tout à fait à part. Le monde entier doit sympathiser avec Israël, tandis que les pleurs des orphelins palestiniens, des vieilles femmes palestiniennes malades, de communautés endeuillées et de prisonniers torturés doivent passer « à l’as », sans que personne les entende ni n’en prenne note. Sans aucun doute, va-t-on nous dire que ces horreurs servent un but plus élevé que la satisfaction d’une simple cruauté sadique. Après tout, les « deux parties » ne sont-elles pas engagées dans un « cycle de violences » qui devra bien être arrêté, un jour, quelque part ? Une bonne fois pour toute, nous devons affirmer, en nous indignant, quitte à taper du poing sur la table, qu’il n’y a qu’un seul côté qui soit doté d’une armée et d’un pays : l’autre partie est une population privée d’Etat et dépossédée, de gens sans droits et sans aucun moyen, actuellement, de pouvoir les obtenir. Le langage même de la souffrance et de la vie concrète quotidienne a été détourné, ou tellement perverti qu’il est devenu, à mon avis, inutile, si ce n’est en tant que pure fiction déployée en manière d’écran afin de tuer encore plus de gens et de les torturer en y consacrant encore plus de soins : lentement, fastidieusement, inexorablement. Voilà la réalité de ce que les Palestiniens doivent endurer. Mais, aussi loin qu’elle aille dans l’abjection, la politique israélienne est vouée à l’échec.
                                                               
11. Comment 90 Péruviens sont devenus les derniers colons juifs en date par Neri Livneh
in The Guardian (quotidien britannique) du mercredi 7 août 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Lorsque les rabbins venus en délégation à Lima proposèrent à un groupe d’Indiens sud-américains de se convertir au judaïsme, ils n’y mirent qu’une seule condition : « venez vivre avec nous, en Israël ». A peine ces (tout) nouveaux juifs avaient-ils mis un pied sur le tarmac de l’aéroport Ben Gourion qu’on les fit monter dans des bus. Direction : les colonies dans les territoires ‘disputés’. Comment vont-ils ? Neri Livneh est allé les voir…
Dans une école en préfabriqué de la colonie Alon Shvut, en Cisjordanie, quelques dizaines de personnes sont assises. Elles chantent un chant hassidique traditionnel : « Le monde n’est qu’une passerelle très étroite, et le plus important est de ne pas avoir peur. » Elles chantent avec ferveur, même si la plupart d’entre elles ne comprennent pas un traître mot aux paroles. Comme il est de coutume, dans les écoles religieuses (juives), la classe est divisée entre la section des hommes et la section des femmes. Les femmes portent le chapeau et les hommes, des cagoules tricotées… Ces hommes, comme ces femmes, ont tout d’Indiens d’Amérique du Sud.
Passant presque inaperçue, une nouvelle catégorie de Juifs est en train de pousser comme champignons après la pluie, dans les colonies. Ce sont des Juifs dont les liens avec Israël sont en effet, comme la passerelle du chant hassidique, des plus ténus…  Ils n’ont pas encore vu Tel-Aviv ni Haïfa, et ils n’ont jamais entendu parler de Degania, le premier kibboutz, ni de son voisin, Kinneret. Miki Kratsman, le photographe qui m’accompagne, et moi-même, avons eu le privilège d’être les premiers Juifs laïques qu’ils aient jamais rencontrés. Mais billevesées de tout cela : ils sont littéralement enflammés par le sentiment historique d’avoir droit à cette terre !
« Nous sommes d’origine indienne », dit Nachshon Ben-Haïm (alias Pedro Mendosa, jusqu’à avant-hier…) mais au Pérou, dans les Andes, il n’y a plus de trace de la culture indienne. Tout le monde est devenu chrétien, et avant de devenir juifs, (avant-hier…) nous aussi, nous étions des chrétiens, et nous allions à l’église ».
Le miracle de la création ex-nihilo de cette communauté de néo-juifs doit être porté intégralement et exclusivement au crédit (ou au débit) du grand rabbinat d’Israël. Sur les consignes du grand rabbin ashkénaze, Israël Meir Lau, une délégation de rabbins s’était rendue au Pérou. Durant leurs deux semaines de visite dans ce pays, ils ont converti 90 Péruviens au judaïsme, des indo-américains pour la plupart.
« Nous avons trouvé une petite rivière, entre Trujillo et Cajamarca, et tout le monde y a été immergé (baptisé). Nous avons emmené les gens de Lima à l’océan, nous les y avons immergés. Nous avons dû ( !) aussi les remarier au cours d’une cérémonie juive, en respectant les prescriptions de la halakha (la loi juive ) », raconte le rabbin Eliahy Birnbaum, juge d’une cours (religieuse) spécialisée dans la conversion (au judaïsme, bien entendu…ndt), membre de la délégation.
Les rabbins n’ont converti que ceux des ‘catéchumènes’ qui étaient résolus à émigrer en Israël immédiatement. « Nous leur avons mis cette condition, car dans les coins perdus où ils vivent, il est impossible de respecter la kashrut (le fait de manger des aliments kasher) et il était important, pour nous, qu’ils puissent vivre dans un environnement juif. En réalité, cette condition n’avait pas lieu d’être, car ils étaient en tout état de cause imbus d’un tel amour d’Israël que leur aspiration à y vivre passe la description », explique le rabbin David Mamo, vice-assesseur du tribunal des conversions.
« Lorsque nous vîmes leur enthousiasme pour Eretz Israël, nous comprîmes que cette conversion n’était qu’une composante d’un processus qui devait aller jusqu’à la aliyah, pour être complet (la aliyah est l’immigration en Israël). C’est pourquoi nous leur avons dit : vous vivez en communauté ici, alors vous devriez rejoindre une communauté, aussi, une fois en Israël », dit Birnbaum. « Le rabbin Mamo est moi-même, vivons à Gush Etzion [groupe de colonies situé au sud de Bethléem] et nous pensons qu’en matière d’esprit communautaire, aucune implantation n’arrive à la cheville d’Alon Shvut ou de Karmei Tzur [toutes deux dans Gush Etzion], lesquelles se sont déclarées prêtes à accueillir volontiers les nouveaux immigrants. »
Les 90 nouveaux immigrants – dont 18 familles – ont été emmenés directement de l’aéroport aux deux implantations. Leah Golan, directrice du service de l’Agence Juive responsable de l’immigration nous a dit : « En tant qu’Agence juive, nous amenons en Israël quiconque a été déclaré apte et éligible à la aliyah – c’est-à-dire : toute personne qui a été reconnue juive par le grand rabbinat ou le ministère de l’intérieur ».
« Généralement, les immigrants potentiels sont en relation avec nos émissaires de la aliyah et nous leur donnons des informations très fiables sur les conditions de logement et les possibilités d’emploi et de formation en Israël. Mais au Pérou, nous n’avons pas d’émissaire : il y a dans ce pays seulement une petite communauté d’environ 3000 Juifs, et c’est pourquoi nous avons simplement un bureau à Lima, dont une dame péruvienne est responsable. C’est pourquoi l’Agence juive n’a pris aucune part à la décision quant à savoir où ces nouveaux immigrants vivraient ou quel genre d’emplois ils auraient. Toutes les décisions en ces matières ont été prises, apparemment, par les rabbins. »  En théorie, les nouveaux Juifs avaient la possibilité de s’intégrer à la communauté juive au Pérou. Mais cette possibilité a été écartée.
« Comment vous dire cela sans heurter personne ? » dit Birnbaum. « La communauté juive de Lima est composée de personnes appartenant à une certaine catégorie socio-économique, et ces personnes ne souhaitaient pas les accueillir parce qu’ils sont d’un niveau social défavorisé. C’est pourquoi il y a eu une sorte d’accord, selon lequel, s’ils étaient convertis (au judaïsme, on ‘est converti’, on ne ‘se convertit’ pas… ndt – je devrais donc écrire : « si nous les convertissions ») ils ne s’intégreraient pas à la communauté juive de Lima. Ainsi, il n’y avait pas d’autre choix que de leur imposer la condition qu’ils immigrassent en Israël.
Les néo-convertis n’ont pas rencontré de difficultés de cette sorte, dans les colonies, où leur intégration s’est déroulée comme sur des roulettes. « Aujourd’hui, grâces en soient rendues à Dieu, nous vivons là où le patriarche Abraham, le Juif numéro un a vécu, lui aussi », me dit Ephraim Perez, qui était connu sous le nom de Nilo, il y a encore quinze jours de cela, à Trujillo, au Pérou.
Il s’avère que le Pérou avait eu lui aussi un ancien ancêtre juif, et quel ancêtre ! « Il est bien connu que Christophe Colomb était juif », dit Batya Mendel qui, jusqu’à il y a deux mois de cela, était une citoyenne péruvienne prénommée Blanca. « Et depuis que Colomb est venu au Pérou, de nombreux Juifs y sont nés », ajoute Batya alias Blanca.
