Point d'information Palestine > N°198 du 03/05/2002

Newsletter privée réalisée par l'AMFP - BP 33 - 13191 Marseille FRANCE
Phone + Fax : +33 491 089 017 - E-mail : amfpmarseille@wanadoo.fr
L'AMFP Marseille est une section de l'Association France-Palestine Solidarité
Pierre-Alexandre Orsoni (Président) - Daniel Garnier (Secrétaire) - Daniel Amphoux (Trésorier)
Association loi 1901 - Membre de la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine
Rédaction : Pierre-Alexandre Orsoni et Marcel Charbonnier
                                       
Si vous ne souhaitez plus recevoir nos Points d'information Palestine, ou nous indiquer de nouveaux destinataires, merci de nous adresser un e-mail à l'adresse suivante :
amfpmarseille@wanadoo.fr. Ce point d'information est envoyé directement à un réseau privé de 5295 destinataires et n'est adossé à aucun site internet. Les propos publiés dans cette lettre d'information n'engagent que la responsabilité de leurs auteurs.
Consultez régulièrement les sites francophones de référence :
                            
                           
Au sommaire
                               
Témoignages
Cette rubrique regroupe des textes envoyés par des citoyens de Palestine ou des observateurs. Ils sont libres de droits.
1. EXCLUSIF - Vingt et une petites filles palestiniennes vous écrivent... textes recueillis pour le "Point d'information Palestine" par Michel de Vaumas, professeur à l'école du Rosaire à Beit Hanina [Jérusalem - Palestine].
2. Enfin le week-end… par David Torres, citoyen de Gaza en Palestine
3. A quoi peut-on penser au moment de l’invasion ? par Anwar et Chantal Abu Eisheh, citoyens d'Hébron en Palestine
                            
Dernière parution
- Revue d’études palestiniennes N°83 - Printemps 2002
                                           
Réseau
Cette rubrique regroupe des contributions non publiées dans la presse, ainsi que des communiqués d'ONG.
1. Entendu le lundi 1er avril 2002 au journal en français de 13h de "Kohl Israël" ["La Voix d'Israël", la radio nationale israélienne]
2. Entendu le vendredi 5 avril 2002 au journal en français de 13h de "Kohl Israël" ["La Voix d'Israël", la radio nationale israélienne]
3. Discours de Richard Wertenschlag, Grand Rabbin de Lyon, prononcé le 25 avril 2001, à l'occasion du 53ème anniversaire de la création de l’Etat d’Israël
4. De Seattle à la Palestine en passant par Porto Alegre, un autre monde est possible par Paul Nicholson et François Weiser
                                                                   
Revue de presse
1. Dans le QG d'Arafat : "On a du mal à être heureux" propos recueillis par Sophie Shihab in Le Monde du vendredi 3 mai 2002
2. Tandis qu’Israël lève le siège, Arafat livre six résistants recherchés par James Bennet in The New York Times (quotidien américain) du jeudi 2 mai 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
3. Voyage dans les territoires occupés par Russell Banks in Télérama du mardi 30 avril 2002
4. Norvège : Roed-Larsen et son épouse ont violé la loi en ne déclarant pas au fisc un important prix en espèces in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du mardi 30 avril 2002 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
5. Apartheid en Terre Sainte par Desmond Tutu in The Guardian (quotidien britannique) du lundi 29 avril 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
6. A travers la Cisjordanie, les tragédies quotidiennes passent inaperçues par Suzanne Goldbenberg in The Guardian (quotidien britannique) du samedi 27 avril 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
7. Une étrange question de casting par Azmi Bishara in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 25 avril 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
8. Israélisation de la guerre américaine par Marwan Bishara in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 25 avril 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
9. Il était une fois à Jenine - Que s'est-il réellement passé lorsque les forces israéliennes sont entrées à Jenine ? par Justin Huggle et Phil Reeves in The Independent (quotidien britannique) du jeudi 25 avril 2002 [traduit de l'anglais par Safwan Qasem]
10. Le règne de la force par Paul-Marie de la Gorce in Témoignage Chrétien du jeudi 25 avril 2002
11. Israël est en passe de venir à bout de l'Autorité palestinienne par Bruno Philip in Le Monde du mardi 23 avril 2002
12. Antisémitisme, fantasme et réalité par Thierry Leclère in Télérama du mercredi 10 avril 2002
13. Théo Klein - Comparer ces violences avec le nazisme est une insulte à l'histoire propos recueillis par Vincent Remy in Télérama du mercredi 10 avril 2002
14. Maurice Rajsfus, une étoile jaune pour combattre tous les racismes par Thierry Leclère in Télérama du mercredi 10 avril 2002                                
15. Le transfert est toujours d'actualité in Ha'Aretz (quotidien israélien) du mercredi 4 avril 2002 [traduit de l'anglais par Monique Barillot]
16. Edward Said ou l'identité multiple par Sylvain Cypel et Daniel Vernet in Le Monde du jeudi 4 avril 2002
                                                 
Témoignages

                                  
1. EXCLUSIF - Vingt et une petites filles palestiniennes vous écrivent...
textes recueillis pour le "Point d'information Palestine" par Michel de Vaumas, professeur à l'école du Rosaire à Beit Hanina [Jérusalem - Palestine]
Nour, 11 ans - Chers amis de France - On a beaucoup de problèmes avec l'occupation israélienne. Ils nous empêchent d'aller à l'école et de jouer avec nos amis. On ne peut pas rendre visite à nos amis et nos familles. Les soldats israéliens occupent ou détruisent nos maisons, nos écoles, nos mosquées et nos églises. Ils massacrent notre peuple du plus petit au plus vieux. Les soldats israéliens nous volent notre enfance et notre sourire. Nous les enfants de la Palestine nous voulons vivre comme vous les enfants français en paix. A bientôt, vos amis de Palestine.
Leen, 16 ans - Chers enfants de France - Je m'appelle Leen, j'ai 10 ans et je suis en cinquième. J'habite à Jérusalem. Mon pays c'est la Palestine, mais la Palestine ne se trouve pas sur la carte. Mes grands-parents, mon oncle et mes tantes habitent à Ramallah qui est à dix kilomètres de chez moi. Moi je ne peux pas les voir à cause des barrages militaires. Je prenais des cours de piano, des cours d'échec et des cours de danse à Ramallah. Mais maintenant, je ne prends plus de cours. Je jouais avec mes cousins, on mangeait de la glace et on allait au cinéma. Mais maintenant, je ne les voit plus. C'est la guerre dans mon pays, on n'a pas d'armée. Ils bombardent ma famille et mes amis. Ils ont tué beaucoup d'enfants dans cette guerre. Ils ont tout cassé, même le cinéma. Mes cousines ont peur et moi je suis très triste. Aidez-nous à dire : "Assez" aux massacres. "assez" à l'occupation. Une Palestinienne, Leen.
Shaimaa, 12 ans - Salut ! Je suis une fille Palestinienne. Je suis à l'école du Rosaire, j'écris cette lettre pour nous sauver. Les Israéliens emprisonnent les personnes dans la même chambre. Et au barrage militaire, ils m'ont dit "Ouvre ton sac" et  j'ouvre mon sac. Un jour, un garçon va à lécole, les Israéliens disent : "Ouvre ton sac". Le garçon a peur et court, les Israéliens imaginent qu'il a des bombes dans son sac, et ils ferment le barrage et les maîtresses ne peuvent pas venir à l'école. On veut la paix ! Sauvez-nous ! Shaimaa.
Lama et Noor, 11 ans - On ne parle pas comme des enfants maintenant, car on a perdu notre enfance. L'Intifada a commencé et maintenant c'est comme une guerre. Peut-être vous vous demandez comment on a perdu notre enfance ? C'est à cause de la situation, au lieu de regarder "Tom et Jerry", on regarde les nouvelles. On a peur. On demande l'aide de Dieu, il est la seule personne qui peut nous aider, on espère que tout le monde sera sans danger. Nous sommes tristes que nos copines et nos enseignants sont à Ramallah et elles ne peuvent pas venir à lécole mais on espère qu'elles sont en bonne santé. Avez-vous de l'eau ? Car nous n'avons pas. Avez-vous de l'électricité ? Car nous n'avons pas. On ne sait jamais peut-être c'est en mourant qu'on obtient notre liberté. Si pas aujourd'hui, alors demain on obtiendra notre enfance encore une fois.
Hanin, Tamara, Sireen, 10 ans - Nous sommes Palestiniennes. Ramallah est en état de guerre, nous aimons jouer du piano,  mais ma maîtresse ne vient pas. Qu'est-ce qu'on fait pour faire ce qu'on aime ? Les enfants d'autres pays ils jouent en paix et ont tous les droits. Mais les enfants de Palestine n'ont pas leurs droits.
Amira, 11 ans - Je m'appelle Amira, j'habite à Ramallah. Les enfants ne vont pas à l'école pour étudier et jouer parce qu'il y a beaucoup de bombardements. Il n'y a pas de pain et d'eau dans la maison. Nous aimons vivre en paix.
Rasha, Dalia, Razan et Intisar, 12 ans - [Lettre envoyée à] Monsieur Chirac - En Palestine la situation est très très difficile, les massacres que l'occupation ont fait sont très horribles par exemple le massacre de Jenine. A Jenine, l'occupation détruit les maisons. Il y a des personnes qui ne mangent pas parce qu'il n'y a pas de nourriture. Notre copine de Ramallah a dit : "J'habite à Ramallah. J'ai peur parce que les Israéliens sont très durs, j'ai vu un enfant blessé devant moi." A Bethléem, les Israéliens occupent l'église de la Nativité. Vous êtes chrétien vous devez défendre l'église. Nous ne vivont pas dans la paix et la situation est très dangereuse, vous êtes libre d'aller où vous voulez mais pas nous. Vous avez une fille et vous l'aimez beaucoup, aussi les Palestiniens ont des enfants et ils les aiment. Est-ce que vous accepteriez que votre fille soit tuée comme ils tuent les enfants chez les Palestiniens ? Aidez-nous.
Nour, 15 ans - Chaque jeune a la droit de vivre normalement dans son pays, mais pour nous,les jeunes Palestiniens, c'est différent ! On sent toujours la crainte d'être sans domicile à cause de l'occupation israélienne, qui a constamment augmenté la répression et la violence contre notre peuple. Nos droits d'avoir la sécurité, de faire des activités sont toujours étouffés par les Israéliens qui tuent nos proches et démolissent nos maisons. C'est ça la justice du monde ? Je fais appel à tout le monde, d'arrêter l'inconscience des Israéliens et nous supporter car chaque nation a le droit de combattre l'occupation ?!
Dunia, 18 ans - Nous sommes les enfants de la Palestine, nous sommes en état de guerre et nos soeurs et frères à Jénine, Bethléem, à Ramallah, à Naplouse, sont privés d'eau, de pain, d'électricité, de l'école et de leurs parents. Nous vivons des malheurs, un désastre. Aidez-nous ! Soyez avec nous !
Nawar, 16 ans - Le deuxième Intifada a commencé le 28 septembre 2000. Après cette date les destructions et l'agression israélienne continuent jour après jour. Culturellement et historiquement  Sharon considère les Palestiniens comme des inférieurs, c'est pourquoi il veut nettoyer la Palestine des Arabes ; il achève maintenant le projet historique qu'il a commencé en 1982 avec l'occupation du Liban et il  applique la même stratégie. Egalement il considère Yasser Arafat comme un ennemi à la tête des mouvements terroristes. Cependant, c'est évident que les Israéliens sont ceux qui se battent et utilisent des actes de violence. En effet, les forces Israeliennes ont penetré les camps de refugiés de Balata et Jenine, ils ont tué des Palestiniens et ont bombardé les différents quartiers des camps. De sorte que de nombreux Palestiniens ont été tués et plus de 150 blessés. En realité, dans des autres places en Palestine les Palestiniens descendent dans les rues et se battent pour le droit, la justice et la paix et c'est une  avancée encourageante ! Finalement,  nous "les Palestiniens" appelons a une marche nationale pour avoir la paix et la justice en Palestine.
Reem Y, 16 ans - En Palestine, les jours sont différents, le ciel est différent, la soleil est différent, tout est différent. Les possesseurs de la terre sont considérés comme des terroristes, les enfants sont brutalement torturés. A Gaza, Ramallah, Jenin, Naplouse, Tulkarem, les gens souffrent la faim, la soif, et le froid. Les villes et les villages palestiniens sont complètement détruits. Les gens courrent le risque de mort chaque jour, et ils sont exposés à l'humiliation et à toutes les sortes d'actions inhumaines. Je me souviens de la nuit ou l'armée et  les tanks israeliens ont fait irruption et assiegé Ramallah, la ville la plus proche de Jérusalem. Les morts étaient n'importe où, dans les rues, les maisons, sur les escaliers , au centre de la ville, et malgre tout, les soldats ont interdit les équipes médicales de sauver les blessés ou enterrer les morts, qui étaient attaqués par les chiens des soldats israéliens. Aussi,  les gens étaient interdits de sortir des leur maisons, ou même ouvrir les fenêtres. A Jenin , jusqu'à maintenant , je vois à la télé,  les équipes médicales repechent des carcasses/corps sous les maisons détruites dans le camp de refugiés. Le sang palestinien est essaimé n'importe où, tout ce qui est Palestinien est accusé. Je ne peux pas m'aider à oublier les images de toute cette destruction, injustice et souffrance. Je ne peux pas comprendre comment le monde a approuvé les criminels de guerre de continuer à faire tout ce qu'ils font. La Palestine, qui était toujours le pays des Palestiniens, la terre de toutes les régions, est exposé au terrorisme et l'occupation la plus barbare et brutale dans le monde. Franchement, on se sent seul, on prie chaque jour pour que le lendemain soit mieux qu'hier. La liberté est en combat contre l'occupation, si vous pensiez un peu, et si vous aviez un point de vue neutre et juste, vous allez prédire qui sera le triomphant un jour, c'est sûr..
Reem H, 16 ans -
Assassinat, bombardement, martyrs, barrières, arrestation, sont les mots les plus entendus chez moi. L'occupation disperse la désolation partout. En effet, les forces Israéliennes ont élargi le conflit Israélien-Palestinien en profanant la sanctuaire de l'église de la Nativité à Bethlehem. En outre, les corps des martyrs sont jetés avec dédain pour plusieurs jours dans les routes. Mon témoignage de ce qu'il se passe aux territoires Palestiniens ne semble qu'un petit rayon de la vérité. Dès que les Israéliens ont réoccupé ma ville Ramallah tous ce qu'on a commencé ou on essayé à faire pour établir notre jeune pays est abîmé. Les ruines de tous les bâtiments gouvernementaux ne montre qu'un petit exemple de la voie israélienne qui contredit les principes de l'humanité. Personnellement, j'ai éprouvé une expérience difficile quand le portail du bâtiment où je loge, a été bombardé, tous les habitants ont été forcé de quitter leurs appartements sans nourriture, sans vêtements. On était dégagé dehors à trois heurs la nuit. Egalement, quand je viens à l'école avec des autres élèves, des fois ceux qui vont aux écoles maternelles, confrontent des insultes et des offenses. Quelquefois on n'est pas autorisé à passer. Le gouvernement israélien offense la dignité Palestinienne. Cette agression vulgaire ne vise pas les militants
uniquement, elle vise des enfants ainsi que les femmes Palestiniens. Mon père, le directeur de la compagnie d'électricité à Ramallah a été arrêté avec les autres assistants en essayant à réparer l'électricité et ils ont été forcé de se déshabiller dans la rue. Enfin, si les yeux du monde sont perdus dans l'obscurité et si ils les s'empêchent de voir tous les massacres se déroulants ici, les mains de nos enfants releveront la vérité.
Ruba, 16 ans - Le 29 mars à quatre heures du matin, tout le monde à Ramallah dormait et la pluie et le tonnerre étaient très forts et soudainement le bruit du tonnerre a changé, nous n'avons pas pu distinguer si ce bruit fort était le bruit du tonnerre ou le bruit des bombardements et des tanks mais après j'ai entendu une très forte explosion, on m'a confirmé que c'était le début de l'occupation et de la terreur, mais personne ne prévoyait que la situation allait être pénible et la terreur à un degré que personne ne pouvait imaginer. Quand le soleil est apparu, la première calamité que j'ai entendu : "Notre voisine est morte". Pourquoi ? Parce qu'elle est sortie devant sa maison. L'armée israélienne a été très violente, ils tuent les personnes et tirent dans la rue comme un piège pour les personnes qui viennent retirer les morts, et après nous affrontons le problème de l'eau, est-ce que les personnes peuvent vivre sans eau ?! Mais Dieu protège les gens, il y a beaucoup de pluie, les gens posent des barrriques pour les remplir avec l'eau de pluie, et il n'y a pas d'électricité, toutes les choses à manger sont pourries. L'armée accepte que les gens achètent des choses à manger mais si il y a des personnes vieilles ou handicapées, comment ils peuvent sortir pour acheter ? Et la nuit, les gens ne peuvent pas dormir, parce qu'ils ont écouté "les mélodies sharoniennes" qui consistent en des bruits d'éboulement de maisons. L'eau, l'électricité, la nourriture, les bruits de bombardement ne sont pas le grand problème. le gran dproblème. "le grand et féroce désastre", sont les blessés dans les rues et les cadavres des morts dans les hôpitaux et personne ne peut les inhumer ! En ce moment, il y a des mères qui attendent leur fils. mais qui sait, c'est possible qu'ils soient morts.. Mais les personnes qui vivent remercient Dieu quand ils voient ce qui se passe à Jénine.
Lora, Einas, Isra, Areej, 16 ans - (Poème) "L'Intifada"
Qu'est-ce que vous avez fait à cette maison ? Elle a été détruite sans raison.
On ne peut rien prendre de nulle part ! Parce que toutes les choses sont cassées.
Toutes les choses sont tristes jusqu'à la terre,
Et toutes les familles pleurent, de la mère et du père jusqu'aux petits frères et soeurs.
Toutes les familles sont perdues ! Et crient c'est entendu.
Tous les enfants pleurent Et tout le monde va jusqu'aux pleurs.
Personne n'aide pas dans ce problème. Ils pensent à eux-mêmes.
Quand on se dit : il y a des choses dont on a besoin,
Tout le monde va plus loin.
On a créé des unions. Mais prier Dieu est la solution.
La paix sort du coeur. Mais la guerre fait peur à la colombe de la paix.
Samia et Tala, 16 ans - (Poème) "Pourquoi"
Pourquoi la vie est comme ça
Pourquoi on attend l'aide de ça et ça
Pourquoi on ne peut pas avoir tout ce qu'on veut avoir
Pourquoi on ne peut pas finir l'histoire
L'histoire de la mort et des pleurs en Palestine
Pourquoi les Palestiniens sont toujours tristes
Pourquoi on peut juste pleurer
Pourquoi on ne peut pas vivre comme les autres
Pourquoi l'occupation est immobile en Palestine
Quand je pense à l'histoire de la Palestine
Je me souviens que toujours on a un souhait avant l'aurore
C'est de vivre comme les autres dans notre ville
Ce souhait est la réponse à mes questions.
                                                           
2. Enfin le week-end… par David Torres, citoyen de Gaza en Palestine
Gaza, le samedi 20 avril 2002 - Aujourd'hui c'est vendredi. Je le sais puisqu'on ne travaille pas, il fait beau, on va aller à la plage avec des amis. Mais hier j'étais au travail. Dans un lycée, grosse discussion avec la directrice et les profs, sur l'état psychologique de ces gens à Gaza qui s'allongent en files interminables devant les boulangeries depuis que les Israéliens ont bloqué l'approvisionnement en farine (j'ai quand même un prof d'anglais qui me sort les brioches de Marie-Antoinette !). Apres le gaz, c'est le pain qu'il va nous falloir chercher pendant des heures. bon, ce jour la j'avais de la chance, dans une autre école (primaire celle-ci) l'homme a tout faire me dit que la boulangerie du coin a encore du pain, il part faire la queue pour moi et la directrice. Le travail terminé je rentre avec un sac plein de pain, presque fier mais surtout soulagé.
Aujourd'hui c'est vendredi, il fait un soleil superbe, le vent souffle frais de la mer, j'ai du pain pour encore 3 jours au moins, j'ai une bouteille de gaz pleine, des conserves en pagaille, du sucre plus qu'il ne m'en faut, des lentilles, des pâtes, du lait, de la farine, mais je n'ai pas rempli mon second bidon d'eau ! Pour ça, pas de panique j'ai un vendeur d'eau douce en bas de chez moi ! Et tant que l'on a de l'électricité pas de risque d'en manquer, les centres de dessalement de l'eau sont en ville. Je dois y penser, ce serait dommage de ne boire que l'eau du robinet, a Gaza c'est un cocktail : sel, nitrates, chlorides. Il faut bien laisser l'eau douce aux colons. D'ailleurs il n'y a plus d'eau dans les robinets de Ramallah, Naplouse ou Jenine. Alors il vaut mieux prévoir. Mais on verra demain, parce qu'aujourd'hui c'est vendredi, que le soleil est déjà
haut, et qu'on veut aller à la plage avec Mahmoud Yasser et Ashraf. Je sais, je me suis levé tard, mais comme beaucoup de gens a Gaza, j'ai du mal a me coucher, alors je vais au cyber café, je consulte mon courrier (amis, ONG, rapports.) et pour ne pas sombrer dans la dépression je discute avec le gérant du lieu (la France, la liberté, comment faire pour avoir un
visa.). Tout ça au milieu des centaines de jeunes enfermés dans le plus grand ghetto du monde qui se livrent au sport favori des populations carcérales : la COMMUNICATION. Au moins Gaza a encore accès au net (depuis la destruction du centre de Naplouse c'est devenu un peu aléatoire, mais pour le chat, ça marche toujours). Ensuite, de retour a la maison, après un
dîner léger, je me fais quelques pages des Chroniques de Foissard. Boum, sourd, c'est loin, mais fort. Ca viendrait du nord, peut-être un énième bombardement du tas de graviers ou jadis s'élevait, entre par cet plage, le centre de la Police Maritime palestinienne. On n'a pas encore commence la guerre de cent ans, je suis perdu en pleine Ecosse, re-boum. Les Ecossais
sont - boum- en face des Anglais -boum- de part -boum- et d'autre d'une rivière -boum-. La je me lève pour mettre le nez dehors, et voilà qu'au sud brille une étoile extraordinaire, une fusée éclairante tirée depuis la colonie de Netzarim. C'est à l'autre bout de Gaza, j'appelle une amie qui me confirme que ça tire de son côté, -boum- au téléphone, puis plusieurs secondes plus tard le -boum- arrivé chez moi. Ensuite déluge de gros calibre a la mitrailleuse lourde, jusqu'à 3 heures du matin, vers un camp de réfugiés au sud. Moi je n'ai pas insisté, je me suis couché avant la fin, pendant que 5 personnes mourraient dans le camp. Je me suis donc levé tard, ce n'est pas grave, aujourd'hui c'est vendredi, les écoles sont fermées, la plage nous attend, mes amis sont en bas, je descends l'escalier en vitesse. a tous les étages c'est de la sardine, je ne peux pas me tromper !
Depuis 4 jours les sardines passent en douce, la nuit, cette ligne invisible qui ferme la mer a Gaza, barbelé virtuel où le soir, quand le soleil se couche, des dizaines de petites embarcations se retrouvent pour allumer chacun sa lampe à gaz, et cette frontière s'illumine dès le couchant de dizaines, de centaines d'étoiles scintillantes, qui se cognent contre la vitre, dans le ciel, l'étoile du soir, regarde ces pauvres reflets qui restent toute la nuit à attendre que les poissons veuillent bien s'approcher de la côté, attirés par leur lumière. Et depuis 4 nuits, elles sont venues se jeter dans les filets par bancs entiers, les marchés sont pleins de sardines, le prix du kilo a baissé d'un tiers, Gaza, après bientôt deux ans de chômage presque général, dans l'attente d'un avenir lourd des seules promesses que les Israéliens ont toujours tenues (celles de la guerre), Gaza mange des sardines au petit déjeuner, au déjeuner et au dîner.  Avec toujours une pensée pour les amis qui, a Ramallah, Naplouse, Jenine ou Betléhem mangent dans leurs maisons sombres et humides des boites, du riz ou des pâtes depuis plus de 3 semaines. Enfin, pour l'instant, c'est vendredi, on est à Gaza, au bord de la mer, il fait chaud et on peut encore sortir, alors on en profite. On s'arrête pour manger un morceau dans un restaurant du bord de mer. On repart en voiture, Ashraf a emprunté celle d'un copain, on va faire un tour vers la plage, il conduit comme un fou, va nous promener vers les Israéliens de Netzarim, revient toujours a tombeau ouvert vers le centre-ville. Yasser, lui, veut désespérément quitter Gaza, il me harcèle presque pour que je fasse quelque chose pour le sortir de là. Mahmoud, comme toujours, reste imperturbable. A la fin, tout le monde est rentré chez soi, plus ou moins énervé. C'était vendredi, le vent est devenu plus froid avec le soleil couchant, les barques a sardines sont allées rejoindre leur poste sur la frontiere de la mer. Mais où allons-nous ?
                                           
