Jean-Marie Le Pen, leader de l'extrême droite française, candidat aux élections présidentielles, déclare dans un entretien accordé au quotidien israélien Yédioth Aharonot, "son admiration pour le sionisme" et "demande au gouvernement israélien de pouvoir se rendre au mur des lamentations pour y déposer un message"...
                               
(Source : Philippe Cohen-Grillet in VSD N° 1277)
                                       
                                  
Point d'information Palestine > N°191 du 26/02/2002

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Si vous ne souhaitez plus recevoir (temporairement ou définitivement) nos Points d'information Palestine, ou nous indiquer de nouveaux destinataires, merci de nous adresser un e-mail à l'adresse suivante :
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à la mémoire de notre ami le Dr. Pierre Llucia, cinq ans déjà...
                                                           
Au sommaire
                   
Rendez-vous
Retrouvez l'agenda complet des conférences, manifestations, spectacles, expositions... sur http://www.solidarite-palestine.org/evnt.html
1. Rencontre avec Leila Shahid à Montpellier le mardi 5 mars 2002 à 20h30
2. "Les Murs Oubliés" de Virginie Recolin aux secondes Rencontres Ephémères Danse le samedi 9 et mercredi 13 mars 2002 à Marseille
                           
Dernière parution
Taguieff allumeur d'incendie - Analyse du discours de la gauche nationale sur la "nouvelle judéophobie" et la "palestinophilie" ou la logique destructrice de la réversibilité mimétique par Vincent Mespoulet
                                                         
    
Réseau
Cette rubrique regroupe des contributions non publiées dans la presse, ainsi que des communiqués d'ONG.
1. Politicus interruptus par Uri Avnery [traduit de l'anglais par R. Massuard et S. de Wangen]
2. L'armée israélienne fait sauter le bâtiment de La Voix de la Palestine à Gaza
3. Déclaration de la section palestinienne de l'Union internationale de la presse francophone
                                   
Revue de presse
1. Terrorisme et résistance par Azmi Bishara in Le Monde du mardi 26 février 2002
2. Riyad disposé à une "normalisation totale" avec Israël, sous condition par Mouna Naïm in Le Monde du jeudi 21 février 2002
3. Yasser Arafat : "Nous sommes prêts à tout pour une paix juste." entretien réalisé par Françoise-Germain Robin in L'Humanité du jeudi 21 février 2002
4. Une journée avec Yasser Arafat assiégé à Ramallah par Françoise Germain-Robin in L'Humanité du jeudi 21 février 2002
5. Tollé contre des déclarations tchèques in Le Monde du jeudi 21 février 2002
6. 70 % des Palestiniens en faveur de négociations avec Israël sur un règlement définitif par Amira Hass in Ha'Aretz (quotidien israélien) du mardi 19 février 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
7. Débat au Pentagone sur la possible utilisation de fausses informations par Jim Mannion Dépêche de l'Agence France Presse du mardi 19 février 2002, 18h09
8. Un historien militaire israélien : "Tsahal ne peut gagner la guerre contre les Palestiniens" par Luis Lema Le Temps (quotidien suisse) du mardi 19 février 2002
9. L'accord indo-israélien : ses implications et ses dangers ! par Tariq Mawasirah in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du lundi 18 janvier 2002 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
10. La fin du Plateau d'argent par Uzi Benziman Ha'Aretz (quotidien israélien) du dimanche 17 février 2002 [traduit de l'anglais par Olivier Six]
11. Entre les lignes "Il arrive à la rescousse" par Hannah Kim Ha'Aretz (quotidien israélien) du vendredi 15 février 2002 [traduit de l'anglais par Mimi Tal]
12. Les tours jumelles de l'horreur par Azmi Bishara in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 14 février 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
13. Le "document Moratinos" sur les négociations de Taba (texte complet et commentaires) par Akiva Eldar in Ha'Aretz (quotidien israélien) du jeudi 14 février 2002 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
14. Y a-t-il un barge dans l'avion ? par Jean-Pierre Leonardini in L'Humanité du mercredi 13 février 2002
15. Des soldats israéliens refusent de servir en Cisjordanie et à Gaza par Lee Hockstader in The Washington Post (quotidien américain) du lundi 28 janvier 2002 [traduit de l'anglais par Marc Deroover]
                                                 
Rendez-vous

                                        
1. Rencontre avec Leila Shahid à Montpellier
le mardi 5 mars 2002 à 20h30
Sur le thème "Accès aux soins et droits de l'Homme en Palestine" la Délégation régionale Languedoc Roussillon de Médecins du Monde, organise, le mardi 5 mars 2002 à 20H30, à l'Université Paul Valéry (Amphi B) - Route de mende Montpellier (34) - une rencontre avec Leïla Shahid, Déléguée générale de la Palestine en France, Richard Wagman, président de l'Union Juive française pour la Paix et des intervenants de terrain de Médecins du Monde.
Médecins du monde est présent en Palestine depuis de nombreuses années. Actuellement une mission sur le traitement des psychotraumatismes fonctionne à Naplouse et Ramallah, une est en projet sur Gaza. Nous sommes une association médicale humanitaire également soucieuse des droits de l'homme et nous aimons à dire : " Nous combattons toutes les maladies même l'injustice "!". Si l'injustice frappe les Palestiniens depuis des décennies, depuis 15 mois l'accélération de la colonisation par l'état d'Israël s'accompagne d'une recrudescence de la violence militaire et d'une répression sans précédent de la 4eme armée du monde contre une population civile poussée au suicide. Les conséquences au quotidien sont dramatiques. Les blessures physiques par balles, roquettes, voire canons de chars causent la mort des civils parmi lesquels femmes, enfants, personnes âgées dont nombreux restent handicapés. Les " blessures " psychologiques dont les premières victimes sont les enfants sont innombrables. Les " Chekpoints " - points de contrôleur militaires qui quadrillent la Palestine provoquent la totale désorganisation du pays et empêchent l'accès aux soins. Des malades meurent faute de soins urgents, de médicaments, des femmes enceintes accouchent dans des ambulances bloquées aux checkpoints et parfois meurent faute de soins. Dans ces conditions nous nous devons de témoigner, de dire qu'à travers l'entrave de l'accès aux soins ce sont les droits de l'homme qui sont bafoués. Merci de votre participation à lutter contre " cette maladie " trop répandue : l'injustice !
                           
2. "Les Murs Oubliés" de Virginie Recolin aux secondes Rencontres Ephémères Danse
le samedi 9 et mercredi 13 mars 2002 à Marseille
Représentations le samedi 9 mars à 14h30 au Palais Longchamp (Marseille 4ème - M° Cinq Avenues) et le mercredi 13 mars à 20h45 La Compagnie Al Masîra vous présente "Les Murs Oubliés" (Al-Jidrân Al-Mansiyé), une création de danse contemporaine d'expression arabe, inspirée de "La Qasida de Beyrouth" de Mahmoud Darwich. Une chorégraphie, un message de Palestine et du monde arabe, mémoire du massacre de Sabra et Chatila. Paysages de l'amour et de la guerre où se heurtent la sensualité et l'horreur. Mouvements des contraires, entre la beauté et sa déformation tragique, pour que la danse arabe dépasse on inhérente sensualité et touche à un discours historique sur le monde. Question d'une identité dans un monde où chacun émigre pour trouver l'espace - imaginaire ou réel - qui mette fin à l'éxil. Migration du mouvement, qui passe d'un pays à un autre, d'une personnalité à une autre... et qui débouche sur l'expression de la folie. Un espace de danse envisagé comme un lieu des conflits et des réconciliations, identitaires, politiques et culturels.
[Informations : Cie Al Masîra - 41, rue des Petites Maries - 13001 Marseille - Tél. 04 91 91 07 94 - Réservation : Cie Kordax - Tél. 04 91 62 58 01]
                                                   