Alors comme ça, Christophe Colomb était juif ? « C’est ce qu’on dit toujours, au Pérou. D’ailleurs, il a visité beaucoup d’endroits et il a laissé du sang juif un peu partout », dit Mandel. « Il y aussi, mentionnons-le, beaucoup de sectes d’obédience chrétienne qui respectent les Commandements depuis cette époque. Quand nous étions chrétiens, nous observions déjà toutes sortes de commandements, comme Pascha (sic) et Shavuot. ».
Alors, en réalité, sont-ils d’origine juive ? « Non. Au Pérou, tout le monde est un mélange d’indigènes et de toutes sortes de conquérants, mais il y a eu une grande influence juive à travers les marranes [des Juifs qui, sous l’Inquisition, ont conservé secrètement leur foi juive tout en se convertissant au christianisme pour la galerie] et aussi, à travers Colomb. Lorsque nous allions à l’église, nous observions certains Commandements comme le shabbat et les grandes fêtes (juives). »
Les rabbins MM. Mamo et Birnbaum, ainsi que des responsables officiels des colonies, font référence aux 90 néo-juifs en parlant d’une « troisième aliyah » - deux autres groupes étant venus du Pérou précédemment. En 1990 et en 1991.
Batya Mendel a décidé, à l’occasion de son immigration en Israël, d’hébraïser (tant qu’à faire, ndt) non seulement son prénom, mais aussi son nom de famille : « J’ai Hébraïsé mon nom en Mendel », explique-t-elle, « parce que chaque année, dans les années 1990, un rabbin qui s’appelait Miron Sover Mendel venait au Pérou à Pâques, et il passait à chacune de ses venues quelques jours à Trujillo, et aussi quelques jours à Cajamarca, et encore quelques jours à Lima. Il nous enseignait le judaïsme. Il est mort il y a environ six mois. Alors, quand on m’a demandé quel nom je choisissais, au moment de ma conversion, j’ai demandé que mon nom de famille soit changé en Mendel, pour honorer sa mémoire. »
Qu’est-ce qui vous a incitée à venir dans cette colonie ? « Le Ministère (israélien, ndt) de l’Absorption nous a dit de venir ici, et grâce à Dieu, nous avons été envoyés ici », dit Mme Mendel. « C’est la terre du patriarche Abraham, et de plus, ici les gens sont très sympas. »
D’après Ben-Haim, « l’idée qu’il y ait des Palestiniens, même un seul Palestinien, ici, est un gros mensonge. Le peuple palestinien n’a jamais existé et ce n’est que quand les Juifs quittent leur pays que les Arabes viennent et essaient de s’emparer de notre terre et de faire croire qu’ils ont des droits ici. Mais nous ne pouvons l’admettre, parce que le Seigneur a donné cette terre à Abraham, à Isaac et Jacob pour les siècles des siècles, et tous les Juifs seront réunis et aimeront le Seigneur de tout leur cœur. Alors, tous les problèmes seront résolus. » Quelle est la solution ? « Au Pérou, je pensais que tous les Juifs, en Israël, étaient des religieux observants », dit Mme Mendel. « Ce n’est qu’une fois ici que j’ai appris que presque trente pour cent des Juifs ne sont pas religieux du tout, et ça m’a brisé le cœur. »
Vous avait-on assuré, demandé-je – que la majorité des Juifs en Israël étaient pratiquants ? « Oui, la majorité, mais pas tout le monde. Mais s’ils deviennent totalement religieux et s’ils s’unissent, alors le Messie viendra et les problèmes avec les Palestiniens seront résolus, parce qu’ils (les Palestiniens, of course) seront chassés d’ici ».
Les yeux de Batya Mendel s’illuminent tandis qu’elle me parle. « Ce sera un jour absolument merveilleux quand tous les Arabes deviendront Juifs et respecteront les Commandements et aimeront le Seigneur. Et quand le Messie viendra, il n’y aura personne sur la terre de nos ancêtres (Incas ? ndt) qui n’aime le Seigneur et le Judaïsme de tout son cœur. »
Je lui dis : vous êtes devenue un membre de cette nation il y a seulement quelques mois, et vous êtes dans le pays depuis moins de deux mois… Savez-vous qu’il y a des Arabes dont les familles ont vécu , ici même,  pendant des siècles ?
« Mais le Bon Dieu a bien dit comme ça, que quiconque deviendra Juif de tout son cœur et respectera les Commandements – et seulement à un Juif comme cela – Il donnera la terre, génération après génération… »
D’avoir été envoyé dans une colonie, et du même coup, enrôlé dans un mouvement politique particulier, il en faudrait plus pour défriser Ben-Haim. « Nous savions que nous allions dans un endroit qu’on appelle « les territoires » parce que des gens que nous connaissons y ont immigré avant nous et vivent dans les colonies dans les territoires. Mais y’a pas d’lézard : pour moi, les territoires ne sont pas occupés. Tu peux pas conquérir ce qui t’appartient depuis l’époque du patriarche Abraham…»
Ben-Haim me dit que lorsqu’il aura fini ses cours d’hébreu, il s’enrôlera sans doute dans l’armée, « biscotte j’ai pas fait l’armée, au Pérou, et c’est un truc qui me manque. Ouaip ! ‘Pis, aussi, je veux défendre le pays. Et si y’a pas moyen de faire autrement, je descendrai des Arabes. Mais y’a un truc qu’est sûr : les Juifs tuent des Arabes seulement pour se défendre, pour la justice, quoi... Les Arabes, je t’en parle même pas : Eux, ils tuent parce qu’ils aiment ça ».
Il fonde cette conviction sur sa conception scientifique (personnelle) du judaïsme : « Les Arabes, y  z’ont l’instinct du meurtre… C’est pas malin : tuer, y z’ont ça dans la peau, comme tous les gentils. Y’a qu’les Juifs qui n’ont pas cet instinct – c’est un truc génétique. »
Mais si vous n’étiez pas né juif - génétiquement… - vous n’auriez pas cet instinct, vous aussi ? « Pt’êt ben que cet instinct, j’l’avais, moi aussi. Mais ça fait rien, puisqu’on est tous Juifs, maintenant ! » [Cet article est repris du quotidien israélien Ha’Aretz]
                                                               
12. L'irréalisme de la politique américaine au Proche-Orient par Robert Malley
in Le Monde du samedi 27 juillet 2002
(Robert Malley est ancien conseiller spécial du président Clinton pour les affaires israélo-arabes. Il est aujourd'hui directeur du programme Moyen-Orient à l'International Crisis Group.)
La sentence est tombée, raide et réductrice à la fois : les Etats-Unis n'interviendront pas pour résoudre le conflit israélo-palestinien tant que subsistera la violence et tant que demeurera en place l'équipe dirigeante palestinienne actuelle. Arafat, hôte privilégié d'une Maison Blanche d'un autre temps, est devenu depuis persona non grata. L'horizon politique est là, certes, pour qui chercherait vraiment à le voir, mais flou et indéterminé. Fallait-il donc que le monde entier retienne son souffle et ses actes dans l'attente du discours du président Bush qui nous promet, tout bonnement, d'attendre encore un peu davantage ?
Passons rapidement sur les multiples raisons qui incitent au scepticisme quant à l'efficacité du plan esquissé à Washington. Sans encouragement politique, sans une issue crédible au conflit, les Palestiniens ne renonceront pas à la violence. L'exigence d'une refonte en profondeur des institutions palestiniennes - légitime en soi - est un rien saugrenue dans le contexte d'une réoccupation massive de la Cisjordanie. D'où donc vient l'idée que la clé du tragique et douloureux conflit israélo-palestinien, vieux désormais d'un demi-siècle et lourd de milliers de victimes, tiendrait dans la nature du pouvoir palestinien ?
Quant à l'injonction concernant le départ de Yasser Arafat, elle est à la fois déplacée et contre-productive : pense-t-on sérieusement que les Palestiniens, quelle que soit l'opinion qu'ils se font de leur leader, se plieront à un tel diktat ? Et imagine-t-on que le successeur éventuel d'Arafat sera plus malléable ou qu'il pourra mieux vendre les compromis requis ?
La question qui se pose aujourd'hui est de savoir que faire de ce discours, et, surtout, que faire malgré lui. La réponse venue d'Europe et du monde arabe, semble-t-il, est toute simple : il faut faire avec. Chacun évoque le nécessaire pragmatisme pour souligner que l'approche américaine ne changera pas, et qu'il faut donc chercher non à la contester mais à la modifier sur les marges. Le président américain réclame des réformes ? Soit, dit-on en Europe et dans certaines capitales arabes, mais encore faut-il pour cela qu'Israël contribue à créer le contexte nécessaire. Cela suppose le relâchement des conditions dans les territoires occupés, la libre circulation des vivres et des produits médicaux, un retrait israélien des territoires récemment repris à l'Autorité palestinienne, le remboursement des fonds dus à l'Autorité, et le gel des colonies de peuplement. Une fois les élections palestiniennes passées, et quels qu'en soient les résultats, il s'agira d'établir un Etat palestinien provisoire et de s'atteler aux négociations sur le statut final.