3. A quoi peut-on penser au moment de l’invasion ? par Anwar et Chantal Abu Eisheh, citoyens d'Hébron en Palestine
Hébron, le lundi 29 avril 2002 - Il était 3h du matin, j’étais en train de faire des bons de distribution de nourriture pour des gens qui ont faim et voilà des  tirs nourris tout calibre… Je baisse la radio, je tends l’oreille, pêle-mêle des bruits d’hélicoptère, très peu de temps après :l es bruits des chenilles des chars, de plus en plus fort. A chaque bruit, on se pose la question : où ? qui a pu être tué ? Il importe peu que ce soit un enfant ou un vieux, un civil ou un résistant. C’est en tout cas un être humain qui peut être un proche ou très proche…
J’ai du mal à deiner de quelle direction viennent les bruits, mais c’est toujours à quelques centaines de mètres. De temps en temps des tirs de missiles à partir d’hélicoptères sans doute… J’appelle le Dr Mazen qui m’a quitté vers minuit, je ne me suis pas trompé, il était au poste à l’hôpital à 3h 30. Sa voix m’a fait peur, « c"est parce que j"ai froid » m’a-t-il d it ! Il essayait de voir ce qui se passait mais le brouillard couvrait la zone que surplombe l’hôpital.
Je décide de continuer à travailler en attendant je ne sais quoi… Mon voisin du premier étage s’agite, je l’appelle au téléphone et l’invite à descendre prendre un café, il arrive, nous appelons les gardiens de nuit de l’Université d’Hébron dont il est le responsable. Ils nous confirment que les chars passent et qu’ils voient des soldats qui procèdent à des arrestations … Mon voisin remonte chez lui en me conseillant d’éteindre la lumière et comme j’ai continué à travailler, il est redescendu pas content me redemander d’éteindre car pour lui une maison allumée attire les soldats , pas convaincu, j’ai fini par éteindre et je me colle l’oreille aux deux radios locales qui multiplient les mauvaises informations : l’armée israélienne avance dans toutes les directions, tue, blesse, procède à des arrestations et les Apache américains continuent de survoler la ville en tirant de temps en temps des missiles.
Vers 4h30 nous entendons d’habitude plusieurs muezzins appelant à la prière. Aujourd’hui un seul se fait entendre, celui de la mosquée située dans la zone H2, c’est à dire la zone occupée --en permanence- de la ville. Apparemment les muezzins de la zone « autonome » ne sont pas sortis de chez eux et ils ont eu raison…
Vers 5h le Dr Mazen m’appelle : » ce n’est pas simplement une incursion, c’est l’invasion, ils sont partout. Beaucoup de monde appelle pour aller chercher des blessés mai il est interdit aux ambulances de circuler »… Je suis content que mes enfants et ma femme ne se réveillent pas à cause des tirs comme cela leur est déjà arrivé plusieurs fois. C’est plutôt bien qu’ils soient habitués.
Le mot « invasion » est synonyme de mort, destruction etc… mais aussi de vol et pillage. La première fois que j’ai vu des soldats israéliens le 8 juin 1967, ils ont volé à mon père tout son argent, une dizaine de dinars jordaniens, presqu’un salaire à l’époque ! L’armée israélienne a occupé Hébron ce jour-là sans aucune résistance, à l’époque il n’y a avait chez les Palestiniens ni de résistants ni de terroristes… Bref, il faut que je pense à planquer les 8.000 $ envoyés par l’Association France-Palestine Solidarité pour distribuer de la nourriture aux nécessiteux d’Hébron et que je suis allé chercher hier en liquide à la banque.
Si j’avais su, je les y aurais laissés ! Je devais ce matin aller payer les commerçants chez qui les bénéficiaires de l’aide iront s’approvisionner. J’ai pensé à cet ami à Paris qui cachait son passeport et son argent dans son four par peur d’être cambriolé jusqu’aujour où il a allumé le four… oubliant ce qu’il y avait dedans ! Après réflexion, j’ai  disséminé l’argent dans plusieurs enveloppes que j’ai cachées à droite et à gauche…
Un peu après 6h, j’ai été très surpris d’apprendre par une des radios locales qu’un des premiers martyrs de ce matin, Tarek, était le fils d’un ami à moi, photographe, avec lequel j’étais en prison en 1972…
Vers 7h, on parle déjà de huit martyrs, d’une vingtaine de blessés et d’une centaine d’arrestations. L’invasion continue, bien entendu l’armée israélienne n’a pas oublié d’informer par haut-parleurs le « couvre-feu », désormais nous n’avons pas le droit de sortir de la maison 24h sur 24 .. jusqu’à nouvel ordre.
- Chantal continue :
A 5h ce matin j’ai entendu Anwar venir éteindre le réveil et me dire « pas la peine de te lever tout à l’heure, ils sont entrés »… J’entends en effet des bruits sourds de tirs et d’explosions puis le chien d’un voisin se met à aboyer de façon ininterrompue pendant une heure… Finalement, je réussis (et n’en reviens pas !) à replonger dans le sommeil, certes émaillé de bruits désagréables ! A 7h Jamal vient me dire qu’il faut se lever pour aller à l’école mais Anwar lui explique qu’il n’y aura pas école aujourd’ hui . Il s’installe avec Hanane devant un dessin animé en attendant que j’émerge.
A vrai dire je suis moins inquiète et tourneboulée qu’il y a un mois quand on entendait ce qui se passait à Ramallah… Sans doute les récits des copains ayant vécu à Bethléem ou Ramallah ou Naplouse cette nouvelle invasion ont-il eu un certain effet « vaccin ». Tout en se disant au bout de quelques semaines qu’Hébron ne serait pas envahie (elle l’était déjà depuis 67 dans H2), on a aussi fini par « digérer » les expériences des uns et des autres. Je ne suis pas sûre que cela soit positif et globalement bénéfique mais l’instinct de conservation est à ce prix sans doute…
Et puis pour les enfants il est évident que moins on panique, mieux ils se sentent !
Après le petit-déj je me dis que moi aussi j’ai de l’argent à mettre à l’abri « au cas où » : les frais d’inscription aux cours de français qui ont débuté avant hier… et puis mes bijoux et ceux de la mère d’Anwar. On joue à cache-tampon !
A 10h 30 la radio israélienne en arabe fait son compte-rendu du début de l’invasion : 17 personnes recherchées auraient été arrêtées, beaucoup d’armes et munitions trouvées, les radios et télévisions locales n’émettent plus…
Nous prenons un petit café dehors dans la cour, au soleil, avec les voisins. On voit un char de leur balcon parait-il et entendons des bruits de chenilles. Je vais étendre la lessive que j’ai fait tourner au cas où on serait privé d’électricité pendant un certain temps. La voisine fait de même…
Hanane pose des questions sur une éventuelle entrée des soldats dans la maison. « Je n"ai pas peur pour ma vie » dit-elle « mais… ». Jamal se concentre sur un découpage et me décrit le char qu’il a vu du balcon. « Il est comme de l "herbe avec un truc qui tourne pour détruire les maisons ».
13h : coupure d’électricité au moment où je terminais d’avoir tapé ce texte… Je joue aux cartes avec les enfants, répond à de nombreux coups de fil de France et me remets à l’ordinateur lorsquel’électricité revient à 15h 30.
Encore des bruits d’explosions, de chars, pour combien de temps en avons-nous avant qu’ « ils » ne repartent. Au début l’armée a indiqué qu’elle ne comptait pas rester « longtemps »,puis a dit qu’il lui fallait « plusieurs jours » pour finir le boulot… Quand on sait qu’en Orient le temps est élastique…
                                 
Dernière parution

                                                    
Revue d’études palestiniennes N°83 - Printemps 2002
[160 pages - 13,72 euros - ISBN : 2707317942]
Sommaire
Amira Hass : La Palestine sous la botte
Richard Falk : Le droit de résister - "L'inculpation d'Azmi Bishara, membre de la Knesset, pour des déclarations en faveur des activités de résistance des Palestiniens, soulève la question de savoir si ceux-ci jouissent d'un droit de résistance selon la loi internationale, étant donné le caractère de la politique d'occupation israélienne. L'existence d'un tel droit n'a pas reçu l'attention qu'il mérite. S'étend-il à l'usage de la force et, si oui, dans quelles limites ?"
Michel Staszewski : L'Etat juif, de l'utopie au cauchemar - "Le rêve sioniste s'est concrétisé en un interminable cauchemar. Les Juifs israéliens, pétris de cette idéologie qui les a conduits à soutenir une politique d'apartheid de la pire espèce, sont en train de " perdre leur âme " dans un conflit sans fin et de plus en plus meurtrier avec leurs voisins palestiniens. La " désionisation " des esprits, absolument nécessaire pour qu'une véritable réconciliation entre Juifs israéliens et Palestiniens puisse advenir, prendra du temps." [Paru dans le Point d'information Palestine N°179 du 03/12/2001]
Madeleine Rebérioux : Trop, c'est trop
Gilles de Staal : Manhattan transfert - Après le 11 septembre et malgré leur intervention victorieuse en Afghanistan, les Etats-Unis sont-ils toujours les maîtres de monde ? " Il est évidemment trop tôt pour pouvoir dessiner les conséquences internationales de la crise qui s'est ouverte et qui est encore loin de se refermer, mais on ne voit pour le moment rien qui permette de conclure à un renforcement de l'hégémonie américaine, bien au contraire. "
Vincent Mespoulet : Un allumeur d'incendie - A propos d'un livre de Pierre-André Taguieff, analyse du discours de la gauche nationale sur la "nouvelle judéophobie" et la "palestinophilie" ou la logique destructrice de la réversibilité mimétique. [Paru dans le Point d'information Palestine N°191 du 26/02/2002]
Yoram Mouchenik & Stanislas Tomkievicz : Israël et le théorème structuraliste
"Nous entendons aujourd'hui, dans les propos de nombreux commentateurs, trop tolérants vis-à-vis de la politique israélienne, des excès culturalistes qui méritent d'être soulignés. En particulier, au travers de définitions d'une personnalité judéo-israélienne s'étayant essentiellement sur le religieux et la transmission traumatique qui doivent être questionnées à différents niveaux."
Entretien avec la cinéaste palestinienne Maï Masri : "Le droit au retour est la question centrale"
Alhadji Bouba Nouhou : L'Afrique et le conflit du Proche-Orient - Les rapports de l'Afrique avec Israël et la Palestine à la lumière de la 3e Conférence de l'Onu contre le racisme, qui s'est tenue à Durban.
Juan Goytisolo : Genet et les Palestiniens, ambiguïté politique et radicalité poétique
"Un large éventail de thèmes et d'arguments se déploie dans les pages d'Un captif amoureux avec cette même cohérence mystérieuse qui structura la vie de Genet ; une vie constituée d'un réseau complexe d'attractions, de répulsions, d'orbites, de cercles, de tensions, de ruptures : une espèce de système solaire avec ses astres fixes, ses satellites, ses planètes mortes, ses étoiles filantes." Ce texte a été lu par J. Goytisolo lors d'un colloque en hommage à Jean Genet qui s'est tenu à Rabat et à Casablanca en janvier 2002.
Adel Saïdane : La guerre des criquets
Rudolf El-Kareh : Abjections [Paru dans le Point d'information Palestine N°197 du 19/04/2002]
Jean-Claude Pons : De l'art d'agiter un épouvantail
ainsi que les "Notes de lectures" et la "Chronologie" du 30 juin au 30 octobre 2002 réalisée par Isabelle Avran
                                               
Réseau

                                                    
1. Entendu le lundi 1er avril 2002 au journal  en français de 13h de "Kohl Israël" ["La Voix d'Israël", la radio nationale israélienne]
- En Israël "certains hauts fonctionnaires estiment que la presse étrangère sert Yasser Arafat et l'Autorité Palestinienne et occulte le terrorisme palestinien et leurs victimes israéliennes", selon cette radio qui poursuit avec une interview  d'un spécialiste de la Communication et des médias, Aouzi Eliada :
- " (...) Je dirai que depuis le début de l'Intifada  le traitement   de l'image d'Israël à la fois à l'intérieur et à l'extérieur est scandaleux.On ne comprend pas à mon avis en Israël que la guerre médiatique (...) est peut être plus importante que la guerre réelle qui se déroule actuellement entre Israéliens et Palestiniens. C'est pourquoi il faut créer un appareil d'Etat qui soit détaché à la fois de l'armée et du ministère des Affaires Etrangères et qui doit servir Israël à la fois pour défendre les intérêts israéliens à l'étranger et en même temps défendre l'Etat d'Israël à l'intérieur.
- Pouvez vous donnez des exemples, dans les pays démocratiques bien évidemment ?
- (...) Par exemple on voit comment les Etats-Unis fonctionnent depuis une douzaine d'années.(...) C'est vrai qu'aux etats-Unis l'appareil qui fonctionne c'est surtout l'appareil militaire, et que c'est grâce à l'appareil militaire américain que la guerre du Golfe a été représentée comme telle. Et même la guerre d'Afghanistan. (...)
- Les correspondants étrangers à partir d'aujourd'hui n'ont plus le droit d'entrer à Ramallah, est ce que là aussi ce n'est pas une erreur sur le plan médiatique ?
- Au contraire. C'est la première fois que l'armée israélienne commence à suivre les modalités de fonctionnnement Américains Britanniques et aussi Français. (...) Les Américains ont laissé les journalistes étrangers entrer en Afghanistan ou pendant la guerre du Golfe en Iraq selon leur propre intérêt. Pareil pour les Britanniques et pareil pour la France où des organes sont complètement dépendant de l'Etat comme l'Agence France Presse. Il fallait à mon avis depuis 18 mois interdire l'entrée des journalistes étrangers en Cisjordanie.
- Même si Israël se présente comme un pays tout à fait démocratique ?
- Oui. (...) La guerre actuelle est une guerre intérieure, une guerre à deux pas de notre maison,  une guerre qui se mêle avec les actions terroristes etc... (...) Un journaliste étranger ne représente pas Israël d'une manière objective, au contraire, il sert ses propres intérêts, que ce soient les intérêts nationaux Français Britanniques etc.. ou commerciaux s'il s'agit d'un média commercial. on a pu  voir (...) dans la manière dont CNN par exemple a représenté  l'entrée des 20 activistes de paix soi-disant dans le quartier général d'Arafat. (...) c'était tout à fait scandaleux (...)
- Donc pratiquement c'est aujourd'hui la réaction d'Israël à ce qui s'est passé hier que nous voyons ?
- Tout à fait. Et j'espère bien qu'ils vont continuer qu'ils vont vraiment en fermé complètement l'entrée des journalistes étrangers dans les territoires.
                              
2. Entendu le vendredi 5 avril 2002 au journal en français de 13h de "Kohl Israël" ["La Voix d'Israël", la radio nationale israélienne]
- Revenons à présent plus en détails sur le discours télévisé prononcé hier soir par le président Georges Bush, discours de 20 minutes qu’analyse un spécialiste des relations israélo-américaines, l’ancien député travailliste Michael Barzoar (…)
- Je pense qu’un leader israélien n’aurait pas prononcé un meilleur discours. Il a très bien pris position,très clairement du côté d’Israël. Il a justifié ce qu’Israël fait maintenant dans les territoires. Il a attaqué très sévèrement beaucoup plus que dans le passé Yasser Arafat en disant aussi qu’il "  a trahi les espoirs de son peuple ", ce qu’il n’avait jamais dit auparavant. Il a exigé du Monde Arabe d’arrêter de traiter les terroristes comme des martyrs, il a dit ils ne sont pas des martyrs, ils sont des meurtriers, des assassins. Et bien sûr il a aussi demander à Israël de commencer à se retirer des villes palestiniennes. Il a même pas dit de se retirer, mais de commencer à se retirer, et ça il doit le dire il n’y a aucun doute. Il envoie Colin Powel, le ministre des Affaires Etrangères, la semaines prochaine. Ce qui nous donne encore quelques jours pour continuer. Après, quand Colin Powell va commencer à négocier au Moyen Orient, jusqu’au moment où il va obtenir une réponse dont je doute très sévèrement, Israël aura les mains libres pour continuer son opération.
- Donc vous pensez qu’il n’y aura pas des pressions très très fortes immédiatement pour qu’Israël arrête son opération ?
- Certainement pas. Certainement pas. Il y aura des pressions surtout pour impressionner le monde que les Etats Unis demandent l’application la résolution des Nations Unies, mais sur le plan pratique Israël peut continuer encore au moins une semaine je pense.
- Beaucoup ont reproché aux dirigeants américains, au président Bush en particulier d’avoir attendu longtemps avant de se prononcer, de s’impliquer directement, pourquoi l’a t-il fait maintenant d’après vous ?
- Parce que la pression internationale devient très très forte, surtout la pression européenne et la pression arabe. Il ne veut pas quand même perdre ses alliés au sein du Monde Arabe. (…) Il se doit de dire je suis l’ami du Monde Arabe, Israël a raison mais Israël doit se retirer finalement. On doit arriver à une paix (…) et tous ces bons mots dans lesquels nous voulons tellement croire.
                                           
3. Discours de Richard Wertenschlag, Grand Rabbin de Lyon, prononcé le 25 avril 2001, à l'occasion du 53ème anniversaire de la création de l’Etat d’Israël
L’Etat d’Israël célèbre ce soir le cinquante-troisième anniversaire de la proclamation de son indépendance. Le chiffre 53 correspond en hébreu à deux lettres, qui signifient ‘le jardin’. Que de foi en l’avenir, que d’efforts prodigieux, que d’intelligence et de prouesses technologiques pour faire, d’un pays presque désertique, un véritable jardin d’Eden. Alors que sa population juive fut déportée et exilée, pour sa majorité et pendant dix-neuf siècles, depuis la destruction du Temple de Jérusalem, les occupants successifs s’accaparèrent de la terre d’Israël, Romains, Byzantins, Perses, Arabes, Croisés, Mamelouks, Turcs, Britanniques.
Aucun peuple ne réussit à lui redonner la fertilité, à lui redonner ses couleurs d’antan, à le rendre fidèle à sa réputation, le pays où coulent le lait et le miel, selon les descriptions bibliques. Force est de constater que depuis le retour des exilés de ses diverses diasporas d’Occident et d’Orient, la terre d’Israël a retrouvé sa bénédiction. Le prophète Ezechiel nous l’annonçait déjà : “Ce sol dévasté sera cultivé au lieu d’offrir l’image de la désolation aux yeux de tout passant. Et l’on dira : voyez-vous, cette terre dévastée est devenue un jardin d’Eden et ces villes ruinées, dépeuplées, écroulées, les voilà fortifiées et habitées ! Elles sauront alors, les nations qui sont restées autour de vous que c’est moi, l’Et., qui ai rebâti les décombres, replanté le sol dévasté, moi l’Et., qui l’avais annoncé.
Refuser de voir le miracle de la renaissance agricole de la terre sainte, c’est déjà faire preuve de cécité ou de mauvaise foi.
Mais ne sommes-nous pas aussi émerveillés par tous ses habitants si divers qui, venus des quatre coins de la terre (laquelle est ronde, la rédaction), retrouvent le sol ancestral et arrivent à cohabiter ensemble en redonnant vie à la langue hébraïque, forte désormais de millions de locuteurs. L’hébreu, langue de la Tora (comme Tora-Bora ?) est devenue la langue vernaculaire de tout un peuple, et la langue de communication, même dans les domaines scientifiques et technologiques.
Jamais le peuple juif dispersé dans sa diaspora n’a renoncé au rêve du retour sur la terre promise. Toutes les synagogues sont tournées vers Jérusalem, même les tombes des nécropoles juives sont tournées vers l’Est. Dans toutes nos prières quotidiennes, nous pensons au sort de Jérusalem : “Puissent nos yeux voir ton retour à Sion, à Jérusalem, Ta ville sainte, grâce à la Miséricorde et établir à tout jamais le trône de David.”
Nous ne prions pas pour l’avènement d’une Jérusalem céleste, éthérée. Mais il s’agit de reconstruire une Jérusalem terrestre, en y faisant le lieu de résidence privilégié de la présence divine, en faisant d’elle le reflet de la Jérusalem céleste. (Dieu réside où Il veut, fût-ce à Ramallah, la rédaction).
Le retour de tous ses enfants légitimes n’est-il pas un signe de résurrection, que nous voyons, de nos propres yeux, à travers la présence de cette merveilleuse et innombrable jeunesse dans les villes d’Israël, et dans les rues de Jérusalem. N’observons-nous pas la réalisation de la prophétie de Zacharie 8,4 : “Ainsi parle l’Et. Tseb : (le Dieu des Armées, la rédaction)
“De nouveau des vieux et des vieilles seront assis sur les places de Jérusalem, tous, un bâton à leur main, à cause de leur grand âge. Et les places de la cité seront pleines de jeunes garçons et de jeunes filles qui s’ébattront sur ces places (bigre!). Si tout cela paraîtra extraordinaire aux yeux des survivants de ce peuple, en ces jours-là, cela devra-t-il me sembler extraordinaire à moi aussi, dit l’Et. Oui, je les ramènerai pour qu’ils habitent dans Jérusalem, ils seront mon peuple et moi, je serai leur D. en vérité et en justice.”“
Et un beau texte du Midrash, s’appuyant sur la prophétie d’Isaïe (54,2), décrit la ville de Jérusalem, à l’étroit dans ses murs, et pourtant capable d’accueillir une nouvelle population fort nombreuse (sans Gilo, alors ?). Le prophète Jérémie n’a-t-il pas prédit qu’à la fin des temps, on appellera Jérusalem le trône divin. (Eh ben : si ! On l’applaudit bien fort). Toutes les nations convergeront vers elle. Mais comment pourra-t-elle accueillir toute cette foule innombrable de pèlerins qui afflueront pour y tenir leur rassemblement ? (Holiday Inn...)
La ville de Jérusalem trouvera sa consolation en accroissant sa superficie. (Ah, voilà Gilo. On se disait, aussi...)
“Elargis l’emplacement de ta tente, ... car de droite et de gauche tu déborderas, et tes enfants recueilleront l’héritage des nations (par captation ?), peupleront des villes devenues solitaires.”
Elle ne se contentera pas de faire le maximum pour recevoir ses nouveaux hôtes dans ses limites territoriales, elle étandra sa surface en longueur et en large. (Begin, Shamir, Pérès, Rabin, Barak et Sharon : urbanistes du Bon Dieu...)
Face à tous ces événements prodigieux, tous les peuples du monde ne devraient-ils pas être subjugués par cet extraordinaire retournement de l’Histoire ? (Si, ils en restent même ba-ba, et comme interdits).
Au contraire, ils réagissent pour la plupart avec haine, refusant de s’adapter à ces nouveaux développements historiques, restant figés dans l’enseignement du mépris et de la diabolisation du peuple juif. (Sharon n’est pas un bon pédagogue, voilà tout). Ils parlent de colons, d’occupants illégitimes et dominateurs, de massacreurs d’enfants.
Ils pratiquent une politique systématique de négationnisme de notre histoire plurimillénaire. Ils contestent l’historicité du Temple de Jérusalem. Ils contestent l’origine juive du Kotel Hamaaravi, le Mur des Lamentations, son dernier vestige. (Va pleurer, mon fils, va !)
Ils cherchent à supprimer toutes les traces archéologiques de ses fondations en effectuant des travaux dans les sous-sols de son esplanade, appelée aujourd’hui, par ses occupants, “esplanade des Mosquées”. (Freud, reviens !) Si le monde entier a protesté contre les démolitions des statues du bouddha, par les Taliban, il reste étrangement indifférent au saccage entrepris par les autorités du Waqf. (Y’a pas de justice !) Que dire de tous nos lieux saints, du tombeau de Joseph à Naplouse, transformé en mosquée, au tombeau de Rachel à Bethléem, contesté dans sa nature ?
Ils rejettent les concessions maximales des dirigeants d’Israël, prêts à renoncer à une grande partie de leur patrimoine historique pour parvenir à la paix. Ils refusent toujours dans leur esprit d’admettre le fait (accompli) israélien. Quelle image émouvante que cette cohorte de chefs d’Etats et de dirigeants politiques, y compris arabo-musulmans, accompagnant Itshak Rabin à sa dernière demeure. (Il faut reconnaître que c’était un bel assassinat). Quelle belle vision d’harmonie universelle, retrouvée lors des obsèques des rois Hassan II du Maroc et de Hussein de Jordanie. (On a les héros que l’on peut).
Mais faut-il que les hommes de paix meurent ou soient assassinés pour obtenir la caution ou l’affection générale. Les aime-t-on, seulement, une fois mort ? (Heureusement pour Sharon, on peut pas dire...)
Pour que la paix s’établisse entre les diverses populations de Terre sainte, il convient d’abord de respecter son voisin dans son histoire et de ne pas la nier. Pensent-ils qu’ils ont plus à gagner en envoyant des enfants en première ligne, au sacrifice suprême, pour qu’ils meurent en martyrs, plutôt qu’en essayant de trouver à tout prix un consensus ?
Quels bénéfices pensent obtenir les terroristes d’une confrontation qui risque d’embraser toute une région ? Aucun gouvernement israélien ne sera disposé à aller plus loin que les précédents négociateurs, à moins d’accepter le suicide de l’Etat juif, que D. nous en préserve ! “Je suis tout à la paix et eux ne pensent qu’à la guerre”, se lamentait déjà le Psalmiste. Prions pour que se lèvent des hommes nouveaux (Sharon) qui disent assez de sang versé de part et d’autre, assez de souffrances de toutes ces mères enterrant leurs enfants ou les voyant mutilés à jamais. Privilégions désormais l’entente et la concorde, en acceptant de vivre ensemble. Faisons fructifier ensemble nos terres et que chacun puisse vivre en toutes sécurité derrière sa vigne et derrière son figuier ! Ne gâchons pas cette terre paradisiaque par les armes de destruction. Mais au contraire, semons ensemble les graines de la paix, si bénéfiques pour la prospérité et le bonheur des peuples !
                                   
4. De Seattle à la Palestine en passant par Porto Alegre, un autre monde est possible par Paul Nicholson et François Weiser
[François Weiser est enseignant, Paul Nicholson, un des dirigeants de "Via Campesina". Ils étaient encerclés par l'armée israélienne dans le Palais présidentiel palestinien à Ramallah, depuis près d'un mois, aux côtés du Président Yasser Arafat. Ils appartiennent à une Mission de protection civile du peuple palestinien. Pour plus d'information sur ces Missions : http://www.missions-palestine.org]
Ramallah, le jeudi 11 avril 2002 - Quand le gouvernement israélien parle aujourd'hui d'un « combat pour la survie d'Israël », exprime-t-il une inquiétude sérieuse, crédible, ou bien énonce-t-il un prétexte pour une politique beaucoup plus sombre?
Si la survie d'Israël et la destruction totale et définitive des populations de Palestine avait été envisagée par les pères fondateurs d'Israël, alors la coalition Sharon-Pérès, par ses opérations de «nettoyage de population », ne fait que tenter d'accélérer un processus historique. Le terme de ce processus serait la fin de la Palestine. Or, aujourd'hui plus qu'hier, l'identité du peuple palestinien est forte, et le combat pour la souveraineté de ce même peuple est forte, et le combat pour la souveraineté de ce même peuple plus déterminée que jamais. La souveraineté d'un peuple passe par son droit à la terre, son droit à l'eau, son droit aux moyens de production alimentaire. Les expropriations et les expulsions continues, l'obstruction des sources, la destruction des puits palestiniens, le pillage des ressources en eau de Cisjordanie et Gaza, l'arrachage à grande échelle des arbres, le transport par camions entiers de «bonnes terres » vers les colonies juives, toutes ces pratiques ont pour objectif de détruire l'identité palestinienne, et n'ont rien à voir avec la survie d'Israël. Cette identité et cette souveraineté sont, dans les circonstances exceptionnellement difficiles du moment, symbolisées par un soutien unanime au président Arafat, perçu comme le dernier rempart contre l'agression israélienne et l'espoir d'un peuple humilié quotidiennement par une armée d'occupation.
L'armée d'occupation israélienne, pilotée par Sharon, emploie, dans la guerre actuelle, des moyens militaires démesurés et agit avec une brutalité et une violence inouïe: des camps sont rasés, des centaines de personnes, pour la plupart des civils, sont massacrées, soit à l'intérieur de leur maison, soit par des exécutions sommaires, épilogue triste mais fréquent des rédditions. Les blessés se voient fermer l'accès aux soins, les ambulances et le personnel médical se font tirer dessus. Les villes sont dévastées, les infrastructures publiques systématiquement détruites. Ces crimes de guerre sont patents, et constituent autant de violations des Conventions de Genève (en particulier la 4ème) et des droits de l'homme. Ultime mensonge israélien, cette tentative permanente de criminaliser le droit des Palestiniens à la résistance. Or, la résistance à l'oppression et l'occupation s'inscrit comme un droit et un devoir dans cette même Convention de Genève.
Devant ce Goliath israélien, c'est le petit David palestinien pourtant qui marque des points, malgré ses souffrances : chaque personne à son échelle, chaque communauté à l'échelle du village ou du quartier, organise des formes de désobéissance civile, pour deux raisons : survivre quotidiennement et maintenir son identité. Cette résistance là, cette dignité palestinienne, c'est l'échec d'Israël et la fureur de Sharon.
On le voit, la bataille militaire menée par Israël est sans issue et ne pourra jamais être gagnée par les Palestiniens; la guerre politique et sociale, en revanche, ouvre aux Palestiniens des perspectives historiques exceptionnelles. Le combat des Palestiniens, - notre présence ici, au palais présidentiel de Ramallah (Moukata'a) en tant que missions civiles pour la protection du peuple palestinien, en est un signe - n'est pas seulement un combat local. Il s'inscrit dans un combat global à l'échelle de la planète, un combat qui appartient à tout le monde, donc à n'importe qui -par exemple nous, des militants de différents horizons, humbles, mais qui d'une certaine façon représentent les visages politiques multiples du mouvement social mondial. Etudiants, paysans, enseignants, chômeurs... nous croyons en de nouvelles formes de solidarité, de mobilisation et de luttes. Si nous sommes les pacifistes, qui sont les terroristes ?
                                               
Revue de presse 
                                           
1. Dans le QG d'Arafat : "On a du mal à être heureux" propos recueillis par Sophie Shihab
in Le Monde du vendredi 3 mai 2002

"Je ne sais pas si vous pouvez écrire cela, mais ce que je voudrais dire, c'est que même pour lever le siège du QG où nous sommes, les soldats israéliens se sont encore conduits en voyous : ils ont profité de la nuit, sans prévenir, sans que l'on sache s'ils sont vraiment partis ou non, après avoir provoqué une forte explosion dans le bâtiment du commandant Ismaïl - le responsable de la sécurité pour la Cisjordanie -, histoire sans doute de faire le plus de destruction possible avant de partir." Fatima Jamjama, de France-Palestine Solidarité, racontait ainsi par téléphone, aux premières heures du jeudi 2 mai, les derniers moments de réclusion volontaire, aux côtés de Yasser Arafat, vécus par son groupe d'"internationaux", dont le nombre s'est réduit, au fil d'avril, de quarante à vingt.
"Un peu après 1 heure du matin, nous avons entendu du bruit, des véhicules, des voix. Les soldats palestiniens nous ont demandé de ne pas sortir, pensant que les Israéliens, dont les chars étaient partis dans la soirée, étaient peut-être de retour. Il y a eu un moment de confusion, d'alerte et tout a débordé : des journalistes sont entrés, nous avons compris que le siège était vraiment levé. Des centaines d'amis sont venus en voitures, des parents des Palestiniens assiégés, etc. Nous sommes tous sortis, c'était très émouvant. Des ambulances attendaient les blessés. Les Palestiniens ont chanté, puis beaucoup d'entre eux sont retournés dans leur maison et d'autres policiers et soldats ont pris leur relève, pour assurer la garde de Yasser Arafat. Nous ne l'avons pas vu de la soirée, il suivait la situation à Bethléem qui se détériore. Un silence inhabituel règne désormais ici. On a du mal à être heureux."
"DES MILLIERS DE PRISONNIERS"
Est-ce donc l'heure du bilan ? "Bien sûr, nous avons une petite victoire locale avec la fin du siège, mais ce qui domine, c'est la fin de la souveraineté palestinienne, le retour à l'avant-Oslo, puisque les implantations se poursuivent", répond François Weiser, un enseignant de France-Palestine Solidarité. Jeudi, une grande manifestation était prévue à Ramallah pour les retrouvailles de la ville et des assiégés. "Puis, il faudra essayer d'aller à Bethléem, de passer les check-points sans être arrêtés et expulsés, et surtout, continuer à parler des milliers de nouveaux prisonniers palestiniens qui risquent d'être déportés", souligne Fatima.
                           