Dernière parution

                                               
Taguieff allumeur d'incendie - Analyse du discours de la gauche nationale sur la "nouvelle judéophobie" et la "palestinophilie" ou la logique destructrice de la réversibilité mimétique par Vincent Mespoulet
[Vincent Mespoulet est fondateur de Education France-Israël-Palestine (EduFIP).]
"Et il est politique d'ôter à la haine son éternité." Plutarque, Vie de Solon
Essai ou pamphlet ? Le dernier livre de Pierre-André Taguieff (1) oscille dangereusement entre les deux genres. Trop polémique et caricatural pour être un essai, trop bavard et rempli de notes en bas de pages  (l'appareil critique ne compte pas moins de 400 renvois et ce paratexte souvent calomnieux occupe le tiers de l'ouvrage) pour être un pamphlet incisif. La vertu d'un pamphlet, son côté " coup de gueule " tient autant à la légitimité de la dénonciation qu'à la sincérité de l'indignation et à la concision de la formule, trois qualités permettant au lecteur d'accepter ou de supporter une certaine dose de mauvaise foi ou de raccourcis approximatifs. Dans cet ouvrage, rien de tel : ce ne peut être un pamphlet puisque le pamphlet n'est pas assumé. Pour se donner de l'honorabilité et de l'autorité, le livre se fait passer pour ce qu'il n'est pas : une démonstration argumentée ; comme si, la posture du pamphlétaire étant mal adaptée à lui, Pierre-André Taguieff avait cherché à se rassurer en l'enrobant de la stature imposante du chercheur reconnu. A trop vouloir prouver, il passe à côté de son sujet.
Pourtant, en fabriquant un de ces néologismes dont il est si friand, Pierre-André Taguieff tenait une vraie problématique. Après tout, la " nouvelle judéophobie " correspond bien à un fait incontestable : la multiplication d'actes racistes à l'encontre de la communauté juive en France est indéniable, même si l'on manque encore d'études probantes pour l'analyser correctement. Mais, au lieu de mener une enquête serrée sur le phénomène en restant circonscrit sur lui-même, Pierre-André Taguieff a choisi la voie de l'amalgame : il plaque a priori ses vieux ressentiments et ses schémas d'analyse un peu datés à l'encontre de la gauche radicale, véritable cible de l'ouvrage : il ne lui suffit plus de s'en prendre à l'ultra-gauche des années 80, supposée un peu vite avoir plongée en bloc dans l'antisémitisme via l'antisionisme et l'antiaméricanisme (2) ; il en vient à s'attaquer à toutes les formes d'organisations de la gauche alternative luttant contre la mondialisation néo-libérale, considérées comme un tout cohérent et supposées véhiculer et alimenter cette nouvelle judéophobie. Pour Pierre-André Taguieff, José Bové, malmené au même titre qu'Alain Gresh, rédacteur en chef du Monde Diplomatique ou Daniel Bensaïd, incarne ce qu'il appelle " l'antisionisme absolu " regroupant selon sa terminologie  les " néo-gauchistes "  qu'il pense être les promoteurs de la destruction de l'Etat d'Israël. Le pêché mortel de José Bové autorisant sa stigmatisation par Pierre-André Taguieff ? Avoir participé à la première mission de protection civile européenne dans les Territoires Occupés durant l'été 2001 (3) ... Cela suffit à en faire un thuriféraire de l'antisémitisme nouvelle manière, même si Pierre-André Taguieff serait bien en peine de trouver la moindre déclaration judéophobe chez  ce syndicaliste ou la moindre profession de foi " antisioniste ".  La plus grande faiblesse de l'ouvrage réside dans l'impossibilité d'étayer ces accusations multiples par un corpus cohérent de textes ou de déclarations de responsables politiques, syndicaux ou associatifs français qui se déclareraient " antisionistes " et prôneraient la destruction de l'Etat d'Israël. A partir de là, les arguments se transforment en anathèmes désordonnés et incohérents. Pour faire fonctionner sa thèse, Pierre-André Taguieff est en effet  obligé d'utiliser ce qu'il peut y avoir de pire dans la démarche d'un chercheur : le procédé de   reconstruction : " je souligne qu'il ne s'agit pas là d'une citation mais d'une reconstruction, par mes soins, d'un raisonnement ordinaire qui n'apparaît pas toujours sous cette forme développée et explicite " (4), et le procédé de schématisation : " cette schématisation d'une argumentation  fondée sur un enchaînement d'amalgames ne se réalise pas telle quelle dans les discours ordinaires , où n'apparaissent que certains des termes mis en équivalence" (5). Autrement dit, Pierre-André Taguieff, dans l'incapacité d'alimenter en citations véritables son argumentation quand il s'agit de stigmatiser la gauche radicale, fabrique donc un corpus judéophobe pour dénoncer la nouvelle judéophobie... Dans la même veine, l'assimilation de la " judéophobie " à " l'islamophilie " supposée des organisations " néo-gauchistes " qui verraient dans le Musulman opprimé le Prolétaire du XXIème siècle, passe par l'amalgame avec le négationnisme avéré d'un Garaudy (sans cesse cité en référence dans le livre, comme s'il était le maître-à-penser de la gauche alternative !) ou carrément avec le terrorisme (il est rappelé par exemple à plusieurs reprises dans le livre que ... Carlos s'est converti à l'islam)
De la même façon, tout intellectuel juif et français cherchant à manifester publiquement sa distance avec la politique de l'actuel gouvernement israélien et à marquer que le destin des juifs de la diaspora n'est pas forcément lié au destin des juifs israéliens (6) est suspecté de développer le syndrome de la " haine de soi " (7). Ainsi, en s'enfermant dans un pro-israélisme (8)  inconditionnel et en interdisant toute critique de la politique menée par Ariel Sharon, surtout si elle émane d'intellectuels juifs, Pierre-André Taguieff développe un curieux discours communautariste (9), plutôt contradictoire avec son ralliement à la gauche dite " réaliste ", hostile au multiculturalisme, de Jean-Pierre Chevènement dont il fait l'éloge à plusieurs reprises dans son pamphlet (10). Ce qu'il y a de plus frappant,  chez cet analyste des failles du discours raciste et antiraciste des années 80, c'est d'être devenu  progressivement prisonnier de son propre discours anti-antiraciste. Les deux " anti " finissant par s'annuler, il n'est pas étonnant que dans leur livre sur la " lepénisation des esprits " (11) Pierre Tévanian et Sylvie Tissot s'interrogeaient déjà en 1998 sur le discours de plus en plus ambigu de Pierre-André Taguieff, qui tout en se réclamant de la gauche républicaine et laïque en vient à flirter avec les discours de l'ancienne Nouvelle Droite ou du Grece, lieu matriciel de l'élaboration d'un nationalisme identitaire et sécuritaire, qui a influencé d'abord l'extrême droite, puis la droite, et qui est revendiqué désormais sans complexe dans les rangs mêmes des souverainistes de gauche. Les concepts politiques ont cette incroyable plasticité qui leur permet d'être utilisés à des moments différents par des forces politiques opposées : c'est ainsi que naissent les idéologies de troisième voie ayant la prétention le plus souvent d'effectuer une synthèse nationale, aussi factice qu'artificielle, le nationalisme enrobé de références au gaullisme étant en train de redevenir une valeur d'une partie de la gauche (de la même façon que le régionalisme décentralisateur et la célébration du " pays ", incarné par l'Action Française antijacobine de 1890 à 1930 est devenu la vertu cardinale de la gauche écologiste à partir des années 1970).
En ce qui concerne les références savantes censées appuyer sa thèse, on ne peut être que stupéfait de la façon dont Pierre-André Taguieff distribue les bons et les mauvais points. Les auteurs et spécialistes sont discriminés en fonction de leur " propalestinisme " supposé. Pierre-André Taguieff ne se contente pas de mentionner les livres, il range leurs auteurs dans l'un des deux camps qu'il fabrique artificiellement à coups de suffixes en -phobe et en -phile, de préfixes en pro- et anti-,  tout au long de l'ouvrage. Voici un échantillon non exhaustif  mais assez représentatif (12): " une approche informée mais trop empathique " pour le livre d'Isabelle Sommier Les nouveaux mouvements contestataires à l'heure de la mondialisation, " l'angélisme " de Catherine Withol de Wenden quand elle analyse la situation des jeunes issus de l'immigration, entre intégration culturelle et exclusion sociale, " l'ouvrage apologétique " de Dominique Vidal sur " le Péché originel d'Israël ", la " mise en perspective historique (orientée dans un sens pro-palestinien) " pour un article de Jean-François Legrain sur " Islamistes et lutte nationale palestinienne dans les territoires occupés par Israël " paru dans la Revue française de science politique ; une "  étude (non dénuée d'empathie) " d'Agnès Pavlowsky pour son livre sur le " Hamas ou le miroir des frustrations palestiniennes " ; un " dossier intéressant mais quelque peu irénique de la revue Esprit " sur l'Islam d'Europe. Irénisme, empathie, angélisme, voilà les qualificatifs dont Pierre-André Taguieff crédite les points de vue n'allant pas exactement dans le sens de sa vision manichéenne des phénomènes complexes qu'il prétend analyser.
A l'inverse, les analyses de Gilles Képel et de Michèle Tribalat, qui semblent constituer les deux principaux appuis documentaires et conceptuels de Pierre-André Taguieff dans son ouvrage, sont systématiquement valorisées. Le premier, spécialiste de l'islamisme radical, est connu pour tomber souvent dans le travers du surdimensionnement de son objet de recherche (c'est le classique " effet-loupe " du chercheur qui succombe à l'analyse d'une masse de documents de propagande sans prendre toujours la peine de créer les outils méthodologiques permettant d'en vérifier l'impact réel, limite de toute histoire des idées se cantonnant à l'analyse de discours stéréotypés et repercutés à l'infini au lieu de déterminer les archétypes: " les islamologues ont-ils inventé l'islamisme ? " demandait malicieusement Olivier Roy dans une livraison récente de la revue Esprit (août-septembre 2001). La seconde a défrayé la chronique du landernau démographique en clamant il y a quelques années qu'elle était bloquée dans ses recherches à l'INED à cause du scandale provoqué par  l'intégration dans ses enquêtes de critères ethniques qui lui faisait distinguer " Français de souche " et " Français d'origine étrangère ", expressions immédiatement récupérées et travesties par Jean-Marie Le Pen (les xénophobes de tous bords ont une passion débordante pour la démographie version Tribalat où ils viennent puiser des éléments pseudo-scientifiques de leurs discours qui a besoin de chiffrer l'altérité), puis reprises en coeur dans les médias... Evidemment, la sous-estimation par Michèle Tribalat de la récupération de ses travaux à des fins politiques peu avouables ne semble pas lui poser des problèmes d'éthique. Il est pourtant peut-être élémentaire de se demander simplement si les contre-effets de  la catégorisation ethnique des populations n'engendrent pas plus de discriminations qu'elle ne prétend en éliminer, à cause d'une instrumentalisation inévitable des résultats de ce type de travaux scientifiques lorsqu'ils sont déformés par des démagogues populistes (13). Pierre-André Taguieff défend d'ailleurs cette omnipotence du chercheur peu soucieux des rapports ambigus entre ses recherches et leur exploitation politique et médiatique qui fabrique les préjugés. Nous ne sommes plus loin alors de l'expertocratie, de  cette supériorité arrogante et élitiste de celui-qui-sait sur les citoyens obscurantistes qui s'aviseraient de résister ou de revendiquer des actions de désobéissance civique : transposé dans le domaine des OGM, cela passe par la pénalisation des " néo-gauchistes " arrachant des plantations en plein air de maïs transgéniques.
L'autre versant référentiel du livre de Pierre-André Taguieff est constitué par les informations tirées de revues communautaires telle L'Arche ou de bulletins tel celui édité par l'Observatoire du monde juif, présidé par Shmuel Trigano (14), qui a vocation à " diffuser une information raisonnée sur les affaires du monde juif " pour contrebalancer " le black out généralisé qui occulte systématiquement l'insécurité spécifique dans laquelle le judaïsme français se voit plongé " (15). Cet Observatoire a été créé au moment du déclenchement de la seconde intifada en automne 2000. Autant cet effort de collecte d'informations sur le développement d'agressions racistes dans des synagogues et des écoles confessionnelles juives est nécessaire pour alerter les pouvoirs publics et les amener à poursuivre énergiquement les auteurs de  ces actes, autant il est difficile de lui donner le sens développé par Pierre-André Taguieff dans son livre : quel est le rapport direct ou indirect entre les organisations " néo-gauchistes " et ces agressions antisémites qu'il faut justement prendre très au sérieux en déterminant la part qui revient à des actes isolés (ce qui semble généralement le cas, même si cela ne les excuse en rien) qui se multiplient dangereusement, à des actions concertées de salafistes (impossible à déterminer pour le moment), à des exploitations de la situation de tension communautaire par des groupuscules antisémites d'extrême droite développant depuis très longtemps ces agressions et ces intimidations dans nos universités (GUD, négationnistes...) ? Ne faut-il pas trouver dans cette judéophobie d'attitude et de comportement la résultante de l'ignorance alliée à la bêtise, cocktail détonant du racisme ordinaire qui ne touche malheureusement pas que la communauté juive en France, entretenu par l'inflation d'images télévisuelles ou de raccourcis journalistiques incapables de fabriquer autre chose que de l'émotionnel ? Tout cet aspect de la question est passé sous silence dans l'ouvrage.  Aussi nous souscrivons à l'inquiétude de Shmuel Trigano lorsqu'il écrit " L'existence d'un mauvais journalisme finit toujours par déboucher sur une mauvaise démocratie " (16), à condition d'y rajouter " la mauvaise dialectique  d'un intellectuel influent finit toujours par déboucher sur un mauvais journalisme " en pensant à l'ouvrage de Pierre-André Taguieff.