Programme vaste et à bien des égards adroit, mais qui passe malheureusement à côté du sujet. Car aujourd'hui, la diplomatie américaine n'est pas à remodeler mais à refaire. Les objectifs affichés par le président Bush - création d'un Etat palestinien ; fin de l'occupation israélienne - sont louables, mais manque cruellement à l'appel la volonté politique de les réaliser. En réalité, le schéma proposé par Washington n'est pour l'instant nullement destiné à résoudre le conflit - ce qui supposerait prise de risques politiques, engagement intense, et bras de fer avec Palestiniens et Israéliens - mais bien plutôt à le ranger et à gagner du temps.
Il est également important de saisir la dynamique interne américaine et la lutte qui oppose le département d'Etat au Pentagone et à la vice-présidence - c'est-à-dire grosso modo ceux qui pensent devoir prendre en compte l'opinion internationale et ceux qui estiment pouvoir passer outre. La réaction pour le moins docile au discours de Bush - et cela, quelles qu'en soient les motivations - aura eu pour effet de renforcer le camp des unilatéralistes et de neutraliser l'argument selon lequel même une hyperpuissance doit respecter un tant soit peu les vues de ses alliés.
L'absent de marque dans la vision américaine, c'est, après la présentation claire et détaillée d'un accord de paix final israélo-palestinien, la création d'un groupe de contact international chargé de le faire aboutir. Jamais auparavant les détails de cet accord n'ont été si largement connus ; jamais auparavant la communauté internationale n'a semblé si près de les accepter - les pays arabes eux-mêmes semblant prêts à avaliser des concessions concernant le droit au retour ou le statut de Jérusalem naguère considérées comme impensables. Pour ceux qui en douteraient, il suffit de consulter le rapport de l'International Crisis Group rendu public cette semaine et qui propose un plan de règlement du conflit, avec détails et cartes à l'appui. L'ancien ministre français des affaires étrangères, Hubert Védrine, a évoqué à ce propos la nécessité d'une solution "imposée". Mais il n'est nul besoin d'aller aussi loin. Il suffirait que les Etats-Unis présentent un plan de paix soutenu de façon concrète par l'Union européenne, les pays arabes et le Conseil de sécurité et que ces mêmes acteurs entreprennent dans la foulée une vigoureuse campagne de promotion ciblant les opinions publiques israélienne et palestinienne. Même si les premières réactions officielles de l'une ou l'autre partie concernée se révèlaient négatives, une dynamique nouvelle s'enclencherait, donnant une impulsion aux réformes palestiniennes et facilitant un arrêt de la violence. La mobilisation interne, régionale et internationale en faveur de ce plan rendrait d'autant moins tenable toute opposition provenant de l'une ou l'autre partie ou fraierait le chemin à un changement des équipes dirigeantes en place.
Il incombe aujourd'hui à l'Union européene et surtout au " trio" arabe (composé de l'Arabie saoudite, de l'Egypte et de la Jordanie) de présenter, ensemble et d'une seule et unique voix, cette vision autre des choses et de tâcher d'en persuader Washington. Pour cela, ils devront exprimer franchement les doutes qu'ils émettent en privé quant à l'approche américaine et s'engager dès maintenant à s'associer à un plan de paix et à rendre possible sa mise en œuvre : soutien public européen et arabe, y compris pour ses compromis les plus difficiles, promesse de contribution européenne à une force militaire de paix dirigée par les Etats-Unis et de normalisation totale des relations entre le monde arabe et Israël.
Soyons pragmatiques, semblent répondre en chœur Européens et Arabes, apparemment convaincus qu'afin d'être dans le jeu américain, mieux vaut en suivre les règles. Mais ils au- raient tort de sous-estimer leur propre influence : pour mener à bien leurs objectifs de sécurité et de réforme, les Etats-Unis ont besoin de leurs alliés, d'autant plus que Washington coupe chaque jour davantage les ponts avec l'Autorité palestinienne. Et puis, l'épisode du Tribunal pénal international démontre bien que même cette administration-ci n'est pas à l'abri des pressions et de la persuasion. Pragmatisme, nous répète-t-on : mais qu'y aurait-il donc de si pragmatique à soutenir une politique que chacun, au fond, sait être parfaitement et superbement irréaliste ?
                                           
13. Incroyable (mais, hélas, vrai) ! par Azmi Bishara
in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 25 juillet 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

En un temps où la situation politique palestinienne connaît un état de déliquescence sans précédent, ce dont nous avons besoin, c’est de la reconstruction d’un mouvement palestinien de résistance résolument orienté contre le colonialisme et l’apartheid israéliens, nous dit Azmi Bishara.
La culture politique palestinienne dominante est dans un état de déliquescence sans précédent. Les manifestations les plus significatives en sont l’absence d’un réel mouvement de libération nationale, même formel, ainsi que celle d’une hiérarchie et d’une chaîne de commandement clairement définies, à l’intérieur d’une Autorité palestinienne (AP) assiégée par les forces israéliennes occupantes. Israël œuvre systématiquement et constamment afin d’entraîner la chute de l’AP à la manière d’un fruit trop mûr, si ce n’est même flétri, sans avoir à se donner la peine d’en expulser les symboles ou d’en assassiner le dirigeant.
Ceci ne signifie toutefois nullement qu’Israël puisse se passer totalement de tout semblant d’Autorité palestinienne. Bien au contraire, il a besoin d’une autorité de cette nature afin de négocier une solution définitive, ou intérimaire – ou, tout du moins, pour négocier la vision israélienne de l’une ou l’autre de ces solutions. C’est pourquoi Israël a besoin d’une certaine structure palestinienne, avec laquelle œuvrer ; si Israël avait voulu le chaos, il se serait comporté d’une manière entièrement différente. La dernière incursion israélienne en date a des objectifs politiques spécifiques, qui ne manquent pas de présenter des liens avec la déclaration récente de politique générale du président George W. Bush et – plus important – avec l’interprétation qu’Israël en tire. Je dis « plus important » parce que l’interprétation israélienne de ce discours présidentiel est effectivement plus importante que ce discours par lui-même.
La vision sharonienne d’un règlement veille à se maintenir soigneusement à l’écart des points du règlement final définis à Oslo. Toutefois, Sharon sait, lui aussi, très bien, qu’il ne peut y substituer une formule de son cru, qu’il lui faudrait encore imposer aux Arabes, ce qui est pour l’instant une gageure. Il a bien conscience que cela ne saurait être accompli de son vivant. C’est pourquoi il propose une phase intérimaire de long terme – plus longue que les trois ans mentionnés dans le discours de Bush –  après laquelle des négociations pourraient commencer en  vue d’un règlement définitif avec une direction palestinienne coulée dans le moule idéal « du bon Etat et des dirigeants idoines, au bon moment ». Cette direction aura eu le temps de se faire à la notion d’un Etat palestinien provisoire établi sur 40% de la superficie de la Cisjordanie, sans qu’une seule colonie israélienne ait été démantelée…
Qui pourrait refuser un Etat de ce type ? Plus précisément, qui osera refuser de diriger un Etat de cette facture, avec la bénédiction de Washington ? Pour des gens dont l’âme a été vaincue, ce n’est pas tant la taille réelle de l’Etat qui importe que la longueur de l’aune américaine utilisée pour le mesurer. Il en découle que la direction d’un Etat (palestinien) de cette nature doit nécessairement partager le « réalisme » de Sharon, s’adaptant à la taille et à la configuration de l’Etat qui leur serait ainsi concédé.
En l’absence de toute dissuasion et d’un mouvement de libération nationale puissant, le blocus imposé actuellement par Israël à l’Autorité palestinienne, placée sous le leadership de Yasser Arafat, ne manquera pas de l’amener à faire le dos rond sous les coups de fouet  de ces « réalistes » qui multiplient les railleries contre quiconque évoque la dimension morale de la situation, l’éthique ou toute forme de principe qu’ils taxent de naïveté. Ces « réalistes » ont réussi à prostituer toute chose, et ils se moquent de tout, excepté du pragmatisme, lequel revient, à ce stade, à être gouvernés par une unique loi qui se résume à : « dire ‘amen’ à tout ce que dit Washington ».
L’aspect fondamental de la crise morale traversée par la politique palestinienne est que l’arène de la lutte de libération nationale et de la résistance a été laissée ouverte à ceux qui ont perdu tout sens de la vie, toutes les fenêtres sur l’espoir ayant été hermétiquement fermées, et recherchent, comme en compensation, un sens à la mort. La facette la plus visible de cette absence de référents moraux – ainsi que de projet national et de stratégie de résistance – est le fait que des jeunes vont se faire sauter ailleurs (en Israël), au lieu de vivre leur vie et de faire l’expérience de la vie et, cela, afin de faire « payer » aux Israéliens « le prix », sans aucune considération pour les conséquences politiques (désastreuses) que cela peut bien comporter.