2. Tandis qu’Israël lève le siège, Arafat livre six résistants recherchés par James Bennet
in The New York Times (quotidien américain) du jeudi 2 mai 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Des Palestiniens, prisonniers depuis un mois dans le modeste complexe de Yasser Arafat ont explosé de joie, tôt ce matin, après que les forces israéliennes se soient retirées, dans le cadre d’un compromis arrangé par les Américains.
Mais, presque au même moment, des échanges de tirs éclataient à l’Eglise de la Nativité, à Bethléem, mettant le feu à plusieurs endroits de la basilique, dans laquelle des Palestiniens armés et des non-combattants sont soumis au siège d’Israël depuis le début du mois d’avril.
Avant d’être informé que les échanges de tirs s’étaient calmés relativement rapidement et que la basilique de Bethléem avait été seulement brièvement la proie des flammes, M. Arafat a explosé de colère en prenant connaissance des informations parvenues de Bethléem. “C’est un crime ! C’est un crime !” s’est-il écrié, qualifiant ceux qui en étaient responsables de “terroristes, nazis et racistes”.
Tandis que les dernières flammes s’éteignaient dans le complexe religieux, chaque partie blâmait l’autre, la rendant responsable des échanges de coups de feu.
L’escarmouche de Bethléem et le soupçon évident de M. Arafat qu’Israël jouait double-jeu soulignent, s’il en était besoin, à quel point la perspective d’une trêve demeurait lointaine, en dépit de la fin d’une impasse traîtresse, à Ramallah.
Les troupes et les tanks israéliens se sont retirés de Ramallah après qu’un convoi de véhicules américains et britanniques ait emmené six hommes recherchés par Israël, lesquels ont été emmenés vers une prison palestinienne à Jéricho. Dans le cadre d’un nouveau compromis négocié par Bush, ces prisonniers seront placés sous la haute surveillance de garde-chiourme américains et angliches ! (nostalgie du Mandat, quand tu nous tiens ! Ndt)
Cet accord représente l’une des rares “victoires de la diplomatie” au cours des semaines écoulées, depuis le lancement par Israël de son offensive en Cisjordanie, le 29 mars dernier.
A l’ONU, à New York, mercredi soir, le secrétaire général Kofi Annan a annoncé qu’il s’apprêtait à dissoudre une commission formée afin d’enquêter sur les événements intervenus dans le camp de réfugiés de Jenine. Les Palestiniens accusent l’armée israélienne d’avoir assassiné des centaines de civils au cours de ces opérations, accusation catégoriquement rejetée par “Tsahal”. Israël avait initialement donné son accord à la venue d’une commission d’enquête, il y a douze jours de cela, puis il a élevé des objections tant à l’encontre de sa composition que de sa mission exacte.
Dans un brouillard glacial, à Ramallah, les soldats israéliens arboraient leurs rictus sardoniques habituels et faisaient le “V” de la “victoire”, tandis qu’il roulaient, dans la pénombre, juchés sur leurs véhicules armés et leurs tanks, lesquels occupaient la plus grande partie du QG de M. Arafat depuis l’invasion de l’armée israélienne, à la suite d’un attentat-suicide qui avait causé 28 victimes chez les Israéliens. Cet attentat avait été mené à bonne fin contre une salle de banquet, à l’occasion d’un repas de fête (Pâque).
Après cette offensive, la plus importante menée par Israël au cours des vingt dernières années, ses troupes se sont désormais “retirées” dans les faubourgs de toutes les villes (à l’exception notable de Bethléem).
[Tôt, mercredi, des tanks et des troupes entraient dans la ville cisjordanienne de Tulkarem, inspectant les maisons et les mosquées et procédant à des arrestations, ont rapporté des témoins à l’agence de presse Reuters.]
Tandis que les soldats quittaient Ramallah, des employés de bureau et des hommes réjouis, munis de Kalachnikovs, ont surgi du bâtiment salement amoché de M. Arafat, fous de joie après trente quatre jours de siège. Tawfiq Tirawi, directeur des services de renseignement pour la Cisjordanie, prit la parole sur les marches d’un escalier extérieur  “Nous vivons la victoire de la capacité de résistance du peuple palestinien.”
Des bulldozers, palestiniens cette fois, se sont activés, dans l’après-midi, afin de commencer à déblayer les barricades de terre et de béton érigées par l’armée israélienne à travers les rues afin de bloquer l’accès à la capitale officieuse de la Palestine.
S’exprimant avant les derniers accrochages à Bethléem, des officiels palestiniens et israéliens ont fait part de leur espoir que la libération de M. Arafat créerait un nouveau terrain d’entente pour des négociations. Gideon Meir, porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères, a déclaré que “les Palestiniens ont une rare opportunité, maintenant, de nous prouver, ainsi qu’à leur propre peuple, et à la communauté internationale, qu’ils croient réellement à la paix” (!) (Le ! est de moi, ndt)
Mais nombreux sont les militants palestiniens, d’ores et déjà persuadés que la violence est leur voie la plus assurée vers la souveraineté, à avoir été mis hors d’eux-mêmes par la récente agression israélienne. En Cisjordanie, en particulier, les forces de sécurité de M. Arafat sont très diminuées et complètement démoralisées par les attaques récentes.
Durant toute la journée de mercredi, des Palestiniens, par groupes de trois ou quatre, escaladaient les barricades surmontées de fil de fer barbelé, tout autour du complexe de M. Arafat. Mustafa Barghouthi, un militant des droits de l’homme, a pronostiqué que M. Arafat serait très fortement critiqué pour avoir livré les six prisonniers afin d’acheter sa propre liberté. Mais les mères de deux de ces hommes ont dit qu’elles ne blâmaient pas le dirigeant palestinien. (Qu’en pensent leurs fistons ? Ndt)
Ainsi, M. Arafat est désormais libre de voyager dans le monde entier, pour la première fois depuis le début décembre 2001, lorsque les forces israéliennes l’ont coincé à Ramallah à la suite d’une série d’attaques palestiniennes. Il envisage d’adresser un discours à son peuple, aujourd’hui, puis d’aller en Egypte et en Arabie saoudite au cours des quarante-huit prochaines heures (il faut bien remercier le cousin Abdallah, ndt), a indiqué Ahmed Abdel Rahman, l’un de ses hauts conseillers.
Mais aujourd’hui, M. Sharon a lancé un avertissement au cours du programme télévisé Nightline, de la chaîne américaine ABC : “si la violence palestinienne continue (!) tandis que M. Arafat est ailleurs, Israël reconsidérera la possibilité qu’il revienne (dans le mouchoir de poche que nous lui concédons).”
M. Abdel Rahman a indiqué que M. Arafat était tout ému à l’idée de rencontrer le Prince régnant Abdullah d’Arabie saoudite, lequel a rencontré la semaine dernière le président Bush, l’avertissant sans ambages qu’il risquait (!) de mettre en danger la crédibilité (!) des Etats-Unis dans le monde arabe s’il ne modérait pas (!) son mimétisme israélien.
M. Bush a ensuite entrepris d’exercer des pressions sur M. Sharon afin qu’il accepte le compromis qu’il lui proposait, afin de mettre un terme au siège (israélien) ici (à Ramallah).
A la fin de la semaine dernière, M. Sharon était prêt à envisager une issue à l’impasse, après qu’il se fût convaincu de son échec à persuader l’administration Bush et les autres gouvernements de faire une croix sur M. Arafat. Il ne pouvait pas envahir le QG de M. Arafat, car il avait promis à M. Bush de ne pas porter atteinte à la personne de M. Arafat (décidément, cela va faire à Arafat beaucoup de personnes à remercier ! Ndt).
M. Sharon était à la recherche d’une remise à Israël de quatre hommes accusés de l’élimination de Rehavam Ze’evi, ministre (fasciste) du tourisme d’Israël, en octobre dernier. Ces hommes disent avoir éliminé Ze’evi en représailles de l’assassinat par Israël du chef de leur formation, le Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP).
M. Sharon aurait aussi bien aimé obtenir la livraison de M. Ahmed Saadat, nouveau chef de cette formation de résistance, ainsi que celle de M. Fuad Shawbaki, officiel de l’OLP accusé d’avoir dirigé une “tentative de contrebande” (aux dires d’Israël) de cinquante tonnes d’armes au profit des Palestiniens.
Mercredi, des négociations destinées à arranger la livraison de ces hommes sont arrivées à un point mort après que M. Arafat ait finalement refusé de traiter les six hommes de la même manière. Seuls les assassins présumés du ministre ont été condamnés par les Palestiniens jusqu’ici, au cours d’un simulacre de procès-minute qui a abouti à des sentences allant de un à dix-huit ans de prison. Mais M. Sharon avait exigé que les six hommes soient traités comme de dangereux assassins et soient emprisonnés dans des quartiers de haute sûreté. (M. Sharon, en plus de Premier ministre d’”Israël” et de criminel de guerre, est un grand juriste. Ndt)
M. Abdel Rahman a indiqué que les Palestiniens avaient finalement accepté que M. Saadat et M. Shawbaki seraient remis, comme les autres, mais seulement après qu’ils aient pu être jugés (! Quelle comédie ! Ndt) “Il y a entre nous (les “Palestiniens” et les sionistes) un accord : nous allons les mettre en prison, puis nous allons les juger, et comme ça, nous verrons s’ils sont coupables”, a-t-il dit (innovant une nouvelle version de l’habeas corpus, ndt).
Mercredi matin, un peu avant l’aube, une colonne de huit voitures 4x4 Chevrolet américaines et deux véhicules Rover british fonçaient à travers Ramallah dans un nuage de poussière, suivant une escorte de jeeps israéliennes, dépassant les tanks stationnés et des véhicules utilitaires. Les rues étaient pratiquement vides de Palestiniens (encore mieux, ça tombe bien : ils ne voulaient pas les voir !)
Les types de la sécurité américaine ont sauté de leurs “montures” afin d’organiser la “livraison” des “colis”. Deux heures après, le convoi ressortait de Ramallah, et, prenant vers l’est, dévalait les collines de Cisjordanie, en direction de la Mer Morte et de la cité antique de Jericho.
Les prisonniers sont arrivés à Jericho sous les vivat d’une foule massée devant le commissariat de police local, où ils seront incarcérés. Le compromis qui aboutissait ainsi à l’atterrissage de ces hommes chez eux était loin de faire l’unanimité des habitants de Jéricho...
“Pourquoi ces hommes seraient-ils accusés, et pas ceux qui ont massacré des enfants palestiniens, détruit des maisons, dans le camp de réfugiés de Jenine, sur leurs habitants, assassiné des dirigeants politiques comme Abu Ali Mustafa ?” demandait ainsi Youssef al-Qaissi, 46 ans, ingénieur civil, faisant allusion au dirigeant du Front Populaire.
Si M. Shawbaki et M. Saadat sont déclarés non-coupables, il est certain qu’Israël exigera leur extradition. En vertu d’un traité entre les deux “pays”, chaque partie est tenue d’extrader vers l’autre des suspects non-détenus sur son propre territoire.
Abdul Rahim Malouh, adjoint de M. Saadat et membre du Comité exécutif de l’OLP nous a indiqué au téléphone que “la remise de prisonniers palestiniens (à des gardiens étrangers) à Jéricho (était) dangereuse sur les plans politique et interne palestiniens. Le peuple ne veut pas de garde-chiourme étrangers, que ceux-ci soient britanniques ou a fortiori américains. Ce que veulent les Palestiniens, c’est une protection internationale contre les massacres commis contre eux.”
En un contraste saisissant, M. Sharon, interrogé par la chaîne ABC au sujet de son refus d’admettre une commission d’enquête de l’ONU à Jénine, a relevé qu’il “n’avait jamais vu les Nations-Unies aussi déterminées à envoyer des commissions d’enquête où que ce soit ailleurs”, faisant une allusion voilée mais claire à l’attentat (anti-israélien) de Pâque.
Parmi les femmes qui s’étaient rendues près des barricades, à deux pâtés de maisons de l’endroit où leurs compagnons étaient encore prisonniers mercredi, il y avait notamment Ifham Koran. Son fils, Hamdi, est accusé d’avoir tiré les coups de feu qui ont eu raison de Ze’evi, et elle me dit qu’il était injustement emprisonné. “Hamdi est un prisonnier qui a été emprisonné pour avoir défendu son pays”, me dit-elle. “Il ne devrait pas être en prison pour avoir descendu (cette saloperie) de Ze’evi.” Madame Koran, vêtue de noir de pied en cap, éclata en sanglots et me dit qu’Arafat a certainement été soumis à des pressions monstrueuses pour accepter ainsi de livrer son fils (à l’ennemi).
Mais elle se refuse à le critiquer. Ziyad Moussa, maître de conférence en linguistique à l’Université de Bir Zeit, a emmené avec lui ses deux petites-filles, sur la même barricade. M. Moussa, qui partage son temps entre la Palestine et l’université d’Irving, au Texas, me dit que sa plus jeune petite-fille, Zaïna, deux ans, ne connaît encore que deux mots : “les Zuifs” et “Saron”.
“Elle en a une peur bleue”, me dit-il. Il n’était pas du tout optimiste sur l’éventualité qu’Israël soit disposé à parler de paix. “Ils ont peur de la paix, et ils ont peur, aussi, de la guerre”, me dit-il. “Ils aiment l’état de non-guerre/non-paix. C’est le seul climat dans lequel ils puissent survivre.”
                                       
3. Voyage dans les territoires occupés par Russell Banks
in Télérama du mardi 30 avril 2002
C'était avant la grande offensive d'Ariel Sharon en Cisjordanie, avant les ruines de Jénine. A la tête d'une délégation du Parlement international des écrivains, et en réponse à l'appel du poète palestinien Mahmoud Darwich, le romancier américain Russell Banks s'était rendu, du 24 au 29 mars, en Cisjordanie et à Gaza.
De retour dans l'Etat de New York, l'auteur de Continents à la dérive a écrit ce texte le 3 avril, méditation sur le sort des Palestiniens et témoignage de soutien aux "refuzniks", ces soldats Israéliens qui refusent de servir en territoires occupés.
Aux racines de la détresse palestinienne
Vers la fin de la semaine dernière, après un périple de cinq jours avec sept autres membres du Parlement international des écrivains (PIE) dans l'archipel dévasté des réserves formant les territoires palestiniens, j'ai pris un petit déjeuner à l'hôtel David Inter-Continental de Tel-Aviv avec deux jeunes leaders de ceux qu'on appelle les refuzniks, c'est-à-dire ces membres de la Force de défense israélienne (FDI) qui affirment publiquement leur refus de servir dans les territoires occupés. Ces hommes ne sont pas des pacifistes ; ils n'appartiennent pas à la gauche et ne sont pas des anciens du Mouvement israélien pour la paix, mouvement aujourd'hui démoralisé ; ce ne sont en tout cas pas des lâches. Ce sont des sionistes qui ont fait des études universitaires et qui savent s'exprimer, des fils d'Israël patriotes dont la position, dans cette période horrible et sombre, représente le défi le plus sérieux lancé de l'intérieur de la famille à la crédibilité d'Israël.
Nous nous sommes rencontrés seuls, à leur demande. Ils souhaitaient me parler, disaient-ils, à cause de mon rôle de président du PIE à la tête de cette délégation, mais aussi et surtout parce qu'ils avaient appris par Internet que j'étais un de ces Américains qui avaient été impliqués dans le mouvement contre la guerre du Vietnam dans les années 60 et 70. Ils voulaient un avis un peu paternel de la part d'un homme qui leur paraissait à même, dans ce contexte de conflit israélo-palestinien, de s'identifier à leur décision de ne pas participer à la politique d'oppression mise en place par leur nation contre le peuple palestinien. Notre conversation s'est tenue deux jours après l'écœurant attentat suicide à la bombe commis à quelques kilomètres au nord de Tel-Aviv, à Netanya, pendant la fête de la pâque juive, la veille du jour où le Premier ministre israélien, Sharon, après avoir déclaré que le président Arafat était son « ennemi », a lancé l'opération « Rempart » par un assaut brutal contre Ramallah. Ces jeunes hommes comprenaient que tout était sur le point de devenir bien pire à la fois pour les Palestiniens et les Israéliens, et il leur fallait décider de ce qu'ils allaient faire. Mon avis a été simple : centrez votre mouvement sur une seule question ; élargissez votre base pour y inclure des femmes et des hommes de toutes les couches de la société et des Israéliens de toutes sortes [...]. Ensuite, dites la vérité au pouvoir.
A l'heure où j'écris ceci, il y a 370 refuzniks, et une dizaine d'autres rejoignent leurs rangs chaque semaine. Les événements de la semaine dernière peuvent accélérer ce flux ou produire l'effet inverse. Nous ne pouvons pas le savoir. Je leur ai demandé ce qui les incitait à se démarquer de leurs frères et sœurs de la FDI, à provoquer la colère et le désarroi de leurs pères et mères, à s'attirer des peines de prison de la part de leur gouvernement. Qu'est-ce qui les poussait à accepter d'être traités au mieux de naïfs et au pire de lâches et de Juifs honteux ? Car c'est bien ce que ces jeunes hommes doivent affronter tous les jours dans la presse israélienne et chez eux. Leurs yeux se sont ouverts, disent-ils, et ils ont changé d'opinion quand on les a envoyés en Cisjordanie et dans les autres territoires palestiniens. Ils ont alors vu tout ce que nous - mes collègues de la délégation du PIE et moi-même - avions constaté au cours des cinq jours précédents en allant de Tel-Aviv à Ramallah, en traversant les villes et les villages de Cisjordanie jusqu'à la bande de Gaza où nous avons visité des camps de réfugiés et contemplé avec désolation la destruction violente de quartiers et de villages entiers, où nous avons été les témoins des humiliations calculées et délibérées imposées aux postes de contrôle, où nous avons constaté pour la première fois l'effroyable ampleur des colonies juives, leur domination et leurs empiétements sur les terres alentour. [...]. Nous étions venus en réponse à un appel d'un des membres fondateurs du PIE, le grand poète palestinien Mahmoud Darwich, pour exprimer notre solidarité avec lui et avec ses collègues poètes et écrivains de Palestine dont les conditions de vie et de travail sont de plus en plus celles d'une résidence surveillée. Le Parlement international des écrivains n'est pas une organisation pour les droits de l'homme, ni une ONG ; c'est simplement un collectif peu organisé de poètes et de conteurs qui se sont engagés à aider aussi concrètement que possible ceux de leurs collègues écrivains qui se trouvent menacés physiquement ou soumis à une surveillance politique à cause de leur activité d'écrivain. Darwich et ses collègues, pour la plupart basés à Ramallah et dans les autres territoires palestiniens, subissent depuis un an et demi des conditions qui nous apparaissent comme intolérables, des conditions que ne peuvent que condamner ceux d'entre nous qui sont libres.
De même, en exprimant notre solidarité avec Darwich et ses collègues, et en témoignant de ce que leur situation a d'insupportable, nous avons manifesté notre solidarité avec les gens dont l'histoire et la vie quotidienne sont célébrées dans la poésie et les récits des artistes palestiniens. Etre aux côtés de Pablo Neruda, c'est être aux côtés du peuple chilien ; célébrer Whitman, c'est célébrer le peuple américain. Les gouvernements et les politiciens, j'ai le regret de le dire, pensent en général surtout à eux-mêmes. Nous sommes donc venus dans les territoires palestiniens pour voir de nos propres yeux et écouter de nos propres oreilles ce qui arrivait au peuple palestinien.
Nous sommes passés avec lui aux postes de contrôle, à côté de vieilles femmes chargées de provisions, de femmes enceintes, de mères avec des bébés, d'écoliers sombres et effrayés, d'hommes et de femmes partant travailler ou rentrant de leur travail à Jérusalem et à Tel-Aviv, et nous tous obligés de parcourir à pied quelque 800 mètres sous un soleil brûlant devant des soldats israéliens lourdement armés et à l'expression figée. Nous sommes entrés dans les rues étroites et les venelles aux égouts à ciel ouvert de Ramallah, et, muets de stupeur, nous avons vu les maisons et les bâtiments publics détruits sans raison dans les camps de réfugiés de Cisjordanie et de Gaza. Nous avons écouté les étudiants et les professeurs soutenant contre une opposition presque écrasante cette université de Bir Zeit qu'ils aiment tant, et nous avons vu avec consternation la menace de plus en plus proche de colonies en expansion rapide. Nous avons été les témoins directs de la misère indicible et de l'impuissance de la majorité des Palestiniens. Des statistiques sinistres ont alors pris un visage humain. La désespérance et la détresse suicidaire ont montré leurs racines.
Un soir à Ramallah, après un dîner donné par Mahmoud Darwich et d'autres membres de la communauté intellectuelle et artistique de la ville, j'ai fait une promenade avec le romancier palestinien Izzat al-Ghazzawi, et nous sommes montés sur un sommet de colline derrière notre hôtel. De là, nous avons contemplé une large vallée baignée de lune au-dessous de nous. Mon compagnon a pointé du doigt Jérusalem, éloignée de 10 kilomètres à peine, qui brillait comme le centre de l'Univers et ressemblait à la capitale miroitante des rêves religieux du monde entier. Plus près de nous se trouvait une colonie juive, et elle avait l'air d'une banlieue de Denver. Avec ses rues bien dessinées et ses petites galeries marchandes, ses habitations à plusieurs étages et ses immeubles d'appartements, son infrastructure postmoderne en parfait état de marche - le tout brillamment illuminé par un quadrillage de réverbères -, elle semblait avoir été déposée d'une seule pièce, en l'espace d'une nuit, sur ce flanc de colline rocheux par une flottille de gigantesques vaisseaux cosmiques. Au-dessous de la colonie, mais pas tout à fait contre elle, un camp militaire israélien s'étendait avec la précision géométrique d'un échiquier : tours de contrôle aux angles, casernes et entrepôts disposés stratégiquement entre les tours. Des faisceaux de projecteurs balayaient la zone à l'intérieur du complexe ainsi que le terrain accidenté et caillouteux, éclairé par la lune, à l'extérieur. Plus bas, dans les ombres qui jouxtaient la ville de Ramallah, se trouvait un groupe de cubes obscurs pour la plupart en parpaings, un camp de réfugiés, et la seule lumière qui en provenait était le pâle clair de lune reflété par les toits de tôle ondulée. Jérusalem, la colonie, le poste militaire et le camp de réfugiés - tous les quatre baignés par le même clair de lune, tous les quatre visibles de ce même sommet de colline de Ramallah, assez proche, mais tous invisibles les uns pour les autres.
A sa demande, nous avons rendu visite au président palestinien, Yasser Arafat, dans son complexe à présent démoli, sachant qu'aux yeux de certains, chez nous, nous passerions pour une bande de Jane Fonda en train d'embrasser Hô Chi Minh. Quoi qu'il en soit, les relations publiques ne sont pas notre affaire, et nous ne nous sentions pas tenus de respecter un semblant «d'équilibre» dans notre enquête. Nous avons pourtant aussi rencontré des écrivains israéliens et des militants israéliens pour la paix. Wole Soyinka et moi avons parlé avec le ministre israélien des Affaires étrangères, Shimon Pères, également à sa demande, et nous avons écouté sa version des événements qui ont eu lieu au Proche-Orient depuis 1947. C'est là un point de vue – le point de vue israélien, de la droite jusqu'à la gauche - que nous n'avons cependant aucun mal à trouver quotidiennement dans nos grands médias. Le point de vue palestinien n'est pas si facilement disponible.
Chacun des huit écrivains a bien évidemment imprimé la marque de sa propre expérience, de son tempérament et de ses penchants politiques sur ce qu'il a vu et entendu. Nous n'avions pas de ligne de parti, pas de position officielle. Pour imaginer de quelle nature est la réalité des Palestiniens, il nous fallait les détails de leur quotidien, les particularités de leur situation de tous les jours. Mais ce dont nous n'avions pas besoin pour en avoir une idée, c'était d'entendre une autre litanie sur les processus de paix interrompus, les traités brisés, les tromperies et les refus. Les analogies et les comparaisons tirées de ce qui nous était déjà connu nous ont apporté des idées, des passerelles pour comprendre. Soyinka et Breytenbach ont constaté des parallèles évidents avec l'apartheid de l'Afrique du Sud, mais aussi des différences. J'étais en mesure d'établir des comparaisons avec les « colonies » anglaises Installées en Irlande au XVIIe siècle, et de remarquer qu'en Amérique du Nord, lorsque les Européens ont eu fini d'écraser militairement les Indiens, ils ont eu une politique de déplacement et d'endiguement des populations qui, par certains côtés douloureusement familiers, correspond à la politique mise en place par Israël dans les territoires occupés depuis 1967. Nous avons discuté des parallèles à établir avec le conflit des Balkans, avec les stratégies de purification ethnique, avec le traitement infligé aux Tibétains par les Chinois, et ainsi de suite. L'un de nous, Saramago, a même fait la comparaison avec la façon dont les nazis avaient traité les Juifs (comparaison qui, d'ailleurs, a été vite rejetée pour des raisons évidentes par les autres membres de la délégation). Pourtant, aucune comparaison ne convenait.   Et c'est là, bien sûr, une grande partie du problème pour chacun de nous qui souhaitions par-dessus tout la paix, la liberté et la sécurité pour tous les Israéliens et Palestiniens. Aucune comparaison ne convient. Par conséquent, ceux qui militent pour la paix des deux côtés, les intellectuels, les universitaires, les poètes et les conteurs de toutes les nations, et surtout les hommes et les femmes qui détiennent le pouvoir de déterminer la politique du gouvernement israélien et de l'Autorité palestinienne, nous tous, donc, devons faire un effort d'imagination plus grand que nous ne l'avons jamais fait. Avant tout, la brutalité stupide des agressions de Sharon contre les populations des territoires occupés et les attaques insensées par attentats suicides à la bombe des Palestiniens contre les Israéliens doivent cesser. Nous ne pouvons pas, comme d'habitude, nous tourner vers les Nations unies ou vers les Etats-Unis, ni vers aucune autre tierce partie - et pourtant, presque tous ceux que nous avons rencontrés lors de notre voyage, qu'ils aient été palestiniens ou israéliens, ont estimé qu'une tierce partie était nécessaire pour mettre fin au conflit. Mais c'est une option qui a été essayée et qui a déjà trop souvent échoué.
C'est pourquoi j'ai eu le moral un tout petit peu remonté lorsque, pendant ma dernière journée au Proche-Orient, j'ai rencontré à Tel-Aviv ces deux jeunes hommes qu'on appelle des refuzniks. Voilà, me suis-je dit, la seule possibilité pour sortir de cette horreur. Les hommes et les femmes de l'armée d'occupation doivent refuser de servir. C'est à ce moment-là, seulement, que ceux qui, en face d'eux, sont si tragiquement désespérés, les jeunes Palestiniens suicidaires qui sont persuadés de ne pas avoir d'autre avenir sensé que celui de bombe humaine, commenceront à croire que leur vie pourrait, au contraire, valoir la peine d'être vécue. C'est alors, seulement, que les négociations pourront commencer.       
[Saratoga Springs, New York © Parlement international des écrivains/ International Parllament of Writers. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Furlan.]
                                               
4. Norvège : Roed-Larsen et son épouse ont violé la loi en ne déclarant pas au fisc un important prix en espèces
in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du mardi 30 avril 2002
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]

Oslo (AFP) - Le ministère norvégien des Affaires étrangères considère que le coordonnateur actuel de l’ONU au Moyen-Orient, Terry Roed-Larsen, a violé le statut des fonctionnaires de l’Etat norvégien en recevant une somme importante, en 1999, alors qu’il était diplomate, sans en avertir son administration, rapporte une source gouvernementale norvégienne.
Cette source a expliqué dans son communiqué que le ministère norvégien des Affaires étrangères, après enquête et interrogatoire des personnes concernées, a conclu que Larsen et son épouse, actuellement ambassadrice de Norvège en Israël, Mona Jull, ont contrevenu aux règlements de la fonction publique norvégienne.
Le communiqué du gouvernement norvégien ajoute que “cette décision découle essentiellement de leur retard à informer le ministère qui les emploie de leur obtention d’un prix assorti d’une allocation financière importante. Ils ont reçu ce prix du Centre Pérès et de la Fondation Gleitzman.
Le “Centre Shimon Pérès pour la Paix” [!] avait décerné à Roed-Larsen et à son épouse, en 1999, un prix d’un montant de cent mille dollars, pour “leur contribution aux accords d’Oslo, signés en 1993, lesquels sont fondateurs de l’Autonomie palestinienne”.
                           
