Point d'information Palestine > N°203 du 30/07/2002

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Au sommaire
                              
Témoignages
Cette rubrique regroupe des textes envoyés par des citoyens de Palestine ou des observateurs. Ils sont libres de droits.
1. L’arbitraire dicte sa loi par Anis Gandeel, citoyen de Gaza en Palestine
2. Un mois de "calme relatif"... par Nathalie Laillet, citoyenne de Bethlehem en Palestine
                                                                                    
Dernières parutions
1. Mémoires d'un village palestinien disparu de Mohammed Al-Asaad récit commenté par Joseph Algazy aux éditions Albin Michel
2. Panoramiques N° 59 "Israël-Palestine : des utopies ou le cauchemar" aux édtions Corlet-Marianne
3. Critique internationale n°15 - Avril / Juin 2002
                               
Réseau
Cette rubrique regroupe des contributions non publiées dans la presse, ainsi que des communiqués d'ONG. Ils sont libres de droits, sauf mention particulière.
1. Arafat appelle à la tenue d’élections démocratiques aux Etats-Unis. Réactions mitigées à travers le monde par Rahul Mahajan (26 juin 2002) [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
2. Un plan pour une paix impériale par Mumia Abu-Jamal (25 juin 2002) [traduit de l'anglais par Monique Barillot]
3. L’infiltration israélienne en Afrique et la rencontre de deux racismes par Marie Debs (27 mars 2002)
4. "Lettre ouverte aux nations de l’Europe" par l'Anti-Defamation League
5. Le nigaud de service par Israël Shamir (27 juin 2002) [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
6. Planter les patates ? Un cours par correspondance, depuis la prison !
                                           
Revue de presse
1. Hosni Moubarak : "Arafat n'est pas le problème" propos recueillis au Caire par Charles Lambroschini in Le Figaro du mercredi 24 juillet 2002
2. Grandeur de Yasser Arafat par Gilles Deleuze in la Revue d’études palestiniennes N°84  (été 2002)
3. "Les Israéliens ignorent la tragédie palestinienne" par Baudoin Loos in Le Soir (quotidien belge) du dimanche 21 juillet 2002
4. Les diplomates face à l'aigreur des acteurs par Baudoin Loos in Le Soir (quotidien belge) du dimanche 21 juillet 2002
5. Pas de lot de consolation pour ceux qui attendaient de Bush une position un tant soit peu équilibrée - George W. Bush : une “vision” aveugle et un “plan de paix” ressemblant comme son jumeau à une déclaration de guerre par Subhi Hadidi in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du vendredi 28 juin2002 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
6. Le plan de Bush sur la comète se contente de répéter les erreurs du passé par Marwan Bishara in International Herald Tribune (quotidien international publié à Paris) du vendredi 26 juin  2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
7. Notre fille a été tuée dans un attentat-suicide... Mais c’est la terreur de l’occupation israélienne qui est la cause de sa mort par Alexandra Williams in The Mirror (quotidien britannique) du jeudi 25 juin 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
8. Rejetant toute responsabilité dans les attentats-suicides, et qualifiant Sharon de “partenaire” et Pérès de “feuille de vigne”, Arafat déclare : “Nous nous sommes trompés, à Camp David. C’est la “promenade” de Sharon à Al-Aqsa qui a mis le feu aux poudres” propos recueillis par Akiva Eldar paru dans  Ha’Aretz (quotidien israélien) du 23 juin 2002 repris in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du lundi 24 juin 2002 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
9. Le directeur de CNN accuse Israël de terrorisme par Oliver Burkeman (New York) et Peter Beaumont (Jérusalem) in The Guardian (quotidien britannique) du  mardi 18 juin 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
10. Starbucks, de plus en plus dans la ligne de mire du boycott arabe, en raison de ses liens croissants avec Israël par Robert Fisk in The Independent (quotidien britannique) du vendredi 14 juin 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
11. Des élections en Palestine, tout de suite par Edward Saïdin Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 13 juin 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
12. Vingt ans après la guerre du Liban : nous l’avons menée pour en chasser Arafat, mais nous n’avons fait que l’amener en Eretz Israël, lui et toute son armada par Ze’ev Shif paru dans Ha'Aretz (quotidien israélien) du 7 juin 2002 et repris in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du samedi 8 juin 2002 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
13. Pas de baguette magique : des élections sont la clé de toute réforme palestinienne. Mais un parti réformiste au programme viable et fédérateur est indispensable par Islah Jad in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 6 juin 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
14. Des mesures progressives, en vue de la réforme de l’Autorité Palestinienne par le Dr. Anis Al-Qasim in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du mercredi 29 mai 2002 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
15. Anis Qasim commente le Dr. Anis Al-Qasim ! - Commentaires sur “Des mesures progressives en vue de la réforme de l’Autorité Palestinienne” par Anis Fawzi Qasim in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du mercredi 5 juin 2002 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
                                             
Témoignages

                                                    
1. L’arbitraire dicte sa loi par Anis Gandeel, citoyen de Gaza en Palestine
(Anis Gandeel est coordinateur des programmes d'Enfants réfugiés du monde à Gaza.)
Gaza, le vendredi 26 juillet 2002 - Hachem, mon petit-neveu de deux ans et petit copain de mon fils, s’était réfugié dans un coin de la maison au moment où nous sommes rentrés pour le voir après la nuit terrifiante qu’il vient de passer avec le reste de sa famille et ses voisins dans le quartier sur peuplé d’Aldaraje à Gaza ville. Ses yeux, grands ouverts, mais vide de regard, nous regardaient sans nous voir.  Son petit corps  replié, avec ses bras et jambes tremblantes, avait du mal à porter sa tête alourdie par les milliers d’images qu’il a vues tout au long de la nuit et qui y sont gravées pour toujours.
Quelques heures auparavant, à minuit,  Hachem caressait encore un sommeil d’enfant quand une fenêtre arrachée s’est envolé vers lui et l’a fait sauter de son lit.  Un missile, d’une tonne, vient d’être lancé par un bombardier  F16 de l’armée d’Israël, sur l’une des maisons voisines. Cette bombe, supposée liquider un chef de guerre palestinien, a fini par détruire plusieurs maisons et a enlevé  la vie à une quinzaine de personnes civiles dont douze enfants. 
Hachem, collé à sa mère, est resté paralysé toute la nuit devant les images de plusieurs dizaines de morts et de blessés qu’il identifiait lui-même  comme petits copains avec qui il avait joué la veille.  Durant des heures, il entendait les cris de douleurs doublés par les sirènes d’ambulances qui ont envahi, sans prévenir, son quartier. La peur et la terreur de sa mère, ses frères et sœurs, rajoutaient encore à son désarroi et le livraient gratuitement à son premier traumatisme lié au contexte de son pays occupé et de son peuple en quête de sa liberté.
En entrant dans la maison de Hachem, juste après mon passage auprès des maisons ravagées, je pensais encore aux mots du Premier ministre d’Israël qui se félicitait du succès de l’opération de son aviation militaire. Les décombres et les odeurs de chaire humaine qui brûlaient encore  m’affirmaient la folie de tous ceux qui jouent à la guerre. 
Par contre, mon fils Lo’ai, lui, s’est tout de suite dirigé vers son cousin. Le voyant dans cet état, il s’est approché doucement et l’a invité à marcher avec lui. Hachem restait figé dans son coin en refusant de répondre à l’invitation. Sans attendre, Lo’ai est allé chercher une petite voiture a commencé à jouer le cavalier fou tout en regardant fixement son cousin.  Il l’a en suite  invité à monter avec lui pour faire un tour comme ils ont l’habitude de le faire à chaque fois qu’ils se rencontrent. Quelques minutes plus tard, les rires et cris d’enfants remplissaient la maison et m’ont sauvé de mes mornes pensés.
En les contemplant, j’ai songé au slogan d’Enfants réfugiés du monde, l’association dont je suis maintenant le coordinateur des programmes à Gaza «Un enfant qui joue est un enfant qui revit» Tout en exprimant ma gratitude à mon fils qui, en jouant avec son cousin, m’a réappris une évidence relative à mon travail professionnel, en tant qu’animateur et formateur dans le domaine de l’enfance, j’ai senti une douleur extrême dans mon cœur en pensant que notre vie, notre avenir et celles de nos enfants dépendent complètement de l’arbitraire des chefs de guerre qui ne voient en la mort des enfants qu’un succès. Combien de temps encore allons nous souffrir ? Combien d’enfants devons nous perdre,  par la mort ou les traumatismes,  avant d’avoir la paix ? Jusqu’à quand le pouvoir de ceux qui bafouent les droits de l’homme régnera ? Si la raison a des limites, la folie, elle n’en pas, pourquoi ?
                                       
2. Un mois de "calme relatif"... par Nathalie Laillet, citoyenne de Bethlehem en Palestine
Vendredi 19 juillet 2002 - Me voilà donc en France, à la campagne. Je dors à peu près onze heures par nuit. Faut dire qu'ici, dans ma Normandie natale, je ne suis pas trop emmerdée par les tanks derniers modèles de l'armée israélienne. J'ai décidément de la chance, moi : j'ai un passeport occidental.
Fatiguée certes, mais quand même pas assez pour laisser passer les conneries  que j'entends un peu partout ici.
Attaque dans une colonie (au passage, je vous rappelle que les colonies sont illégales au regard du droit international, et ce depuis l'occupation de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza en 1967) : 8 morts, dont un bébé.
Le lendemain, deux kamikazes se font exploser à Tel Aviv:3 morts, en plus des 2 kamikazes. Et vos journaux de reparler d'un "regain de violence au Proche-Orient"..
Voici un extrait d'une dépêche de l'agence Reuters publiée ce vendredi 19 juillet :
"Ces attaques ont mis fin au mois de calme relatif qui régnait en Israël depuis la réoccupation par l'Etat hébreu de sept villes palestiniennes de Cisjordanie. Israël entendait ainsi répondre à une vague d'attentats suicides qui avaient tué 26 israéliens au mois de juin.  Au moins 1.447 palestiniens et 559 israéliens ont péri depuis le début de la seconde Intifada, fin septembre 2000."
Un mois de calme relatif !
Honnêtement j'ai relu le message plusieurs fois pour être certaine d'avoir bien compris... Un mois de calme relatif ! Ha ha ha ha !
Je viens de le passer dans ces villes palestiniennes réoccupées, ce "mois de calme relatif" ! Et franchement, je n'avais absolument pas remarqué qu'il était calme, ce mois, ha ça non alors !
Je pense à mes amis (français) qui vivent et travaillent dans les territoires: à Katia, et ses soucis pour continuer, en dépit de tout, ses cours, à V., qui ne sait plus où donner de la tête, à C. coincée sous couvre feu, à A. elle aussi coincée sous couvre feu, alors qu'elle doit commencer à travailler dans une autre ville, à J., une jeune volontaire qui emmenait des médicaments et qui a été arrêtée et conduite en prison par les forces israéliennes (une journée), à vous aussi Ludo et Zeitoun, pour vos heures sous la mitraille à Deheishe, à faire le tour des copains pour savoir qui a été blessé, à "Sousou" pour sa nuit de frayeur à Deheishe, quand les soldats israéliens ont fait irruption dans la maison où elle dormait.
Oui, je pense à vous tous qui comme moi avez vécu ce "mois de calme relatif". Si on était tous ensemble en ce moment, on en rirait ensemble...
Difficile de raconter un mois de couvre feu...
Un couvre feu, je vous l'ai déjà dit pour l'opération Rempart du mois d'avril, c'est les nerfs à vifs, les larmes qui coulent, les sursauts au moindre bruit, les sirènes des ambulances, celles des jeeps, le crissement des tanks, les soldats israéliens qui hurlent "mamnou' attajawal" (=couvre feu) dans les hauts parleurs. Le couvre feu, c'est la rue déserte, les voisins qu'on ne voit plus, la peur quand le tank s'arrête tout près, nos journées à guetter les infos pour savoir si demain "ils" lèveront le couvre feu, notre désespoir quand on apprend qu'ils ne le lèveront pas...
C'est tout ça, un couvre feu. Et plus encore. Et ça ne s'arrête pas. Les tanks passent aussi la nuit. Vous dormez entre deux passages de colonnes de tanks. Un mois de calme relatif, ha ha ha !
Quelques souvenirs qui me reviennent en vrac : Jeudi 4 juillet : "Ils" ont levé le couvre feu, avec A, on a donc vaqué à nos occupations, on a vu nos copains et docilement, comme tous les autres, on est rentré chez nous à l'heure imposée par les autorités israéliennes. Des gosses dans la rue jouaient au foot. La levée finissait à 18h, il était 18h 15. Les jeeps sont passées et ont hurlé "mamnou' atajawal!" (=couvre feu, en arabe). Les gosses n'ont pas dû rentrer assez vite. On a entendu un "boum"; J'ai pensé à une bombe sonore, qui comme son nom l'indique fait du bruit. Les soldats usent et abusent de ces petites choses pour nous terrifier, ou terroriser, pour employer un terme plus à la mode...
A. et moi, on se prépare notre petit narguilé dans le jardin. Le tabac est prêt. Le charbon est sur le feu. Le jasmin embaume, il fait chaud, les pistaches et le jus de fruit sont là. Soirée cool. Tout d'un coup, A. revient vers moi, l'air bizarre. Au même moment, je sens un truc qui me brûle le nez. J'ai l'impression que je vais saigner du nez, ça brûle, je commence à tousser.
Pas besoin de se parler, on a compris. Du gaz ! Le "boum" de tout à l'heure c'était du gaz ! Nous on a eu un tout petit peu de ce nuage. Les gosses eux se sont tout pris. Vite on file sous le robinet, pour calmer la brûlure. On s'est fait gazés dans le jardin...
Autre souvenir : Deux de mes étudiants bravent le couvre feu, pour venir... prendre des cours de français ! Ils apportent leurs bouquins et tranquillement , dans le jardin, on bosse les conjugaisons. Les tanks passent et repassent dans un vacarme assourdissant. On finit la journée en jouant aux cartes avec le fils des voisins. On écoute Oum Kalthoum, Kazem As-Saher, mais aussi I Am. Le narguilé glougloute.
Vers 18h-19h, il leur faut rentrer avant que la nuit ne tombe (vers 20h). Un dernier café, et ils partent, en évitant bien sûr les routes. De petits chemins en jardins, ils ont 500 mètres à faire pour gagner le camp de réfugiés de Deheishé où ils habitent. Un jour, ils se sont fait prendre.
Questions :
- D'ou es-tu ?
- Deheishé
- Contre le mur !
Ils vont y passer plus d'une demie heure, les mains en l'air et plaqués au mur.
Faut dire que Deheishé est d'après les autorités israéliennes, un "nid de terroristes".
Shadi se fait passer à tabac par un soldat. Jihad montre sa carte de presse, le soldat arrête de taper sur Shadi.Une demie heure contre un mur. Quelle insolence aussi ! Ils avaient osé braver le couvre feu ! Ils avaient osé vivre alors qu'ils auraient dû rester confinés chez eux !
Contre le mur, ils se sont regardés, se sont souri... et ont commencé à chanter ! Oum Kalthoum et Kazem, et même quelques chansons nationalistes !
Le soldat a recommencé à frapper, ils ont continué à chanter. Le soldat les a laissés partir...
Autre souvenir encore : Jeudi 11 juillet. Ils ont ouvert le couvre feu ! Enfin! Depuis une semaine, j'ai bien dit une semaine, on a eu seulement quatre heures de liberté. On est sortis le jeudi 4 juillet. Vendredi et samedi suivant, à la maison. Dimanche, 4 heures de liberté de 10H à 14h. Lundi, mardi et mercredi, à la maison. Jeudi 11 juillet, ils ont levé le couvre feu de 9H à 14H. Quelle générosité !
J'en profite pour faire un aller et retour à Jérusalem récupérer ma paye. Au retour, le soldat examine mon passeport sous toutes les coutures, me demande mon visa alors qu'il l'a sous les yeux, etc… A la fin, avec un sourire enjoleur, il me dit : "Have a nice day."
Connard ! A été le seul mot  qui me soit venu à l'esprit, et grâce à Dieu,  je ne sais pas le dire en anglais... Mais mon anglais déficient me permet quand même de lui dire le fond de ma pensée : "nice day" alors que je n'ai plus qu'une demie heure de liberté avant que les tanks ne reviennent ! Mon "nice day", monsieur le soldat, ce sera le jour où vous quitterez les villes que vous occupez ! Le jour où je serai libre d'aller et venir à ma guise. Dans ma demie heure de liberté, il me faut acheter à bouffer. Direction le supermarché à côté de chez moi.
"Aïe, ça brûle, j'ai le nez qui saigne ou quoi ?!" Tout le monde pleure. Des gaz ?! Dans le magasin ?!
-"Oui", me répond le patron, "ils en ont lancé ce matin au début de la levée du couvre feu. Depuis, on n'arrive pas à le faire sortir du magasin. il n'y a pas d'air, et si on met un ventilo, on n'a plus assez d'électricité pour les congélateurs, alors..."
Alors, on achète le fromage et la viande et le chocolat dans le gaz.
Tout ça et encore bien d'autres choses, c'était pendant ce mois de "calme relatif."
Oui, vraiment, on est bien informé en Occident. Comment peut-on comprendre un conflit si on n'entend qu'un son de cloches ? Certains m'ont accusé de faire de la propagande pro-palestinienne. Pourquoi ? Parce que je ne reprends pas le discours officiel ? Venez voir ce qui ce passe là bas, venez voir, et vous comprendrez.
                                                           
Dernières parutions

                                                                                                   
1. Mémoires d'un village palestinien disparu de Mohammed Al-Asaad récit commenté par Joseph Algazy
aux éditions Albin Michel
[180 pages - ISBN : 2226132791 - Prix : 14,90 euros]
En 1948, à l'âge de quatre ans, Mohammed Al-Asaad assiste à la "Naqba" [la "Catastrophe" en arabe, qui désigne pour les Palestiniens, la spoliation de leur pays par les forces coloniales juives] qui arrache des milliers de Palestiniens à leur terre. Publié en arabe quarante-deux ans plus tard sous le titre "Les Enfants de la rosée", ce récit mêle souvenirs d'enfance, témoignages et contes allégoriques qui évoquent l'histoire d'un peuple successivement soumis aux dominations ottomane, britannique et aujourd'hui israélienne. Mais ce que Mohammed Al-Asaad, l'un des plus grands poètes palestiniens, met en cause, c'est la disparition de toute trace qui prouverait l'appartenance de son peuple à cette terre. Cette histoire condamnée - villages effacés ou rayés des cartes -, il revient à la mémoire de lui redonner vie. Procédant à une rigoureuse reconstitution historique des spoliations auxquelles s'est livré l'État d'Israël, Joseph Algazy dresse un réquisitoire sans appel contre une politique discriminatoire qui empêche, aujourd'hui plus que jamais, de "discerner la moindre lueur au bout du tunnel".
                                                   
2. Panoramiques N° 59 "Israël-Palestine : des utopies ou le cauchemar"
aux édtions Corlet-Marianne
[220 pages - 14 Euros - ISBN : 2854809858 - Corlet-Panoramiques - ZI route de Vire - 14110 Condé-sur-Noireau]
La revue Panoramiques, dirigée par Guy Hennebelle, présente dans ce numéros consacré au conflit israélo-palestinien et réalisé avec le concours de Walid El Khachab et Salomon Chatren, près d'une quarantaine de contributions.
Le 6 juin 1967 éclatait la guerre des Six Jours. Trente-trois ans après, le conflit entre les Israëliens et les Palestiniens ne fait que s'aggraver et pourrait embraser la région, sinon au-delà... Ce numéro de 220 pages, dont la réalisation patiente a demandé quatre ans d'efforts et essuyé bien des déconvenues, réunit une trentaine d'auteurs juifs, arabes, autres, qui présentent, en toute liberté, leur vision du problème mais surtout des esquisses de solutions : un Etat binational, deux Etats fédérés, confédérés, etc... A mentionner au sommaire, une lettre de l'ambassadeur d'Israël en France, Eli Barnavi, et un entretien avec la Déléguée générale de Palestine en France Leïla Shahid, un débat entre Jean-François Kahn, directeur de Marianne et le dramaturge algérien Slimane Benaïssa, ainsi que des textes de Georges A. Bertrand, Malek Chebel, Antoine Sfeir...
                                   
3. Critique internationale n°15 - Avril / Juin 2002
[ISBN : 2724629418 - Prix : 18,50 euros - Critique internationale / CERI - 56, rue Jacob - 75006 Paris]
A noter dans cette revue trimestrielle publiée par Sciences-Po, une excellente étude d'Adriana Kemp sur la minorité arabe-palestinienne en Israël de 1948 à 1966.
Naissance d'une "minorité piégée". La gestion de la population arabe dans les débuts de l'Etat d'Israël par Adriana Kemp
Durant les deux premières décennies de l'Etat d'Israël, une bande de territoire tout au long de la frontière a été placée sous administration militaire et sous un régime d'exception, tant à des fins de sécurité militaire proprement dite que pour mieux contrôler les populations palestiniennes qui y vivaient. Paradoxe : l'Etat israélien a fait de ses résidents palestiniens des citoyens alors que, comme "Etat juif", il ne pouvait que les considérer comme une "population dangereuse" à surveiller. Cette surveillance "ethnique", ne s'avouant guère comme telle, s'est principalement exercée sous le couvert de mesures de caractère territorial : les règlements particuliers de ces zones frontalières, dont certains remontaient à la période du Mandat britannique et qui ont permis à la fois de "judaïser" ces territoires et de surveiller de très près la population palestinienne qui y vivait toujours. L'ambiguïté de cette politique d'inclusion-exclusion a suscité d'abondants débats parlementaires, et son résultat est lui aussi ambigu. [...]
                                                               
Réseau

                                                        
1. Arafat appelle à la tenue d’élections démocratiques aux Etats-Unis. Réactions mitigées à travers le monde par Rahul Mahajan (26 juin 2002)
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
(Rahul Mahajan est le candidat du Parti Vert au poste de gouverneur du Texas. Il est l’auteur de “The New Crusade : America’s War on Terrorism” (La nouvelle Croisade : La Guerre de l’Amérique contre le terrorisme), Monthly Review Press, avril 2002. Membre fondateur du Nowar Collective (Collectif Anti-Guerre), il travaille au National Board of Peace Action, un mouvement pacifiste américain.)
Hier, Yasser Arafat, président de l’Autorité palestinienne, a stupéfait le monde entier en exigeant que les Etats-Unis procèdent sans tarder à des élections démocratiques chez eux afin de désigner un nouveau chef de leur exécutif, en affirmant que c’était là une condition sine qua non pour que ce pays puisse prétendre continuer à jouer son rôle d’”honnête courtier” entre Israël et la Palestine.
“M. Bush est compromis par son implication dans l’élimination sélective de certains électeurs des listes électorales, avec des manières de coucou, et ses tactiques d’abus de pouvoir dans un certain Etat du sud-est [que nous ne nommerons pas, mais dont le nom commence par un “F”, ndt] contrôlé par son frère”, a indiqué M. Arafat, élu en 1996 en Cisjordanie et dans la bande de Gaza avec 87 % des suffrages, lors d’élections déclarées libres et tout-à-fait régulières par des observateurs internationaux, au nombre desquels l’ancien président américain Jimmy Carter. “Nos comptages indiquent que M. Bush aurait perdu les élections si ses associés n’avaient pas privé autant de milliers d’Afro-Américains - une minorité opprimée - de leur droit de vote. Force est de constater qu’il n’est certainement pas l’homme le plus indiqué pour ramener la paix au Moyen-Orient.”
Hugo Chavez, président du Venezuela, élu avec 62 % des suffrages populaires, a approuvé les observations de M. Arafat. M. Chavez est depuis longtemps en butte à l’attitude antidémocratique de Bush. Entre autres, l’administration Bush a fait passer des centaines de milliers de dollars à des forces anti-Chavez, notamment le “Fond de Soutien à la Démocratie”. On la soupçonne d’avoir donné le feu vert au coup d’Etat- heureusement avorté - fomenté par cette milice d’extrême-droite. “Une fois les choses rentrées dans l’ordre, et à peine étais-je revenu au pouvoir”, a dit Chavez, “l’administration de Bush m’a dit carrément : ‘un vote majoritaire ne confère aucune légitimité’ ! Sauf, bien entendu - du moins j’en fais la supposition - lorsqu’il s’agit d’une majorité... à la Cour Suprême ?... Je respecte les traditions locales des Etats-Unis, aussi désuètes soient-elles, mais cela est très loin de donner l’exemple pour la façon dont les choses devraient se dérouler au Moyen-Orient, vous ne croyez pas ? Pourquoi ne reviendrions-nous pas à la bonne vieille idée d’une conférence internationale pour régler la question de la Palestine ?”
Toutefois, Bush ne resta pas sans défenseur. Le Premier ministre israélien Ariel Sharon, élu à la tête d’un pays qui opère une discrimination légale entre ses citoyens sur la base de la croyance religieuse, interdit formellement aux candidats aux élections de faire campagne pour l’abolition de cette discrimination scélérate et prive de citoyenneté une population entière soumise à son occupation militaire, a rejeté cet appel d’Arafat, en le qualifiant d’”absurde”.
Hamid Karzai, récemment “élu” à la présidence de l’Afghanistan par un grand conseil de notables, la “loya jirga” (dont une instance étrangère, contrôlée elle-même par les Etats-Unis, choisit les délégués - des seigneurs de la guerre non-élus et qui ont ravagé le pays ont été autorisés à contrôler la réunion et ont menacé de mort les délégués qui auraient refusé de voter “comme il convient” -, assistée par l’envoyé spécial des Etats-Unis en Afghanistan, Zalmay Khalilzad, qui a refusé à au moins deux autres candidats de participer au scrutin) s’est joint à M. Sharon pour apporter son soutien à M. Bush en cette heure où il en a le plus grand besoin. Karzai a déclaré : “En Afghanistan, nous avons la loya jirga. Aux Etats-Unis, vous avez votre manière à vous de procéder - nous comprenons bien qu’il est traditionnel, là-bas, chez vous, pour les grandes entreprises, de jouer un très grand rôle dans l’élection des politiciens et dans l’écriture des lois. Nous sommes nous-mêmes très intéressés par l’étude de ce genre de système politique, dont nous pourrions avantageusement nous inspirer...”
Vojislav Kostunica, choisi pour diriger la Yougoslavie au moyen d’un scrutin pour lequel les Etats-Unis ont dépensé environ 25 millions de dollars dans l’espoir d’en influencer les résultats, fut lui aussi très prompt à voler au secours de Bush, indiquant qu’il n’a constaté aucun vice de procédure dans les élections (américaines) de 2000.
Et Mahathir Mohamad, président de la Malaisie, si longtemps moqué pour ses affirmations répétées selon lesquelles “la “culture asiatique”” n’est pas compatible avec les droits universels de la personne,” d’ajouter : “Les élections sont une question d’ordre strictement intérieur ; elles ne devraient en aucun cas entrer en ligne de compte dans la détermination du statut d’honnête courtier des Etats-Unis. L’autoritarisme des Palestiniens représente une menace très sérieuse pour la notion d’indépendance nationale.”
Dans un volte-face surprenant, Tony Blair, le Premier ministre britannique, allié de longue date des Etats-Unis, a approuvé quant à lui l’appel lancé par Arafat, déclarant : “Du temps que nous y sommes, jetons à nouveau un petit coup d’oeil à notre traité sur l’Indépendance américaine. Non content de n’avoir jamais été élu, George Washington avait plutôt une fâcheuse tendance à s’acoquiner avec des terroristes. Benedict Arnold !... ; on peut trouver partenaire de paix plus présentable, ‘n’est-ce pas’ (en français dans le texte, ndt) ?”
Nous aurions souhaité obtenir des réactions à ces commentaires. Mais M. Arafat, très pris par l’étude d’un plan qui permettrait de trouver un nouveau dirigeant israélien qui ne soit pas compromis dans l’assassinat de centaines d’innocents à Sabra et Chatila, afin de négocier avec lui, n’était pas joignable.
                                       