Ne convient-il pas plutôt dans ce contexte tendu de poser de façon plus constructive la question de la mission de l'Ecole Publique qui faillit actuellement, dans son incapacité à transmettre, par delà les appartenances communautaires et confessionnelles les valeurs d'une laïcité ouverte, au lieu d'entrer dans un discours simplificateur braquant communauté contre communauté, Juifs contre Arabes, juifs contre musulmans, " israélophiles " contre " palestinophiles ", " beurophobes contre beurophiles " ?
Pierre-André Taguieff n'hésite pas non plus à puiser dans des sources très contestables. Deux exemples suffiront à montrer combien il est important de démonter l'appareil critique de cet ouvrage pour en comprendre les insuffisances et les partis pris. Au détour d'une note (17) est mentionné Israël Magazine publiant un entretien d'Oussama ben Laden avec Peter Arnett, texte en fait très facile à se procurer sur le web. Ce périodique est un vrai torchon francophone d'extrême droite (Pierre-André Taguieff ne le précise pas et en fait ainsi une source ordinaire) édité en Israël et appelant explicitement à la haine contre les Palestiniens. Il y a une tendance récente dans la presse  consistant à fabriquer rapidement et à faire circuler du papier à partir de sites ou de mails de désinformation transitant ordinairement sur le web . Israël Magazine, surtitré " Le Mensuel de la presse israélienne en français ", participe à cette nouvelle génération de périodiques que j'appelle la presse copiée-collée (18), qui ne se nourrit que de ce type de sources. Pour se faire une idée exacte du contenu de cette publication, il suffit de lire un éditorial de son directeur, à proximité d'une photo du visage d'Arafat entouré d'une cible : " Qu'est-ce que l'islam et faut-il en avoir peur ? J'avais dit il n'y a pas si longtemps (il est tellement agréable de se citer) que les pierres de Gaza atterriraient un jour sur le parvis de Notre-Dame ; j'avais simplement omis de penser qu'elles pouvaient un jour aussi viser les totems jumeaux gardant le port de Manhattan ou des usines dans la périphérie de Toulouse " (19). Double amalgame entre le terrorisme benladien et l'intifada d'une part, entre l'explosion accidentelle de l'usine AZF à Toulouse  et un attentat terroriste islamiste...
Toujours pour accréditer que les jeunes beurs virent à l'islamisme et à l'antisémitisme, Pierre-André Taguieff fait marcher le café du commerce électronique que constituent les forums de discussion, à partir d'un article de Michèle Tribalat paru dans le Figaro (20), démographe qui pense peut-être trouver là un nouveau corpus significatif de la présence dans nos banlieues d'une masse considérable de dangereux terroristes en citant un " jeune candidat au djihad " anonyme (21). Ceux qui connaissent un peu les apories de la communication électronique savent que des propos haineux ou racistes se multiplient d'autant plus facilement qu'ils peuvent être proférés très lâchement, confortablement assis devant un écran d'ordinateur. Même des professeurs de philosophie  respectables n'échappent pas à ce travers de considérer l'internet comme un égout tout en l'utilisant, pour corroborer leurs dires, comme un espace-défouloir : en témoigne cette provocation, sous forme d'apologie du meurtre, publiée sur la liste de diffusion " philoliste " par Robert Redeker, auteur d'un compte-rendu élogieux dans  Libération du livre de Pierre-André Taguieff (22) : " Moi j'ai souvent envie de tuer des flics, des patrons, des militaires. Je rappelais lors de la fête de l'Huma à Toulouse à un écrivain de la série Le Poulpe que lorsque le chef d'une compagnie de CRS a été tué  à Montredon Corbières j'ai, avec mon meilleur ami, aujourd'hui inspecteur dans l'éduc, et toujours mon meilleur ami, et qui était présent sur la voie ferré où se sont passés ces héroïques moments de la lutte des viticulteurs, aux côtés de ces héros, sabré (avec un sabre piqué dans un mess à Tarbes) le champagne. Rien n'est plus partagé que l'envie de tuer des ennemis réels ou fantasmatiques, imaginaires. Les explications socio-économiques du racisme me font rire, elles éludent la radicalité de cette haine-désir de tuer. " (23). Ces débordements langagiers seraient-ils réservés aux agrégés de l'Université et interdits aux " sauvageons fascistes " (24) qui peuplent nos banlieues ?
Dans cet amalgame décousu de références censées corréler la multiplication d'actes antisémites en France, avec d'une part un discours néo-gauchiste judéophobe, d'autre part la surdramatisation provoquée par le terrorisme d'Al Qaida, et enfin  le déclenchement de l'intifada à l'automne 2000 interprété par Pierre-André Taguieff comme une islamisation du mouvement nationaliste palestinien, le plus grave est à venir : voici une analyse des points les plus litigieux des trois premiers chapitres, le dernier se terminant dans une profession de foi chevènementiste et une apologie de la tolérance zéro, en dehors de notre propos, sous un chapeau paranoïde : " Silences sur la nouvelle judéophobie : aveuglement, complaisance ou connivence ? "
Le premier chapitre, consacré aux " figures de la judéophobie contemporaine " est construit sur une falsification où il s'agit d'associer gouvernement palestinien et terrorisme islamiste international. Alors que le but de l'ouvrage est de mettre en rapport le déclenchement de la seconde intifada et l'apparition de nouvelles formes de manifestations anti-juives dans le monde entier et particulièrement en France (c'est ce qui est affirmé dès la première phrase du livre),  on se serait attendu à trouver là une analyse des faits récents survenus dans le conflit israélo-palestinien, ou du moins une analyse de discours palestiniens  participant à cette nouvelle judéophobie. Il n'en est rien.  Pierre-André Taguieff  pratique l'amalgame en mélangeant et accumulant des extraits longs de divers discours et écrits d'islamistes ou de fondamentalistes dont... aucun n'est palestinien ou en rapport avec l'intifada Al-Aqsa ! Un comptage sommaire suffit à discréditer cette énumération grotesque de citations émanant des quatre coins du monde, pour réduire à l'ennemi unique, LE terroriste islamiste , des hommes et des mouvements forts divers qui sont nés dans des contextes et à des moments différents, dont fort peu ont un rapport avec le conflit israélo-palestinien. Si l'on ne prend que le corps du texte du premier chapitre ; Oussama Ben Laden est cité douze fois très longuement (sur l'ensemble du livre, il est la personne la plus souvent citée), Ali Belhadj quatre fois. Aucun représentant palestinien dans cet inventaire à la Prévert, hormis deux déclarations datant de... 1967, comme si l'évolution géopolitique et idéologique du conflit n'avait pas changé depuis. L'OLP n'est citée que deux fois, pour stigmatiser sa corruption et sa propagande. Ce confusionnisme est entretenu pour effrayer le lecteur, au mépris de toute rigueur historique, géographique et politique. Il faut attendre la page 115, soit la moitié du livre, pour que soit évoqué subrepticement, au détour d'une phrase, la possible " instrumentalisation de la cause palestinienne " par les organisations terroristes de l'islamisme radical...
Le deuxième chapitre est construit sur une négation. Traçant " les chemins de la haine ", il disculpe au passage les responsabilités d'Ariel Sharon dans ses nombreux crimes de guerre et pratiques du terrorisme d'état depuis les années 50. Le massacre de Sabra et Chatila réalisé sous les lumières des fusées éclairantes (25) lancées par Tsahal installée autour du camp  par les supplétifs phalangistes chrétiens d'Elie Hobeika, assassiné récemment,? Appelant Claude Lanzmann (26) à la rescousse, auteur de la célèbre réduction négationniste " Ce sont des Arabes qui ont tué d'autres Arabes ", Pierre-André Taguieff  parle " d'un fait mal établi et volontairement mésinterprété " (27). Comme si cela ne suffisait pas, il cite aussi Eliane Amado Lévy-Valensi écrivant " quand quelqu'un tue, il peut y avoir des responsabilités partagées , le coupable reste celui qui tue  ". On imagine la portée de ce genre d'argument négationniste si on le reportait aux massacres d'enfants juifs par les supplétifs ukrainiens ou lettons des forces nazies pendant la Seconde Guerre Mondiale... (28)
La provocation destructrice d'Ariel Sharon lors de sa venue sur l'Esplanade des mosquées le 28 septembre 2000 ? Elle nous vaut le commentaire suivant avec cette succession de négations: " le " post-hoc n'équivaut pas à un " propter hoc ", la succession factuelle n'est pas ici une relation causale : le seconde Intifada n'a pas été provoquée par la visite de Sharon, celle-ci n'aura été qu'une occasion, saisie par l'Autorité palestinienne pour déclencher une vague de violences spectaculaires qui avait été préparée, organisée et planifiée par ses stratèges " (29).
On s'interrogera longtemps sur la faillite de cette génération de politologues ayant fait du racisme ou de l'islamisme leur objet de recherche qui finissent par utiliser par imprégnation la même rhétorique de propagande des écrits racistes et/ou terroristes dont ils ont étudié les ressorts et les mécanismes, et qui peuvent tranquillement assener ce genre d'assertion citée plus haut, au mépris de toute précaution méthodologique et scientifique. A l'heure où le négationnisme n'existe plus en tant que tel ( Thion,  Faurisson et Garaudy n'ont plus de surface médiatique ou éditoriale), il est frappant de constater que le mode de pensée négationniste est désormais reproduit par un politologue qui serait sans doute plus avisé de laisser les historiens travailler avec une méthode rigoureuse, en leur laissant notamment le temps d'avoir accès à des sources fiables et incontestables. Le négationnisme  est un mécanisme pervers aux antipodes de la méthode historique. Cette dernière peut accepter (et même encourager) le révisionnisme (la réinterprétation de faits historiques à partir de problématiques nouvelles et de l'accès à de nouvelles sources archivistiques), mais certainement pas la négation ou la déformation des faits du passé, qu'il soit proche ou lointain. Quels sont les mécanismes négationnistes à l'œuvre dans l'ouvrage de Pierre-André Taguieff ?
- l'usage immodéré de néologismes (les négationnistes en ont toujours été de grands inventeurs, le plus connu étant celui d'"éliminationnistes "  pour désigner les historiens de la Shoah), et l'emploi de qualificatifs dépréciatifs pour désigner les travaux des autres chercheurs. On sait aussi comment Jean-Marie Le Pen a bâti une grande partie de son succès populiste par une utilisation systématique des néologismes  sous formes de calembours douteux.
- le travestissement et l'inversion des rapports de causalité et de conséquence, avec une souveraine indifférence, voire un mépris, pour la concatenatio, l'enchaînement des faits, et pour la mise en contexte. Un propos tenu en 1967 devient une preuve pour décrypter la réalité de 2002 ; dans la logique de subversion systématique des faits, un événement déclencheur, mis en doute, devient, par l'usage de l'hypercritique paranoïaque, procédé typiquement négationniste, une " occasion  " attendue par l'adversaire permettant le développement d'un plan secret ourdi par l'ennemi.
- l'usage de sources peu fiables ou manifestement désinformatives, qui ne donnent lieu à aucune critique interne et externe : le cas des manuels scolaires palestiniens (voir infra) est particulièrement éclairant en ce domaine.
- La récupération vaut preuve : si un élément de propagande islamiste détourne et utilise la cause palestinienne à son profit, alors c'est la cause palestinienne en son entier qui devient islamiste et antisémite sui generis.
Le troisième chapitre est construite sur la dénonciation, dans une phraséologie digne des plus belles heures du terrorisme intellectuel des années de Guerre Froide. Ainsi, pour accréditer l'idée que les " néo-gauchistes " sont judéophobes, Pierre-André Taguieff revient longuement sur les relations troubles de " la Vieille Taupe " (librairie de l'ultra-gauche de Pierre Guillaume) avec Faurisson. La figure de proue de ce voisinage, et donc la cible personnalisée de la dénonciation est bien sûr Jean-Gabriel Cohn-Bendit qui avait en son temps (1979) fait effectivement des allégations stupides, au nom d'une conception pervertie de la liberté d'expression, très anglo-saxonne au fond, sur l'intérêt de la démarche de Faurisson. Que, depuis, Jean-Gabriel Cohn-Bendit ait fait son mea-culpa (30), reconnu publiquement son erreur , Pierre-André Taguieff  n'en a cure et continue à enfoncer ce clou qui est devenu le pont-aux-ânes de la gauche nationale. Car, à l'évidence, l'enjeu s'est déplacé : ce qui intéresse , Pierre-André Taguieff, c'est de toucher ainsi l'ensemble de la gauche alternative en jouant sur l'homonymie et la relation familiale et personnelle entre Jean-Gabriel et son frère Daniel, responsable politique des Verts, et de ce fait honni par Pierre-André Taguieff. A deux reprises, Pierre-André Taguieff  entre dans cette modalité de dénonciation par ricochet en évoquant " Jean-Gabriel Cohn-Bendit , mentor politique de son célèbre " petit frère " Daniel " puis reparle du " grand frère de Dany " (31). Dans cet escamotage, il n'y a plus de Jean-Gabriel, qui est défini simplement comme le " grand frère de Dany ". Visiblement, ces rapports familiaux passionnent Pierre-André Taguieff. Il utilise au détour d'une note le même procédé à l'encontre d'Alain Gresh pour lequel il nous précise la filiation valant preuve: " fils du militant tiers-mondiste Henri Curiel "  et à l'encontre de Tariq Ramadan (32), petit-fils de Hassan al Banna fondateur des Frères Musulmans et surtout frère de Hani Ramadan. Voilà de belles preuves biologiques pour étayer le discours : tous coupables puisque issus de la même famille...