5. Apartheid en Terre Sainte par Desmond Tutu
in The Guardian (quotidien britannique) du lundi 29 avril 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Desmond Tutu est l’ancien archevêque du Cap, il est secrétaire de la commission de la vérité et de la réconciliation en Afrique du Sud. Il a prononcé le discours ci-après devant une conférence sur la Fin de l’Occupation, à Boston (Massachusetts), récemment. Une version plus développée de la même allocution est publiée dans Church Times.
Dans notre combat contre l’apartheid, nos grands sympathisants étaient les Juifs. Ils devaient pour ainsi dire instinctivement prendre le parti des opprimés, des sans-voix, lutter contre l’injustice, l’oppression et le mal. Je n’ai pas cessé d’être en communion avec les Juifs. Je dirige un centre consacré à l’Holocauste en Afrique du Sud. J’affirme qu’Israël a droit à des frontières sures.
Ce qui par contre est incompréhensible et injustifié, c’est ce que [cet Etat] a fait à un autre peuple afin de s’assurer son existence. J’ai été très bouleversé durant une récente visite en Terre sainte : cela évoquait tellement ce qui nous est arrivé, à nous, les Noirs, en Afrique du Sud. J’ai vu humilier les Palestiniens aux checkpoints et aux barrages militaires sur les routes, je les ai vu souffrir, comme nous souffrions nous aussi lorsque de jeunes policiers blancs nous interdisaient de nous déplacer.
Au cours d’une de mes visites, en Terre sainte, je me suis rendu, en voiture, avec l’évêque anglican de Jérusalem, à une église. Je pouvais percevoir les sanglots lui étreindre la voix lorsqu’il m’indiquait des colonies juives. Je pensais à l’aspiration des Israéliens à la sécurité. Mais qu’en était-il des Palestiniens qui avaient perdu leurs terres et leurs maisons ?
J’ai eu l’expérience de Palestiniens me montrant ce qui était autrefois leurs maisons, aujourd’hui occupées par les Israéliens juifs. Je marchais, avec le chanoine Naïm Ateek (directeur du Centre Oecuménique Sabil), à Jérusalem. Il pointa la main en me disant : “nous habitions là-bas. On nous a chassés de chez nous. Maintenant, notre maison est occupée par des Juifs (israéliens)”.
Le coeur me fait mal. Je demande : pourquoi avons-nous une mémoire tellement courte ? Nos frères et nos soeurs juifs ont-ils oublié leur humiliation ? Ont-ils oublié ce que sont les punitions collectives, les démolitions de maisons, horreurs qu’ils ont pourtant connues dans leur propre histoire, il n’y a pas si longtemps ? Ont-ils tourné le dos à leurs traditions religieuses, si profondes et si nobles ? Ont-ils oublié que Dieu se penche avec une infinie miséricorde sur ceux qu’on écrase ?
Israël n’obtiendra jamais une vraie sécurité et une vraie sérénité en opprimant un autre peuple. Une vraie paix ne peut être bâtie, en définitive, que sur la justice. Nous condamnons la violence des attentats-suicides, et nous condamnons la corruption de jeunes âmes auxquelles ont apprend la haine ; mais nous condamnons de la même manière la violence des incursions militaires dans les territoires occupés, et l’inhumanité consistant à ne pas laisser les ambulances accéder aux blessés.
L’action militaire des dernières semaines, j’en fais la prédiction, n’apportera certainement pas aux Israéliens la sécurité et la paix auxquelles ils aspirent. Elle ne fera qu’augmenter la haine.
Israël a devant lui trois options : revenir à la situation de marasme antérieure ; exterminer tous les Palestiniens ; ou - c’est ce que j’espère - oeuvrer à une paix fondée sur la justice, basée sur le retrait de tous les territoires occupés et l’établissement d’un Etat palestinien viable sur ces territoires, à côté d’Israël, avec des frontières sures pour les deux Etats.
Nous autres, en Afrique du Sud, avons vécu une période de transition relativement pacifique. Si notre folie a pu s’achever comme elle l’a fait, cela doit être possible ailleurs dans le monde. Si la paix a pu revenir en Afrique du Sud, elle doit sûrement pouvoir revenir en Terre sainte ?
Mon frère Naïm Ateek a eu les paroles que nous avions souvent : “Je ne suis pas pro-tel ou tel peuple. Je suis pour la justice, pour la liberté. Je suis anti-injustice, anti-oppression.”
Mais vous savez aussi bien que moi qu’en quelque sorte le gouvernement israélien est placé sur un piédestal (aux Etats-Unis) et que le critiquer, c’est s’exposer à être qualifié immédiatement d’antisémite, comme si les Palestiniens n’étaient pas des Sémites ! Je ne suis pas même anti-blanc, malgré la folie des (racistes) blancs. Comment se fait-il qu’Israël collaborait intensivement avec le gouvernement d’apartheid sud-africain, principalement dans le domaine de la sécurité ?
Dans ce pays (les Etats-Unis), les gens ont peur de s’exprimer, parce que le lobby juif est très puissant - extrêmement puissant. Bien. Et alors ? Au nom du ciel, ce monde est le monde de Dieu ! Nous vivons dans un univers moral. Le gouvernement d’apartheid était très puissant, mais aujourd’hui, il n’existe plus. Hitler, Mussolini, Staline, Pinochet, Milosevic et Idi Amin étaient tous très puissants, mais ils ont fini par mordre la poussière !
L’injustice et l’oppression ne s’imposeront jamais. Ceux qui sont puissants doivent se souvenir du test au tournesol que Dieu fait passer aux puissants : comment traitez-vous les pauvres, les affamés, les sans-voix ? Et sur la base de ce questionnaire, Dieu décide.
Nous devons absolument sonner l’alarme en direction du gouvernement du peuple d’Israël et du peuple palestinien et (leur) dire : la paix est possible, une paix basée sur la justice est possible. Nous ferons tout ce que nous pouvons afin de vous aider à réaliser cette paix, parce que c’est le rêve de Dieu, et vous pourrez vivre en amitié ensemble, comme frères et soeurs.
                               
6. A travers la Cisjordanie, les tragédies quotidiennes passent inaperçues par Suzanne Goldbenberg
in The Guardian (quotidien britannique) du samedi 27 avril 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Dans ce reportage, Suzanne Goldenberg révèle l’étendue des atteintes contre les civils, au cours de l’offensive de l’armée israélienne en Cisjordanie, qui s’est prolongée durant plus de quatre semaines.
La vie d’Arif Ahmed a trouvé son terme, le 9 avril, à 5 heures 5 minutes de l’après-midi, lorsque deux hélicoptères israéliens équipés de mitrailleuses ont fait irruption au-dessus de la colline, tirant un missile contre lui et son cousin Naif. Ils rentraient chez eux, après être allés prier à la mosquée.
Les hélicoptères sont revenus à la charge, tirant de tous leurs canons de mitrailleuses durant plusieurs minutes de terreur, tandis que l’épouse d’Arif, Samira, se précipitait au secours des deux victimes, avec sa petite fille. La mère et la fille n’ont dû d’échapper à des blessures sans doute mortelles qu’au frère de la mère, Farooq, qui s’est précipité sur elles pour les protéger. Une balle lui a percé le côté et des fragments de shrapnel lui ont déchiré la jambe.
Ainsi a commencé l’invasion de Dura, un village au sud-ouest d’Hébron, marquant la limite méridionale de l’étendue de l’offensive de l’armée israélienne en Cisjordanie.
Le camp de réfugiés palestiniens de Jenine, dont l’écrasement physique en est venu à symboliser la dévastation et la mort infligées par l’armée israélienne au cours des quatre semaines écoulées, se trouve à l’extrémité opposée du territoire, au nord.
Tandis que le monde était préoccupé par le sort de ce camp, des récits ont commencé à émerger des villes, des camps de réfugiés et des villages palestiniens qui s’étendent entre Jenin et Dura, et ces récits montrent que l’armée israélienne s’est rendue responsable d’exactions systématiques absolument partout, du nord au sud de la Cisjordanie.
“Jenin ne diffère pas réellement des autres attaques”, a déclaré Peter Bouckaert, directeur de recherches à l’organisation Human Rights Watch (Observatoire des Droits de l’Homme). “L’attention de la communauté internationale s’est focalisée sur les événements de Jenine, mais des violations tout aussi gravissimes ont eu lieu à Ramallah, en particulier, et à Naplouse.”
Les exactions les plus graves se classent en quatre catégories : l’assassinat de civils palestiniens, le refus de soins médicaux, la destruction délibérée de biens privés et l’utilisation de civils palestiniens comme boucliers humains afin de procéder à des ratissages, de maison à maison.
Les organisations de défense des droits de l’homme n’ont pas encore pu commencer à enquêter sur les offensives contre les plus petites localités de Cisjordanie, telle Dura. L’ampleur de cette offensive - la plus vaste depuis qu’Israël a commencé à occuper la Cisjordanie, en 1967 - interdit toute investigation, ainsi que le recours systématique au couvre-feu militaire afin d’empêcher l’accès des lieux aux organisations internationales.
Le premier travailleur dans le domaine des droits de l’homme, de l’organisation israélienne B’Tselem, n’a pu pénétrer à Dura que jeudi dernier, alors que ce village était soumis à couvre-feu depuis déjà dix-sept jours.
Les premiers civils tués recensés par B’Tselem étaient Arif Said Ahmad, 34 ans, instituteur faisant fonction d’imam de la mosquée locale, et Naif Said Ahmad, 33 ans, cousin et beau-frère du premier. Après les prières de l’après-midi, ils avaient pris quelques minutes pour se reposer devant la mosquée en fumant une cigarette, lorsque la roquette tirée d’un hélicoptère les a tués tous les deux.
Leurs corps sont restés en place durant trente-six heures. Malgré ses très graves blessures, Farooq Said Ahmad a été enlevé par l’armée avec les autres hommes du village, soutenu par deux autres hommes valides. L’un d’entre eux demanda aux soldats la possibilité de voir un médecin.
Le soldat lui répliqua, en arabe  “Ceux qui sont crevés sont bien là où ils sont. Ceux qui sont blessés, ils peuvent attendre”.
L’armée a autorisé l’accès à une ambulance dix heures après. Les blue-jeans de Farooq Said Ahmad étaient tellement imbibés de sang qu’il envisageait de les tordre.
Il leur fallut trois heures pour atteindre l’hôpital, a-t-il raconté. A deux reprises, des soldats ont tiré contre l’ambulance, et ils l’ont arrêtée deux fois, le déchargeant, étendu sur sa civière, brutalisant sa jambe blessée et le faisant hurler de douleur, le retournant brutalement sur le ventre afin de vérifier qu’il n’était pas armée, là encore, à deux reprises.
Rien de ce qui s’est passé à Dura ne se distingue particulièrement du contexte général du mois écoulé. Six Palestiniens ont été tués - trois activistes recherchés et trois civils - deux maisons ont été détruites par explosifs, des centaines d’hommes ont été mis en état d’arrestation et quelques-uns ont été utilisés comme boucliers humains.
Les associations de défense des droits de l’homme accusent les forces israéliennes de défense d’avoir enfreint les conventions de Genève, lesquelles stipulent la nécessité de “s’abstenir de lancer une quelconque attaque susceptible de causer la perte de vies civiles, des blessures aux civils, des dommages aux biens des civils, ou une combinaisons de ces atteintes qui serait excessive en regard de l’avantage militaire concret et direct escompté.”
Le porte-parole de l’armée israélienne, le capitaine Jacob Dallal, a déclaré  “En fonction du type de guerre où nous sommes engagés, nous avons très très bien assuré la protection des civils.”
“Il s’agit d’une guerre menée dans un contexte urbain. Nous ne sommes pas au sommet d’une colline, en train de nous battre contre une armée ennemie. Non. Nous sommes en train de nous battre contre une armée de terroristes, et ces terroristes se dissimulent dans des zones civiles.”
A Arrabah, au sud-ouest de Jenine, deux hélicoptères ont tiré à la mitrailleuse sur Mohammad Nabil Hardan et ses deux épouses, Amal et Jamila, les tuant tous trois alors qu’ils rentraient de leur travail dans les champs. Jamila était enceinte de cinq mois.
Quelques minutes après, ils ont tiré un missile contre la soupente où le père de Mohammad, Nafeh Abed Hardan, 67 ans, dormait, le blessant à une main et à un pied. Il faudra peut-être l’amputer du pied.
“Je jure que je ne sais pas pourquoi ils ont fait ça”, dit-il. “Ils n’avaient aucune raison de tuer mon fils et ses deux épouses, et si j’avais su qu’ils risquaient de tirer sur la soupente où je me trouvais, évidemment, je ne serais pas resté là, à me reposer...”
Durant le siège de la vieille ville de Naplouse, des médecins ont dû utiliser une mosquée comme morgue et comme hôpital. Cette mosquée était remplie des matelas maculés des blessés qui ont perdu jusqu’à la dernière goutte de leur sang. Deux douzaines de corps sont restés étendus là, six jours durant, empilés comme des fagots, avant l’évacuation cahotique du 8 avril.
“Même si les Israéliens appellent ça “zone militaire” et ne laissent pénétrer personne, il reste l’obligation d’assurer l’apport de secours aux ennemis comme aux alliés”, dit Hanna Megaly, directeur de Human Rights Watch. “Ils peuvent empêcher la venue de secours médicaux pour des raisons militaires, mais dans ce cas, ils doivent apporter les secours eux-mêmes.”
Le capitaine Dallal de déclarer : “Dans de nombreux cas, nous avons autorisé le passage des ambulances, mais les conducteurs disaient qu’ils avaient peur d’essuyer des tirs.”
Il nie aussi que l’armée ait causé des destructions injustifiées, affirmant que les bâtiments détruits étaient utilisés par des tireurs d’élite (snipers)(palestiniens).
Mais les combats n’en ont pas moins dévasté la majorité de la Cisjordanie. Dans la vieille ville fortifiée de Naplouse, plusieurs bâtiments historiques aux murs épais de près de quatre-vingt centimètres, dont une savonnerie traditionnelle, ont été réduits en monceaux de gravats.
Dans le camp de réfugiés de Balata, des maisons ont été détruites en rétorsion. L’armée a fait sauter quatre maisons situées près de l’entrée de ce camp. L’une d’entre elle appartenait à la famille Badawi, dont deux des fils étaient les commandants d’une formation de la résistance palestinienne.
Ramallah, siège de l’administration dirigée par Yasser Arafat, a été une zone particulièrement affectée par les destructions.
C’est notamment là que l’armée israélienne a établi son système consistant à exiger d’hommes civils à marcher à l’avant de soldats israéliens lorsque ceux-ci faisaient la chasse aux résistants palestiniens et aux membres de la police palestinienne.
Le 30 mars, des soldats israéliens ont échangé des tirs contre plus de vingt policiers palestiniens, puis ils ont lancé des grenades dans le local où ils s’étaient réfugiés, au troisième étage d’un immeuble du centre-ville.
Quelque temps après, Nader Mansi, 22 ans, étudiant en architecture, a reçu l’ordre de pénétrer dans ce bâtiment et de s’approcher de cet appartement pour vérifier si les policiers accepteraient de se rendre.
Le vendredi suivant, dans le camp de Jénine, Ali Mustafa Abu Siria, 43 ans, professeur d’arabe, fut extrait de son appartement, menottes aux poings et fusil dans le dos. On le força à marcher à l’avant des soldats et de treize bergers allemands de l’armée israélienne, à la recherche d’hommes armés.
Il a dû ainsi pénétrer dans onze maisons, avant d’être touché par balle à la rotule. “Dès que j’ai frappé à la porte, on m’a tiré dessus”, a-t-il relaté.
Le capitaine Dallal a rejeté catégoriquement l’expression “bouclier humain”, bien qu’il eût admis que des civils palestiniens aient été utilisés comme “guides”.
A la veille de l’arrivée d’une commission de l’ONU chargée d’enquêter sur les neuf jours de bataille acharnée à Jénine, de telles querelles sur les mots, et sur les interprétations de ce qui s’est réellement produit dans le camp de réfugiés, ne pourront que s’envenimer.
Samira, épouse du disparu Arif Said Ahmad, aimerait accueillir cette commission à Dura. “Je pense que cette mission devrait passer partout, en Palestine. Le comportement de l’armée israélienne a été complètement sauvage, et je ne vois pas de différence entre ce qui s’est passé à Jenine, à Hébron, à Dura ou partout ailleurs.”
                                                       
7. Une étrange question de casting par Azmi Bishara
in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 25 avril 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
(Azmi Bishara est membre de la Knesset, le parlement israélien.)
C’est au moment précis où les masses arabes se transforment en mouvement collectif, en descendant dans les rues pour exercer ne serait-ce que l’un des aspects de leurs droits en tant que citoyens, exigeant de leurs dirigeants qu’ils agissent en tant que tels et qu’ils prennent des décisions résolues contre les politiques américaine et israélienne, que des dirigeants (lesquels, pour la plupart, dirigent au mépris des lois et bien souvent en fonction de leurs caprices personnels) deviennent des citoyens concernés.
Confrontés à la dynamique et à l’expansion sans précédent du mouvement de protestation de la base, en solidarité avec la cause palestinienne, les dirigeants arabes ont redéfini la notion de citoyenneté, pour en faire en quelque sorte un synonyme de “faiblesse”. Quand un dirigeant arabe dit “Je suis un citoyen concerné, comme vous l’êtes”, il signifie en fait : “N’attendez rien de moi, car je suis aussi faible que vous l’êtes.” Le dirigeant, tout-puissant tout le reste de l’année, et dont les démocrates et les groupes de défense des droits de l’homme ont tenté de réduire les pouvoirs écrasants au moyen de vérifications légales, ce dirigeant déclare à son public qu’il est “impuissant”.
Mais cette transformation démocratique passagère du dirigeant n’est pas sans limites non plus. Son esprit politique ne peut concevoir la citoyenneté que comme synonyme d’impuissance. Dans le monde arabe, en temps ordinaire, il n’y a pas de “citoyens”. Mais lorsque des centaines de milliers d’individus se mettent en mouvement afin d’exercer ne serait-ce que l’une des facettes de la citoyenneté - le droit d’exercer une influence sur le processus de prise de décision politique - et même lorsque tout l’édifice des droits individuels et civiques est inexistant - leurs dirigeants deviennent jaloux et s’empressent de s’approprier le terme de “citoyen”, après l’avoir rendu synonyme d’”impuissant”, comme dans l’interrogation suivante : “Nous sommes tous des citoyens concernés, mais que pouvons-nous faire ?”
La Palestine, comme à l’accoutumée, a une nouvelle fois fait fonction de détonateur, allumant une explosion de frustration en l’absence de justice, de garanties sociales et de droits humanitaires. La Palestine est devenue le synonyme des souffrances arabes, le langage dans lequel trouvent leur traduction le désespoir des pauvres, le calvaire des faibles et l’angoisse des intellectuels. L’échelle, l’étendue et la persistance de la vague actuelle de protestations sont extrêmement significatives. Ceux qui, ayant connu l’époque, ont eu l’expérience de la vague de protestation arabe en solidarité avec l’Egypte et Gamal Abdel Nasser à la suite de l’agression tripartite de 1956 (Grande-Bretagne - France - Israël, ndt) attestent du fait qu’il y a une différence importante entre les deux époques. En 1956, le mouvement de protestation était associé à un projet politique aux horizons panarabes. Dans la nationalisation par Nasser du canal de Suez, qui avait provoqué l’ire des Britanniques et des Français, les masses arabes avaient vu un modèle pour le comportement idéal d’une nation arabe. La mise en branle des masses populaires, à la suite de l’agression tripartite, n’était pas tant un mouvement de commisération/sympathie que l’expression d’une volonté politique. Le mouvement populaire actuel contre l’agression israélienne est un phénomène d’une bien plus grande signification politique : il affirme que la rue arabe est vibrante de vie politique.
Que s’est-il passé ? C’est simple : les gens se sont emparés des rues. En l’absence de leaderships démocratiques à même de proposer une alternative au statu quo, au niveau national, les régimes ont répondu à ces mouvements (populaires) de différentes manières. Parfois, ils ont lâché la police anti-émeutes, qui a lancé des gaz lacrymogènes afin de disperser les manifestants. Parfois, ils ont lancé des discours “lacrymogènes” eux aussi sur le thème “Je ne suis qu’un citoyen comme vous l’êtes”, de manière à contenir le mouvement spontané. Car, à la différence d’un programme démocratique, la cause palestinienne peut avoir pour effet tant d’éloigner les peuples de leurs gouvernements que de les en rapprocher. Un régime arabe qui affirme la nécessité de mettre en application les résolutions internationales et les plans Tenet et Mitchell - acceptés par la direction palestinienne - peut aussi absorber la colère populaire et manifester avec le peuple contre Sharon et sa brutalité.
La cause palestinienne est le symbole, l’esprit et le canal d’expression légitime des sentiments politiques arabes. Elle ne peut, toutefois, servir d’alternative à un programme politique digne de ce nom : nous demeurerons incapables de maîtriser un problème aussi complexe que l’est la cause palestinienne d’une façon qui transcende l’inscription futile de malédictions et d’insultes sur des calicots et des bannières tant que nous n’aurons pas une claire conscience politique démocratique de la nature de la confrontation entre le mouvement national palestinien et le nationalisme arabe, d’un côté, et le sionisme en tant qu’idéologie, que système politique et que pratique coloniale, de l’autre.
Toutefois, il est déjà possible, si peu de temps après (la bataille), d’avancer que l’effet du mouvement spontané arabe a été énorme. Ce mouvement doit donner du courage à tous ceux qui avaient désespéré des Arabes, à tous ceux qui s’étaient dissociés du nationalisme arabe, même s’ils tendaient à cacher ce qui était une régression derrière leur condamnation des régimes actuels. Ce mouvement de masse spontané - et malgré sa spontanéité, non pas grâce à elle - a forcé les Etats-Unis, et avec eux, l’Europe, la Russie et le reste des appendices de la politique américaine, à chercher les moyens d’en absorber le choc et de le contenir. Et la tentative de le contenir doit nécessairement amener un changement de politique, ne serait-ce que parce que le contenir est impossible sans un tel changement.
L’opinion publique arabe ne pourra plus longtemps se contenter de déclarations : elle veut voir des résultats. En raison de la relation particulière entre les Etats-Unis et Israël, les Arabes sont convaincus que Washington dispose des capacités d’exercer des pressions sur Israël. La demande adressée par Sharon à Washington de ne pas exercer de pressions sur Israël ne peut vouloir dire que deux choses. Premièrement : Washington n’a encore jamais exercé une seule pression de cette nature. Deuxièmement : Israël a peur d’exercer une pression de cette nature.
La manière dont Israël fonctionne obéit à plusieurs coalitions ou alliances : entre le Likoud et le parti travailliste, entre l’armée et l’élite économique, entre l’élite des classes moyennes et les dirigeants des nouvelles minorités ethniques. Le plus important, toutefois, est la coalition américano-israélienne. Même abstraction faite des machinations du lobby sioniste américain, les Etats-Unis sont encore le partenaire le plus puissant dans cette coalition. Washington peut imposer sa volonté, s’il le désire. Siimplement : il ne l’a jamais voulu, jusqu’ici. La volonté des Etats-Unis, au cas où ceux-ci choisiraient de l’imposer, est loin de s’approcher de ce que les Arabes veulent. Ainsi, jusqu’à ce que les Arabes développent la capacité de s’adresser directement à l’opinion publique américaine, leur seul moyen d’influence réside en un mouvement populaire de masse qui a un effet plus important et bien plus immédiat sur le processus de décision à Washington, est désireux de maintenir une certaine stabilité dans la région, qu’il n’en a sur les décideurs arabes. Les régimes arabes ont encore bien à faire pour tenter d’être écoutés à Washington par le truchement diplomatique. De plus, pour toute résolution pratique, ils ont donné tort à la résolution des ministres arabes des Affaires étrangères visant à demander au Conseil de sécurité d’imposer des sanctions à Israël au cas où celui-ci faillirait à l’application des résolutions prises en conformité avec le chapitre 7 de la Charte des Nations Unies. Ainsi, afin de ne pas placer les Etats-Unis dans la position difficile d’avoir à utiliser son droit de veto, les gouvernement arabes ont jugé suffisant d’obtenir une déclaration du secrétaire général et du secrétaire du Conseil de sécurité. Dieu seul sait quels calculs sont entrés en ligne de compte dans cette décision, afin d’éviter de recourir aux modes d’action beaucoup plus décisifs qui avaient été utilisés avec l’effet que l’on sait, dans d’autres régions du monde.
Les Etats-Unis, avec l’Europe et la Russie, vont tenter de créer une bataille imaginaire sur le retrait israélien des villes palestiniennes. Il ne s’agit pas là d’une demande palestinienne, mais bien de la demande du Conseil de Sécurité de l’ONU, formulée à l’encontre d’Israël. Et Israël devra, en fin de compte, se plier : il ne veut certainement pas, après tout, rester dans les villes (occupées) pour y gérer la vie des habitants, faire marcher les appareils de dialyse pour les malades qui ont besoin d’être dialysés, ni leur fournir l’eau, l’électricité, les emplois et la nourriture. Israël ne veut pas rester dans les villes palestiniennes, parce qu’il a peur qu’un nouveau Jenine ne se produise. Le Conseil de Sécurité a peut-être échoué à imposer sa résolution d’un retrait immédiat, mais Israël va se retirer, de lui-même, tôt ou tard.
On ne doit pas attendre des Palestiniens, toutefois, qu’ils donnent quoi que ce soit en échange de ce retrait, ni même pour le retrait jusqu’aux frontières de septembre 2000, soit les frontières d’avant l’Intifada.
Pour les Palestiniens, il s’agit de conditions qui ne sont pas, et en tout état de cause, ne sauraient être, sujettes à négociation.
Le gouvernement Sharon se prépare à annoncer, bientôt, le succès de son opération militaire et le début d’un retrait. Il affirmera très clairement que la décision du retrait ne résulte pas de pressions internationales, mais du fait que l’armée a abouti à la conclusion que sa mission consistant à ratisser un village après l’autre, une ville après l’autre, a rempli ses objectifs. Pour preuve, il produira devant le peuple israélien la liste des personnes recherchées et qu’Israël a d’ores et déjà arrêtées, ou tuées.
Le point le plus important sur lequel il faut insister est que la déclaration par le gouvernement israélien qu’il met fin à son “projet” militaire ne signifie nullement la fin du projet d’une résistance nationale palestinienne. Le peuple palestinien et la résistance palestinienne (si l’on peut encore faire le distinguo entre ces deux termes) ont déclaré qu’ils poursuivraient la résistance après la fin de cette guerre atroce. Cette déclaration est une proclamation de l’échec de la guerre à remplir ses objectifs politiques. Les Palestiniens vont continuer la résistance, parce que Sharon a dit très clairement qu’il renforcerait l’occupation, au moyen de barrières électrifiées et de zones-tampons, jusqu’à ce que les Palestiniens acceptent de négocier sur des sujets qui n’ont aucun rapport avec le statut de Jérusalem, les réfugiés, les frontières et les colonies. Sharon veut une direction palestinienne qui négocie avec lui la reconstruction de ce que l’armée israélienne a bombardé et rasé au bulldozer, afin de restaurer les réseaux téléphonique, électrique et les canalisations d’eau potable, sur les conditions du passage par la Jordanie et sur la manière d’opérer les transferts banquiers. Ce qu’il veut, ce sont des négociations qui se prolongent indéfiniment.
Et Sharon comprend bien que même si les Palestiniens ne veulent pas négocier sur ces sujets-là, ils devront le faire, s’ils veulent survivre. En échange de leur bonne volonté à négocier, Sharon proposera aussi un calendrier limité concernant les conditions d’existences et les relations avec une entité gouvernementale palestinienne à prévoir pour une durée intérimaire la plus longue possible. Toutefois, les Palestiniens peuvent imposer leur propre calendrier. Ils peuvent l’imposer en se basant sur trois facteurs : la continuation de la résistance, la persistance de la protestation et du mouvement de solidarité arabes, et la fermeté de la direction palestinienne.
La continuation de la résistance palestinienne exige une stratégie unifiée, une direction unie et des objectifs politiques clairs et réalisables. En l’absence de ces facteurs, la résistance sera la proie des mêmes erreurs qu’elle a commises par le passé, erreurs qui risqueraient de faire que le reste du monde - amis comme ennemis - ne sache pas exactement ce que nous voulons au juste.
Des grandes lignes d’action politique doivent être tracées devant le mouvement de solidarité arabe, des grandes lignes qui adhèrent au possible, au rationnel et au réalisme, afin que le mouvement ne se détériore pas en un processus de gesticulation et de vocifération collectif. Ainsi, il faut un programme clairement défini précisant les pressions à exercer sur les gouvernements arabes afin de rendre l’action contre Israël plus décisive, un programme qui doit rendre explicite le prix que les gouvernements auront à payer chez eux dans l’éventualité où ils seraient incapables de satisfaire aux exigences de leurs peuples. Enfin, l’Autorité palestinienne ne peut pas retourner à ses méthodes anciennes consistant à manipuler le peuple palestinien et ses institutions. Le peuple palestinien s’est rassemblé autour de l’Autorité palestinienne parce qu’en s’attaquant à elle, en s’attaquant à leur autorité nationale, les agressions d’Israël représentaient un affront pour chacun des Palestiniens. L’Autorité palestinienne ne peut plus désormais se retourner contre des gens qui sont en fait les seuls à la soutenir.
                               