2. Un plan pour une paix impériale par Mumia Abu-Jamal (25 juin 2002)
[traduit de l'anglais par Monique Barillot]

Quand un Président américain parle, on l'écoute. On l'écoute parce que les États-Unis sont une "Superpuissance" (pour emprunter le terme à l'intelligentsia française), un Super-état sans état concurrent sérieux au monde en face de sa totale hégémonie militaire et économique.
On écoute, mais on n'approuve pas forcément.
Et c'est particulièrement vrai quand ce président américain est Georges Bush (que certains connaissent comme H.I.M. George III) qui n'a pas le don de lire ce que les autres ont écrit en y mettant son propre ton, et qui fait fuir ceux qui le soutiennent par sa syntaxe rocailleuse et ses propos déplacés quand il se trouve à portée d'un micro ouvert.
Et mieux , quand Bush parle, c'est vrai qu'il donne l'impression que son discours a été écrit pour lui par des farceurs au service du lobby Israélien.
Ainsi, son discours de début d'été sur les pré-conditions US au soutien à la création d'un état palestinien intérimaire a du provoquer des sourires rayonnants à Tel Aviv et dans les colonies, en même temps qu'une volée de grognements devant cet outrage acrobatique dans les territoires occupés, à Gaza et en Cisjordanie.
"La Paix exige un nouveau et différent leadership palestinien, pour qu'un état Palestinien puisse naître."  [G.W. Bush, 24/06/2002]
Par ces mots, les américains poignardent Yasser Arafat, en offrant à un peuple assiégé son "aide" à condition  qu'ils se trahissent eux-même.
Il n'a pas échappé aux palestiniens que l'offre est faite au moment même où Israël vient de lancer sa seconde occupation militaire massive de leurs pays, comme la main de fer qui accompagne le mielleux discours  diplomatique américain.
C'est une sorte macabre de"suite d'Oslo," une nouvelle initiative diplomatique qui monte d'un cran dans la, trahison sur les talons d'une autre trahison. Pour des millions d'Arabes, Oslo n'était pas le glorieux aboutissement que les médias d'entreprise, pro-occidentaux ont dépeint.
As'ad Abu-Khalil, étudiant de sciences politiques remarque :
Il est important de se rendre compte que le processus d'Oslo, qui a été salué comme une victoire par les Etats-Unis, a rencontré scepticisme et hostilité au Moyen-Orient... L'opinion publique arabe et même quelques gouvernements arabes, ont trouvé le processus d'Oslo injuste envers les Palestiniens et ont condamné Yasser Arafat pour avoir sacrifié des décennies de lutte palestinienne pour sauver sa propre carrière politique... [Seven Stories / Open Media, 2002, p. 36]
Bush, employant les mots "de paix" et les promesses de soutien, donne un brillant feu vert à l'intransigeance israélienne et la belligérance militaire dans la région. Quand une armée tue, ou réprime les gens, on ne considère pas cela comme de  la violence.  Les Palestiniens n'ont aucun droit à la sécurité et apparemment aucun droit à une structure d'Etat, à moins qu'ils ne trahissent leurs leaders.
Pour ce qui est de l'insistance américaine sur la création d'un état qui ne prenne pas ses racines dans le terrorisme, ces mêmes Américains tiennent à une pureté dont ils n'ont pas fait preuve à leurs débuts. Le génocide impitoyable et monstrueux commis contre les nations "indiennes" indigènes, de "Wounded Knee" à "Sand Creek", est bien une histoire de terrorisme qui n'a pas d'équivalent au monde.
On pourrait dire la même chose de l'exploitation raciste des noirs pendant des siècles.
Israël non plus ne pourrait se réclamer d'une telle qualité, alors qu'à ses débuts, il y a un peu plus 50 ans, des milices armées Juives ont poussé les britanniques à quitter, de guerre lasse, la Palestine, et aussi chassé d' innombrables Arabes de leurs pays, celui de leurs ancêtres, en bombardant des hôtels et en commettant des massacres comme à Deir Yassin.
Le terrorisme a apparemment si bien marché qu'au moins deux des hommes dont les visages faisaient l' affiches des avis de recherche britanniques, Menachem Begin et Rabin Yitzhak, sont devenus plus tard les Premiers ministres d'Israël.
'Israël, pour citer George III, "menacé par la terreur ?"
Ni les Etats-Unis, ni Israël, ne veulent "la paix". Ils veulent le silence et la soumission de l'opprimé  et de l'occupé.
Ils veulent une Palestine qui n'ait d'Etat que le nom, un état client de l' Amérique et un satrape d' Israël.
C'est "la vision" de Bush d'une démocratie impériale. Le peuple de Palestine l'acceptera-t-il ?
                                                       
3. L’infiltration israélienne en Afrique et la rencontre de deux racismes par Marie Debs (27 mars 2002)
Au début des années 90, à la chute du régime de l’Apartheid, le monde a découvert  avec étonnement l’importance des liens tissés entre Israël et l’Afrique du Sud raciste sur tous les plans et à tous les niveaux. Une partie de l’opinion mondiale, qui, depuis 1980, avait refusé de croire les informations fournies et les articles publiés par certains journaux, a commencé à se poser la question sur  la réalité de la présence israélienne dans le continent noir, y compris dans certains pays du Maghreb arabe.
Il est vrai qu’un grand nombre de livres et de rapports avait déjà été publié sur cette question ; mais l’impact que l’on s’attendait d’une telle publication n’avait jamais dépassé les cercles (étroits) d’une certaine catégorie d’intellectuels de gauche, vu que la plupart de ces livres et de ces rapports portaient des signatures arabes, palestiniennes en particulier, et parce que les différents gouvernements qui s’étaient succédés en Israël depuis le début des années 50 avaient pratiqué une certaine politique de camouflage basée sur trois axes bien séparés.
Les axes de la politique israélienne
Ces axes, qui avaient reçu l’aval des Etats-Unis et de leur théoricien de la realpolitik, Henry Kissinger, étaient les suivants :
1 – La lutte contre les idées de libération qui ont prévalu dans certaines régions africaines, notamment l’Angola et les ex - colonies portugaises, à partir de l’entraînement de mercenaires, mais aussi de campagnes de propagande où l’anticommunisme jouait le rôle de promoteur « légal ».
2 – Des relations très étendues avec le régime de Pretoria basées sur les liens historiques tissés depuis 1902 par Theodor Herzl avec Cecil Rhodes [1] et poursuivis, à partir des années 20, par Hayim Weizmann avec le général Christian Smuts.
3 – Une propagande à outrance parmi les peuples d’Afrique nouvellement libérés basée sur une association entre ces peuples et leur lutte contre le colonialisme britannique et les affres de l’antisémitisme qu’Israël « subissait » de la part des peuples arabes (peuples sémites).
Ces axes avaient pour objectif de développer la présence politique, économique et militaire d’Israël en Afrique et, à travers elle, le rôle des Etats-Unis. Et pour mener à bien la mission qui leur était assignée par les Américains (et, aussi, par leurs intérêts propres), les différents gouvernements israéliens ont eu recours, dans la majeure partie des cas, non à une politique à visage découvert, mais à l’infiltration à partir d’organismes existants (la centrale syndicale : Histadrout) ou créés pour l’occasion. 
Les chevaux de Troie
Un rapport publié en août 1985 par « Le Centre des études palestiniennes » recensait – à part la centrale syndicale déjà nommée – 12 organismes qui avaient pour but d’étendre l’influence d’Israël dans les pays du continent africain [2].
Ces organismes sont :  L’Organisation sioniste, L’Agence juive, le Congrès mondial juif, Le Parti du travail israélien (en tant que membre de l’Internationale socialiste), l’Institut afro-asiatique (créé en 1960 et dans lequel ont étudié une vingtaine de milliers d’Africains dont certains atteignirent des postes gouvernementaux), le Centre des études ouvrières et corporatives (créé en 1963 et dont l’objectif était complémentaire à celui de l’Institut afro-asiatique), le Service de coopération internationale, Machav (qui coordonnait les actions des différents ministères et organismes israéliens s’occupant des relations avec l’Afrique), l’Amicale des Anciens (cadres) africains ayant fait leurs études en Israël, l’Institut Weizmann pour les sciences, l’organisation féminine « Hadassa » dont le siège était New-York et, enfin, l’Institut des études africaines de Haïfa.
Les intérêts militaires
Parlons, d’abord, des intérêts militaires d’Israël en Afrique et du commerce des armes qu’il pratiqua (et pratique toujours) avec nombre de régimes africains, dont l’Ouganda, le Zaïre et, bien entendu, le régime de Pretoria avant sa chute, puisque les rumeurs sur une poursuite de la collaboration avec le nouveau régime ne sont pas confirmées. Et si nous n’avons pas pu obtenir des données très récentes sur ce commerce, les chiffres qui datent depuis quelques   années sont très révélateurs à ce propos.
Disons tout de suite que ce commerce se caractérise par les immenses intérêts qu’il gère et l’importance stratégique qui lui est inhérente, puisque, sous un nom ou un autre, Israël (et les Etats-Unis derrière lui) a toujours des milliers d’experts militaires disséminés un peu partout sur le continent africain, encadrant des armées répressives et, surtout, constituant des fers de lances prêts à toute éventualité. De plus, certains rapports sur le commerce d’armes israéliennes avaient, au début des années 90, noté le chiffre de 800 000 dollars par an pour les seuls échanges avec Pretoria, tandis que d’autres parlaient de la somme de deux milliards annuellement pour l’ensemble des pays africains. Sans oublier que ces échanges ont permis aux gouvernements israéliens d’obtenir l’uranium nécessaire à la fabrication des bombes atomiques de type « Hiroshima » et d’autres et, aussi, un espace d’expérimentation des armes nucléaires dans le désert de Kalahari…
Ce commerce d’armes avec le régime raciste de la minorité blanche en Afrique du Sud s’était fait en tout quiétude et sans que Washington y trouve à redire, malgré les sanctions que le Congrès américain avait décrétées, en 1986, et qui prévoyaient de couper l’aide militaire aux alliés des  Etats-Unis qui avaient des relations avec Pretoria [3].
Il faut dire que Henry Kissinger a joué, là aussi, un rôle très important pour fermer les yeux des congressmen, comme il avait joué un rôle primordial dans la facilitation de tous les accords militaires secrets établis entre Tel-Aviv et les gouvernements africains dans le but d’asseoir les régimes répressifs ou de déstabiliser des régimes démocratiques.
Les intérêts économiques
Si nous avons mis l’accent sur ce côté militaire, c’est pour montrer les liens qui ont uni, pour un temps, deux racismes dangereux pour les peuples africains et, surtout, pour attirer l’attention sur le grand fossé qui sépare en fait la propagande israélienne et les activités subversives qu’il a menées dans nombre de pays , en appui aux nombreuses dictatures et contre les aspirations des populations, que ce soit dans l’exemple le plus flagrant de l’union au régime de l’apartheid ou, encore, dans les complots ourdis en Angola ou, enfin, dans l’infiltration israélienne dans des pays tels le Nigeria, le Zaïre, le Togo ou le Liberia, pour ne nommer que les quatre pays qui constituent, après l’Afrique du Sud, d’importantes bases d’influence économique israélienne en Afrique noire.
Donc, les intérêts militaires étaient doublés d’intérêts financiers et économiques. En effet, le chiffre d’affaires annuel produit par la vente des armes (qui reste importante, malgré la chute du régime de l’apartheid) ; à cela, nous devrions ajouter les exportations israéliennes qui s’élèvent, elles aussi, à quelques milliards de dollars par an : produits industriels divers, machines agricoles, fertilisants, engrais…etc.
Mais Israël ne se contente pas de ces exportations, ni de la présence de ses grandes sociétés (telles : Solel Bonet, Koor Industries, Meïr Brothers, Agridno…), depuis le début des années 70, dans plus de vingt états africains où elles gèrent quelques centaines de projets dans les domaines du bâtiment, de l’extraction et du commerce du diamant et des métaux précieux (l’or zaïrois, surtout). Les milieux industriels israéliens se sont infiltrés dans l’économie africaine à travers des investissements directs et des prêts consentis par la « Banque Leumi » et la « Japhet Bank ».
Aides militaires diverses, appui à l’apartheid et à certaines dictatures, ventes d’armes, mainmise sur une partie des richesses africaines, infiltration financière : tels sont les différents visages de la présence israélienne en Afrique.
- NOTES : 
[1] Cf. la lettre adressée par Herzl à Rhodes et dans laquelle il lui demande son aide en ces termes : « Il y a des rêveurs dont les visions s’étendent à travers de longues périodes, mais il leur manque la puissance pratique ; puis, il y a des esprits pratique à qui il manque l’imagination politique fertile. Vous, Mr. Rhodes, vous êtes un politique visionnaire ou un rêveur international… Vous en avez donné des preuves ; voilà pourquoi je vous demande d’apposer votre sceau sur le plan sioniste et de proclamer devant les personnes qui ne jurent que par vous : Je, Rhodes, déclare avoir examiné ce plan et je l’ai trouvé correct et pratique. C’est un plan qui recèle de civilisation ; il est parfait (…) pour le progrès de l’humanité et très utile à l’Angleterre et à la Grande-Bretagne ».
[2] La Présence israélienne en Afrique durant trois décennies, publications du « Centre des études palestiniennes », rapport à diffusion restreinte n° 30, daté du 20/ 8/ 1985, pages 5-7.
[3] « The comprehensive anti apartheid act », section 508.
D’aucuns prétendent que les Etats-Unis n’avaient pas eu connaissance de ces accords militaires « secrets » ; cependant, John Vorster, premier ministre de Pretoria, en visite à Tel-Aviv en 1976, avait signé des accords dans lesquels il est stipulé que « l’Afrique du Sud fournissait à Israël des matières premières et une aide financière, en échange de quoi elle obtiendra des armes israéliennes ou la technologie de fabriquer ces armes sous licence ». Dix ans plus tard, en 1986, Modechai Vanunu, le chercheur israélien en matière nucléaire, avait révélé que les scientifiques sud-africains visitaient régulièrement Israël où ils travaillaient dans un centre secret implanté dans le désert du Négév.
                                                       
4. "Lettre ouverte aux nations de l’Europe" par l'Anti-Defamation League
[Encart publié dans le quotidien français Le Monde du jeudi 6 juin 2002 et ne comportant pas la mention : “publicité” !]
Cinquante sept ans après l’holocauste [sans majuscule, ndlr], on massacre des juifs innocents en Israël et, en Europe, des juifs et des institutions juives font l’objet d’attaques. Dans les années trente et quarante, six millions de juifs européens ont été anéantis par un régime haïssable tandis qu’en Europe, les pays restaient soit indifférents, soit lui prêtaient main forte.
Aujourd’hui, dans un monde très différent [? ndlr]
, les nations d’Europe se trouvent à nouveau jouer le mauvais rôle face aux meurtres de juifs en Israël. Le refus de l’Europe de s’élever, par principe, contre le terrorisme palestinien, n’a fait qu’encourager la poursuite des exécutions terroristes. A chaque fois que le gouvernement américain presse Arafat de juguler le terrorisme, l’Europe lui ouvre la possibilité de ne pas agir, ce qui revient à autoriser en Europe les agissements des auteurs d’actes de violence antisémite et anti-israéliens. On peut former l’espoir que la tuerie prendra fin si l’Europe joint sa voix à celle de l’Amérique pour dire clairement à M. Arafat de mettre un terme au terrorisme. Il faut qu’il sache que, s’il ne le fait pas, Israël, comme toute autre nation, jouit du droit fondamental à la protection de son pays et de ses citoyens.
Le message doit être clair et cohérent : mettre fin à la violence, combattre le terrorisme, arrêter les encouragements à s’en prendre à Israël, négocier de bonne fois [sic, ndlr] un accord de compromis pour la paix dans la sécurité et pour l’indépendance des israéliens et des palestiniens. Rien ne justifie le terrorisme [sauf lorsqu’il est d’Etat, et israélien, ndlr]
. Si on pense que l’Europe a tiré des leçons de la destruction du judaïsme européen, c’est maintenant qu’il faut agir.
ANTI-DEFAMATION LEAGUE (registered) - Glen A. Tobias, Président national - Abraham H. Foxman, Directeur national
Anti-Defamation League, 823 United Nations Plaza [très bien situé, beau quartier, l’ONU à deux pas, ndlr] New York, NY 10017
[L’Anti-Defamation League est l’équivalent américain de la LICRA française. Il serait d’ailleurs plus approprié, en l’occurrence, de parler de “maison mère”. Sous couvert de lutte contre l’antisémitisme, l’objectif stratégique de ces deux officines est de diffuser la propagande sioniste, avec le succès heureusement mitigé que l’on sait, ce qui l’amène à dépenser une somme certainement assez conséquente (un quart de page dans Le Monde) afin de se ridiculiser un peu plus, s’il était possible, aux yeux de l’opinion publique française.]
                                                           
5. Le nigaud de service par Israël Shamir (27 juin 2002)
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
“Il faudrait décerner au président Bush le titre de Sioniste Emérite”, grinça HaNegbi, brute devenue ministre, lorsque les paroles du président américain eurent fini de résonner dans la chaleur moyen-orientale de cette fin juin. “Non. Mieux que ça : il faudrait le coopter au comité directeur du Likoud”, riposta le leader d’opposition Yossi Sarid. Le dirigeant travailliste israélien Shimon Pérès semblait encore plus idiot que jamais auparavant, Bush lui ayant chouravé son hochet préféré ; la “menace d’une intervention américaine”. Pérès et Sarid n’ont jamais pris la défense des droits humains des Palestiniens, poussés par la sympathie ou la commune humanité, non. Ils ont toujours préféré tromper leurs partisans au sein d’un électorat israélien au nationalisme notoire : “Nous nous comporterions volontiers vis-à-vis des Palestiniens et de leurs territoires aussi brutalement que le Likoud (la droite), mais nous tenons à nos relations spéciales avec les Etats-Unis. Les Américains ne le permettraient pas ; c’est pourquoi nous sommes contraints à nous comporter en êtres humains”. Désormais, leur interprétation tirée par les cheveux est par terre. Les Américains s’en moquent. Ils ne prennent ombrage d’absolument rien du tout et Israël peut poursuivre sa glissade inexorable vers le cauchemar fasciste.
Avec un sourire forcé, je parcours des e-mails et des articles de l’année dernière, datant de l’époque où Bush Junior venait d’être élu président. Nombreux étaient les pontes de droite à exprimer l’opinion que les Juifs avaient perdu, avec son élection, leur ascendant sur la politique américaine. “Des Juifs au cabinet de Bush ? Hou-hou, faites-moi peur !” se lamentait Phillip Weiss, de l’Observer. Justin Raimondo, du site Antiwar.com, était aux anges devant ce qui avait tout l’air d’être un revers pour les Juifs. Mais, quelques mois après, seulement, ils allaient être fixés : la suprématie anglo-saxonne reconquise aux Etats-Unis n’était qu’un mirage. En procurant judicieusement de l’argent à la fois aux Républicains et aux Démocrates, à pratiquement tous les candidats, qu’ils soient de droite ou de gauche, les dirigeants juifs sont capables d’influencer le choix des électeurs en faveur des candidats qui ont leur préférence. Sans doute ne peuvent-ils pas faire nommer telle personne en particulier à tel ou tel poste, mais ils peuvent jouer un rôle dans la premier tour, à partir duquel le choix final, quel qu’il soit, importe assez peu. Ils savent ce qu’ils veulent : ils préfèrent les nigauds de service, des gens à l’intelligence, à la compétence et à la volonté limitées, d’une moralité douteuse, qu’ils s’appellent Bush ou Gore, peu leur importe.
“Choisir un gouvernant faible”, telle est la règle du jeu pour la prise de contrôle réussie d’un pays par une minorité ethnique ou religieuse. Règle à appliquer dès lors que la populace du dit pays n’est pas encore prête à accepter ses vrais gouvernants. Dans Babylon - 5 et d’autres films de science-fiction, les extraterrestres préfèrent un Terrien mollasson comme faire-valoir. Ils ont appris ça dans l’histoire. Dans la seconde moitié du premier millénaire, un immense Etat eurasien, la Khazarie, fit l’objet d’une prise de contrôle de ce genre.
Les Khazars indigènes étaient gouvernés et protégés par des nobles guerriers, Turcs, avec à leur tête le Khan, c’est-à-dire le roi. Durant les sixième, septième et huitième siècles, ils accueillirent quelques vagues d’immigrants Juifs, venus tout d’abord de la Perse sassanide puis, plus tard, de l’Irak abbasside et de l’Empire byzantin. Les khans turcs, bienveillants et tolérants, croyaient acquérir, en les recevant, des sujets utiles, intelligents et diligents, mais très vite, ces nouveaux arrivants prirent le contrôle de la Khazarie.
Pour un temps, ils conservèrent la façade du règne de l’aristocratie khazare traditionnelle, en plaçant sur le trône des Khans de plus en plus faibles. En 803, le Juif Obadiah devint le véritable maître de la Khazarie, tandis que le Khan “Goy” continuait à être montré au peuple, une fois par an, en gage de légitimité du pouvoir d’Obadiah. Finalement, le dernier Khan gentil fut déchu, et la fiction du pouvoir khazar prit fin, tandis qu’un Beg juif prenait ouvertement les rênes du pouvoir en Khazarie.
On avance souvent que les dirigeants juifs forcèrent les Khazars à se convertir en masse au judaïsme. Le romancier juif Arthur Koestler pensait que les Juifs modernes étaient les descendants de ces Khazars convertis au judaïsme [1]. Mais deux scientifiques russes remarquables, l’archéologue Artamonov et l’historien Leon Gumilev [2], parvinrent après de longues recherches à la conclusion que les Khazars ordinaires n’ont pas été convertis au judaïsme. Les Juifs constituaient la classe dirigeante en Khazarie et, d’après Gumilev, ils ne partageaient pas les postes à la Cour ou les responsabilités importantes avec des “étrangers” (non-Juifs). Les Khazars devinrent ainsi les sujets d’un pouvoir ethniquement et religieusement allogène. Ils devaient payer des impôts pour entretenir l’armée et la police, et aussi pour financer une politique étrangère des plus aventureuses. Ils finirent par perdre complètement leur pays.
Les Juifs régnants se sont “éclatés”, mais durant fort peu de temps : un siècle après leur prise de contrôle totale, l’Empire khazar achevait de se désintégrer. Des montages de ce genre ne durent pas, car ils détruisent la base même du pouvoir sur lequel ils sont édifiés. Les Khazars s’en moquaient : ils n’avaient pas de part à la fabuleuse richesse de l’Empire. Ils devinrent les Tatars et les Khazaks, et autres nations de la steppe. Leurs voisins ne pleurèrent pas la disparition de l’Empire, fort enclin au génocide et au commerce des esclaves. Les Juifs errèrent et finirent par s’éloigner du bassin dévasté de la Mer Caspienne, s’enfonçant dans les profondeurs polonaises et lituaniennes, disparaissant de l’histoire pour un petit millénaire d’hibernation.
Les Juifs de Khazarie avaient besoin d’un nigaud pour tenir le rôle du Khan, car leur pouvoir était loin d’être assuré et, seul, un nigaud autochtone pouvait accepter de satisfaire à leurs exigences. Le discours de Bush sur le Moyen-Orient a montré que ce scion d’une famille riche et puissante est capable de se comporter comme un lapin pris dans les phares d’une voiture. Dès cet instant, le sort de l’Empire américain était scellé.
- Notes :
[1] : Arthur Koestler, La Treizième Tribu.
[2] : Leon Gumilev, La Russie et la Grande Steppe (en russe).
                                   
