Point d'information Palestine > N°192 du 04/03/2002

Newsletter réalisée par l'AMFP - BP 33 - 13191 Marseille FRANCE
Phone + Fax : +33 491 089 017 - E-mail :
amfpmarseille@wanadoo.fr
L'AMFP Marseille est une section de l'Association France-Palestine Solidarité
Association loi 1901 - Membre de la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine
Pierre-Alexandre Orsoni (Président) - Daniel Garnier (Secrétaire) - Daniel Amphoux (Trésorier)
Sélections, traductions et adaptations de la presse étrangère par Marcel Charbonnier
                                       
Si vous ne souhaitez plus recevoir (temporairement ou définitivement) nos Points d'information Palestine, ou nous indiquer de nouveaux destinataires, merci de nous adresser un e-mail à l'adresse suivante :
amfpmarseille@wanadoo.fr. Ce point d'information est envoyé directement à 4620 destinataires.
Consultez régulièrement les sites francophones de référence :
http://www.solidarite-palestine.org - http://www.paix-en-palestine.org
http://medintelligence.free.fr - http://www.france-palestine.org
                            
                                                                                       
Au sommaire
                   
Rendez-vous & télévision
Retrouvez l'agenda complet des conférences, manifestations, spectacles, expositions... sur http://www.solidarite-palestine.org/evnt.html
1. "Voyage en terre perdue - Tourisme palestinien en Israël" de Ra'anan Alexandrowicz sur Arte le lundi 4 mars 2002 à 22h40
2. La Méditerranée des femmes à Digne-les-Bains au Centre culturel Pierre Gassendi du 7 au 9 mars 2002
3. Projection du film "Gaza, l'enfermement" de Ram Loevy à Paris le samedi 9 mars 2002 18h30
4. Rassemblement de soutien à la Palestine et au peuple palestinien le mercredi 13 mars 2002 de 18h à 19h devant la Mairie de Saint-Étienne
5. Rencontre avec Elias Khoury au Centre international de Poésie à Marseille le samedi 16 mars 2002 à 17h30
6. Rencontres autour des célébrations de la 26ème Journée de la Terre du lundi 18 au samedi 30 mars 2002 à Poitiers (Vienne - 86)
                           
Dernières parutions
1. Le Monde diplomatique du mois de mars 2002
2. Le conflit israélo-palestinien de Joseph Maïla et Daniel Lindenberg aux éditions Desclée de Brouwer
                                                     
Réseau
Cette rubrique regroupe des contributions non publiées dans la presse, ainsi que des communiqués d'ONG.
1. Vous avez dit : démocratie israélienne ? par Azmi Bishara sur le site du Comité international pour la Défense d'Azmi Bishara http://www.azmibishara.info [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
2. Comment torpiller les Saoudiens par Uri Avnery [traduit de l'anglais par R. Massuard et S. de Wangen]
3. Les oliviers d'Aboud par Israël Shamir [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
4. Et vous, vous êtes un Sabra, ou un Chatila ? par Ahmed Amr sur le site de nilemedia.com du dimanche 10 février 2002 http://www.nilemedia.com [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
5. "Pour une paix juste et immédiate au Proche-Orient" - Appel des avocats, magistrats et juristes
                                   
Revue de presse
1. La Palestine en état d'urgence sanitaire, selon deux médecins par Mouna Naïm in Le Monde du dimanche 3 mars 2002
2. Darine, 20 ans, kamikaze et martyre par Valérie Féron 24 heures (quotidien suisse) du vendredi 1er mars 2001
3. Les femmes de plus en plus prises pour cible par Valérie Féron 24 heures (quotidien suisse) du vendredi 1er mars 2001
4. Contre le silence par Alberto d'Argenzio in Il Manifesto (quotidien italien) du jeudi 28 février 2002 [traduit de l'italien par Christian Chantegrel]
5. La vie à l'abri d'un mur, un rêve israélien par Christophe Ayad in Libération du mardi 26 février 2002
6. Le cas Bush - Pourquoi cet homme est dangereux par Eric Dior in Marianne du lundi 25 février 2002
7. Israël - Le jumeau de Bush ? Sharon ! par Martine Gozlan in Marianne du lundi 25 février 2002
8. Un architecte saoudien critique la destruction par le gouvernement de son pays de vestiges historiques et religieux à la Mekke et à Médine in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du jeudi 20 février 2002  [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
9. Oui, Israël a un partenaire pour la paix par Yossi Beilin in Le Monde Diplomatique du mois de février 2002
10. Le Centre palestinien pour la Justice et la Paix communique le bilan de la répression de l'Intifada pour le mois de décembre 2001 : 76 Palestiniens tués, 435 maisons détruites, 37,8 hectares de terres confisqués, 2 332 arbres fruitiers arrachés par Walid Awad in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du lundi 18 janvier 2002 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
11. Jean Genet et la position du départ soudain par Leila Shahid in Autodafe N°2 - Automne 2001
                                                  
Rendez-vous & télévision

                                        
1. "Voyage en terre perdue - Tourisme palestinien en Israël" de Ra'anan Alexandrowicz
sur Arte le lundi 4 mars 2002 à 22h40

(Israël-Palestine 2001 - 85 minutes) A la quête d'une terre perdue, un pèlerinage touristique en forme de retour aux sources. Au cours de l'été 2000, soit quelques mois avant la reprise de l'Intifada, un réalisateur israélien a filmé le périple d'un groupe de touristes palestiniens en Israël. De tous âges et de toutes classes sociales, ils ont obtenu (privilège rare, devenu impossible depuis la reprise des affrontements) un laissez-passer collectif pour traverser la fameuse "ligne verte" qui sépare Israël des territoires occupés. L'occasion de revoir, pour les plus vieux, une terre qu'ils ont quitté en 1948 et, pour les plus jeunes, de découvrir les lieux mythiques de leur histoire collective. [...] De Ramallah, en Cisjordanie, jusqu'à Tel-Aviv, en passant par le nord du pays et la Galilée, les étapes se succèdent, ravivant la mémoire : "En passant près d'Al-Bassa, j'ai gardé les yeux fermés. Je ,e veux pas voir. Comme une autruche qui enfonce sa tête dans le sable" explique un vieillard. [...] La visite d'un kibboutz résume à elle seule la fracture irréductible entre les deux peuples : alors qu'enfants israéliens et palestiniens jouent ensemble, le musée - tout entier dédié au martyr juif - ne retrace qu'une version univoque de l'histoire du lieu, illustrée de photos en noir et blanc montrant des Juifs tués par des Arabes. [...] (Extrait d'une critique d'Hélène Marzolf in Télérama du 27 février 2002)
                                       
2. La Méditerranée des femmes à Digne-les-Bains
au Centre culturel Pierre Gassendi du 7 au 9 mars 2002
- Jeudi 7 mars (extrait du programme consacré à la Palestine) :
14h00 - Projection du film "Jaffa la mienne" de Georges Manthoulis (France 1999 - 52 minutes) en présence de Maryse Gargour, initiatrice du documentaire et co-productrice.
Sur les traces de grandes familles de Jaffa : les Gargour et les Araktingi. A travers les témoignages de trois générations jaffaïottes et les documents filmés des années d'avant-guerre se confrontent les images et les sosn du passé et du présent.
15h30 - Projection du film "Cyber Palestine" de Elias Suleiman (Palestine 2000 - 16 minutes)
Un conte qui relie la légende au réel des Palestiniens, ou comment Marie aujourd'hui réfugiée à Gaza pourrait-elle accoucher à Bethléem ?

16h30 - Projection  du film "De la nature à proximité" de Anne-Sophie Phares (France 2001 - 15 minutes) en présence de la réalisatrice.
Une rencontre, un regard sur l'univers des jeunes Palestiniens du camp de réfugiés de Nahr El-Bared au Liban. "Les architectures parlent d'une sombre histoire collective, d'un temps démesurément dispersé."
17h00 - Projection du film "A la frontière des rêves et des larmes" de Maï Masri (USA/Palestine 2001 - 56 minutes)
Des adolescents palestiniens des camps de réfugiés de Deische en Palestine et Chatila au Liban correspondent via Internet et se retrouvent en mai 2000 de part et d'autre de la frontière du Liban-Sud libéré après 22 ans d'occupation militaire israélienne.
18h00 - Projection du film "Les figuiers de barbarie ont-ils une âme ?" de Gille Dinnematin et Rachel Mizrahi (France 1987 - 56 minutes) en présence de Rachel Mizrahi.
De la Palestine, effacée de la carte après avoir été occupée en 1948 et 1967, il reste pourtant des ruines, des puits, des arbres et des figuiers de barbarie, témoins persistants des 400 villes et villages détruits en 1948 (et les années suivantes) par les forces militaires sionistes.
19h30 - Vernissage de l'exposition photographique "Hébron 2000-2001 - Vivre la ville" de Tessa Pollak, en présence de l'artiste de retour de Palestine.
21h00 - Projection du film "On tire et on pleure" de David Benchetrit (France/Israël 2000 - 52 minutes)
Un documentaire consacré au soldats réservistes israéliens qui refusent de servir la répression dans les territoire palestiniens occupés.
Suivi d'un débat en présence de :
- Islah Jad, chercheuse en sciences Politiques, professeur à l'université de Birzeit en Cisjordanie et co-fondatrice des comités "Women's Affairs",
- Dalit Baum, pacifiste israélienne de la "Coalition des femmes pour une paix juste".
[Renseignements : 04 92 30 87 10 - 04 92 32 29 33]
                           
3. Projection du film "Gaza, l'enfermement" de Ram Loevy à Paris
le samedi 9 mars 2002 18h30
Dans le cadre du festival "Cinéma du réel", le Centre Georges Pompidou - 19, rue Beaubourg à Paris (4ème) - propose en avant-première ce film suivi d'une rencontre avec son réalisateur. A noter que ce film sera diffusé sur France 5 (ex- La Cinquième) le 25 mars à 16h05 et le 28 mars à 14h10.
"Gaza, l'enfermement" de Ram Loevy (Israël/France 2001) - Un million de personnes vit dans les 288 km2 de la bande de Gaza. Encerclé par une clôture électrifiée, ce territoire palestinien est devenu une immense prison. Pour les travailleurs palestiniens, quitter Gaza est de plus en plus difficile. Au gré des mesures de sécurité et du climat politique, les points de passage s'ouvrent et se referment. Le film, dont l'équipe technique réunit Israéliens et Palestiniens, raconte l'éprouvant passage des hommes et des marchandises, la frustration et la misère grandissantes des habitants de Gaza. Le film présente aussi les différents points de vue israéliens : les libéraux, partisans de la paix et les colons qui estiment l'occupation légitime. Est-il possible d'appréhender ce conflit en se libérant de l'excès de sens qui pèse sur chacune des images ? Comment voir et entendre les choses telles qu'elles sont ? Les interrogations du cinéaste rythment tout au long du film les témoignages de Palestiniens, et les confrontations entre colons et pacifistes Israéliens.
                                   
4. Rassemblement de soutien à la Palestine et au peuple palestinien
le mercredi 13 mars 2002 de 18h à 19h devant la Mairie de Saint-Étienne
Ce rassemblement est organisé à l'initiative de l'Association France Palestine Solidarité.
                               
5. Rencontre avec Elias Khoury au Centre international de Poésie à Marseille
le samedi 16 mars 2002 à 17h30
L'association Librairies du Sud en collaboration avec la Librairie Regards et le Centre international de Poésie organisent une rencontre avec Elias Khoury, auteur de "La Porte du soleil" aux Editions Actes Sud/Le Monde diplomatique [628 pages - 24,90 Euros (163,33 FF) - ISBN : 2742734376] (Cf. Présentation du livre dans le Point d'information Palestine N°189 du 13/02/2002).
[Renseignements : Librairie Regards Tél. 04 91 90 55 34]
                       
6. Rencontres autour des célébrations de la 26ème Journée de la Terre
du lundi 18 au samedi 30 mars 2002 à Poitiers (Vienne - 86)

Au Local, rue Saint Pierre Le Puellier
Le Comité poitevin France Palestine organise plusieurs manifestations autour des commémorations de la 26ème Journée de la Terre :
Mardi 19 mars à 19h30 - Vernissage de l'exposition photographique "En Palestine des enfants souffrent" de Antoine Vuillaume et Karine Pillette,
Jeudi 21 mars à 20h30 - Projection du film "Paul le Charpentier" (France 2000 - 52 minutes), en présence du réalisateur palestinien Ibrahim Khill.
Paul Gauthier fut "prêtre ouvrier" à Nazareth à la fin des années 50. Il construira avec ses compagnons, un quartier appelé Chikoun, dans lequel il relogera les plus pauvres, ces Palestiniens oubliés de l'histoire d'Israël qui vivaient dans des bidonvilles. C'est le portrait d'un homme d'exception que nous livre le cinéaste palestinien Ibrahim Khill, lui-même natif de Nazareth. De sa traversée du sionisme, en passant par la prise de Jérusalem au napalm en 1967, pour rejoindre la résistance palestinienne en Jordanie et au Liban dès la fin des années 60, le parcours de Paul Gauthier est unique, empreint d'un combat permanent pour la justice et la paix.
mercredi 27 mars à 20h30 - Rencontre-débat avec Monique Chemillier-Gendreau autour du thème : "Le droit international, l'ONU et la Palestine".
Monique Chemillier-Gendreau est professeur à l'université Paris-VII-Denis-Diderot, auteur de "Humanité et souverainetés - essai sur la fonction du droit international" aux éditions de La Découverte [384 pages - 28,19 Euros - ISBN : 2707124443 - Mars 1995]
[Renseignements : Sylvette Rougier - Tél/Fax : 05.49.45.01.73 - E-mail : sylvette.rougier@wanadoo.fr]
                                                   
Dernière parution

                                               
1. Le Monde diplomatique du mois de mars 2002
Extrait du sommaire :
PROCHE-ORIENT
- Ces soldats israéliens qui disent non par Joseph Algazy.
- Les nouveaux internationalistes par Isabelle Avran.
CINÉMA
- "Gaza, l'enfermement" un film de Ram Loevy par Dominique Godrèche.
[Le Monde diplomatique - www.monde-diplomatique.fr - N°576 / 49ème année - Mars 2002 - 36 pages - 3,80 Euros]
                               
2. Le conflit israélo-palestinien de Joseph Maïla et Daniel Lindenberg
aux éditions Desclée de Brouwer
[224 pages - 20,00 Euros / 131,19 FF - ISBN : 2220050025]
Le présent livre rassemble un certain nombre d'essais parus dans la revue Esprit de 1985 à 2001 sur la question du conflit israélo-palestinien. A la fois parcours historique et panorama des grandes interprétations de ce conflit, il donne aux lecteurs des clefs décisives pour en comprendre les enjeux. Un long essai introductif fait le point sur l'évolution des analyses depuis bientôt cinquante ans et montre leur activité et leur pertinence. Des annexes précieuses fournissent une chronologie, des cartes et un glossaire indispensables pour qui veut saisir la complexité des événements encours.  
                                                                