8. Israélisation de la guerre américaine par Marwan Bishara
in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 25 avril 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

(Marwan Bishara enseigne à l’Université américaine de Paris. Il est l’auteur de l’ouvrage : Palestine/Israël : la paix ou l’apartheid aux éditions La Découverte.)
Tandis que les Etats-Unis définissent leur nouveau credo en matière de “guerre asymétrique”, les yeux de Washington sont fixés sur l’invasion par Israël des territoires palestiniens, laquelle constitue pour eux une étude de cas parfaite. Marwan Bishara
A la suite de la résolution 1402 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui exigeait un retrait israélien, le président américain George W. Bush demanda au Premier ministre israélien Ariel Sharon de retirer l’armée israélienne des territoires palestiniens récemment réoccupés - et immédiatement. Sharon n’en tenant aucun compte, le Secrétaire d’Etat Colin Powell entra en action - non pas afin de changer quoi que ce soit à la situation sur le terrain, mais pour changer le discours de l’administration américaine. Il passa de l’exigence d’un retrait israélien à la simple offre d’une négociation d’un tel retrait, avec le président Arafat, au nom de Sharon... Ce faisant, Powell obérait ses leviers de manoeuvre et assurait à sa mission un échec patent, dès le début.
Pour nous, les observateurs, le reste du monde, la guerre d’Israël dans les territoires semble bien doucher sérieusement l’enthousiasme pour la guerre américaine contre le terrorisme. Mais à Washington, ce n’est pas cette impression qui prévaut. L’échec d’Israël à finir sa guerre en Palestine d’une manière propre et stérilisée, cette guerre ayant au contraire conduit à des centaines de morts supplémentaires et à des milliers de blessés, cet échec a contraint l’administration Bush à revenir dans la région afin de calmer des pressions croissantes venues d’Europe, du monde arabe et du monde entier. Powell n’a fait qu’imposer le “retrait immédiat” des territoires récemment réoccupés, pour ne pas parler des territoires anciennement occupés...
Israël, le jeune allié de l’Amérique, a dit “non” aux demandes de Powell. Israël, toutefois, a répondu “oui” à Rumsfeld. La rhétorique alternative du Secrétaire américain à la Défense, de “lutte contre le terrorisme”, a été soutenue et reprise par Sharon avec enthousiasme.
Depuis le 11 septembre, la diplomatie de Washington se caractérise par des positions de plus en plus conservatrices et par une nouvelle stratégie régionale dans le contexte de la guerre contre le terrorisme et ses “axes du mal”. Les violations des droits humains des Palestiniens n’occupent pas une grande place dans ce programme politique, mais ces violations sont en train de causer un tel tumulte régional et mondial qu’elles affectent la stratégie américaine générale dans la région, en particulier en ce qui concerne l’Irak. Ceci étant, comment-donc est-il possible que tout le monde semble inquiet de l’échec de Powell, tout le monde, à la notable exception des Etats-Unis eux-mêmes ?
L’étendue de l’israélisation des Etats-Unis et de l’américanisation d’Israël, ces dernières années - et en particulier depuis le 11 septembre - a dépassé, et de très loin, les prévisions de la plupart des observateurs. L’alliance militaire et les affinités culturelles entre les deux pays ayant convergé pour atteindre le degré d’un nouveau credo stratégique, le scénario-catastrophe se déroule sous la forme de la ré-invasion de la Palestine.
La diplomatie américaine se décline en politiques locales et objectifs stratégiques. La pression efficace du lobby israélien sur l’administration américaine, via les deux chambres du Congrès, a permis de paralyser la médiation américaine. L’alliance entre la droite fondamentaliste (parfois chrétienne) et les sionistes faucons domine la politique de Washington depuis le 11 septembre. A la suite de la dernière tournée de visites des leaders de ces officines de propagande basées à Washington à la Maison Blanche, le porte-parole de Bush est allé jusqu’à proclamer Sharon “homme de paix” ! (Même en Israël, les plus “faucons” des Israéliens n’iraient pas jusqu’à associer le nom de Sharon à la notion de “paix”!)
Plus important encore : le Secrétaire à la Défense Rumsfeld et ses puissants adjoints au Pentagone et au Conseil national de sécurité, dont Condaleezza Rice, ne se soucient que fort peu de diplomatie au Moyen-Orient ou même dans le contexte de leur “guerre contre le terrorisme”. Ils considèrent la guerre de Sharon, en Cisjordanie, aussi sale puisse-t-elle être, comme la continuation de leur propre guerre contre le terrorisme. La Maison Blanche aimerait voir la tranquillité régner en Méditerranée orientale, si possible grâce à la puissance israélienne ou, si nécessaire, grâce à la diplomatie américaine. Notez bien : ils veulent la tranquillité, non pas la paix ou la justice : nuance ! Un simple cessez-le-feu de longue durée satisferait amplement tant Sharon que Washington, par les temps qui courent.
En attendant, l’administration Bush tient l’Irak à l’oeil et s’attache à mettre les dernières touches à une nouvelle doctrine destinée à traiter toutes les nouvelles menaces contre l’Amérique en ce nouveau siècle. Ce dernier point a fait l’objet de la politique américaine dans la région et dans le monde. Avant même le 11 septembre, le Pentagone avait déjà caractérisé le nouvel ennemi de l’Amérique comme “asymétrique”.
Cet ennemi asymétrique était perçu comme mobile, trans-national, voire sub-national. Mais maintenant que le rideau est retombé sur le vingtième siècle et ses guerres froides/chaudes, une nouvelle ère de conflits asymétriques a d’ores et déjà commencé à New-York/Afghanistan et en Israël/Palestine, à en croire les experts militaires américains.
La dernière guerre symétrique fut celle qui a eu lieu contre l’armée irakienne au Koweït (occupé), puis en Irak. Aujourd’hui, en dépit des énormes différences entre les Taliban et Al-Qa’ida en Afghanistan d’une part et l’OLP et le Hamas en Palestine d’autre part, la nouvelle génération d’experts militaires aux Etats-Unis observe une convergence entre perspectives et doctrines militaires israéliennes et américaines dans la manière d’affronter leurs ennemis (respectifs). Dans les médias, les deux guerres sont qualifiées de “guerre contre le terrorisme”, et au Pentagone et dans l’establishment militaire, les deux sont considérées comme relevant de l’”ère des conflits asymétriques”. Ainsi, les décideurs à Washington ne font-ils aucun distinguo malgré les différences entre actions acteurs, ici et là.
Le scénario de la guerre asymétrique est celui sur lequel certains stratèges américains attirent l’attention depuis une dizaine d’années. Lorsque ce scénario s’est produit, il a frappé là où cela faisait le plus mal : la fierté de la puissance américaine, le Pentagone et Wall Street. Aujourd’hui, alors que Washington s’efforce de s’adapter à un monde globalisé et en pleine évolution, il s’emploie aussi à introduire une révolution dans les affaires militaires (RMA).
Il existait deux concepts distincts dans la théorie du conflit asymétrique. Le premier, c’était celui de la guerre de quatrième génération, sans état ou asymétrique, devant être livrée par un adversaire susceptible d’avoir une base non-nationale et non-étatique, telle une idéologie ou une religion. En février 2001, devant un comité du Sénat sur les menaces mondiales, le directeur de la CIA, George Tenet a déclaré que ce qui le frappait le plus, c’était l’accélération du changement dans de très nombreux théâtres affectant les intérêts nationaux américains. Pour les Etats-Unis, asymétrie signifie Ossama Ben Laden et autres terroristes internationaux, mafiosi et trafiquants de drogues.
Mais la notion recouvre aussi des acteurs non-gouvernementaux tels ceux que les Etats-Unis ont eu l’occasion de rencontrer en Somalie, au Kossovo, en Colombie et au Liban, en 1983, année où une bombe tua 239 Marines américains. Ceux des analystes qui pensent que le futur sera marqué par l’asymétrie proposent de repenser l’utilité d’avions de combat à un milliard de dollars l’unité, ainsi que celle de frégates sophistiquées, si deux hommes et un bateau en caoutchouc peuvent tuer 17 hommes et endommager gravement le USS Cole (comme cela s’est produit, le 12 octobre 2000, à Aden (Yémen))...
Le deuxième concept est celui du bouclier de défense anti-missiles, autrement dénommé “fils de la Guerre des Etoiles”, et destiné à protéger l’Amérique de missiles balistiques chargés éventuellement de têtes chimiques, biologiques ou nucléaires. L’administration Bush, avec le vice-président Dick Cheney et le Secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, a concentré ses efforts sur ce projet - lequel, bien entendu, a l’avantage supplémentaire d’apporter des subsides conséquents au complexe militaro-industriel américain. Ce retour à la politique de prolifération (nucléaire) a été condamné à travers le monde. Aussi Bush a-t-il expliqué que son bouclier ne visait pas les autres puissances nucléaires, mais les Etats-voyous voire, pire, des groupes capables de lancer des missiles contre le sol américain ou contre des intérêts américains ailleurs dans le monde.
L’asymétrie doit être distinguée de la dissymétrie, laquelle signifie l’existence d’une différence quantitative en puissance de feu et en puissance générale, entre un Etat fort et un Etat faible (comme dans le cas des Etats-Unis, face à l’Irak). Le Pentagone dit que la réponse puissante des Etats-Unis est justifiée parce que les nouveaux ennemis ne se battent pas “fair play” ; leur stratégie, prenant place dans un monde globalisé, recourant à tous les moyens modernes sophistiqués disponibles : les communications, les transports, l’information, la terreur psychologique, les médias internationaux et Internet.
Si l’on met ensemble toutes les caractéristiques attribuées par les stratèges américains au nouveau modèle d’ennemi asymétrique, on obtient véritablement un profil d’Oussama Ben Laden - lequel est, paradoxalement, un de leurs anciens alliés. S’il n’existait pas, il faudrait bien entendu l’inventer. Comme nous le savons tous désormais, il a été formé par la CIA, dans les années 1980, dans le seul but de se retourner contre ses démiurges après la guerre du Golfe.
Que dire maintenant des Etats-voyous ou des Etats faillis ? L’intervention américaine en Somalie a donné aux Etats-Unis une rude leçon. Lorsqu’en 1993 Hussein Adeed a humilié les Américains, tuant 17 Gis, l’administration Clinton prit conscience qu’elle ne pouvait faire face (et encore moins la vaincre) à une guerre contre des milices non-soumises aux conventions d’un Etat.
L’opération “Juste Cause” au Panama, en décembre 1989, fut elle aussi une guerre asymétrique, même s’il s’agissait de la plus vaste opération américaine depuis la fin de la guerre du Vietnam. Les mêmes méthodes utilisées par les Américains autour du couvent où Noriega avait trouvé refuge afin de le forcer à se rendre sont celles qui sont utilisées, aujourd’hui, au moment même où j’écris cet article, à Bethléem, contre les Palestiniens réfugiés dans l’Eglise de la Nativité.
Apparemment, le nouvel objectif de Washington n’est autre que Saddam Hussein. La machine de relations publiques des Etats-Unis tire un grand profit des réactions arabes à ce qui est en train de se passer aujourd’hui en Palestine, en vue de la menée de la guerre destinée à faire chuter Saddam. Dût un nouveau chaos émerger à Bagdad, la guerre autour de Ramallah et des autres villes palestiniennes pourrait s’avérer aussi une excellente source d’information quant à la manière de contenir les populations ou l’opposition, en Irak.
L’apprentissage à partir des stratégies israéliennes contre un ennemi “d’un type nouveau” s’est concentré sur le besoin de disposer d’un nouveau type d’armement de précision, conçu pour provoquer un maximum de victimes. Les services d’espionnage doivent être renforcés au moyen de logiciels de reconnaissance et de satellites-espions, sans oublier les espions humains.
Le travail de police, comportant notamment le profilage racial, est hautement recommandé. Les stratèges veulent espionner les sources de soutien potentiel pour le nouvel ennemi, y compris les ONG et les associations caritatives, les communautés expatriées et les sites Internet. (Un sénateur américain s’est plaint, récemment, du fait que la CIA supplantait le Département d’Etat en matière de diplomatie). Aujourd’hui, Israël enseigne aux Etats-Unis de nouvelles tactiques permettant de traiter ces nouvelles menaces. Israël les utilise lui-même contre un peuple sous occupation militaire. Les Etats-Unis travaillent depuis longtemps, avec Israël, également, sur des projets de recherche-développement (R&D) incluant, notamment, le nouveau missile anti-missile Arrow. Le style de combat israélien, en particulier en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, est d’un intérêt de tout premier ordre pour les experts américains, qui voient de l’asymétrie, dans les guerres d’Israël.
Sous le titre “Comment mener une guerre asymétrique”, le général Wesley Clark, commandant des forces de l’OTAN au Kossovo, a expliqué à Time Magazine, numéro du 23 octobre 2000, quelques jours seulement après l’éclatement de la seconde Intifada, que les Palestiniens à l’intérieur d’Israël (à l’évidence, il ne savait pas que la Cisjordanie et la bande de Gaza, ce n’est pas Israël...), avaient appris la manière de résister à la force non-létale d’Israël. Il s’agissait (d’après lui) d’une tactique destinée à exploiter les sensibilités de par le monde et à contraindre les forces de sécurité israéliennes à réagir exagérément.
“Occasionnellement, la force non-létale a été secondée par des hommes armés, parmi les lanceurs de pierres ou les terroristes à la bombe. Il était impossible de répondre avec des avions de combat, des tanks et l’artillerie ; d’autre part, répondre avec des troupes au sol était risqué en termes de blessures possibles. Aucune société n’est aussi réticente à accepter des pertes que la société israélienne. Aussi ce pays a-t-il développé un nouvel équipement, de nouvelles forces et de nouvelles tactiques. Afin de sécuriser ses frontières, Israël a déployé des tanks ultra-blindés supplémentaires, des véhicules blindés de transport de troupes et des hélicoptères Apache, des drones (véhicules aériens sans pilotes) et des systèmes optiques à très longue portée. Pour se protéger au plan intérieur, Israël a fourni à son infanterie des balles revêtues de caoutchouc et des équipements anti-émeutes. Des forces spéciales de sécurité ont été organisées, afin de contribuer à la relève des unités israéliennes conventionnelles chargées du maintien de l’ordre”, déclarait notamment Clark.
L’admiration de Clark pour les compétences israéliennes est extrêmement préoccupante : cette politique a sans doute, en effet, causé la mort de quelque deux mille Palestiniens, et des dizaines de milliers de blessés. Et, en l’absence d’une option politique ou diplomatique israélienne, autre que la volonté de Sharon de gagner du temps, comme son mentor Yitzhak Shamir, le recours excessif à la force par Israël n’a en rien amélioré sa situation sur le plan de la sécurité.
Anthony Cordesman, l’un des premiers analystes en matière de défense au Centre pour les Etudes Stratégiques et Internationales, a suggéré qu’Israël était en train de contraindre l’Autorité palestinienne à éliminer des Palestiniens et à réduire les libertés démocratiques afin d’obtenir la stabilité. Tandis que l’Intifada se poursuivait, a-t-il notamment déclaré, les Palestiniens avaient deux options : “la paix, avec la violence”, ou la guerre. Cordesman a décrit une situation dans laquelle Israël ferait le sale boulot tant pour l’Autorité palestinienne que contre celle-ci.
Là encore, il s’agit de guerre asymétrique. Elle signifie plus de contrôle social, plus d’assassinats et plus de paralysie de l’économie. C’est ce qui s’est passé durant les dernières semaines et mois à Jenine, ainsi qu’à Bethléem et dans d’autres villes et camps de réfugiés.
A en croire le président Bush et le Secrétaire à la Défense Rumsfeld, la stratégie américaine pourrait être de s’orienter vers une menée de la guerre asymétrique “façon Israël”, même si celle-ci a lamentablement échoué en Palestine. Ce choix ne serait rien moins que catastrophique.
Les zones grises créées par la guerre, dans le monde, la globalisation et la paupérisation, sont désormais vues comme des zones dangereuses. Les institutions publiques, le développement et la démocratie sont plus nécessaires dans les zones grises que ne le sont des interventions militaires. Tout comme c’est le cas en Palestine, l’indépendance et la liberté de toute occupation militaire grâce à des négociations politiques, sont les meilleurs voies - sans doute les seules - vers une issue.
Le nouvel ennemi asymétrique ne saurait être vaincu par la force, et encore moins par une accumulation de technologies, en l’absence de tout projet politique. En Palestine, le nouvel ennemi désigné est le peuple palestinien, avec toutes ses organisations politiques et la plupart de ses organisations non-gouvernementales (ONG). En d’autres termes, le nouvel ennemi d’Israël est la société civile palestinienne et son infrastructure économico-sociale. Si c’est là le nouveau conflit “moderne” et le style de la “nouvelle guerre”, disons-le tout net : “tout le monde aux abris !” Car il s’agit là de la nouvelle “guerre permanente” du vingt et-unième siècle, et personne n’en sera épargné.
                               
9. Alors que le monde s'apprête à abandonner tout espoir de savoir la vérité, Justin Huggler et Phil Reeves ont déterré des preuves irréfutables d'atrocités...
Il était une fois à Jenine - Que s'est-il réellement passé lorsque les forces israéliennes sont entrées à Jenine ? par Justin Huggle et Phil Reeves
in The Independent (quotidien britannique) du jeudi 25 avril 2002
[traduit de l'anglais par Safwan Qasem]