6. Planter les patates ? Un cours par correspondance, depuis la prison !
Un vieux paysan vivait, seul, en Palestine. Il voulait bêcher son champ, pour y planter des pommes de terre, mais il pouvait difficilement faire ce travail - très fatiguant - à lui seul. Son fils unique, qui l’aidait d’habitude et l’aurait fait volontiers de nouveau, était prisonnier en Israël.
Le vieil homme écrivit à son fils, et lui exposa son problème du moment.
Une semaine après, il reçut cette réponse : “Papa, pour l'amour du ciel, ne bêche pas ce champ : c’est là où j’ai caché les kalachnikovs !"
Le lendemain, à 4 heures du matin, une douzaine de soldats de “Tsahal” débarquaient. Ils retournèrent tout le champ, mais ne trouvèrent pas la trace d’un quelconque kalachnikovs...
Intrigué et quelque peu inquiet, le vieux Palestinien écrivit à nouveau à son fils, lui demandant “ce qui avait bien pu se passer et ce qu’il devait faire, maintenant ?”
Quelques jours après, la réponse de son fils arriva : “Maintenant ? Tu peux planter tes patates, papa ! C’est le mieux que je puisse faire pour toi, pour l’instant”...
                                                                     
Revue de presse

                                           
1. Hosni Moubarak : "Arafat n'est pas le problème" propos recueillis au Caire par Charles Lambroschini
in Le Figaro du mercredi 24 juillet 2002
PROCHE-ORIENT Avant de rencontrer Jacques Chirac demain à l'Elysée, le président égyptien s'est entretenu avec «Le Figaro». Hosni Moubarak arrive aujourd'hui à Paris pour s'entretenir avec Jacques Chirac qui le recevra demain à l'Elysée. Alors que le dernier raid israélien se solde par un bilan humain très lourd, le président égyptien tente une nouvelle fois de battre le rappel des bonnes volontés pour faire pression sur Ariel Sharon et sur George W. Bush. Hosni Moubarak sera suivi, vingt-quatre heures plus tard, par le roi Abdallah de Jordanie. Les deux dirigeants arabes vont répéter leur conviction qu'il n'y aura aucune chance de ressusciter le processus de paix si Yasser Arafat est écarté du pouvoir.
- Jacques Chirac vous attend à l'Elysée. Juste avant, vous aviez reçu au Caire le colonel Kadhafi et, à Genève, vous vous étiez entretenu avec le roi Fahd d'Arabie Saoudite et cheikh Zayed des Emirats arabes unis. Est-ce donc si difficile de faire la synthèse entre les trois plans qui prétendent ramener la paix entre Israéliens et Palestiniens: le plan défini par George W. Bush dans son discours du 24 juin, celui des Saoudiens, votre propre plan  ?
- Il n'y a pas trois plans de paix. Nous travaillons tous dans la même direction: il s'agit de trouver la formule qui permettra aux Israéliens et aux Palestiniens de reprendre la négociation. Si nous défendions chacun un projet différent, nous n'aurions aucune chance d'arriver au but. Or cet objectif commun est évident: nous voulons aider les deux camps à sortir de l'impasse actuelle. Depuis plus de cinquante ans que dure ce conflit, il est frustrant de toujours répéter les mêmes choses. Mais l'alternative est simple: soit nous parlons, soit nous faisons la guerre. Or des guerres, nous en avons trop fait: nous n'en voulons plus.
- Vous avez dit récemment que le président Bush avait amélioré son projet. En quoi consistent ces changements ?
- Je n'ai pas voulu dire qu'il avait changé de plan. J'estime simplement que, dans les entretiens qu'il a eus depuis son discours, il a établi une balance plus égale entre les Israéliens et les Palestiniens. J'avais trouvé que son discours du 24 juin était équilibré. Il confirmait ce que le président m'avait confié lors de nos entretiens de Camp David les 7 et 8 juin. Précisément, M. Bush préconise l'établissement d'un Etat palestinien indépendant et totalement souverain qui vivra à côté d'un Etat israélien dont l'indépendance et la souveraineté seront également reconnues. Mais j'ai pensé qu'après ce discours, il fallait des explications supplémentaires pour dissiper certaines ambiguïtés. Une fois ces éclaircissements obtenus, on pourrait passer à une deuxième étape: la mise en place des mécanismes permettant de transformer l'esquisse en plan véritable. Nos questions concernaient surtout Yasser Arafat. Aux yeux des Egyptiens et de leurs partenaires arabes, c'était une grande erreur de vouloir l'écarter.
- Avez-vous obtenu que le président Bush modifie son attitude à propos d'Arafat ?
- Je vous le répète, je n'ai jamais voulu dire que Bush avait changé son plan puisque, pendant nos entretiens de Camp David, le président avait bien précisé: «Arafat n'est pas le problème.» Mais il semble que certains cercles politiques avaient essayé de convaincre George W.Bush d'écarter Arafat. Je m'étais vigoureusement opposé à ce scénario. Et depuis, le président a confirmé ce qu'il m'avait dit à Camp David: «Arafat n'est pas le problème.»
- Mais est-il encore légitime ?
- Que nous l'aimions ou non, Arafat reste le chef démocratiquement élu de son peuple. Le jour où la négociation reprendra, il sera le seul qui osera faire les concessions nécessaires, car il sait qu'il a le soutien des Palestiniens, le seul qui pourra leur faire accepter ces concessions. Il faudra faire bouger Arafat mais, sans lui, le processus de paix n'avancera pas.
- Il a quand même commis beaucoup d'erreurs. Et sa plus grande faute n'a-t-elle pas été de refuser l'offre de Barak pendant l'été 2000 qui, affirment les Israéliens, se serait traduite par la restitution de 96 % des territoires conquis en 1967 ?
- Vous écoutez trop la propagande des Israéliens ! Ils proposaient 96%. Mais ils gardaient Jérusalem et ses banlieues, ils gardaient les colonies de peuplement, ils gardaient la vallée du Jourdain, ils gardaient les ports, ils gardaient des casernes pour leur armée... Finalement, on arrivait à 96 % de 45 %. Soit 40 % de la surface d'origine.
- Les Israéliens insistent: éliminer Arafat permettrait l'émergence d'une nouvelle génération, plus moderne, plus compétente, moins corrompue. Puisque vous cherchez à sortir de l'impasse le conflit israélo-palestinien, n'est-ce pas un risque à prendre ?
- Je ne soutiens pas un individu mais la cause de la paix et de la stabilité. Nous avons besoin d'Arafat pour relancer le processus de paix. Il doit donc rester en fonction jusqu'au terme du processus. Une fois que la négociation aura repris, une nouvelle génération émergera. Mais écarter aujourd'hui Arafat, ce serait déclencher le chaos.
- Vous voulez dire qu'il risquerait d'être remplacé par les extrémistes du Hamas ou du Djihad islamique ?
- On ne sait jamais. Mais il est probable que, très vite, on regretterait Arafat.
- Que pensez-vous de l'idée des Israéliens et des Américains de faire d'Arafat un président qui règne mais ne gouverne pas ? Comme la reine d'Angleterre.
- Et pourquoi pas la reine de Micronésie ! Non, un président sans autorité serait contraire à la culture politique du Proche-Orient. Il y a un lien personnel entre le peuple et le chef, que celui-ci soit élu ou pas. Rappelez-vous: après la guerre perdue de 1967, Nasser avait voulu démissionner mais les Egyptiens étaient descendus dans la rue par millions pour l'en empêcher. Chez nous, un leader ne peut pas être un simple symbole. Quand il parvient au sommet, c'est pour exercer le pouvoir. Sinon, il sera chassé.
- En face d'Arafat, il y a Sharon. D'après vous, quel est son véritable objectif ? S'est-il résigné à la création d'un Etat palestinien ou rêve-t-il toujours du Grand Israël ?
- Bush me dit que Sharon est un homme de paix. Mais j'aimerais en voir la preuve sur le terrain. Pour l'instant, je vois seulement des chars, j'entends seulement des bombes.
- Vous avez conclu le premier accord israélo-arabe avec Menahem Begin en 1978 à Camp David. Si cela a été possible avec un homme qui avait commencé sa vie politique comme terroriste, pourquoi pas avec Ariel Sharon ?
- Begin était très dur mais c'était un homme de parole. Il y en a bien d'autres qui, ayant débuté comme terroristes, ne sont pas pour autant devenus des hommes d'Etat aussi brillants que Begin. J'ai la même opinion sur Rabin: un grand général qui a su se transformer en grand homme politique. Mais, pour l'instant, Sharon n'est qu'un très bon militaire.
- Vous avez dit qu'il faut créer des mécanismes pour que ces déclarations américaine, saoudienne ou égyptienne débouchent effectivement sur la création d'un Etat palestinien. Que pensez-vous du processus couramment évoqué et qui, partant de la rédaction d'une Constitution palestinienne, se terminerait par des élections ?
- Aujourd'hui, mon premier souci n'est pas la proclamation d'un Etat palestinien mais l'arrêt de la violence. Plus tard, il faudra bien trouver le moyen de faire redémarrer une négociation politique. Et c'est seulement lorsque des tractations autour d'une table auront vraiment commencé que les deux parties pourront décider où, quand, comment, on passera à l'application du principe défini par George W. Bush : l'existence côte à côte de deux Etats, palestinien et israélien.
- Washington a posé une précondition: l'Autorité palestinienne doit être réformée.
- Les réformes sont impératives. Je l'ai dit et répété à Arafat. Un seul homme qui décide de tout, cela ne peut plus marcher. Arafat doit créer les institutions d'un Etat. Et, c'est vrai, il faudra le pousser pour qu'il avance. Je lui ai déjà envoyé un émissaire, j'en enverrai d'autres pour lui dire : «Faites ceci. Faites cela.»
- Avec quelles priorités ?
- Il y en a trois. La sécurité : il faut qu'Arafat en finisse avec la multiplicité des polices et des forces militaires. Le maintien de l'ordre et la défense nationale doivent relever d'une autorité étatique centrale. L'argent : les finances d'un Etat n'ont rien à voir avec la gestion d'un porte-monnaie privé. Les dépenses publiques doivent entrer dans le cadre d'un budget qui lui-même doit être organisé selon des règles fixées par la loi. La justice : il faut rédiger une Constitution fixant les rapports entre les différents pouvoirs et former des magistrats professionnellement incontestables.
- Et on finira par des élections !
- Bien sûr. Mais, pour organiser des élections, il faut d'abord que l'armée israélienne se soit retirée des Territoires palestiniens. Les candidats doivent être libres d'aller et de venir. Et les électeurs aussi. Sinon comment faire campagne, comment voter ? C'est le même problème pour les réformes. Les Israéliens ne peuvent pas réclamer la modernisation de l'Autorité palestinienne et, simultanément, détruire au canon les commissariats, les ministères, les bureaux de l'administration. Il n'y aura pas de réforme possible sous le feu des chars israéliens.
- George W. Bush comprend-il que l'évacuation est un impératif ?
- Il comprend le problème. Mais, alors que les gouvernements arabes réclament le retour aux frontières de 1967 conformément aux résolutions de l'ONU, le président américain ne demande que l'évacuation des zones réoccupées par l'armée israélienne le 28 septembre dernier. Selon lui, le reste relève de la négociation de paix.
- Selon vous, George W. Bush veut-il vraiment des élections palestiniennes ? Compte tenu du refus de Sharon de retirer ses troupes, de nombreux éditorialistes américains sont d'avis que cette exigence d'un scrutin dans l'espoir de trouver des remplaçants à Arafat n'est qu'un alibi. Il s'agirait de convaincre la communauté juive des Etats-Unis de voter pour le Parti républicain plutôt que pour les Démocrates lors des législatives de novembre.
- Tant que vous y êtes, pourquoi Bush ne penserait-il pas déjà à la présidentielle de 2004 ?
- Parler politique quand il y a urgence humanitaire a-t-il un sens ? Kofi Annan, le secrétaire général de l'ONU, avance le chiffre de deux millions de Palestiniens qui souffrent de malnutrition.
- La plus grande erreur des Israéliens est d'avoir fermé leurs portes aux 120.000 Palestiniens qui venaient travailler en Israël. Ces travailleurs palestiniens étaient les meilleurs ambassadeurs d'Israël pour calmer l'opinion en Cisjordanie et à Gaza. Un chef de famille qui peut gagner sa vie et nourrir ses enfants ne devient pas un terroriste.
- Mais qui a commencé ? Si Israël a fermé ses frontières, c'est pour empêcher le passage des terroristes.
- Ehud Barak est resté premier ministre trois ans et il a connu six attentats suicides. Depuis dix-huit mois qu'Ariel Sharon est au pouvoir, il y a eu soixante-cinq attentats suicides. L'explication de cette différence est évidente: les gens sont désespérés. Un homme qui, faute de travail, n'a pas d'argent pour nourrir sa femme et ses enfants, pour acheter des vêtements et des médicaments, pour payer l'école, finit par penser que la vie ne vaut plus la peine d'être vécue. Alors, il enfile une ceinture explosive et il va tuer des Israéliens en se tuant lui-même. Les Palestiniens sont désespérés parce qu'ils ne sont pas traités comme des êtres humains. Et Israël n'a répondu à ce désespoir que par la réoccupation des villes palestiniennes.
- Après les attentats du 11 septembre, vous n'aviez trouvé aucune excuse aux opérations terroristes d'Oussama ben Laden. Mais, à vous écouter, on croirait que les kamikazes palestiniens, eux, pratiquent un terrorisme légitime.
- Votre interprétation est fausse. Je n'accepte pas que l'on puisse tuer des innocents, je condamne donc toutes les formes de terrorisme. Personne ne peut refuser aux Palestiniens le droit de résister à l'occupation étrangère. Mais cela ne les autorise pas à frapper des Israéliens assis à une terrasse de café, dans une discothèque, dans une fête de mariage. Les civils qui sont ainsi massacrés n'ont rien à voir avec l'armée d'occupation.
- Les Israéliens aussi sont désespérés. La construction d'un mur de protection qui, comme dans un ghetto, les isole à nouveau de leurs voisins arabes, n'en est-elle pas la preuve ?
- La solution est pourtant simple : il faut que l'armée israélienne évacue les territoires occupés. Pour que les Palestiniens procèdent aux réformes exigées par Sharon et Bush, les Israéliens doivent les y aider. J'ajoute que si Arafat est le seul à faire des concessions, les Palestiniens ne le lui pardonneront pas. Il a besoin de concessions israéliennes. Enfin, les Américains doivent rompre avec l'injustice qui consiste à condamner bruyamment les fautes des Palestiniens tout en fermant les yeux sur celles des Israéliens. Des gens sont traités par Israël comme des animaux et Washington se tait. Je ne demande pas de laisser la voie libre aux kamikazes mais de rendre l'espoir aux habitants de la Cisjordanie et de Gaza en leur donnant une chance de mener une vie normale, de se déplacer, de travailler. Israël doit au moins accepter un retrait partiel en quittant les zones réoccupées le 28 septembre.
- Puisque même la puissante Amérique ne parvient pas à imposer sa solution, pourquoi ne pas laisser Sharon et Arafat s'arranger entre eux ?
- Mais parce qu'ils se haïssent depuis l'invasion du Liban en 1982: il y a vingt ans que ces deux-là s'insultent. Certains conflits sont si passionnels qu'il ne peut pas y avoir de solution sans intervention d'un arbitre. Les Britanniques et l'IRA n'ont réussi à trouver un compromis que grâce à la médiation américaine.
- D'où l'idée d'une conférence de paix internationale. Pourquoi George W. Bush n'a-t-il pas retenu cette option dans son discours ?
- C'est Jacques Chirac qui a pris l'initiative de réunir une telle conférence et le nouveau ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, m'en a longuement parlé lors de son passage au Caire. Si on ne réussit pas à débloquer la situation, ce sera effectivement la solution de la dernière chance. Mais il faut que cette conférence soit longuement préparée. En quinze jours, on peut réunir un sommet de chefs d'Etat mais il n'aboutira à rien d'autre qu'à exaspérer les Palestiniens et les Israéliens qui en auront attendu le remède miracle. Avant de convoquer la conférence de Madrid, James Baker, le secrétaire d'Etat de Bush senior, avait travaillé plus de six mois. Il avait multiplié les voyages au Proche-Orient et en Europe pour négocier, avec les futurs participants à la conférence, un consensus minimum et donc obtenir la garantie d'un succès.
- C'était une autre époque. Le fils Bush veut-il vraiment associer ses alliés au débat, la France, l'Europe ? Persuadé des vertus de «l'unilatéralisme», ne préfère-t-il pas que la superpuissance américaine joue ses cartes seule ?
- Aujourd'hui, George W. Bush consulte les Européens. Ce n'était peut-être pas vrai dans une première période. Mais depuis, il me semble avoir évolué. Il veut la participation de ses alliés. Mais l'Europe souffre d'une grave lacune: sur le Proche-Orient, elle ne parle pas d'une seule voix. La France a une politique arabe mais la Grande-Bretagne regarde d'abord vers les Etats-Unis et, à cause de son passé nazi, l'Allemagne hésite à prendre des initiatives. Espérons qu'il y aura un jour des Etats-Unis d'Europe.
- George W. Bush pense à ouvrir un deuxième front au Proche-Orient en allant frapper l'Irak. Sa volonté d'abattre Saddam Hussein vous paraît-elle légitime ?
- Chasser Saddam Hussein du pouvoir ne fera que créer un autre problème. Il n'y a pas de guerre propre, on finit toujours par tuer des innocents, donc par créer de la sympathie pour le pays qui est la cible. Attaquer l'Irak serait une grande erreur. En s'ajoutant au conflit israélo-palestinien, un deuxième front ne peut qu'aggraver la déstabilisation de notre région.
- Mais le président américain affirme qu'il a le devoir de prévenir une plus grande catastrophe: l'emploi par Saddam Hussein d'armes de destruction massive, nucléaires, chimiques, biologiques, pour soumettre à sa volonté les voisins de l'Irak.
- Et, parmi ces voisins, que dites-vous d'Israël ? Ce pays ne dispose-t-il pas aussi d'un arsenal particulièrement sophistiqué, d'une panoplie particulièrement dangereuse ? Si Bush insiste pour éliminer les armes irakiennes de destruction massive, il doit les éliminer partout ailleurs. Cela ne signifie pas qu'il faut donner à Saddam Hussein toute liberté de se doter de ces armes. Je suis allé dire publiquement à Bagdad, et en présence de Saddam Hussein, que le Proche-Orient voulait être débarrassé de toutes les armes nucléaires. Mais encore une fois, l'Irak n'est pas seul en cause. Il ne faut pas oublier Israël.
- Nous approchons du premier anniversaire des attentats du 11 septembre. Croyez-vous qu'Oussama ben Laden et ses fidèles d'Al Qaida peuvent lancer d'autres opérations terroristes contre les Etats-Unis et leurs alliés, en Europe, au Proche-Orient ou ailleurs ?
- Où est Ben Laden ? Certains disent qu'il est mort, d'autres qu'il a survécu. Peu importe, il aligne suffisamment de militants à travers le monde pour frapper quand il veut, où il veut. Notre meilleure protection, c'est de régler les conflits qui restent sans solution et d'abord le conflit israélo-palestinien. C'est aussi pourquoi l'Amérique doit résister à la tentation d'une guerre contre l'Irak. Chaque conflit crée du terrorisme. Si nous n'arrêtons pas cette épidémie à la source, il n'y aura plus de sécurité nulle part. Dans aucun pays, on ne pourra plus prendre l'avion, dîner au restaurant, aller au cinéma sans avoir peur. La vie sera un enfer.
- N'êtes-vous pas en train de noircir le tableau ?
- Pas du tout, malheureusement ! Dès 1986, j'avais averti la communauté internationale de la menace et proposé, devant le Parlement de Strasbourg, une convention antiterroriste. Mais je n'ai pas été écouté parce que les gouvernements craignaient que les travaux de rédaction ne s'enlisent dans un débat sémantique sur la différence entre résistance et terrorisme. Je continue de penser que cette convention serait un outil sans pareil. Les assassins ne pourraient plus obtenir l'asile politique car cela serait interdit et les pays qui refuseraient de signer la convention deviendraient automatiquement des hors-la-loi. Mais il est bien tard. Aujourd'hui, le terrorisme s'est répandu partout comme un cancer.
                                               
2. Grandeur de Yasser Arafat par Gilles Deleuze
in la Revue d’études palestiniennes N°84  (été 2002)
[Ce texte de Gilles Deleuze, écrit en septembre 1983, est paru pour la première fois dans la Revue d'études palestiniennes N° 10 (hiver 84)]
La cause palestinienne est d’abord l’ensemble des injustices que ce peuple a subi et ne cesse de subir. Ces injustices sont les actes de violence, mais aussi les illogismes, les faux raisonnements, les fausses garanties qui prétendent les compenser ou les justifier. Arafat n’avait plus qu’un mot pour parler des promesses non tenues, des engagements violés, au moment des massacres de Sabra et Chatila : shame, shame.
On dit que ce n’est pas un génocide. Et pourtant c’est une histoire qui comporte beaucoup d’Oradour, depuis le début. Le terrorisme sioniste ne s’exerçait pas seulement contre les Anglais, mais sur les villages arabes qui devaient disparaître ; l’Irgoun fut très actif à cet égard (Deir Yasin). D’un bout à l’autre, il s’agira de faire comme si le peuple palestinien, non seulement ne devait plus être, mais n’avait jamais été.
Les conquérants étaient de ceux qui avaient subi eux-mêmes le plus grand génocide de l’histoire. De ce génocide, les sionistes avaient fait un mal absolu. Mais transformer le plus grand génocide de l’histoire en un mal absolu, c’est une vision  religieuse et mystique, ce’ n’est pas une vision historique. Elle n’arrête pas le mal ; au contraire, elle le propage, elle le fait retomber sur d’autres innocents, elle exige une réparation qui fait subir à ces autres une partie de ce que les juifs ont subi (l’expulsion, la mise en ghetto, la disparition comme peuple). Avec des moyens plus « froids » que le génocide, on veut aboutir au même résultat.
Les Etats-Unis et l’Europe devaient réparation aux juifs. Et cette réparation, ils la firent payer par un peuple dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’y était pour rien, singulièrement innocent de tout holocauste et n’en ayant même pas entendu parler. C’est là que le grotesque commence, aussi bien que la violence. Le sionisme, puis l’état d’Israël exigeront que les Palestiniens les reconnaissent en droit. Mais lui, l’Etat d’Israël, il ne cessera de nier le fait même d’un peuple palestinien. On ne parlerait jamais de Palestiniens, mais d’Arabes de Palestine, comme s’ils s’étaient trouvés là par hasard ou par erreur. Et plus tard, on fera comme si les Palestiniens expulsés venaient du dehors, on ne parlera pas de la première guerre de résistance qu’ils ont menée tout seuls. On en fera les descendants d’Hitler, puisqu’ils ne reconnaissaient pas le droit d’Israël. Mais Israël se réserve le droit de nier leur existence de fait. C’est là que commence une fiction qui devait s’étendre de plus en plus, et peser sur tous ceux qui défendaient la cause palestinienne. Cette fiction, ce pari d’Israël, c’était de faire passer pour antisémites tous ceux qui contesteraient les conditions de fait et les actions de l’Etat sioniste. Cette opération trouve sa source dans la froide politique de l’Etat d’Israël à l’égard des Palestiniens.
Israël n’a jamais caché son but, dés le début : faire le vide dans le territoire palestinien. Et bien mieux, faire comme si le territoire palestinien était vide, destiné depuis toujours aux sionistes. Il s’agissait bien de colonisation, mais pas au sens européen du XIX ème siècle : on n’exploiterait pas les habitants du pays, on les ferait partir. Ceux qui resteraient, on n’en ferait pas une main-d’œuvre dépendant du territoire, mais plutôt une main d’œuvre volante et détachée, comme si c’étaient des immigrés mis en ghetto. Dés le début, c’est l’achat des terres sous la condition qu’elles soient vides  d’occupants, ou vidables. C’est un génocide, mais où l’extermination physique reste subordonnée à l’évacuation géographique : n’étant que des Arabes en général, les Palestiniens survivants doivent aller se fondre avec les autres Arabes ; L’extermination physique, qu’elle soit ou non confiée à des mercenaires, est parfaitement présente. Mais ce n’est pas un génocide, dit-on, puisqu’elle n’est pas le «  but final » : en effet ; c’est un moyen parmi d’autres ;
La complicité des Etats-Unis avec Israël ne vient pas seulement de la puissance d’un lobby sioniste. Elias Sanbar a bien montré comment les Etats-Unis retrouvaient dans Israël une part de leur histoire : l’extermination des Indiens, qui, là aussi, ne fut qu’en partie directement physique. Il s’agissait de faire le vide, et comme s’il n’y avait  jamais eu d’Indiens, sauf dans des ghettos qui en feraient autant d’immigrés du dedans. A beaucoup d’égards, les Palestiniens sont les nouveaux Indiens, les Indiens d’Israël. L’analyse marxiste indique les deux mouvements contraires du capitalisme : s’imposer constamment des limites, à l’intérieur desquelles il aménage et exploite son propre système ; repousser toujours plus loin ces limites, les dépasser pour recommencer en plus grand ou en plus intense sa propre fondation. Repousser les limites, c’était l’acte du capitalisme américain, du rêve américain, repris par Israël et le rêve du Grand Israël sur territoire arabe, sur le dos des Arabes.
Comment le peuple palestinien a su résister et résiste. Comment, de peuple lignager, il est devenu nation armée. Comment il s’est donné un organisme qui ne le représente pas simplement, mais l’incarne, hors territoire et sans Etat : il y fallait un grand personnage historique qu’on dirait, d’un point de vue occidental, presque sorti de Shakespeare, et ce fut Arafat. Ce n’était pas la première fois dans l’histoire ( les Français peuvent penser à la France libre, à cette différence près qu’elle avait au début moins de base populaire). Et ce qui n’est pas non plus pour la première fois dans l’histoire, c’est toutes les occasions où une solution, un élément de solution étaient possibles, que les Israéliens ont délibérément, sciemment détruits. Ils s’en tenaient à leur position religieuse de nier, non pas seulement le droit, mais le fait palestinien. Ils se lavaient de leur propre terrorisme en traitant les Palestiniens de terroristes venus du dehors. Et précisément parce que les Palestiniens n’étaient pas cela, aussi différents des autres Arabes que les Européens peuvent l’être entre eux, ils ne pouvaient attendre des états arabes eux-mêmes qu’une aide ambiguë, qui se retournait parfois en hostilité et extermination, quand le modèle palestinien devenait pour eux trop dangereux. Les Palestiniens ont parcouru tous ces cycles infernaux de l’histoire : la faillite des solutions chaque fois qu’elles étaient possibles, les pires retournements d’alliance dont ils faisaient les frais, les promesses les plus solennelles non tenues. Et de tout cela, leur résistance a dû se nourrir.
Il  se peut que l’un des buts des massacres de Sabra et Chatila ait été de déconsidérer Arafat. Il n’avait consenti au départ des combattants, dont la force restait intacte, qu’à condition que la sécurité de leurs familles fût absolument garantie, par les Etats-Unis et même par Israël. Après les massacres, il n’y avait pas d’autre mot que « shame ». Si la crise qui s’ensuit pour l’OLP avait pour résultat, à plus ou moins long terme, soit une intégration dans un état arabe, soit une dissolution dans l’intégrisme musulman, alors on pourrait dire que le peuple palestinien a effectivement disparu. Mais ce serait dans de telles  conditions que le monde, les Etats-Unis, et même Israël n’auraient pas fini de regretter les occasions perdues, y compris celles qui restent encore possibles aujourd’hui. A la formule orgueilleuse d’Israël : " nous ne sommes pas un peuple comme les autres ", n’a cessé de répondre un cri des Palestiniens, celui qu’invoquait le premier numéro de la Revue d’études palestiniennes : nous sommes un peuple comme les autres, nous ne voulons être que cela…
En menant la guerre terroriste du Liban, Israël a cru supprimer l’OLP et retirer son support au peuple palestinien, déjà privé de sa terre. Et peut-être y a-t-il réussi, puisque dans Tripoli encerclée, il n’y a plus que la présence physique d’Arafat parmi les siens, tous dans une espèce de grandeur solitaire. Mais le peuple palestinien ne perdra pas son identité sans susciter à sa place un double terrorisme, d’Etat et de religion, qui profitera de sa disparition et rendra impossible tout règlement pacifique avec Israël. De la guerre du Liban, Israël lui-même ne sortira pas seulement moralement désuni, économiquement désorganisé, il se trouvera devant l’image inversée de sa propre intolérance. Uns solution politique, un règlement pacifique n’est possible qu’avec une OLP indépendante, qui n’aura pas disparu dans un Etat déjà existant, et ne se sera pas perdue dans les différents mouvements islamiques. Une disparition de l’OLP ne serait que la victoire des forces  aveugles de guerre, indifférentes à la survie du peuple palestinien.
                                                               