Pour terminer et marquer définitivement le caractère propagandiste de ce livre, il est nécessaire de faire mention aussi du problème des manuels scolaires palestiniens. Pierre-André Taguieff utilise massivement cet argument pour relier directement l'antisémitisme au gouvernement palestinien (33). Le manque de précaution méthodologique est particulièrement flagrant. Au lieu d'aller à la source même, à savoir les manuels palestiniens eux-mêmes, Pierre-André Taguieff utilise le rapport du CMIP, à travers un dossier de la revue communautaire L'Arche de janvier 2001 consacré aux " enfants palestiniens à l'école de la haine ". Ce rapport, réalisé en novembre 1999, est en fait à utiliser avec d'infinies précautions. A aucun moment, Pierre-André Taguieff ne précise ce qu'est le CMIP, ONG américaine (Center for Monitoring the Impact of Peace) dont le directeur de recherche vit en fait à ... Efrat, soit une occupation illégale israélienne en Cisjordanie. Cette ONG a fait un tel lobbying avec ce rapport que l'Union Européenne a bloqué les crédits d'aide à la haute Autorité Palestinienne pour sa politique scolaire (34). Or, malgré les rectifications faites par ceux qui sont allés à la source des manuels et ont pu constater puis prouver les " intentions malicieuses " (35) - c'est un euphémisme - des auteurs du rapport (traductions tendancieuses de l'arabe à l'anglais, mentions de textes absents des livres cités etc...), ce dernier devient chez Taguieff un élément décisif de ce qu'il appelle une démonstration.
Ainsi, les procédés utilisés par Pierre-André Taguieff dans cet ouvrage ne relèvent ni de l'essai, ni du pamphlet mais bien de la mystification. Par un processus de réversibilité mimétique, Pierre-André Taguieff finit par utiliser la même phraséologie que celle véhiculée dans les écrits de propagande raciste et antisémites, anciens ou récents, qu'il décrypte depuis des années. Ce n'est pas le moindre des paradoxes que de définir " la réduction à l'ennemi unique " comme " première règle de fonctionnement du discours de propagande " (36) et dans le même temps de s'y livrer en englobant sous le qualificatif de " néo-gauchistes judéophobes " des personnes aussi diverses que des anarchistes, des trotskistes, des ex-communistes, des syndicalistes, des journalistes, des associatifs. Ce n'est pas la moindre des contradictions de vitupérer contre l'usage " de métaphores pathologisantes " (37) chez les " israélophobes " tout en les utilisant lui-même telle " la maladie de la gauche folle "  ou en louant ses suiveurs serviles tel Robert Redeker, lorsque ce membre du comité des Temps Modernes signe dans une livraison récente de cette revue un article intitulé " De New-York à Gaillac, trajet d'une épidémie logo-toxique " (38) bourré de ce genre de formules. On se demande encore où peut bien se trouver dans ce livre rempli de haine la déclaration d'amour qui le conclut.
Risquons une hypothèse : n'y a-t-il pas derrière l'inquiétude légitime de la communauté juive en France face à  cette recrudescence d'actes antisémites en France, le profond désarroi d'une génération des enfants de la Shoah, née dans les années 50, qui n'a pas connu véritablement dans sa jeunesse d'agressions antisémites directes à son encontre, tant le traumatisme de la destruction des Juifs d'Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale a fonctionné comme une chape de plomb, et neutralisé pendant quarante ans l'antisémitisme populaire en France ? Ne font-ils pas vivre aujourd'hui par procuration à leurs propres enfants leurs propres angoisses juvéniles, entre des parents survivants et silencieux qui ne leur évoquaient pas la Shoah et une opinion publique sous informée et indifférente qui jusque dans les années 80, avant les grands procès (Barbie, Touvier, Papon, sans compter l'affaire Bousquet) a largement ignoré l'antisémitisme de l'Etat français de Vichy ? N'y a-t-il pas derrière ce déchaînement de réactions communautaires un nouveau contre-effet pervers des enjeux de mémoire (39), ce qui n'excuse en rien la stigmatisation irresponsable de la communauté maghrébine en France et de leurs enfants à laquelle se livre Pierre-André Taguieff, aussi français que les petits-enfants de la Shoah ? Ce n'est qu'à ce compte qu'on pourrait comprendre cette étrange déclaration d'amour finale remplie de tant de haine.
- Notes :
(1) Pierre-André Taguieff, La nouvelle judéophobie, Fayard, Mille et une nuits, janvier 2002, 234 pages.
(2) Ces deux termes ne mériteraient-ils pas d'être soumis au même examen que le terme d'antisémitisme (voir pages 26-27 où Pierre-André Taguieff justifie l'usage du néologisme " judéophobie "), puisque l'antisionisme et l'antiaméricanisme, n'existent plus en tant que tel avec la disparition d'un monde bipolaire et que leur mésusage ne révèle que la disparition même des notions qui y sont attachées ?
(3) Voir notamment l'article cosigné par Taguieff au cours de l'été dernier dans Libération, " José Bové en territoires piégés " (10 juillet 2001), avec deux autres suites les 19 juillet et 11-12 août dans le même quotidien. Pour se faire une idée de la participation de José Bové à cette mission de protection civile en territoires occupés, on peut voir le documentaire de Samir Abdallah " Voyage en Palestine(s) " qui a suivi cette délégation. Pour se le procurer, écrire à
palestine@noos.fr
(4) note 2 page 12
(5) note 146 page 193
(6) Voir notamment la prise de position récente d'Esther Benbassa, " La loi de la République est la loi  ", Libération, 11 janvier 2002, et  l' " appel des 113 " qui comptait notamment Pierre Vidal-Naquet (Le Monde, 21-22 octobre 2001) gratifié d'un inélégant " inévitable mandarin à la retraite " (note 372, p218).
(7) voir note 53 page 42 et note 218 page 132
(8) A partir des travaux d'Alain Dieckhoff, on pourrait définir l'israélisme comme la forme que prend l'idéologie sioniste avec la création de l'Etat d'Israël, de la même façon que le stalinisme a pu être une forme étatique dévoyée de l'idéologie marxiste.
(9) Voir notamment Mona Chollet, les apprentis sorciers du communautarisme, sur son site
www.peripheries.net pour une analyse des articles de presse en France qui ont suivi le 11 septembre, en rapport avec la situation du conflit israélo-palestinien.
(10) pages 206 et 216 par exemple
(11) Voir Pierre Tévanian et Sylvie Tissot, Mots à maux. Dictionnaire de la lepénisation des esprits, Editions Dagorno, 1998.
(12) Successivement : note 125 page 75 ; note 142 page 90 ; note 156 page 99 ; note 166 page 108 ; note 283 page 163
(13) Un autre démographe, Jacques Magaud, avait dès 1996 exprimé ses doutes quant aux méthodes utilisées par Michèle Tribalat qui ont déclenché le scandale : " Chaque fois que l'on souhaite, pour une observation spécifique, créer une catégorie de classement ad hoc, il faut bien sûr s'interroger sur l'effet qu'aura une telle création sur la réalité, car en classant, en nommant, on contribue aussi à faire exister. Scientifiques, chercheurs, universitaires à l'affût de compréhension de phénomènes mal connus sont en permanence demandeurs d'observations nouvelles, de classement nouveaux, ne serait ce que parce qu'ils ont analysé les inconvénients des regroupements anciens. En général, leur poids n'est pas suffisant pour arriver à leurs fins et s'ils se livrent à des observations utilisant des classifications nouvelles, c'est à une échelle trop restreinte pour qu'il y ait, ensuite, rétroaction comme on dit, sur le réel, pour que les catégories créées à l'occasion d'un travail universitaire prennent racine dans la vie quotidienne et le langage courant. De ce fait ils ne se préoccupent guère des effets indirects de leurs observations; à l'exception des ethnologues et anthropologues pour qui l'attention à la dialectique observateur/observé fait partie intégrante et importante de la formation, la plupart n'y sont ni sensibles ni formés. Le pont aux ânes des ethnologues n'est pas forcément bien connu des statisticiens. Et pourtant une telle procédure de création, pour la simple observation, de classifications nouvelles peut avoir des effets forts pervers.  " in Si l'immigration nous était comptée, quatrième nocturne de Pénombre, Sénat, 22 octobre 1996, Hors série, Mars 1997, publié sur le site de l'association Pénombre, créée en 1993,  qui propose un espace public de réflexion et d'échange sur l'usage du nombre dans les débats de société: justice, sociologie, médias, statistiques.
http://www.unil.ch/penombre/hors_serie/hs97_01.htm
(14) Shmuel Trigano est par ailleurs l'auteur de L'idéal démocratique à l'épreuve de la Shoa,  Editions Odile Jacob, 1999, dans lequel il mène une attaque en règle indistincte contre les historiens révisionnistes israéliens pages 77-85. Pour une vision différente, on peut lire par exemple ce qu'en disait Yirmiyahu Yovel en 1998, dans un entretien accordé à la revue Confluences Méditerranée n° 26, en s'élevant contre une conception moralisante de l'histoire : " Je refuse de les mettre sur le même plan. Benny Morris est un historien sérieux, pas Illan Pappe dont le travail est très superficiel et confus. Si l'objectivité historique ne compte pas, alors il ne s'agit que d'idéologie et pour l'universitaire que je suis, cela n'a pas de valeur. Mais si le travail historique est sérieux, comme c'est le cas pour Benny Morris, alors il faut accepter son travail et le regarder en face."
(15) L'Observatoire du Monde Juif n° 1, novembre 2001
(16) Ibid.
(17) note 184 page 115
(18) Pour une amorce de réflexion sur cette presse, voir notamment les messages émis par Vincent Mespoulet sur la liste de diffusion à vocation pédagogique ecjs (Education Civique Juridique et Sociale) autour des titres Nexus et Israël Magazine
http://fr.groups.yahoo.com/group/ecjs . La liste ecjs rassemble plus de 500 professeurs d'histoire-géographie, de sciences économiques et sociales et de philosophie essentiellement.
(19) Israël-Magazine n° 16, décembre 2001, page 5. On peut d'ailleurs signaler que le n° 18, février 2002 de cette publication présente un intéressant tripatouillage d'image sur le thème de l'antisémitisme dans les banlieues françaises : sur la couverture apparaît une photographie d'un graffiti " A mort les Juifs " avec une croix gammée. A la page 24, sur la même photographie, dont la source n'est pas communiquée, la croix gammée est absente ce qui laisse penser à un ajout avec l'utilisation d'un logiciel de traitement d'images numériques type PhotoShop.
(20) Michèle Tribalat, " Sortir des amalgames ", Le Figaro, 21 septembre 2001, page 10.
(21) pages 129-130
(22) Robert Redeker , " Taguieff, avertisseur d'incendie " , Le Monde daté du 25 janvier 2002
(23) Courrier électronique diffusé le 29 juin 2000 et écrit par Robert Redeker sur la liste de diffusion à vocation pédagogique philoliste rassemblant essentiellement des professeurs de philosophie.
(24) Expression tirée du titre d'un article paru dans Le Monde du 17 février 2002, Charles Hadji " Des sauvageons au fascisme  ".
(25) On peut lire à ce sujet la traduction du magnifique roman d'Elias Khoury, La Porte du soleil, Actes Sud/Sindbad,  2002 notamment l'admirable non-récit du massacre des pages 303-307.
(26) note 149 page 95
(27) page 93
(28) Voir Benoît Rayski, L'enfant juif et l'enfant ukrainien. Réflexions sur un blasphème, Editions de l'Aube, 2001, p. 29 (évocation du massacre de Lvov du 30 juin au 3 juillet 41 ; de Vinnitsa le 22 septembre 1941). L'ouvrage de Benoît Rayski est une attaque en règle contre Stéphane Courtois et Le Livre Noir du Communisme et plus généralement contre la banalisation de la destruction des Juifs d'Europe par un usage idéologique anticommuniste de la comparaison avec les crimes du stalinisme.
(29) note 165 pages 107-108
(30) Sur le sujet, voir notamment Philippe Mesnard, " Consciences de la Shoah. Critique des discours et des représentations ", Editions Kimé, 2000, pages 250-255, et dans le même ouvrage Philippe Corcuff, Négationnisme d'ultra-gauche et pathologies intellectuelles de la gauche. A propos d'un texte de Jean-Gabriel Cohn-Bendit de 1981 ", pages 260-273 op. cit., où Corcuff reprend des passages de " Jean-Gabriel Cohn-Bendit s'explique ", Libération, 12 mars 1992. L'ouvrage de référence le plus récent est : Valérie Higounet, Histoire du négationnisme en France, Seuil, 2000 avec notamment sur le négationnisme d'ultra-gauche les pages 457-488.
(31) note 218 pages 132-134
(32) note 94 page 60
(33) pages 38-39 puis pages 168-169
(34) Amendement B7-420 du Parlement européen de l'Union Européenne aux modalités de financement des programmes d'éducation de l'Autorité Palestinienne, qui bloque les 3 millions d'Euros de la réserve en attendant la rédaction d'un rapport avant la deuxième lecture du budget. (25 octobre 2001)
(35) L'expression est tirée d'une mise au point de Fouad Moughrabi, " The Politics of Palestinian Textbooks  " in Journal of Palestine Studies, 121, vol. XX1, automne 2001, traduit en français sous le titre " Les manuels scolaires palestiniens sont-ils antisémites ? " in Revue d'Etudes Palestiniennes, n° 82, Hiver 2002, pages 53-64. Fouad Moughrabi est le directeur du Centre Qattan pour la recherche et le développement de l'éducation à Ramallah. Sous le même nom, la journaliste Elsa Morena avait publié un article dans Le Monde diplomatique d'avril 2001.
(36) note 163 page 106.
(37) pages 37-38.
(38) Robert Redeker, " De New-York à Gaillac, trajet d'une épidémie logo-toxique ", in Les Temps Modernes, octobre 2001
(39) Parmi la floraison de réflexions sur ces enjeux de mémoire, très fournie ces dernières années, une contribution originale de Barbara Cassin " Politiques de la mémoire. Des traitements de la haine " in Multitudes n° 6, septembre 2001, pp. 177-196 où cette philologue rappelle l'approche d'amnistie-amnésie proposée par la cité grecque dans l'Antiquité, qu'elle confronte avec le cheminement inverse (mais accordant au langage une finalité analogue) de la commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud, et avec la procédure de gestion des archives sensibles telle que nous la pratiquons en France. Elle cite notamment Platon, Lettre VII, 336e-337a : " Une cité en stasis (guerre civile) ne connaît la fin de ces maux (kaka) que lorsque les vainqueurs cessent de rappeler le passé (mnêsikakein, littéralement rappeler les maux de mémoire) par expulsion et égorgements."
                                     