L’autre face de la décomposition palestinienne est la manière dont la lutte actuellement en cours, pour le pouvoir, sous l’occupation, et la manière méticuleuse dont les gens parlent d’occuper des postes dans un Etat palestinien dont la dimension provisoire est totalement inconnue, taillé dans l’étoffe de l’imagination de Sharon et adopté par Bush, tel quel. Ainsi, que voyons-nous ? Tandis que ces gens se chamaillent autour de leurs prébendes, au lieu de résister à l’occupation, et de donner des conseils bien sentis à Washington, pourtant toujours enclin à entrer en conclave sur les moyens de « réforme » les plus productifs, d’autres se font exploser dans des attentats qui traduisent une haine comme l’histoire en a rarement connu.
Dans ces conditions, il ne suffit pas de signer des pétitions protestant contre ces attentats suicides tandis que la seule alternative laissée aux Palestiniens est d’accueillir à bras ouverts les propositions de Bush et de participer à des « réformes » dont les fruits seront récoltés par des gens qui sont, quoi qu’il arrive, pour ce qui les concerne, à l’abri de toute réforme.
Les choses ont atteint aujourd’hui un point tel qu’une personne qui avait dénoncé par le passé des gens de l’entourage d’Arafat pour avoir exprimé des opinions dissonantes ou simplement pour les écarter et se réserver les bonnes grâces du même, le houspillera aujourd’hui parce qu’il ne satisfait pas suffisamment, à son goût, aux exigences des Etats-Unis et d’Israël. Par ailleurs, tout aussi « intéressants » sont les défenseurs d’Arafat contre tout Arabe, ou plus spécifiquement tout Palestinien, qui oserait le critiquer, et pour lesquels une telle effronterie ne saurait représenter autre chose qu’une tentative de voler au dirigeant les feux de la rampe…
Aujourd’hui, nous voyons certains de ces fans d’Arafat critiquer le discours de Bush parce que ce discours les a « forcés » à resserrer les rangs autour du président palestinien. Ils parlent comme s’ils avaient passé leur vie, jusqu’alors, à se quereller avec Arafat, alors qu’en réalité ils ont consacré tous leurs efforts à s’adapter à la carrière politique à vie d’Arafat, chaque jour que le bon Dieu fait. Remarquez aussi, l’utilisation du mot « forcés ». Ce qu’il signifie, c’est que tandis que ces gens posent en défenseurs d’Arafat, ils disent, en réalité : « Je suis prêt à conspirer contre lui, mais je suis obligé de le défendre », faisant publiquement le reproche à Washington et à Israël, ou tout au moins, en privé, au parti travailliste israélien, de les placer dans cette situation embarrassante.
Nous ne devons faire preuve d’aucune indulgence en jugeant l’opportunisme qui a infecté les dirigeants de l’Autorité palestinienne. Ces gens, qui faisaient profession jadis de leur soutien à la lutte de libération nationale, l’ont désormais laissé tomber, ainsi que la politique culturelle qui l’avait enrichie au Liban et dans l’Autorité palestinienne elle-même après Oslo, au profit d’une mêlée autour de postes et de fiefs de pouvoir, tandis que l’occupation israélienne en profite pour foncer, multipliant les incursions.
En réalité, la puissance occupante a opté pour une relation directement proportionnelle entre la sévérité de son blocus contre l’Autorité palestinienne, d’une part, et l’émergence de l’opportunisme politique et le rush vers des solutions intéressées à la question du leadership. Elle semble avoir arrêté une répartition des risques, en l’absence de stratégie d’un mouvement palestinien de libération nationale qui serait fondé sur la capacité à mener la lutte dans ses diverses dimensions politiques et organisationnelles.
Les critiques de la situation présente ne sauraient se contenter de montrer du doigt des individus, ni mettre en avant des bidouillages inapplicables supposés prétendument permettre de « sortir de l’impasse », du genre « Arafat doit sortir du silence et déclarer ceci, et cela » ou bien « Arafat doit faire procéder à des élections ». Personne ne devrait non plus pouvoir décemment tirer réconfort des rencontres entre Pérès (avec le feu vert de Sharon) et tel ou tel ministre palestinien. Sharon se moque totalement de qui Pérès peut bien rencontrer, dès lors que ce n’est pas Arafat, bien entendu. Il se préoccupe seulement de ce qui est discuté durant ces rencontres, c’est-à-dire des sujets acceptables, notamment les fournitures, les médicaments, la nourriture et les visas, ainsi que les « ministères », comme le disent plaisamment les Palestiniens lorsqu’ils évoquent ce genre de sujets.
Après tout, ces ministères, dès lors qu’ils fonctionnent sous occupation, ne sont dans les faits que des sortes de conseils municipaux contraints de s’entendre avec la « partie israélienne » - euphémisme désignant aujourd’hui les forces d’occupation. Seul importe à Sharon que tous les contacts entre les Palestiniens et les Israéliens restent aussi exempts que possible de tout enjeu politique, en attendant que s’ouvrent des négociations autour d’un Etat palestinien taillé sur mesure afin de satisfaire aux exigences d’Israël. Il semble que Sharon et Washington soient déterminés à infliger à Arafat la malédiction dont Dieu avait frappé Moïse, le condamnant à emmener son peuple dans le désert durant quarante ans… Mais, cette fois, sans espoir de pouvoir pénétrer en Canaan ni de retrouver la terre promise…
Toutefois, la critique de l’état actuel d’effondrement doit aller au-delà des récriminations et des critiques. Ce dont on a besoin, ce n’est pas d’une réforme du « processus de réforme », mais bien plutôt d’une stratégie pour la résistance et de la création des institutions indispensables à celle-ci. Il n’est pas douteux que cela soit possible en changeant les prérogatives de l’Autorité palestinienne ou en faisant donner à ses employés des cours de formation afin de leur donner des compétences en matière de lutte contre l’occupation. Il y aura toujours besoin d’institutions efficientes pour veiller aux affaires quotidiennes du peuple, et ces institutions doivent être réformées, c’est évident. Mais traiter la crise palestinienne actuelle exige plus : cela nécessite de reconstruire le mouvement palestinien de résistance, d’en refaire un mouvement résolument dirigé contre l’apartheid colonial israélien et la scandaleuse ségrégation raciste qu’il incarne.
Cette tache, à son tour, requiert une disposition d’esprit démocratique aux antipodes du solipsisme opportuniste qui prévaut actuellement au sein des institutions politiques palestiniennes et qui attend (passivement) le salut que les initiatives internationales – plus spécifiquement, américaines – sont supposées apporter. Cette mentalité n’a rien de commun avec une quelconque forme de lutte et de résistance nationales, en dépit du fait qu’une lutte nationale ou une résistance digne de ce nom représentent une option réaliste, étant donné que les exigences en sont d’ores et déjà réunies dans la société palestinienne, dont on connaît les trésors de courage, de dévouement et de compétences, ainsi que la volonté de lutter et de faire des sacrifices, comme elle en a apporte la preuve, jour après jour.
Reste que l’engouement, aux différents échelons de la direction palestinienne, pour l’attente d’un salut venu de l’extérieur, a atteint de tels sommets d’absurdité que les personnes mêmes prises pour cibles par Bush dans son discours ont accueilli ce discours en le qualifiant de positif ! La lutte pour le pouvoir, au sein de l’Autorité palestinienne, à laquelle même l’occupation n’a pas réussi à mettre un terme, a atteint de tels paroxysmes d’absurdité que, à peine le couvre-feu levé, des manifestations s’emparent des rues, sous le nez des tanks israéliens, soutenant ou fustigeant telle ou telle rencontre au sommet, ou bien tel ou tel décret présidentiel. Ce qui est en train de se passer en Palestine suscite l’incrédulité, particulièrement lorsqu’on connaît la fermeté héroïque du peuple palestinien face à l’occupation israélienne.
C’est en cela que résident les pré-conditions pour une quelconque action (populaire) dans le monde arabe. Vouloir que le peuple s’empare des rues pour manifester et protester, c’est très bien. Mais dites-nous d’abord quel est votre programme de lutte ! Les peuples ne se battront pas s’ils n’ont ni espoir ni horizon auquel aspirer. De manière concomitante, il est impossible de modifier la position officielle arabe tant que les Palestiniens ne diront pas clairement ce qu’eux-mêmes veulent, tant qu’ils seront obsédés, comme la plupart des régimes arabes, par l’invention de prétextes leur permettant de trouver quelque aspect positif à ce que Bush a déclaré dans son dernier discours.
                                       
14. Le grand défi aux Palestiniens par Sami Naïr
in Le Monde du 25 juillet 2002
(Sami Naïr est député européen - Mouvement des citoyens.)
Palestiniens et Israéliens s'en sortiront ensemble ou périront ensemble. S'en sortir ensemble, c'est pour les Palestiniens, comprendre que l'arme la plus puissante entre leurs mains est la recherche du dialogue avec le mouvement démocratique en Israël.
Depuis l'instauration de l'Etat d'Israël, en 1948, année dite de la "Catastrophe" pour les Palestiniens, ceux-ci ont entamé un long chemin qui les a conduits, au prix de souffrances infinies, à écarter le danger d'éradication dont ils étaient l'objet, à s'émanciper de la tutelle manipulatrice des pays arabes et à obtenir enfin le statut d'un peuple dont la vocation étatico-nationale est désormais reconnue.