3. "Les Israéliens ignorent la tragédie palestinienne" par Baudoin Loos
in Le Soir (quotidien belge) du dimanche 21 juillet 2002

Un collègue israélien pas comme les autres. Les autres, en grande majorité, se considèrent en guerre. Contre le terrorisme palestinien. Lui connaît l'âme des Palestiniens. Et il a choisi de témoigner, dans son journal le quotidien de gauche « Haaretz » par le biais d'une chronique des choses de la vie vue à travers les yeux palestiniens. Son message, au séminaire de Copenhague, a été écouté dans un silence impressionnant.
La plupart des Israéliens ignorent ce qui se passe à une demi-heure de chez eux, côté palestinien. Ils ne veulent pas savoir. Deux facteurs au moins expliquent cette attitude : d'abord le « mythe » qui énonce qu'Ehoud Barak (dernier Premier ministre travailliste) a fait des « propositions généreuses » à Camp David que Yasser Arafat a refusées pour préférer la violence, et ensuite, bien sûr, les attentats suicide, qui ont fait du camp de la paix une peau de chagrin.
Les racines de l'ignorance remontent loin, selon lui. Dans mon éducation, je n'ai jamais entendu parler de la tragédie palestinienne. J'allais au Club Med sans que personne ne me dise qu'il était installé sur un port de pêche palestinien détruit comme quatre cents autres villages, après la guerre de 1948. Mais on n'efface pas l'histoire, elle brûle encore les cœurs dans les camps.
Et Levy n'épargne guère ses collègues. Nous avons une des meilleures presses du monde, sauf quand il s'agit de la question palestinienne, où la narration des informations est totalement biaisée. La tragédie israélienne est bien couverte, ce qui me semble juste, mais le prix payé par les Palestiniens n'est pas couvert du tout !
Il y a un an, j'ai publié un article intitulé « Ici nous avons créé un kamikaze » à propos d'une famille dans un camp de Bethléem où j'avais trouvé une misère inouïe. J'ai appris que le fils aîné de cette famille a récemment conduit la voiture qui a mené un homme se faire exploser à Jérusalem. Les Palestiniens ne naissent pas ainsi, mais on ne veut pas se poser la question du « pourquoi » !
L'amertume de notre confrère ne peut se confiner à son temps de parole. La seule réponse honnête que Barak a jamais eue, c'est quand il a admis (en 1998) que s'il avait été un jeune Palestinien, il aurait été terroriste... Mais les Israéliens refusent de se mettre un moment dans les chaussures des Palestiniens...
« J'ai honte parce que je suis un patriote ! »
Gideon Levy n'a pas la vie facile, lui qui est malmené sur les plateaux de télévision, lui qui est parfois traité de « Hitler » ou reçoit de sordides menaces de mort concernant ses enfants, par exemple. Mais il ne croit pas que ses écrits minent la position d'Israël dans le monde, comme le craignent les Affaires étrangères et même son propre éditeur. Je me considère comme un patriote. Si Israël ne parle pas d'une seule voix grâce à des gens comme moi, j'estime que cela est à son avantage. J'ai honte de ce que mon peuple, mon armée, mon gouvernement font parce que je suis israélien. Je refuse l'école de pensée en vogue chez nous qui consiste à nous présenter en victimes ultimes. Si je suis inquiet pour toutes ces choses-là, c'est justement parce que je suis un patriote !·
                                           
4. Les diplomates face à l'aigreur des acteurs par Baudoin Loos
in Le Soir (quotidien belge) du dimanche 21 juillet 2002

Proche-Orient Les Nations unies ont réuni cette semaine à Copenhague une brochette de personnalités du conflit israélo-palestinien
Une actualité des plus déprimantes des attentats palestiniens a enveloppé mercredi et jeudi les travaux d'un séminaire organisé par l'ONU à Copenhague (1). Ce qui n'a pas empêché l'émission de messages encourageants...
De notre envoyé spécial - Copenhague - Entre autres missions ingrates, les diplomates ont celle de devoir persévérer, quels que soient les écueils. Au Proche-Orient, ces écueils bouchent l'horizon et font frémir, mais le Norvégien Terje Roed-Larsen et l'Espagnol Miguel-Angel Moratinos, respectivement coordinateur des Nations unies pour le processus de paix au Proche-Orient et envoyé spécial des Quinze pour ce même processus, semblent n'en avoir cure.
A Copenhague, et bien qu'ils reconnaissaient que les événements sur le terrain assombrissaient la donne Chaque camp croit que l'autre veut son anéantissement, a résumé Roed-Larsen , les deux diplomates ont fait part de leur expérience la plus chaude, celle de leur participation, mardi, à la réunion new-yorkaise du « Quartette » (les Etats-Unis, l'Union européenne, la Russie et l'ONU), un acteur nouveau, qui sera peut-être amené à jouer un rôle majeur au Proche-Orient.
Nos idées se retrouvent dans le communiqué du Quartette, s'est ainsi réjoui Moratinos, et je dis que, malgré le pessimisme ambiant au Proche-Orient, la paix n'est plus une utopie, grâce à cette série d'éléments convergents : il n'existe pas de solution militaire mais politique, celle des deux Etats, juif et palestinien, sur la base des frontières de 1967 ; il faut un agenda clair, l'arrêt de la terreur, l'arrêt de la colonisation juive, des réformes et des élections côté palestinien, et enfin une conférence internationale.
On sait maintenant où on va, a, pour sa part, commenté le Norvégien. Un ministre israélien me le disait encore récemment : il y a quelques années, on n'aurait pas osé proposer un Etat palestinien, et encore moins à partir du tracé des frontières de 1967. Cela dit, notre approche se distingue par la théorie du « parallélisme » : on bâtira sur trois piliers en même temps, sécuritaire, politique et économique, et non à partir du premier pilier seulement, solution dont l'échec patent se répétera (l'exigence de l'Israélien Sharon soutenu par l'Américain Bush NDLR) indéfiniment tant qu'on l'appliquera...
Mais le Quartette est loin de parler d'une même voix, malgré les communiqués lénifiants. Notre seul sujet de division est le sort d'Arafat, dont les Etats-Unis, comme Israël, ne veulent plus, plaide Roed-Larsen. Les trois autres membres du Quartette le considèrent comme le chef légitime des Palestiniens.
Ce sujet, le rôle d'Arafat, eut le don de mettre Yasser Abed Rabbo, ministre palestinien, de méchante humeur : Il serait donc responsable de tout ! Même emprisonné dans ses bureaux à Ramallah. Sait-on que, pour le voir, il faut un permis israélien ? Que la porte métallique coulissante du complexe a été remplacée par un char israélien ? Cette humiliation en fait le symbole de ce qu'endure le peuple palestinien.
Les souffrances du peuple palestinien, justement, ont été longuement évoquées. Pourquoi les médias ignorent-ils les cinq semaines de couvre-feu subies par un million de Palestiniens ?, s'exclama Abed Rabbo. Qui parle des chars israéliens qui démolissent, comme ça en passant, les poteaux électriques, téléphoniques, les canalisations d'eau. Tout est paralysé depuis la réoccupation des villes, on atteint des niveaux de pauvreté sans précédent et on se dirige vers une vraie famine dans certaines zones, mais qui l'écrit ? On exige de nous des réformes alors que les gens ne peuvent sortir de chez eux pour aller à l'hôpital, au travail ou à l'école !
Suscitant des crispations de mâchoire, Roed-Larsen révéla alors qu'Ariel Sharon venait de téléphoner à Kofi Annan pour demander à l'ONU de lancer un important programme d'aide humanitaire à destination des Palestiniens. Il faut savoir que dans la bande de Gaza, 70 à 80% des travailleurs sont sans emploi, et environ 50% en Cisjordanie, deux millions de gens dépendent maintenant de l'aide internationale pour leur nourriture. On en arrive à une telle situation que le recours à la violence extrême est appuyé par la grande majorité de la population palestinienne : l'« infrastructure du terrorisme » est dans les esprits ! Pour l'extirper, il faut une vraie ouverture politique.
Le terrorisme ! Neuf morts mardi, trois mercredi : les attentats suicide, qualifiés de « moralement répugnants » par le Quartette, rythment à nouveau l'actualité. Et provoquent aussi l'ire d'Abed Rabbo : Sans même parler du point de vue éthique, les Palestiniens doivent rejeter ces attaques qui servent d'argument à Sharon pour couvrir les crimes de l'occupation et, comme il l'a dit au « Haaretz » en avril 2001, « terminer la guerre de 1948 », sans laisser aux Palestiniens le moindre droit, les maintenant dans une cage qui ne s'ouvre que pour laisser entrer la nourriture !
Il revint à la journaliste israélien Samdar Perry, du « Yediot Aharonot », d'évoquer la réaction de la société israélienne, qui n'acceptera jamais ces méthodes. J'ai pu, raconta-t-elle, interviewer une jeune kamikaze qui avait renoncé à se faire exploser au dernier moment en voyant les enfants qui devaient être sa cible, et j'ai pu constater qu'on ne fait pas grand-chose, chez les Palestiniens, contre les encouragements à devenir « martyrs ».
La haine, la souffrance. Le patient est mourant, lança Roed-Larsen. Un immense courage des dirigeants est requis. Un message qui rejoignait celui de l'Indien Shashi Tharoor, sous-secrétaire général des Nations unies qui dirigeait les débats : Le chemin du dialogue est le seul possible pour en venir à cette paix que l'on sait désirée par la majorité des deux peuples.·
(1) Intitulé « Terminer la confrontation : construire la paix au Proche-Orient », ce séminaire pour les médias a réuni une grosse vingtaine d'invités dont certains, comme l'Israélien Yossi Beilin et le Palestinien Yasser Abed Rabbo, ont pu avoir des entretiens à l'abri des regards. Les représentants du gouvernement israélien avaient décliné l'invitation car elle reposait sur un budget voté annuellement à l'ONU contre la volonté d'Israël.
                                                               
5. Pas de lot de consolation pour ceux qui attendaient de Bush une position un tant soit peu équilibrée - George W. Bush : une “vision” aveugle et un “plan de paix” ressemblant comme son jumeau à une déclaration de guerre par Subhi Hadidi
in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du vendredi 28 juin2002
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
(Ecrivain-chercheur syrien, Subhi Hadidi vit à Paris.)
Sans doute les Arabes modérés, comptant au nombre des “gens de raison” - autrement dit de ces “rationalistes raisonnables” qui s’étaient empressés de rejoindre la cohorte de la “rationalité” dès son émergence/transformation en obédience idéo-cognitive consécutive à la seconde guerre du Golfe, et dont l’un des fruits avait été rien moins que le “nouvel ordre mondial” (qui ne tarda pas à exhaler son dernier souffle, sans dommage ni regrets) - sans doute, disais-je, ces Arabes modérés ont-ils été frappés d’une terrible déception en entendant le discours du président George W. Bush sur sa vision de la paix palestino-israélienne. Certainement, ils ont été atterrés et ils se sont frappés les mains l’une contre l’autre d’impuissance en découvrant jusqu’à quelles profondeurs abyssales le chef des Etats-Unis était capable de s’enfoncer. Lui, le dirigeant de ces Etats-Unis qui sont, comme on sait, la “Nation indispensable”, le Phare du Monde Libre, le Havre du Libéralisme - archéo comme néo -, la Mecque de la Raison et des Gens “Raisonnables”...
On pourra dire tout ce qu’on voudra au sujet de l’alignement du discours bushien - avec un parti-pris total, éhonté et scandaleux - sur le programme du Likoud. On me pardonnera, j’espère, d’emprunter à autrui, puisqu’aussi bien je restitue la citation - excellente - à son auteur et légitime propriétaire. Ainsi, le journaliste britannique Robert Fisk a déclaré, après avoir entendu ce discours : “Je me demande bien pourquoi Bush ne laisse-t-il pas Sharon diriger son service de presse ?” Tout un chacun aura pu observer, et même à plusieurs reprises, une kyrielle de remises en cause de points acquis fondamentaux, qui finissaient par constituer une énorme régression par rapport au discours prononcé par Bush, pas plus de deux mois auparavant, à la Maison Blanche, dans la Roseraie, déjà... Il est loisible à tout un chacun de procéder à cette comparaison instructive, autant de fois que nécessaire, ad libitum, jusqu’à satiété, ad nauseam... Sauf mon respect pour la personne de ce cher George, je pense qu’on ne peut que s’étonner de la tournure d’esprit et du comportement pour le moins étranges de l’homme qui préside aux destinées de l’Amérique... et du monde !
En effet, ceux qui espéraient de Bush qu’il adoptât une position équilibrée - ou quasi-équitable, à demi-neutre, équitable à 25%, allez, ne chipotons pas - entre les Palestiniens et les Israéliens sont les seuls fondés aujourd’hui à s’étonner, à se poser des questions, à être surpris, déçus, ou attristés. Parmi ceux-ci, nous citerons au tout premier chef le président égyptien Hosni Moubarak, lui qui croyait que d’avoir effectué un séjour à la résidence campagnarde de Camp David - avec tout ce qui y bruit et s’y susurre en matière de révélations, de confessions, de tuyaux et de supputations autour des dangers qui guettent les régimes arabes modérés avant même de menacer Yasser Arafat - aurait suffi à convaincre le président américain de condescendre à une concession - au moins celle-là... : fixer un délai tangible et crédible à la création de l’Etat palestinien. Notre deuxième exemple, parmi nos grands déçus inconsolables, sera celui du souverain saoudien, qui croyait (plutôt : que ses conseillers politiques amateurs post-modernes avaient convaincu du fait) que l’initiative de paix qu’il avait lancée - et que les Arabes avaient avalisée lors du sommet arabe de Beyrouth - constituerait le joyau dans l’écrin des “visions” de George W. Bush en matière de paix arabo-israélienne (et non pas seulement palestino-israélienne)...
Notre troisième exemple d’amoureux éconduits sera celui de ces Arabes “rationnels” qui n’avaient de cesse de houspiller, d’inciter à l’arrêt de l’Intifada (excusez-moi : “de mettre un terme aux violences”) et d’accepter le premier projet de paix venu, en partant du principe qu’”un bon compromis historique aujourd’hui, aussi injuste et éphémère soit-il, vaut mieux que tout perdre demain en s’obstinant de dire “la’” (“non”) à tout...” Non que la tribu des “sages” arabes protestassent, entre autres, contre l’immixtion du président américain dans les affaires intérieures du peuple palestinien en exigeant de lui qu’il élise une direction nouvelle, différente... Non qu’ils s’insurgeassent contre le reniement par notre homme de ses engagements passés - qu’il s’agît de l’Etat palestinien ou du retrait de l’armée israélienne d’occupation des territoires placés sous la souveraineté de l’Autorité palestinienne. Non. C’est tout simplement qu’ils ne trouvent aucune explication susceptible d’établir la “rationalité” de ce discours qui défie toute logique - tout du moins, apparemment, si l’on reste à l’intérieur des limites d’un esprit arabe standard...
Ainsi, pour eux, ce qui domine dans le discours de Bush (et ce qui les gêne), c’est cette irrationalité. Ce n’est absolument pas son alignement sur Sharon et sur la vision politique du Likoud. Ce sont là des “visions”, mais elles sont aveugles. Au plus loin qu’elles atteignent, elles ne dépassent pas la pointe du nez du visionnaire. On nous présente ce discours comme “annonciateur de paix”. En réalité, c’est une déclaration de guerre en bonne et due forme. On nous dit que c’est un “plan d’action”. Mais ce plan ne comporte rien qui soit réalisable, mis à part, peut-être, le fait de donner à Sharon toute latitude de pousser encore plus loin ses plans militaires et sa politique fasciste, et/ou d’intimer aux Palestiniens l’ordre de procéder à des réformes démocratiques drastiques - démocratiques, mais imposées par des ukases totalement antidémocratiques...
Que déciderait George Bush si des élections présidentielles avaient lieu, en Palestine, en présence et sous la supervision d’instances internationales neutres (comme l’équipe d’observateurs de Jimmy Carter, l’Union européenne, les organisations de défense des droits de l’homme...) et si Yasser Arafat était réélu président ? La Maison Blanche dirait-elle, dans ce cas de figure, que ces élections n’étaient ni libres ni honnêtes ? Ou bien en refuserait-elle l’issue, au motif qu’elle ne répond pas tout-à-fait aux désirs de Washington et de Tel-Aviv ? Ou bien peut-être Bush a-t-il d’ores et déjà dans sa manche un projet alternatif, opposé à l’éventualité, tout-à-fait probable, de cette réélection : une recette de présidence cuisinée “à l’Afghane”, modèle Hamid Karzaï ? Quel crétin des alpages a persuadé le président des Etats-Unis que la Palestine a quelque chose à voir avec l’Afghanistan et les Palestiniens, avec les Afghans ?!? Est-ce cette même andouille de l’Himalaya, qui avait déjà convaincu Bush que l’Irak et l’Afghanistan, c’est la même chose, et que les Kurdes qui vivent dans le nord de l’Irak sont les clones, en quelque sorte, de l’”Alliance du Nord” afghane et qu’ils sont aussi doués que ceux-ci pour ce qui est de se vendre à l’étranger et se soumettre servilement à l’envahisseur ?
Comment les conseillers et les aides de camp du président américain (du vice-président Dick Cheney à la femme de confiance et puits de science Condoleezza Rice, en passant par le pôle de la “fermeté”, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld et le pôle “modéré” du secrétaire d’Etat Colin Powell) ont-ils pu, tous ensemble, convaincre le président américain que les conditions d’une paix pouvaient comporter des réformes en Palestine telles qu’elles requièrent des “institutions politiques et économiques entièrement nouvelles, basées sur la démocratie, l’économie de marché et la lutte contre le terrorisme” ; l’”établissement d’une démocratie authentique fondée sur la tolérance et la liberté” ; l’élection d’”une nouvelle direction palestinienne, totalement différente” ; de “nouveaux dirigeants, non compromis avec le terrorisme” ; l’”arrêt de l’afflux de fonds et de matériel, ainsi que des opérations de mobilisation et d’enrôlement dans les rangs de mouvances terroristes s’efforçant de détruire Israël, dont le Hamas, le Djihad islamique et le Hizbollah” ; l’exigence que “tout Etat sincèrement engagé dans la paix interdise l’acheminement des fournitures iraniennes destinées à ces groupes terroristes et s’oppose aux menées des régimes qui soutiennent le terrorisme, comme l’Irak” ; l’exigence que “la Syrie choisisse le bon camp dans la guerre contre le terrorisme, en fermant les camps d’entraînement des terroristes et en chassant les organisations terroristes de son territoire...”
Ouf ! Excusez du peu...
Plus que l’habituelle simplification abusive dont on accuse généralement (à juste titre) le discours bushien, il y a cette fois-ci un délayage pernicieux et délibéré : délayage dans l’expression concrète, dans les idées formulées et dans les réalités tangibles. En ce sens, le discours de Bush lui permet de se laver les mains de toute responsabilité morale, juridique et politique dans ce que Sharon est en train de commettre - et commettra, à l’avenir. Par ailleurs, le discours de Bush donne au premier ministre de l’Etat hébreu le feu vert lui permettant de poursuivre ce qu’il est en train de faire, et même de faire, à l’avenir, exactement tout ce qui lui plaira. Mais, par ailleurs, ce laxisme intentionnel envoie aux Arabes - plus précisément, aux dirigeants arabes, sans égard pour la “modération” d’un tel ou l’”extrémisme” de tel autre - un message américain nouveau, affiché sans fioritures : la Maison Blanche se moque bien de vos inquiétudes au sujet de ce qui risquerait fort de se produire dans la rue, en réaction à l’alignement américain sur le programme politique du Likoud ; débrouillez-vous tout seuls, et les vaches seront bien gardées !
Une seule raison valable nous semble expliquer ce traitement à la légère, par l’Amérique, des hantises des gouvernants arabes. Ne parlons pas, par charité, de la “dignité”, de la “pudeur” ou de l’”honneur” des dits gouvernants. Cette raison, c’est que tous les oeufs du Moyen-Orient sont dans le même panier - américain - depuis l’inauguration des tentatives de règlement pacifique du conflit arabo-israélien - ce qui remonte à relativement loin dans le passé : à la décision prise par feu le président égyptien Anwar Sadate de renvoyer d’Egypte les experts soviétiques et d’effectuer le voyage de Jérusalem occupée. A la décision, aussi, de feu le président syrien Hafez al-Assad, de procéder à une ouverture politique quasi-totale vis-à-vis des Etats-Unis (à travers le président américain de l’époque, Richard Nixon, et surtout son célèbre secrétaire d’Etat Henry Kissinger), non seulement sur fond de négociations, mais pour prix partiel du silence américain devant l’”imposition par la Syrie de son hégémonie sur le Liban” ; pour aboutir naturellement à la “Tempête du désert”, à la conférence de Madrid, aux accords d’Oslo et de Wadi Araba, à la série de conversations - secrètes comme publiques - entre la Syrie et Israël.
Les autres raisons ont nom : démission du monde (Union européenne, Russie, Chine...) - voulue ou imposée - de toute responsabilité en matière de participation à la formulation des solutions possibles ou d’exerce de pressions sur l’Etat hébreu et les Etats-Unis. Le fait que Bush ait ignoré impérialement l’idée de conférence mondiale, formulée par la commission quadripartite (composée de l’Union européenne, de la Russie, de l’ONU et des Etats-Unis) ne vient que confirmer cette démission... pour qui, naturellement, aurait encore besoin qu’on lui mette les points sur les “i” ! Les autres raisons ne sont pas sans lien avec le dérèglement de l’équilibre des forces en présence, en faveur de l’Etat hébreu, et au désavantage de régimes arabes totalitaires, impuissants et liges ; dérèglement venant confirmer le principe de l’unipolarité mondiale et de l’extension de l’influence américaine à l’ensemble des relations internationales, rendant obsolètes les quelques principes rescapés de la “légalité internationale”, à l’ONU, par un recours américain - abusif, arbitraire et discriminatoire - au droit de veto.
On dit habituellement - à juste titre, semble-t-il - que l’ensemble de la politique américaine - intérieure et étrangère - peut changer du tout au tout avec la relève de la garde à la Maison Blanche, sauf - bien entendu - en ce qui concerne les politiques, décidées en très haut-lieu, poursuivies par les Etats-Unis au Moyen-Orient. La fermeté de cette conviction ne résulte pas de la supposition que les données du Moyen-Orient seraient immuables, constantes et éternelles. En effet, cette région du monde, à l’instar des autres, en réalité, est soumise au principe du changement et de l’évolution - ne fût-ce en vertu des lois d’une Histoire supposée aller toujours de l’avant - tout au moins, du fait que cette région est située au coeur de l’Histoire et ne saurait, en conséquence, s’abstraire du mouvement du monde contemporain.
La force de cette conviction tient, par ailleurs, à la solidité de l’énorme édifice de la diplomatie américaine au Moyen-Orient. Dans un passé pas très éloigné, cet édifice reposait encore sur trois piliers principaux et quelques étais secondaires : tenir en respect le danger communiste et empêcher la Russie d’accéder aux mers chaudes (comme le voulait la légende) ; assurer un calme total sur le front du pétrole, en matière tant de sécurité de l’approvisionnement que de stabilité du prix du baril ; enfin, garantir la sécurité de l’Etat hébreu. Indépendamment du fait que la fin de la guerre froide a permis d’assurer la tenue en respect - “containment” (eng.) - de l’Union soviétique - bien plus : d’en effacer jusqu’au souvenir dans les atlas -, l’opération “Tempête du désert” a permis d’atteindre les deux autres objectifs d’une manière magistrale, digne de faire pâlir le Panthéon imaginaire des présidents des Etats-Unis de jalousie pour Georges Bush-père.
Il fut un temps où un diplomate aussi rusé que pouvait l’être un certain Henry Kissinger était contraint de recourir aux “navettes diplomatiques”, à la “diplomatie des petits pas” entre Le Caire et Tel-Aviv, entre Damas et Riyadh ou Amman, pour aboutir à un grand accord quasi miraculeux sur quelque point de détail, minuscule et nullement hors d’atteinte. En dépit du fait que l’Union soviétique possédât alors son propre panier à oeufs, dans la région du Moyen-Orient, la suite des événements allait démontrer que tous les oeufs finiraient par se retrouver dans le seul panier américain...
Aujourd’hui, les choses ont drôlement changé. Les Etats-Unis n’ont plus besoin que d’un simple texte, que se refilent entre eux, pour le corriger aux marges, le vice-président, la conseillère ès-sécurité nationale Condoleezza Rice, le secrétaire d’Etat à la Défense et le secrétaire d’Etat tout court ; puis que réécrit en lui donnant sa tournure définitive le plumitif en chef de la présidence américaine Michael Gerson ; avant que le relise une énième et pénultième fois la confidente du président, Karen Hughes (potins rapportés par The New York Times), pour que ce topo devienne une “vision”, une “politique”, un “plan de paix”...
Un plan de paix ? Défectueux ? Outrancièrement simplificateur ? Partial ? Dilatoire ? Immoral ?
Les Arabes, de nos jours, ne sont pas si regardants !
                                   