Réseau

                                               
1. Vous avez dit : démocratie israélienne ? par Azmi Bishara
sur le site du Comité international pour la Défense d'Azmi Bishara
http://www.azmibishara.info
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
La vie politique israélienne est régulée par des principes démocratiques basés sur les dogmes de l'idéologie sioniste. Les plus importants de ces dogmes sont : le caractère juif de l'Etat, la Aliya, ou absorption des Juifs de la diaspora et la citoyenneté israélienne, fondée sur des valeurs tel le service militaire, l'implantation et l'intégration. On reconnaît immédiatement dans cette structure des contradictions qui travaillent la culture politique d'Israël, aujourd'hui.
La relative modernité de cette structure entre en contradiction avec l'impossibilité de la séparation entre l'Etat et la religion, car il est tout simplement impossible d'établir un distinguo entre la religion juive et la nation juive, ainsi qu'entre le droit à la citoyenneté et l'affiliation à une religion déterminée, en raison du "droit (juif) au retour". Historiquement, ce type de démocratie juive a été édifié sur les dépouilles du peuple palestinien et de son ordre social, et il est encore captif de ce paradoxe de nos jours. De plus, le paradoxe a été encore avivé par l'implication d'Israël dans une occupation qui abroge par la force le droit d'un peuple à l'autodétermination sur sa terre natale.
Ces deux paradoxes ne font qu'un, avec un troisième, qui fera l'objet principal du présent article - paradoxe entre le sionisme de l'Etat, d'une part, et la prolifération de la démocratie et de l'égalité jusqu'à couvrir 20 pour-cent de citoyens arabes, descendants de la population indigène du pays restés sur place après la Nakba (la catastrophe de 1948).
En termes de valeurs démocratiques occidentales, un tel paradoxe est encore plus dommageable pour la façade démocratique de l'Etat israélien que le fait qu'il occupe un autre peuple. Après tout, la plupart des démocraties occidentales ont traversé leurs propres périodes coloniales qui n'ont pas affecté de manière fondamentale les structures de leurs systèmes politiques.
Bien que nous nous inscrivions en faux contre cette assertion, et même avec le simple fait d'établir une telle comparaison, un consensus démocratique s'est dégagé sur l'importance d'une égale citoyenneté garantissant de manière sine qua non la démocratie, ainsi que sur l'importance et le caractère sensible du problème des droits accordés aux minorités.
Des sujets tels que ceux-ci ne sauraient trouver de solution acceptable dans une situation telle que celle que nous connaissons, qui voit l'Etat être défini tant, en même temps, comme un Etat juif qu'un Etat pour les Juifs (et non pas pour ses citoyens).
C'est la raison pour laquelle Israël s'est attaché depuis toujours à maintenir un savant équilibre entre la discrimination contre les citoyens arabes qui lui est inhérente, d'une part, et son besoin d'éviter d'apparaître comme un Etat d'apartheid à l'intérieur de ses propres frontières internationales, d'autre part.
Cet équilibre a été perturbé à plusieurs occasions, mais il a généralement été rétabli à l'avantage des citoyens arabes d'Israël, qui ont bénéficié d'une marge de droits en élargissement constant. D'une manière globale, les citoyens arabes ont bénéficié d'une amélioration de leurs droits, dans l'Etat juif, pour un ensemble de raisons, au nombre desquelles figurent le pouvoir croissant de l'élite dirigeante israélienne, la prospérité économique en voie de progression et le progrès social au sein de la communauté arabe elle-même, qui s'est montrée de plus en plus active à protester contre la fracture séparant ses conditions de vie de celles de la communauté juive.
Néanmoins, en dépit de l'amélioration des droits des Arabes en comparaison du passé, en particulier d'avec l'époque durant laquelle les Arabes étaient soumis à un régime militaire direct, le hiatus séparant le développement économique des citoyens arabes de celui des citoyens juifs s'est accru. De plus, le problème de la discrimination raciale n'a pas connu ne serait-ce qu'un commencement de traitement.
De plus, les contradictions entre le statut des citoyens arabes et les politiques de l'Etat se sont accrues, en raison de la conscience nationale croissante parmi les citoyens arabes, pour un ensemble de raisons que nous allons maintenant développer.
Si Israël n'a pas engendré de "nation israélienne", c'est parce qu'il a choisi de souligner l'identité juive de l'Etat. Au même moment, le pari sur une crise d'identité fragmentant les citoyens arabes, les marginalisant et les empêchant de s'organiser en groupe national ressortissant à la nation arabe et au peuple palestinien, ce pari a échoué.
La démocratie juive peut tolérer des citoyens arabes qui soient des hôtes, pour peu qu'ils respectent les lois de l'hospitalité. En d'autres termes, Israël peut tolérer la présence de ces Israéliens-arabes qui acceptent de demeurer en marge tant de la société arabe que de la société israélienne. Coopter ces citoyens arabes qui acceptent de se transformer en hybrides moitié-israéliens, moitié-arabes, en opportunistes caméléonesques n'ayant aucune identité culturelle claire et qui tentent de plaire, à volonté, tantôt aux Israéliens tantôt aux Arabes, en tentant de gagner sur tous les tableaux après avoir perdu leur âme ; voilà qui ne pose aucun problème à Israël...
Comme en réponse à ce phénomène (qui était en train de gagner en prégnance et allait devenir dominant dans le consensus social), nous avons essayé de proposer une alternative idéologique démocratique qui affirme une identité arabe palestinienne, prenant différentes nuances, bien entendu, mais en aucun cas demi-arabe.
Notre proposition insiste sur le fait qu'une citoyenneté pleine et entière est la pré-condition de l'égalité et qu'il y a une contradiction entre une totale égalité et l'identité sioniste de l'Etat. Cette contradiction ne doit pas nous inciter à abandonner notre revendication de l'égalité ; elle ne fait que mettre l'accent sur le fait que l'égalité est incompatible avec le sionisme. Le problème, c'est le sionisme. Ce n'est pas l'égalité !
Cette thèse libérale-démocratique est considérée si radicale, en Israël, qu'elle viole presque les garde-fous légaux imposés à toutes les alliances partisanes candidates aux élections parlementaires. Dès lors que ce message a pris la forme d'un parti politique en compétition pour des mandats parlementaires, une rivalité d'un nouveau type s'est développée au sein de la communauté arabe (d'Israël), exigeant une affirmation plus énergique de son identité arabo-palestinienne et une égalité totale.
Une campagne visant les membres arabes de la Knesset (et les Arabes, d'une manière générale), mettant en cause leur position vis-à-vis de la cause palestinienne, a connu une escalade depuis la prise de fonctions de Benjamin Netanyahu (en 1996). L'objectif de cette campagne a été de déligitimer les parlementaires arabes, au prétexte que leur loyautés politiques entraient en contradiction avec leur citoyenneté (israélienne).
Les provocations contre les parlementaires arabes à la Knesset allèrent croissant, durant l'Intifada, tirant partie d'une atmosphère d'hostilité forcée ainsi que de l'hystérie chauvine qui s'était emparée de la vie publique en Israël, et qui n'a cessé de la dominer depuis lors.
Au cours de cette période, la décision fut prise de déclarer ouverte la guerre contre les parlementaires arabes. J'ai été personnellement blessé par balle à l'épaule par un policier israélien, en juin 1999, alors que je participais à une manifestation contre la destruction par les autorités israéliennes de maisons arabes à Lydda. L'affaire, toutefois, fut close sans suites pour cause d'"absence de preuves". Dans la même veine, des centaines d'extrémistes juifs s'en sont pris à mon domicile, en octobre dernier.
Là encore, il n'y eut aucune arrestation, bien que la police ait été présente au moment des faits. En réalité, les assauts de la police contre des parlementaires arabes devinrent chose courante. Il n'y avait plus aucune "immunité" digne de ce nom, à part celle, éminemment symbolique, dissuadant l'Etat d'assigner un parlementaire, fût-il arabe, en justice.
Pour la première fois de l'histoire de la Knesset, un membre du parlement est déchu de son immunité pour avoir tenu certains propos politiques ; en l'occurrence : moi. J'ai été assigné en justice à deux motifs :
1 - des accusations ont été portées contre moi, pour des déclarations faites en deux occasions : au cours d'un meeting de protestation tenu, le 5 juin dernier, dans le village d'Umm al-Fahm, meeting où j'ai exprimé ma sympathie pour le Hizbollah libanais et mon estime pour son rôle dans le retrait de l'armée israélienne d'occupation. L'acte d'accusation énonce que ces propos "équivalaient purement et simplement à des actes terroristes". La deuxième occasion a été celle du premier anniversaire de la disparition du président syrien Hafez al-Assad, cérémonie au cours de laquelle j'ai exhorté le monde arabe à soutenir l'intifada palestinienne. L'acte d'accusation énonce que cette exhortation était une "incitation à l'usage de la violence à l'encontre de l'Etat d'Israël".
2 - d'autres accusations faisaient état de mon entremise auprès des autorités syriennes afin de permettre à quelques citoyens arabes âgés de rendre visite à leur parentèle vivant en Syrie, dans des camps de réfugiés palestiniens, pour la première fois depuis 53 ans. Faisant un geste humanitaire hautement apprécié par les Arabes d'Israël, la Syrie accepta cette requête. Israël, de son côté, n'osa pas poursuivre des personnes âgées au motif du "crime" d'avoir rencontré des membres de leur famille vraisemblablement pour la dernière fois de leur vie. Alors il décida de poursuivre Azmi Bishara pour avoir "organisé des visites dans un pays hostile sans l'autorisation du gouvernement israélien".
En dépit du fait que, mes collègues et moi-même, devions prendre ces assignations en justice avec le plus grand sérieux, et que je doive préparer une défense robuste afin de prouver mon innocence, nous avons conscience du fait que les accusations portées contre moi sont de nature politique, qu'elles ont des motivations politiques et des objectifs politiques.
Ces accusations sont par essence politiques, car elles sont basées sur le point de vue politique israélien qui considère une résistance légitime comme une forme de terrorisme. Le motif politique de ces motivations est fondé sur une conviction sioniste de droite selon laquelle le pluralisme démocratique doit être limité par l'allégeance à l'Etat israélien/sioniste. L'objectif politique d'Israël est de saper le parti de l'Assemblée nationale démocratique (Balad) en poursuivant en justice sa direction, et en terrorisant les citoyens arabes afin de les contraindre à ne plus le soutenir.
C'est pourquoi notre procès doit être l'occasion d'une réaction publique qui exprime son soutien aux objectifs du parti Balad et montre à Israël que les Arabes ne sont pas susceptibles d'être ramenés au bercail de la soumission par la répression. Le procès doit être aussi l'occasion d'un débat politique autour de la distinction - à imposer - entre résistance légitime et terrorisme.
Nous considérons que l'occupation constitue une forme de violence politique dirigée contre un peuple innocent. Il s'agit, en d'autres termes, ni plus ni moins que d'une forme de terrorisme. De la même manière, nous considérons que la résistance à l'occupation, à l'intérieur de certaines limites politiques et morales à ne pas dépasser, est partie constituante de la lutte contre le terrorisme.
Israël va tout faire pour présenter mon procès à l'opinion libérale occidentale comme celui d'"une démocratie défendant son existence". Au-delà de ma position bien connue sur le genre de "démocratie" qu'est Israël en réalité, j'affirme que cette prétention est non fondée, dans mon cas. La réalité est même rigoureusement inverse.
C'est nous qui, en réalité, représentons la démocratie en lutte pour sa survie contre un assaut lancé par des forces par définition antidémocratiques. La majorité qui s'est prononcée, à la Knesset, en faveur de la levée de mon immunité parlementaire, était constituée de mouvements et de forces qui ne sont ni libéraux, ni démocratiques. Parmi ces mouvements, des partis d'extrême-droite et des partis ultra-orthodoxes. Généralement, c'est contre des partis de cette nature que les démocraties luttent pour leur survie. Le procès à venir, par conséquent, offrira une rare opportunité de montrer quelle étrange simulacre de démocratie est en réalité Israël.
Dans cette saga, la soi-disant gauche sioniste a non seulement montré à quel point elle est impuissante, mais aussi sa faillite morale. Afin de démontrer que leur parti est non moins patriotique que le Likoud (droite, ndt), de nombreux membres du parlement Travaillistes ont voté en faveur de la levée de mon immunité parlementaire. Les rares législateurs qui ont voté contre (tel le député Yossi Sarid), ont toutefois justifié leur position en déclarant qu'ils avaient voté en faveur de la liberté d'expression, après avoir lancé à mon encontre une campagne éhontée de mensonges et de calomnies, bien pire que ce que à quoi ne s'était encore jamais abaissée la droite elle-même.
La gauche israélienne déforme nos positions, tente de dresser l'opinion publique contre nous, puis elle tente d'apporter une preuve de sa prétendue supériorité morale en défendant la "liberté d'expression dans la société israélienne". La bataille ne porte pas sur la liberté d'expression : la gauche israélienne ne croit pas aux principes de Voltaire. Mes déclarations seraient passées inaperçues, et nous n'aurions pas été assignés en justice, si nous n'avions pas représenté une force politique authentique, et s'il n'y avait pas eu volonté délibérée de saper la représentation politique arabe. La bataille, par conséquent, a pour enjeu la représentation des Arabes. Il s'agit de notre droit, en tant qu'Arabes, à nous organiser, de notre droit à travailler en liaison avec notre peuple en train de souffrir de l'occupation israélienne et, enfin, de rendre le Sionisme compatible avec la démocratie et l'égalité.
                                               
2. Comment torpiller les Saoudiens par Uri Avnery
[traduit de l'anglais par R. Massuard et S. de Wangen]
2 mars 2002 - Si, en mai 1967, un prince arabe avait proposé que le monde arabe dans son ensemble reconnaisse Israël et établisse avec lui des relations normales, en échange de la reconnaissance par Israël de la Ligne Verte comme frontière, nous aurions cru que le temps du Messie était arrivé. Des masses de gens se seraient précipitées dans les rues en chantant et en dansant comme le 29 novembre 1947, quand les Nations Unies avaient appelé à l'établissement d'un Etat juif et d'un Etat arabe en Palestine.
Mais c'est alors que le désastre est survenu: nous avons conquis la Cisjordanie et la Bande de Gaza, les gouvernements travaillistes et du Likoud les ont couvertes de colonies, et aujourd'hui cette proposition apparaît comme un méchant complot anti-sémite.
Les dirigeants d'Israël nous disent : Ne vous en faites pas. Comme nous avons survécu au Pharaon, nous survivrons à Emir Abdallah .
Alors que va-t-il se passer ?
En Israël, toute initiative internationale destinée à mettre fin au conflit passe par trois phases : (a) le refus, (b) la présentation déformée, (c) la liquidation. C'est ainsi que le gouvernement Sharon-Pérès traitera cette initiative. Il peut s'appuyer sur 53 ans d'expérience, au cours desquels tant les gouvernements travaillistes que ceux du Likoud ont réussi à torpiller tout plan de paix proposé.
(Nous ne pouvons pas supposer, grands dieux non, que les gouvernements israéliens successifs étaient contre la paix. Pas du tout. Chacun d'eux voulait la paix. Tous aspiraient à la paix. " Pourvu que la paix nous donne l'ensemble du pays, au moins jusqu'au Jourdain, et nous laisse le couvrir de colonies. " Jusqu'à maintenant, tous les plans de paix n'y sont pas parvenus.)
La PHASE A vise à minimiser la proposition. " Il n'y a là rien de nouveau ", affirmeront les sources politiques. " C'est proposé seulement dans un but tactique. C'est un truc politique ". Si elle vient d'un Arabe : " Il dit cela à la communauté internationale mais pas à son propre peuple. " En bref , " ce n'est pas sérieux ".
Une méthode éprouvée est de se concentrer sur un mot et de prétendre qu'il prouve la malhonnêteté de toute l'affaire. Par exemple, avant la guerre d'octobre 1973, le président égyptien Anouar El Sadate a fait une offre de paix d'une grande portée. Golda Meir l'a rejetée d'emblée. Ses Arabisants (il y a toujours dans les parages des intellectuels vénaux pour faire le sale boulot) ont découvert que Sadate parlait de " Salaam " mais pas de " sulh ", ce qui " prouve " qu'il ne parlait pas de paix réelle. Plus de 2000 soldats israéliens et des dizaines de milliers d'Egyptiens ont payé de leur vie pour ce mot. Par la suite, un traité salaam a été signé.
De telles méthodes sont encore appliquées aujourd'hui pour la proposition saoudienne. D'abord on a dit que le prince héritier Abdullah avait parlé de son initiative seulement avec un journaliste américain, mais n'en avait pas parlé à son propre peuple. Quand on a appris qu'elle avait été largement publiée dans tous les journaux saoudiens, à la fois dans le pays et à Londres, un autre argument a été avancé : le prince n'a fait cette offre que parce que les Saoudiens étaient devenus impopulaires aux Etats-Unis après la tragédie des Tours jumelles (comme si cela avait de l'importance.) En bref, Abdullah n'est pas devenu un vrai sioniste.
Ce point a été largement discuté dans les médias israéliens. Les commentateurs ont commenté, les érudits ont fait étalage de leur érudition, mais pas un (pas un !) d'entre eux n'a discuté du contenu réel de la proposition.
La PHASE B vise à piéger la proposition. Nous ne rejetons pas la proposition. Bien sûr que non ! Nous aspirons à la paix ! Nous apprécions le caractère positif de l'offre et nous renvoyons la balle.
La meilleure méthode est de demander une rencontre avec le dirigeant arabe qui a pris l'initiative, " pour clarifier les problèmes ". Cela paraît logique. Les Américains pensent que, si deux personnes ont un différend, elles doivent se rencontrer et discuter de la question, afin de la résoudre. Quoi de plus raisonnable ?
Mais un conflit entre nations ne ressemble pas à une querelle entre deux personnes. Chaque proposition de paix arabe repose sur un double préalable : Vous rendez les territoires occupés, et vous recevez la reconnaissance et la " normalisation ". La normalisation implique évidemment des rencontres entre les dirigeants. Quand le gouvernement israélien demande une réunion avec des dirigeants arabes " pour clarifier des détails ", il essaie en fait de recevoir le paiement (normalisation) sans livrer la marchandise (retrait des territoires occupés). Un beau coup vraiment. Si les dirigeants arabes refusent la rencontre, eh bien, cela montre seulement que leur proposition de paix est une imposture, n'est-ce pas ?
Beaucoup de propositions de paix sont tombées dans ce piège. Ben-Gourion avait offert de rencontrer Muhammad Naguib, le dirigeant égyptien après la révolution de 1952. Plusieurs Premiers ministres ont demandé à rencontrer Afez Al Asad. Seul Sadate a été plus malin que les malins et a retourné la situation à leurs dépens. Il est venu à Jérusalem de sa propre initiative.
Quand l'assemblée générale des Nations unies a adopté la résolution 242, le gouvernement israélien ne l'a pas acceptée. C'est seulement beaucoup plus tard, quand il n'y avait plus de choix, qu'il l'a acceptée " suivant l'interprétation israélienne ". Celle-ci se concentrait sur l'article " les " qui manque dans la version anglaise laquelle demande le retrait " de territoires occupés " au lieu de " des territoires occupés "), contrairement à la version française dans laquelle l'article défini apparaît bien. (Les Soviétiques ont été pris au dépourvu, parce qu'il n'y a pas d'articles dans la langue russe.)
La méthode préférée est de tuer lentement l'esprit de la proposition, d'en parler de façon interminable, de l'interpréter comme ceci et comme cela, d'étirer à l'infini les négociations, de mettre en avant une condition que l'autre partie ne peut accepter jusqu'à ce que l'initiative soit finalement abandonnée. C'est ce qui s'est passé au comité de conciliation à Lausanne, c'est ce qui s'est passé pour la plupart des plans de paix américains et européens.
PHASE C : Si les phases A et B n'ont pas marché, l'étape suivante est celle de la liquidation. De nos jours elle est appelée par l'armée " prévention ciblée " ou, simplement, "assassinat assuré ".
Contre le premier médiateur des Nations unies, le comte suédois Folke Bernadotte, la " prévention ciblée " a été appliquée à la lettre : on lui a tiré dessus et il a été tué. Les tueurs étaient des " dissidents ", mais Ben-Gourion n'a pas versé de larmes.
En général, les gouvernements israéliens utilisent deux torpilles mortelles dans leur arsenal : le Congrès américain et les médias américains. William Rogers, secrétaire d'Etat du président Nixon, par exemple, a proposé un plan de paix qui comprenait le retrait d'Israël sur la frontière d'avant 1967, avec des " échanges peu importants ". Israël a lâché ses torpilles et a coulé Rogers en même temps que son plan. Son poste a été pris par le juif mégalomane Henry Kissinger et cela a été la fin des plans de paix.
L'initiative saoudienne peut-elle être sabordée de la même façon ? Si les Saoudiens maintiennent le cap, il ne sera pas facile de l'intercepter. Cette fois, la cible n'est pas une petite frégate, même pas un destroyer, mais un puissant porte-avions. Il sera difficile de le torpiller.
Mais Shimon Pérès et son ministère des affaires étrangères sont experts dans ce genre de tâches ; ils le sont depuis des décennies. Ariel Sharon les poussera. Le pitoyable Parti travailliste, sous la direction d'une pâle copie de Sharon, se joindra au chœur. Confrontés à la terrible menace d'avoir à mettre fin à l'occupation, les médias israéliens vont se rassembler derrière le gouvernement
Personne ne se révolte, personne ne crie. En Israël, le vrai discours public est mort depuis longtemps. L'instinct de survie national s'est émoussé. 35 ans d'occupation et de colonisation ont érodé l'aptitude de la nation à raisonner, laissant à sa place un mélange d'arrogance et de folie.
Une grande occasion, peut-être unique, risque d'être manquée. Des centaines, des milliers, des dizaines de milliers peuvent le payer de leur vie. Ils ne danseront plus jamais dans les rues.
                       