La pensée était aussi inébranlable que la puanteur qui flottait au-dessus des ruines. Était-il vraiment question de combattre le terrorisme ? Était-ce une vengeance ? Où était-ce un épisode -le plus néfaste jusque là- d'une longue guerre menée par Ariel Sharon, l'opposant le plus résolu des accords d'Oslo, pour établir une présence permanente en Cisjordanie et obliger les Palestiniens à une soumission finale ?
Un quartier a été transformé en paysage lunaire, pulvérisé par les chenilles des bulldozers et des chars. Les dédales de maisons réduites en cendre, logements de près de 800 familles, ont disparu. Ce qui reste - des piles de béton cassé et d'objets éparpillés - est sous une odeur fétide.
Les décombres de Jénine empestent, réellement, de corps humains en décomposition, enterrés en dessous. Mais cela aussi dégage l'odeur d'une injustice commise par une armée et un gouvernement qui ont perdu leur route. " Cela est incroyable ", assure l'envoyé pour les Nations Unies au Moyen Orient, Terje Roed-Larsen, tout en regardant la scène. Il appelle cela " une tâche qui sera à jamais inscrite dans l'histoire de l'État d'Israël " - une remarque qui lui a valu d'être calomnié par les Israéliens. Même l'envoyé des États Unis le plus prudent, William Burns, était anormalement aphone alors qu'il traversait les ruines. " Il est évident que ce qui s'est passé au camp de réfugiés de Jénine a entraîné la souffrance de milliers de civils palestiniens innocents ", a-t-il dit. L'armée israélienne insiste sur le fait que son invasion dévastatrice sur le camp de Jénine plus tôt ce mois avait pour but de déraciner les infrastructures des milices palestiniennes, plus particulièrement les auteurs des attaques-suicides qui sont de plus en plus violentes. Elle dit aujourd'hui que les morts sont surtout des combattants. Et, comme toujours - bien que ses agissements quotidiens en territoires occupés contredisent ces allégations - elle insiste en disant qu'elle a fait le maximum pour protéger les civils.
Mais le journal The Independent a découvert une histoire différente. Nous avons découvert que pendant qu'Israël menait une opération clairement dévastatrice contre les organisations militantes - dans un premier temps au moins - presque la moitié des morts palestiniens qui ont été identifiés jusque là, sont des civils, y compris des femmes, des enfants et des personnes âgées. Ils sont morts au milieu d'une opération israélienne brutale et impitoyable, dans laquelle beaucoup d'atrocités ont été commises, et qu'Israël tente de cacher en entamant une vaste campagne de propagande.
L'assaut sur le camp de réfugiés de Jénine par les forces armées israéliennes a débuté le 3 avril. Une semaine plus tôt, à 30 miles à l'Ouest dans la ville côtière de Netanya, un porteur-suicide de bombe du Hamas entre dans un hôtel et fait exploser une salle pleine de gens qui s'apprêtaient à célébrer la fête de Pessah. Ce carnage horrible lors d'un des jours les plus religieux du calendrier juif a fait 28 victimes, jeunes et vieux, la pire attaque palestinienne de l'intifada, un moment bien funeste dans ce long conflit entre deux peuples.
Ariel Sharon, Premier ministre d'Israël, et ses ministres ont répondu en déclenchant un plan qui était resté longtemps sur son bureau. L'Opération Bouclier de Défense allait devenir la plus grande offensive militaire d'Israël depuis la guerre de 1967. Le camp de Jénine était en haut de la liste des cibles.  L'abri de 13 000 personnes, il fut au c¦ur d'une résistance acharnée contre l'occupation israélienne pendant 35 ans.
Les murs couverts de graffitis hurlaient les slogans de Hamas, du Fatah et du Jihad Islamique ; des islamistes radicaux et des nationalistes laïcs travaillèrent main dans la main, enterrant leurs différences au nom de l'intifada. Selon Israël, 23 des attaquants-suicides seraient issus du camp, qui était un centre de fabrication de bombes. Mais, il y avait aussi beaucoup, beaucoup de civils. Des gens tels que Atiya Rumeleh, Afaf Desuqi et Ahmad Hamduni.
L'armée espérait une victoire rapide. Elle avait une écrasante supériorité militaire - 1000 hommes d'infanterie, surtout des réservistes, accompagnés de chars Merkava, de véhicules blindés, de bulldozers et d'hélicoptères Cobra, armés de missiles et de mitrailleuses lourdes. Face à cette force, il y avait 200 palestiniens, dont des membres de milices - Hamas, Brigades des Martyrs d'Al Aqsa et Jihad islamique - se battant du côté des forces de sécurité de Yasser Arafat, essentiellement avec des Kalashnikovs et des explosifs.
La lutte opposée par les Palestiniens a choqué les soldats. Huit jours après son entrée, l'armée israélienne a finalement eu l'avantage mais à un coût élevé. Vingt trois soldats furent tués, 13 d'entre eux liquidés dans une embuscade, et un nombre inconnu de palestiniens tués. Et une large zone résidentielle - 400 mètres par 500m - a été entièrement dévastée ; Des scènes dont les autorités israéliennes savaient tout de suite qu'elles indigneraient le monde dès qu'elles seraient montrées sur les écrans de TV. " Nous ne nous attendions pas à ce qu'ils se battent si bien " a dit un réserviste israélien apparemment épuisé alors qu'il rentrait chez lui. Les journalistes et les humanitaires ont été exclus pendant cinq jours, pour que l'armée israélienne puisse nettoyer la zone, après la bataille importante qui eut lieu le 10 avril.
Le journal The Independent est resté cinq jours durant à mener des interviews longues et détaillées des survivants parmi les ruines du camp de réfugiés, accompagné de Peter Bouckaert, un chercheur de l'organisation Human Rights Watch. Beaucoup de ces entrevus ont été menées dans des immeubles qui étaient au bord de l'effondrement, dans des salles de séjours dont un pan de mur avait été complètement arraché par les bulldozers et qui étaient ouvertes sur la rue.
Une image alarmante s'est imposée sur la réalité de ce qu'il s'est vraiment passé. Jusque là, 50 des morts ont été identifiés. The Independent possède une liste de noms. Les Palestiniens étaient heureux voire fiers de nous dire lesquels des combattants morts étaient pour le Hamas, le Jihad islamique, les brigades d'Al Aqsa ; lesquels appartenaient à leur forces de sécurité ; et lesquels étaient des civils. Ils ont identifié pratiquement la moitié comme étant des civils.
Tous les civils n'ont pas été tués pendant les échanges de feux. Certains, selon les témoins, ont été délibérément visés par les forces israéliennes. Sami Abu Sba'a nous a dit que son père de 65 ans, Mohammad Abu Sba'a, a été tué par des soldats israéliens après avoir informé le conducteur d'un char qui s'approchait,  que sa maison était pleine de familles qui s'abritaient des combats. Le bulldozer a fait demi-tour. A dit M. Abu Sba'a- mais son père à été tué presque immédiatement par un tir à la poitrine à l'endroit où il se tenait.
Les troupes israéliennes ont aussi mortellement touché une infirmière palestinienne alors qu'elle essayait d'aider un homme blessé. Hani Rumeleh, un civil de 19 ans, a été tué alors qu'il tentait de regarder dehors devant sa porte. Fadwa Jamma, une infirmière qui se trouvait dans une maison à côté avec sa s¦ur, a entendu le cri de Hani et s'est empressée d'aller l'aider. Sa s¦ur, Rufaida Damaj, qui est aussi allée aider, a été blessée mais a survécu. De son lit à l'hôpital de Jénine elle nous a raconté ce qui s'était passé.
"Nous avons été réveillés à 3h30 du matin par une grande explosion " dit-elle." J'ai entendu qu'un homme était blessé à l'extérieur de notre maison. Alors ma s¦ur et moi sommes sorties faire notre devoir en aidant l'homme et lui donnant les premiers soins. Il y avait des hommes de la résistance dehors et nous avons du leur demander avant de bouger. Je leur ai dit que ma s¦ur était une infirmière, et je leur ai demandé de nous laisser aller voir le blessé.
"Avant que j'aie pu terminer de parler aux gars, les Israéliens ont commencé à tirer. J'ai été touchée par une balle dans la jambe, je suis tombée et j'ai cassé mon genou. Ma s¦ur a essayé de m'aider. Je lui ai dit " je suis blessée ". Elle m'a dit " moi aussi je suis blessée ". Elle avait été touchée par une balle sur un côté de son abdomen. Ils lui ont à nouveau tiré dessus dans le c¦ur. Je lui ai demandé où elle était blessée mais elle n'a pas répondu, elle a émis un son terrible et a essayé de respirer trois fois. "
Mme Jamma portait l'uniforme blanc des infirmières clairement marqué par un croissant rouge, l'emblème du personnel médical palestinien, lorsque les soldats ont tiré. Mme Damaj dit que les soldats pouvaient clairement la voir car elles étaient à la lumière et ils pouvaient entendre leurs appels au secours car ils étaient " très proches ". Alors que Mme Damaj criait à l'aide aux combattants palestiniens, les soldats israéliens ont à nouveau tiré : une deuxième balle est allée de sa jambe vers la poitrine.
Finalement une ambulance à été autorisée à emporter Mme Damaj. Sa s¦ur était déjà morte. Cela allait être une des dernières fois où une ambulance serait autorisée près des blessés dans le camp de Jénine jusqu'à la fin des combats. Hani Rumeleh a été emporté à l'hôpital, mais il était mort. Pour sa belle-mère cependant, la tragédie ne faisait que commencer ; le lendemain, son mari de 44 ans Atiya, aussi un civil, était tué.
Alors qu'elle racontait son histoire, ses enfants devenus orphelins s'accrochaient à ses côtés. " Il y avait des tirs tout autour de la maison. Vers 17 heures je suis allée vérifier le bâtiment. J'ai dit à mon mari que deux bombes avaient atteint la maison. Il est allé vérifier. Deux minutes plus tard il m'a appelé, mais il avait des difficultés à parler. Je suis allée avec les enfants. Il tenait encore debout. De ma vie je ne l'ai jamais vu me regarder comme cela. Il m'a dit " Je suis blessé " et a saigné de sa bouche et de son nez. Les enfants se sont mis à pleurer, et il est tombé. Je lui ai demandé ce qui s'était passé mais il ne pouvait pas parler.
"Ses yeux ont regardé les enfants. Il les a regardés un à un. Puis il m'a regardé. Puis tout son corps s'est mis à trembler. Lorsque j'ai regardé, il y avait une balle dans sa tête. J'ai essayé d'appeler une ambulance, je hurlais pour que n'importe qui appelle une ambulance. Une est arrivée mais elle a été renvoyée par les Israéliens."
Nous étions le jeudi 4 avril et le blocus pour empêcher de récupérer les blessés avait commencé. Avec les combats qui se déroulaient à l'extérieur, Mme Rumeleh ne pouvait aller chercher de l'aide à l'extérieur. Finalement elle a fait une corde en se servant de ses foulards pour descendre son fils de sept ans Mohammad par la fenêtre arrière pour aller chercher de l'aide. La famille, effrayée du risque de se faire tirer dessus si elle sortait, a été bloquée à l'intérieur de la maison pendant une semaine avec le cadavre.
Quelques portes plus loin nous avons entendu l'histoire de Afaf Desuqi. Sa s¦ur, Aysha, nous a raconté comment cette femme de 52 ans a été tuée quand les soldats israéliens ont fait sauter une mine pour ouvrir sa porte. Mme Desuqi avait entendu l'arrivée des soldats et était allée ouvrir la porte. Elle nous a montré les restes de la mine, un cylindre métallique large. La famille a hurlé pour avoir une ambulance, mais aucune ne fut autorisée à venir.
Ismehan Murad, une autre voisine, nous a dit que les soldats l'avaient utilisée comme bouclier humain lorsqu'ils ont fait sauter la porte de la maison des Desuqi. Ils sont d'abord venus à la maison de la jeune femme, et lui ont ordonné de passer devant eux de manière à ce que l'on ne leur tire pas dessus.
Jamal Feyed est mort enterré vivant dans les décombres. Son oncle, Saeb Feyed, nous a dit que Jamal âgé de 37 ans était handicapé mental et moteur, et qu'il ne pouvait pas marcher. La famille l'avait déjà déplacé de maison en maison pour éviter les combats. Lorsque M. Feyed a vu le bulldozer approcher de la maison où se trouvait son neveu, il a couru pour avertir le conducteur. Mais le bulldozer a creusé le mur de la maison qui s'est effondré sur Jamal.
Bien qu'ils aient évacué un nombre significatif de civils, les Israéliens en ont utilisé comme boucliers humains. Rajeh Tawafshi, un homme de 72 ans, nous a dit que les soldats avaient attaché ses mains et l'avaient fait marcher devant eux tandis qu'ils fouillaient chaque maison. Quelques instants auparavant, ils avaient tué par balle Ahmad Hamduni, un homme de quatre-vingt ans, devant les yeux de M. Tawafshi. M. Hamduni s'était réfugié dans la maison de M. Tawafshi, mais les soldats avaient fait sauter la porte. Une partie de la porte métallique avait atterrie près des deux hommes. M. Hamduni était voûté par l'âge, M. Tawafshi pense que les soldats ont par erreur pensé qu'il portait une ceinture de bombes. Ils l'ont tué sur-le-champ.
Même les enfants n'ont pas été épargnés par les assauts des Israéliens. Faris Zeben, un garçon de 14 ans, a été tué de sang-froid. Il n'y a eu aucun combat. Le couvre-feu avait été levé sur Jénine pour quelques heures et le garçon était allé acheter de la nourriture. Cela s'est produit le jeudi 11 avril. Le frère de huit ans de Faris, Abdel Rahman, était avec lui quand il est mort. Regardant nerveusement son gilet, les yeux rivés au sol, l'enfant nous a raconté ce qui s'était passé.
" Nous étions Faris et moi et un autre garçon, et quelques femmes, je ne sais pas. Faris m'a dit de rentrer à la maison mais j'ai refusé. Nous passions devant un char. Puis nous avons vu l'avant du char avancer vers nous et j'ai eu peur. Faris m'a dit de rentrer à la maison mais j'ai refusé. Le char a commencé à tirer et Faris et l'autre garçon se sont enfuis. Je suis tombé. J'ai vu Faris tombé, j'ai juste pensé qu'il était tombé. Puis j'ai vu du sang sur le sol et je suis allé voir Faris. Puis deux des femmes sont venues et ont emmené Faris dans une voiture. "
Abdel Rahman nous a montré où cela s'était produit. Nous l'avons mesuré : le char était à environ 80m. Il a dit qu'il n'y avait eu qu'une seule salve de tirs. Il a imité le bruit que cela faisait. Les soldats dans le char n'ont pas fait d'avertissement, a-t-il déclaré. Et après avoir tiré sur Faris ils n'ont rien fait.
Mohammad Hawashin, 15 ans, a été tué par balle alors qu'il marchait à travers le camp. Aliya Zubeidi nous a dit comment elle se trouvait sur la route pour l'hôpital pour voir le corps de son fils Ziad, un militant des Brigades d'Al Aqsa qui avait été tué au combat, accompagnée de Mohammad. " J'ai entendu des tirs" a dit Mme Zubeidi. " Le garçon était assis sur le pas de la porte. Je croyais qu'il se cachait des balles. Puis il a dit 'Au secours'. Nous n'avons rien pu faire pour lui, il avait été touché au visage. "
Dans une rue déserte à la périphérie du camp, nous avons trouvé les restes aplatis d'une chaise roulante. Elle avait été littéralement écrasée, aplatie comme dans les dessins animés. Au milieu des débris, gisait un drapeau blanc. Durar Hassan nous a raconté comment son ami, Kemal Zughayer, a été tué par balle alors qu'il essayait de faire rouler sa chaise vers le haut de la route. Les chars israéliens ont sûrement roulé sur le corps, car lorsque M. Hassan l'a trouvé, une jambe et les deux bras manquaient, et le visage était fendu en deux.
M. Zughayer, qui avait 58 ans, avait été atteint par une balle lors de la première Intifada palestinienne. Il ne pouvait pas parler, et n'avait pas d'emploi. M. Hassan nous a montré sa petite chambre pitoyable où logeait son ami, avec pour seul meuble un matelas sale posé sur le sol. M. Zughayer roulait son siège vers la station essence où travaillait tous les jours M. Hassan, parce qu'il se sentait seul. M. Hassan faisait sa lessive ; c'est lui qui avait mis le drapeau blanc sur la chaise roulante de M. Zughayer.
"Après 16 heures je l'ai poussé sur la route comme d'habitude " a dit M. Hassan." Puis j'ai entendu les chars arriver, ils étaient quatre ou cinq. J'ai entendu des tirs, et j'ai pensé qu'ils tiraient des balles d'avertissement pour lui dire de se pousser du milieu de la route. " Ce n'est que le lendemain matin que M. Hassan est allé vérifier ce qui s'était passé. Il a trouvé la chaise roulante aplatie sur la route, et le corps mutilé de M. Zughayer un peu plus loin dans l'herbe.
Le journal The Independent a beaucoup d'autres récits semblables. Il n'y a simplement pas assez d'espace pour toutes les imprimer. M. Bouckaert, le chercheur pour Human Rights Watch, qui prépare un rapport, dit que le nombre réel de ces récits était convaincant.
" Nous avons effectué des entrevus considérables dans le camp, et les témoignages de douzaines de témoins sont entièrement cohérents les uns avec les autres sur l'étendu et la nature des abus qui ont été perpétrés dans le camp " selon M. Bouckaert, qui a enquêté sur les abus dans le domaine des droits de l'homme dans une douzaine de zone de guerre, dont le Rwanda, le Kosovo et la Tchétchénie. " Maintes et maintes fois les témoins ont donné des récits identiques des atrocités commises. Beaucoup des gens tués étaient de jeunes enfants ou des personnes âgées. Même dans les cas de jeunes hommes ; dans la société palestinienne, les parents sont assez expansifs lorsque de jeunes hommes sont des combattants. Ils deviennent fiers qu'ils se fassent appeler des " martyrs ". Lorsque des familles palestiniennes proclament que leurs proches tués étaient des civils nous prenons leur information comme étant très crédible. "
Les évènements de Jénine - qui sont passés presque sans discussion à l'intérieur d'Israël - ont créé une crise dans les relations entre Israël et le monde extérieur. Des questions sont de plus en plus posées en Europe sur le fait de savoir si Ariel Sharon est finalement en train de mener " une guerre contre la terreur " ou s'il essaye d'infliger une défaite qui ruinera toutes les chances de voir un Etat palestinien. Ces suspicions se sont accrues cette semaine par l'émergence d'images des dommages causés par l'armée israélienne ailleurs en Cisjordanie durant l'opération : les soldats ont délibérément détruit des institutions de l'Etat palestinien, tels que les ministères de la santé et de l'éducation.
Pour contrer le contre-coup international, le gouvernement israélien a lancé une énorme campagne de relations publiques pour justifier l'opération à Jénine. Leurs efforts ont été largement aidés par l'autorité palestinienne, qui a tout de suite et sans preuves, déclaré qu'un massacre avait été commis et dans lequel 500 avaient péris. Des groupes de droits de l'homme palestiniens ont aggravé les choses en débitant de fausses et violentes histoires.
Rien n'est laissé de côté par la contre-attaque des relations publiques israélienne. L'armée - réalisant que beaucoup de journalistes ne se déplaceraient pas ou ne pourraient pas se déplacer à Jénine - avait même fait une tentative Orwellienne pour modifier la dure réalité physique sur le terrain. Elle a annoncé que les rapports publiés sur la région dévastée étaient exagérés, que cela ne correspondait qu'à environ 100m carrés - un vingtième de la réalité.
Un porte-parole, Major Rafi Lederman, chef de brigade du personnel, a déclaré à la conférence de presse samedi,  que les forces armées israéliennes n'avaient pas tiré de missiles de ses hélicoptères Cobra - une déclaration rejetée par un expert militaire occidental qui a inspecté le camp dévasté, par un seul mot : " Foutaises. " Il n'y avait, selon le major, " presque aucune victime civile " - également faux.
Le principal souci de la campagne de relations publiques a été de rediriger la faute ailleurs. Les officiels israéliens ont accusé l'UNRWA, l'agence des Nations Unies pour les Réfugiés Palestiniens, d'avoir permis à une " infrastructure terroriste " de se développer dans un camp administré par elle sans sonner l'alarme. L'UNRWA répond de guerre lasse qu'elle ne gère pas le camp ; elle offre des services, surtout des écoles et des cliniques.
L'armée israélienne a pris à parti de manière véhémente le Comité International de la Croix Rouge (CICR) et le Croissant Rouge Palestinien, dont les ambulances n'ont pu entrer dans le camp pendant six jours, du 9 au 15 avril. Elle les a accusés  d'avoir refusé de permettre à l'armée de fouiller leurs véhicules, et de faire sortir en cachette des Palestiniens en les faisant passer pour des blessés. Le CICR a rejeté toutes ces allégations absurdes, en décrivant ce bannissement - qui viole la Convention de Genève - comme étant " inacceptable ".
L'armée israélienne informe qu'elle a passé les bulldozers sur les bâtiments après la fin de la bataille, en partie parce qu'ils étaient lourdement piégés mais aussi parce qu'il existait un danger par la chute de ces bâtiments sur ses soldats ou sur les civils palestiniens. Mais après le départ des bulldozers, le journal The Independent a trouvé beaucoup de familles, y compris des enfants, vivant dans des maisons gravement endommagées et qui risquaient de s'écrouler.
L'offensive des relations publiques d'Israël consiste à dire que les Palestiniens ont fait sauter leur quartier, contraignant l'armée à les faire tomber. Il est vrai qu'il existait un certain nombre de pièges palestiniens autour du camp, mais il est bien difficile de savoir combien. Les pièges sont une technique essentiellement utilisée par une force en retrait contre une force qui avance. Ici, les combattants palestiniens, n'avaient nulle part où aller.
Ce qui apparaît au-delà de cette contestation est que la misère de Jénine n'est pas finie. Des Palestiniens cherchent encore leurs proches manquant, bien qu'il ne soit pas clairement défini s'ils sont emprisonnés en Israël, enterrés sous les ruines ou dans une tombe ailleurs.
Les Palestiniens suspectent abondamment que des corps ont été retirés par l'armée israélienne. Ils citent les différentes déclarations de l'armée israélienne au sujet du nombre de morts lors de l'opération à Jénine - au début ils ont déclaré qu'ils pensaient que le nombre se situait autour de 100 palestiniens morts ; ensuite ils ont dit plusieurs centaines de morts et de blessés ; et finalement seulement quelques douzaines. Plus dérangeante, furent les sources militaires israéliennes qui au départ déclarèrent qu'il existait un plan pour retirer les corps du camp et pour les enterrer dans un " cimetière spécial ". Ils disent aujourd'hui que le plan fut ajourné après que furent déposées des plaintes par des activistes des droits de l'homme, auprès de la cour suprême israélienne.
Tous les jours, alors que nous interrogions les survivants, plusieurs explosions eurent lieu alors que les gens marchaient sur des roquettes et des bombes qui n'avaient pas explosé auparavant, et qui jonchaient les ruines du camp. Une heure après avoir parlé avec nous de la mort de son frère, Fadl Musharqa, 42 ans, était transféré d'urgence à l'hôpital le pied en éclats après qu'il eut marché sur un explosif.
Un homme à l'hôpital s'est avancé vers nous portant un objet au creux de sa main. C'était de très petits bouts, marrons, de chicots de chair : les chairs des doigts de pieds de son fils de 10 ans qui avait marché sur des explosifs. Le garçon a perdu les deux jambes et un bras. Les explosifs laissés sur place étaient aussi bien les restes de bombes grossières des palestiniens que des explosifs dernier cri des israéliens : les bombes et les mines avec lesquels ils faisaient exploser les portes, et les roquettes d'hélicoptères tirées sur les maisons des civils.
Ceux-ci sont les faits que les Israéliens veulent cacher au monde. À cela il faut ajouter les conclusions préliminaires d'Amnesty International, qui a découvert des preuves d'abus graves sur les droits de l'homme - y compris des exécutions extra-judiciaires - et qui a demandé une enquête pour crimes de guerre.
Au moment d'écrire  cet article, Israël a retiré sa coopération pour l'envoi d'une mission par le Conseil de Sécurité des Nations Unies  chargée d'établir les faits pour savoir ce qu 'il s'est réellement passé à Jénine. Connaissant les crimes commis ici, cela est à peine surprenant.
                                           
10. Le règne de la force par Paul-Marie de la Gorce
in Témoignage Chrétien du jeudi 25 avril 2002

Beaucoup d’entre nous ne pouvaient imaginer ce qui s’est passé : un président des Etats-Unis, l’homme le plus puissant du monde, s’exprime à la télévision et prend un ton catégorique, presque coléreux, pour affirmer que l’armée israélienne doit se retirer des territoires palestiniens «  sans délai » , répétant encore une fois « sans délai », après quoi son secrétaire d’état, Colin Powell, prend le chemin des écoliers avant d’arriver en Israël, évidemment pour allonger quelque peu le « délai » nécessaire au retrait de Tsahal. Et voici que le Premier ministre israélien, Ariel Sharon, déclare tranquillement qu’il a encore besoin de deux ou même trois semaines, pour atteindre les objectifs de l’opération qu’il a déclenchée en Cisjordanie , sans s’attirer la moindre réplique de son visiteur américain, et en traitant ouvertement le président des Etats-Unis et ses propos impérieux comme quantité négligeable…
La première conséquence en a été naturellement l’échec de la mission de Colin Powell . La carte secrète qu’il tenait en réserve pour sortir la crise de son impasse et relancer les négociations, c’est à dire l’envoi d’une force d’interposition qui aurait garanti la sécurité des deux parties, ne pouvait plus être jouée puisqu ‘elle gênait les desseins du premier ministre israélien , et Yasser Arafat ne pouvait lui dire autre chose que ce qu’il a dit, puisque l’offensive israélienne dans les territoires palestiniens atteignait au paroxysme de la violence. Mais il en était une autre, peut-être plus grave pour l’avenir : la crédibilité des initiatives américaines a été clairement mise en question. Si Ariel Sharon a agi comme il l’a fait, c’est qu’il savait, ou devinait, qu’à Washington, on ne réagirait pas : la suite lui a donné raison. Aux Etats-Unis, le courant d’influence et d’opinion qui veut laisser Israël agir à sa guise contre le « terrorisme », même avec les conséquences qui peuvent en résulter pour le peuple palestinien, demeure apparemment le plus fort et occupe des positions dominantes auprès du président Bush et, beaucoup plus encore, au Congrès.  Le courant favorable au règlement politique des crises du Proche-Orient afin de mieux isoler le phénomène terroriste pour pouvoir le réduire, ou pour isoler en même temps les gouvernements que les Etats-Unis considèrent comme ennemis, existe encore, naturellement, et continue de s’exprimer et de jouer son rôle : mais il n’est manifestement pas en état de contrôler et d’orienter durablement la politique américaine, alors que le règlement de la crise au Proche-Orient exige, au contraire, cohérence, durée, ténacité et volonté.
Ne nous faisons aucune illusion : plus rien ne va s’opposer, quelque temps, au déchaînement de la force. Tout ce qui avait été fait pour amorcer la création d’un état palestinien a été systématiquement détruit. L’enfermement de Yasser Arafat le prive de tous les moyens d’action dont il pourrait encore disposer, même si son autorité morale, affaiblie naguère par les échecs de sa stratégie réformatrice, en a été renforcée. L’arrestation de Marwan Barghouti, rendu très populaire par son rôle dans l’Intifada mais partisan affiché et déterminé de la coexistence de deux Etats israélien et palestinien, réduit encore d’éventuelles chances de paix, en mettant hors jeu un homme qui avait assez d’autorité pour être suivi même des groupes les plus durs. La détresse et le désespoir auxquels sont réduits les habitants de la Cisjordanie et, au-delà d’eux, l’ensemble des Palestiniens, va rejeter beaucoup d’entre eux vers les formes de violence auxquelles ils peuvent encore recourir. Il n’y a pas de doute, non plus, sur la résolution renforcée des organisations les plus extrémistes qui, partout, se sentiront exaltées par les dramatiques évènements de Palestine. Au risque de paraître exagérément sonner l’alarme, on peut suggérer ici que l’attentat contre la synagogue de Djerba n’est peut-être, hélas, que le signe avant-coureur de ce qui pourrait arriver ailleurs.
Au point où l’on en est, il n’y a plus lieu de faire fond sur une gestion militaire, policière ou sécuritaire de la crise, ou de vouloir seulement, comme on le dit rituellement, « réduire les tensions », ou rêver d’un cessez-le-feu : il y aura un règlement politique clair et définitif au Proche-Orient, ou nous allons vers le chaos.
                                   
11. Israël est en passe de venir à bout de l'Autorité palestinienne par Bruno Philip
in Le Monde du mardi 23 avril 2002

Le gouvernement de Yasser Arafat éprouve une difficulté croissante à exister sous les coups de Tsahal. A Ramallah, où le chef palestinien est confiné depuis le 3  décembre 2001, une alerte quant à un éventuel assaut de l'armée israélienne a tenu les "internationaux" en haleine pendant tout le week-end.
Gaza de notre envoyé spécial
"C'est fini ! Il n'y a plus d'Autorité palestinienne !" Dans son grand bureau avec vue sur la mer, au cinquième étage d'un bâtiment ultramoderne du centre de Gaza-V, Freih Abou Miden, ministre de la justice de cette Autorité qui en a de moins en moins, fulmine. Costume gris, cravate assortie, ce modéré poursuit, d'une voix lasse, son énoncé du désastre. "Dès le début de l'Intifada, j'ai été l'un de ceux qui ont dit : "Ne militarisons pas le soulèvement. Manifestons de manière pacifique." Je n'ai pas été écouté. Nous sommes tombés dans le piège tendu par Sharon. Mais aujourd'hui, j'ai cessé de songer à la paix. Car l'extrémisme à l'œuvre chez nous renvoie, dans un jeu de miroirs, à l'autre extrémisme, celui des Israéliens. Il va falloir deux générations pour réparer tout ça."
Gaza est, avec Jéricho, en Cisjordanie, l'ultime îlot de cette "autonomie" palestinienne. C'est ici qu'en 1994, au lendemain des accords d'Oslo, tout a commencé. Quand Yasser Arafat est rentré au pays. Et que ces deux villes sont devenues les premiers espaces de souveraineté. Et c'est ici, redoutent beaucoup d'habitants de Gaza, que tout risque de se terminer en cas d'invasion israélienne. "Si je suis venu au bureau, ce matin, c'est parce que j'avais rendez-vous avec vous !", sourit le ministre. "Je n'ai plus rien à faire. Les Israéliens ont bombardé les laboratoires de médecine légale, j'ai libéré les prisonniers, les trafiquants de drogue. Comment voulez-vous, que dans cette bande de Gaza coupée en trois par l'armée, autour des colonies juives, un juge, un procureur, un avocat habitant au sud puissent siéger au nord ?"
"UN MONDE OBSESSIONNEL"
Les destructions sont visibles partout. Depuis des mois, régulièrement, hélicoptères et avions israéliens ont pilonné la ville. Chaque attentat-suicide ou attaque de commandos a provoqué une riposte de l'Etat juif. Le complexe de Yasser Arafat, le long de la plage, est en ruine. Dans le centre, l'immense espace jadis attribué aux différents bâtiments de la police, de l'"académie militaire", des centres d'entraînement, n'est plus qu'un mille-feuille de béton plié par les missiles tirés en décembre 2001. Le président de la Banque mondiale, James Wolfensohn, a estimé, dans un entretien au Herald Tribune, que les opérations israéliennes ont privé l'Autorité palestinienne de la moitié de ses revenus et fait pour "600 millions de dollars de dégâts matériels". A Gaza comme en Cisjordanie.
"L'Autorité palestinienne, dans l'esprit des gens d'ici, c'était le symbole, l'ébauche d'un Etat souverain, d'une entité politique. Cette impression subsiste. En réalité, c'est exactement le contraire : le gouvernement ne fonctionne plus. C'est pourquoi la lutte va continuer, se durcir même." Ziad Abou Amr, chef du comité politique du Conseil législatif palestinien, qui ne passe pas pour être un béni-oui-oui de Yasser Arafat, bien au contraire, appelle aujourd'hui tout le monde à se rallier au "raïs", le "symbole indépassable de l'histoire de la cause palestinienne". "Car si les Israéliens pénètrent dans Gaza, ce qui est tout à fait possible, s'ils déportent Arafat, ce sera la fin de l'Autorité et la mort d'un symbole."
A Gaza, on se prépare donc à une éventuelle réoccupation israélienne. Même si on voit mal pourquoi, dans un futur proche, Ariel Sharon irait se risquer à une pareille opération, sans doute coûteuse en hommes. "Mais nous vivons ici dans un monde obsessionnel, ajoute M. Abou Amr ; tout le monde ne parle que de ça. Même ceux d'entre nous qui sont peu intéressés à l'ordinaire par la politique ne songent qu'à une chose, ne débattent que d'une chose : la perspective d'un retour des Israéliens." Il ne se passe d'ailleurs pas une journée ou une nuit sans attaques de Palestiniens sur la "frontière", et sans répliques israéliennes, avec des morts de part et d'autre. Par rapport à la Cisjordanie, Gaza a beau faire figure d'oasis, la paix n'est que très relative.
"SITUATION D'URGENCE"
Ailleurs en ville, le ministre des postes et télécommunications, Imad Falouji, assure pourtant continuer à travailler, presque "comme avant" : il dit être en contact, de manière régulière avec l'entourage de Yasser Arafat, prisonnier dans son complexe de la Mouqata'a, à Ramallah. Dans un autre monde. "C'est vrai qu'il est difficile de travailler. Tout fonctionne au ralenti. Mais, en tant que ministre, je suis là, au bureau, gérant les affaires courantes. Il y a douze ministres et l'on se réunit régulièrement. Mais tout est devenu très compliqué. Les pièces détachées n'arrivent plus en raison du blocus imposé par "l'autre côté". Et nous n'avons plus aucun lien avec les Israéliens, ce qui pose évidemment de gros problèmes. On vit dans une situation d'urgence, à tous les niveaux." Il ajoute : "Vu les circonstances, il est remarquable que le taux de criminalité ne se soit pas envolé. En fait, c'est tout le contraire qui se passe : les Palestiniens font preuve, en période de crise, d'un civisme extraordinaire !"
Ailleurs encore, dans un bel appartement rafraîchi par la brise qui souffle de la Méditerranée, un haut fonctionnaire du ministère de la coopération internationale - équivalent d'un ministère des affaires étrangères - n'a pas de mots trop définitifs pour décrire une "Autorité palestinienne qui n'existe plus".
Responsable du département Asie-Pacifique, ce vieux militant du FDLP, l'une des composantes de l'Organisation de libération de la Palestine, estime que "normalement, ce devrait être le chaos. Mais ce n'est pas le cas. On n'a plus de police, plus de forces de sécurité. Il ne reste qu'un semblant d'administration. D'ailleurs, rien n'a jamais vraiment fonctionné. A part le ministère de la santé et de l'éducation, et ce, pour d'évidentes raisons. Moi, je travaille dans un bureau où le téléphone marche mal, où l'Internet est coupé. J'ai quinze personnes sous mes ordres. Je leur ai donné congé."Pour lui, l'avenir dessine les contours imprévisibles d'un conflit sans fin. Il pense que la question n'est pas de savoir si les chars israéliens réoccuperont Gaza. La seule incertitude, c'est la date de l'invasion.
                                                           