6. Le plan de Bush sur la comète se contente de répéter les erreurs du passé par Marwan Bishara
in International Herald Tribune (quotidien international publié à Paris) du vendredi 26 juin  2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

(Marwan Bishara enseigne les relations internationales à l’Université américaine de Paris. Il est l’auteur de “Palestine/Israël : Paix ou Apartheid ?”)
En entendant le discours sur le Moyen-Orient du président George W. Bush, lundi dernier, je ne pouvais m’empêcher de secouer la tête, d’incrédulité. Cette administration répète pour la énième fois les erreurs du passé, bien loin de tracer une perspective véritablement novatrice pour l’avenir.
Se pliant aux consignes israéliennes, Bush a choisi d’ignorer deux documents préparatoires fondamentaux, pourtant déposés sur son bureau. L’un déclinait une initiative arabe très complète traçant les grandes lignes d’un futur pacifique et débarrassé de l’occupation. L’autre, émanant de Yasser Arafat, unique dirigeant palestinien démocratiquement élu, acceptait les propositions formulées par le président Bill Clinton, en décembre 2000, comme base pour des négociations à venir.
Comme de nombreux prédécesseurs avant lui, Bush se sent enclin à imaginer une manière “créative” de sortir d’un problème facile à résoudre. Il en résulte finalement une formule permettant plus de gérer la crise que de la résoudre.
Or il se trouve, malheureusement pour lui, que la solution à ce conflit - le retrait total d’Israël des territoires occupés en 1967 en échange de la paix avec ses voisins arabes, soit “la terre contre la paix” - est connue depuis des décennies. On s’est ingénié à l’éluder, depuis des décennies aussi.
Bush veut que nous faire retourner à un processus provisoire, mais avec une nouvelle direction palestinienne. Une politique américaine intelligente, ai-je appris durant une visite effectuée la semaine dernière à Washington, est une politique qui s’éloigne d’Israël tout en s’en prenant aux Palestiniens ! Bush, qui a bien intégré l’expérience de son père, sait tout ce qu’il y a à savoir sur les conséquences fâcheuses d’une pression éventuelle sur Israël.
Bush exige un changement à la direction palestinienne afin de paver la voie conduisant à un Etat palestinien, à un horizon non fixé. Mais, dans toute démocratie, la direction d’un pays émane du choix du peuple. Aussi longtemps qu’un nouveau président n’aura pas été désigné par des élections libres et ouvertes, personne n’a le droit d’imposer un dirigeant aux Palestiniens. Avec les tanks israéliens partout dans les territoires palestiniens, on voit mal comment des élections libres et ouvertes pourraient être tenues...
Le meilleur scénario alternatif verrait Arafat nommer le leader le plus populaire en Palestine aujourd’hui, comme adjoint et successeur possible, et le charger de négocier avec Israël. Marwan Barghuthi, député élu et homme politique compétent, connaît bien la politique israélienne et parle l’hébreu couramment. Bien qu’il soit actuellement emprisonné en Israël - ce n’est pas pour lui une première - il pourrait parvenir à un accord de paix avec ceux qui sont pour le moment ses geôliers, aussi bien qu’avait su le faire Nelson Mandela.
Bush nous dit que l’intérim nécessitera trois ans. L’approche par étapes était conçue afin d’établir une certaine confiance entre les deux parties. La paix, c’est un processus, nous disait-on. Et pourtant, bien loin de régler le problème - c’est-à-dire l’occupation brutale, par Israël, depuis trente-cinq ans, de territoires palestiniens - un processus par étapes ne pourra que conduire à plus de domination israélienne et encore plus d’implantations illégales.
Pourquoi Bush s’ingénie-t-il ainsi à creuser un nouveau tunnel pour avoir le plaisir d’apercevoir la lumière, au bout ? Parce qu’en définitive ce nouveau plan exonérera son administration de tout engagement et de toute décision sérieuses qui pourrait le placer dans un rapport conflictuel avec Israël. Quand viendra le temps du règlement “permanent”, sur l’agenda de la prochaine administration américaine, la situation aura été changée, vraisemblablement en pire, [mais cela ne sera plus le problème de Bush].
En attendant, ajouter trois années d’incertitude aux sept années d’ambiguïté du processus d’Oslo, voilà qui signifie encore plus de processus et encore moins de paix ! Cela permettra, une fois de plus, aux dirigeants israéliens d’éluder le choix crucial qu’Israël devra bien finir par trancher : veut-il les territoires, ou bien veut-il la paix ? Comme l’eau et l’huile, la paix et l’occupation ne sont pas susceptibles d’être mélangées.
Au lieu de s’attaquer à la résolution de cette quadrature du cercle, l’autruche américaine semble se contenter de s’enterrer la tête dans le sable dans l’attente vaine qu’en entendant le mot “Etat”, les Palestiniens vont faire volte-face et que le conflit sera réglé. Mais un Etat ne saurait en aucun cas servir d’ersatz de solution équitable : l’Etat doit être, au contraire, le point d’arrivée d’une politique sensées conduisant à la fin de l’occupation.
Si Washington s’entête à faire obstacle à l’application du droit international qui proscrit la main-mise sur un territoire étranger par la force, cela ne fera qu’alimenter la culture d’impunité prévalant en Israël, en nourrissant, par voie de conséquence, la culture de l’attentat-suicide du côté palestinien.
En attendant, les sorciers-guérisseurs moyen-orientaux prolifèrent tant en Israël qu’en Palestine, produisant toujours plus de fondamentalisme et d’irrationnel. Si les seules lois terrestres à s’appliquer sur leur territoire sont celles de la jungle - gouverner par la force brute - alors les deux côtés seront de plus en plus enclins à mettre en application les interprétations et les prescriptions religieuses. Un conflit religieux et ethnique aurait de terribles conséquences pour les deux peuples, pour très longtemps.
                                               
7. Notre fille a été tuée dans un attentat-suicide... Mais c’est la terreur de l’occupation israélienne qui est la cause de sa mort par Alexandra Williams (Jérusalem)
in The Mirror (quotidien britannique) du jeudi 25 juin 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Un grand auto-collant “Libérez la Palestine !” occupe le centre de la porte d’entrée des Elhanan. Non. Ce n’est pas une maison palestinienne, dans les territoires occupés... Chose remarquable, cette maison est située dans un quartier aisé du quartier juif de Jérusalem. Elle appartient à un couple dont la fille, Smadar, a été tuée (à l’âge de quatorze ans) par un kamikaze palestinien.
Bien loin de s’abandonner à la revanche et à la haine, Nurit Elhanan et Rami, son époux (ils ont cinquante-deux ans l’une et l’autre) se battent pour la paix.
Ils mènent une campagne pour la fin de l’occupation israélienne des territoires palestiniens, occupation qu’ils qualifient de “cancer entretenant la terreur”.
Nurit, titulaire d’un doctorat de linguistique de l’Université hébraïque de Jérusalem, m’a dit : “Aucune vraie mère ne peut nourrir une seule seconde l’idée de se consoler en tuant l’enfant d’une autre mère. Israël est en passe de devenir un cimetière d’enfants. On est en train de faire de la Terre Sainte un terrain vague.”
Son mari, Rami, graphiste, acquiesce : “Si pour chaque enfant israélien tué aujourd’hui on décide d’aller demain tuer un enfant palestinien, il n’y aura jamais de solution.”
“Notre fille a été tuée à cause de la terreur que représente l’occupation israélienne. Chaque victime innocente, d’un côté comme de l’autre, est victime de l’occupation. L’occupation, c’est un cancer qui nourrit le terrorisme palestinien.”
La semaine dernière, après deux attentats-suicides et une fusillade qui ont coûté la vie à trente Israéliens, Israël a durcit sa politique de répression militaire. Il en a résulté la mort de Palestiniens innocents - cinq enfants, dans la seule journée de vendredi dernier !
Rami : “Quand j’ai appris la mort d’enfants palestiniens à Jénine, j’étais atterré, de la même manière que je l’avais été la veille en apprenant la mort de nombreux Israéliens tués par un attentat-suicide. Les Palestiniens souffrent et pleurent exactement comme les Israéliens. Eux et nous, avons le même sang : il est rouge.”
Certains accusent le couple de faire l’apologie des kamikazes. Durant un meeting pour la paix, un Israélien les a qualifiés de “traîtres gauchistes”, trouvant intelligent d’ajouter : “quel dommage que vous n’ayez pas sauté avec votre gamine !”
Smadar a été tuée dans un double attentat-suicide palestinien perpétré à Jérusalem en septembre 1997. Il était trois heures de l’après-midi, le jour de la rentrée des classes. Elle était en train d’acheter ses livres scolaires avec deux de ses camarades proches. Horrifiés, les clients de la librairie tentèrent d’échapper à la première bombe, mais ce fut pour se retrouver face au deuxième terroriste, qui déclencha alors son engin infernal, provoquant un carnage.
Smadar a été tuée sur le coup, ainsi qu’une de ses camarades. L’autre resta dans le coma pendant six mois. Cinq ans ont passé, mais la douleur est encore trop vive pour les parents, qui ne peuvent en parler.
Rami, dont le propre père a survécu à Auschwitz et dont les grands-parents, tantes et oncles ont tous disparu dans l’Holocauste, me dit : “la douleur d’avoir perdu notre chère enfant est insupportable, mais notre maison n’est pas un foyer de haine. Vous pouvez, bien sûr, vous abandonner à votre malheur et ne rien faire à part attendre la mort... Mais vous pouvez aussi essayer de vous rendre utile.” “Nous avons cherché à rencontrer des gens comme nous, qui ont vécu la même chose que nous, mais de “l’autre côté”. Aujourd’hui, nous avons beaucoup d’amis palestiniens, des parents, qui ont perdu un enfant, ou plusieurs, eux aussi. Nous sommes en position de pouvoir. Nous ne pouvions garder le silence. Nous devons informer le monde extérieur. C’est notre malheur qui nous donne cette énergie”.
D’aucuns avancent l’argument que mettre fin à l’occupation ne permettrait pas de mettre un terme aux attentats-suicides. Hamas et le Djihad islamique ont juré de continuer leur campagne de terreur jusqu’à ce que les Juifs soient chassés d’Israël. Mais Rami et Nurit pensent que les organisations terroristes tirent leur force des persécutions subies par (leur) peuple.
Nurit : “Le Hamas tire son pouvoir de la colère. Si vous redonnez aux gens leur dignité, leur honneur et la prospérité, en cessant de les occuper, le Hamas perdra son pouvoir.”
Rami ajoute : “Si un homme atteint d’un cancer à la jambe va chez le médecin et lui demande s’il ira bien après une éventuelle amputation, aucun médecin au monde ne lui dira : mais oui, bien sûr, tout ira très bien... Mais aucun médecin au monde ne lui dira qu’il ne doit pas être amputé.”
“Evacuer Gaza et la Cisjordanie ne peut qu’être dans l’intérêt tant des Israéliens que des Palestiniens”. Le couple a trois enfants : Elik (25 ans) ; Guy (23 ans) et Yigal (10 ans). Elik et Guy, qui sont aujourd’hui étudiants à Paris, ont servi dans l’armée israélienne. Ils ont combattu sur la frontière libanaise.
Nurit et Rami sont convaincus que si leurs fils étaient incorporés aujourd’hui dans l’armée, ils refuseraient de faire leur service militaire dans les territoires palestiniens. Rami, vétéran des guerres de 1973 (dite du Kippour) et de 1982 (invasion du Liban, sous l’intitulé “Paix en Galilée, ndt), dit : “Les vrais héros, ce sont les refuseniks”.
La colère de Rami et de son épouse est dirigée contre le premier ministre israélien Ariel Sharon, le dirigeant palestinien Yasser Arafat et les Etats-Unis, bien plus que contre le kamikaze qui a tué leur fille.
Nurit : “La guerre n’est pas entre le peuple israélien et le peuple palestinien, mais entre ces hommes qui détruisent la vie et qui se prétendent des dirigeants. Les Etats-Unis sont rétifs et excédés par la situation. Quant au reste du monde, il continue son petit train-train, comme si le sang n’avait jamais été répandu.”
Le couple a fondé le Forum des Familles Eprouvées, avec le Palestinien Izzat Ghazzawi, dont le fils Rami (seize ans) a été tué par les soldats de l’armée israélienne. En décembre dernier, Nurit et Izzat ont été lauréats du Prix de la Liberté d’expression décerné par le Parlement européen.
Nurit : “On me demande souvent si je ressens un besoin de venger le meurtre de ma chère petite, qui a été tuée pour la seule “raison” d’être née Israélienne, par un jeune homme qui était désespéré au point de tuer en se suicidant, pour la seule “raison” d’être né Palestinien.
“Je réponds à chaque fois en citant le poète hébreu Bialik, qui a dit : “Satan n’est pas encore à la veille d’inventer le genre de vengeance de nature à faire oublier le sang répandu d’un petit enfant...”
                                       
8. Rejetant toute responsabilité dans les attentats-suicides, et qualifiant Sharon de “partenaire” et Pérès de “feuille de vigne”, Arafat déclare : “Nous nous sommes trompés, à Camp David. C’est la “promenade” de Sharon à Al-Aqsa qui a mis le feu aux poudres” propos recueillis par Akiva Eldar
Paru dans  Ha’Aretz (quotidien israélien) du 23 juin 2002 repris in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du lundi 24 juin 2002
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]

Vraisemblablement, les sacs de sables entassés dans le bureau de Yasser Arafat et dans les couloirs de la Muqâta‘ah, les carcasses de voitures pilées (par les blindés israéliens) au milieu des gravats, les gardes armés, la petite cuisine misérable du Président, les livres scolaires des enfants palestiniens, les vues de la Muqâta‘ah à moitié en ruines : tout cela fera partie un jour ou l’autre des souvenirs idéalisés de la guerre d’indépendance palestinienne. En tous les cas, mercredi dernier, ce spectacle désolant ne suscitait pas un abattement particulier...
Il formait comme une sorte de décor surréaliste aux propos d’Arafat, parlant tranquillement d’ “un règlement basé sur des frontières ouvertes sur le modèle du Benelux (Belgique + Hollande + Luxembourg)”, suscitant de sérieux doutes quant à sa capacité de parvenir à un accord de cette nature... A la fin de l’interview, Arafat m’a dit que “le mot ‘fatigué’ n’était pas palestinien”, mais ses yeux se chargeaient de le démentir...
Arafat semblait très préoccupé par des rapports venus de Gaza, au sujet de manifestations de pauvres gens affamés. Là-bas, les marchands de légumes vendaient des pommes de terre gâtées en raison de leur longue stagnation dans l’attente que s’ouvre le barrage de Karni. Le sac de quinze kilos était à un shekel. Il était difficile de dire si Arafat semblait abattu, ou bien s’il prenait sur lui, contenant sa colère. Son porte-parole de longue date, Nabil Abu Rudeïnéh, spécialiste ès-maîtrise du Président et le seul, de toute une armée d’assistants qu’il s’est chargé de fournir lui-même au “dîwân” (la “cour” d’Arafat, en quelque sorte...), s’est retrouvé, pour le coup, au chômage : Arafat a conservé son calme, contrairement à son habitude, et il a répondu très courtoisement à toutes mes tentatives pour le forcer à proférer ses nombreuses expressions incendiaires habituelles...
Arafat a gardé son calme, même après qu’on lui ait posé une question sur la réputation de menteur qui lui colle à la peau depuis quelque temps... Naguère, il aurait chassé tous les journalistes de la salle si l’un d’eux eût osé poser une question beaucoup moins iconoclaste... Sa réponse aux nombreuses critiques à son sujet, venues d’Israël et de la Maison Blanche, fut de dire : “j’en ai l’habitude. Cela fait partie de l’escalade militaire. Ce qui importe, c’est l’application de la paix des braves en Terre sainte, pour nos enfants et pour l’avenir de tous les enfants de toute la région”. Tout ce qu’il trouva à répliquer aux propos de Benjamin Ben Eliezer, pour lequel, “son rôle historique ayant pris fin, il devait laisser sa place” fut : “ce n’est pas Eliezer qui m’a élu, ce sont les enfants de mon peuple”. Les diplomates chevronnés qui ont pu rendre visite à la Muqâta‘ah de Ramallah ces jours derniers ont constaté qu’Arafat en était arrivé au constat que le prix que Sharon lui extorquerait si le terrorisme se poursuivait serait en fin de compte plus élevé que celui qu’il devrait payer d’avance à Ahmad Yassin s’il voulait obtenir de lui qu’il les fasse cesser. Mais seul celui qui n’a pas jeté un coup d’oeil au “bureau” de Tawfîq al-Tîrâwî peut prendre au sérieux l’exigence adressée à l’Autorité palestinienne qu’elle procède à l’arrestation des activistes du Hamâs et du Djihâd islamique. Tawfîq al-Tîrâwî, qui porte encore aujourd’hui le titre respecté de “chef des services de renseignement en Cisjordanie” est assis, au milieu de ce qui avait été jadis une prison et que les tanks de l’armée israélienne “de défense” ont transformé en un tas de gravats. Il accueille ses hôtes, assis à une table de camping en plastique, tandis que des geôliers au regard éteint sont étendus sur des matelas, dans les “cellules” ouvertes aux quatre vents de la prison détruite...
Le terrorisme : les kamikazes se suicident pour des allocations
Arafat rejette catégoriquement toute responsabilité tant dans le terrorisme que dans les souffrances de son peuple. Toute tentative pour lui arracher une déclaration là-dessus se heurte à un mur. Le président palestinien n’est pas disposé à reconnaître avoir fait preuve de tolérance à l’égard du Hamâs après Oslo. Il affirme avoir ordonné personnellement l’assignation à résidence d’Ahmad Yassin, que Netanyahu avait libéré peu avant. Arafat rejette même toute responsabilité dans l’histoire du Karine A. (bateau chargé d’armes, arraisonné par Israël, ndt). Il promet de ramener la sécurité aux villes d’Israël à la seule condition qu’on lui donne le temps de réorganiser ses forces de sécurité et de mener à bien des réformes qui “battraient leur plein”, selon ses dires.
Le nouveau ministre palestinien de l’intérieur rentrait le même jour du Caire et d’Amman, à la suite d’une série de consultations avec des experts égyptiens et jordaniens en matière de sécurité. Arafat montre de la main une pile de dossiers entassés à droite de son bureau : “Vous voyez ? Ce sont les projets de réformes que nous avons reçus et que nous commençons à mettre en pratique sur le terrain.”
Arafat déclare réprouver les attentats-suicides en termes très clairs, et approuver la pétition lancée par Sari Nuseïbéh et d’autres intellectuels, contre ce phénomène. Selon ses termes, il n’y a aucune différence, à ses yeux, entre civils israéliens et civils palestiniens. Les services de sécurité israéliens affirment détenir des preuves accablantes qu’il continue à encourager - voire, à financer - des attentats dirigés contre les colons et les soldats israéliens.
Akiva ElDar (- dans la suite du texte) :
- Pourquoi ne prenez pas de mesures concrètes contre ceux qui envoient des jeunes gens et des jeunes filles se suicider en tuant des civils israéliens ?
- Yasser Arafat : Nous avons arrêté Abdallâh al-Shâmî, chef du Djihâd islamique. Nous poursuivons ses partisans afin de s’assurer que nos ordres sont appliqués.
- Comment expliquez-vous ce phénomène, sans équivalent dans le monde ?
- Yasser Arafat : Je vais vous donner un exemple : dans les premiers jours, au cours de la phase “Gaza et Jéricho d’abord”, lorsque Rabin a été contraint, pour la première fois d’imposer le bouclage de Gaza, il m’a envoyé 15 millions de shekels. La deuxième fois, il m’a envoyé dix millions, la troisième, douze millions. Je l’ai contacté, à l’époque, pour lui demander la raison pour laquelle il m’envoyait cet argent. Il m’a répondu que ces sommes étaient destinées à créer des emplois, car les gens se retourneraient contre lui - et contre moi - si nous étions incapables de leur procurer un travail. Aujourd’hui, il y avait une manifestation, à Gaza : c’était des gens en détresse. Nous essayons de les aider, mais vous nous avez confisqué nos finances, et nous n’avons pas encore pu, à ce jour, verser aux employés leur salaire du mois de mai. Cette situation pousse les jeunes au suicide afin que leurs familles vivent bien grâce à l’argent que leur envoient toutes sortes d’organisations extrémistes. Ces gens-là ont versé 30 000 dollars à deux familles de Jénine. Par ailleurs, les humiliations et les vexations délibérées (des soldats israéliens) aux barrages militaires contribuent à ce phénomène. Est-il admissible que des femmes soient obligées d’accoucher devant des barrages militaires, que des femmes soient contraintes de soulever leurs vêtements afin de montrer qu’elles ne transportent pas d’armes ?
- Comment expliquez-vous les grandes quantités d’armes trouvées chez vous par l’armée (“de défense”) israélienne ?
- Yasser Arafat : Dans cette région, il y a des armes partout. Toutes les portes sont ouvertes et l’anarchie règne. Vous pouvez achetez toutes les armes que vous voulez, en Egypte ou en Jordanie, et même en Israël...
- Et qu’en est-il du Karine A. ?
- Yasser Arafat : Nous n’avons rien à voir avec cette affaire. J’ai proposé à Afi Dechter de participer à l’enquête. J’ai proposé la même chose également aux Américains, aux Européens, aux Russes et à l’ONU.
- Continuez-vous à affirmer que ces armes étaient destinées au Hezbollah ?
- Yasser Arafat : Je n’en suis pas certain. Mais cela semble être le cas. Qu’irions-nous louer un bateau ? Nous avons beaucoup de bateaux, nous, les Palestiniens : vous en avez même fait exploser un, dans le port de Gaza. Nous avons encore, à ce jour, beaucoup de bateaux, dans différents mouillages.
Les négociations : le modèle du Bénélux
Comme on devait s’y attendre, les réactions des services (israéliens) de sécurité au résumé de l’interview publié dans le Ha’Aretz de vendredi dernier consistaient à dire qu’Arafat était prêt désormais à dire n’importe quoi afin de ne pas tomber dans le gouffre qui s’ouvrirait désormais à ses pieds. Les médias israéliens, de leur côté, n’ont pas apporté grande attention à un rapport du “Washington Post” disant que Nabîl Sha‘th avait été envoyé auprès de l’administration américaine pour lui exposer un plan de paix (palestinien). Ce plan comportait la création d’un Etat palestinien dans deux ans, le remplacement du droit au retour des réfugiés palestiniens par une formule plus obscure, laquelle affirmait la nécessité d’un règlement de cette question, ainsi que l’acceptation de modifications frontalières, dans les territoires et à l’est de Jérusalem. Arafat affirmera, au cours de cette rencontre, avoir envoyé Sha‘th afin qu’il transmette à Washington un plan qui mentionne les propositions Clinton, dans une large mesure, tournant autour de la question du droit au retour.
Une des expressions favorites d’Arafat, en anglais est : “Why not ?” (“Pourquoi pas ?”) Lorsqu’il l’emploie, il est impossible de savoir s’il veut dire : “oui”, “non” ou “peut-être”... Jeudi dernier, il n’a pas rejeté carrément - ni approuvé ouvertement - l’idée d’un Etat palestinien provisoire, lancée par l’administration américaine. Il a simplement déclaré qu’il devait obtenir des informations complémentaires de la part de l’administration américaine et étudier la question. De même, sa position sur le projet Pérès-Abû al-‘Alâ’, qui propose la reconnaissance d’un Etat palestinien aux frontières non définies, dans un premier temps, est restée dans le flou le plus total.
Arafat dit que les négociations autour de cette proposition sont en cours et que Sharon les a fait suspendre, allant jusqu’à prétendre que Pérès n’avait pas été mandaté pour proposer ce plan. La solution préférée d’Arafat consiste en une fédération d’Etats sur le modèle du Bénélux, qui réunirait Israël, la Palestine, le Liban et la Jordanie.
Cette hypothèse n’est pas une utopie, selon lui. Il rappelle que l’accord de paix auquel était parvenu Sadate avait été entouré, au départ, du plus grand scepticisme, et que très rares étaient ceux qui étaient convaincus, avant la signature d’Oslo, qu’il serait possible de parvenir à un accord entre Israël et l’OLP. Aujourd’hui encore, Arafat est convaincu qu’un accord politique sera trouvé à la crise actuelle, tôt ou tard. “Seul le retour au processus politique peut mettre un terme à l’effusion de sang”, a déclaré Arafat, s’inspirant de l’appel de Bush “aux citoyens d’Israël et aux Palestinien”, leur disant : “trop, c’est trop”. (plus exactement : “assez, c’est assez”, ndt). A Sadate, en revanche, il a emprunté l’expression “au nom de vos enfants et au nom de nos enfants, j’affirme : plus de guerre à partir d’aujourd’hui !”
Arafat conserve à Sharon son statut d’associé dans l’accord de paix : “A Wye (Plantation), il était présent en qualité de numéro deux, derrière Nétanyahu. Il a signé de sa main l’accord dont toute une partie n’a pas été appliquée. Sharon est le général qui a démantelé toutes les colonies du Sinaï... “. (Certes, mais est-ce pour expier cela qu’il construit des colonies à tour de bras en Cisjordanie et dans la bande de Gaza ?)
Arafat : Citez-moi une seule colonie qui soit entièrement peuplée. La majorité d’entre elles sont peuplées seulement à 40 % de leur capacité...
Arafat refuse de renoncer aux services des Etats-Unis qui, jusqu’à présent, ont soigneusement évité comme la peste toute forme de contact avec lui. Il leur demande de se comporter en conformité avec la responsabilité qui leur incombe en tant qu’unique grande puissance. Il recommande également de rechercher l’assistance des “quatre” (Etats-Unis, ONU, Union européenne, Russie) et de reprendre des contacts directs avec Israël. Il exprime son espoir de voir la reprise du processus politique amener le retrait de l’armée israélienne des territoires (palestiniens), ce qui lui permettrait de mettre en pratique son projet d’organiser des élections municipales et présidentielles, ainsi que législatives, en décembre 2002 ou en janvier 2003.
Le droit au retour : Vous en connaissez, vous, des réfugiés qui veulent revenir ?
- Etes-vous prêt à parvenir à un marché basé sur les propositions Clinton (les frontières de 1967, avec de légères modifications, les échanges de territoires, le partage de Jérusalem entre quartiers juifs et quartiers arabes, l’application du droit au retour mais seulement vers l’Etat palestinien) ?
- Yasser Arafat : Oui. Bien sûr, y compris les échanges territoriaux.
- Pouvez-vous dire au peuple israélien que vous convenez du fait que régler le problème des réfugiés ne doit pas porter atteinte à l’identité juive d’Israël, Etat juif ?
- Yasser Arafat : Et vous, dites- moi : les Palestiniens qui sont devenus syriens ou canadien, ou président du gouvernement de Bélize (qui est d’origine palestinienne...) désirent-ils revenir ?
- Bon... (très drôle...). Mais il y a les réfugiés qui vivent au Liban, en Syrie, en Libye ?
- Arafat éclate de rire, puis demande : Les réfugiés qui vivent en Jordanie voudront-ils déménager chez nous ? En ce qui concerne les réfugiés palestiniens au Liban, il est de mon devoir de les aider, même aujourd’hui, dans la situation où nous nous trouvons - très difficile, comme vous le savez. J’ai proposé à Clinton, en présence de Barak, que nous traitions le problème des réfugiés du Liban en priorité. Cette idée a été acceptée. Ils m’ont demandé quel était leur nombre. Je leur ai répondu qu’ils étaient au nombre de 480 000, à l’époque où j’étais moi-même au Liban. Beaucoup d’entre eux ont émigré en Occident ou dans les pays scandinaves. On me dit qu’il ne sont plus que 200 000, aujourd’hui.
- Donc, votre vision de la solution au problème des réfugiés est que ceux-ci rentrent dans leur pays, c’est-à-dire dans l’Etat de Palestine qui sera créé dans la région ?
- Yasser Arafat : En partie. Une commission quadripartite (égypto-jordano-israélo-palestinienne) est parvenue à des propositions de solution très importantes. Certaines ont même été mises en oeuvre.
Camp David : quelle sorte d’indépendance ?
On sent à travers les réactions d’Arafat - c’est quasi-palpable - que ce n’est pas la première fois qu’il s’entend dire que Barak a convaincu beaucoup de gens, au sein de la gauche israélienne, qu’il avait refusé les “propositions généreuses d’Israël” à Camp David. Il a une question-réplique imparable, toute prête : “le contrôle par Israël de notre espace aérien et de nos postes-frontières avec l’Egypte et la Jordanie, c’est ça que vous appelez l’“indépendance” ? J’ai dit aussi à Barak que j’étais d’accord pour que le Mur des Lamentations (plus précisément ce qui en apparaît, au-dessus du sol) reste sous souveraineté israélienne totale, ainsi que le quartier juif de Jérusalem (Hâret-al-Yahûd). Mais Barak a exigé la place située en contre-bas du Harâm-al-Sharîf (Esplanade des Mosquées). Ce n’est pas moi qui ai soulevé ce problème, c’est pourquoi j’ai consulté la commission de Jérusalem, dépendant de la Ligue des Etats arabes, au Maroc, et je leur ai dit que je signerais si cela leur paraissait acceptable. (Dennis Ross, qui présidait la délégation américaine, prétend que Clinton aurait réussi à convaincre sur ce point les dirigeants arabes, mais que c’est lui, Arafat, qui aurait exigé d’eux qu’ils “retiennent (en quelque sorte) sa main”... pour qu’il ne puisse signer...
- Dans ce cas, comment expliquez-vous que Clinton ait fait retomber sur vous l’entière responsabilité de l’échec ?
- Yasser Arafat : Permettez-moi de vous renvoyer à ce que dit Robert Malley (l’un des conseillers de Clinton à Camp David, R. Malley a attribué à Barak la majorité des fautes qui ont conduit à l’échec des négociations, dans de nombreux articles publiés par la presse internationale). Malley sait tout, dans le détail, sur les rôles joués par Clinton et Barak.
- Mais il y a Dennis Ross, aussi, qui dit que vous êtes responsable de l’échec ?
- Yasser Arafat : Nabil Abu Rudeïnéh vole au secours d’Arafat : “C’est tout-à-fait compréhensible. Ross n’a abouti à absolument rien, en dix ans de travail en tant que coordonnateur du processus de paix. Voilà pourquoi il lance des accusations sans fondement contre nous.”
- Yasser Arafat : Il est très important de nous souvenir que le dernier accord signé l’a été à Taba et que Barak a tout arrêté, promettant de reprendre les discussions après les élections... (législatives en Israël. On sait ce qu’il en est advenu... ndt).
- Vous a-t-on dit que Barak prétend que les négociations de Taba n’avaient aucun sens et qu’elles avaient pour seul objectif de dévoiler votre vrai visage ?
- Yasser Arafat : Ah bon ? Alors, dans ce cas, comment peut-il déclarer accepter tout ce qui a été acquis, justement à Taba ? Les représentants européens et égyptiens affirment eux aussi que les deux parties étaient arrivées à des positions très voisines. Ce qui est arrivé, ensuite, a tout effacé.
- De nombreux Israéliens, peut-être même une majorité, sont convaincus que vous n’avez jamais voulu véritablement parvenir à un quelconque accord de paix, et que vous avez préparé d’avance l’Intifada, en vous servant de la “promenade” de Sharon sur l’esplanade (des mosquées) comme d’un prétexte ?
- Yasser Arafat : Abû al-‘Alâ’, Abû Mâzin, Sâ’ib ‘Uraïqât et moi-même nous sommes rendus chez Barak, à Kokhaf Ya’ir. Il y avait là Amnon Shahak, Shlomo Ben-Ami, Yossi Ginossar, Jile’ad Sher, Dani Yatom et Dani Abraham. Devant tout le monde, j’ai exhorté Barak à empêcher Sharon de se rendre sur l’Esplanade des Mosquées. Je lui ai rappelé la déclaration de Moshé Dayan - son héros - sur le danger que représenterait potentiellement le fait que des Juifs viennent prier en ces lieux, et je lui ai demandé pourquoi Sharon n’avait pas effectué cette “visite” quand il était le numéro deux du gouvernement Netanyahou, pourquoi il n’avait pas “visité” l’Esplanade du temps de Begin, et pourquoi il le faisait justement maintenant ?
- Que pensez-vous de votre partenaire d’Oslo, qui participe aujourd’hui au gouvernement Sharon, et des autres Travaillistes qui contribuent à la politique actuelle ?
- Yasser Arafat : Ces gens-là ne constituent pas un pouvoir, tout au plus jouent-ils le rôle de feuilles de vigne (en arabe, l’expression est “feuilles de mûrier” (parfois - “de figuier”) ...ndt). Ils bloquent tout, juste au moment où nous devons nous dépêcher, tous autant que nous sommes, de nous activer afin de sauver la paix des braves que nous avons signée.
- Que risque-t-il de se passer, d’après vous, si cela s’avère impossible ?
- Yasser Arafat : Nous allons tous le payer cher. Il est inconcevable que quiconque puisse supposer que la force militaire réglera tous les problèmes. Voyez la guerre américaine au Vietnam : le conflit entre Vietnamiens et Américains a été réglé par les voies politiques après cinq années de négociations ininterrompues, à Paris...
                               