3. Les oliviers d'Aboud par Israël Shamir
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

18 juin 2001 - Au moment, pratiquement, où le cessez-le-feu concocté par la CIA entrait en application, j'ai reçu un appel téléphonique angoissé du village d'Aboud. Ce village est situé sur le versant occidental des collines de Samarie. Il avait été investi par l'armée israélienne ; deux hommes avaient été abattus. J'y suis allé, ce matin. J'y suis allé pour voir ce village et aussi pour me faire une idée du cessez-le-feu, sur le terrain.
Le village d'Aboud est cerné par de nouvelles colonies juives, de tous côtés. Une route juive, toute neuve, mène jusqu'aux environs du village. Un embranchement y conduit, on arrive au village en le prenant, au bout d'environ quatre kilomètres. A l'embranchement, la route est condamnée par des monceaux de terre de dimensions cyclopéennes. Nous avons tenté notre chance en roulant jusqu'à un autre embranchement, aboutissant au village de l'autre côté, avec le même résultat. Nous avons fini par trouver une piste de terre battue et étroite, que les paysans avaient tracée le matin même, et nous l'avons empruntée.
Aboud est un très beau village palestinien, il évoque puissamment la Toscane. Ses maisons aux pierres adoucies par le temps semblent pousser sur les pentes de ses collines. Des vignes en ornent les grilles, des figuiers plantureux font de l'ombre aux ruelles. La prospérité de ce village bien implanté dans son environnement saute aux yeux. Il suffit de voir combien les maisons sont vastes et la propreté des ruelles, irréprochable. Des hommes âgés étaient assis sur des bancs de pierre sur une petite place entourée de murs, à l'ombre d'une tonnelle, évoquant les sages d'Ithaque, réunis par le jeune Télémaque. S'en dégageait une atmosphère évoquant les "portails de la ville" de la Bible, ou un diwan. Des enfants apportaient aux vieux messieurs du café et des fruits frais. Les Palestiniens, ici, ne sont pas des réfugiés de Gaza et de Deheishe. Ici, comme dans une sorte de pli temporel, on peut voir la Terre Sainte telle qu'elle devrait- telle qu'elle pourrait - être.
Ici, un personnage nommé Aboud, âgé de trois mille ans, dit la tradition locale, a reçu la foi du Christ du Christ lui-même. Une église est là, pour le prouver. C'est l'une des plus anciennes églises au monde. Elle a été bâtie au temps de l'empereur Constantin, au 4ème siècle. Peut-être est-elle encore plus ancienne, c'est en tout cas ce que pensent certains archéologues. Cette frêle construction fait l'objet de restaurations et de soins attentifs. Les chapiteaux byzantins de ses colonnes sont sculptés de croix et de palmes. Récemment, une dalle portant des inscription en langue araméenne ancienne a été découverte dans le mur sud de cette église.
Aboud plusieurs églises : une église catholique romaine, une église grecque orthodoxe, et église construite par des Américains. Il y a aussi à Aboud une mosquée toute neuve, indiquant si besoin était qu'en Terre Sainte Chrétiens et Musulmans vivent ensemble en parfaite harmonie. Le 17 décembre, tous les villageois, Chrétiens et Musulmans, vont en procession vénérer la sainte patronne du village : Sainte Barbe. C'était une jeune fille du coin. Elle était tombée amoureuse d'un jeune chrétien, et elle avait été baptisée. Cela se passait en des temps horriblement difficiles, sous l'empereur Dioclétien, et elle mourut en martyre des persécutions antichrétiennes. Les ruines de la très vieille église byzantine de Sainte Barbe se trouvent à environ deux kilomètres du village, sur une colline. Au pied de la colline, on peut voir le tombeau de la sainte. C'est à cet endroit que les paysans de la région viennent allumer des cierges et prier pour que leurs voeux soient exaucés.
C'est un endroit parfait pour comprendre la démence du récit juif dominant, qui parle d'une "terre sans peuple" habitée de loin en loin par des nomades venus ici, au septième siècle, au moment des conquêtes arabes.
Des archéologues ont prouvé que ce village n'a jamais été détruit ni abandonné par ses habitants depuis des temps immémoriaux, et il suffit d'avoir des yeux pour le comprendre. Des oliviers pluricentenaires couvrent les collines, apportant la confirmation des racines ancestrales du village d'Aboud et lui donnant leur huile, denrée essentielle pour les habitudes alimentaires de sa population et source de revenus pour elle, car elle en vend l'excédent.
Juste à l'entrée d'un hameau, deux bulldozers Carterpillar de fabrication américaine, énormes, étaient en train de dévorer les oliviers, lentement mais sûrement. Monstrueux, les deux engins étaient carapaçonnés de plaques de blindage, de tous côtés. Ils semblaient inexpugnables, comme deux forteresses animées. Ils dominaient le paysage comme les monstres mécaniques de l'Empire du Mal livrant l'assaut contre Ewocks, dans le film de science-fiction La guerre des étoiles (Stars War).
Les paysans, juchés sur les monceaux de terre bloquant l'entrée du village, observaient les mastodontes en train de détruire leurs gagne-pain. Ils ne pouvaient pas s'approcher dans leur direction, car ils n'étaient pas autorisés à quitter leur village, devenu leur prison. Il y avait aussi là une tente, et quelques soldats israéliens, autour d'une mitrailleuse, sur la colline à l'entrée du village. Ils étaient là pour empêcher les habitants de sortir. La nuit d'avant, la veille du shabat, ils avaient ouvert le feu sur les villageois qui s'étaient aventurés à l'extérieur, blessant deux hommes. Les autres avaient pu rentrer au pas de course au village et s'y mettre à l'abri. Puis l'armée pénétra dans le village, à bord de ses jeeps, sillonnant les ruelles, reçus par quelques volées de cailloux lancés par les gamins. Les colons juifs et les soldats arrosèrent de balles les fenêtres et les toitures, puis ils s'en allèrent, ayant le sentiment d'avoir accompli leur B.A. du shabat.
On m'autorisa à franchir la frontière invisible, puisqu'aussi bien il ne s'agissait d'une frontière infranchissable que pour les seuls Palestiniens. Il y avait là un officier israélien, assis dans sa jeep, une grosse Hummer américaine, venu contrôler le désastre. "Pourquoi faites-vous ça", lui ai-je demandé, "vous n'avez pas entendu parler du cessez-le-feu ?" "Va dire ça à Arik" (Sharon), me répondit l'officier ; "nous ne faisons qu'exécuter les ordres." Mais ni lui, ni les autres soldats, ni les conducteurs des deux bulldozers n'étaient abattus, face à ces ordres. Ces oliviers hors d'âge ne signifiaient rien pour eux, tout comme l'église et le village bimillénaires et les gens qui l'habitent. Tout cela ne leur disait rien. Tout cela devait simplement subir leur destruction.
La Palestine n'a jamais été le désert que les premiers Sionistes ont prétendu y trouver à leur arrivée. Mais elle en deviendra à coup sûr un, si nous n'arrêtons pas l'oeuvre sinistre des bulldozers.
                           
4. Et vous, vous êtes un Sabra, ou un Chatila ? par Ahmed Amr
sur le site de nilemedia.com du dimanche 10 février 2002 http://www.nilemedia.com
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
L'élection d'un criminel de guerre de l'acabit d'un Sharon signe le dernière convulsion en date du zélotisme israélien. Il s'agit, pour partie, d'une réaction israélienne militante à l'insurrection dans les territoires occupés palestiniens et, pour l'autre partie, d'irritation contre un Barak insuffisamment excessif dans sa manière d'administrer la force de feu israélienne aux indigènes turbulents. Eût Barak eu la main encore plus lourde dans ses châtiments collectifs, eût été son score de tués encore meilleur, il aurait obtenu plus de voix des Israéliens aux élections, tant Sabras que Chatilas.
Un autre facteur majeur à avoir motivé les Sabras et les Chatilas d'Israël fut le fait que la discussion des accords d'Oslo en étaient arrivée, finalement, au point relatif au droit au retour des réfugiés palestiniens. Tout Sabra ou Chatila authentique croit ce que la vieille Golda Meir leur disait à ce sujet : "Les Palestiniens n'ont jamais existé". L'opinion publique israélienne était de ce fait, bien mal préparée à devoir traiter avec un Etat palestinien indépendant. Et encore moins à admettre que des Palestiniens aient l'audace de revendiquer le droit de revenir dans leurs villages et villes ancestraux.
Un vrai sioniste, comme le dit Sharon en toute simplicité, n'admettra jamais l'idée que tant de Palestiniens viennent "polluer ses routes et ses plages". Trop de mixité raciale, voilà qui n'est pas bon. La diversité, c'est bien, à New York ou à Los Angeles. En Palestine, c'est une option horrifique. Comme n'importe quel employé de la chaîne CNN ou du New York Times vous le dirait, les natifs de Palestine devraient oublier pour toujours leur terre natale et finir par admettre que leur pays a été désigné pour servir de refuge exclusif au rassemblement des Juifs dispersés de part le monde. Il est hors de question que les Palestiniens rentrent chez eux. Vous ne vous rendez pas compte : leur arrivée mettrait en danger la judéité d'un endroit qui doit conserver sa majorité juive pour l'éternité. Ainsi, ils ont élu Sharon. Des jeunes Chatilas israéliens et des vieux Sabras ont unis leurs suffrages pour élire un homme capable de traiter avec une poigne de fer les insolents natifs palestiniens.
Alors comme ça, maintenant, ils ont leur Sharon, un Sabra connu pour son histoire de criminel de guerre à Qibya, Gaza, Beyrouth, Sabra et Chatila. S'il y a un quelconque problème d'image, les Likudniks du New York Times et de Fox News amèneront des commentaires élogieux sur le "héros de guerre". Et si les Américains et le reste du monde ne gobent pas la pilule, eh bien ils s'arrêteront de dissimuler ce qu'ils ne parviennent plus à dissimuler, voilà tout. Où est le problème ?
Voilà qui ramène tous les Sabras et tous les Chatilas israéliens à la case de départ. Après cinquante-trois ans passés à tout faire pour maintenir les Palestiniens à l'écart de la Palestine, on attend de Sharon qu'il les fasse disparaître grâce à sa potion souveraine de violence mâtinée de perfidie. La potion de Barak était apparemment trop diluée au goût tant des Sabras que des Chatilas...
Ainsi, que vous soyez un Sabra ou un Chatila, il y a deux ou trois questions sur lesquelles vous feriez bien de vous pencher. Que se passera-t-il si les Juifs pour Jésus en viennent subitement à se percevoir comme faisant partie intégrante de la communauté des Palestiniens chrétiens ? Que se passera-t-il si certains de ces Juifs européens décident de "s'indigéniser" et adoptent l'islam afin de pouvoir faire la causette avec leur environnement moyen-oriental ? Que se passera-t-il lorsque le Messie annoncera sa venue et que les Sépharades le reconnaîtront, tandis que les Ashkénazes, non ? Que se passera-t-il lorsque des nababs ambitieux de la high tech israéliens seront fatigués du prix qu'ils doivent payer pour leurs enclaves monoethniques et émigreront vers une Silicon Valley plus prospère et surtout multi-culturelle ?Avec notre économie "mondialisée", que se passera-t-il quand des vieux gauchistes italiens décideront de venir passer leur retraite à Haïfa, parce que ce sera nettement moins cher qu'à Milan ? Que se passera-t-il si ce retraité français qui a décidé de venir s'installer à côté de chez vous s'avère être à moitié algérien ? Que ferez-vous, alors, pour maintenir cet idéal sioniste sacré de la permanence d'une majorité juive en Israël ? Décréterez-vous une nouvelle campagne d'expulsion des non-juifs afin de maintenir la majorité juive ? Qui devra faire ses valises en premier ? L'expatrié italien ? Les Juifs amis de Jésus ? L'hérétique séfarade ? Pour restaurer votre "quota" juif, nivellerez-vous au bulldozer d'abord le village de retraités suédois ou un vieux village palestinien de Galilée ?
Et puis, que ferez-vous le jour où votre enfant se livrera à une petite enquête scientifique et fera tester son ADN à la pharmacie du coin, pour finir par trouver qu'il est slave, germanique, éthiopien, berbère, ou arabe ? Que ferez-vous quand votre rejeton prendra dans la bibliothèque un livre sur la mythologie des religions et qu'il comprendra la différence entre la mythologie sioniste et les réalités historiques ? Quelle sera votre réaction lorsqu'au cours de son premier voyage en Europe, quelque type cool d'origine arabe ou hollandaise lui parlera de Sabra et de Chatila, de Qibya et de Sharon ? Shatila acceptera-t-elle encore d'être appelée fille de Sabra ?
Et puis votre gamin deviendra curieux, il s'adonnera à un peu d'archéologie, un peu d'histoire, un peu de science et il découvrira que votre dogmatisme de sabra zélé vous a amené à commettre un crime collectif contre une communauté indigène pour prix de mettre à l'épreuve votre idéologie et votre arrogance auto-justificatrice toute européenne. Alors, votre enfant, élevé comme une Chatila, digne fille de sa vaniteuse Sabra de mère rentrera chez vous et vous posera à brûle-pourpoint cette question : "Maman, as-tu, toi-même, ou papa, voté pour ce boucher de Sharon, en 2001 ?" Et vous vous mettrez alors à rabâcher les crimes des nazis et Hitler et ce qui s'est passé en 38, et la Nuit de Cristal, et la Shoah, et les rêves de Ben Gourion. Et alors la jeune Shatila se mettra à poser des questions aux vieux Sabras : "Hé, Papy, à propos de Ben Gourion, raconte-moi encore ce que vous avez fait à Deir Yassin, en 1948, dis, tu veux bien ? C'est vrai, que tu as fais l'armée dans l'Irgoun avec Elie Wiesel, dis, Papy ?"
Mais une question vous tourmentera à jamais : "Dis, Papy, pourquoi nous, les Israéliens, nous nous nommons nous-mêmes les Sabras, alors que les Palestiniens, eux, nous appellent les Chatilas ?"
                               