12. Antisémitisme, fantasme et réalité par Thierry Leclère
in Télérama du mercredi 10 avril 2002
Révoltantes, intolérables, inquiétantes, telles sont les violences faites aux juifs ces dernières semaines. Pour autant, faut-il parler d’un regain de l’antisémitisme ? Théo Klein et Maurice Rajsfus, chacun ses arguments, en doutent. Rencontre avec deux électrons libres de la communauté juive, qui refusent de se poser en victimes.
Une synagogue incendiée à Marseille. Une dizaine de lieux de culte attaqués à coups de cocktails Molotov à Lyon, à Strasbourg, à Saint-Germain-en-Laye, à Montpellier... la liste des villes touchées n'en finit pas de s'allonger. Plus grave encore, des hommes et des femmes de confession juive ont été visés en tant que tels, dans des commerces. Ailleurs, ce sont des cars de transport d'enfants qui ont été incendiés ou caillasses…
Ces violences sont suffisamment alarmantes, et exceptionnelles dans leur étendue, pour ne pas sombrer dans les amalgames, comme un certain nombre d'hommes politiques, d'intellectuels et de porte-parole communautaristes juifs l'ont fait ces derniers jours.
D'abord, demandons-nous qui a fait quoi. Qui est responsable de cette vague de racisme inadmissible ? En l'attente de résultats des enquêtes policières, on peut supposer qu'il s'agit de quelques individus qui croient venger de la sorte les Palestiniens écrasés par Sharon. Bêtise sans nom déjeunes paumés, au pied des cités, qui confondent juif et Israélien ? C'est fort possible. Mais, prudence, là aussi, ces jeunes ne sont peut-être pas responsables de toutes les agressions : de vrais professionnels de la haine - d'extrême droite ou d'ailleurs - pourraient bien, malheureusement, se réjouir de cette  aubaine et profiter de cette vague nauséabonde, désorganisée et acculturée pour semer leur violence.
En attendant, certaines déclarations à chaud sont  inadmissibles, même (ou surtout) en campagne électorale. Depuis une dizaine de jours, le discours dominant  stigmatise les « voyous » ou, pour être plus précis, les  «jeunes de banlieue d'origine maghrébine », quand  ce ne sont pas les « jeunes de banlieue » en général. Cet  amalgame est non seulement choquant et insultant,   mais il est parfaitement idiot. Comment mettre au banc  des accusés - en termes ethniques, qui plus est-toute  une population et une génération qui, depuis des années,  a montré au contraire son sens des responsabilités ?
Quand la guerre du Golfe, la tragédie algérienne ou plus  récemment la reconquête américaine de l'Afghanistan chauffaient les esprits, les « jeunes d'origine maghrébine » n'ont pas déstabilisé la République, à ce  qu'on sache ! L'explosion des banlieues, tant redoutée  ou fantasmée par certains, n'a pas eu lieu.
Alors, faut-il constater un regain vigoureux de l'antisémitisme en France ? Non, dit Théo Klein (lire p. 20). On peut discuter cette affirmation, mais commençons par regarder les enquêtes sérieuses sur le sujet, comme celles de la Commission nationale consultative des droits de l'homme. Que dit ce baromètre du racisme en France ? Que la situation au Proche-Orient a effectivement déclenché chez nous, et tout particulièrement dans les banlieues, des dizaines, voire des centaines d'actes, de gestes, de graffitis ou d'attaques antisémites. Il est à noter, d'ailleurs - et les chiffres du ministères de l'Intérieur le confirment -, que ces actes ont étémoins élevés en 2001 qu'en 2000, date du déclenchement de la deuxième Intifada. On oublie souvent aussi de dire que, dans le même temps, l'enquête constate une forte augmentation des actes dirigés contre la communauté maghrébine.
Bref, cette fièvre détestable, cette importation malsaine du conflit israélo-palestinien ne traduit pas une résurgence profonde de l'antisémitisme en France, disent toutes les études récentes. «L'antisémitisme recule », n'a même pas peur d'affirmer Nonna Mayer, directrice de recherche au CNRS, après avoir croisé un certain nombre de chiffres sur les dernières décennies. L'universitaire est formelle, à deux réserves près (et qui sont de taille !) : « Les stéréotypes associant les juifs à l'argent persistent, et ceux qui leur attribuent une influence excessive progressent » (Le Monde du 4 avril). On voit bien là que le vieil antisémitisme français, historique, viscéral, enraciné, n'est jamais mort. Mais c'est un autre débat.
Pourtant, certains intellectuels comme Pierre-André Taguieff - qu'on avait connu mieux inspiré face au Front national - répandent depuis quelques temps une théorie contestable : l'auteur de La Nouvelle Judéophobie (éd. Mille et une nuits) croit en l'apparition d'un nouveau racisme antijuif spécifique, tiers-mondiste et antisioniste, porté notamment par les milieux islamistes radicaux. Avec moins de talent, le professeur de littérature à Paris-Vil Eric Marty reprend cette thèse (Les Antifeujs, éd. Calman-Lévy, 2002) et fustige, non sans  haine, les antiaméricains et les tiers-mondistes.
Aux yeux de ce courant de pensée, toute critique portée contre Israël rend son auteur suspect d'antisémitisme. Cet amalgame qui tend à repousser les défenseurs du droit des Palestiniens à disposer d'une terre dans la secte des antisionistes au double langage est un mauvais procès qui reprend cours. Ces dernières  semaines, nombre d'associations communautaristes  juives sont tombées dans le panneau et ont volontairement confondu dénonciation de la judéophobie en  France avec défense d'Israël.
A l'heure où Ariel Sharon continue d'anéantir tout  espoir de paix, certains, en France, veulent encore enfermer le débat dans un face à face communautaire ou religieux. Juifs contre Arabes. C'est évidemment ce piège  qu'il faut à tout prix éviter.
                                                   
13. Théo Klein - Comparer ces violences avec le nazisme est une insulte à l'histoire propos recueillis par Vincent Remy
in Télérama du mercredi 10 avril 2002
Pour l'ancien président du Crif, rien ne prouve que les violences contre la communauté juive relèvent d'un nouvel antijudaïsme, animé par les islamistes. Et comparer les actes actuels avec l'antisémitisme de la période nazie est tout aussi insensé. De son cabinet d'avocat, qui surplombe les Champs-Elysées, Théo Klein a vue sur la tour Eiffel, et un œil sur la carte d'Israël. 81 ans, l'allure d'un jeune homme et l'esprit aux aguets, l'ex-président du Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France), à la double nationalité française et israélienne, ne croit pas qu'une vague antisémite menace la France. Sa liberté de ton agace les actuels responsables de la communauté juive. Mais Théo Klein, rencontré à la veille de la manifestation du 7 avril, continue de mettre en garde contre «le réflexe du ghetto», n'hésite pas à écrire à Ariel Sharon, s'engage pour la paix. L'homme stimule, séduit convainc...
Télérama : Dans Les Antifeujs, Malek Bouth et Patrick Klugman, respectivement présidents de SOS Racisme et de l'Union des étudiants juifs de France, écrivent : «La renaissance de l'antisémitisme en France est un fait » Vous persistez à dire que ce n'est pas le cas...
Théo Klein : Je ne nie pas les faits, ils existent et se multiplient. Mais ceux qui sont victimes de ces actes de violence, des juifs, ont du mal à distinguer s'ils relèvent ou non de l'antisémitisme. Le problème est l'analyse de ces actes : à quoi ça correspond, comment ça s'organise, pourquoi se produisent-ils au moment où des événements dramatiques ont lieu au Proche-Orient ? Est-ce qu'il n'y a pas un lien direct ? Ces questions me conduisent à analyser les choses autrement que par la déclaration d'un renouveau ou d'un regain d'antisémitisme. Car dès que l'on parle d'un renouveau ou d'un regain, on fait allusion à du passé, et moi je prétends que les actes actuels n'ont aucun rapport avec le passé.
Télérama: Mais ces actions violentes sont extrêmement nombreuses, et visent de plus en plus des synagogues.
Théo Klein : Est-ce qu'il y a derrière ceux qui les commettent une ébauche d'organisation, des gens qui incitent, qui désignent les cibles, est-ce qu'il y a un mouvement, une volonté coordonnée? Si c'était le cas, je parlerais différemment. Et peut-être que je rejoindrais le livre de PierreAndré Taguieff, La Nouvelle Judéophobie, disant que nous assistons à des relents en phase avec les événements du Proche-Orient, suscités par ceux-là mêmes qui, lors de la conférence de Durban sur le racisme, ont repris toutes les fariboles antisémites, de l'époque tsariste jusqu'aux temps hitlériens. Et dans ce cas-là. je considérerais qu'il y a non pas un renouveau de l'antisémitisme, mais un nouvel antijudaïsme, animé par des islamistes. Pour l'instant, je ne dispose d'aucun élément qui me permette d'aller dans ce sens.
Télérama : Comment expliquez-vous alors que le Consistoire évoque une possible Nuit de cristal (1). Mis à part le grand rabbin Joseph Sitruk, qui refuse le « cliché d'une France antisémite », toutes les institutions  juives, et notamment le Crif, sont alarmistes !
Théo Klein : Je me réjouis d'être en accord avec le rabbin Sitruk. Et je ne suis pas sûr d'être en minorité. Je crois que, parfois, on se laisse emporter par l'émotion, et par une mémoire. Evidemment, des synagogues brûlées, on n'en a pas beaucoup entendu parler depuis la Nuit de
cristal. Le rapprochement a été fait, je le regrette, et j'ai même assez violemment protesté parce que je pense que l'Histoire doit être respectée et que la comparaison est insultante pour l'Histoire. Mais l'émotion nous conduit parfois, nous, les juifs, à nous replonger dans notre rôle ancestral et historique de victimes. Personnellement, je réagis fortement contre ça. Les juifs n'ont plus à se considérer comme victimes. Ils ont à se bâtir eux-mêmes dans la société dans laquelle ils se trouvent Les dirigeants des organisations juives doivent dire l'émotion de ceux qui sont frappés, puis analyser la réalité des faits.
Télérama : C'est quoi pour vous, l'antisémitisme ?
Théo Klein : Pour distinguer l'antisémitisme des autres formes d'antipathies, il faut poser cette question : quel est le but ? S'il s'agit simplement de considérer que les juifs ont des particularismes bizarres, que l'amour qu'ils portent à Israël est une chose difficile à admettre, etc.,
cela ne me dérange pas. Car c'est vrai qu'un juif n'est pas totalement comme un catholique Français de vieille souche. Encore que, en France, le problème devrait se poser autrement, car il y a peu de vieux Français. Moi, j'en suis un, je peux attester que je suis français depuis 1791.
L'antisémitisme, pour moi, est une volonté organisée de mettre les juifs hors de la société, de ne pas les reconnaître comme citoyens. L'antisémitisme en France a abouti en octobre 1940 au statut des juifs. On n'en parle pas, de ce statut, on parle de la Shoah, qui est bien plus terrible. Mais le statut des juifs a consisté à mettre, du jour au lendemain, des personnalités françaises juives hors de la société française et à la porte de leur emploi. Voilà un acte antisémite.
Télérama : Vous descendez de ces Juifs alsaciens, reconnaissants à la Révolution française de leur avoir accordé la citoyenneté, et qui ont choisi la France en 1870. Pierre-André Taguleff, dans Libération, a à votre égard une phrase très méchante : «Théo Klein joue sa  partition dans l'orchestre des "bons juifs" invitables,  modérés et critiques vis à vis d'Israël. »
Théo Klein : Oui, je suis un bon juif. Français de naissance, d'une vieille famille juive française, et j'ai aussi choisi il y a de nombreuses années de recouvrer ma nationalité israélienne. Le fait que j'aie tenu à passer des examens pour être avocat en Israël, que j'y aie une maison,
que je parle hébreu, est un démenti à ces propos ridicules. Je suis quelqu'un qui s'est mouillé toute sa vie dans des organisations juives, j'ai été dans la résistance juive, à la tête des étudiants juifs, du premier centre communautaire juif, animateur du Comité de coordination des organisations juives en 1967, à l'époque où le Crif était moribond et Israël en danger. Me ridiculiser en tant
que juif, c'est vraiment méconnaître toute mon histoire et ne pas lire ce que j'écris et ce que je dis.
Télérama : N'empêche que nous. Télérama, Journal laïque mais aux origines catholiques, nous venons vous voir, et non Roger Cutderman, l'actuel président du Crif, dont nous n'apprécions pas les positions pro-Sharon.
Théo Klein : Vous venez me voir parce que j'ai une parole libre. Je dis ce que je pense, j'essaie de penser juste, je crois avoir en main pas mal d'éléments qui me donnent  le courage de m'exprimer. Mais je ne pense pas que mon histoire soit telle qu'elle me dicte ces prises de position.
Télérama : Oublions Taguleff. Prenons quelqu'un comme Nonna Mayer, directrice de recherches au CNRS. Elle affirme que l'antisémitisme régresse, mais qu'il y a persistance de clichés, comme celui de l'«Influence excessive des Juifs».
Théo Klein : J'ai entendu Nonna Mayer à la radio, et j'ai été assez content de voir qu'une spécialiste de la question faisait le même constat que moi sur les violences actuelles. Je vais vous dire : l'individu antisémite me laisse totalement indifférent. Parce que c'est son problème, pas le mien, et que je ne peux rien faire pour lui. Je ne peux pas le guérir, et quel que soit le propos que je puisse tenir et même s'il me dit : ah ! vous, vous n'êtes pas un juif comme les autres, je n'ai pas de remède pour lui. J'aurais tendance à me retourner vers l'Eglise catholique en lui disant : voilà un cas que vous devriez traiter  parce qu'il souffre d'une maladie à l'éclosion de laquelle vous avez assez sévèrement participé. Je ne suis pas un homme inquiet. Je suis un homme qui cherche à  construire, donc à lutter contre la tendance à la « victimisation », que je trouve trop forte dans la communauté.
Télérama : Les actes de violence actuels émaneraient de Jeunes de la communauté maghrébine. Qu'en  pensez-vous ?
Théo Klein : La majorité des membres de la communauté maghrébine se conduit bien. Mais il y a aussi dans cette communauté des gens qui ne se sont pas adaptés, qui sont passés à côté de la chance que l’école française leur offrait, qui vivent en rupture avec la société et n'ont pas trouvé d'autres moyens d'expression que la violence. Pour autant, je ne suis pas prêt à accuser la communauté maghrébine. Nous juifs, étant donné le soutien que nous voulons apporter à Israël, nous devons faire des efforts pour établir des liens positifs avec les Arabes, les musulmans plus généralement Alors c'est vrai que, parmi ceux qui commettent ces actes, il y a probablement une grande majorité de Maghrébins. Qui est responsable de la non-intégration de ces jeunes ? Eux-mêmes, leurs familles, qui n'ont pas su leur apporter le soutien nécessaire, la société française ? Je ne prendrai pas le risque de porter un jugement sur cette question.
Télérama : Vous parlez de respect. Tandis qu'à Marseille le chef du Consistoire et le mufti Soheib Bencheikh se sont donné l'accolade, Roger Cukierman s'en est pris à Bencheikh parce qu'il avait condamné  les attentats mais dénoncé la « politique sanguinaire »  d'Ariel Sharon.
Théo Klein : Ce n'est pas opportun pour un ancien président du Crif de porter un Jugement sur ses successeurs. Je connais très bien Roger Cukierman, et il m'est arrivé de constater que nous n'avions pas les mêmes réactions ni les mêmes attitudes. Encore une fois, nous avons des liens spécifiques avec les musulmans. Ismaël et Isaac.
étaient les fils d'Abraham. Je dirais plus : nous pouvons être pour la communauté musulmane, nous, juifs français qui nous sommes intégrés dans la société française, un moteur d'intégration. Il m'est arrivé d'être consulté par des musulmans qui me disaient : nous sommes des musulmans laïques, mais nous ne savons pas comment nous organiser. Est-ce que vous pouvez nous donner un coup de main ? Nous devons les aider à s'intégrer, c'est dans notre intérêt et c'est dans l'intérêt de la France.
Télérama : Quand des organisations Juives appellent à manifester à un moment très crucial, ou quand la communauté musulmane manifeste, est-ce que ça ne renforce pas les risques de crispation identitaire ?
Théo Klein : Quand j'étais responsable communautaire, j'ai toujours été très attentif à ne pas mettre des gens dans la rue si je n'étais pas sûr de pouvoir contrôler la manifestation que j'organisais. J'ai dit aux responsables de la communauté mes réserves sur la manifestation du 7 avril dans la mesure où je suis à peu près sûr qu'elle ne peut être contrôlée. Mais je comprends que les Juifs aient envie de manifester, parce qu'il y a eu des manifestations pro-palestiniennes où l'on a totalement oublié la souffrance des Israéliens... C'est quand même étonnant que des gens oublient qu'il y a des kamikazes qui se font péter dans des lieux le soir d'un repas de fête qui est, même pour ceux qui ne pratiquent pas, un des sommets de la vie juive, le symbole de la libération, la sortie d'Egypte. Que ce jour-là il y ait cet attentat, et que personne n'ait un mot, une pancarte pour condamner ! En tout état de cause, les manifestations ne changent pas la situation au Moyen-Orient
Télérama : Avez-vous le sentiment que les médias français font correctement leur travail ?
Théo Klein ; Je ne pense pas qu'il y ait la volonté des médias français de présenter une image fausse d'Israël, mais je pense qu'ils ne font pas toujours les efforts nécessaires pour remettre les choses dans leur contexte et que l'utilisation brute des images est dangereuse. On ne peut pas montrer des femmes palestiniennes qui pleurent et éviter de montrer des Israéliennes qui pleurent ; peut-être est-il inutile de montrer les unes et les autres parce que le conflit est extrêmement cruel. Il faut prendre la mesure du choc qu'il provoque dans les deux populations. Par ailleurs, souvent, les journalistes qui traitent de ce conflit n'ont pas les connaissances historiques leur permettant de situer les événements.
Télérama : Comment expliquez-vous qu'Israël décrète un blocus total de l'Information dans les territoires ?
Théo Klein : Israël gère toujours mal ses opérations médiatiques, Israël a des porte-parole avec un langage et une présentation des faits qui ne peuvent qu'aboutir à l'effet contraire de celui recherché. Le réflexe du blocus vient du fait que tes autorités israéliennes ont le sentiment que la presse internationale, notamment européenne, est univoque. C'est le sentiment qu'ont aussi
beaucoup de Juifs en France.
Télérama : Dans Les Antifeujs, Patrick Klugman écrit : « Le travail des médias a consisté à détruire la légitimité d'Israël.
Théo Klein : Le journal télévisé, beaucoup de jeunes de banlieue le regardent. Ça peut avoir une influence. Mais je suis toujours offusqué quand j'entends dire que la légitimité d'Israël est menacée, que le pays est en danger ! L'Etat d'Israël existe, s'est construit de manière extraordinaire dans un délai relativement court, afin de donner aux juifs un lieu où ils pourraient être juifs sans restriction, et sans risquer de se voir exclure ou contestés par la société à laquelle ils appartiennent Donc, nous avons un Etat qui a fait ses preuves, nous avons un conflit avec un voisin important, déterminant, qu'il faut résoudre.
Télérama : Justement, l'historien Tom Segev écrivait dans Le Monde du 3 avril : « Sans Etat, les Palestiniens ne sortiront pas du terrorisme. » Cela rejoint la lettre que vous avez envoyée à Sharon en septembre 2001,  lui demandant de reconnaître aux Palestiniens la  liberté de proclamer leur Etat.
Théo Klein : Dès février 2001, j'ai proposé à Sharon de dire à Arafat : « Proclamez votre Etat de Palestine, Israël sera le premier Etat à reconnaître la légitimité de l'Etat de Palestine, parce qu'étant chef d'un gouvernement ayant un statut et une responsabilité internationaux, je préfère négocier avec quelqu'un ayant le même statut et la même responsabilité. » Je n'ai pas convaincu M. Sharon. Un tel geste, montrant aux Palestiniens que les Israéliens les respectent en tant que citoyens d'un Etat indépendant, serait pourtant de nature à démobiliser les terroristes. On ne s'en sortira pas autrement.
Télérama : Vous pensez que tes Palestiniens peuvent décréter un Etat sans en connaître les frontières ?
Théo Klein : Oui, parce que les frontières doivent êtres négociées, et que la négociation entre des représentants d'Etat me paraît être plus valable que la négociation entre un Etat et une entité juridiquement pas très définie. Dans cette reconnaissance de l'Etat, il y a l'importance du symbole. Les Arabes sont extrêmement sensibles au respect de leur dignité. Il faut que nous la reconnaissions pleinement, et que nous regrettions publiquement le fait que nous ayons tardé à la reconnaître. En tant que juif, c'est un devoir élémentaire, parce que nous avons trop souffert que l'on méconnaisse notre dignité pour ne pas reconnaître la dignité d'un autre peuple, un peuple voisin, frère.
Télérama : Vous voyez qui pour faire ce geste ?
Théo Klein : Je vois des hommes de bonne volonté. Il y en a des deux côtés. Je ne dis pas que je vois M. Sharon. Je pleure tous les jours le fait que nous allons aboutir à la paix, mais dans les plus mauvaises conditions, car on nous imposera ce que nous n'avons pas su offrir.
Télérama : Qui vous l'imposera ?
Théo Klein : La violence même. Les deux peuples attendent une intervention des Etats-Unis d'Amérique. Je suis totalement contre la riposte israélienne parce que je pense qu'elle n'est pas de la dignité d'Israël. La dignité d'Israël, c'était de ne pas répondre et d'empêcher la suite des événements en ayant une action positive. L'engrenage de la violence est sans fin. Tu me tues, je te tue. Celui qui va commettre le nouvel acte fonde la légitimité de son acte dans le dernier acte commis par l'autre, donc il n'y a aucune raison pour que ça s'arrête. Il faut que quelqu'un arrête, et j'aurais aimé que ce fût Israël qui prenne le risque public d'arrêter.
Télérama : Comment expliquez-vous qu'aussi peu de voix s'élèvent dans la diaspora française ?
Théo Klein : Je suis persuadé que la majorité des juifs en France est en accord avec moi. Ceux qui ne sont pas d'accord sont généralement regroupés dans des institutions de la communauté juive, ils réagissent sentimentalement et pas en fonction d'un raisonnement ou d'une analyse politique, parce qu'ils se sont installés dans l'idée qu'Israël est une démocratie - ce qui est vrai -, qu'eux-mêmes ne sont pas citoyens d'Israël - ce qui est encore vrai - et que leur soutien à Israël passe par l'Israël tel qu'il existe. Ces mêmes juifs regroupés dans des organisations, il ne faut pas oublier qu'ils ont soutenu successivement Rabin à Oslo, Pères, puis Netanyahou, qui était le contraire de Rabin, puis Barak, qui était le contraire de Netanyahou, et après ils soutiennent
Sharon. Donc, ne donnez pas de signification politique à une attitude sentimentale. On a peur, on se regroupe, on se renferme, ne donnons pas d'arguments à l'extérieur ; c'est une attitude malheureusement encore dictée par un esprit que nous avons forgé pendant deux mille ans de ghetto. Il y a de l'esprit de ghetto chez les Israéliens aussi, dans leur incapacité à définir une politique. Il ne faut pas les prendre pour des imbéciles. Ils savent bien qu'il faudrait qu'ils définissent une politique, mais ils préfèrent construire des barrières, des murs, s'en- fermer. C'est mortifère. Il faut réagir ! 
(1) Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, les nazis ont orchestré dans toute l'Allemagne un pogrom contre les juifs. Une centaine de personnes ont été tuées, une centaine de synagogues ont été brûlées et 7 500 magasins saccagés.
                                               
14. Maurice Rajsfus, une étoile jaune pour combattre tous les racismes par Thierry Leclère
in Télérama du mercredi 10 avril 2002
Maurice Rajsfus, ancien journaliste, historien autodidacte, est un survivant de la rafle du Vél' d'Hiv. Qui depuis se bat contre toutes les injustices, qu'elles touchent les juifs... ou les Maghrébins.
Dans son portefeuille, une étoile en tissu jaune. Son étoile juive. Soixante ans plus tard, Maurice Rajsfus la conserve précieusement : «Je la prends avec moi quand je vais faire des causeries dans les collèges. Apprendre l'Histoire dans les livres, c'est une chose. Mais quand les mômes se passent de main en main ce
vieux bout de tissu, ils comprennent vite. C'est du concret: • Cette étoile-là, Maurice Rajsfus la portait sur sa poitrine, le 16 juillet 1942, le jour de la grande rafle du Vél' d'Hiv. Sa sœur et lui seront libérés, mais ses parents, déportés à Auschwitz, ne reviendront pas.
Aujourd'hui, ce papy aux yeux rieurs reste un écorché de l'injustice. Un pourfendeur à vie de la connerie humaine et de tous les racismes. Inclassable, ingérable. Communiste à 16 ans, il est viré du Parti pour déviance trotskiste ; il fait un bout de chemin avec Castoriadis au sein du groupe Socialisme ou barbarie, puis rejoint ces dernières années le sociologue Pierre Bourdieu, en nouveau militant du mouvement social.
Maurice Rajsfus a baladé sa petite moustache grise et son blouson de cuir dans toutes les manifs à Paris, entre République et Nation : anticolonialiste au moment de la guerre d'Algérie, «en 1955, à l'époque où le PCF était encore Algérie française », il a été de tous les combats contre le Front national ces quinze dernières années, en président fondateur de l'association Ras l'front.
Après avoir nomadisé quarante ans dans la presse (il a été notamment secrétaire de rédaction au quotidien Le Monde), cet historien autodidacte à la retraite a déjà écrit une trentaine de livres sur la collaboration (dont un ouvrage sur le camp de Drancy qui fait référence), sur Vichy, sur la police française, mais aussi sur Israël et la Palestine. Le gratin universitaire estime parfois qu'il écrit trop et trop vite, mais Maurice s'en fiche, trace sa route, classe ses fiches, ses revues de presse et ses innombrables documents "à la main, sans ordinateur".
L'autre jour, un prof d'histoire, en banlieue parisienne, appelle Maurice Rajsfus : « II faut peut-être reporter votre intervention, dit le prof un peu gêné, le climat est mauvais, j'ai entendu des élèves dire : "Les youpins, on n'en a rien à foutre !" "
Maurice Rajsfus, bien sûr, insiste pour venir et se retrouve face à deux classes de collégiens, les visages fermés. « J'ai commencé à leur parler de Le Pen puis des lois Pasqua, des choses qui les concernaient directement Puis je suis rentré dans le vif du sujet... Du délit de sale gueule - les jeunes d'origine maghrébine connaissent bien ! -j'en suis arrivé à l'étoile jaune. • Maurice Rajsfus conquiert finalement son jeune public (« J'ai l'habitude, j'ai fait mes classes dans les auberges de jeunesse ! »), et le voilà racontant son histoire, sans trémolos ni fioritures, devant une assistance soudainement scotchée à ses lèvres.
C'était une nuit d'été, chaude, fenêtres ouvertes. En plein sommeil, la police française a débarqué. Un flic de base - un ancien voisin de palier, de surcroît - arrête toute la famille. « Nous avons suivi sans résistance, presque trop rapidement... Nous étions déjà différents depuis ces six semaines que nous portions l'étoile jaune.» Maurice suit son père, sa mère et sa sœur jusqu'à un pavillon de banlieue où les prisonniers sont regroupés avant d'être expédiés au camp de Drancy. 13 000 juifs dans la même nuit, arrêtés par les Français. Maurice Rajsfus se souvient d'un gradé français portant un galon argenté. Le militaire a fait irruption, annonçant, comme on lit un ordre bureaucratique, que les enfants nés en France et âgés de plus de 14 ans pouvaient être relâchés si les parents en étaient d'accord. « Si je suis encore vivant aujourd'hui, écrit-il dans Opération étoile jaune (1), c'est parce que ma mère n'a pas hésité à se séparer de nous, brusquement, ayant compris que cette déchirure interviendrait tôt ou tard et que, s'il y avait une chance, il convenait de la tenter sans la moindre hésitation. »
II  hait les monuments aux morts,  les minutes de silence, les commémorations, les drapeaux que l'on hisse ou que l'on met en berne : « Il ne faut rien oublier mais pas pour faire pleurer. » Maurice Rajsfus déteste les «pleureuses de l'extermination », comme il dit, vaste catégorie dans laquelle il englobe les associations communautaristes juives, «le Crif, le Consistoire et tous ceux qui n'ont de cesse d'exiger le pardon du monde entier pour le mal qu'on a fait aux juifs. Il faut en finir avec ce comportement de victime ! Arrêtons de brandir en permanence le spectre de l'antisémitisme alors que les Maghrébins et les Noirs sont aujourd'hui davantage victimes de racisme que les juifs ».
Maurice Rajsfus vit en banlieue, à Cachan. La flambée d'antisémitisme décrite ces dernières semaines dans les médias n'est pas une découverte pour lui : « Ce sont des mômes de banlieue, déboussolés, qui s'identifient aux Palestiniens, dans une sorte d'Intifada rentrée. Ces quelques jeunes largués se croient intelligents en lançant des cocktails Molotov contre des synagogues. Ils le feraient aussi bien contre des commissariats de police, pour eux ce serait quasiment pareil [...]. Effectivement, ces actes se sont multipliés depuis un an et demi, en écho à l'Intifada et au conflit du Proche-Orient. C'est idiot et détestable mais ça n'a rien à voir avec l'antisémitisme tel qu'on l'entend habituellement, c'est-à-dire celui d'une petite minorité de gens - qui a toujours existé - qui n'aime pas les juifs, parce qu'ils sont juifs ».
Bien sûr, Maurice Rajsfus n'exclut pas que cette bouffée délirante en banlieue ne donne des idées à l'extrême droite et à de vrais idéologues qui pourraient s'engouffrer dans la brèche. Mais, aujourd'hui, il refuse de céder à la panique : « C'est un problème de racisme en général, qu'on ne peut pas circonscrire au seul antisémitisme : pourquoi ne parle-t-on pas de la même façon des "Mort aux Arabes" qui sont tagués en quantité sur les murs, des boucheries halal graffitées et des mosquées profanées ? »
Récemment, Maurice Rajsfus a participé aux manifestations de soutien à la Palestine. Antisioniste convaincu, il refuse pour autant d'être le "juif de service » parmi ses amis arabes : «Je ne suis pas pro-palestinien, d'ailleurs je ne mythifie personne, ni aucun  peuple. Je me méfie des gens qui sont plus pro-palestiniens que les Palestiniens. Je n'étais pas non plus pro-algérien pendant la guerre d'Algérie... En fait, je suis simplement pour le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, et ce droit, Israël le dénie aux Palestiniens en leur refusant d'avoir un Etat. »
Quant, la semaine dernière, au Trocadéro, une caméra de France 3 lui a demandé pourquoi il manifestait contre Sharon et Israël,  Maurice Rajsfus a répondu : « Parce que je suis juif, que mes parents ont disparu à Auschwitz et qu'il m'est insupportable que des descendants des rescapés du génocide se comportent comme des colons vis-à-vis des Palestiniens. »           
(1) Opération étoile jaune, éd. Le cherche midi, suivi de Jeudi noir, le récit de l'arrestation de sa famille en 1942. Maurice Rajsfus vient également de publier un Que sais-je ? sur La Rafle du Vél' d'Hiv (PUF) et aussi Paris, 1942, chroniques d'un survivant, éd. Noésis.
                                                                                   