9. Le directeur de CNN accuse Israël de terrorisme par Oliver Burkeman (New York) et Peter Beaumont (Jérusalem)
in The Guardian (quotidien britannique) du  mardi 18 juin 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Ted Turner, le fondateur milliardaire (en dollars...) de la chaîne CNN a accusé Israël de perpétrer des actes de “terrorisme” contre les Palestiniens, au cours de commentaires qui risquent fort d’entraîner un nouveau déclin dans les relations - déjà passablement glaciales - du réseau câblé américain avec l’Etat juif.
“Les Israéliens et les Palestiniens ne sont-ils pas en train de se terroriser mutuellement ?” s’est interrogé à haute voix Ted Turner, qui est aussi adjoint au directeur d’AOL Time Warner, holding contrôlant CNN, en répondant à une question d’un de nos journalistes.
“Les Palestiniens combattent au moyen de kamikazes, de bombes humaines. Ils n’ont que ça. Les Israéliens... eux, ont l’une des plus puissantes machines de guerre au monde. Les Palestiniens n’ont rien. Alors, à ce compte-là, dites-moi : qui sont les terroristes ? Je pense qu’il faut reconnaître que les deux côtés sont responsables de terrorisme.”
Les propos de Turner ont été condamnés par le gouvernement d’Ariel Sharon, qui les a qualifiés de “stupides”. Andrea Levin, directrice de l’organisme de surveillance des médias pro-sioniste américain ‘Camera’ a déclaré que les commentaires de Turner constituaient une tentative “répréhensible” de “rendre floue la ligne de séparation entre criminels et victimes.”
Au cours de sa première interview à un journal anglais depuis les attentats du 11 septembre, M. Turner - recordman de philanthropie en 1997 : il a fait cette année-là un don d’un milliard de dollars à l’ONU - affirme que la pauvreté et le désespoir constituent le terreau favorable aux vocations de kamikazes chez certains Palestiniens.
Mais Daniel Seaman, porte-parole du gouvernement israélien, ne voit pas les choses comme lui : “Si j’ai un conseil à donner à Ted Turner, c’est le suivant : si les gens pensent que vous êtes idiot, le mieux est de fermer votre gu..le plutôt que de l’ouvrir au risque de leur en donner confirmation.”
M. Turner admet par ailleurs avoir eu tort, lorsqu’il a qualifié les terroristes du 11 septembre de “courageux” (“brave”) au cours d’un discours à Rhode Island qui avait fait scandale. “J’ai sans doute mal choisi mes mots”, dit-il, ajoutant qu’étant propriétaire de l’équipe de base-ball, les Atlanta Braves (“Les Costauds d’Atlanta”), ce terme de “brave” n’est jamais absent de ses pensées. “Voyez-vous, je suis quelqu’un dont le cerveau fonctionne très bien, mais parfois j’”attrape” le mauvais mot... J’veux dire : je ne tape pas mes discours à la machine par avance, pour ensuite aller m’asseoir là-haut (à la tribune) et lire mes propres mots sur un prompteur, vous savez... Je fais dans l’improvisation...”
M. Turner a été ému aux larmes, à un certain moment de l’interview, par la combinaison “déprimante” des conflits actuels, comme celui du Moyen-Orient, et l’état (déplorable et inquiétant) de l’environnement, qui, affirme-t-il, exige une attention mondiale et soutenue - “sinon, vous savez... c’est : adieu !”
Un ministre important du cabinet de M. Arafat a déclaré au Guardian qu’il avait été très satisfait des propos tenus par M. Turner. Nombreux sont les Palestiniens à se plaindre amèrement, à l’inverse, d’un parti-pris pro-israélien dans la couverture par CNN des événements. Ils appellent la chaîne américaine, par dérision “Zionist News Network” (“ZNN” et non CNN). Israël, en revanche, voit en CNN une chaîne pro-palestinienne !
“Je pense que ces propos reflètent une approche plus sérieuse du problème”, a déclaré M. Ghassan Khatib, ministre du travail récemment pressenti par M. Arafat, et qui était jusqu’à récemment directeur du Jérusalem Media and Communication Center, une institution palestinienne d’évaluation de l’audiovisuel.
“Un des problèmes rencontrés lorsqu’on s’efforce de réduire les violences, est le fait que l’attention internationale se focalise beaucoup plus sur les victimes israéliennes que palestiniennes, en dépit du fait que quatre fois plus de Palestiniens ont été tués.”
CNN sert depuis toujours de “punching ball” aux deux camps. Le sentiment que cette chaîne est de parti-pris, très répandu parmi certains partisans d’Israël aux Etats-Unis et en Israël même avait abouti à plusieurs campagnes de boycott, à l’initiative de groupes de pression, qui incitaient les téléspectateurs à “zapper” et à regarder plutôt la chaîne Fox News de Rupert Murdoch. Mais, il y a trois mois de cela, au cours d’une interview avec la journaliste-vedette de CNN, Christiane Amanpour, M. Arafat avait raccroché violemment le téléphone après avoir accusé la journaliste de parti-pris pro-israélien. “Avec ce genre de questions, vous couvrez les activités terroristes de l’occupation israélienne et les crimes israéliens”, avait dit Arafat, hors de lui. “On se calme... Soyez fair-play ... Bye-bye” (avait répliqué la fière Christiane).
                               
10. Starbucks, de plus en plus dans la ligne de mire du boycott arabe, en raison de ses liens croissants avec Israël par Robert Fisk
in The Independent (quotidien britannique) du vendredi 14 juin 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Une nouvelle campagne de boycott de produits américains, très bien coordonnée, est en train d’être lancée à travers cinq pays arabes. La première cible de cette campagne, ce sont les cafés [il s’agit des locaux, des “estaminets”, ndt] “Starbucks”. Mais Nestlé, Coca-Cola, Johnson & Johnson et Burger King, entre autres, sont aussi sur la liste noire. Aujourd’hui, devant les cinq cafés Starbuck de Beyrouth, des militants distribuaient des tracts exposant dans le détail les sentiments pro-israéliens du PDG de ce trust, Howard Schultz. Ces tracts le présentent, sans ambages, comme un “activiste sioniste”.
En 1998, Mr Schultz fut le lauréat du “Prix de la Gratitude pour le Jubilé d’Israël”, décerné par le Fond Yérosolomitain de Aish Ha-Torah, association violemment hostile à Yasser Arafat, et qui ne rate pas une occasion de marteler que les territoires palestiniens “ne sont en aucun cas “occupés” et doivent être qualifiés de “disputés”. Dans un discours devant l’association des Juifs américains à Seattle, il y a quelques semaines - au plus fort de la réoccupation des villes de Cisjordanie par Ariel Sharon - le boss de Starbuck condamnait l’”inaction” de l’Autorité palestinienne et faisait tomber sa sentence : “les Palestiniens ne font pas leur boulot : ils ne mettent pas un terme au terrorisme !” Gideon Meir, un porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères, félicita M. Shultz de donner ainsi l’occasion aux étudiants américains d’entendre “la version israélienne de la crise au Moyen-Orient”.
A part le Liban, Starbucks est actif dans six autres pays arabes - Arabie saoudite, Koweït, Bahrain, Oman, Qatar et Emirats Arabes Unis - mais les militants du boycott, parmi lesquels des groupes tant palestiniens qu’islamistes à l’université Ein Shams et à l’Université américaine du Caire, disposent d’une liste beaucoup plus longue d’entreprises qu’ils entendent sanctionner en raison de leur soutien (supposé) à Israël, non seulement au Moyen-Orient, mais aux Etats-Unis mêmes.
Au nombre de ces firmes figurent AOL Time Warner, Disney, Estée Lauder, Nokia, Revlon, Marks & Spencer, Selfridges et IBM. Les étudiants des universités de Dubaï et de Damas se préparent à entrer dans la ronde.
“Au début, faire en sorte que les quatre groupes de boycottage actifs au Liban travaillent ensemble, c’était un véritable casse-tête”, raconte Amira Solh, militante libanaise. “Nous avions de la difficulté à décider si nous allions cibler des biens américains ou les entreprises qui ont des liens directs avec Israël. Nous n’avons commencé à travailler effectivement qu’avec le premier siège imposé par l’armée israélienne au QG d’Arafat à Ramallah. Le Liban boycotte officiellement toutes les marchandises israéliennes. Alors, nous nous sommes posé la question de toutes ces entreprises qui traitent avec Israël et l’aident directement ?”
“La plupart des pays arabes sont tombés aux mains d’un monde capitaliste et ils ferment les yeux sur les entreprises qui ont des liens étroits avec Israël. Nous entrons désormais dans une véritable guerre économique.”
Burger King suscite l’ire des Arabes, beaucoup plus encore que lorsqu’il avait ouvert un fast-food dans une colonie israélienne illégale de Cisjordanie, voici deux ans. La compagnie avait décidé, dans un premier temps, de fermer son établissement. Mais - après les pressions du lobby pro-israélien aux Etats-Unis - elle en avait apparemment autorisé la réouverture, sous une enseigne différente toutefois.
Nestlé a acquis une participation majoritaire de contrôle dans la firme israélienne Osem, ce qui lui permet d’écouler ses productions en Israël, parmi lesquelles Nescafé, Perrier, Carnation, Smarties et KitKat. Il s’agit d’un marché qui confère à la firme, selon les termes d’un journaliste israélien, “un réseau de distribution et une infrastructure publicitaire à l’échelle mondiale”. Dans un rapport d’activité récent, destiné aux investisseurs, Osem-Nestlé a annoncé un profit trimestriel de 5,7 millions de dollars.
Au Liban, Coca-Cola - qui dispose d’une usine dans le pays - a essayé de détourner les critiques arabes en faisant savoir qu’il ne fabrique pas de Coca-Cola en Israël et qu’il ne vend dans l’Etat hébreu que des bouteilles importées de ses produits, à savoir : Coca, Fanta et Sprite. Procédant à ce qui a été très largement perçu comme une tentative d’adoucir la vindicte des protestataires, la compagnie Coca-Cola-Liban a décidé, comme par enchantement, de sponsoriser un programme de plantation de cèdres du Liban (l’emblème national), dans les environs de la ville de Jezzine, au sud de Beyrouth...
Starbucks, qui possède 4 709 détaillants dans le monde entier, s’est efforcé de se débarrasser de l’image pro-israélienne qui lui colle à la peau, en répondant aux protestataires qui ont écrit au siège social de la compagnie que son PDG, Howard Shultz, qui est juif (et ne le cache pas), “ne pense pas que le terrorisme (sic) soit représentatif du peuple palestinien”.
En prenant la parole récemment dans sa synagogue de quartier, rapporte la société Starbucks, “Howard s’exprimait en tant que personne privée et il ne donnait en aucun cas une interview aux médias sur ce sujet” [le Moyen-Orient, ndt]. Une autre réponse de Starbucks fut que la compagnie “est profondément peinée par les événements (sic) actuels au Moyen-Orient”, après quoi elle citait une déclaration de M. Shultz : “Je regrette profondément que mon discours de Seattle ait été interprété comme anti-palestinien. Il y a eu un malentendu. Ma position a toujours été en faveur de la paix et pour que les deux nations (sic) coexistent pacifiquement.”
Les étudiants arabes sont d’avis que les craintes réelles des dirigeants américains ne concernent pas des pertes économiques dans le monde arabe, mais bien le danger que le boycottage militant arabe ne soit repris par des sympathisants de la cause palestinienne en Europe, voire même en Amérique.
M. Shultz, qui, jusqu’à plus ample informé, ne semble pas avoir jamais condamné la construction de colonies israéliennes illégales dans les territoires occupés, a été à la pointe de l’entrée de Starbucks sur le marché israélien, l’année dernière, avec l’ouverture de ses deux premiers cafés - construits par une joint-venture dénommée Shalom Coffee Ltd - à Tel-Aviv. Starbucks projette d’avoir un total de vingt cafés répartis dans l’ensemble d’Israël à la fin de cette année.
M. Shultz se rend régulièrement en Israël. Il est l’une des nombreuses personnalités qui ont été accueillies à Jérusalem en qualité d’invités de la mission Theodor Herzl, laquelle décerne au cours d’un dîner de gala annuel un “prix des Amis de Sion” honorant “ceux qui ont joué un rôle éminent en faisant la promotion de liens étroits entre les Etats-Unis et Israël”.
Parmi les autre personnalités invitées par cette mission Theodor Herzl, mentionnons la Baroness Thatcher, Newt Gingrich, porte-parole du Sénat américain et l’ancien gouverneur américain Tom Ridge, qui dirige actuellement la firme “Homeland Security”.
                                   
11. Des élections en Palestine, tout de suite par Edward Saïd
in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 13 juin 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Six appels distincts à des réformes et à la tenue d’élections en Palestine se font entendre actuellement : cinq sur les six sont, pour les problèmes qui préoccupent les Palestiniens, sans objets et hors-sujet.
Sharon veut des réformes qui soient pour lui un moyen supplémentaire d’obérer la vie nationale palestinienne - si cela est possible -, c’est-à-dire des réformes qui constituent une sorte de prolongation de sa politique inepte d’interventions et de destructions perpétuelles. Sharon veut se débarrasser d’Arafat, saucissonner la Cisjordanie en cantons isolés et hermétiques, réinstaller une autorité d’occupation - de préférence avec quelques supplétifs palestiniens - poursuivre l’activité de colonisation et “assurer” la sécurité d’Israël avec la manière très particulière qui est la sienne en la matière. Il est trop aveuglé par ses propres hallucinations et obsessions idéologiques pour se rendre compte que cela n’apportera jamais ni la paix ni la sécurité, et ne ramènera certainement pas le “calme” dont il ne cesse de nous rebattre les oreilles. Dans la vision sharonienne des choses, des élections en Palestine ne sont qu’un détail dépourvu de la moindre importance.
En second lieu, les Etats-Unis veulent des réformes qui soient essentiellement un moyen de lutter contre le “terrorisme”. Ah, le terrorisme, ce mot-panacée qui ne tient aucunement compte de l’histoire, du contexte, de la société ou de quoi que ce soit, en réalité. George Bush nourrit une détestation viscérale pour Arafat, et ne comprend décidément rien à l’ensemble de la situation en Palestine. Dire que lui-même et son administration faite de bric et de broc “veulent” quoi que ce soit reviendrait à décerner une dignité par trop indue à des éructations, des accès, des crises, des rétractations, des dénonciations, des déclarations totalement contradictoires, des missions stériles et des volte-faces de différents officiels, en y voyant un désir global de bien faire qui, à l’évidence, n’existe pas. Incohérente, sauf bien sûr lorsqu’il s’agit de pressions et de programmes d’action du lobby sioniste et de la droite chrétienne dont il est considéré à juste titre aujourd’hui comme la tête pensante, la politique de Bush consiste, en réalité, en injonctions adressées à Arafat de mettre un terme au terrorisme, et (lorsqu’il veut apaiser les Arabes) à quelqu’un, quelque part, de quelque façon, de produire un Etat palestinien et une conférence géante et, enfin, à Israël de continuer à recevoir un soutien total et inconditionnel, y compris, au cas - très probable - où Israël envisagerait de mettre un terme à la carrière d’Arafat. Au-delà de tout ça, la politique américaine doit encore être formulée par quelqu’un, d’une façon ou d’une autre, quelque part. Il faut toujours garder à l’esprit toutefois que le Moyen-Orient est une question de politique intérieure, aux Etats-Unis, et non pas de politique étrangère, et que cette question fait l’objet de dynamiques difficilement prévisibles, à l’intérieur de la société (américaine). Tout cela convient parfaitement à Israël, qui ne désire rien tant que de rendre la vie collective des Palestiniens encore plus misérable et encore moins vivable, que ce soit au moyen des incursions militaires ou en imposant des conditions politiques impossibles qui satisfassent à l’obsession frénétique de Sharon d’écraser les Palestiniens définitivement. Bien entendu, il y a aussi des Israéliens, de même que des Juifs américains, qui veulent coexister avec un Etat palestinien, mais ni les uns ni les autres n’ont aujourd’hui un quelconque pouvoir. Sharon et l’administration Bush, seuls, mènent le jeu.
En troisième lieu, il y a la demande des dirigeants arabes, laquelle, à ce que j’en distingue, est une sorte de combinatoire entre différents éléments, dont aucun n’est susceptible d’aider directement les Palestiniens eux-mêmes. Le premier de ces éléments, c’est la peur que leur inspirent leurs propres peuples, lesquels ont assisté aux destructions massives et n’ayant rencontré pratiquement aucune résistance perpétrées par Israël dans les territoires palestiniens, sans aucune intervention sérieuse des Arabes, ni aucune tentative de dissuasion de leur part. Le plan de paix (saoudien) proposé au sommet de Beyrouth offre à Israël précisément ce que Sharon a rejeté, c’est-à-dire l’échange des territoires contre la paix. Et encore s’agit-là d’une proposition totalement inerme et dépourvue de tout calendrier. Bien qu’il puisse s’agir d’une bonne chose à conserver dans nos archives de façon à contrebalancer le bellicisme effronté d’Israël, nous ne devons entretenir aucune illusion sur les intentions réelles d’Israël, lesquelles, à l’instar de l’appel à des réformes en Palestine, sont en réalité des garanties données afin d’apaiser des peuples arabes rendus absolument malades par l’inaction médiocre de leurs dirigeants. Ensuite, bien entendu, il y a l’exaspération ressentie par la plupart des régimes arabes vis-à-vis de l’ensemble du problème palestinien. Ils ne semblent pas avoir le moindre problème moral avec Israël, bien qu’il s’agisse d’un Etat juif sans frontières déclarées, qui occupe illégalement Jérusalem, Gaza et la Cisjordanie depuis trente-cinq ans, ni même devant la dépossession du peuple palestinien par Israël.
Ils seraient prêts à pallier gentiment à ces terribles injustices si seulement Arafat et son peuple voulaient bien se comporter calmement, ou s’en aller sans bruit. Enfin, il y a un désir qui travaille de vieille date les dirigeants arabes : celui d’entrer dans les bonnes grâces des Etats-Unis et de rivaliser entre eux afin de revendiquer le titre de principal allié de l’Amérique. Sans doute n’ont-ils tout simplement pas conscience du degré de la haine que la plupart des Américains nourrissent à leur égard et ne savent-ils pas combien statut politique et économique aux Etats-Unis est peu pris en considération, ou très mal évalué.
En quatrième position, dans le choeur des chantres de la réforme, on trouve les Européens. Mais ceux-ci se contentent de gesticuler, envoyant des émissaires rencontrer Sharon et Arafat. Ils multiplient les déclarations fracassantes à Bruxelles, financent quelques projets et se contentent, grosso modo, de cela, tellement l’ombre des Etats-Unis, au-dessus de leur tête, leur en impose.
Cinquième protagoniste, Arafat et son cercle d’associés qui ont soudain découvert les vertus (théoriques, tout du moins) de la démocratie et de la réforme. J’ai conscience de m’exprimer en étant très loin du champ de bataille et je connais, par ailleurs, les multiples arguments autour d’un Arafat assiégé -puissant symbole de la résistance palestinienne à l’agression israélienne.. Mais j’en suis arrivé au point où je pense que rien, dans tout ce pathos, n’a plus aucune signification. Arafat n’est intéressé qu’à une seule chose : sauver sa peau. Il a eu presque dix années de liberté pour gérer son petit royaume riquiqui et la seule chose qu’il ait réussi à faire c’est de s’attirer l’opprobre et la vindicte, sur lui-même et sur la plus grande partie de son équipe ; l’Autorité est devenue le synonyme de la brutalité, de l’autocratie et d’une corruption inimaginable. Pourquoi irait-on s’imaginer un seul instant qu’Arafat est capable, à ce stade, de quoi que ce soit de différent, et que son nouveau cabinet restreint (dominé par les mêmes vieilles personnifications de la défaite et de l’incompétence) va mettre en oeuvre une vraie réforme : cela défie la raison. Arafat est le chef d’un peuple éprouvé depuis trop longtemps, qu’il a exposé, l’an dernier, à une souffrance et des difficultés inacceptables, basées, toutes, sans exception, sur une mixture composée d’une absence de stratégie et de sa confiance impardonnable en la mansuétude d’Israël et des Etats-Unis, acquise selon lui via Oslo. Les dirigeants de mouvements de libération nationale ne s’avisent généralement pas d’exposer leur peuple sans défense à la sauvagerie de criminels de guerre de l’acabit d’un Sharon, contre lequel n’existaient ni défense réelle ni une quelconque forme de préparation. Pourquoi, dans ces conditions, provoquer une guerre dont les victimes seront pour la plupart des gens innocents, alors que vous n’avez ni la capacité militaire de faire la guerre, ni la capacité diplomatique d’y mettre fin ? Ayant répété cette bévue désormais à trois reprises (Jordanie, Liban, Cisjordanie), Arafat ne devrait pas se voir confier une quelconque chance de provoquer un quatrième désastre.
Il a annoncé que des élections seraient organisées en 2003, mais son premier souci est de redéployer les services de sécurité. J’ai indiqué à maintes reprises dans ces colonnes que l’appareil sécuritaire d’Arafat a de tout temps été taillé sur mesure de manière à servir ses objectifs personnels et ceux d’Israël, les accords d’Oslo étant basés sur un marché passé avec l’occupation militaire israélienne. Israël ne se préoccupait que de sa propre sécurité, dont il tenait Arafat responsable (proposition qu’il avait accepté, signalons-le au passage, dès 1992). Pendant ce temps, Arafat utilisait les quinze ou dix-neuf (peu importe le nombre exact) de services de sécurité, jouant l’un contre les autres, tactique qu’il avait perfectionnée à Fakhani, et qui est d’une stupidité patente si on l’examine du point de vue du bien général. Il n’a jamais réellement contenu ni le Hamas ni le Djihad islamique, ce qui a toujours convenu parfaitement à Israël : pour ce dernier, les attentats-suicides (parfaitement idiots) commis par les soi-disant martyrs peuvent toujours servir d’excuse toute faite, en cas de besoin, pour diminuer et punir encore un peu plus un peuple entier. Si une chose a causé un tort énorme à notre cause, en plus du régime désastreux d’Arafat, c’est bien cette politique calamiteuse consistant à assassiner des civils israéliens, comme pour prouver encore un peu plus au monde entier que nous sommes bien en réalité les terroristes d’un mouvement dévoyé. Pour quel gain ? Personne n’a jamais été capable, et pour cause, de le dire.
Ayant, comme nous l’avons vu, passé un véritable marché avec l’occupant en signant les accords d’Oslo, Arafat ne s’est jamais réellement trouvé en position de diriger un mouvement et de le conduire à bonne fin. Ironiquement, il est en train actuellement de tenter un nouveau marché, tant pour se sauver lui-même que pour prouver aux Américains, à Israël et aux autres Arabes qu’il mérite qu’on lui laisse une nouvelle chance. Personnellement, je ne me soucie pas le moins du monde de ce que Bush, les dirigeants arabes ou Sharon, pensent : ce qui m’intéresse, c’est ce que nous - en tant que peuple (palestinien) - pensons de notre dirigeant, et à ce sujet je crois que nous devons être absolument clairs, en rejetant totalement son plan de réforme, d’élections, de réorganisation du gouvernement et des services de sécurité. Ses états de service sont trop pitoyables, ses capacités de dirigeant trop faibles et son incompétence trop avérée pour qu’il puisse décemment se voir accorder à nouveau la possibilité de renouveler la tentative.
En sixième place, enfin, vient le peuple palestinien, qui réclame actuellement à cor et à cri, à juste titre, des réformes et des élections. Des six que j’ai passées en revue dans cet article, c’est la seule revendication légitime, à mes yeux. Il convient d’insister sur le fait que l’administration actuelle d’Arafat, ainsi que le Conseil législatif, ont dépassé leur terme initialement fixé, qui aurait dû intervenir en 1999 et se traduire par de nouvelles élections. De plus, les élections de 1996 avaient été basées sur les seuls accords d’Oslo, lesquels donnaient à Arafat et à son peuple la simple autorisation de gérer des parties de la Cisjordanie et de la bande de Gaza en lieu et place des Israéliens, sans souveraineté ni sécurité réelles, puisqu’aussi bien Israël conservait le contrôle des frontières, de la sécurité, du territoire (sur lequel il a doublé, que dis-je, triplé, les colonies), l’eau et l’air. En d’autres termes, la base (désormais dépassée) qu’Oslo avait pu représenter pour des élections et des réformes, est aujourd’hui nulle et non advenue. Toute tentative de poursuivre sur la base de ce type de plate-forme n’est que perte de temps et ne saurait aboutir ni à des réformes ni à des élections régulières. En découle la confusion actuelle, qui cause à tout Palestinien, où qu’il se trouve, chagrin et frustration.
Que faire, donc, si l’ancienne base d’une légitimité palestinienne n’existe plus dans la réalité ? Il ne saurait y avoir, en aucun cas, de retour à Oslo, pas plus qu’il ne saurait y avoir de retour à l’administration jordanienne ou israélienne. En tant qu’historien spécialiste de périodes ayant connu des bouleversements importants, j’aimerais faire observer que lorsqu’ une rupture majeure avec le passé se produit (comme, par exemple, durant la période postérieure à la chute de la monarchie, renversée par la Révolution française, ou durant la période où l’apartheid a été démantelé, en préparation des élections de 1994, en Afrique du Sud), une nouvelle base de légitimité doit être créée par l’unique et ultime source de l’autorité, c’est-à-dire, par le peuple lui-même. Les intérêts majeurs dans la société palestinienne, ceux qui ont permis que la vie continuât, que ce soient les syndicats, les travailleurs de la santé, les enseignants, les agriculteurs, les avocats, les médecins, sans oublier les nombreuses ONG, doivent constituer aujourd’hui la base sur laquelle la réforme palestinienne - en dépit des incursions armées et de l’occupation israéliennes - puisse s’appuyer. Il me semble parfaitement inutile d’attendre qu’Arafat, l’Europe, les Etats-Unis ou les Arabes le fassent : cela doit être fait absolument par les Palestiniens eux-mêmes au moyen d’une Assemblée constituante qui réunisse toutes les composantes de la société palestinienne. Seul un regroupement de cette nature, constitué par le peuple lui-même et non pas par les vétérans d’Oslo, et certainement pas par les débris de l’Autorité d’Arafat, complètement discrédités, a quelque espoir de succès dans la réorganisation de la société afin de la tirer des conditions ruineuses, et pour tout dire catastrophiques, dans lesquelles elle se trouve placée actuellement. La tâche fondamentale de cette Assemblée sera de mettre sur pied, en urgence, un état de salut public qui ait deux objectifs. Le premier, assurer la continuation de la vie de la société palestinienne, dans l’ordre, avec la participation de tous les partenaires concernés. Le deuxième, élire un comité exécutif d’urgence dont le mandat sera de mettre un terme à l’occupation, et non de négocier avec elle. Il est évident que nous ne sommes pas de taille à nous affronter à Israël, militairement : les Kalashnikoffs ne sont d’aucune utilité, avec un déséquilibre des forces aussi énorme. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une stratégie de lutte imaginative, qui permette de mobiliser toutes les ressources humaines dont nous disposons afin de repérer, isoler et rendre progressivement impraticables les principales manifestations du phénomène de la colonisation, à savoir : les colonies, les routes de contournement, les barrages routiers, les démolitions de maisons. Le groupe qui entoure actuellement Arafat est désespérément incapable d’imaginer, et a fortiori de mettre en oeuvre, une stratégie de cette nature : il est trop en faillite, trop impliqué dans des pratiques de corruption égoïste, trop encombré par les échecs du passé.
Pour qu’une stratégie palestinienne de ce type fonctionne, il faut aussi une composante israélienne, constituée d’individus et de groupes dont la base commune de lutte contre l’occupation peut et doit, même, être établie. C’est la grande leçon de la lutte menée contre l’apartheid en Afrique du Sud : cette lutte a précédé la vision d’une société multiraciale de laquelle ni aucun dirigeant ni aucun mouvement ne se sont jamais détournés. La seule vision provenant d’Israël, aujourd’hui, est faite de violence, de séparation forcée et de la continuation de la subordination des Palestiniens à l’idéologie d’on ne sait quelle suprématie juive. Bien entendu, ce ne sont pas tous les Israéliens qui sont sur ces positions mais il nous revient de promouvoir l’idée de la coexistence entre deux Etats qui aient des relations naturelles entre eux, sur la base de la souveraineté et de l’égalité. Le sionisme classique n’a pas été capable, jusqu’à nos jours, d’engendrer une vision de ce type : elle doit donc émaner du peuple palestinien lui-même et de ses nouveaux dirigeants, dont la nouvelle légitimité doit être édifiée maintenant, à un moment où tout s’écroule et où tout le monde est enclin à re-former la Palestine à sa propre image et en fonction de ses propres conceptions.
Nous n’avons jamais eu à faire face à période pire - et en même temps, plus féconde. L’ordre arabe est dans une confusion totale, l’administration américaine est contrôlée en réalité par la droite chrétienne et le lobby israélien (vingt-quatre heures auront suffi à Sharon, au cours de sa dernière visite à Washington, pour mettre à terre tout ce à quoi Bush semblait avoir consenti avec le président égyptien Hosni Moubarak). Notre société vient d’être presque totalement ruinée par une direction désastreuse et l’insanité de la bévue qui voudrait que le recours aux attentats-suicides mène directement à un Etat palestinien islamique. Il y a toujours place pour l’espoir en un futur meilleur, mais il faut être capable de le chercher, de le discerner et de le trouver là où il réside effectivement. Il est tout-à-fait clair qu’en l’absence de toute politique conséquente, palestinienne ou arabe, de l’information, aux Etats-Unis (tout particulièrement en direction du Congrès), nous ne pourrons nous bercer un seul instant de l’illusion que Powell et Bush sont réellement occupés à fixer un calendrier pour la réhabilitation des Palestiniens. C’est pourquoi je persiste à dire que l’effort doit venir de nous, il doit être fait par nous, et pour nous. Je n’essaie pas le moins du monde de suggérer une approche différente. En dehors du peuple palestinien, qui pourrait bâtir la légitimité dont il a besoin afin de se gouverner lui-même et combattre l’occupation au moyen d’armes qui ne tuent pas d’innocents et ne nous fassent pas perdre encore plus de soutien à notre cause que nous n’en avons jamais perdu auparavant ? Une cause juste peut très facilement être subvertie par des méthodes inadéquates, corrompues, voire néfastes. Le plus tôt nous en aurons conscience, plus grande sera notre chance de nous sortir, par nous mêmes, de l’impasse où nous nous trouvons.
                                                       