5. "Pour une paix juste et immédiate au Proche-Orient" - Appel des avocats, magistrats et juristes
[Dans le Point d'information Palestine N°189 du 13/02/2002 nous avons publié les deux appels lancés l'un par des médecins et scientifiques et l'autre par des artistes et professionnels de la culture. Aujourd'hui, un nouvel appel est lancé, cette fois-ci par des avocats, magistrats et juristes.]
Nous, avocats, magistrats, juristes, sommes bouleversés et indignés par les développements chaque jour plus dramatiques de la situation en Israël et dans les territoires palestiniens occupés par Israël.
L’idée de paix entre Palestiniens et Israéliens, qui avait émergé entre 1993 et 2000, ne semble plus être aujourd’hui qu’un souvenir.
Par la force, le gouvernement et l’armée d’Israël imposent chaque jour des conditions d’existence plus inhumaines aux Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie. Le Premier Ministre israélien Ariel Sharon en est le principal responsable, lui qui parle du processus d’Oslo comme de “ la pire catastrophe ” qui soit arrivée à Israël.
Cette politique est également criminelle vis-à-vis du peuple israélien, qui paye le prix de l’occupation par la mort de civils innocents lors d’attentats aveugles, car les Israéliens ne peuvent espérer vivre dans la paix et la sécurité en conduisant un peuple au désespoir.
Nous sommes de plus inquiets des retombées néfastes de ce conflit sur les relations entre Français juifs et arabes au sein de la République française. Pour notre part, nous voulons montrer l’exemple du dialogue et de l’échange, surtout aux jeunes, en les mobilisant par un combat citoyen commun contre toutes les formes de racisme. De même que nous disons aux Français d’origine arabe ou musulmane que leurs concitoyens d’origine juive ne sont pas responsables des malheurs des Palestiniens, nous disons aux Français d’origine juive, et plus généralement à l’ensemble de l’opinion publique, que critiquer la politique israélienne n’est pas faire preuve d’antisémitisme.
Nous en appelons :
- à tous les membres des sociétés israélienne et palestinienne qui ont su faire entendre leurs aspirations à la paix ces dernières années sur la scène internationale,
- à tous les Français amis des peuples palestinien et israélien désireux de voir la paix s’installer au Proche-Orient.
Nous demandons :
- le respect des principes et résolutions des Nations-Unies, ainsi que des Conventions de Genève,
- une force d’interposition internationale,
- le démantèlement des implantations de colons israéliens et le retrait immédiat de l’armée israélienne des territoires occupés en 1967,
- l’établissement d’un Etat palestinien à côté de l’Etat d’Israël, dans le respect mutuel des droits et des aspirations légitimes des deux peuples.
Ni le peuple français, ni ses dirigeants, ne peuvent rester indifférents au drame qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée. Nous devons exiger de nos Etats respectifs de saisir immédiatement le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale de l’ONU pour faire cesser les violations patentes et avérées du droit international humanitaire à l’égard du peuple palestinien. N’oublions pas que l’Article premier commun aux conventions de Genève de 1949 et à leur protocole additionnel 1 de 1997 stipule que chaque Haute Partie contractante, c’est-à-dire chaque nation concernée, a “ l’obligation de faire respecter le droit international humanitaire ” et qu’elle “ est tenue de prendre des mesures en toutes circonstances à l’égard de toute autre Haute Partie contractante qui ne le respecterait pas ”.
Les signataires de cet appel ne manqueront pas d’interpeller tous les candidats à la prochaine élection présidentielle en France sur leur soutien à ces propositions.
- PREMIERS SIGNATAIRES : Albert GOLDBERG (avocat, Paris), Gabriel TOLEDANO (avocat, Paris), Henri LECLERC (avocat, Paris), Anne-Marie MASSON (avocate, Paris), Pierre MAIRAT (avocat, Paris), Jean-Jacques de FELICE (avocat, Paris), Irène TERREL (avocate, Paris), Antoine COMTE (avocat, Paris), Roland WEYL (avocat, vice-président de l’Association internationale des Juristes Démocrates), Monique PICARD-WEYL (avocate honoraire), Raphaël BENARROSH (avocat, Paris), Nuri ALBALA (avocat, Paris), Emma SULTAN (avocate, Paris),Ahmed MAHIOU (agrégé des Facultés de droit, Université d’Aix-en-Provence), Claire PAQUE (juriste), Philippe MOURAUX (juriste, Cour de justice des Communautés Européennes, Luxembourg), Macha SINEGRE-DAVID (avocate, Paris), Christian CHIRENT (juriste, Paris), Macha SEBRIEN (juriste, Paris), Lyna EL TABBAL (juriste, Paris), Bénédicte CHESNELONG (avocate, Paris), Mylène STAMBOULI (avocate, Paris), Nicole Montorcier-TALON (avocate, Paris), Jean-François TALON (juriste, professeur associé Paris 12)
[Pour signer cet appel, rendez-vous sur le site http://www.PaixJusteAuProche-Orient.com, soit en adressant votre signature à infos@PaixJUsteAuProche-Orient.com merci de préciser vos nom et prénom, profession et commune.]
                           
Revue de presse

                                                 
1. La Palestine en état d'urgence sanitaire, selon deux médecins par Mouna Naïm
in Le Monde du dimanche 3 mars 2002
Opérations armées et bouclage des territoires entravent l'accès aux soins des populations
Il y a urgence médicale en Palestine. Marcel-Francis Kahn, professeur de médecine, et Philippe Luxereau, cardiologue, membre de l'organisation Médecins du monde, tirent la sonnette d'alarme à propos des graves entraves à l'accès aux soins des populations palestiniennes en Cisjordanie et à Gaza.     
Outre les tirs et les bombardements, qui font un grand nombre de blessés, les bouclages imposés à la population font des Palestiniens "les otages sanitaires de Sharon", le premier ministre israélien, et sont à l'origine d'une "situation sanitaire absolument dramatique", a averti le professeur Kahn, lors d'une conférence de presse organisée, vendredi 1 er mars, à Paris, avec le Dr Luxereau et la déléguée générale de Palestine en France, Leïla Shahid.
Les médecins, qui ont récemment participé à des missions séparées en Palestine, ont tous deux dénoncé des "violations flagrantes" par l'armée israélienne des conventions de Genève sur la protection des populations civiles. Il y a urgence, disent-ils, pour les blessés par les tirs et les bombardements israéliens. Dans le cas particulier des camps de Balata et de Jénine, où ne se trouve aucun établissement hospitalier, les blessés ne peuvent être évacués en raison du bouclage israélien doublé de celui des villes de Naplouse – la plus proche de Balata – et de Jénine, a assuré Mme Shahid, qui venait de joindre au téléphone Moussa Abou Hmeid, le directeur des hôpitaux au ministère palestinien de la santé.
Il y a également urgence pour les grands malades chroniques –les dyalisés, les cancéreux, ou les cardiaques– mais également les bébés privés des soins indispensables à leur survie du fait des interdictions de passage. Selon les chiffres livrés par le Croissant-Rouge palestinien au Dr Luxereau, une trentaine de Palestiniens sont ainsi morts depuis le début de l'Intifada. Toujours d'après le Croissant-Rouge, 70% des ambulances palestiniennes ont été endommagées durant la même période.
Encore et toujours à cause des bouclages, des femmes enceintes accouchent aux barrages, et dans d'autres cas, leur arrivée dans les hôpitaux est tellement retardée que l'enfant meurt. Les accouchements à domicile sont en très nette augmentation, avec les risques que cela comporte. Les missions médicales étrangères sont entravées, leurs équipements médicaux peuvent être soumis par Israël à des droits de douane exorbitants et leur acheminement considérablement retardé.
L'épuisement des équipes médicales et la saturation des hôpitaux se répercutent sur les malades ordinaires, dont les soins sont repoussés à des temps meilleurs. Des problèmes nutritionnels "très aigüs sont signalés en certains endroits", sans oublier "le retentissement sur le développement et la psychologie des enfants" d'une vie soumise aux bombardements et à la peur et le "déficit d'éducation" pour des raisons aussi simples parfois que l'impossibilité de se rendre à l'école.
                                       
2. Darine, 20 ans, kamikaze et martyre par Valérie Féron
24 heures (quotidien suisse) du vendredi 1er mars 2001

Darine Abou Aïshé s’est tuée mercredi en faisant sauter sa ceinture d’explosif à un barrage militaire israélien. Destinée à devenir enseignante ou traductrice, elle était aussi membre de la résistance armée contre l’occupation.
Darine avait 20 ans. Issue d’une famille ouvrière de six enfants d’un petit village près de Naplouse, Beit Azzan, elle était étudiante dans le département d’anglais de l’Université an Najjah de Naplouse. Aujourd’hui, ses amis comme sa famille la pleurent et se déclarent extrêmement surpris de son acte: «Darine avait déjà évoqué ce genre de sujet devant moi mais je n’avais pas prêté attention à ses propos, explique sa maman. La situation est tellement terrible pour nous tous que j’ai pensé qu’il ne s’agissait que d’un moment de désespoir passager.»
Pourtant, dans la cassette vidéo qu’elle a laissée pour expliquer son acte, Darine déclare qu’elle fait partie de la section féminine des Brigades des martyrs d’Al Aqsa, un groupe de la résistance armée né au début de l’Intifada et proche du parti du président Arafat, le Fatah. Un fait dont certaines de ses camarades, comme Ahlam, d’une famille d’universitaires de Naplouse, déclarent ne l’avoir jamais entendue parler.
«Elle voulait être enseignante»
Ahlam la connaissait depuis le collège, où elles ont étudié ensemble pendant sept ans avant de se retrouver ces trois dernières années à l’Université an Najjah de Naplouse: «Elle aimait ses études par-dessus tout et voulait devenir enseignante ou traductrice. C’était une jeune fille au caractère fort, sérieux, aux idées très tranchées. Mais elle était populaire.» Une jeune musulmane peu influençable, exigeante avec elle-même et la vie. Quelles raisons ont donc pu la pousser à se tuer à un check-point? «Comme nous tous, elle subissait toutes les souffrances de l’occupation et elle avait une conscience patriotique très forte», soulignent Ahlam et une autre de ses camarades, Rania.
De plus, un fait l’avait touché personnellement très récemment: sa cousine et le fiancé de cette dernière avaient été tués par l’armée israélienne. «Elle les aimait beaucoup et en a été très affectée et cela a dû fortement contribuer à la décider à passer à l’acte, souligne Rania. Je pense que beaucoup d’étudiantes palestiniennes aujourd’hui s’identifient à elle et je sais que les gens, à l’étranger, ne veulent pas nous comprendre. Mais je pense que, s’ils étaient dans notre cas, occupés depuis 1967 et bombardés depuis des mois, peut-être réagiraient-ils eux aussi comme elle.»
Et Ahlam de confier: «Nous n’avons pas envie de mourir, mais il n’y a aucun espoir de paix par la voie politique, la communauté internationale laisse faire Sharon, alors c’est à nous, le peuple, de mettre fin à l’occupation pour vivre enfin libres, dans notre Palestine.
                               
3. Les femmes de plus en plus prises pour cible par Valérie Féron
24 heures (quotidien suisse) du vendredi 1er mars 2001

Les Palestiniennes ont toujours «participé à la lutte nationale à tous les niveaux, politique, social et militaire, explique Dalal Salameh, membre du Fatah au Conseil législatif palestinien. Ce qui est nouveau dans cette Intifada, ce sont ces cas d’attentats suicides qu’il faut rattacher à la situation actuelle tout à fait nouvelle, elle aussi, avec des attaques israéliennes incroyablement violentes, des bouclages qui font de nous des prisonniers depuis des mois. Tout cela ne peut que contribuer à une pression accrue sur les individus, hommes et femmes.»
Situation extrême dans laquelle les femmes voient mourir maris, frères et sœurs ou, pis, leurs enfants. Sans oublier celles qui accouchent régulièrement aux check-points parce qu’elles se sont vu refuser le passage pour se rendre à la maternité, celles qui, dernièrement, ont été blessées et ont vu mourir leurs proches qui les accompagnaient à la maternité sous leurs yeux.
«Tous les civils visés»
«L’armée israélienne ne fait pas la différence entre les hommes, les femmes, voire les enfants, tous les civils palestiniens sans exception sont visés, affirme le Dr Nasser, médecin à Gaza. Les femmes étant de plus en plus violemment physiquement et moralement touchées, nous risquons d’avoir de plus en plus de cas de femmes commettant des attaques suicides.»
A la lutte nationale s’ajoute la haine de l’occupant qui découle de la souffrance personnelle et du désir de venger les êtres chers. «Certaines femmes ne veulent plus simplement subir, résume une enseignante de Naplouse. Elles ont envie d’agir pour affirmer qu’elles aussi prennent part au combat national.»
«Palestiniens, hommes et femmes, sont prêts à la paix, conclut le Dr Nasser. Mais, en l’absence d’alternative politique, Palestiniens, hommes et femmes, lutteront pour notre droit à l’indépendance.
                       
4. Contre le silence par Alberto d'Argenzio
in Il Manifesto (quotidien italien) du jeudi 28 février 2002
[traduit de l'italien par Christian Chantegrel]

10.000 personnes à Bruxelles pour demander à l'Europe de rompre le silence sur la tragédie palestinienne et de cesser de mettre sur le même plan les occupés et les occupants. Samedi 9 mars première manifestation à Rome pour la Palestine.
Bruxelles - Europe silencieuse, Palestine assassinée. D'une foule immense serpentant dans les rues du quartier européen de Bruxelles, montait ce slogan criant la nécessité d'une intervention urgente et autonome de l'Union Européenne au Moyen Orient. Dix mille personnes de tous âges et nationalités, français, belges, italiens, arabes, allemands et hollandais ont animé hier le quartier aseptisé Leopold, siège de la Commission, du Conseil et du Parlement de la Communauté. Dix mille personnes, loin d'être silencieuses, qui ont affirmé leur solidarité avec le peuple palestinien.
L'Europe au cours de ces 3 dernières semaines a suivi une stratégie contradictoire et substantiellement peureuse sur la question du Moyen Orient. Le 17 février, le parlement approuvait, presque à l'unanimité, une résolution forte et claire : fin de l'occupation militaire israélienne, envoi d'une force internationale d'interposition et suspension des accords d'association entre l'UE et l'état d'Israël, en raison des violations systématiques des droits humains (une décision qui n'est pas des moindres, l'UE est le premier partenaire commercial de Tel-Aviv). Les ministres des affaires étrangères des quinze ont d'abord ébauché un plan qui reprenait les propositions du parlement, mais ensuite, de peur de marcher sur les plates bandes américaines, sont revenus à des propositions bien plus mitigées, de fait pas très éloignées de la position de Washington et Tel-Aviv. La manifestation d'hier visait à ramener l'Europe vers une politique extérieure autonome, avec une intervention directe pour stopper les massacres en Palestine et pour donner de réelles perspectives de paix et de souveraineté à son peuple.
L'Europe de la société civile exprime sa solidarité par son nombre, bien au-delà des prévisions les plus optimistes, et par son engagement direct, mais hier elle a voulu aussi faire parler l'Europe institutionnelle, ne pas la laisser honteusement silencieuse. Après des rencontres positives avec le Conseil et la Commission, la plate-forme de soutien à la Palestine se fixe maintenant pour but d'augmenter les pressions sur les institutions communautaires et sur les gouvernements de Grande Bretagne, d'Allemagne et de Hollande, tenants des positions réactionnaires européennes sur le Moyen Orient.
"L'occupation tue tout le monde" répétait hier Luisa Morgantini, parlementaire européenne du PRC (Partito della Rifondazione Comunista, ndt), parmi les organisateurs de la manifestation, "tue tout monde, si l'Europe reste muette sur cette politique". C'est cette pression qui va maintenant donner la mesure du mouvement européen représenté hier à Bruxelles par des associations pour la paix, des partis, des syndicats, des ONG, des groupes de religieux et d'étudiants, mais aussi par 40 parlementaires européens et par de nombreux maires de l'association de jumelages entre les villes françaises, et les trop souvent oubliés camps de réfugiés palestiniens. Une société civile qui augmente sans cesse sa mobilisation, y compris à l'intérieur des différents pays, que ce soit par des délégations dans les territoires occupés, que ce soit par des manifestations nationales comme celle du 9 mars prochain qui rassemblera des dizaines de milliers de manifestants dans les rues de Rome pour une première et significative manifestation nationale de solidarité avec le peuple palestinien. 
                               