15. Le transfert est toujours d'actualité
in Ha'Aretz (quotidien israélien) du mercredi 4 avril 2002
[traduit de l'anglais par Monique Barillot]
"Le désir de nous déplacer a pris racine dans le passé, l'histoire et l'idéologie de certains cercles sionistes, qui n'ont jamais abandonné l'espoir d'atteindre ce but", dit un leader palestinien de Gaza , le Dr Haidar Abdel Shafi.
Dr. Haidar Abdel Shafi  qualifie les évènement  récents du conflit israélo-palestinien de guerre. Malgré la distance dans le temps, les circonstances différentes et les moyens, la guerre présente rappelle à Shafi, âgé de 83 ans - un des personnages les plus importants de la ville de GAZA - la guerre de 1948. (guerre d'indépendance d'Israël)
Il s'inquiète  de propos et de déclarations venant de membres du camp de l'extrême droite Israélienne qui appellent à un transfert des Palestiniens vers la rive Est du Jourdain - c'est-à-dire en Royaume Hashemite de Jordanie - et vers d'autres états arabes voisins.
À son avis, "c'est un danger réel et non juste un lot de slogans vides. "
Selon Shafi, "le désir de nous transférer a des racines dans le passé et dans l'histoire et l'idéologie de certains cercles de Sionistes, qui n'ont jamais renoncé à l'espoir d'atteindre ce but.
Ce danger existe toujours au début du troisième millénaire. Je vous dirai franchement : Dans la situation présente, je n'exclurais pas le risque d'un transfert. Nous,  les Palestiniens devons considérer le risque d'un déplacement comme une option possible."
Ainsi, dit-il , la guerre actuelle lui rappelle de la guerre 1948, dans laquelle un déplacement de population partiel a eu lieu : "C'est ainsi qu'est née la tragédie des réfugiés - une tragédie qui a persisté ces 54 dernières années, et personne ne sait comment ni quand le problème sera résolu."
Il ne voit pas l'idée d'un transfert de population comme un simple cas de lavage de cerveau extrémiste. "Les autorités israéliennes essayent aujourd'hui de finir le travail qu'ils n'ont pas réussi à achever il y a 53 ans - à savoir, notre exil de la Palestine. Le gouvernement israélien ignore délibérément le droit naturel des Palestiniens à une entité nationale indépendante, souveraine, comme toute autre nation sur la terre. Les Palestiniens ont fait des concessions immenses et la communauté internationale reconnaît ce fait.
Nous avons déclaré que nous sommes prêt à consentir pour un quart du territoire du secteur original de la Palestine. Nous ne sommes pas prêts pour faire n'importe quelles nouvelles concessions. Nous avons le dos au mur."
De l'avis de Shafi, "les divers gouvernements d'Israël n'ont jamais renoncé au but fixé par le Premier Congrès Sioniste : prendre le contrôle de toute la Palestine. Le but des gouvernements de 'Israël est de créer une situation qui nous amène à céder aux conditions qu'ils nous imposent.
Je ne peux tout simplement pas comprendre jusqu'où les autorités israéliennes veulent aller et ce qui satisfera leur soif d'expansion.
Le gouvernement Sharon a déclaré publiquement qu'il veut nous entasser dans environ 50 pour cent des territoires qu'Israël a occupé pendant la guerre de Juin 1967 - c'est-à-dire d'un huitième du secteur de la Palestine historique - et nous dicter comment nous devons conduire nos vies. Pouvez-vous appeler ça un état ? Israël veut faire de nous une nation de réfugiés, une nation qu'il continuera à gouverner en souhaitant que, au bout du désespoir, nous en arrivions à la conclusion que nous ne pouvons plus vivre ici."
Nuits remplies d'inquiétude
"Plus d'une fois," a dit le Docteur Shafi en faisant référence à l'attentat suicide de Pesach à Netanya, " j'ai exprimé vivement ma condamnation d' actes qui nuisent aux citoyens et aux innocents."
Il a parlé "du sentiment de colère des Palestiniens devant les attaques d'IDF sur leurs villes et les camps de réfugiés, les meurtres, les bombardements, le siège et la famine. Rien de tout cela ne justifie les 'actes dans lesquels les victimes sont innocentes; l'opinion publique internationale condamne aussi ce type d'actions."
De l'avis de Shafi," Pour une part, l'action palestinienne, y compris l'activité militaire n'est pas efficace, pas organisée et donne souvent le prétexte au gouvernement de Sharon et à ses généraux pour entreprendre des actions agressives contre le peuple Palestinien. "
Dans la Bande de Gaza aujourd'hui, comme dans d'autres parties de la Palestine, dit Shafi, "la vie est faite d'une souffrance épouvantable, de tension, de soucis, de tristesse, de frustration et de la crainte de ce que peut apporter demain. Vous vous levez le matin, vous allez travailler et vous ne savez pas quoi attendre de ce jour.
Enfants et adultes vivent dans des conditions de tension extrême. Il est difficile de décrire l'angoisse que subissent les gens la nuit quand ils entendent le hurlement des avions ou le son des obus de mortier et des bombes.
Ceux qui vivent en bordure de la Bande de Gaza et dans les communautés qui sont très près des troupes de Défense d'Israël sont en danger permanent. "
Malgré la situation, Shafi n'a pas changé son mode de vie.
Il fait son rapport quotidien aux bureaux du Croissant Rouge palestinien de la ville de Gaza. "Personnellement", remarque-t-il, "à part des restrictions de déplacement à cause de la situation globale, je n'ai pas souffert.
Les restrictions de voyage que l'on m' impose à moi ne sont rien comparées avec la souffrance et les dangers qui sont le régime quotidien de ceux qui vivent dans des endroits comme Rafah et Jabalya et qui doivent supporter les bombardements aériens, les tirs de mortier des tanks israéliens et la destruction de leurs maisons et de leurs biens."
"A court et à moyen-terme, je suis pessimiste," déclare Shafi. "Il n'y a aucune place pour l'optimisme, à cause de la ténacité, de l'intransigeante d'Israël et à cause de l'appui américain. Cependant, à long terme,  je crois que  le temps effacera tous les maux. "
Quant à la reconnaissance par Israël  du droit au retour des Palestiniens, sa position est claire comme le verre: "les réfugiés palestiniens ont été bannis de leur patrie par la violence, par des massacres et des actes de terrorisme, et leur droit au retour est absolument légitime."
La politique du fait accompli que suit 'Israël nie cette légitimité. Si la société Juive d'Israël est réellement intéressée par une paix véritable avec Palestiniens et avec le monde arabe en général, il n'y a aucune logique derrière ce refus obstiné de reconnaître le droit au retour des Palestiniens. Évidemment, il faudra des années avant qu'une solution pratique ne puisse régler le problème des réfugiés. Cependant, tout d'abord, l'Israël doit reconnaître ce droit."
Shafi est convaincu que ce qui peut donner satisfaction aux Palestiniens pourra satisfaire aussi le reste du monde arabe.
Ainsi, à son avis, l'initiative du Prince héritier Abdullah d' l'Arabie Saoudite est largement appréciée  et soutenue par palestiniens et arabes et sa mise en oeuvre ne dépend plus que de l'accord d'Israël. "L'initiative Saoudienne," signale Shafi, "résoudra non seulement le différent Israélo-palestinien, mais aussi la discussion Israélo-arabe et établira les bases d'une coexistence paisible entre Israël et le monde arabe entier."
Comme beaucoup de Palestiniens, Shafi a du mal à comprendre et justifier la position des Etats-Unis. Selon lui, "l'Amérique est en premier lieu soucieuse de ses propres intérêts égoïstes et c'est pourquoi elle soutient Israël, qui joue un rôle central dans cette région dans la défense des intérêts américains . Je ne crois pas que l'administration américaine, aujourd'hui ou dans un proche avenir, puisse travailler dur pour obtenir à la fois  une paix  stable dans la région et une paix juste. Ce n'est pas par hasard si tous les représentants américains pour la paix, que ce soit ceux envoyés par l'administration Clinton ou ceux envoyés par l'administration Bush - et j'inclus ici [le Général Anthony] Zinni - n'ont pas apporté la paix.
L'objectif de Cheney et de Zinni était d' apporter une sorte de calme provisoire dans la région - pour que les Etats-Unis aient les mains libres pour frapper l'Irak.
L'administration américaine ne peut pas prétendre avoir les mains propres. Les Etats-Unis ont essayé en vain de donner l'impression d'avoir adopté une position équilibrée, parce qu'il est évident qu'il soutiennent la position de Israël.
Les déclarations faites par le Président [George W.] Bush - face aux opérations militaires qui ont été entreprises par le gouvernement de Sharon dans Ramallah, Bethléem, Jenin, Deheisheh et Gaza et que Bush a défini comme des actes d'autodéfense- poussent à l'exaspération absolue  et doivent être vigoureusement contestées.
Ces déclarations sont un signe à Sharon lui indiquant qu'il peut continuer ses opérations militaires contre les Palestiniens."
Les faiblesses d'Oslo
Shafi considère que les colonies sont l'obstacle principal à un traité de paix entre Israéliens et  Palestiniens. Le principal défaut du processus d'Oslo a toujours été, à son avis, le fait qu'il n'a pas inclus d'accord sur l'arrêt par Israël d'implanter des colonies.
N'importe quelle solution ou accord intérimaire qui n'inclura pas un arrêt complet de toute implantation de colonies et qui n'entraînera pas en fin de compte le déplacement de toutes les colonies, dit-il, sont condamnés à l'échec. "Tant qu'Israël continue à implanter des colonies, il continue, de fait, à agir pour chasser les Palestiniens du sol de Palestine.
A mes yeux, les colonies sont plus dangereuses que les chars, les canons, ou les avions de combat polyvalent. Les chars sont au service des colonies et rien d'autre.
S'il n'y avait désir brûlant de fonder des colonies, il n'y aurait aucun besoin de chars. "
Le problème a surgi avec la conférence de paix de Madrid 1991 et avec les pourparlers de paix entre Palestiniens et Israéliens à Washington entre 1991 et 1993.
"Nous les Palestiniens sommes arrivés à la conférence de Madrid avec un fort degré de motivation et nous avons espéré que les Etats-Unis adopteraient une position équilibrée pour le processus de paix. Cependant, ces espoirs ont été brisés avant la fin de la première session de négociation, quand la délégation israélienne a rejeté notre demande de l'arrêt des implantations de colonies.
Au cours des pourparlers de paix à Washington, le chef de la délégation israélienne, Elyakim Rubinstein, a répondu à notre demande en déclarant que les Israéliens s'établissaient simplement sur leur terre.
Quand nous nous sommes tournés vers le représentant américain, James Baker, celui-ci  nous a dit que nous ne devions pas nous inquiéter et que nous devions simplement remettre notre demande à une étape ultérieure. Autrement dit, Baker nous demandait d'accepter la poursuite de l'établissement des colonies et de continuer à négocier sans s'en préoccuper.
Je n'ai pas été d'accord et j'ai souligné que la poursuite des implantations était une violation de la base même qui avait permis les pourparlers - à savoir, la Résolution 242 du Conseil de Sécurité des Nations Unies. L'insistance d'Israël concernant la poursuite des implantations a créé une impasse dans les négociations, qui ont durés 20 mois avant que l'accord d'Oslo n'ait été signé."
 Shafi, qui s'est ensuite opposé à cet accord, a exprimé son désaccord au Président de l'Autorité Palestinienne Yasser Arafat à Washington à la veille de la cérémonie de signature sur la pelouse de la Maison Blanche.
J'ai dit à Arafat, " l'accord que vous allez signer n'est ni logique, ni juste. Pendant 20 mois nous n'avons fait aucun progrès à cause du refus têtu d'Israël d'arrêter les implantations de colonies. Brusquement, vous annoncez que vous tenez en main un accord qui ne fait aucune référence du tout aux colonies.
Même pendant les négociations sur la mise en oeuvre de l'accord d'Oslo, Israël a continué à implanter des colonies, qui n'a pas provoquer de contre-réponse palestinienne appropriée. Les pourparlers ont simplement servi  de couverture pour continuer l'activité d'implantation. L'opposition palestinienne ne s'est exprimée que trois ans plus tard, après que le différent ait éclaté à propos de la colonie de Abu Ghnaim [Har Homa]. " Néanmoins, il dit que : "si Israël déclare qu'il cesse toute implantation, les Palestiniens doivent retourner à la table des négociations. Nous n'arriverons à la solution souhaitée que par la négociation.
Je ne vois aucun avantage à la perspective de la poursuite des violences et du carnage mutuel. " Mais qu'en sera-t-il si le Hamas, le Jihad Islamique et le Front Populaire pour la Libération de la Palestine refusent d'accepter une solution qui serait la conclusion de négociations ?
Shafi espère toujours qu'un gouvernement palestinien national uni émergera et qu'il "impliquera la participation de tous les flots politiques divers dans le mouvement national." Avec le départ d'Israël du Secteur A (sous plein-contrôle palestinien), l'étape suivante doit exiger la cessation de toute l'activité d'implantation, précise-t-il.
Il se prononce aussi pour l'envoi d' observateurs internationaux - des Etats-Unis et d'autres pays - qui séparerait l'Autorité Palestinienne des forces israéliennes. Dans le passé, Shafi a vu pire que l'occasion contre à la fois l'Autorité Palestinienne et Arafat.
Dans un interview donné à Ha'aretz il y a trois mois, il a accusé l'Autorité Palestinienne et Arafat de ne pas fonctionner conformément à un régime fondé sur la loi, la justice et la démocratie et a prétendu que la plupart des leaders palestiniens étaient des opportunistes.
Aujourd'hui, cependant, au vu des actions émanant du cabinet de Sharon qui travaille à éliminer Arafat, le point de vue de Shafi est de dire que "des questions comme ;qui sera à la tête de l'Autorité Palestinienne? ou qui conduira le peuple palestinien? sont des questions exclusivement palestiniennes."
De sa maison dans la ville de Gaza, il peut discerner que des changements s'opèrent dans l'opinion publique israélienne. Selon Shafi : "nous sommes conscients que tous les Israéliens ne sont pas d'accord avec la politique du gouvernement Sharon. Bien sur, jusqu'ici, c'est seulement une minorité incapable de faire pencher  la balance.
Néanmoins, l'existence de cette minorité est une bonne nouvelle. Nous nous rendons compte de la montée de l'opposition dans la société israélienne, particulièrement parmi les membres de la jeune génération. Nous sommes aussi conscients du courage de ces soldats israéliens qui ont refusé de servir dans les territoires palestiniens occupés et le courage de ces Israéliens qui ne veulent pas être enrôlés dans l'IDF. De la même façon nous savons que des parents israéliens affligés s'opposent aux actes de vengeance et appellent à la fin du carnage mutuel. Tous les Israéliens ne sont pas Ariel Sharon. Je parle des Israéliens qui, par considération pour leur propre nation, appellent à l'adoption d'une autre politique, qui tienne aussi compte des intérêts palestiniens. Cependant, nous ne devons pas perdre de vue ces morceaux de la société israélienne qui n'ont pas perdu leur lucidité et leur sens de l'humanité. Nous devons admirer leur position. "
                                                       
16. Edward Said ou l'identité multiple par Sylvain Cypel et Daniel Vernet
in Le Monde du jeudi 4 avril 2002
Enfermé dans "le cercle du cancer", l'intellectuel palestinien a consacré six ans au récit intime d'une vie toujours ailleurs.
Un homme se sait irrémédiablement atteint. Le diagnostic, inattendu, est tombé un jour de septembre 1991 : leucémie chronique lymphoïde, un cancer incurable. Aux souffrances, parfois insupportables, succèdent les traitements, changeants, épuisants physiquement, psychologiquement. Le "cercle du cancer", qui a emporté son père et sa mère, se referme sur lui. Quand il apprend son mal, Edward Said a 56 ans. Il est, sans conteste, l'intellectuel palestinien le plus connu au monde. Professeur de littérature comparée à Columbia (New York), musicologue reconnu, sa célébrité tient, plus encore, à ses engagements politiques et moraux. Pourfendeur du "nouvel ordre impérialiste" qu'il voit poindre à Washington, de l'"orientalisme" version Bernard Lewis et du "choc des civilisations" de Samuel Huntington, qu'il raille comme "choc des ignorances", cet infatigable avocat de la cause palestinienne est aussi, depuis des années, l'insatiable critique des failles de Yasser Arafat et de la servilité des intellectuels arabes face à l'impéritie de leurs régimes, totalitaires et corrompus.
Que fait un homme jusque-là débordant d'activité, brusquement affaibli et qui entrevoit l'ombre de la mort ? Il entreprend "un travail aussi éloigné que possible de [sa] vie politique et professionnelle", écrit-il dans ses Mémoires, A contre-voie, qui viennent de paraître en France (Le Serpent à plumes). Il met le cap sur son enfance, pour se concentrer sur son "moi profond", convaincu que de cette plongée naîtront les forces vitales lui permettant de surmonter l'épreuve. Trois voyages vont suivre. Un premier, physique, en 1992, quand, quarante-cinq ans après son dernier long séjour en Palestine (à l'âge de 12 ans), il revient sur une terre devenue Israël d'un côté, les territoires palestiniens de l'autre. Un voyage littéraire, ensuite : en 1994, il entame la rédaction de Mémoires de jeunesse. Un voyage intime, enfin : à la fin de la décennie 1990, en quête d'une "aide personnelle", il entreprend une psychanalyse. A contre-voie, qu'il a mis six ans à rédiger, est l'aboutissement de ces périples.
L'ouvrage eût aussi bien pu être traduit A contre-voix, tant est multiple la subtilité du titre anglais : Out of Place. Par le retour sur l'enfance, Said tente d'élucider cette énigme : pourquoi est-il, a-t-il été, aussi loin qu'il se souvienne, en famille, à l'école, dans sa vie professionnelle et politique, hors norme, décalé, "pas à sa place", en somme ? Parce qu'il est lui-même un "déplacé", un réfugié ? L'explication serait trop simple. Elle est d'ailleurs partiellement inexacte. Si sa mère fut bien, sa vie durant, une exilée palestinienne, son père, palestinien également, était citoyen américain dès avant la première guerre mondiale. Surtout, "pas à sa place", Said l'était bien avant l'exode de son peuple, en 1948. Si l'exil palestinien l'a tant ému, lorsque – relativement tard, après une carrière universitaire bien entamée – il s'éveillera à l'écrit politique, ce n'est pas tant qu'il lui rappelait une expérience adolescente, mais parce qu'il résonnait avec un exil intérieur de tout temps ressenti, et progressivement accepté.
Depuis longtemps, il se sent décalé, "ailleurs", nomade, exilé de l'intérieur. "Une sorte de lusus naturae", de plaisanterie de la nature, écrit-il. Son environnement premier, c'est la société cairote, où il vit, la Palestine et le Liban, où il séjourne fréquemment. Il est né, en 1935, à Jérusalem. Des origines "floues": il "ne sait toujours pas d'où vient" son nom de famille. Par quel sortilège, ou méprise, le père, Wadie Ibrahim, est-il devenu Wadie Said ? "Personne ne semble capable de [lui] expliquer." Une famille bourgeoise au "statut morcelé de Palestiniens-Arabes-chrétiens-Américains", typique d'un Proche-Orient que la partition de 1917 n'a pas encore fait éclater en Etats-nations bancals. Au Caire, les affaires du père sont florissantes. La famille élargie s'étend à Jérusalem, Ramallah, Nazareth, Jaffa, Safed, une branche à Dhour el-Chweir, au Liban, un grand-oncle à Khartoum. Rappelant Cités à la dérive, de Stratis Tsirkas, certaines pages décrivent l'enfance dans une ville où, à la Gezira Preparatory School, le petit Said retrouve "des élèves arméniens, grecs, juifs égyptiens, coptes et, pour beaucoup, anglais", mais où "personne n'était d'origine arabe musulmane", et peignent cette atmosphère cosmopolite, bigarrée, ouverte et culturelle (très tôt, Said va à l'opéra) au milieu d'un monde colonial "en pleine mutation", "voué, comme nous, à disparaître".
Et pourquoi ce prénom so british, Edward, dont il va "détester l'identité", auquel s'oppose tout son "être intérieur, plus authentique, libre, curieux, sensible" ? Edward, "création de [ses] parents" si désireux d'être cooptés dans les cercles où domine l'aristocratie coloniale britannique. Edward, prénom symbole du "moule" dans lequel on veut le couler de force et auquel il résiste comme il peut. Aujourd'hui, il assume ces identités multiples, sans vouloir les réconcilier, sans chercher une impossible synthèse. Il revendique cette "polyphonie" qui l'autorise à nouer les fils de réseaux divers, à se laisser porter par les flux des "forces exiliques, des énergies marginales, subjectives, migratoires de la vie moderne", dont il soulignait l'importance dans son livre précédent, Culture et impérialisme (Fayard-Le Monde diplomatique).
Ces Mémoires, il les a voulus "sans embellissements", pour lui-même comme pour les autres, car seule l'expérience vraie peut avoir valeur d'universalité. En prenant le pari de la "contre-voie", il savait qu'il choquerait, en particulier dans le monde arabe. Oser dire, malgré l'importance que revêt la préservation de l'honneur familial dans les sociétés proche-orientales, que son enfance fut plus douloureuse que ne l'exigerait la bienséance envers des parents. Oser évoquer un père distant, parfois violent, incapable de tendresse, jamais satisfait de son fils aîné au milieu de trois filles, une mère à la "possessivité démoniaque" qui, faussement protectrice, "passait son temps à manipuler" ses enfants, assignant à chacun un rôle, avec Edward dans celui du vilain petit canard : "Est-ce que tu vas toujours tout rater, tout faire à l'envers ?" Une mère à laquelle pourtant il se surprend à écrire une lettre, comme il le faisait jadis chaque semaine, le jour où il apprend sa maladie, alors qu'elle est morte depuis un an et demi. Oser encore raconter qu'un concert d'Oum Kalsoum, l'intouchable icône, avec"cette façon de chanter horriblement monotone", fut un calvaire. Oser rapporter la féroce répression sexuelle à l'adolescence, les parents, le drap dans les mains, pour vérifier s'il se masturbait. Ah, le "régal du cinéma", qui, alors, offrait la "liberté de voir sans être vu"! A ce jour, il ne s'est pas défait de "cette peur d'être regardé".
Que dire de l'absence de réelle langue maternelle, "compensée" par l'apprentissage polyphonique de plusieurs idiomes, le jeune Said passant très tôt, dans son environnement cosmopolito-colonial, de l'arabe égyptien au palestinien, à l'anglais et même au français ? Sa jeunesse a été ballottée par d'incessants voyages en Palestine et au Liban, avant la traversée, à 17 ans, contrainte puis assumée, vers l'Amérique. "Rien n'a marqué mon existence de manière plus douloureuse et, paradoxalement, ne m'a autant enthousiasmé que les nombreux changements de pays, de villes, de domiciles, de langues, d'environnements qui m'ont gardé en mouvement au long de ces années, écrit Edward Said. En analysant cela, j'en ai conclu que j'avais la peur secrète mais inextinguible de ne jamais revenir. J'ai découvert depuis que, malgré cette peur, je me fabrique des occasions de départs, que je la provoque donc volontairement. Ces deux sentiments ambivalents semblent résolument nécessaires à mon rythme de vie et se sont terriblement intensifiés depuis ma maladie. (...) Quelque chose dans l'invisibilité de celui qui s'en va, dans le fait que les autres lui manquent ou qu'il va leur manquer, et aussi dans l'impression intense et systématique qu'il a de s'exiler loin de toute chose connue et rassurante, fait naître en vous le besoin de partir et vous plonge dans une forme d'extase. Quoi qu'il arrive pourtant, la grande peur reste qu'en partant, vous êtes abandonné, même si c'est vous qui partez."
"J'ai l'impression parfois, poursuit-il, d'être un flot de courants multiples. Je préfère cela à l'idée d'un moi solide, identité à laquelle tant d'entre nous accordent tant d'importance. (...) Les discordances de ma vie m'ont appris finalement à préférer être un peu à côté, en décalage."
En décalage par rapport à sa famille, son peuple, sa terre, son université, ses amis politiques..., sa "priorité a toujours été celle de la conscience intellectuelle plutôt que la conscience nationale ou tribale, malgré la solitude qu'un tel choix risque d'imposer". Dans la posture de l'intellectuel sartrien, de l'"irrécupérable" Hugo des Mains sales. Said est sans cesse en lutte contre "la pensée collective", contre les "grandes machines"qui broient différences et contradictions. Suivant Edgar Morin dans son analyse de la "complexité" et Deleuze-Guattari dans leur recherche de la "micro-politique" opposée aux grands ensembles monolithiques – "l'islam" comme "la chrétienté", "le judaïsme" ou "l'Occident" lui semblent dénués de sens –, il voudrait fonder la paix et la réconciliation israélo-palestinienne sur la multiplicité des petites expériences communes.
Ce décalage, qui fait de sa propre marginalité une qualité revendiquée, permet souvent à Edward Said de "sauver l'honneur" des intellectuels. Mais il l'amène parfois à s'égarer sur des sentiers périlleux. Pourquoi, après avoir signé une pétition contre la venue du révisionniste Roger Garaudy à Beyrouth, a-t-il cru bon, dans un revirement "chomskien", d'annoncer à Elias Khoury, le plus courageux des Beyrouthins, en butte à l'hostilité oppressante de son environnement intellectuel, qu'il retirait sa signature ? Aujourd'hui, toujours minoritaire dans le "camp palestinien", Said le laïque, effrayé de la poussée islamiste parmi les siens, ne retire pas un mot des critiques qu'il formule contre la "trahison" d'Arafat depuis l'accord d'Oslo (1993). Mais, face à la montée des périls au Proche-Orient, il nuance sa position. "Partout, nous disait-il lors de son passage récent à Paris, la partition a été un instrument de l'impérialisme britannique, et partout, en Palestine, en Inde, à Chypre, elle a échoué." Il croit donc toujours que "la meilleure solution, la seule vraiment réaliste, est qu'Israéliens et Palestiniens, totalement imbriqués les uns dans les autres, forment un Etat binational. Mais sans doute faudra-t-il une étape transitoire, avec deux Etats côte à côte". L'essentiel n'est cependant pas là. Il est dans l'incapacité d'Arafat de donner une perspective politique claire à son peuple, qui lui permettrait aussi de s'adresser au camp adverse de manière crédible : "On ne peut pas mener cette Intifada sans faire appel aux Israéliens." L'essentiel est, plus encore, dans la volonté d'Ariel Sharon de "mettre tous les Palestiniens "hors jeu"". Or, estime Edward Said, "le temps est venu pour les deux peuples d'effectuer un travail symbiotique pour bâtir une histoire commune. Séparer les routes est une faute épistémologique. L'histoire palestinienne est impensable en dehors de l'histoire d'Israël, et vice versa. Malheureusement, le refoulement de l'Histoire est encore plus terrible chez les Israéliens que chez nous". En rédigeant A contre-voie, lui a surtout voulu ne rien "refouler" de sa propre histoire.
- A contre-voie, d'Edward Said, Le Serpent à plumes, 430 p., 21 euros.