12. Vingt ans après la guerre du Liban : nous l’avons menée pour en chasser Arafat, mais nous n’avons fait que l’amener en Eretz Israël, lui et toute son armada par Ze’ev Shif
paru dans Ha'Aretz (quotidien israélien) du 7 juin 2002 et repris in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du samedi 8 juin2002
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
Hier, c’était le vingtième anniversaire du déclenchement de la guerre du Liban. Il est satisfaisant de constater, à cette occasion, qu’un certain nombre de généraux et d’hommes politiques (israéliens) qui avaient à l’époque soutenu cette guerre avec enthousiasme ont fini par adopter, aujourd’hui, une position différente.
Mais ce qui doit retenir notre attention, actuellement, ce ne sont pas les ruses et tactiques qui avaient abouti à la guerre et à son extension, mais bien les leçons stratégiques qui émanent de tout un enchaînement d’échecs qui avait conduit à cette guerre et à ses (déplorables) conséquences.
Le premier échec découlait de ses objectifs politiques, exagérément ambitieux, et notamment celui de consacrer (“couronner”) un président de la République libanaise. Ces buts et ces objectifs (hors d’atteinte) avaient créé une cassure profonde à l’intérieur même d’Israël. Les guerres ne bénéficiant pas du consensus national sont vouées à l’échec, nous ferions bien de nous en souvenir. Israël avait obtenu de Washington le “feu vert” pour des opérations limitées. Mais l’engrenage militaire avait fini par aboutir avec un contentieux avec Washington. Ainsi, nous avons été confrontés à une guerre d’offensive, sans appui, sans soutien de La Grande Puissance. Ajoutez à cela que la gageure d’imposer la paix par la force à notre grande voisine du nord (la Syrie, ndt) était vouée par avance à l’échec.
Le deuxième flop, plus dommageable que le premier à bien des égards, fut la décision de rester au Liban sans fixer de terme à cette présence militaire. Trois longues années se sont ainsi écoulées avant que soit prise la décision (à la majorité (Likoud+parti travailliste)) de se retirer mais de rester dans une zone-tampon gardée par des milices libanaises (ALS - armée du Liban Sud), soutenues par Israël. Durant les années de notre présence au Liban, nous avons encaissé les plus grandes pertes jamais enregistrées (par “Tsahal”, ndt), notamment, du fait des opérations-suicides. La liste des arguments pour le maintien au Liban était impressionnante. Nous étions convaincus, par exemple, que le fait de garder le contrôle de Saïda assurerait la paix et la sécurité à la Galilée (!). Nous avons refusé d’appliquer la résolution 425 du Conseil de sécurité, laquelle confiait la sécurité, au Sud Liban, à l’armée libanaise. Chose que nous n’exigeons même plus aujourd’hui...
Avec le temps, nous avons fait des Shiites du Sud-Liban nos ennemis. Le Hizbullah, à la création duquel nous avons indirectement participé, a pris la place de l’organisation shiite Amal, en devenant une des principales milices armées au Liban. Ceci a ouvert la porte à une intervention iranienne massive dans ce pays. Une situation très complexe s’est instaurée, dans laquelle une organisation de commandos, telle le Hizbullah, a fini par tenir à sa merci des colonies situées au nord d’Israël. Mais le problème ne se limite pas là : en effet, l’Iran a réussi à installer au Sud-Liban une base avancée de missiles. Pendant toutes ces années, aucune personnalité centrale, capable de persuader le système (administrativo-militaire) de la nécessité de reconsidérer sa vision et le modèle stratégique en vigueur, n’est apparue en Israël.
Le troisième échec est relatif à nos amis - “amis” entre guillemets et amis sans guillemets - au Liban. Les premiers (les “amis”), ce sont les membres des Kataïb (milices chrétiennes-extrême droite, ndt), nos alliés dans la guerre de 1982. Ceux-là avaient en vue l’objectif de nous pousser à faire la guerre jusqu’à ce que nous finissions par chasser les Syriens du Liban, à leur place. Les Kataïb nous ont impliqués dans un massacre commis par leurs soins contre les Palestiniens, à Sabra et Chatila. Bien que les stratèges des Kataïb aient administré la preuve qu’ils étaient plus sages que toutes nos têtes d’oeuf du Mossad et du gouvernement, le résultat final fut que cette guerre aboutit en réalité à leur quasi-disparition.
Le Liban est contrée traîtresse. Au moment où il propose de créer un front anti-terroriste, épaule contre épaule avec l’Occident, les débris d’Al-Qa’ida continuent à s’y réfugier, venant d’Afghanistan. L’assassin d’un président libanais est sorti de prison. Ceux qui ont commis les massacres de Palestiniens se baladent, en toute liberté. La façon dont (les officiels libanais) traitent les Palestiniens est très dure, on pourrait dire ‘sauvage’. Ils veulent, encore aujourd’hui, se débarrasser des réfugiés ‘installés’ chez eux et les envoyer chez nous. De son côté, Israël a fait la démonstration de son ingratitude et de son absence totale de pudeur et de honte, vis-à-vis de ses anciens alliés fidèles, (les supplétifs) de l’Armée du Liban Sud, dont des centaines ont été tués dans le no-man’s land frontalier afin de défendre, en réalité, nos propres frontières septentrionales.
Durant la guerre du Liban, et après, le ministre de l’Histoire s’est bien fendu la pêche, il a bien ri aux dépens d’Israël. Nous avons chassé Arafat et son armée de là-bas, afin d’infliger aussi, indirectement, un grand coup aux Palestiniens des territoires (occupés). Lorsqu’Arafat a voulu retourner au Liban, ce sont les Syriens qui l’ont mis dehors. Et finalement, à cause d’une stratégie bricolée à la va-vite, incarnée par Oslo, nous avons amené Arafat et toute sa clique en Eretz-Israël. Voilà pourquoi votre fille est muette. Voilà pourquoi, en réalité, ce que nous sommes en train de vivre n’est autre chose qu’une nouvelle phase de la guerre d’”Indépendance” (indépendance... pour Israël, ndt) de 1948...
                                                                   
13. Pas de baguette magique : des élections sont la clé de toute réforme palestinienne. Mais un parti réformiste au programme viable et fédérateur est indispensable par Islah Jad
in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 6 juin 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
(Islah Jad est une universitaire égyptienne, enseignante à l'Université de Birzeit et vivant à Ramallah.)
Les élections semblent représenter la formule magique pour tous ceux, dans l’Autorité palestinienne et en dehors d’elle, qui aspirent à la réforme politique. Mais des élections (municipales, législatives ou présidentielles) seront-elles à même d’infuser un sang neuf au système politique palestinien et de corriger les défauts manifestes de son processus de prise de décision ? Afin d’apporter des réponses à cette interrogation, nous devons tout d’abord nous pencher sur la carte politique palestinienne actuelle et essayer de distinguer les changements que des élections pourraient éventuellement y apporter.
Parmi les formations palestiniennes actives politiquement, deux sont très bien organisées : le Fatah et le Hamas. Elles tirent toutes deux leur popularité dans l’opinion publique palestinienne de deux sources différentes, bien que toutes deux disposent d’une certaine doctrine en matière d’action. Leurs programmes sont fondés sur la fin de l’occupation : toutes deux ont une riche histoire de lutte armée ; toutes deux recourent à la lutte armée en tant que moyen de conserver le soutien populaire et la légitimité politique dont elles jouissent ; ni l’une ni l’autre n’est particulièrement désireuse de recourir à des élections comme moyen de réforme politique.
Le Fatah connaît actuellement des dissensions internes. D’aucuns, au sein de cette formation, ont opté pour la continuation de la résistance armée, tandis que d’autres y sont opposés. Les divisions sont alimentées par plusieurs facteurs, allant de rivalités personnelles jusqu’à un manque de confiance inter-générationnel, des divergences doctrinales surgissant comme des champignons, à chaque pas important à franchir. Les nouvelles générations, d’une manière générale, critiquent ce qu’elles considèrent comme de la capitulation larvée, de l’opportunisme et un manque de zèle révolutionnaire qu’elles pensent déceler chez des leaders plus mûrs. Bien loin d’apaiser les dissensions qui se font jour à l’intérieur du Fatah, des élections risqueraient fort, au contraire, de les envenimer.
Jusqu’ici, le Hamas semble n’être intéressé que par des élections municipales. Ses dirigeants voient d’éventuelles élections législatives et présidentielles d’un mauvais oeil : il s’agirait là, en l’occurrence, pour eux, d’élections par trop liées au processus d’Oslo. Hamas escompte tirer profit des élections municipales pour étendre son aire d’influence et diffuser son idéologie dans les arrières-cours palestiniennes grâce à son réseau - fort étendu - de services sociaux.
Mis à part le Fatah et le Hamas, y a-t-il des forces (politiques) palestiniennes à même de faire d’une campagne électorale un instrument de réforme ?
Sur la scène politique palestinienne, les voix discordantes ne manquent pas ; elles sont même légion, y compris parmi les membres du Conseil législatif palestinien, les militants actifs dans la société civile, et un ensemble très vivant d’écrivains et d’intellectuels. Mais la plupart de ces personnes agissent individuellement et non en tant que membres d’un mouvement cohérent et rassembleur. De plus, rares sont ceux parmi elles à entretenir un quelconque espoir d’influer sur l’issue des élections et/ou d’offrir aux électeurs un leadership et/ou un programme alternatifs.
Prenons l’exemple des élections présidentielles. Il est clair que les membres actuels du Conseil législatif palestinien ont apporté la démonstration de leur incapacité à exercer en quoi que ce soit le processus de décision gouvernemental palestinien. La solution évidente consisterait, par conséquent, à changer les députés. Mais par qui les remplacer ? Toutes nouvelles élections (législatives) ne pourraient qu’aboutir à la désignation de députés élus sur la base des loyautés politiques et claniques existantes, ce qui risque de diminuer d’autant, chez ces élus, toute inclination réelle au changement.
Les dernières élections ont porté au Conseil législatif palestinien plusieurs personnalités qui ont osé défier l’hégémonisme du pouvoir exécutif. Haydar Abdel-Shafi, Hanan Ashrawi, Abdel-Jawwad Salih, Mu’awiyah al-Masri, Azmi Al-Shu’aybi, Hassan Khurayshah, Farkhi Turkuman et Rawiyah Al-Shawwa, pour n’en citer qu’un certain nombre, ont fustigé la corruption généralisée, la non-inscription dans les réalités de l’état de droit, l’absence de contrôle financier. Ces personnalités, toutefois, n’ont pas réussi à constituer un front oppositionnel uni, lequel aurait pu défier le système en place. Avons-nous une quelconque raison particulière de penser que des élections (dussent celles-ci être tenues en fonction d’un code électoral modifié) changeraient en quoi que ce soit cette donne ?
Les élections ne sont pas je ne sais quelle baguette magique capable de métamorphoser le système politique palestinien existant. Les élections ne créent en aucun cas les formations politiques ; bien au contraire, elles ne font que consacrer l’influence des forces politiques existantes. Le parlement palestinien actuel est dominé par le Fatah pour la simple raison que le Fatah est une force politique cohérente et fédératrice. Les personnalités élues en tant que députés indépendants sont restés isolées. Elles n’ont pas su constituer une force politique organisée et crédible. L’opposition est restée faible parce qu’elle n’a pas su formuler une doctrine alternative à même de défier le Fatah et le Hamas, tout au moins en restant dans le cadre du choix de (la continuation de) la résistance.
Dans ces conditions, il est bien difficile de considérer que des élections seraient susceptibles de représenter à elles seules le levier de la (nécessaire) réforme politique. La réforme continuera à être très peu probable tant que l’opposition ne se fondra pas en un mouvement rassembleur et crédible, doté d’un programme clair, ainsi que d’une vision sur la manière d’engager l’ensemble de la nation dans la lutte pour la libération nationale.
Tant le Fatah que le Hamas tirent leur légitimité politique de leurs actions de résistance. Pour être crédible, tout mouvement palestinien authentiquement réformiste devra rassembler l’ensemble de la nation palestinienne (médias, militants politiques, hommes d’affaires, bref, la société civile) dans une mobilisation permettant de résister à l’expansion monstrueuse des colonies (israéliennes), pour ne mentionner que l’un des nombreux problèmes auxquels le peuple palestinien est confronté. Le mouvement de réforme, lorsqu’il prendra forme (s’il prend forme un jour) devrait conduire les Palestiniens à résister - pied à pied - au creusement de toujours plus de routes réservées aux colonies et aux mises en chantier incessantes de nouveaux appartements par les colons. Mais, avant toute chose, un mouvement de cette nature devrait formuler une approche cohérente et rassembleuse, suscptible de le différencier tant du Fatah que du Hamas. Ce mouvement devrait, notamment, s’adresser aux opinions publiques israélienne, arabe et internationale beaucoup plus que ces deux formations ne le font (ce qui ne devrait pas être difficile, ndt).
Un parti palestinien de la réforme devrait inclure dans son programme les moyens permettant de défendre les secteurs défavorisés de la population palestinienne. De plus, il devrait redéfinir le conflit comme la quête nationale (et absolument pas confessionnelle) d’un Etat national palestinien. Ce n’est que lorsque le parti de la réforme aura atteint ce niveau de maturité que des élections pourront être le vecteur d’un changement, et un objectif rassembleur pour la nation palestinienne.
                                                                       
14. Des mesures progressives, en vue de la réforme de l’Autorité Palestinienne par le Dr. Anis Al-Qasim
in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du mercredi 29 mai 2002
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]