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1. Politicus interruptus par Uri Avnery
[traduit de l'anglais par R. Massuard et S. de Wangen]

23 février 2002 - La semaine dernière, en Europe, il m'est arrivé de passer sur un lac gelé. On m'avait dit quelques jours auparavant qu'il était possible de patiner dessus. Mais la température a monté et la couche de glace a commencé à fondre. Elle couvre toujours tout le lac mais, en de nombreux endroits, on peut la casser avec un bâton. On m'a alors prévenu de ne pas rester dessus parce qu'elle pourrait céder et alors je tomberais dans le lac et me noierais. Mais on a ajouté que dans quelques jours ou quelques semaines la glace disparaîtrait et que le beau lac reprendrait vie.
Cette situation fait penser à celle de notre pays. La glace couvre toujours l'ensemble de l'Etat, mais elle a commencé à fondre.
La glace représente le Gros Mensonge d'Ehoud Barak et de ses compagnons. Ce mensonge commence à être éventé. Bientôt il n'en restera plus rien.
Quand la bande de politiciens est revenue de Camp David, ils ont fabriqué la légende, qui, depuis, est devenue vérité sacrée, comme si elle avait été révélée par Dieu au Mont Sinaï. Comme les Dix Commandements de Moïse, il y a les Huit Vérités de Barak : J'ai retourné chaque pierre sur le chemin de la paix ; J'ai fait des offres d'une générosité sans précédent ; Je suis allé plus loin que tout autre Premier ministre avant moi ; J'ai donné aux Palestiniens tout ce qu'ils désiraient ; Arafat a rejeté toutes les offres ; Arafat ne veut pas la paix ; Les Palestiniens veulent nous rejeter à la mer ; Nous n'avons aucun partenaire pour faire la paix.
Si Benyamin Netanyahou avait parlé ainsi, cela n'aurait eu aucun impact. Tout le monde sait que Netanyahou est un escroc. Si Sharon avait parlé ainsi, on ne l'aurait pas cru, parce que chacun sait que Sharon est un être sanguinaire, incapable de distinguer entre la vérité et le mensonge. Mais venant des responsables du Parti travailliste, ces éminents porte-parole de la paix, cela a causé l'effondrement du mouvement de la paix traditionnel.
Depuis lors, de nombreux témoignages sur Camp David ont été publiés, dont certains par des témoins oculaires américains pro-israéliens. Tous montrent que les propositions de Barak étaient loin du minimum nécessaire pour la paix : fin de l'occupation, établissement d'un Etat palestinien à côté d'Israël, évacuation de tous les territoires occupés (en tout 22% de la Palestine sous mandat britannique), retour à la Ligne Verte (avec possibilité d'échanges de territoires décidés en commun), restitution de Jérusalem Est comme capitale de la Palestine, retour des colons et des soldats en Israël, solution de la tragédie des réfugiés sans préjudice pour Israël.
Quand le Gros Mensonge a explosé, un autre mensonge a été mis en avant en échange : quelques mois après que les pourparlers de Camp David ont repris à Taba, les hommes de Barak ont fait des offres d'une générosité sans précédent, tout donné aux Palestiniens, mais Arafat a refusé de signer, ce qui démontre qu'il ne veut pas la paix, etc.
Maintenant Moratino, l'émissaire de l'Union européenne pour la paix au Moyen-Orient, est arrivé et a enterré ce mensonge également. Le diplomate espagnol, qui était à Taba mais n'a pas pris part aux pourparlers, a publié un rapport long et détaillé sur ce qui s'y est réellement passé.
La conclusion claire est que, à Taba, les deux parties se sont trouvées très proches l'une de l'autre. Des différences subsistaient entre leurs positions dans presque tous les domaines, mais elles étaient quantitatives plutôt que qualitatives. En clair, si les pourparlers avaient continué pendant quelques jours ou quelques semaines supplémentaires, ils auraient abouti à un accord historique.
Alors, que s'est-il passé ? Est-il vrai que " Arafat a refusé de signer " ?
Pas du tout. Arafat n'a pas refusé de signer. Il voulait continuer les négociations jusqu'à ce qu'il y ait un accord à signer.
Ce n'est pas Arafat qui a interrompu les discussions à ce moment critique, alors que la lumière au bout du tunnel était clairement visible pour les négociateurs, mais c'est Barak. Il a ordonné à ses hommes de ne plus rien dire et de rentrer.
Pourquoi ?
Les discussions de Taba ont commencé après le déclenchement de la seconde Intifada. Après l'invasion par Sharon du Mont du Temple avec la permission de Barak, et après que sept manifestants arabes eurent été tués par la police de Ben Ami, des incidents sanglants se sont produits quotidiennement. Les discussions de Taba se déroulaient " sous le feu " - ce qui est tout à fait normal dans l'histoire. Après tout, des négociations sont faites pour mettre fin à un conflit.
Ce jour-là, deux Israéliens ont été assassinés dans une ville palestinienne. Les Palestiniens ont dit que c'était pour venger le meurtre d'un dirigeant local. Mais il n'en fallait pas plus à Barak pour interrompre les négociations.
Quelle était la véritable raison ? On peut trouver la réponse dans la façon de réagir de Barak. Au fond ça lui prend de temps en temps : chaque fois qu'il est près d'un accord, il se retire au dernier moment.
Cela a commencé au tout début de son mandat. Comme on s'en souvient, il voulait parvenir à un accord avec les Syriens d'abord, afin d'isoler les Palestiniens. Un accord complet était presque atteint, quand soudain tout est tombé à l'eau. Assad voulait que le territoire syrien aille jusqu'à la mer de Galilée (Lac de Tibériade n.d.t) et Barak voulait que la frontière s'arrête 100 mètres plus loin. A cause de ces 100 mètres, Barak a rejeté l'accord historique qui était à portée de main. (Des humoristes disent qu'à ce moment-là il aurait dû fixer la frontière sur la rive où elle se trouvait alors puisque l'eau s'est depuis retirée de plusieurs centaines de mètres.)
La même chose s'est produite à Camp David. Un accord était possible. Tous les participants croyaient qu'il était proche. Et alors quelque chose est arrivé à Barak. Comme des participants israéliens en témoignent (et comme Arafat me l'a dit il y a quelques jours), Barak a simplement pété les plombs. Il s'est coupé de tout, ne s'est pas rasé et a refusé de rencontrer même ses collaborateurs les plus proches.
Quelque chose de similaire est arrivé à Taba. Quand l'accord était sur le point d'être conclu, Barak a ordonné l'interruption des négociations. Le véritable prétexte n'a aucune importance.
Quand de tels comportements se répètent, on peut se poser des questions. On pourrait appeler ce phénomène " politicus interruptus ". Juste avant la consommation, Barak se retire. Je ne suis pas psychiatre et je ne suis pas qualifié pour traiter de problèmes mentaux. Mais je crois que, à chaque fois que Barak est confronté au véritable prix à payer pour la paix, il se rétracte au dernier moment. Il y avait une dissonance entre le prix de la paix (retrait des territoires occupés, évacuation des colonies, renoncement à Jérusalem Est et au Mont du Temple, retour d'un nombre symbolique de réfugiés) et l'idée qu'il s'en faisait. Il ne pouvait pas en porter la responsabilité et rompait. En même temps, il étendait les colonies à toute allure.
Ajoutant le péché au crime (comme on dit en hébreu), il a masqué son échec personnel par le Gros Mensonge, ce qui a provoqué un effondrement national.
Maintenant le mensonge est en train d'être brisé. La discussion ouverte sur les crimes de guerre, la déclaration de centaines de soldats qui refusent de servir dans les territoires palestiniens, l'appel des généraux de réserve pour la fin de l'occupation, les nouvelles voix dans les médias, l'appel d'artistes courageux, la grande manifestation de 27 organisations pour la paix (dont Gush Shalom), la manifestation massive de La Paix Maintenant qui a suivi - tout cela montre que la glace commence à fondre.
Ce n'est que le début. Maintenant c'est le moment, pour tous ceux qui attendaient, de rejoindre le mouvement. Comme Churchill l'a déclaré après la victoire en Egypte : "Ceci n'est pas la fin. Ce n'est même pas le commencement de la fin, mais c'est peut-être la fin du commencement."
                                       