La "Catastrophe" est-elle pour autant derrière eux ? Il serait hasardeux, aujourd'hui, de répondre par l'affirmative. Et cela non seulement du fait de l'agression continue dont ils sont victimes, mais peut-être, plus gravement, en raison d'une faille qui leur est consubstantielle.
Le conflit israélo-palestinien, on le sait, s'est décanté au fil du temps pour revenir à son épure première, celle qui oppose deux droits, deux nationalismes forgés au contact l'un de l'autre.
De l'époque de la guerre israélo-arabe à la lutte nationale du peuple palestinien contre l'occupation israélienne en Cisjordanie et à Gaza, il y a une évolution gigantesque qui conduit à jeter les prémisses d'un accord historique pour une coexistence étatique future. Il est particulièrement hardi d'écrire ces mots-là aujourd'hui, au milieu de tant de sang et de haine, mais c'est pourtant la tendance historique.
Sur le fond, il traduit une mutation décisive dans la région : d'une part, un bouleversement du messianisme sioniste centré sur l'idée du Grand Israël, qui l'oblige à se contenir dans les limites des frontières de 1967 ; d'autre part, l'acceptation par les Palestiniens du repli sur la Cisjordanie et Gaza en lieu et place de la reconquête de la Palestine historique. En somme, la fin du mythe du Grand Israël en échange de la fin du mythe de la Palestine idéelle.
Il est difficile de juger de la solidité de cet acquis. Les procès d'intention, la méfiance, la paranoïa, la haine et l'irrationalité parfois sauvage de la dispute entre partisans et adversaires des deux camps font que toute prise de position conduit à alimenter ces tares plutôt qu'à les calmer. On voit bien pourquoi une telle fermeture mentale est inévitable : tout jugement en faveur de l'un qui n'entre pas dans la vérité des raisons de l'autre est condamné à reproduire mécaniquement la violence du conflit.
On peut discuter à l'infini sur la responsabilité des uns et des autres. A l'origine héritier de la souffrance du peuple juif voué à l'extermination de masse, Israël a d'emblée bénéficié, pour ces mêmes raisons, de la part de cet Occident qui avait pourtant tenté de l'annihiler, d'une aura particulière. L'indulgence occidentale s'expliquait aussi, bien sûr, par l'état inchoatif dans lequel se trouvaient les Palestiniens de l'époque et, plus encore, par l'animosité que suscitait en Europe la montée du nationalisme anti-impérial arabe. Cette aura a aujourd'hui disparu. Israël est un Etat comme un autre. Mais, comme le remarque Max Horkheimer, si durant des millénaires les juifs sans Etat ont formé "un peuple et le contraire d'un peuple, vivant reproche à tous les peuples" dotés d'un Etat, et si "désormais, il y a un Etat (Israël) qui revendique de parler pour le judaïsme, d'être à lui seul le judaïsme", et que cet Etat doive se soumettre à la (mauvaise) loi du monde, eh bien, "que celui qui se sait sans faute lui jette la première pierre !" La faute n'est pas dans la création de l'Etat d'Israël, mais dans le fait que pour ne pas disparaître, le peuple juif doit assumer d'entrer dans la loi de l'ordre du monde.
Il en ira de même des Palestiniens. La faute, c'est l'ordre du monde dans lequel nous vivons. Cette destinée n'est évidemment pas écrite en lettres de lumière dans la conscience quotidienne de l'Israélien ou du Palestinien. Pour le premier, elle lui est barrée par le récit imaginaire auto-constitutif de la nation israélienne, qui plonge ses racines dans une lecture mythique d'un passé refondé de manière téléologique. Récit brutalement rappelé à l'ordre de la réalité par l'existence même du peuple palestinien, lequel, à son tour, soutient désormais la même revendication en renouant, de façon tout aussi mythologique, ses racines aux lointains Philistins.
Ce qui est sûr, c'est que les Israéliens savent qu'il leur faudra vivre avec un voisin palestinien qui aura au bout du compte son Etat, et que les Palestiniens savent qu'ils n'existeront en tant que peuple-nation qu'à côté, et non au lieu, d'Israël.
Et pourtant la guerre continue. Toutes les solutions ont été essayées. Aucune n'a pu résister au fanatisme des plus fanatiques dans les deux camps. Car le vrai problème est là, et non dans la faisabilité d'une solution négociée. Aucun problème n'est réellement dirimant. Ni la question de Jérusalem, ni celle des réfugiés, ni celle des colonisations : tout peut trouver une solution, pour autant qu'on se décide à la vouloir. Or ni les dirigeants israéliens ni les chefs palestiniens reconnus n'ont su imposer cette solution.
Israël est l'Etat le plus puissant de la région ; il bénéficie de l'appui inconditionnel de la superpuissance américaine. Ce serait donc à lui de faire le plus grand pas, non seulement parce qu'il peut se le permettre du point de vue de la sécurité, mais aussi parce qu'il a contracté une dette historique à l'égard du peuple palestinien spolié. Mais certains dirigeants actuels d'Israël vivent sur une autre planète. Enivrés par leur puissance et l'impunité intéressée accordée par leurs tuteurs américains, ils conduisent lentement mais sûrement le peuple israélien vers cent ans de haine et d'insécurité.
Chez les Palestiniens, la situation n'est guère plus brillante : ils n'ont été capables de faire la paix ni entre eux-mêmes ni en eux-mêmes. Entre eux-mêmes eût signifié que l'OLP, toute démocratique qu'elle soit, fût en mesure d'imposer à toutes les forces palestiniennes en lutte des règles et un code à respecter. Or tout démontre le contraire. L'OLP s'est montrée incapable d'endiguer et de contrôler la montée de l'intégrisme. Pis, l'OLP s'est structurée non comme Etat mais comme appareil de domination dans les territoires autonomes et a, de fait, substitué l'accumulation des ressources entre les mains de quelques-uns à l'élaboration d'un pouvoir administratif réellement démocratique. La paix en eux-mêmes enfin.
De quelque façon que l'on tourne le problème, on aboutit toujours à la même conclusion : il n'y a pas de solution qui passe par la violence. Voilà la grande leçon de ce conflit. Pourquoi est-ce que répondre aux bombardements sur les villes palestiniennes, aux destructions de maisons, aux assassinats de femmes et d'enfants, aux déportations (triste exemple aujourd'hui) dont se rend coupable la soldatesque israélienne signifie-t-il s'en prendre aux autobus et aux lieux de loisirs fréquentés par des civils israéliens ? Quelle est cette logique archaïque de la vengeance ? A ce jeu-là, les Palestiniens seront toujours perdants : ont-ils compris cette donnée fondamentale ? Israël n'est ni l'Algérie ni le Vietnam. Il n'y a pas d'un côté les colons et de l'autre les colonisés. On ne le répétera jamais assez : il y a deux nations côte à côte. Pour les Palestiniens, la vraie catastrophe réside non seulement dans ces horribles et indignes attentats-suicides contre les civils, mais aussi dans le fait qu'agissant ainsi, ils donnent raison au discours israélien qui met en doute leur acceptation de l'existence même d'Israël.
L'exceptionnalité de ce conflit, c'est qu'il suppose pour les Palestiniens un travail sur soi considérable. Toute autorité légitime palestinienne qui ne combat pas ces crimes ruine par là même les conditions de sa propre légitimité.
De cet enfer est-il possible de sortir ? Pour qui ne renonce pas à l'espoir de la paix, la réponse semble d'une évidence aveuglante : les deux peuples s'en sortiront ensemble ou périront ensemble. S'en sortir ensemble, c'est pour les Palestiniens, comprendre que l'arme la plus puissante entre leurs mains n'est pas le terrorisme mais la rencontre politique avec le peuple israélien. Cela signifie la recherche du dialogue avec le mouvement démocratique en Israël. Ce que veulent les intégrismes et les militarismes des deux bords, c'est couper les ponts entre les peuples, fabriquer des univers concentrationnaires qui attiseront la paranoïa ambiante et renforceront le pouvoir des maîtres de la haine. La demande de paix en Israël est certes submergée par les flots de sang et la démagogie folle du pouvoir actuel, mais elle existe. Les Palestiniens n'ont pas d'autre alternative que de tendre la main à ceux qui veulent la paix en Israël. En finir avec les attentats-suicides, c'est aussi se donner les moyens politiques de créer en Israël même un vaste mouvement de solidarité en faveur du droit des Palestiniens à l'indépendance nationale. Les Palestiniens doivent faire de la politique pour deux : pour eux-mêmes et pour les Israéliens qui finiront par venir vers eux. Ce sera bien là le sens d'une nouvelle alliance, séculière et tout à la fois enracinée dans l'imaginaire profond des deux peuples.