5. La vie à l'abri d'un mur, un rêve israélien par Christophe Ayad
in Libération du mardi 26 février 2002

Séparé des Palestiniens, Bat Hefer pourrait servir de modèle.
Bat Hefer envoyé spécial - C'est un village idéal. Un village tel qu'en rêvent les jeunes couples israéliens. Les maisons ne sont pas trop chères, les rues propres et les lampadaires rouges. On est à moins d'une heure de voiture de Herzlya, Tel-Aviv, Netanya ou Haïfa, les grands centres urbains de la côte. Il y a des maisonnettes pimpantes, alignées comme à la parade avec un bout de jardin, de la place pour garer sa voiture, une école, le grand air, les petits oiseaux...
Au bout de la rue, il y a un mur, et le mur, c'est «la sécurité». De l'autre côté du mur, la ville autonome palestinienne de Tulkarem est à moins d'un kilomètre, mais on ne la voit pas. Les paysans palestiniens viennent travailler la terre jusqu'au pied du mur. Chacun chez soi. Au moment où une partie de la gauche israélienne parle à nouveau de séparation unilatérale et où Ariel Sharon propose d'installer des zones-tampons entre Israéliens et Palestiniens (1), le mur de Bat Hefer a valeur d'exemple, parfois même de fantasme.
Clôture électrique. Bat Hefer ressemble en tout point à une colonie: l'entrée est fermée par une grille qui coulisse sur un rail, avec un gardien armé. En plus du mur, des barbelés, doublés d'une clôture électrique, font le tour du village. Mais Bat Hefer n'est pas une colonie de Cisjordanie, c'est un village israélien juste au bord de la «ligne verte» qui marque la délimitation entre les territoires palestiniens et l'Etat hébreu. C'est Ariel Sharon qui est directement à l'origine de Bat Hefer: ministre du Logement en 1991-1992, il avait lancé le projet des «Etoiles», sept localités destinées à peupler le côté israélien de la «ligne verte», comme des vigies. Mais ce n'est pas l'actuel Premier ministre qui a décidé de construire le mur. Parce qu'un mur, c'est une frontière, et Ariel Sharon n'a pas voulu être accusé de fixer définitivement les frontières d'Israël.
C'est Nachum Itzkovitz, le président du conseil régional d'Emek-Hefer, qui est à l'origine du projet. Cet élu travailliste est fier de ce qu'il appelle son «flair prémonitoire». «C'était en 1994-1995, on baignait en pleine euphorie post-Oslo. La paix était là, juste au bout des doigts, et Bat Hefer allait accueillir ses premiers habitants. Je me suis dit: "Là, tout va bien. Mais si les choses venaient à mal tourner, Bat Hefer est aux premières loges." Alors j'ai pensé à un mur. Je suis allé faire le siège de Yitzhak Rabin, de Shimon Pérès, d'Ori Orr (le vice-ministre de la Défense de l'époque, ndlr). Ils trouvaient l'idée saugrenue mais ils ont dit OK.»
Les deux premiers kilomètres ont été financés par les ministères de la Défense et de l'Agriculture. L'idée a tellement plu que le village de Matan, un peu plus au sud le long de la «ligne verte», l'a copiée.
«Quand l'Intifada a éclaté, je ne vais pas dire que j'étais content, mais c'était la preuve que j'avais raison», se rengorge aujourd'hui Nachum Itzkovitz. Depuis, le mur a été rallongé d'un kilomètre, et il a été doublé d'une clôture électrique qui signale toute tentative d'intrusion. L'armée, qui a installé des miradors, patrouille le long avec une jeep et une chenillette. «Bientôt, nous aurons des caméras», se réjouit Nachum Itzkovitz.
En attendant, des ouvriers arabes surélèvent le mur, du côté sud, le plus proche de Tulkarem, sous les yeux d'Arnon Alahmi et de sa femme Merav, un jeune couple branché qui habite au bout de la rue de Galilée, juste en face du mur. «Ils tirent depuis le minaret», explique-t-il.
Carreleurs palestiniens. Malgré tout, sa femme n'est pas rassurée. Lui est technicien à la télévision et travaille à Tel-Aviv, elle est esthéticienne à Herzlya. Chacun a sa voiture. «Quand on a décidé de s'installer, on n'avait pas l'impression de servir de boucliers humains. Mais, maintenant, je regrette d'être là. Le soir, tant qu'Arnon n'est pas rentré, je ne vais pas me coucher. J'ai peur qu'un terroriste entre dans la maison et nous tue, moi et ma fille», s'inquiète Merav. Depuis septembre 2000, le village a été visé à deux reprises par des tirs, sans dommage. Une tentative d'infiltration a été détectée à temps. «Et dire qu'avant l'Intifada, c'était moi qui faisais passer avec une échelle les gars de Tulkarem qui ont posé le carrelage de la maison, soupire Arnon. Ils n'avaient pas de permis de travail. Il y en a même un que j'aimais bien, il m'avait invité à son mariage. Mais on n'y est pas allés. Depuis cette Intifada, on n'a plus de nouvelles. Pourtant, même pendant la première Intifada, j'allais acheter mon hoummous à Tulkarem...»
Le mur ne gêne pas Arnon: «Moi, c'est la pelouse que je vois.» Quand les hélicos israéliens font des raids sur Tulkarem, il monte sur le toit filmer avec sa caméra vidéo. «Des fois, je sens la colère monter en moi. Ils tirent un petit missile et puis ils s'en vont. C'est quoi ce travail, faut y aller carrément. Hop, on rentre dans la ville, on capture tous les terroristes, on change le gouverneur et on ressort.» Arnon ne veut pas quitter Bat Hefer. «On a le grand air, c'est bien pour la petite. Et on a aussi la sécurité. La preuve, je ne suis pas armé.» Merav, elle, déménagerait bien «à Tel-Aviv pour ne plus voir les Arabes, ou alors en Australie... Je n'en peux plus de cette ambiance».
Depuis le début de l'Intifada, le président du conseil régional veut étendre la barrière électrifiée tout le long de sa juridiction, 8 kilomètres en tout. «Moi, je ne fais pas de politique. Je ne dis pas que ce mur est une frontière ou qu'il faut démanteler les colonies. Ce n'est pas mon problème. Si ce mur devient inutile, je serai le premier à le détruire au bulldozer. Mais je pense qu'en ce moment, seuls des projets concrets comme celui-ci peuvent ramener le calme.» Pour lui, un mur empêcherait les kamikazes palestiniens d'aller commettre des attentats-suicides à Netanya.
Autoroute. A l'autre extrémité du village, côté ouest, Ofra Ariha n'est pas très préoccupée par ce qui se passe de l'autre côté du mur, ni par le mur, d'ailleurs. «Là où j'habite, je ne le vois pas. Un jour, on fera la paix et le mur disparaîtra. L'autoroute, elle, elle restera.» A moins de cent mètres de chez elle, des bulldozers creusent la Trans-Israël, une large autoroute à quatre voies reliant le nord au sud du pays.
Ofra dessine des vêtements à domicile et vote pour le Meretz, un parti de la gauche pacifiste. Elle s'est installée à Bat Hefer pour «la nature, les fleurs et pour que [ses] enfants grandissent dans un village». Elle se voit comme «une pionnière». «On a fondé une ville après tout.» Ofra est en colère contre le gouvernement depuis qu'elle a appris qu'il a débloqué des fonds pour creuser un tunnel afin que le tracé évite un cimetière antique. «Pour les morts, il y a de l'argent, mais les vivants ils s'en foutent.» Entre le mur et l'autoroute, Bat Hefer est devenu un «petit ghetto», comme le dit avec ironie un membre d'un kibboutz voisin.
(1) Le Comité pour la paix et la sécurité, une association regroupant un millier de militaires de haut rang, a proposé la semaine dernière un retrait uni latéral de l'armée israélienne des territoires occupés, le démantèlement de 40 % des colonies et la construction d'un mur de séparation. Quant à Ariel Sharon, il propose de faire élever un mur de 200 kilomètres tout autour de Jérusalem.
                                                       
6. Le cas Bush - Pourquoi cet homme est dangereux par Eric Dior
in Marianne du lundi 25 février 2002
Dans l'Amérique de George W. Bush, le discours guerrier prévaut de plus en plus sur la proposition diplomatique. Avec l''american way of war', quiconque n'est pas avec les Américains est définitivement contre eux.
Analyse
Souvenez-vous ! C'était "le jour après", autant dire il y a un siècle. Tous les médias français s'étaient mis à l'heure de Manhattan. De Bruxelles à Sidney, l'humanité contemplait, ahurie, les ruines des Twin Towers. Pour marquer leur solidarité avec l'Amérique blessée, 800 millions d'Européens avaient observé une minute de silence. Sur France-Inter, l'historienne et politologue Nicole Bacharan décrétait même que "nous (étions) tous américains". Reprenant à son compte la vieille injonction de l'Eglise, George Bush avertissait que quiconque n'était pas sans réserve aux côtés de l'Amérique serait considéré comme un adversaire potentiel.
Cinq mois plus tard, la riposte militaire a été à la mesure de l'outrage subi. Les talibans sont défaits, les Russes subjugués, les Chinois neutralisés, les "Etats voyous" mis en joue et l'Europe priée de ne pas compromettre par ses arguties la suite de la croisade contre l'"axe du mal". L'Amérique prétend étendre son droit de poursuite à tous les Etats coupables de faire tache dans le panorama redessiné par les paysagistes du Département d'Etat. Brièvement discréditée par le spectacle des Twin Towers effondrées, l'exécration de l'Oncle Sam - des bazars du Maghreb aux couloirs de la Douma russe - est redevenue la chose la mieux partagée au monde. Ex-tête pensante du Parti conservateur britannique, le commissaire européen Chris Patten flétrit l'arrogance de l'hyperpuissance en des termes que Fidel Castro lui-même ne renierait pas. L'Amérique, elle, paraît tirer un surcroît d'énergie de l'idée qu'elle livrera ce combat, "seule contre tous", alliés et ennemis confondus.
"Certains, dans le monde, se fatiguent, peut-être, de nos efforts en faveur de la liberté, mais cela ne sera pas mon cas, ni celui de mon gouvernement", avertit George W. Bush. Avis, donc, à ces "foies jaunes" d'Européens toujours prompts, estime-t-il, à pronostiquer le pire pour justifier leurs futures désertions. Entre autres désagréments, les Européens pourraient s'exposer, selon le New York Times, à des campagnes de désinformation, orchestrée par un mystérieux "Bureau de l'influence stratégique" que le Pentagone se propose de créer. Un temps présenté comme l'europhile de l'équipe Bush, le secrétaire d'Etat Colin Powell délaisse désormais les précautions d'usage pour se faire comprendre. A l'en croire, son homologue français Hubert Védrine "a des vapeurs", lorsqu'il redoute que l'on étende à tous les "affreux" de la planète les foudres de l'US Air-Force ou qu'il juge "simpliste" de réduire la complexité du monde à un duel, au finish, entre Miss Liberty et une poignée de forcenés. Vu de Washington, le ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, est pareillement victime d'une insuffisance hormonale sous prétexte qu'il ose s'émouvoir que l'Oncle Sam réduise au rang de "satellites" ses plus vieux alliés. Même l'Otan renâcle, par la voix de son secrétaire général, George Robertson : "Si les Américains avançaient la preuve d'un lien entre les attentats de septembre et certains Etats, je suis sûr que les Européens s'y intéresseraient sérieusement. Mais, pour l'instant, ce n'est pas le cas." Même la Grande-Bretagne, longtemps alliée exemplaire, regimbe, désormais, à être reléguée au rôle de supplétif sans percevoir le moindre dividende diplomatique pour son impeccable docilité.
Au lendemain du 11 septembre, nombre de commentateurs hexagonaux opposaient pourtant le désir des Britanniques d'en découdre aux pitoyables réticences françaises. Promu second de George Bush, Tony Blair, clamaient-ils, a su brillamment tirer parti des circonstances, et l'hyperpuissance américaine saura, le moment venu, s'en souvenir. "En fait, tout prouve que "W." se soucie comme d'une guigne des avis de notre Premier ministre et il est temps, pour nous, d'en tirer les conséquences", écrit le Guardian. "Pour Bush, Blair est juste un imbécile utile", enrage Mark Tempest, un militant travailliste. Peu suspect d'antiyankisme débridé, l'expert britannique en stratégie sir Michael Hotward estime, lui aussi, que le président américain joue avec le feu : "La campagne d'Afghanistan pourrait bien ressembler aux spectaculaires victoires allemandes du début de la Seconde Guerre mondiale, ruinées par la brutalité et l'aveuglement du régime hitlérien." Lorsqu'un membre de l'establishment britannique ose comparer la stratégie américaine aux entreprises homicides de l'Allemagne nazie, on peut considérer que le monde libre file un mauvais coton.
La méthode de l'ablation éclair
On rétorquera évidemment que le Département d'Etat n'est quand même pas peuplé de matamores cuirassés de certitudes et incapables de peser les risques mortels de l'unilatéralisme triomphant. Que si l'Amérique avait voulu s'approprier la planète, elle serait passée à l'offensive dans l'immédiat après-guerre, alors qu'elle était seule à posséder la bombe A. Qu'elle n'a, aujourd'hui, nul intérêt à déchaîner des incendies qui n'épargneraient pas ses "intérêts vitaux". Autant d'objections, valables il y a trente ans, mais qui sous-estiment aujourd'hui les effets à long terme de la contre-révolution conservatrice, déchaînée par Ronald Reagan au début des années 80. Qui négligent le glissement, depuis, du centre de gravité de la politique américaine de la côte Est, libérale, vers le Sud et l'Ouest, ultra-réactionnaires. Qui ignorent aussi le dogmatisme ravageur du 'brain-trust' du président et la disparition, pour cause de limite d'âge, des vieux patriciens libéraux, rompus aux marchandages avec l'URSS, qui avaient su éviter le pire pendant la guerre froide.
"L'unilatéralisme américain n'est pas, en soi, un parti pris méprisable. Tous les pays songent, après tout, à défendre leurs propres intérêts. C'est le fait qu'il soit bardé d'a priori idéologiques qui le rend terriblement dangereux", explique l'économiste britannique Will Hutton. De fait, cet activisme, attisé par l'illusion technologique et une lecture sélective de l'histoire récente, fait froid dans le dos. Pour le ministre de la Défense, Donald Rumsfeld, maître d'oeuvre de la campagne contre "l'axe du mal", la guerre a cessé d'être un choix à hauts risques susceptible de dégénérer en holocauste nucléaire, grâce aux prodigieuses trouvailles de la science américaine. Presque indolores pour les Alliés, les "opérations de police" dans le Golfe et au Kosovo ont accéléré cette réhabilitation de la force comme méthode de régulation diplomatique. Grâce aux bombes "intelligentes" et aux missiles extralucides, l'ablation éclair des ennemis de l'Occident est désormais possible au prix d'un léger choc postopératoire. Les chercheurs américains n'ont-ils pas vaincu, seuls, le péril rouge en obligeant l'ex-URSS, confrontée au défi de la guerre des étoiles, à avouer son insolvabilité ? Dans cette analyse, dangereusement superficielle, la révolte de la Pologne, la dissidence des "pays frères" et l'effet précipitant des réformes de Gorbatchev sont d'ailleurs ignorés. Ce désastreux mirage ronge comme un acide la salutaire prudence née des abominations des deux conflits mondiaux. La guerre devient un instrument de haute précision, plus fiable que les représailles commerciales. "Au cours de ses deux mandats, Bill Clinton a imposé ou menacé d'imposer à 63 reprises des sanctions économiques contre 35 pays qui rassemblent, à eux seuls, 45 % de la population américaine", ironise James Schlesinger, vétéran de la diplomatie américaine.
Donald Rumsfeld dispose, lui, des moyens de ses ambitions : évaluée en 2001 à 329 milliards de dollars, l'enveloppe du Pentagone vient d'être augmentée de 15 %. Elle dépasse la somme des neuf budgets de la Défense les plus importants après celui des Etats-Unis !
Opération de nettoyage
Pour cet adepte du gros bâton, l'ONU n'est plus que la survivance bavarde d'un monde multipolaire où il convenait, encore, de prendre des gants. Une jurisprudence sur mesure, adaptée aux exigences du Pentagone, s'est substituée au droit international. L'Amérique est ainsi le seul membre du Conseil de sécurité à disposer, dans les faits, d'un droit de veto. Ses intentions étant par définition "vertueuses", le seul rôle dévolu aux instances internationales est de faire dégager la chaussée lorsuqe Rumsfeld envoie ses 'cops' chasser les desperados. "Nous ne poursuivons pas un intérêt national égoïste. C'est précisément parce que nous introduisons dans notre politique étrangère un degré inhabituellement élevé de moralité que les autres nations comprennent qu'elles n'ont rien à craindre de notre puissance", résume William Kristol, maître à penser de l'entourage de George Bush. Vieux briscard de la guerre froide, Rumsfeld cultive soigneusement sa réputation de dur à cuire, cassant. Son premier passage au ministère de la Défense avait été marqué par ses affrontements avec le secrétaire d'Etat Henry Kissinger, chargé de solder l'engagement américain au Vietnam. "De tous les despotes que j'ai approchés, Rumsfeld est le plus brutal", confiait Kissinger.
Après le 11 septembre, Rumsfeld sera chargé par Bush de lancer "une grande opération de nettoyage", une aubaine pour un homme "dont la vision du monde se situe légèrement à la droite de Gengis Khan", ironise l'avocat démocrate Tony Gaenslen. En attendant, l'Amérique profonde raffole de ses formules assassines. A un journaliste qui s'inquiétait du bombardement de talibans en retraite et du danger qu'ils puissent riposter contre les troupes américaines au sol, il a répondu : "Penser ça est aussi absurde que de nourrir un alligator en espérant qu'il vous mangera en dernier." Succès garanti, aussi, lorsqu'il raille les "belles âmes" qui s'inquiètent du statut des prisonniers de Guantanamo. Qu'on ne le taquine pas non plus sur l'étanchéité de son fameux bouclier antimissile, pourtant incapable de faire la différence entre une fusée en route vers son objectif et un leurre pourvu de la même signature radar. Un handicap qui, selon les experts, ne sera jamais résolu, mais qui incitera, en revanche, un adversaire éventuel à fabriquer en série des projectiles atomiques pour saturer la défense yankee. A noter cependant que ce "tueur" passe plutôt pour un "modéré" dans sa paroisse d'origine, où l'on tient l'ONU pour une dangereuse officine socialiste qui encourage, partout, la subversion. "Si on écoutait les amis de Rumsfeld, les Etats-Unis se retrouveraient au bas mot avec cinq guerres sur les bras", avertissait, au printemps dernier, Jonathan Clark, vétéran du Foreign Office britannique.
Lignes de front multiples
On répondra que, hormis le trio maléfique (Irak, Corée du Nord, Iran) désigné par George Bush, l'Amérique n'a plus que des clients ou des vassaux bien en peine de lui compliquer la tâche. Que Moscou encaisse sans broncher la révision du traité antimissile de 1972 et la construction de bases américaines dans son pré carré d'Asie centrale. Que, commerce oblige, les Chinois protestent à peine lorsque des avions-espions yankees survolent leur territoire ou que la CIA installe des micros dans le Boeing destiné à leur président. Que Washington est libre de dicter, au gré de ses intérêts, ses indignations à la planète. Ainsi la cause kosovare est digne d'intérêt, mais les Kurdes ne valent même pas que l'ONU se fende, pour eux, d'une résolution, puisqu'ils gênent le valeureux allié turc. La plupart du temps, la crainte de la banqueroute suffira d'ailleurs à décourager les éventuelles dissonances. L'Egypte s'abstient de critiquer le soutien de "W." au Premier ministre israélien Ariel Sharon parce que l'Amérique assure ses fins de mois, tout comme elle garantissait la solvabilité de la France dans les années 50.
A tout hasard, le Congrès a adopté une loi qui supprime les aides financières aux Etats tentés d'approuver la création d'un tribunal pénal international, au prétexte qu'il pourrait bien passer, un jour, au crible, l''american way of war'.
"Les optimistes sont des gens qui n'ont pas pitié des hommes", écrivait, en 1939, l'écrivain catholique Georges Bernanos, "parti, avouait-il, cuver au Brésil la honte des accords de Munich". Il faudrait, de fait, beaucoup de candeur béate pour ne pas voir combien cette ivresse impériale prépare à la planète des lendemains orageux. Que, cible de tous les ressentiments - des Philippines à l'Argentine - l'Amérique sera conduite à toujours plus d'interventions. Que si la "rue arabe" n'a pas suivi, cette fois, les appels à la guerre sainte, on ignore combien de vocations de kamikazes les bavures des GI éveillent, chaque jour, du Yémen à l'Indonésie. Qu'à force, enfin, de courir après sa "destinée manifeste", l'Amérique réveille des monstres parfaitement imperméables à la dialectique de la dissuasion...
"Un empire peut se maintenir sur une longue période quand, tel celui de Rome, il représente la domination d'une civilisation avancée sur des concurrents à la traîne. Mais la riposte à la puissance américaine viendra de sociétés également avancées et elle résultera de l'entropie, cette tendance naturelle à la perte d'énergie de toute puissance hégémonique", prédit le journaliste américain William Pfaff. "Cette planète ne sera jamais gouvernée à partir d'un centre politique unique, quelle que soit sa puissance militaire. Nous prendre pour les pédagogues d'une grande partie du monde est irresopnsable", expliquait déjà en 1999 le diplomate George Kennan, avocat désabusé de l'Amérique prodigue et modeste qui aida l'Europe à relever ses ruines et sut éviter le pire au temps béni de l'"équilibre de la terreur".
Depuis, la ligne de front s'est étendue à Manhattan et l'insignifiant George W. Bush s'est découvert l'étoffe d'un grand stratège.
Des ennemis pour longtemps
Il est vrai qu'en période de marasme, quand la netéonomie bat de l'aile, il est avantageux de ne pas savoir terminer une guerre qui vaut au président de battre des records de popularité jamais atteints depuis la présidence de Franklin D. Roosevelt. La récession s'installe, le chômage augmente et le scandale Enron met en lumière la collusion entre la droite républicaine et les auteurs de la plus colossale faillite frauduleuse de l'histoire américaine.
Autant de raions pour jouer les pompiers pyromanes et prévenir ainsi la montée de la contestation intérieure. "Nous sommes en train de vous faire une chose redoutable, car nous allons vous priver d'ennemis", déclarait un diplomate russe à un interlocuteur américain après la chute du mur de Berlin. On peut, au moins, parier que ce péril sera écarté tant que "Baby Bush" occupera le Bureau ovale !
                                           