2. L'armée israélienne fait sauter le bâtiment de La Voix de la Palestine à Gaza
21 février 2002 - Dans une lettre adressée au ministre de la Défense, Benjamin Ben-Eliezer, Reporters sans frontières (RSF) s'est indignée de la destruction par Tsahal du bâtiment de la radio-télévision de l'Autorité palestinienne, La Voix de la Palestine, à Gaza. "Nous protestons contre cette politique délibérée d'élimination de tout point de vue officiel palestinien sur le conflit. Il y a un mois, l'armée israélienne détruisait le bâtiment de la radio-télévision palestinienne à Ramallah, aujourd'hui c'est la station de Gaza qui est dynamitée. Le gouvernement israélien fait vraiment tout pour réduire au silence les médias de l'Autorité palestinienne ", a déclaré Robert Ménard, secrétaire général de l'organisation.
Selon les informations recueillies par RSF, l'armée israélienne a fait sauter, le 21 février au matin, le bâtiment abritant le système de transmission de la radio-télévision palestinienne dans la partie est de Gaza. Khaled al-Siam, le directeur de la station, a indiqué à l'Agence France-Presse que des soldats israéliens avaient placé des explosifs sur les deux étages du bâtiment après en avoir retiré des documents et du matériel technique. Sous le coup de l'explosion, le bâtiment s'est entièrement effondré. Des chars israéliens avaient pénétré dans la nuit par trois endroits différents et sur une profondeur de deux kilomètres dans la ville de Gaza, selon des responsables des services de sécurité palestiniens. L'Etat israélien accuse régulièrement La Voix de la Palestine d'inciter à des violences à son encontre.
Le 19 janvier déjà, l'armée israélienne avait dynamité le bâtiment de la radio-télévision palestinienne à Ramallah. Une colonne de tanks de Tsahal avait encerclé le bâtiment de sept étages qui abritait La Voix de la Palestine. Les employés palestiniens étaient sortis du bâtiment quelques minutes auparavant. L'armée israélienne avait confisqué certains équipements. Des soldats avaient ensuite plastiqué les studios et les bureaux. L'explosion avait détruit la majeure partie du bâtiment. Malgré cette attaque, la radio palestinienne avait continué à produire et diffuser ses programmes depuis des radios privées de Cisjordanie.
[Reporters sans frontières / Virginie Locussol - Bureau Maghreb et Moyen-orient -  5, rue Geoffroy-Marie - 75009 Paris - FRANCE - Tél. (33) 1 44 83 84 84 - Fax. (33) 1 45 23 11 51]
                                       
3. Déclaration de la section palestinienne de l'Union internationale de la presse francophone
Poursuivant sa politique de crimes de guerre contre le peuple palestinien et son Autorité Nationale, le gouvernement israélien a donné une fois de plus, un coup dur aux médias palestiniens. L'armée d'occupation israélienne a fait sauter aujourd'hui, le jeudi 21 février tôt le matin les locaux de la radio palestinienne - deuxième programme - à Gaza. Ces locaux abritent également le système de transmission de la télévision palestinienne, ce qui prive la population palestinienne de Cisjordanie et de Gaza de voir directement sa chaîne nationale. Cet acte barbare s'inscrit dans une politique de guerre totale que lance le gouvernement israélien ; 26 palestiniens assassinés en moins de 24 heures, des bombardements ininterrompus de F16 sur la population civile, des missiles sur des structures publiques qui ont même visé les sièges du Président Yasser Arafat. Rappelons-nous que déjà le 19/01/2002, les troupes israéliennes ont dynamité le siège central de la Radio '"La Voix de Palestine" à Ramallah. Cette attaque non plus n'était la première, elle a été précédée par des agressions contre des locaux de la P.B.C [la télévision nationale palestinienne] a Ramallah et à Gaza mais aussi contre d'autres médias palestiniens privés. La section palestinienne de L'U.P.F lance un appel urgent à la Communauté Internationale et notamment aux Etats de l'Union Européenne ayant contribué à la création de la P.B.C leur demandant de prendre des pressions et sanctions immédiates contre Israël. La section palestinienne appelle également les organismes d'information à dénoncer les atteintes israéliennes au droit du palestinien à sa propre information et à réclamer la fin des agressions israéliennes cotre le peuple palestinien et ses médias.
                                                                                           