                                       
15. L’attaque israélienne contre l’USS Liberty était-elle une erreur, ou un coup de poignard dans le dos ? La vérité sur "l’allié" de l’Amérique propos recueillis par Justin Cogwill
in La Pravda (quotidien russe) du jeudi 4 juillet 2002
[traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier]
Le 8 juin 1967, 34 marins militaires américains servant sur l’USS Liberty perdirent la vie au service de leur pays. Ces Américains furent tués lorsqu’Israël, pays « allié » des Etats-Unis, lança une attaque meurtrière contre le navire de reconnaissance américain, virtuellement désarmé. Jusqu’à ce jour, la plupart des Américains ignorent jusqu’à l’existence de cette attaque. Récemment, Pravda.ru a eu l’occasion d’interviewer M. Hrankowski, l’un des membres survivants de l’équipage de l’USS Liberty.
- Quel était votre poste, sur l’USS Liberty ?
- J’étais dans le service d’ingénierie. J’étais chauffeur. J’ai servi également en tant qu’ingénieur en chef chargé du journal de bord.
- L’une des principales interrogations concernant cette attaque est celle de savoir si les attaquants israéliens savaient qu’ils étaient en train de bombarder un bâtiment américain. Les Israéliens ont prétendu qu’ils avaient pris le Liberty pour un cargo égyptien transportant des chevaux, l’El-Quseir. Mais on a su par la suite que l’USS Liberty arborait le drapeau américain et des insignes américains très visibles. On sait également que des avions de reconnaissance ont survolé, à plusieurs reprises, à très basse altitude et à vitesse réduite, l’USS Liberty. Soupçonnez-vous les militaires israéliens d’avoir attaqué sciemment un navire américain ?
- Cela ne fait pour moi aucun doute : l’attaque israélienne contre l’USS Liberty était délibérée. Israël a prétendu qu’il s’agissait d’une méprise et qu’ils pensaient tirer sur un cargo égyptien chargé de chevaux. El-Quseïr, tel était le nom de ce bateau égyptien. Il était en cale et ne naviguait pas durant la guerre des six jours, et les Israéliens le savaient pertinemment …
En ce qui concerne notre drapeau, tous les navires américains arborent le « Stars and Stripes ». Notre drapeau flottait jusqu’à ce que les Israéliens ne le visent et ne le détruisent. En quelques secondes, seulement, nous parvînmes à le remplacer, au moyen de notre Enseigne utilisée pour les jours de congés, laquelle mesurait 9x13 pieds.
Au sujet des avions à vitesse réduite, maintenant, je dirai que des avions ont commencé à nous survoler et à nous contrôler à 5 h 30 du matin, et qu’ils le firent de neuf à treize reprises jusqu’à environ 14 heures. Cela ne fait pour moi aucun doute : ils savaient qui ils attaquaient.
- Il y a eu des indications selon lesquelles l’USS Saratoga, répondant à un S.O.S. du Liberty, a fait décoller des avions afin d’aller aider le Liberty, un quart d’heure environ après le début de l’attaque israélienne. Pourquoi ces avions ont-ils reçu l’ordre de faire demi-tour ? N’est-il pas loisible de considérer que cet ordre a permis que des marins américains soient assassinés par une force ennemie ?
- Un message émis par l’USS Liberty a été capté par l’USS Saratoga, neuf minutes après le début de l’attaque israélienne. L’USS Saratoga a fait décoller immédiatement une escadrille de chasseurs, mais ils furent contraints, sur ordre, à rebrousser chemin. Cela s’est répété à trois reprises au cours de la durée de l’attaque israélienne. Robert McNamara a intimé l’ordre aux avions de chasse américains de rebrousser chemin, puis, la troisième fois, le président Johnson s’est chargé lui-même de donner cet ordre, disant que « ses pensées n’allaient pas vers le USS Liberty ». Il «  ne voulait pas embarrasser son allié israélien ». Ces ordres nous ont livrés au couteau du bourreau israélien. C’est littéralement ce que l’on appelle un délit de fuite.
- Votre capitaine d’alors, William Loren McGonagle, se rendit compte que l’USS Liberty menaçait de couler. Il a ordonné à l’équipage d’abandonner le navire. A ce moment-là, il n’y avait plus que trois canots de sauvetage intacts. Votre équipage y a disposé le plus grand nombre possible de blessés, puis ils ont mis ces trois canots à la mer, à côté du Liberty. Pouvez-vous nous dire ce qui s’est passé ensuite ?
- En effet, le capitaine a estimé qu’il y avait danger que le bâtiment fasse fond, et il nous a donné l’ordre d’abandonner le navire. Trois canots de sauvetages rescapés avaient été mis à la mer, mais des bateaux torpilleurs israéliens ont approché et mitraillé deux des canots de sauvetage, et aborda le troisième. En contravention totale des Conventions de Genève.
- Qu’est-ce qui a amené les Israéliens à mettre un terme à leur agression ?
- Je ne sais pas exactement. Mais, après deux heures de tentatives acharnées, ils n’avaient toujours pas réussi à nous envoyer par le fond. Je pense que le délai qui leur était imparti était écoulé.
- Combien de temps a-t-il fallu aux secours américains pour arriver sur les lieux de l’attaque israélienne ?
- Il a fallu seize heures à la flotte américaine pour parvenir jusqu’à nous. Mais cette nuit-là, tandis que nous faisions route vers la sixième flotte (flotte américaine en Méditerranée, ndt), un vaisseau soviétique nous a offert du secours. Ils nous ont dit qu’ils resteraient juste sur la ligne d’horizon et qu’ils viendraient nous secourir si notre vaisseau coulait.
- Dans un courrier récent adressé au président Bush, le survivant Philipp F. Tourney avançait que l’équipage de l’USS Liberty avait « reçu l’ordre de se taire, sous peine de cour martiale, d’emprisonnement, voire pire. Nous savons tous parfaitement ce que ce "pire" signifie ». Avez-vous fait personnellement l’objet de menaces de cette nature ?
- L’Amiral Kidd est le gradé qui nous a ordonné de la fermer. C’était un ordre direct, de sa bouche, à l’ensemble de l’équipage. Je l’ai entendu, ce jour-là, comme les autres, de mes propres oreilles.
- Si ce que l’on a pu avancer est vrai, l’attaque israélienne contre l’USS Liberty ne peut être qualifiée que de délibérée. D’après vous, pourquoi cette attaque ?
- Pour ce qui est des mobiles des Israéliens, je n’ai pas de certitude. Je ne voudrais pas vous donner une raison particulière, car cela ne pourrait être qu’une hypothèse. Un nouveau documentaire sur la question a été produit par la BBC, « La mort dans l’eau ». Ce documentaire a été rendu public en Angleterre le 10 juin 2002. Il donne de nouvelles preuves stupéfiantes des raisons pour lesquelles cette attaque a eu lieu.
- Le gouvernement américain a-t-il envisagé une nouvelle enquête au sujet de l’attaque ?
- Quelques membres du Congrès ont manifesté le désir de nous aider. Nous espérons qu’ils en ont la ferme intention.
- Tout laisse entendre que l’événement a été volontairement étouffé. Etant donné la masse d’informations à son sujet et l’importance des témoignages de personnalités tels le Secrétaire d’Etat Dean Rusk et l’ancien Secrétaire du JCS, l’Amiral Thomas Moorer, la version selon laquelle cette attaque serait due à une méprise est très difficile à avaler. Ceci signifie qu’il y a eu une volonté d’étouffer cette affaire, pour une raison ou une autre. Pourquoi, selon vous, un événement aussi tragique que celui que vous avez vécu, l’attaque contre des marins américains, a-t-il été occulté ?
- Vous me demandez si on a voulu étouffer l’attaque contre l’USS Liberty. Ma réponse est claire et nette : oui. La question de savoir « pourquoi ? » reste pendante encore aujourd’hui. Avec une enquête sénatoriale, tous les faits devraient être exposés au public, et les raisons connues.
- Votre commandant, le capitaine William Loren McGonagle, s’est vu décerner la Médaille d’Honneur du Congrès des Etats-Unis pour les services rendus à son pays. Toutefois, en dérogeant à la tradition généralement suivie lorsque le président des Etats-Unis remet la Médaille d’Honneur du Congrès, le capitaine McGonagle a reçu cette distinction dans le palais de la Marine, à Washington (et non à la Maison Blanche, ndt). Pourquoi, d’après vous, votre capitaine n’a-t-il pas eu droit aux égards fixés par la tradition en la matière ?
- Notre capitaine a reçu la Médaille d’Honneur du Congrès, mais non à la Maison-Blanche, comme vous l’indiquez avec justesse, mais dans un chantier naval de Washington. Nous sommes fort peu nombreux, parmi les membres de l’équipage, à savoir qu’il a eu cette décoration, bien des années après qu’elle lui eût été décernée… Dans le texte de sa citation militaire, aucune allusion n’est faite au fait que les attaquants étaient les Israéliens ! Il en va de même pour toutes les décorations et citations que nous avons reçues : les Israéliens ne sont jamais mentionnés. Pas une seule fois !