7. Israël - Le jumeau de Bush ? Sharon ! par Martine Gozlan
in Marianne du lundi 25 février 2002
Il semble que l'Américain et l'Israélien ne sachent plus exactement jusqu'où aller trop loin. Mais George W. Bush et Ariel Sharon donnent toutes les apparences de s'y précipiter ensemble, d'un même coeur et, quasiment, avec les mêmes réflexes. Pour les deux hommes, en effet, le discours guerrier prévaut sur la proposition diplomatique. L'indifférence aux réserves formulées par les Européens les unit. Le simplisme - l'empire du mal, selon Bush ; l'assimilation Arafat-terrorisme, pour Sharon - interdit toute ouverture du champ de la négociation. L'assurance que le peuple suit (sondages toujours favorables) les dope. La dynamique belliqueuse - la force succède à la force et la légitime - les fouette. Comment expliquer, sinon par ce mimétisme saisissant, que le président américain laisse ainsi carte blanche au Premier ministre israélien en un moment aussi tragique pour Israël ?
Les deux va-t-en-guerre paraissent s'être calqués l'un sur l'autre depuis le 11 septembre. Pour l'un et l'autre, nulle vision à long terme d'un monde pacifié ; au contraire, un rétrécissement de la pensée qui, en retour, galvanise l'anti-américanisme et l'antisionisme. Comme si Bush et Sharon, ces jumeaux de l'aventurisme national, n'avaient rien de plus pressé que de faire haïr leurs propres peuples.
                                       
8. Un architecte saoudien critique la destruction par le gouvernement de son pays de vestiges historiques et religieux à la Mekke et à Médine
in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du jeudi 20 février 2002
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
Un architecte saoudien a mis en accusation les politiques suivies par le gouvernement saoudien, visant à "moderniser" le pays et, à cette fin, à détruire tous les vestiges islamiques et architecturaux témoins de la culture des deux villes saintes de la Mekke et de Médine (entre autres). Cet architecte, Sami Anjawi, spécialiste en architecture islamique et qui habite à Djedda, a déclaré au journal américain New York Times que la destruction de bâtiments et de monuments islamiques s'insère dans une politique saoudienne délibérée, de nature quasiment stratégique, visant à faire disparaître tous les lieux historiquement liés aux périodes des débuts de l'Islam (çadr al-'islâm) et aux époques islamiques ultérieures, de crainte que ces lieux et monuments ne soient utilisés comme lieux de prières, de dévotion ou de pèlerinage, considérées comme autant de manifestations ressortissant à "l'innovation blâmable" (bid'a), voire à "l'associationnisme" (shirk)(=polythéisme, dans son acception extrême de l'islam, qui considère, par exemple, que le catholicisme est un polythéisme en raison de la sainte Trinité, ndt). Le mouvement salafiste (~ intégriste et fondamentaliste) initié par le "réformateur" (muçlih) musulman Muhammad Ibn Abd-al-Wahhâb (XVIIIème siècle, initiateur du wahhâbisme) est fondé sur l'anathémisation des innovations blâmables et des différentes formes d'associationnisme (atteintes à l'unicité de Dieu, ou tawhîd, ndt), toutes hérésies (pour ce mouvement et les autres mouvements salafistes) découlant du soufisme (forme de mysticisme musulman) par trop enclin à un culte des tombeaux (de "saints" de l'islam, voir notamment : les marabouts) et des mausolées-buts de pèlerinages. Un des premiers actes de Muhammad Ibn Abd-al-Wahhab avait été de détruire ces tombeaux et ces chapelles vénérés (du populaire), en condamnant, du même coup, toute une élite (religieuse et sociale) qui en dépendait (plus prosaïquement : qui en profitait...) En 1994, le conseil de l'Iftâ' saoudien (instance qui étudie et édicte les fatâwî (pluriel de fatwâ) ~ décrets religieux) a publié une fatwâ qui autorise la destruction de ces monuments historiques afin d'interdire l'adoration des idoles ('açnâm) et les pratiques associationnistes (quasi-polythéistes) (que ces bâtiments risquaient d'encourager, aux yeux des dirigeants du wahhâbisme saoudien). Cette fatwâ stipule, en substance : "est déclaré impie (yuhram), de par la loi islamique (shar'an), d'adorer et d'honorer les lieux historiques. En effet, cette action est susceptible de conduire à l'impiété (al-kufr), car certaines personnes pourraient considérer que ces endroits sont dotés en eux-mêmes d'une valeur spirituelle. Or, le Prophète (Muhammad) (Sallâ-LLâhu 'alay-hi wa sallama) a interdit d'édifier des murs en pierres au-dessus des sépultures, ainsi qu'on vienne y prier."
Le journal américain s'est procuré cette fatwâ, qui porte le numéro 16626, et que l'architecte saoudien considère comme "authentique". Il ajoute qu'il mène depuis longtemps son combat en vue de conserver à son pays, l'Arabie, son patrimoine architectural historique, en particulier à la Mekke et à Médine. Après l'obtention de son diplôme de l'Université du Texas, il a poursuivi une spécialisation à l'Université de Londres, en architecture saoudienne. En 1975, il a créé l'Institut al-Hajj spécialisé dans l'étude de l'architecture islamique. Mais il a dû démissionner de la direction de cet institut, en 1988. M. Anjawi accuse ceux qu'il qualifie "d'extrémistes religieux" d'être responsables de cette politique visant à détruire tout vestige architectural islamique susceptible de rappeler la période dite "prophétique", c'est-à-dire les années d'apparition de l'islam, du vivant du prophète Muhammad. Il cite de nombreux exemples de destructions de vestiges architecturaux, causées par la politique saoudienne de "modernisation" des lieux saints de la Mekke et Médine, politique qui a entraîné la destruction de plusieurs écoles religieuses d'importance historique (madâris) ainsi que de plusieurs  mosquées. M. Anjawi indique qu'il s'efforce d'étudier l'islam et les textes islamique afin de tenir bon, face à ce qu'il appelle la sclérose et l'extrémisme de l'institution religieuse (saoudienne). Il a la conviction qu'en islam, l'architecture est le reflet de la civilisation et de la culture de la communauté des musulmans ('ummah ~ la "matrie" musulmane, ndt). 
Afin que la mémoire des lieux déjà détruits afin d'agrandir les deux lieux saints de la Mekke et de Médine soit conservée, M. Anjawi tient à jour des archives photographiques de ces sites. Il dispose ainsi de documents précieux sur ces deux villes et leurs irremplaçables monuments détruits, couvrant environ un siècle.
La politique d'urbanisme du gouvernement saoudien, avec la construction de noeuds autoroutiers quasiment à l'intérieur de la Mekke, d'infrastructures publiques mises au service des centaines de milliers de pèlerins, de tunnels de circulation et d'hôtels comportant pour certains jusqu'à une quarantaine d'étages, a eu pour effet d'entraîner la destruction de très nombreux monuments extrêmement précieux, situés à proximité immédiate des deux lieux saints, y compris de lieux intimement liés à la vie même (et donc au souvenir) du Prophète Muhammad (Sallâ-Llâhu 'alay-hi wa sallama). L'institution religieuse saoudienne ne considère pas que ces lieux aient un quelconque caractère sacré. Pour elle, par ailleurs, le service et le confort des pèlerins sont considérés comme la priorité des priorités. Rappelons qu'une polémique a opposé, récemment l'Arabie saoudite à la Turquie, après que le gouvernement saoudien ait avalisé un énorme projet de construction sur les vestiges du fort d'Ajyad, une forteresse ottomane d'importance historique, datant du dix-huitième siècle. La décision saoudienne, paraphée par le roi, avait suscité l'ire du gouvernement turc, le ministre turc de la culture Istmihan Talaï ayant notamment stigmatisé cette destruction en la qualifiant de "massacre culturel".
                                       