Revue de presse

                                                 
1. Terrorisme et résistance par Azmi Bishara
in Le Monde du mardi 26 février 2002

(Azmi Bishara est député arabe israélien de la Knesset.)
Le monde ne se divise pas en terroristes et en antiterroristes, pas plus que les pays ou les cultures.
Aujourd'hui, Israël ne se contente pas de réprimer la résistance palestinienne par la violence. Il veut aussi punir quiconque considère cette résistance comme légitime, en l'accusant de soutenir le terrorisme et le jugeant pour cela, même s'il s'agit d'un parlementaire élu. C'est ainsi que, le 27 février, je comparaîtrai devant le tribunal de Nazareth, après la levée de mon immunité parlementaire qui a été votée le 7 novembre dernier par la Knesset. Qu'il me soit permis de m'écarter de mon cas personnel, pour livrer ici quelques réflexions d'ordre plus général.
Terrorisme et antiterrorisme sont aujourd'hui les principales références doctrinales de la politique extérieure des Etats-Unis (et dans une large mesure, également de leur politique intérieure). Malheureusement, il s'agit de références creuses qui ne peuvent servir de concepts d'analyse pour mieux comprendre ce qui se passe dans le monde, ni même aux Etats-Unis.Ces termes ne renvoient même pas à des normes morales fixes, car il est évident que la même action (qui consiste à tuer des civils pour des objectifs politiques) sera qualifiée, selon le contexte, d'acte terroriste, d'acte de violence, d'acte de guerre, de dommage collatéral, de crime de guerre ou de résistance légitime.
La définition même de l'acte terroriste pose problème en termes de droit et de législation car elle est plus souvent liée à l'identité de celui qui le commet qu'à l'identité de la victime ou à la nature de l'acte. Le droit pénal moderne prévoit l'égalité devant la loi, notamment entre les coupables présumés, sans que leur identité définisse leur crime.Non, le terrorisme n'est pas un concept analytique : le monde ne se divise pas en terroristes et en antiterroristes, pas plus que les pays ou les cultures. Toutes les cultures modernes ont connu des organisations idéologiques et des mouvements religieux qui ont appelé à tuer des civils pour des objectifs politiques. Même aux Etats-Unis, des actes considérés comme terroristes selon les normes américaines se sont produits dans lesquels les auteurs et les victimes appartenaient au même espace culturel. Les pays arabes, l'Inde, le Japon, l'Italie, l'Allemagne et Israël ont eux aussi engendré en leur sein de tels phénomènes.
C'est pourquoi les forces démocratiques et progressistes des différents espaces culturels ont des raisons logiques et justes de croire qu'il n'existe pas de contradiction fondamentale entre les valeurs de libération et la spécificité culturelle. 
Le conflit, comme le dialogue, s'établit entre êtres humains. Lorsque l'on parle de conflit (ou de dialogue) entre cultures, on utilise tout bonnement des outils idéologiques pour faire valoir des intérêts. Ou alors, s'y l'on y croit vraiment, on fait preuve de fanatisme ou d'ignorance. J'ai du mal à savoir laquelle de ces explications s'applique au président des Etats-Unis, qui se pose, depuis le 11 septembre, en dirigeant unique de la planète, mais quelle que soit la bonne explication, la catastrophe est là.
Au lendemain du 11 septembre 2001, au lieu de se comporter en grande puissance consciente des problèmes contemporains, les Etats-Unis se sont rabaissés eux-mêmes au point d'épouser les idées d'un Benyamin Nétanyahou. Comme tout occupant colonial, Israël a intérêt à présenter le conflit qui l'oppose au mouvement national palestinien comme une lutte contre le terrorisme, c'est-à-dire à traiter la violence palestinienne comme un phénomène absurde sans rapport avec la réalité de l'occupation, qui découlerait plutôt de la mentalité et de la culture des occupés. Pour Israël, l'acte criminel du 11 septembre a constitué l'occasion rêvée de se joindre au "club antiterroriste" international, pour mieux reléguer la cause palestinienne, malgré sa légitimité historique et morale, dans la case du terrorisme à combattre.
Comme l'Espagne, l'Inde, la Russie, la Turquie ou la Chine, Israël voudrait être considéré comme un Etat qui mène un combat compréhensible contre des mouvements séparatistes qui recourent au terrorisme pour faire pression sur son gouvernement. Mais la comparaison entre ces différentes situations et la question palestinienne n'est pas valable. Tout d'abord parce que le mouvement palestinien n'est pas un mouvement séparatiste. Ensuite parce qu'on n'a jamais offert aux Palestiniens de vivre avec les Israéliens dans le cadre d'une même citoyenneté. Israël ne veut pas des Palestiniens dans le cadre de son Etat, tout en refusant de leur octroyer le droit à l'autodétermination.
Avant comme après le 11 septembre, Israël était et demeure un occupant, tandis que les Palestiniens étaient et demeurent des occupés. Or la violence de ceux qui sont soumis à l'occupation doit être considérée comme une résistance légitime tant qu'ils sont privés du droit à l'autodétermination. Certaines actions violentes palestiniennes peuvent certes être considérées comme politiquement et moralement répréhensibles, mais elles n'ont rien à voir avec les agissements des talibans, ni avec le phénomène d'Al-Qaida, qui a développé sa dynamique propre avec la mondialisation et la modernisation.
L'occupation israélienne n'est pas une colonisation au-delà des mers, à visée économique, qui disparaîtrait avec la fin des intérêts économiques de l'occupant, ni un mandat colonial mis en place par une organisation internationale et dont la mission est limitée dans le temps. Il s'agit d'une colonisation qui a opéré, il n'y a pas si longtemps, le remplacement d'une population par une autre. C'est pourquoi sa violence est structurelle. Si le terrorisme était défini indépendamment de celui qui le commet, on dirait qu'il s'agit d'un terrorisme d'Etat. L'imbrication démographique et économique des occupants et des occupés rend la situation comparable à un régime d'apartheid, où deux populations vivent dans le même espace politique, mais dans deux systèmes de droit différents, l'une étant soumise à l'autre.
Aujourd'hui, cet apartheid israélo-palestinien est en passe de s'appliquer également aux citoyens arabes d'Israël, d'autant que la démocratie israélienne souffre, à la base, de nombreuses contradictions liées à l'imbrication de la religion, de l'Etat et de la nation, ce qui fait que l'appartenance ethnique y est placée au-dessus de la citoyenneté. C'est dans ce contexte que mon procès s'inscrit. Quant au parallèle, ou à la symétrie, que certains voudraient établir entre la résistance palestinienne et la violence structurelle et quotidienne de l'occupation israélienne, ce n'est pas ainsi que l'on trouvera une issue au conflit, ni en considérant la lutte contre l'occupation comme un état de violence dû à la violation de tel ou tel accord "par les deux parties". La question palestinienne n'est pas un conflit régional dont le dénouement dépendra des rapports de force entre les parties, mais une occupation dont la fin nécessite un recours aux notions de justice et d'égalité entre les peuples. (Traduit de l'arabe par Hala Kodmani.)
                                               
2. Riyad disposé à une "normalisation totale" avec Israël, sous condition par Mouna Naïm
in Le Monde du jeudi 21 février 2002

Le prince Abdallah, héritier du trône saoudien, veut rassurer sur les intentions du royaume, dans l'hypothèse d'une paix.
Avec un temps de retard, les gouvernements et la presse arabe ont commencé à réagir, plutôt positivement, à une récente proposition du prince héritier saoudien, Abdallah Ben Abdel-Aziz, pour la paix au Proche-Orient. En première lecture, cette proposition semble ne rien apporter de nouveau, mais, en fait, pour la première fois, un dirigeant saoudien vient d'évoquer clairement une "normalisation totale des relations avec Israël" si ce dernier se retire des territoires arabes occupés. Le prince, qui gouverne de facto le royaume depuis que le roi Fahd a été victime d'une embolie cérébrale, en 1995, l'a déclaré à Thomas Friedman, éditorialiste du New York Times. La condition d'une telle "normalisation" est classique : le retrait d'Israël de "tous les territoires [arabes] occupés, y compris Jérusalem, conformément aux résolutions [242 et 338] du Conseil de sécurité des Nations unies".
Le prince Abdallah a confié à Thomas Friedman qu'il avait l'intention de faire cette proposition devant le sommet arabe prévu à Beyrouth les 27 et 28 mars et de s'efforcer d'obtenir l'aval de ses pairs. Il y a néanmoins renoncé, "après que le premier ministre israélien [Ariel Sharon] a accentué à un niveau jamais égalé [les]violences et la répression dans les territoires [palestiniens] occupés". Désireux de "trouver le moyen de signifier clairement au peuple israélien que les Arabes ne le rejettent ni ne le méprisent" et que ce qu'ils "refusent, c'est le comportement inhumain des responsables [israéliens] envers les Palestiniens", il entendait précisément délivrer ce message lors du sommet de Beyrouth.
Ainsi, de la même manière qu'en 1982 le roi Fahd avait, dans un plan qui porte son prénom, fait un premier pas en évoquant la reconnaissance du droit de tous les Etats - sous-entendu Israël inclus - de la région à vivre en paix, il y aurait donc une sorte de "proposition Abdallah" qui tient compte de l'évolution de la situation en vingt ans.
Depuis le déclenchement du processus de paix israélo-arabe en octobre 1991, en effet, Riyad et l'ensemble des capitales arabes ont franchi un nouveau pas, se disant clairement disposés à faire "la paix" avec Israël pour peu qu'il restitue aux parties concernées, la totalité des territoires qu'il a occupés lors de la guerre de juin 1967, dont la partie orientale de Jérusalem.
Bien que le prince Abdallah ait renoncé à son discours, son message est passé. Il signifie concrètement qu'entre Israël et l'Arabie saoudite - ainsi que l'ensemble du monde arabe - la paix éventuelle ne sera pas une simple et froide déclaration de non-belligérance, mais qu'elle entraînera un échange aussi bien d'ambassadeurs que de relations économiques, commerciales ou autres. De la part du pays berceau de l'islam et qui abrite ses deux principaux lieux saints, La Mecque et Médine, la promesse est d'importance.
Elle est destinée à une opinion publique israélienne dont une partie au moins, à l'unisson de ses dirigeants, met en doute la volonté du monde arabe de "normaliser totalement" les liens avec l'Etat juif une fois conclus un ou des traités de paix ; d'autant que, dans plusieurs Etats, dont l'Egypte et la Jordanie, déjà liés par de tels traités, les mouvements hostiles à une "normalisation" ratissent de plus en plus large, notamment depuis le début de l'Intifada. Le message du prince Abdallah vise donc à rassurer les Israéliens quant aux intentions du royaume et à celles de nombreux autres Etats arabes, une fois que Riyad aura donné le ton.
Il vise également à préparer l'opinion publique arabe, singulièrement saoudienne, à un avenir encore très lointain, certes, mais auquel elle n'est pas préparée et est peut-être même, au moins en partie, rétive. Il est aussi destiné à l'administration américaine, que le prince Abdallah n'a cessé, depuis le printemps 2001, d'inviter à peser de toute son influence pour faire cesser la répression par Israël des Palestiniens et à reprendre son rôle d'honnête courtier dans le processus de paix israélo-arabe.
Il a enfin pour objectif de démentir les accusations dont l'Arabie saoudite a été la cible et selon lesquelles le wahhabisme, l'une des doctrines les plus rigoristes de l'islam en vigueur dans le royaume, enseigne la haine des juifs. Ce n'est pas un hasard si le prince Abdallah a choisi de faire ses déclarations à Thomas Friedman, qui, depuis les attentats du 11 septembre 2001 contre Washington et New York, s'est fait le principal porte-voix de ces accusations aux Etats-Unis.
                                         