- D’après vous, si le public américain devait prendre totale conscience que c’est Israël qui a attaqué le Liberty, pensez-vous que cela serait de nature à affecter les relations « spéciales » que l’Amérique entretient avec son « allié » israélien ? Par exemple, si de nombreux Américains apprenaient la nature de l’attaque et la manière dont on a voulu l’étouffer, ne pourraient-ils pas se montrer moins enclin à inonder Israël de subsides financiers et militaires ?
- Je n’en suis pas persuadé. Je pense que si la vérité finissait par être connue, au sujet de cette attaque de notre navire, cela ferait mal, quelque temps. Mais cela finirait dans les annales de l’histoire. Au placard.
- Etes-vous en contact avec d’autres survivants de l’équipage du Liberty ? Si oui, ont-ils espoir que les Etats-Unis décideront un jour d’enquêter à nouveau sur l’attaque ?
- Nous autres, survivants du Liberty, conservons toujours des liens entre nous. Nous nous battons tous pour le même objectif. Nous voulons qu’une enquête soit ouverte, rapidement, afin de pouvoir enfin mener une vie normale.
- Désirez-vous ajouter quelque chose ?
- Bien entendu. Je tiens à remercier Pravda.ru qui me donne l’opportunité d’exprimer mon témoignage sur l’attaque perpétrée le 8 juin 1967 (par Israël) contre mon bâtiment, l’USS Liberty. J’espère que votre pays aura la possibilité de découvrir le nouveau film documentaire réalisé par la BBC « La mort dans l’eau », de M. Christopher Mitchell. Il y a également un nouveau livre, qui accompagne ce film. Il a été écrit par le lauréat du prix Pulitzer Peter Hounam, et doit sortir prochainement. Le film et le livre exposent les faits de manière remarquable.
[Hrankowski peut être contacté à l’adresse suivante : John Hrankowski - 45 Drumcliff Way - Rochester, New York 14612 USA - http://www.ussliberty.com - Tél : 1 585 225 0385.]
                                                                                               
16. Craintes chez les officiels d’une éruption populaire de caractère explosif - L’autre Egypte et l’allégeance officielle à l’Amérique par Muhammad Abdel-Hakam Diyab
in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du mercredi 29 mai 2002
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]

(Muhammad Abdel-Hakam Diyab est un écrivain égyptien résident à Londres.)
Quiconque visite l’Egypte voit à ce pays deux aspects contrastant violemment entre eux. Le premier visage de l’Egypte est constitué d’une majorité écrasante de ses citoyens, dotés d’un réel sens, certes plus ou moins développé, d’appartenance nationale et arabe, et possédant des valeurs morales et religieuses ainsi qu’une conscience vive qui n’accepte ni laisser-aller ni veulerie. Ceux-là ont de la vie une notion plus positive, ils sont plus efficaces, et malgré leurs possibilités incomparablement plus faibles que celles des Egyptiens puissants des sphères financières et des affaires, ainsi que des hauts fonctionnaires du gouvernement, ils exercent une influence non négligeable, supérieure en réalité aux autres, sur le cours des choses, depuis l’invasion par Israël des villes de Cisjordanie. Ils appliquent à grande échelle le boycott d’Israël et la résistance à la normalisation avec ce pays (“ami” de l’Egypte). Ceci s’accompagne de leur émancipation, très perceptible, d’une peur qui était jusqu’à récemment omniprésente, à des degrés certes divers, dans des secteurs très larges de la population égyptienne, peur résultant de la sauvagerie de la répression policière, laquelle a franchi dernièrement toutes les bornes (répression des manifestations, mauvais traitements et tabassages infligés dans les commissariats de police et les gendarmeries).
Le deuxième visage de l’Egypte, c’est son visage officiel... Un visage d’une hideur que les Egyptiens n’avaient encore jamais connue jusqu’ici. L’élément qui s’impose d’emblée, dans cette hideur, c’est cet empressement servile des responsables égyptiens à satisfaire aux moindres desiderata de l’administration américaine, à se plier à ses exigences et à ses conditions, sans discussion, sans la moindre remarque. Ce phénomène découle sans doute de la faiblesse de (leur) attachement national et panarabe, à un sentiment général d’absence de stabilité et d’un avenir durablement assuré, chez les responsables, absence qui les amène à parier sur les Etats-Unis pour conserver leurs fauteuils ministériels, leurs maroquins et leurs responsabilités, au point que toute initiative, dans quelque domaine que ce soit, exige d’eux qu’ils prennent au préalable l’avis de l’administration américaine, directement, ou par l’intermédiaire de ses documents de doctrine consultables à l’ambassade américaine du Caire, dont le titulaire surclasse, et de très loin, par ses immixtions dans les affaires intérieures égyptiennes, le comportement du Haut Commissaire auquel l’occupation britannique nous avait “habitués”...
Malgré tout, certains responsables de la nouvelle génération jouent quelque peu, en la matière, un rôle de barrage. Ils n’ont pas suffisamment conscience, ou connaissance, des prérogatives que son excellence Monsieur l’Ambassadeur des Etats-Unis s’est arrogées en Egypte... Ainsi, au cours d’une visite effectuée par son Excellence auprès du grand mufti, à son bureau, dans la Maison de l’Iftâ’, le haut responsable religieux eut la stupéfaction de se voir intimer l’ordre (oui, à l’impératif !) par le “diplomate”, de publier une fatwa condamnant les attentats-suicides palestiniens ! Le mufti, interloqué par le ton et le comportement du “diplomate” étatsunien, a refusé d’accéder à sa demande, après lui avoir exposé la justesse de la cause palestinienne et l’injustice du traitement infligé aux Palestiniens par les sionistes. L’ambassadeur américain est sorti, mécontent, en colère contre le grand mufti d’Egypte, qui avait osé ne pas l’écouter et ne pas se plier aux consignes du “grand manitou américain” !
En raison de l’emballement de ce phénomène dans les milieux officiels, j’ai demandé à plusieurs spécialistes et experts politiques, ainsi qu’à des écrivains, quelle était, selon eux, la raison de la dépendance extrême - excessive - des responsables officiels (égyptiens) vis-à-vis de l’administration américaine
Les avis divergèrent entre eux, mais tous furent unanimes à l’attribuer à l’allégeance quasi-unanime, à des degrés divers, des officiels égyptiens vis-à-vis de tout ce qui est américain. Je résume ci-après les raisons, entrevues par mes interlocuteurs, de ce phénomène :
1) la peur d’être déchu. Elle découle de l’illusion, prévalant dans les arcanes du régime, que les Etats-Unis sont la seule puissance susceptible de protéger le gouvernement (égyptien), c’est la raison pour laquelle ils livrent à une sorte de surenchère afin de lui agréer, intéressés qu’ils sont par sa protection et la possibilité de se mettre à l’abri sous son parapluie, si d’aventure venait le temps de rendre des comptes, dût le régime subir un ébranlement violent.
2) la peur des répercussions des événements de Palestine sur la situation intérieure égyptienne, dans une phase où les Egyptiens tournent leurs regards au-delà de la frontière Est, et où le combat des Palestiniens est devenu un modèle séduisant pour la jeunesse égyptienne, avide de trouver un sens à sa vie. Dans un contexte d’intense souffrance sociale, imposée par le spectre du chômage et de la déréliction, ainsi que par le monstre de la corruption, souffrance sociale encore aggravée par l’incertitude du lendemain et l’interstice extrêmement ténu laissé aux rayons de l’espoir, au point que l’Egypte connaît une augmentation sans précédent du taux de suicides parmi les jeunes, après que toutes les portes se soient refermées devant eux. Cette situation suscite l’inquiétude des responsables gouvernementaux qui déploient toute l’énergie dont ils peuvent se montrer capables quand ils y sont contraints afin de détourner la jeunesse de la cause palestinienne. Et ils se figurent que le soutien que leur “accorde” l’Amérique rendra cela possible...
3) la peur d’une agression israélienne, toujours possible, contre l’Egypte. Il s’agit là d’une crainte permanente accompagnée d’une véritable terreur à l’idée qu’un jour une guerre pourrait être imposée à un gouvernement en aucune manière désireux (et totalement incapable) de réunir les moyens et les méthodes permettant d’assurer la défense du pays et des Egyptiens. A ce sujet, certains (de mes interlocuteurs) ont affirmé qu’il existait d’ores et déjà un plan au cas où le pays serait agressé, consistant à mettre à l’abri les responsables gouvernementaux aux Etats-Unis !... Et afin de garantir la mise en application, le cas échéant, de ce plan d’urgence, d’aucuns pensent que le salut se trouve, là encore, dans le giron de l’Amérique, où il convient de se jeter sans plus attendre, les Etats-Unis étant seuls capables de mettre un terme à l’agression redoutée. Ceux-ci oublient un petit détail : c’est que l’agression attendue ne sera jamais déclenchée sans le feu vert américain !