9. Oui, Israël a un partenaire pour la paix par Yossi Beilin
in Le Monde Diplomatique du mois de février 2002
Un an et demi après la tenue du sommet de Camp David, en juillet 2000, les Mémoires de divers protagonistes dissipent bien des certitudes sur cette réunion. Il en ressort que M. Yasser Arafat n'a pas refusé de "généreuses propositions" de M. Ehoud Barak ni choisi de rompre avec la logique des accords d'Oslo. C'est cette logique, rejetée par le gouvernement de M. Ariel Sharon, qui entraîne les deux peuples, israélien et palestinien, dans une spirale de violence et de haine. Pourtant, en dépit de tout, des voix se font entendre en Israël pour dire qu'il existe un partenaire de paix. Ce partenaire, l'Etat juif l'a trouvé après avoir tenté, vingt-cinq ans durant, de l'écraser, de le contourner, de l'ignorer. (Le Monde Diplomatique)
[Yossi Beilin est l'ancien ministre israélien de la justice, il a été l'un des responsables des négociations secrètes d'Oslo. Il a été membre du Parlement israélien et auteur de plusieurs livres, dont le Manuel d'une colombe blessée et Touching Peace : from the Oslo Accord to a Final Agreement, Weidenfeld & Nicolson, Londres, 1999.]
Depuis le début de la seconde Intifada, en septembre 2000, une série de questions se posent : Israël a-t-il encore un partenaire pour la paix ? A-t-il bien fait de reconnaître l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1993 et d'accepter, en 1994, l'installation de M. Yasser Arafat dans les territoires occupés, à la tête d'une Autorité palestinienne qui contrôle une police comptant des dizaines de milliers de membres ?
A ces interrogations, nombreuses sont les voix qui répondent négativement, bien sûr dans les rangs d'une droite qui n'a jamais cru au processus d'Oslo, mais aussi à la gauche de l'échiquier politique. La principale est celle de l'ancien premier ministre Ehoud Barak, qui a décidé d'attribuer aux Palestiniens son cuisant échec aux élections de 2001. Lui qui avait fait de réels efforts sur la voie d'un arrangement avec la Syrie et les Palestiniens, et qui avait l'intention, en cas de victoire, de reprendre les pourparlers avec M. Arafat afin de poursuivre ce processus engagé au sommet de Camp David - et poursuivi avec les propositions du président américain William Clinton, en décembre 2000, puis lors des pourparlers de Taba, en janvier 2001 -, a décidé que le président de l'Autorité palestinienne n'était plus un partenaire. Ce changement n'a pas été provoqué par le déclenchement de la seconde Intifada ni à la suite des difficultés dans les pourparlers politiques, mais par sa propre déroute aux élections de février 2001.
M. Barak s'est ainsi transformé en meilleur témoin en faveur de la droite et en problème le plus aigu pour le camp de la paix. Il a été un des inspirateurs de l'erreur grave commise par le Parti travailliste : la participation au gouvernement de M. Ariel Sharon. Il a même doublé le nouveau premier ministre sur sa droite quand il l'a critiqué pour avoir envoyé son fils et son ministre des affaires étrangères auprès de M. Arafat. Ce dernier n'étant pas un partenaire, selon M. Barak, il n'y a pas lieu d'entretenir avec lui quelque contact que ce soit...
Une terrible erreur
Des décisions du gouvernement Sharon selon lesquelles, d'une part, M. Arafat n'est pas un interlocuteur approprié et, d'autre part, l'Autorité palestinienne est une entité soutenant le terrorisme, découlent l'incarcération, de fait, du président Arafat à Ramallah et l'interdiction d'en sortir, même pour assister aux cérémonies de Noël à Bethléem : le leader palestinien n'aurait pas pris de décision stratégique visant à parvenir à un accord de paix avec Israël, et en conséquence il serait préférable d'attendre un nouveau partenaire palestinien ou même d'accélérer son émergence.
Certains responsables étrangers, principalement aux Etats-Unis, se sont empressés d'adopter cette approche, surtout après les événements du 11 septembre 2001. Eux aussi estiment que M. Arafat et son régime sont corrompus et liés à la violence comme à la terreur : il serait donc préférable pour Israël de s'en tenir à la conclusion "réaliste" selon laquelle il ne peut arriver avec lui à un accord de paix, et qu'il importe donc de trouver un autre interlocuteur.
Israël ferait une terrible erreur en adoptant une telle approche. La décision selon laquelle M. Arafat n'est pas un réel partenaire pourrait entraîner une catastrophe, écarter pour une longue période toute chance de paix et de vie normale, provoquer une détérioration supplémentaire de la sécurité intérieure et une aggravation du marasme économique dans lequel il s'est embourbé du fati de cette crise. Durant vingt-six années, Israël a tenté de trouver un partenaire pour la paix qui prendrait le contrôle de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Maintenant qu'il l'a trouvé, mieux vaudrait pour lui ne pas y renoncer aussi légèrement.
Hussein, roi de Jordanie, était tout naturellement désigné pour prendre possession de la Cisjordanie, après la guerre de juin 1967 qu'il avait entreprise contre Israël et entièrement perdue. Les gouvernements successifs de Levi Eshkol, Golda Meïr et Itzhak Rabin lui ont proposé un accord fondé sur la restitution de 70 % de la Cisjordanie Mais le "petit roi" n'acceptait qu'un accord fondé sur un retrait intégral des forces israéliennes de ce territoire. Plus de vingt ans après, le 31 juillet 1988, il a déclaré dans un discours historique qu'il renonçait à toute exigence relative à la Cisjordanie et qu'il acceptait que les Palestiniens y fondent leur Etat.
Au cours des négociations de 1978-1979 sur l'avenir du Sinaï avec le président égyptien Anouar Al-Sadate, le chef du gouvernement de l'époque, Menahem Begin, avait proposé que la bande de Gaza soit rendue à l'Egypte. Sadate avait repoussé cette offre généreuse, en déclarant qu'il laissait ce territoire aux Palestiniens.
Israël a tenté sa chance avec d'autres interlocuteurs. A la fin des années 1960 et au début des années 1970, il espérait encore que des dirigeants palestiniens locaux de Cisjordanie seraient prêts à assumer un rôle national. Mais ces hommes, comme le maire d'Hébron, Cheikh Jaabri, ont refusé. Au début des années 1980, M. Sharon, alors ministre de la défense, tenta de mettre en place, parmi les habitants des villages arabes, une organisation palestinienne pro-israélienne appelée Les Ligues des Villages et dirigée par Moustapha Doudin. L'échec fut total, aucun élément palestinien sérieux n'étant disposé à considérer cette organisation comme représentative des Palestiniens : peu après, la tentative fit long feu.
A l'approche de la conférence de Madrid, en 1991, le gouvernement de M. Itzhak Shamir avait tenu à ce que des résidents de Cisjordanie et de la bande de Gaza soient représentés au sein d'une délégation commune jordano-palestinienne dirigée par un représentant jordanien. Il était cependant clair pour tout le monde que ces Palestiniens étaient en contact étroit avec la direction de l'OLP à Tunis et qu'ils recevaient des directives de M. Arafat. Autrement dit, les résidents des territoires n'étaient pas prêts à assumer des responsabilités nationales.
Il a fallu que nous entamions les pourparlers secrets d'Oslo, en janvier 1993, pour nous adresser enfin à la partie palestinienne représentative, celle qui était disposée à assumer la responsabilité du sort de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, à y fonder l'Etat du peuple palestinien aux côtés de l'Etat d'Israël. Le fait d'avoir trouvé l'"adresse" appropriée du côté palestinien et d'être arrivé à un accord avec cet interlocuteur représente un important succès du processus d'Oslo et nous offre la chance véritable de mettre un terme au conflit.
Durant les neuf dernières années, les deux camps ont fait de graves erreurs, et nul n'est irréprochable dans cette affaire. L'accord de paix d'Oslo n'a pas été complètement respecté par les deux parties. Le fait que M. Arafat n'ait pas empêché le développement de la seconde Intifada et la réaction exagérée d'Israël nous ont conduits à un sentiment d'impasse. L'Autorité palestinienne représente une première étape intéressante et importante de construction d'un pouvoir palestinien, mais elle a de graves problèmes et ses erreurs de gestion doivent être analysées. De sérieuses questions se posent quant aux relations entre elle et des organisations qui lui sont liées, mais utilisent la violence. Ces phénomènes négatifs viennent alimenter les exigences de ceux qui, en Israël, préfèrent arriver à un arrangement avec un autre partenaire. Ce serait cependant une décision dangereuse et irresponsable.
M. Arafat a fait une série de choix stratégiques, de 1974 jusqu'aux accords d'Oslo. Il serait grotesque d'imaginer qu'il a pris, en échange d'un poste de maire de Gaza ou de Ramallah contraint pour chaque déplacement de quémander une autorisation israélienne, la décision de reconnaître l'Etat d'Israël. Celle-ci a permis à Israël de signer un traité de paix avec la Jordanie en 1994, de créer des relations économiques et politiques avec la plupart des pays membres de la Ligue arabe, d'installer des représentations dans le golfe Persique et en Afrique du Nord, d'élargir ses relations diplomatiques dans le monde entier et d'améliorer sa situation économique de manière sensible... Non : ce que veut le leader palestinien, c'est parvenir à un arrangement permanent avec Israël qui lui permettrait de devenir président de l'Etat palestinien dont la capitale serait Jérusalem.
L'urgence d'un accord
M. Arafat est un dirigeant qui pose un problème. Son passé ne lui permet pas de se transformer en Mahatma Ghandi ou en dalaï-lama. Mais M. Sharon n'est pas non plus Mère Teresa. Il serait aisé de les "rayer" tous les deux de la carte politique et d'attendre la prochaine génération de dirigeants. Sauf que cela ne signifierait pas le statu quo, mais un enfoncement dans la violence, la désespérance et la pauvreté. Dans quelques années, l'Iran sera pourvu de l'arme nucléaire, et un conflit au Proche-Orient pourrait lui servir de prétexte pour utiliser cette arme. Dans quelques années, la majorité des Palestiniens se trouveront à l'ouest du Jourdain, et si, d'ici là, la frontière entre Israël et l'Etat palestinien n'est pas fixée, Israël se retrouvera dans une situation des plus complexes.
Le besoin des deux parties d'avoir un partenaire est vital. Les deux peuples sotn prêts à faire la paix et à en payer le prix. Aucun des deux ne peut choisir son voisin ni le dirigeant de son voisin. A la place de M. Arafat peut surgir un dirigeant des rangs de l'Islam intégriste, qui ne sera pas d'accord pour négocier avec Israël, ou un dirigeant modéré ne disposant pas de l'autorité reconnue à M. Arafat pour parvenir à un accord historique et faire les concessions nécessaires. La seule option réaliste dont disposent les deux parties est donc d'arriver à un accord le plus rapidment possible avec l'autre.
                                       
10. Le Centre palestinien pour la Justice et la Paix communique le bilan de la répression de l'Intifada pour le mois de décembre 2001 : 76 Palestiniens tués, 435 maisons détruites, 37,8 hectares de terres confisqués, 2 332 arbres fruitiers arrachés par Walid Awad
in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du lundi 18 janvier 2002
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
Le Centre palestinien pour la Justice et la Paix a établi un bilan des exactions israéliennes à l'encontre des citoyens palestiniens au cours du mois de décembre 2001, au cours duquel l'armée israélienne a intensifié sa répression contre les civils palestiniens, entraînant la mort de 76 d'entre eux, dont 11 mineurs, la confiscation de 37,8 hectares de terrain, la destruction de 89 hectares de cultures, l'arrachage de 2 332 arbres, la destruction de 435 maisons et l'emprisonnement de 230 Palestiniens.
Le centre a indiqué, dans son communiqué mensuel publié sous le titre "Un peuple sous occupation" que 76 Palestiniens ont été tués au cours du mois de décembre 2001 par balles, ou par tirs de missiles et obus, 19 d'entre eux ayant été victimes d'exécutions immédiates, 8 sur les barrages militaires des occupants, 34 au cours de massacres indiscriminés perpétrés par les forces israéliennes lors de l'investissement de portions du territoire palestinien en vue de la réoccupation de certaines villes et villages, cibles par ailleurs de bombardements.
D'après ce rapport, les forces d'occupation israéliennes ont détruit, au cours du mois de décembre 2001 toujours, 166 automobiles et établi 39 barrages supplémentaires, tout en poursuivant ses bombardements contre les civils, tant aériens que d'artillerie.
Le rapport indique que l'armée d'occupation a renforcé ses tirs délibérés contre des enfants, entraînant la mort de 11 d'entre eux, 295 étant blessés à des degrés de gravité divers, essentiellement par les tirs aveugles et les bombardements.
Par ailleurs, les autorités israéliennes ont poursuivi leur politique de colonisation, de confiscation de terrains et de destruction de parcelles cultivées. Elles ont notamment saisi 37,8 hectares pour l'agrandissement de la colonie d'Itamar, près de Naplouse, et celle de Maoz, près de Yata (région d'Hébron), ainsi que plusieurs autres situées non loin de Bethléem. Au même moment, des colons ont entrepris de créer un nouveau foyer de colonisation sur la commune d'Al-Zahiriyyé, proche d'Hébron, sur une superficie d'un hectare environ, dont ils se sont emparés par la force.
Les autorités occupantes ont "nivelé" 89 hectares de terrains en différents endroits des territoires palestiniens. Les bulldozers de l'armée israélienne ont entrepris de tracer une nouvelle route réservée aux colons : elle traverse le territoire de la commune de Bethléem, passe par Jabal Abu Ghunaïm ("Har Homa"), Sur Bahir et aboutit à Wadi al-Nar, ce qui signifie que ces travaux ont entraîné la destruction de dizaines d'hectares de terres agricoles. Par ailleurs, les pistes de l'aéroport international de Gaza ont été délibérément "labourées", ainsi que des terrains agricoles dans les communes de Beït Lahiya et de Beït Hanoun, dans la bande de Gaza et plusieurs hectares à Salfit, Yata, Azzoun, Sanjal et Baldet Salim, en Cisjordanie.
Les autorités d'occupation ont poursuivi leur politique consistant à arracher et à brûler des arbres fruitiers, notamment des oliviers, des palmiers dattiers, des vignes..., à Azzoun, à Uçaïra al-Shamaliyyé, près de Naplouse, à Sanjal, près de Ramallah, Al-Taâmira, près de Bethléem, à Salfit, à Beït Lahiya et Beït Hanoun (dans la bande de Gaza pour ces deux dernières localités), privant d'une bonne partie de leurs moyens de subsistance leurs propriétaires. Ce sont ainsi 2 332 arbres fruitiers de diverses essences qui ont été arrachés au cours du seul mois de décembre dernier.
Le Centre relève, au chapitre des violations de la liberté religieuse par les autorités israéliennes, les difficultés faites aux chrétiens désireux d'assister à la messe de minuit à l'Eglise de la Nativité. Les musulmans se sont vu interdire de participer aux prières du vendredi durant toute la période du mois de Ramadan à la mosquée Al-Aqsa, à Jérusalem. Les fêtes publiques de la rupture du jeûne (Aïd al-Fitr) ont été interdites.
Les forces d'occupation ont interdit l'accès à la mosquée d'Abraham, à Hébron, aux fidèles musulmans. La mosquée Al-Rahma (= de la Miséricorde...) à Gaza a subi des dégâts très importants du fait d'un bombardement israélien. Les avions de chasse israéliens ont détruit par missiles la mosquée Al-Tawam, située elle aussi à Gaza. Par ailleurs, l'artillerie israélienne a visé délibérément la mosquée Filastin à Khan Younis. Signalons pour mémoire que la municipalité (israélienne) d'Afouléh a osé transformer le cimetière musulman situé au centre de la ville en dépôt d'ordures.
L'armée a poursuivi ses destructions de maisons, soit en les bombardant, soit en les attaquant au bulldozer, soit en les faisant sauter au moyen d'explosifs. Il en résulte que des dizaines de familles se retrouvent sans toit pour les abriter, par un froid vif. Ce sont au total 435 maisons qui ont été détruites, dans les localités suivantes, essentiellement : Gaza, Khan Younis, Beït Lahiya, Beït Hanoun, Ramallah, Naplouse, Jénine, Tammoun.
Les forces israéliennes ont procédé à la réoccupation de nombreuses parcelles du territoire palestinien placé sous souveraineté palestinienne, utilisant à cette fin les chars d'assaut, les véhicules blindés, les avions de guerre de type F-16, les hélicoptères américains de type Apache, causant de graves dommages à de nombreuses maisons et à plusieurs locaux à usage civil.
A plusieurs reprises, les soldats ont fait évacuer les habitants, enfants, vieillards, femmes et hommes, au beau milieu de la nuit, les obligeant à rester dehors, par un froid intense, pendant des heures, et arrêtant 320 personnes.
De nombreuses écoles, de nombreux dispensaires, sièges de médias, bureaux administratifs ont été détruits par les bombardements ou endommagés délibérément par des soldats occupants. Les barrages militaires et les opérations de bouclage ont paralysé les déplacements des écoliers, lycéens et étudiants et de leurs enseignants, souvent mis dans l'incapacité de rejoindre leurs établissements. Ajoutons que de nombreux étudiants et professeurs des universités de Bethléem et de Jérusalem, qui sont restées ouvertes en permanence, ont été en butte aux horions ou aux simulacres de poursuites de soldats israéliens prenant un malin plaisir à tenter de les dissuader de se rendre à leurs cours.
                                       