(Le Dr. Anis Al-Qasim  Président de la Commission juridique du Conseil législatif palestinien.)
Le vingt et-unième siècle commençant verra-t-il imposer un nouveau mandat international à ce qui reste de la Palestine, afin d’y protéger les “réalisations” du mandat du siècle précédent ? Celui-ci a rempli son objectif, hélas : l’instauration de l’Etat d’Israël sur le territoire palestinien. Ce nouveau mandat viendrait - s’il devait s’instaurer un jour, ce qu’à Dieu ne plaise - non seulement protéger Israël, mais aussi pérenniser la situation actuelle, faite d’expansion israélienne à Jérusalem et en Cisjordanie et d’hégémonie israélienne sur l’existence et le devenir des Palestiniens. Les indices de cette nouvelle orientation ne manquent pas. Il y a notamment ces déclarations, récentes, de Roed-Larsen, le représentant de l’ONU en Palestine, et celles d’Indyk, ancien ambassadeur américain en Israël, dont on connaît le parti-pris. Il y a aussi cet accord quasi-unanime pour placer une prison palestinienne sous la surveillance américano-britannique (à Jéricho), exiler des Palestiniens et considérer la résistance palestinienne comme du terrorisme. Afin que cette nouvelle catastrophe n’advienne pas, les Palestiniens doivent procéder à une révision sérieuse de tout ce qui s’est passé depuis l’instauration de l’Autorité palestinienne, dût cette révision s’avérer douloureuse. Ils doivent redresser la barre, sur des bases objectives, dans lesquelles les questions de personnes ne sauraient entrer en aucune manière.
Les exigences de réforme(s) émanent de plusieurs directions, et ce sont des objectifs contradictoires entre eux qui sont visés. Le fait que ceux qui parlent à tout bout de champ de réforme, ces jours-ci, soient le président Bush, Sharon et la presse israélienne, a de quoi nous mettre la puce à l’oreille. On dirait que ces drôles de réformateurs-là (!) ont découvert, un beau matin, les problèmes dont souffre l’Autorité palestinienne, tout en ignorant le rôle éminent qu’ils ont eux-mêmes joué dans l’apparition de ses failles. La surenchère, entre ces mêmes “réformateurs”, dans les conseils qu’ils prodiguent - ce qu’il faudrait, que dis-je, ce qu’il faut absolument réformer - vont jusqu’à l’avis partagé qu’il faut changer carrément la direction palestinienne, ou, au minimum, la transformer en une direction d’opérette, symbolique, de représentation ; d’autres personnes se chargeant des choses sérieuses... La presse israélienne parle désormais de je ne sais quelles coalitions palestiniennes et de je ne sais quelles personnalités nommément désignées, qu’elle élit à ces fonctions. Une partie de ces journaux va même jusqu’à désigner une personne en particulier et jusqu’à en décliner les prérogatives avec beaucoup de détails... On constate que, parmi ces “hautes missions”, pas une seule ne sert l’intérêt national palestinien. Un oubli, peut-être ?
Il est évident que les partenaires israéliens visent, à travers leurs contacts avec ces frères (palestiniens), dont tous sont ainsi approchés en raison des postes qu’ils occupent, à leur arracher des promesses et des engagements, exactement de la même façon qu’ils opèrent vis-à-vis des candidats à l’élection présidentielle américaine. Ils leur accordent leur soutien en contre-partie de la mise à exécution de ce à quoi ils les ont engagés (je serais plus exacte en écrivant : de ce dans quoi ils les ont compromis...). A défaut, ils s’exposeraient aux plus grandes difficultés, dont la diffamation et le chantage ne sont pas les moindres. Nous exhortons ces frères à la plus extrême vigilance, à ne pas se laisser embobiner et séduire par la perspective d’une nomination et à ne pas se compromettre, comme d’autres avant eux se sont compromis et comme certains sont en passe actuellement de se compromettre, en acceptant de jouer des rôles que le peuple palestinien ne saurait en aucun cas approuver et qui portent atteinte à ses principes essentiels, ces principes constants qui sont, en réalité, les cibles réellement visées par tout ce brassage de vent israélien. Le peuple palestinien est tout-à-fait capable de renverser, tout seul, le dirigeant qui s’aviserait de violer ces principes. Ni l’hégémonie d’un tel (piètre) dirigeant sur les services de sécurité ni le soutien qu’Israël et l’Amérique lui apporteraient ne lui seraient d’un quelconque secours, face à la colère populaire. Nous n’accusons personne. Nous ne faisons que rappeler les choses essentielles. La légitimité de l’Autorité ne saurait émaner d’arrangements avec Israël ou l’Amérique, ni d’un coup d’état militaire qu’ils appuieraient. Elle découle uniquement, avant toute chose et après toute chose, des institutions palestiniennes constitutionnelles ad hoc et du peuple palestinien lui-même, en Palestine et hors de Palestine.
Les objectifs visés par Israël à travers la “réforme” diffèrent radicalement des buts invoqués par les Palestiniens eux-mêmes (les premiers intéressés, ndt) depuis fort longtemps. Les récriminations d’Israël au sujet des services de sécurité palestiniens n’ont strictement rien à voir avec les plaintes des Palestiniens à leur sujet. Israël veut des forces de sécurité palestiniennes protégeant la sécurité d’Israël, dans l’ acception très larges et éminemment élastique de ce concept, quel que fût le prix à payer pour les droits de l’homme palestinien, alors que le Palestinien qui réclame la réforme exige, lui, de ces forces de sécurité qu’elles protègent sa sécurité personnelle, ainsi que celle du pays, qu’elles garantissent ses droits contre toute agression et qu’elles respectent les mêmes droits tant dans leur comportement vis-à-vis de lui que dans que dans la position qu’elles adoptent vis-à-vis d’Israël. Les Palestiniens refusent que ses forces de sécurité soient des forces de répression, de torture, de corruption et d’intimidation pour le citoyen, ils n’admettent pas qu’elles soient au-dessus des lois, qu’elles n’aient aucun compte à rendre, qu’elles jouissent de l’impunité si d’aventure elles venaient à attenter aux droits du citoyen. Rien de tout cela ne préoccupe Israël en quoi que ce soit. Les preuves en sont légion. Il y a donc, on le voit, une différence énorme entre ce que veut le “réformateur” israélien et ce que veut le citoyen palestinien.
La réforme des forces de sécurité ne saurait consister à les unifier dans un seul service placé sous un commandement unique, pas plus qu’à écarter tel ou tel responsable, mais bien à soumettre ces services et leur(s) responsable(s) à l’état de droit et à la responsabilité juridique, afin qu’ils ne puissent se comporter que conformément au droit et dans le cadre des limites que ce droit fixe, notamment la non-remise en cause des décisions de justice et leur caractère exécutoire. Ce qu’il faut, donc, c’est soumettre les forces de sécurité, quel que soit le nombre de leurs différents services et quelles qu’en soient les différentes prérogatives, au principe de la primauté du droit, partie de l’état de droit. Ce n’est qu’à partir de là que la situation pourra être normale, c’est-à-dire légale. Cela implique que soient publiés des décrets fixant l’organisation des différents services de sécurité, en fixant les prérogatives et les rendant responsables devant la justice, ainsi que leur ministre de tutelle, des contraventions qu’ils seraient susceptibles de commettre, ce à quoi s’ajoute la responsabilité politique de leur tutelle vis-à-vis du pouvoir législatif.
Mais il ne suffit pas de réformer les services de sécurité, unique préoccupation obsessionnelle d’Israël, dans sa vision (intéressée) des affaires (intérieures) palestiniennes. Le besoin de réforme est beaucoup plus large, beaucoup plus général. C’est ce à quoi les Palestiniens aspirent, ce qu’ils ne cessent de réclamer depuis fort longtemps. Le point de départ, incontournable, c’est l’établissement d’un régime de gouvernement cohérent, fondé sur une loi fondamentale ou une constitution provisoire qui fixe les principes et définisse les pouvoirs et les prérogatives, ainsi que la nécessité de rendre des comptes, de vérifier la constitutionnalité des décisions et des lois. L’Autorité nationale palestinienne a échoué dans cette tâche. Le relâchement, l’anarchie et la corruption dont nous nous plaignons actuellement découlent de cet échec. Changer les personnes ne saurait nous dispenser de prendre ces mesures car les choses resteraient en l’état, sans garde-fous et sans autorité de référence.
Tout cela n’échappe pas aux Palestiniens. Au cours de la même séance historique du Conseil national palestinien, en 1988 (soit cinq ans avant Oslo), qui avait vu proclamer l’indépendance de la Palestine et l’établissement d’un Etat palestinien, j’ai eu l’honneur de présenter, en ma qualité de Président de la Commission juridique du Conseil, un projet de résolution confiant à celui-ci la mission de définir la loi fondamentale d’un gouvernement palestinien. Malgré l’opposition de forces influentes à cette proposition, le Conseil l’a adoptée à une confortable majorité. Le but visé, par-delà cette résolution, était d’assurer une base saine et des fondements constitutionnels solides en prévision du saut qualitatif que représentait le passage (de l’OLP) de mouvement de libération nationale à un Etat doté d’un gouvernement, d’une constitution et d’institutions. En effet, la charte fondamentale de l’OLP ne convenait pas à la phase nouvelle, pas plus que ne convenait le système constitutionnel en vigueur en Cisjordanie avant l’acceptation de la “sécession” par la Jordanie (fakk irtibât : “rupture du cordon ombilical” : c’est plutôt la Jordanie qui a décrété qu’elle se “désintéressait” des affaires de la Cisjordanie, ndt). Il fallait donc instaurer un nouveau régime constitutionnel applicable dans tous les territoires soumis à l’Autorité nationale palestinienne. Et en effet, le projet a été mené à bien. Des consultations, nombreuses et approfondies, eurent lieu à ce sujet, à grande échelle, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Palestine. Des amendements lui ont été apportés sur la base de ces consultations et tous les textes amendés ont été publiés dans la presse, en Palestine, jusqu’à ce qu’on aboutît à une quatrième version, qui fut prête à être examinée et adoptée à temps pour les élections du Conseil législatif et les premières élections présidentielles. En effet, lorsque le Conseil tint ses premières séances, ses membres avaient à leur disposition le projet de loi fondamentale, prêt à être débattu par l’assemblée nouvellement élue. Le Conseil a entamé l’examen du projet dès sa première séance ; c’était la première loi dont il débattait. Malgré des oppositions et des manoeuvres dilatoires, le Conseil finit, le 2 octobre 1997 par adopter une loi fondamentale valable pour la période dite “intérimaire”, telle que définie par les accords d’Oslo. Le Conseil remit ce texte fondamental, soumis au vote et approuvé, au Président (Arafat) afin qu’il le publiât. Malheureusement, cette publication n’a jamais eu lieu, et la période intérimaire prévue par les accords d’Oslo arriva à son terme sans que la loi fondamentale soit publiée et sans, par conséquent, qu’elle puisse tenir lieu de constitution palestinienne provisoire. Il en a résulté que la situation est demeurée en l’état, sans les indispensables garde-fou constitutionnels, dès l’établissement de l’Autorité palestinienne et jusqu’à ce jour, alors qu’il aurait été possible de bénéficier d’une entrée en matière parfaitement viable et saine, pour l’Autorité palestinienne, à l’abri de textes constitutionnels modernes qui avaient fait l’objet des soins méticuleux de nombreux spécialistes du droit constitutionnel, parmi les plus brillants, tant à la commission des droits de l’homme dépendant de l’ONU que dans des milieux diplomatiques et universitaires du monde entier. En vertu des textes que cette constitution provisoire rassemblait, elle incarnait la pensée constitutionnelle démocratique parlementaire contemporaine, voire même la développait en l’anticipant, en reprenant les contenus des grandes chartes internationales en matière de protection des droits de l’homme, des libertés fondamentales et de la prévalence de l’état de droit.
La non-publication et la non mise en vigueur de la loi fondamentale, jusqu’à ce jour, malgré les pressions insistantes de très nombreux Palestiniens en ce sens, ainsi que les manoeuvres imaginées pour les détourner, représente une véritable tragédie historique dont se sont rendus responsables tous les membres (je dis bien : tous) de l’Autorité palestinienne. En effet, en plus des effets sur le plan intérieur de l’absence d’une loi fondamentale - et ces effets ont été dévastateurs - l’opinion publique mondiale, et en particulier les décideurs étrangers, notamment des pays donateurs, ont commencé à perdre confiance en la capacité des Palestiniens à se gouverner eux-mêmes, dans le cadre d’un état démocratique moderne. Nous avons commencé à entendre des expressions de déception et de déconvenue vis-à-vis du peuple palestinien dans son entièreté. Les frères (arabes) et les amis (étrangers) n’ont pas pu croire ce qu’ils voyaient de leurs propre yeux : quoi, les Palestiniens, qui avaient contribué de la manière qu’on sait à la prospérité de tant de pays arabes, étaient incapables de mettre sur pied un régime de gouvernement viable chez eux ? Ainsi, près de dix années se sont écoulées depuis l’instauration de l’Autorité nationale palestinienne, et les Palestiniens n’ont ni constitution provisoire ni loi fondamentale de gouvernement : ils sont (mal) “gouvernés” par des décrets personnels qui parfois visent juste et parfois sont complètement à côté de la plaque, sans garde-fou, sans contrôle, sans qu’aucun compte ne soit jamais exigé ni, a fortiori, rendu...
La période intérimaire (prévue par les accords d’Oslo, ndt) arriva à son terme. On dit alors que la loi fondamentale votée par le Conseil législatif n’était plus adaptée à la nouvelle phase, et qu’il fallait arrêter une nouvelle constitution. Dès lors commençait un nouveau drame, qu’il est inutile d’expliciter en détail. Le secrétaire général de la Ligue des Etats arabes fut invité par des experts arabes à rédiger cette constitution. Sans résultat jusqu’à maintenant.
La loi fondamentale votée par le conseil législatif, encore non publiée jusqu’à ce jour, est susceptible de servir d’ossature à un régime fondamental viable, dans la période actuelle. Il suffit de lui apporter de légers amendements qui prennent en considération l’expérience des dix dernières années et permettent de colmater les fissures qui ont pu se manifester. Cette (simple) révision d’un projet longuement étudié, lequel a, de surcroît, franchi les différentes procédures législatives est tâche beaucoup plus aisée et plus logique, dans les circonstances présentes, que celle qui consisterait à instituer de nouvelles commissions constitutionnelles qui devraient se mettre au travail à partir de zéro, comme si les efforts importants déployés jusqu’ici l’avaient été en vain. On serait même fondé à considérer ce recommencement comme faisant partie des manoeuvres dilatoires en matière de redressement de la trajectoire gouvernementale.
Dans certains milieux, en particulier israéliens, il se dit qu’en cas d’impossibilité de se débarrasser de la direction actuelle, il faut en faire une direction symbolique chargée de l’inauguration des chrysanthèmes, et nommer un chef de gouvernement disposant de toutes les prérogatives effectives. Naturellement, ces mêmes milieux oeuvreront à faire émerger et à faire réussir le premier ministre de leurs rêves, dût cette suggestion être retenue. Toute comparaison avec la situation prévalant en Israël serait abusive. En effet, le président (de la république) israélien est élu par les membres de la Knesset, et non par le peuple, tandis que le premier ministre est, lui, élu au suffrage universel. Le président palestinien est élu, quant à lui, au suffrage universel. Nous ne connaissons pas d’exemple d’un président, ainsi élu, au suffrage universel, et dont le rôle serait purement symbolique ou protocolaire. Que l’on songe aux présidents français, égyptien, tunisien, algérien, même si les modes de désignation populaire varient entre ces différents cas.
Dans tous les pays dirigés par ces présidents de la république, il y a un premier ministre doté de prérogatives constitutionnelles qui n’entrent pas en conflit avec celles du président. Dans la troisième lecture de la loi fondamentale (palestinienne), nous avions proposé qu’il y ait un premier ministre choisi sur la base de la question de confiance au parlement. Ainsi la confiance lui serait retirée (motion de censure) au cas où le parlement n’avaliserait pas la politique du gouvernement, le président se tenant à l’écart de cette question et ayant le pouvoir (constitutionnel) de nommer un premier ministre proposant une politique différente, laquelle serait soumise, à son tour, naturellement, au vote du parlement. Le choix est à opérer entre un régime présidentiel et un régime mixte (mi-présidentiel, mi-parlementaire), à la française, par exemple, lequel a ses avantages et ses inconvénients. Ce choix reste ouvert. Ce qui est, en revanche, totalement inacceptable, c’est un président qui serait élu directement par le peuple, au suffrage universel, mais qui serait néanmoins un président-symbole, privé de tout pouvoir réel.
Nous voyons donc que l’étape essentielle à franchir sur la voie de la réforme consiste à décider d’un régime fondamental et à s’y tenir, de la manière que nous avons mentionnée. D’en décider et qu’il devienne exécutif. Cette opération ne devrait pas exiger beaucoup de temps, ni beaucoup d’énergie. En effet, la base existe déjà, en grande partie, dans la loi fondamentale adoptée par le Conseil législatif, et qui n’a jamais été publiée. De cette manière, beaucoup de choses seraient remises en place. Par exemple, les controverses inutiles au sujet du successeur du président en cas de décès ou d’incapacité, n’ayant plus d’objet, cesseraient. La loi fondamentale, en effet, a veillé a apporter une solution constitutionnelle, à savoir que le président du Conseil constitutionnel assume les prérogatives du président jusqu’à la désignation d’un successeur, des élections présidentielles devant être réalisées sous six mois. Avec ce texte constitutionnel clair, c’en est fini des rumeurs et des coteries. La transmission du pouvoir s’effectue pacifiquement, en suivant des procédures précises. De même, la loi fondamentale fixe les enveloppes ministérielles du budget, la façon de les calculer et de les imputer sur la base du contrôle financier des exécutions budgétaires, ce qui met un terme à la période de flou autour des dépenses publiques et du devenir des aides financières perçues par l’Autorité nationale (= palestinienne) de nombreuses sources différentes. De la même manière, cette loi fondamentale a fixé les droits et les libertés publiques, en affirmant au gouvernement le principe du pluralisme et en énonçant les modalités de l’évaluation et du contrôle ainsi que des autres questions concernant le gouvernement, en fournissant un arsenal législatif adapté à celui-ci. Parmi les nombreuses personnes qui exigent aujourd’hui une constitution, beaucoup ne semblent pas avoir lu cette loi fondamentale telle que l’a adoptée le Conseil législatif, ni ses fondements, que nous avons publiés pourtant dans les journaux palestiniens à l’époque. Ils n’ont aucune idée des efforts énormes qui ont été déployés à cette fin. Je ne saurais trop les encourager à s’y intéresser et à en prendre connaissance.
Telle est donc le premier pas, fondamental, en vue de la réforme. Tout ce qui sort du cadre que nous avons défini ne peut qu’en découler, c’est-à-dire nécessite un fondement constitutionnel. En la matière, les manoeuvres ne sont pas de mise. Il ne faut pas non plus repousser la mise en application à l’après-élections, qu’il s’agisse des élections présidentielles ou des élections législatives, car cela signifierait que l’on prolongerait, sans raison, les souffrances découlant de la situation actuelle, souffrances que ne sauraient régler des élections et que seule est susceptible de traiter l’existence de fondamentaux constitutionnels sains, fixant des limites, des garde-fou, des prérogatives et des pouvoirs et qui s’imposent à tous, quel que soit celui qui remportera les élections.
Ce n’est qu’une fois cette étape franchie que l’on pourra examiner les autres problèmes, dont le premier sera d’affirmer la totale indépendance vis-à-vis de l’exécutif d’un pouvoir judiciaire dont les arrêts soient appliqués et respectés, la suppression des tribunaux d’exception et la remise de leurs tâches aux juridictions ordinaires, telles qu’elles existent dans le monde civilisé. L’existence de cours de sûreté de l’Etat dans plusieurs pays arabes ne saurait en rien justifier que l’on s’en inspirât en Palestine. En effet, ces tribunaux d’exception tombent sous le coup de nombreuses et graves critiques du point de vue juridique, dont la moindre n’est pas qu’ils contreviennent au principe de l’égalité de tous devant la loi. Ensuite, il faudra sans tarder examiner des législations très importantes, obéissant à un ordre du jour législatif déterminé en fonction des priorités. Parmi les premières mesures à examiner, à mon avis, vient en bonne place celle consistant à renforcer le contrôle (législatif) sur l’utilisation de l’argent public. Le Conseil législatif a donné son accord à un projet de loi sur le contrôle administratif. L’instance créée par cette loi est précisément celle qui a tiré la sonnette d’alarme en matière de présomptions de corruption. Mais cette loi est défectueuse sur un point fondamental. En effet, elle a créé une instance de contrôle sans pouvoir répressif. Cette instance se contente de communiquer son rapport annuel au président ou au ministre concerné, charge à lui de prendre les mesures qu’il juge utiles afin de donner suite aux contraventions décelées par l’institution de contrôle. Nous avons vu comment ont été traités les soupçons de corruption à l’égard de certaines personnalités. Il faut doter l’instance de contrôle du pouvoir d’obtenir des informations de l’appareil exécutif, et qu’elle ne se contente pas d’informer celui-ci au moyen de son rapport annuel, voire la doter du pouvoir de poursuivre elle-même, ou en recourant aux services de la justice, les personnes suspectées, ou encore de renvoyer l’affaire au procureur de la république afin que les contrevenants soient convoqués au tribunal. Ainsi, le pouvoir exécutif ne pourrait plus être à la fois juge et partie. Le troisième problème qui nécessite une solution urgente est celui du statut des services de sécurité. Il faut mettre au point des règlements qui en précisent les prérogatives et les missions, en écartant tout risque qu’atteinte soit portée aux droits et aux libertés publiques garanties aux citoyens par la loi fondamentale.
Ce ne sont là que quelques exemples des points à examiner en priorité dès que la loi fondamentale aura été promulguée. En effet, ce qui est demandé va au-delà. Il s’agit de la fixation d’un véritable ordre du jour législatif comportant les problèmes à traiter, par ordre décroissant de priorité.
Nous appelons tous les citoyens sincères à se rassembler afin d’exiger les réformes voulues par les citoyens palestiniens. Le danger existe, en effet, que l’Autorité se prête au jeu, sous les pressions intenses auxquelles elle est soumise, de réformes dictées par les Etats-Unis et Israël, c’est-à-dire, de réformes qui ne changeraient rien à la situation existante, si elles ne les rendent encore pires, en conférant un pouvoir encore accru aux services de sécurité en-dehors du cadre de la loi, afin de satisfaire à ce qu’Israël imagine être indispensable à sa propre sécurité, concept dont on connaît la nature éminemment extensible et élastique. Cela, alors que ce que nous voulons, nous Palestiniens, c’est une réforme globale partant d’une base palestinienne refusant que la sécurité d’autrui soit assurée au détriment de la nôtre, ainsi qu’à celui de nos droits et de nos libertés et alors que nous réclamons avec insistance, même dans la phase actuelle, un régime politique qui respecte et applique la démocratie, qui protège les droits et ne les brade pas, dans lequel le pouvoir est dévolu conformément à la volonté du peuple, où la souveraineté soit celle de la loi et non celle d’un individu, qui soit régi par des articles constitutionnels respectés par tous et en vertu desquels tous soient jugés, un régime qui se caractérise par le désintéressement et l’honnêteté, en bref : les mains propres. En résumé ; un régime digne d’un peuple qui a su lutter un siècle durant pour la liberté, son indépendance et sa dignité.
                                                                           
15. Anis Qasim commente le Dr. Anis Al-Qasim ! - Commentaires sur “Des mesures progressives en vue de la réforme de l’Autorité Palestinienne” par Anis Fawzi Qasim
in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du mercredi 5 juin 2002
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
(Anis Fawzi Qasim est conseiller juridique, résidant en Jordanie.)
Al-Quds al-Arabi a publié, le 29 mai [article ci-dessus], un excellent article de mon professeur et homonyme le Dr. Anis al-Qasim, ancien Président de la commission juridique du Conseil national palestinien, article dans lequel l’auteur proposait des mesures progressives pour réformer l’Autorité palestinienne. La première de ces mesures était de consolider la loi fondamentale instituant l’Autorité. Cette charte fondamentale est le fruit des efforts dépensés sans compter par le Dr. Al-Qasim. Elle a donc bénéficié de sa totale indépendance d’esprit, de sa longue expérience et de son expertise très largement reconnue, tant dans le domaine juridique que dans le service de la cause nationale palestinienne. Le Conseil législatif palestinien a adopté cette loi fondamentale, après débats et quelques amendements, au mois d’octobre dernier. Mais le Président Arafat l’a conservée dans son tiroir depuis lors, pour ne l’en ressortir et s’y référer, la semaine dernière seulement, qu’une fois la campagne de la réforme lancée... Le Dr. Al-Qasim proposait une série de mesures à envisager après cette étape obligée : la ratification de la loi fondamentale. Il s’agit, notamment, d’affirmer l’état de droit, de supprimer les tribunaux d’exception, de renforcer le contrôle de l’utilisation de l’argent public, de fixer les missions des services de sécurité... Il n’y a aucun commentaire à faire sur la pertinence de ces mesure, elle va de soi. Aujourd’hui, une loi fondamentale a donc été proclamée, le principe de l’indépendance de la justice vient d’être affirmé, voici quelques jours, par le président Arafat. La question de la réorganisation des services de sécurité est en cours d’examen. Pouvons-nous respirer, en nous disant que les réformes sont bien engagées et que l’Autorité palestinienne a retrouvé ses esprits ?
Il se trouve que j’ai eu l’honneur de “croiser le fer” avec mon professeur et maître, le Dr Al-Qasim, sur cette fameuse loi fondamentale, dès ses premières ébauches. Nous eûmes de longues discussions, il va sans dire - passionnantes. Comme tout professeur, je pense, le Dr. Al-Qasim était imbattable dans ses plaidoiries en défense de son “bébé”, tandis que moi, comme tout étudiant “tout feu-tout flammes”, j’avais le don de m’enferrer et de me retrancher dans mes positions...
Je n’en persiste pas moins à soutenir que notre problème (à nous, les Palestiniens) ne découle pas d’un vide juridique ni d’une insuffisance législative, mais que nous avons bel et bien été “contaminés” par Oslo. Le pire qu’“Oslo” ait produites n’est autre que ce qu’il est convenu d’appeler l’”Autorité palestinienne”. C’est pourquoi j’affirme que la première mesure à prendre doit être de demander des comptes à ceux qui nous ont entraînés dans les marécages et dans les oubliettes d’Oslo, avant de mobiliser - eux-mêmes : oui, vous lisez bien : les mêmes ! - dans la grande campagne de réformes. Celles-ci consistant à changer les pions de cases, mais toujours, bien entendu sur le même échiquier : celui d’Oslo !
Le Dr. Al-Qasim, qui a contribué à créer l’Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP) et à en écrire la charte nationale, a une longue et profonde expérience de la capacité des épigones de la direction palestinienne à gauchir les textes et à les contourner afin de les faire échapper aux principes clairement énoncés dans la charte pourtant confirmée par les votes des divers conseils nationaux successifs. Parmi ces violations, celle commise par le Président Arafat au cours d’une visite à Paris, en 1989, n’est pas la moindre. Il avait alors déclaré, tout de go, que la charte de l’OLP était devenue soudain “caduque”, en français dans le texte ! (Ce terme lui avait été “suggéré” par les services d’un président français quelque peu machiavélique et adulateur fanatique d’Israël, un certain François Mitterrand. Ndt)
Ainsi on se permettait de dénoncer le contrat social palestinien d’un mot lâché devant les journalistes. Personne ne se soucia de demander à Arafat, à l’époque : “quel mandat avez-vous reçu, pour vous autoriser ainsi à annuler la charte fondamentale (de votre nation) ?”
Dans ces conditions, comment pourrions-nous imaginer que la loi fondamentale soit plus respectable aux yeux de nos dirigeants que la charte de l’OLP ? Cette loi fondamentale peut-elle servir de garde-fou aux agissements, au comportement et à la conduite de la direction palestinienne (actuelle) ?
Les négociateurs d’Oslo ne sauraient alléguer qu’ils ne connaissaient pas ou qu’ils ne prévoyaient pas les destructions, les divisions, la corruption qui allaient en découler, ni les pots de vin, ni les centres d’interrogatoires où les gens sont persécutés ou rackettés. Ils savaient, tous, parfaitement, quelles étaient les propositions de la délégation israélienne. Ils connaissaient, tous, très bien, les commentaires (sur ces propositions) et les analyses de la délégation palestinienne à Washington. N’est-il pas dès lors étrange, pour ne pas dire louche, que les négociateurs d’Oslo soient tombés, systématiquement, dans toutes les chausse-trappes contre lesquelles les négociateurs de Washington les avaient dûment mis en garde ?
Si l’on retient l’hypothèse que les négociateurs d’Oslo n’étaient pas au courant des arrières-pensées israéliennes, c’est encore pire. Cela signifierait qu’ils se seraient attelés à la cause nationale (palestinienne) en ayant à son égard une approche d’orientalistes, et non l’attitude rseponsable de patriotes concernés au premier chef. Ils n’auraient négocié, dans ce cas de figure, que pour édifier leur gloire personnelle et à des fins égoïstes, pour qu’on parle d’eux dans les médias occidentaux en disant : “ce sont des gens réalistes, intelligents et pragmatiques”. Ils auraient négocié en s’étant dépouillés de toute culture sur ce qu’est le sionisme, en tant que pensée, qu’idéologie et praxis. [C’est hélas sans doute ce qui s’est passé dans la réalité]. De même, ne constate-t-on pas avec quelle facilité ils se sont laissés berner par l’expression paradoxale de “courtier américain équitable”, un peu comme si l’Amérique, après un moment d’étourderie passagère, eusse retrouvé ses esprits...
Les événements récents, qui ont vu le peuple palestinien, ses villes, ses villages, ses camps de réfugiés totalement livrés à la merci d’Israël, sans défense, au milieu d’un silence international assourdissant et de la vaine agitation officielle arabe, découlent d’Oslo. Ils en sont la mise en application scrupuleuse. Ces accords ne parlent que de “sécurité” dans tous ses aspects, en excluant toute référence à une instance internationale chargée de présider au bon déroulement des négociations. L’accord intérimaire cite cent quarante-sept fois l’expression “en vertu de cet accord” et cela, afin d’insister sur le fait qu’il exclut toutes les instances d’arbitrage internationales. Pérès a mis comme condition, dès le début des négociations secrètes menées à Oslo, que tout différend entre les deux parties ne soit en aucun cas soumis à un tribunal international ni à un quelconque arbitrage international, ni à une quelconque instance internationale, mais qu’il serait réglé, exclusivement, par des négociations (bilatérales). Les accords d’Oslo sont exempts de toute indication d’une instance d’arbitrage à laquelle recours pourrait être fait dût une difficulté advenir... Est-il admissible que l’on traite la cause nationale (palestinienne) avec une telle légèreté, un tel je-m’en-foutisme ? Qui est responsable de ces fautes, de ces crimes ? Est-il concevable que les négociateurs passent des heures à chipoter sur le nombre de voitures blindées destinées à la protection des dirigeants de l’Autorité et la couleur de l’essence dont on alimentera les dits véhicules, tandis que personne ne se préoccupe de placer des bornes sur le tracé de la route des négociations et ne se pose la question de savoir où elle aboutit ?
Voir des gens (dont un certain nombre de responsables ayant sauté en marche du wagon de l’Autorité sous prétexte de “manque de réforme”) qui s’étaient ingéniés à vendre Oslo et à tirer un maximum de profit de la corruption et des pots-de-vin dont cet accord était l’annonciateur, faire mine de s’atteler aujourd’hui à la réforme de l’Autorité palestinienne, voilà qui suscite le doute. On se moque des gens, on insulte le sang des martyrs et les souffrances de notre population palestinienne des territoires occupés.
Même la mise en exergue de la loi fondamentale ne saurait blanchir ces gens-là, les absoudre de leurs fautes et de leurs turpitudes.
Il faut en revenir au principe de responsabilité et dire : la réforme a déjà commencé !