4) l’absence de confiance en la possibilité que le régime puisse assurer sa propre survie en cas de danger, ce qui trouve un écho dans la vie même du président Mubarak, qui a fait de la station balnéaire de Sharm ElShaykh une capitale officieuse d’où il dirige le gouvernement, en invoquant le fait que cette localité est facile à assurer et à protéger militairement... loin du Caire, cette mégapole légendairement engorgée par la surpopulation et dépourvue de services de sécurité suffisamment fiables. Nous en constatons également la traduction dans le fait que le reste de la famille du président égyptien désire y résider, parce qu’ils y bénéficient d’une protection renforcée. A cet effet, deux palais ont été construits : l’un appartient à Alâ’, et l’autre à Gamal. Ce sont les deux fils du président. Il convient de noter que ce sont des experts américains qui ont estimé que Sharm ElSheykh offre des conditions de sécurité idéales, en raison de la proximité des forces armées américaines déployées dans le Sinaï, ainsi que des frontières avec la Palestine occupée, ce qui rendrait possible, le cas échéant, une intervention américaine d’urgence, ou une fuite (“d’Egypte”... ndt) à travers la frontière, en cas de nécessité.
5) la situation économique catastrophique, l’abstention des Etats donateurs de donner suite à leurs engagements annoncés à Sharm ElSheykh voilà déjà plusieurs mois, lors d’une réunion de représentants de ces pays, à la suite de l’effondrement de la livre égyptienne face au dollar, avec tout ce que cela comporte comme accrochage aux basques de la politique américaine, de passage de la brosse à reluire sur les bottes américaines, de poursuite de l’assistance économique et militaire américaine, le tout avec l’objectif de tirer partie de l’influence exercée par les dirigeants américains sur les pays donateurs afin qu’ils versent effectivement à l’Egypte les dix milliards promis pour les trois années à venir. De là découle la déférence égyptienne absolue à l’égard de l’Amérique et la satisfaction obligatoire de toutes ses exigences, dont celle de liquider la cause palestinienne en tant que “source de terrorisme”, dans la “vision” américaine des choses !
6) une confiance limitée dans l’équipe agissante autour du président égyptien et de ses conseillers. Ce manque de confiance semble être dans l’ordre des choses dans le type d’administration qui caractérise l’Egypte. Cela va de l’évidence des indices selon lesquels le président Mubarak refuse qu’on lui désigne un remplaçant, jusqu’aux derniers développements, qui indiquent qu’on s’en remet actuellement totalement à la “famille” pour ce qui est de la gestion des intérêts de l’Etat. Ainsi, Madame Suzanne Mubarak est chargée des affaires éducatives, scientifiques, culturelles, sociales et sanitaires de l’Etat, elle préside aux instances de la femme et de l’enfant, tandis que Gamal Mubarak (le fils d’Husni et de Suzanne) se voit confier un rôle éminent au ministère de l’Economie. Il est conseiller économique du Président, avec rang de ministre, membre de la coordination des ministères économiques du gouvernement. Il est admis au conseil des ministres, il dispose de la prérogative de diriger la marche de l’économie comme il l’entend, ce qui ne l’empêche nullement d’occuper un poste au comité directeur du parti au pouvoir, dont il est chargé de le développer, en plus de son poste de secrétaire général. Il est également responsable des jeunesses du parti, chargé d’une mission consistant à préparer une nouvelle génération à même d’adopter ses idées et ses thèses, au moyen d’une association destinée à la génération montante, “Al-Ahliyah”, qui lui permettra - à la date où cet article est rédigé - de former cinq mille cadres qui dépendront directement de lui, personnellement. Cela, sans parler de ses responsabilités financières et commerciales, notamment à la Med Invest, qu’il possède. Ainsi, la mission du président égyptien se limite aux questions arabes et aux relations extérieures, aux questions de sécurité et aux forces armées. Cette répartition des responsabilités tire sa légitimité de décrets de la République et de lois et décisions publiées au fil du temps.
Malgré la clarté de l’ensemble du scénario, que nous avons décrit et sur lequel nous nous sommes exprimés, pour la première fois, dans ce journal (Al-Quds al-Arabi), il y a bien des années, (mais personne ne nous croyait), les responsables égyptiens ont toujours la même sensibilité à fleur de peau lorsqu’on aborde la question des responsabilités incombant à la famille du président. Cela éclata au grand jour, lorsqu’un confrère d’un journal du Golfe rencontra le Premier ministre Atif Ubaïd pour une interview. A peine eût-il posé la question du rôle joué par Gamal Mubarak dans la vie politique et économique égyptienne, Ubaïd éteignit le magnétophone, en disant : “Tu es venu ici pour m’interviewer, ou pour me créer des ennuis ?!” (“‘Entä gây ta‘mel ma‘âyä hadîs, wälla’ gây tehragnî ?!”)
Tel est le visage négatif de la vie officielle égyptienne, éloigné et même sans aucun rapport avec le visage populaire de cette même société égyptienne, lequel visage populaire vit une renaissance dont on peut s’attendre à ce qu’elle soit durable, car elle est dotée des mécanismes lui permettant de durer, en dépit de la parution d’une nouvelle loi sur les associations, qui impose des limitations draconiennes aux libertés publiques. Mais les citoyens égyptiens ne manqueront jamais des moyens leur permettant de se faire entendre des responsables.
Les autorités officielles du pays ont réussi à finir par s’isoler complètement, elles ont rejoint les antipodes de ce qui serait utile à l’Egypte, de ce qui serait à même de la protéger en tant que pays et que peuple contre des dangers prévisibles, se contentant de devenir des caisses de résonances des gesticulations militaires et politiques américaines, concentrées sur la priorité de sortir l’Etat sioniste de l’impasse où il se trouve, d’en garantir la protection et la sécurité, d’imposer des contraintes à la résistance palestinienne, de harceler ses sympathisants et ses soutiens, en se berçant de l’illusion qu’en se comportant de la sorte, elles recouvrent l’importance et le rôle qui étaient les leurs et qu’elles avaient perdus à cause de l’initiative saoudienne, dans laquelle les autorités égyptiennes voient un renforcement du rôle de l’Arabie saoudite au détriment de celui de l’Egypte, et aussi de l’illusion qu’en participant à l’effort conjoint en matière de sécurité, sous la houlette américaine, et sous la direction du directeur de la CIA, George Tenet, effort qui vise à liquider l’intifada et à faire pression sur la Syrie afin qu’elle accepte de rejoindre les rangs de l’”axe de l’obéissance”, elle s’évitera les dangers sioniste et américain. Il convient d’indiquer ici que les politiques saoudiens déploient leurs prises de position hostile à l’intifada, à la résistance et au boycott d’une manière relativement pudique, conscients qu’ils sont de leur incapacité, seuls, de traiter d’égal à égal avec les Etats-Unis, après que l’influence de l’Arabie saoudite sur le monde musulman se soit beaucoup affaiblie. C’est pourquoi l’Arabie ne voit pas d’inconvénient à ce que la politique officielle égyptienne se charge du rôle du parrain se chargeant du travail en lieu et place de l’administration américaine pour compromettre qui ne l’a pas encore été, ou se contentant d’agir en fonction de l’agenda américain.
Malgré cela, l’administration américaine n’a pas apporté la moindre attention à la grave crise économique et financière que connaît l’Egypte actuellement, et elle n’a pas exigé des pays donateurs qu’ils s’exécutent, en faisant suivre les actes à la parole. Ceci a poussé le gouvernement égyptien à s’adresser, à son corps défendant, à la Jamâhîriyya libyenne. Elle a conclu avec ce pays plusieurs accords de coopération économique et en matière d’investissements, en contrevenant, ce faisant, aux orientations retenues en matière de limitation de la coopération interarabe, et en matière de coopération économique et de courants d’investissements interarabes, au-delà du cadre des sphères privées concernant un nombre restreint de personnalités, dotées d’une influence politique et financière considérable et, surtout, proches (très proches) de la présidence égyptienne.
Sous la pression de l’administration américaine et les exigences de transparences mises par les Etats donateurs aux transactions financières opérées par des responsables (gouvernementaux), les dossiers de la corruption politique et financère ont été ouverts, avec une prudence extrême afin d’éviter que ne soient claboussés des élements proches de la présidence. Ces affaires sont utilisées comme prétextes pour accélérer la vente et la liquidation des entreprises et des secteurs demeurés publics. On mentionnera, à titre d’exemple significatif, les informations publiées dans les journaux au sujet de la corruption à la société (nationale) des fonderies, affaire dans laquelle est impliqué l’ancien PDG de cette entreprise, accusé d’avoir perçu plus d’un milliard de livres égyptiennes illégalement, seize années durant.
La pression américaine a porté ses fruits dans un autre domaine : elle a abouti à l’arrêt de la construction d’instituts d’enseignement religieux dépendant d’Al-Azhar, ainsi qu’à interdire la collecte de dons offerts par la population afin de contribuer à leur édification et à leur fonctionnement. De plus, on attend d’un jour à l’autre la fermeture du journal Al-Arabi, organe du parti arabe démocratique nassérien, sous prétexte d’endettement, alors que ce journal n’est imprimé que si le financement en est assuré à l’avance par abonnement ! Cela nous amène à reposer la question déjà posée par bien des gens avant nous : “qui gouverne l’Egypte ?” La réponse dans un prochain article...