11. Jean Genet et la position du départ soudain par Leila Shahid
in Autodafe N°2 - Automne 2001
"Mettre à l’abri toutes les images du langage et se servir d’elles, car elles sont dans le désert où il faut aller les chercher."
Jean Genet, exergue à Un captif amoureux
Si le premier contact de Genet avec les Palestiniens, en 1970 et après les massacres de septembre, a été émotionnellement fort, c’est sûrement avec les femmes qu’il a eu le plus de complicité, de malice partagée, de communication réelle…
Les camps, c’est un peu la Palestine transportée par les Palestiniens dans leur exil. C’est leur vie, leur mémoire, le village qu’ils ont emmenés avec eux quand ils ont dû prendre la route après la destruction de leurs villages en 1948. Tous pensaient alors qu’ils partaient pour fuir les zones de combat, comme les réfugiés du Vietnam, du Cambodge ou du Salvador, et qu’ils reviendraient chez eux quelques mois après, lorsque la situation se serait calmée. Ils sont partis avec un baluchon et le minimum vital (souvent en emportant la clé de la maison, pensant qu’ils reviendraient bientôt). Et ils ne sont jamais revenus.
Dans cet exil perpétuel, dans ce départ, c’est toujours la femme qui a porté le plus de poids. Car c’est elle, dans la société arabe, qui tient la famille. Les hommes, eux, ont vécu l’exil comme la plus grande humiliation de leur histoire. C’étaient des paysans, et ils vivaient de leur terre. Et quand on prend la terre à un paysan, c’est comme si on le déshonorait, comme si on le castrait, on lui enlevait son âme.
Les femmes avaient une autre attitude. N’étant pas elles-mêmes celles qui cultivent, l’exil a été bien sûr une très grande tragédie, mais elles ont intériorisé la terre, le village, la culture. Elles ont appris à supporter la négation de leur identité, de leur nationalité. En intériorisant leur identité palestinienne et en la transportant avec elles dans les camps de réfugiés au Liban, en Syrie, en Jordanie, elles l’ont réinvestie dans d’autres formes d’expression, souvent culturelles, qui étaient un peu des racines les reliant à leur terre.
La broderie est une des formes de cette identité qu’elles ont intériorisée et qu’elles ont retraduite par des points de croix sur le tissu. Car à l’origine, la broderie était le plastron de la robe. Les femmes paysannes en Palestine portent de longues robes noires, bleu marine ou mauves. Et elles brodent déjà très tôt, car ce sont des robes qu’elles mettent pour leur mariage. Dès l’âge de douze ans, les filles collectionnent des fils de soie (le fil de soie qui vient de la Syrie coûte très cher). Ensuite, elles tissent la robe et commencent à broder. Elles brodent de douze ans jusqu’à leur mariage, qui a lieu à seize ou dix-sept ans, cette robe qu’elles porteront alors. Elles brodent aussi un coussin qui est un peu le symbole de la maison, du domicile conjugal.
Quand les femmes sont parties sur les routes de l’exil en 1948, elles sont parties avec leurs robes. Et bien sûr dans l’horreur de l’exil des camps, cette vie insalubre de bidonville, la tradition est presque morte. Car qui avait encore la possibilité de broder avec des fils de soie ? – la plupart du temps leur souci principal était de survivre.
Mais une grande partie des réfugiées a quand même réussi à recréer dans ces camps une petite Palestine, et c’est là que j’ai retrouvé ma Palestine, dans le camp de Chatila. Elle était presque plus forte que la vraie Palestine. Et c’est pour cela que je trouve tellement beau que Jean Genet dise dans les premières pages du Captif : " Qu’est-ce qui est plus vrai ? Le trait noir sur la page ou le blanc à côté ? " C’est-à-dire : qu’est-ce qui est plus fort ? – la Palestine, la terre elle-même, ou la patrie que tu as créée quand on t’enlève le droit de vivre sur cette terre ?
Dans cette Palestine recréée, il y avait une force que Jean Genet a sentie quand il est passé à Amman dans cet énorme camp de réfugiés qui s’appelle Wahdate, et dont Genet parle dans Un captif. Il a découvert, là, que les femmes avaient gardé leur humour, à l’inverse des hommes, complètement abattus par l’expérience de l’exil et de la dépossession de la terre. Quand tu entres dans un camp, les premières que tu trouves debout, la tête alerte et les épaules droites, ce sont les femmes, pas les hommes. Les hommes sont tous là avec les épaules courbées, le keffieh qui pend, ils ont l’air complètement figés, surtout les vieux. Les femmes sont très fortes, avec leurs fils à leurs côtés, les feddayin ; eux sont encore debout car ils ont un fusil, et d’une certaine manière, ce fusil leur rend une force que leur donnait la présence de la terre. Elles impressionnaient énormément Genet. Car elles ont une puissance, une dignité… Et personne n’a jamais parlé des femmes comme Genet – des femmes tout court, mais surtout des femmes du tiers-monde, des femmes pauvres. Car il les comprenait sans mots, il y avait une complicité entre elles et lui. Il faut dire qu’il ne parlait pas arabe, et elles ne parlaient pas français. Toute la communication entre lui et les Palestiniennes des camps de Jordanie passait donc par des clins d’œil. Lui les comprenait et elles, elles voyaient qu’il comprenait. Le plus extraordinaire, c’est que lui venait vers cet Orient (il ne faut pas oublier qu’il a grandi dans une école française du Morvan, il a fait son catéchisme, il a été enfant de chœur ; il était imprégné de toute une culture judéo-chrétienne qui lui présentait l’Orient comme un grand mystère où les femmes sont voilées, et n’assument pas de responsabilité dans la société) et il arrive là, en 1970 en Jordanie, où il découvre que les vrais " hommes " sont les femmes. Elles sont là, elles sont fortes, prennent l’initiative, dirigent les hommes, alors qu’elles n’ont officiellement que la position de femmes !
Et il est très impressionné… mais je ne veux pas raconter Un captif amoureux, où elles sont décrites. Elles sont magnifiques, que ce soit par leur force face à l’armée jordanienne, ou par leur côté malicieux, démontant le sérieux des hommes et les " mettant en boîte ", démystifiant leur virilité, se moquant d’eux et leur disant : " Celui-là, que tu prends pour un grand combattant, je l’ai torché, je l’ai lavé, je le connais, c’est moi qui l’ai sorti de mon ventre. "
C’est donc par le biais des femmes qu’il a réellement rencontré les Palestiniens et s’est mis à les aimer. […]
Mais je voudrais revenir à sa fascination pour la broderie. La première fois qu’il a revu des plastrons comme ceux des robes paysannes dans les camps d’Amman, c’était à Rabat. Car ma mère habitait chez moi à l’époque – elle est née en 1920 à Jérusalem, a vécu toute son enfance en Palestine, elle a été témoin de la lutte palestinienne contre le mandat et contre la création d’Israël, puisque son père était lui-même mêlé au mouvement nationaliste (il a d’ailleurs été arrêté et déporté par les Anglais pendant quatre ans). Or, ma mère était à Amman au moment de la guerre entre Israël et les pays arabes en 1967, et dans l’exode elle a vu des femmes en train de vendre leurs bracelets en or et leurs robes pour avoir de quoi survivre, en attendant que les Nations Unies amènent leurs camions de vivres pour les nourrir.
Et ma mère fut déchirée, voyant ces femmes vendre leurs robes, car c’était comme si elles perdaient encore une fois leurs racines, leur terre.
Rentrée à Beyrouth, elle a pris contact avec des équipes sociales qui s’occupaient des camps de réfugiés, et au lieu de faire les tricots habituels, elle leur a proposé de retrouver la tradition de la broderie nationale, de sauver la culture représentée dans le costume de la femme paysanne. Mais comme ces costumes prenaient des années à broder, elle a suggéré de faire de petits coussins carrés, dont le motif principal serait pris sur les robes. Elle a donc étudié avec ses sœurs les motifs des robes achetées sur les routes de l’exil, et ces motifs sont millénaires. Chacun a une signification, un nom, ils évoquent un village, une contrée. Car l’idée n’était pas de faire uniquement de la broderie mais de faire vivre la culture palestinienne, de résister à la négation de leur identité.
C’est ainsi que Jean, assis à Rabat, voyait ma mère broder pendant des heures. (Ma mère a vécu toute la guerre de Palestine, toute la guerre du Liban. Elle a été exilée de Palestine et du Liban. Et la broderie était comme une thérapie. Chaque fois que tu piques l’aiguille dans le tissu, tu as l’impression de renouer avec quelque chose. Car le point de croix c’est comme un nœud. Cela a été sa manière de résister. Ma génération a résisté en faisant la révolution et sa génération a résisté en faisant de la broderie.) Et Jean, assis dans le salon de Rabat, se demandait ce que cette femme palestinienne faisait au Maroc, à recopier sur des coussins des motifs venant de plastrons que lui avait vus sur les seins des femmes palestiniennes dans les camps de Baqa et Wahdate. Il essayait de comprendre la relation entre les camps de réfugiés en Jordanie, mon salon à Rabat, et l’aiguille de ma mère brodant le tissu. Et cette histoire, cette vie que l’on brode (et on ne peut pas ne pas penser aux légendes grecques, au sens du fil d’Ariane, de la broderie de Pénélope, à la mémoire, à l’identité, au temps et à l’espace) devenait soudain pour lui très symbolique. Il avait établi avec ma mère, ma mère qui aurait dû, de par son origine sociale, l’agacer profondément (d’ailleurs il en parle de manière très touchante dans Un captif), une très belle relation car il retrouvait en elle la dignité. Il me parlait de ses épaules, il disait : " Qu’elle est belle, de dos ", car il retrouvait en elle cette dignité des femmes qui ont su résister, chacune à sa manière, à la dépossession et à l’exil. Et il l’interrogeait sur ce qu’elle brodait, elle lui racontait l’histoire de la fabrication des robes. Il lui posait inlassablement des questions sur Jérusalem, sur son enfance, sur sa famille, sur l’histoire.
Or, en 1982, nous sommes allés à Beyrouth. Il avait oublié la broderie.
Il y avait une femme qui habitait chez nous car elle avait perdu son appartement. Cette femme, assise là, nous voyait courir dans tous les sens à cause de l’invasion de Beyrouth-Ouest, et elle voulait se rendre utile car elle se sentait un peu comme une intruse. Un jour, nous rentrons, Jean et moi, d’une de nos tournées en ville. L’immeuble où habite ma mère est maigre et long, il borde la mer et devant, il y a une grande avenue en pente. Nous arrivons en haut de la rue (du haut de laquelle on voit notre immeuble de douze étages), je lève les yeux… Que voit-on sur le balcon de l’appartement de ma mère au huitième étage ? Des dizaines et des dizaines de robes palestiniennes qui pendent sur la véranda. Et Jean me dit : " Regarde, Leila. " Et on voit toutes ces robes qui pendent des fenêtres du balcon. On dégringole l’avenue et on monte les huit étages en criant : " Rentrez les robes, rentrez les robes. " L’armée israélienne était en ville et les robes palestiniennes pendaient à la véranda. Je dis à cette femme : " Qu’est-ce que tu as fait ? Pourquoi les robes pendent au balcon ? " Et elle dit : " Je n’avais rien pour m’occuper. Vous êtes tous partis, vous m’avez laissée ici. J’ai trouvé toutes ces robes dans le coffre de ta mère dans sa chambre. Je me suis dit qu’il faudrait les aérer un peu, pour que les mites ne les “bouffent” pas. " Et elle ne comprenait pas, bien sûr, que ces robes étaient comme des drapeaux, et que pour les Israéliens, dans leurs voitures des services de renseignements, voir toutes ces robes pendre, c’était comme si on avait déployé des drapeaux palestiniens.
Cette histoire a beaucoup amusé Jean, et il a saisi la relation entre les choses et la signification de ces broderies, qu’il avait vues d’abord sur les plastrons des femmes à Amman, puis dans le salon de ma mère à Rabat, puis retrouvées sur les balcons de Beyrouth, au moment où Beyrouth était envahie par l’armée israélienne.
Il voyait là une forme d’expression tellement plus subtile que celle des hommes, une forme de communication et de parole sur la Palestine qui ne passait pas par les discours politiques habituels. Et c’était en même temps un discours, la broderie, tout ce que l’on peut dire sur sa relation à sa terre, à son identité, à sa mémoire, mais cela ne passait pas par les mots évidents, mais des signes subtils, par la couleur, la symbolique esthétique. […]
Ce qui fascinait Jean dans la broderie, c’était en fait le geste. Lorsqu’on pique le tissu, on fait un cercle. Et moi, tout le temps, à propos de sa vie, je disais : la boucle est bouclée ; la boucle de la vie de Jean est bouclée, elle commence quelque part à l’Assistance publique, elle passe par la révolte, la prison, elle va vers l’Orient quand il est soldat, elle retourne vers l’Orient avec les Palestiniens, et elle finit face aux cadavres qu’il trouve à ses pieds à Chatila.
Un captif amoureux, c’est aussi cela. C’est presque le tissage de sa vie. Dans ce livre, qui est avant tout un livre sur Genet mais aussi sur les Palestiniens, un livre sur tout ce qui a compté pour Genet, c’est comme s’il nous disait : " Je vous ai toujours menti. Ce n’est pas vrai que j’ai écrit parce qu’on m’a commandé des pièces. " (Ce qu’il n’arrêtait pas de répéter.)
Et c’est très beau, cette idée que la broderie l’a inspiré pour la structure de son texte, car je crois que la mauvaise réception de ce livre vient de ce que les gens ne l’ont pas compris. Quand il a remis ce manuscrit à Gallimard, tout de suite les gens bien pensants, les critiques, les lecteurs, les directeurs de collection ont voulu savoir : " Qu’est-ce que c’est ? Un essai ? Une autobiographie ? Un reportage ? Un poème ? " Alors il les a beaucoup dérangés, car c’était ce que Jean appelle " le petit désordre dans l’ordre ".
Et comme ils n’ont pas pu trouver une définition à coller sur ce texte, ils ont dit : " Ce n’est pas important. Ce n’est pas intéressant. Il est devenu sénile. C’est un texte où Genet se moque du monde. " Ils n’ont pas compris que c’était juste le contraire. Genet, face à la mort, fait ce qu’il a refusé de faire pendant soixante-dix ans, il se met à nu, totalement, avec une limpidité, une transparence que je ne peux pas considérer autrement que mystique. […]
Dans les images du tissage, du réseau, de la toile d’araignée, qui reviennent si souvent dans Un captif, on retrouve la manière particulière qu’avait Genet d’habiter le monde. Le jour où il est sorti de " taule ", il a été à Damas, pour revenir à Paris. À Paris, il a été de nouveau en prison. Quand il est sorti de prison, il est parti en Allemagne, ensuite en Grèce, puis à Tanger, il est revenu à Paris, de Paris il est parti en Amérique, puis d’Amérique il est revenu à Amman, il est allé à Rabat, de Rabat à Beyrouth, et finalement à Paris. Il a passé sa vie à tisser sa vie, à travers des continents, des peuples, des cultures, des langues. Un va-et-vient incessant qui détruisait espace et temps, comme son livre.
Dans le nomadisme des Palestiniens en exil, il y a ce même itinéraire de déplacement perpétuel. Et c’est pour cela que ce sont les Palestiniens en exil qui l’ont fasciné, beaucoup plus que ceux qui sont restés sur leur terre.
Genet s’est toujours mis " en position de départ soudain " comme il le dit dans Chatila, afin d’abandonner la culture dans laquelle il était né, la langue dans laquelle il est né pour aller vers une autre. Car c’est dans l’entre-deux, dans le blanc entre les deux noirs, que sont les choses réelles. C’est dans la fissure que lui voyait la trace principale de la vie qui l’intéressait. Là où justement il y a quelque chose qui casse l’ordre. […]
Et ça, c’est ce qu’il faudrait faire avec l’œuvre de Genet : s’inspirer du geste de Genet et ne pas nécessairement se conformer à une loyauté formelle au texte ou au message.
Dans Un captif, qui est un livre sur l’écriture et la création (et aussi sur les Panthers et les Palestiniens), il y a un trésor de propositions de création. Une création qui s’incruste dans la réalité du monde d’aujourd’hui. Avec les Noirs, les Blancs, les Palestiniens, les Arabes, l’islam, la chrétienté, avec le conformisme, la révolution… Ce n’est pas quelque chose qui se limite à une frontière nationale, ni à la cause des Palestiniens, ni à celle des Noirs d’Amérique, elle est universelle.
Et stupide celui qui croira qu’elle se limite à une seule frontière.
Dans ce va-et-vient, ce tissage, il y a l’univers entier. Le choix est ouvert à tout le monde. Il y a une invitation à l’écriture, à la création. Il y a quelque chose comme une longueur d’onde, qui se retrouve et passe à travers l’espace et le temps, faisant que la littérature, la musique, la peinture ont un langage commun qui dépasse les êtres humains dans leur vie quotidienne.
J’espère que d’autres feront preuve, avec Genet ou d’autres écrivains, du même courage pour créer des choses qui attendent là dans le néant, dans le désert. Comme le disait Jean tellement bien : " Mettre à l’abri toutes les images du langage et se servir d’elles, car elles sont dans le désert où il faut aller les chercher. "
Cette phrase, je l’ai vue quand son ami Jacky m’a donné le manuscrit quelques heures après la mort de Jean. Et Jacky, qui connaît par cœur Genet et l’avait quitté la veille pour ne plus le revoir vivant, me dit : " C’est drôle, cette note manuscrite n’était pas là hier. " Alors je regarde. Il y avait même dans les signes, le blanc sur la page, la fébrilité, sûrement le tremblement de la main de Jean qui était sur le point de mourir et qui avait besoin de mettre en exergue du Captif ces quelques lignes. Je les ai lues peut-être mille fois, en essayant de traverser ce mur de la mort qui nous sépare et en me disant : " Qu’est-ce qu’il a voulu nous dire ? "
Et maintenant nous parlons d’inventer, d’être à l’origine du nouveau, et soudain je comprends cette phrase encore différemment. Les images sont dans le désert où il faut aller les chercher. C’est un défi lancé à tous les créateurs : il faut toujours chercher ailleurs, là où il y a du désert.