3. Yasser Arafat : "Nous sommes prêts à tout pour une paix juste." entretien réalisé par Françoise-Germain Robin
in L'Humanité du jeudi 21 février 2002
De notre envoyée spéciale à Ramallah - Le président palestinien, Yasser Arafat, nous a reçus pour une interview dans son bureau de Ramallah, où il est encerclé par des chars israéliens depuis le 3 décembre dernier. Cet entretien a eu lieu un peu après minuit, à l'issue d'une journée entière passée à son quartier général, où nous avons eu le privilège de suivre presque minute par minute ses activités, de déjeuner et dîner à sa table, de nous entretenir avec ses collaborateurs et ses visiteurs (voir récit ci-contre). Ce rendez-vous devait être pour Yasser Arafat le dernier d'une journée bien remplie. L'armée israélienne en a décidé autrement en envoyant ses avions F16 bombarder Ramallah, en pleine nuit, au moment où notre entretien touchait à sa fin. Nous avons entendu les avions passer et repasser. Avec sang froid et courtoisie, Yasser Arafat a continué à répondre à nos questions comme si de rien n'était, s'interrompant seulement pour entendre le rapport de ses officiers de sécurité qui ont fait irruption dans le bureau pour lui préciser la cible touchée : un bâtiment de la police palestinienne. Heureusement, il ne semblait pas y avoir de victimes. Le président n'en a pas moins tenu, après notre départ, une réunion d'urgence avec les responsables de sa sécurité. La nuit aura été bien courte pour le reclus de Ramallah.
- Ma première question est dictée par l'actualité. Il y a eu aujourd'hui (lundi 18 février NDLR) plusieurs attentats suicides commis par des Palestiniens contre des militaires israéliens ou des colons - il y en avait déjà eu un samedi dernier, contre une colonie de Cisjordanie. Le gouvernement israélien qualifie ces actes de terroristes. Et vous, qu'en dites-vous ?
- Yasser Arafat : En me posant une telle question, vous semblez oublier la très sévère escalade que mène Israël contre notre peuple et contre le processus de paix. Vous avez pu voir vous-même, en venant ici, le siège de nos villes et à quel point notre peuple souffre. Vous êtes au courant de l'assassinat de nos cadres, des bombardements opérés en de nombreux endroits par les F16 et les hélicoptères Apache, de la destruction de nos infrastructures, de la démolition de nos usines et de nos maisons. Tant des nôtres n'ont plus de toit et doivent passer l'hiver sous des tentes ! Les bulldozers israéliens ont détruit la majorité de nos champs et 50 % de nos oliveraies, ce qui veut dire que la pauvreté des nombreuses familles qui en vivaient va encore s'aggraver. Savez-vous que 66 % de la population de Gaza et 45 % de celle de la Cisjordanie vivent en dessous du seuil de pauvreté ? 132 000 de nos travailleurs ont été licenciés et ne peuvent plus venir travailler en Israël. C'est un véritable désastre économique. Nos pertes sont estimées à 7,5 milliards de dollars auxquels il faut ajouter plus d'un milliard de dollars de taxes qu'Israël prélève pour nous et dont il doit, selon les accords de Paris, nous restituer 97 %, en gardant 3 % de commission. Depuis dix-huit mois, Israël refuse d'effectuer ces versements, malgré les pressions internationales. Même le président Bush, à qui Sharon parlait l'autre jour de son projet d'aider les Palestiniens, lui a répliqué qu'il ferait mieux de nous payer ce qu'il nous doit.
Savez-vous qu'ils attaquent nos écoles et nos hôpitaux ? Qu'ils ont détruit le port que les Hollandais et les Français construisaient et l'aéroport international de Gaza ? C'est quelque chose d'incroyable ! Tout cela en dépit de toutes les initiatives de paix que nous avons prises et qu'ils ont rejetées. La dernière, c'était le 16 décembre, quand j'ai appelé à un cessez-le-feu qui a été suivi d'une longue période de calme. Mais ils ont choisi de reprendre les assassinats et les agressions contre notre peuple. Et ils utilisent des armes interdites, comme l'uranium appauvri, ce que j'ai dit aux Américains et aux Européens qui ne le croyaient pas, mais un rapport américain le prouve. Ils s'acharnent sur nos postes de police dont la majorité sont détruits, et sur nos prisons, qu'ils bombardent les unes après les autres. Et ils me demandent encore d'arrêter des gens !
- A propos d'arrestations, qu'en est-il de celle des assassins du ministre d'extrême-droite Zeevi que Sharon continue d'exiger en vous accusant de protéger les assassins ?
- Yasser Arafat : Mais c'est Israël qui les protège ! Les assassins sont des collaborateurs d'Israël dont nous avons arrêté les deux frères. Ils sont en prison chez nous et ont avoué que tout le clan travaillait bien pour Israël. Nous avons rassemblé des témoignages et des preuves que nous avons présentées aux Américains et aux Européens. C'est la même chose avec l'attentat contre la discothèque de Tel Aviv. Le terroriste a été transporté par un homme venu de Jordanie avec un visa de l'ambassade d'Israël et qui vit sous protection israélienne avec ses fils. J'ai donné toutes les preuves aux Américains et aux Européens. Ils ont demandé des explications à Israël mais n'ont pas eu de réponse. Ce genre de choses s'était déjà produit du temps de Rabin avec deux hommes originaires de Gaza mais qui vivaient dans un village, Deniah, construit spécialement pour abriter les collaborateurs d'Israël, près de Rafah. Ils avaient eux aussi transporté l'auteur d'un attentat. Quand je l'ai dit à Rabin en présence du président Moubarak d'Egypte et du défunt roi Hussein de Jordanie, il s'est mis en colère. Mais quelques temps plus tard, il dut reconnaître que cela avait été " une erreur fatale ". Et Rabin lui-même, mon partenaire, qui l'a tué ? Qui était derrière l'assassin ? Ceux qui l'ont manipulé travaillaient pour le Shin Beit et ils se sont enfuis aux Etats-Unis. L'assassin, lui, vient de se marier en prison et voit sa femme tous les jours. Vous appelez ça une prison ?
- Comment, selon vous, sortir de l'impasse actuelle ?
- Yasser Arafat : On doit revenir à ce qui avait été décidé à Paris, Charm el Cheikh et Taba. Souvenez-vous de la réunion de Paris, dans le bureau du président Chirac, avec Ehud Barak et Madeleine Albright. Nous étions parvenus à un accord. Nous devions le signer mais Barak s'est enfui et il n'est pas venu au rendez-vous de Charm el Cheikh.
- On a dit que les négociations avec Ehud Barak avaient échoué sur la question du retour des réfugiés. Mais des négociateurs présents à Taba disent qu'une solution avait été trouvée. Qu'en est-il exactement ?
- Yasser Arafat : Nous avions séparé les réfugiés en deux catégories, ceux de 1948 et ceux qui avaient été chassés en 1967. Pour ces derniers, la question a été tranchée par un comité auquel participaient l'Egypte et la Jordanie. Quant à ceux de 1948, nous en avons longuement discuté à Camp David avec Barak et le président Clinton. Je leur ai dit : " Je ne demande pas que tous les réfugiés reviennent, mais qu'on s'occupe d'urgence de ceux du Liban. On discutera des autres après. Ceux qui sont devenus millionnaires au Chili peuvent y rester. Mais comment pouvez-vous accepter qu'Israël fasse venir un million de Russes dont 70 % ne sont pas juifs et refuser à des Palestiniens chrétiens et musulmans de rentrer chez eux ? " Clinton était d'accord. Les réfugiés du Liban, quand j'étais à Beyrouth, étaient 180 000. On les estime aujourd'hui à 220 000. Barak avait finalement accepté leur retour. Le président Clinton l'a lui-même mentionné dans sa lettre. Mais après, les négociations ont cessé.
- Sur quoi ont-elles échoué ?
- Yasser Arafat : Sur les questions religieuses, les lieux saints de Jérusalem, musulmans et chrétiens. Les Israéliens voulaient contrôler l'esplanade des mosquées, ce qui est impossible, et ils insistaient pour avoir le contrôle de l'église de Marie, au Mont des Oliviers, où ils veulent construire une grande colonie. Ils voulaient aussi le quartier arménien de la vieille ville. Mais je ne pouvais pas trahir les Arméniens.
- Dans ce cas, sur quelle base redémarrer les négociations ? D'autant qu'il n'y a pas de document écrit.
- Yasser Arafat : Mais si. Nous avons la lettre de Charm el Cheikh et les négociations de Taba dont le représentant européen, M. Moratinos vient de publier les conclusions. C'est une base d'accord qu'acceptent les Israéliens qui veulent la paix, ceux qui ont manifesté samedi dernier à Tel Aviv avec Yossi Sarid et Yossi Beilin. J'ai envoyé Sarih Nusseibeh prononcer un discours devant eux et dire que nous l'acceptions aussi. Il parlait en notre nom.
- Mais c'est Ariel Sharon qui est au pouvoir. Pensez-vous pouvoir négocier avec lui ?
- Yasser Arafat : Pourquoi pas ? J'ai bien négocié avec Netanyahu et signé avec lui l'accord de Wye Plantation et le retrait d'Hébron. C'est possible aussi avec Sharon à condition qu'une forte pression internationale l'oblige à reprendre les négociations.
- N'est-il pas inquiétant que la pression américaine s'exerce surtout sur vous et que Georges W. Bush ne vous ait toujours pas reçu ?
- Yasser Arafat : Ce n'est pas très important car je suis en contact permanent et personnel avec le président Bush et aussi avec Colin Powell. Vous savez, le président américain est nouveau. Il a encore à apprendre.
- Que pensez-vous de la proposition française d'organiser des élections dans les territoires palestiniens ?
- Yasser Arafat : Je suis d'accord. Nous n'avons pas d'objections. Ne sommes-nous pas les premiers dans le monde arabe à avoir organisé des élections démocratiques sous contrôle international ? Nous sommes prêts à recommencer si cela doit nous aider à parvenir à une paix juste.
- Monsieur le président, merci de nous avoir reçus à un moment aussi difficile et dangereux. Ces circonstances me rappellent la première fois que je vous ai demandé une interview pour l'Humanité. C'était il y a bientôt vingt ans, alors que vous étiez assiégé dans Beyrouth par l'armée israélienne que commandait un certain général Sharon.
- Yasser Arafat : C'est toujours un plaisir pour moi de recevoir les représentants de l'Humanité, avec qui nous entretenons des relations d'amitié depuis si longtemps qu'on peut les qualifier d'historiques.
                               
4. Une journée avec Yasser Arafat assiégé à Ramallah par Françoise Germain-Robin
in L'Humanité du jeudi 21 février 2002
Le siège de l'Autorité palestinienne à Ramallah est perché tout en haut de la ville construite, telle l'antique Rome, sur une succession de collines. Par beau temps, les points de vue sont superbes: au sud on peut voir Jérusalem et à l'ouest la Méditerranée et les villes israéliennes qui la bordent. Le soir, les lumières de Tel Aviv qui scintillent dans le lointain, semblent étrangement proches. La vue est imprenable et la position stratégique. " Les Israéliens ont toujours craint qu'un jour on bombarde Tel Aviv ou l'aéroport Ben Gourion d'ici ", explique Raymonda Tawill, mère de l'épouse de Yasser Arafat, qui nous fait les honneurs de sa ville, Ramallah la chrétienne. Journaliste et écrivain, elle y fut sept ans assignée à résidence et donna au livre qui l'a rendue célèbre un titre plus que jamais d'actualité : Mon pays, ma prison. Aujourd'hui, il s'applique parfaitement au président palestinien, à son tour assiégé dans ses bureaux de Ramallah depuis le 3 décembre . Aller voir Yasser Arafat n'est pas une mince affaire. Il faut d'abord atteindre Ramallah, ville en principe " autonome ", mais complètement coupée du monde par une série de barrages militaires plantés comme des verrous sur toutes les routes qui y mènent. Selon l'humeur des soldats israéliens et la densité des embouteillages, on peut mettre une demie heure ou trois heures pour couvrir les 25 km qui la sépare de Jérusalem. Ou même ne pas passer du tout si l'armée décide de fermer la route. Partis de bon matin avec une délégation française participant aux missions civiles pour la protection du peuple palestinien (1), nous avons eu la chance de passer sans encombre le redoutable " check point " de Kalandia, cauchemar de tous les habitants palestiniens de la région. Des soldats bardés d'armes y exercent un contrôle souvent brutal sur tous ceux et celles qui entrent et sortent de la zone autonome, leur imposant souvent des heures d'attente et des fouilles humiliantes. Ce matin-là, les soldats étaient nerveux et avaient la gâchette facile, tirant en l'air sans raison apparente, simplement parce que les taxis collectifs qui déversent leur cargaison humaine de part et d'autre des couloirs de béton du barrage ne se rangent pas assez vite, ou parce que des gamins, las d'attendre, tentent de se faufiler par les hauts talus qui bordent la route, au risque de recevoir une balle. · l'arrivée devant le siège de la présidence, nouveau choc. On le savait, mais cela surprend malgré tout : trois chars Merkava sont là, menaçant, la tourelle pointée sur les bâtiments de l'Autorité palestinienne, à moins de cent mètres de la porte d'entrée. Une dizaine de gamins tournent autour, virevoltant comme des mouches en lançant des pierres, heureusement sans provoquer la moindre réaction des soldats. Notre guide palestinien affirme qu'il y a quelques jours, les chars étaient à 20 mètres seulement de la porte. On ne sait pas pourquoi ils ont reculé mais on sait qu'ils peuvent faire mouvement à tout moment, menace permanente sur le président. Ce dernier, lorsqu'il entre dans la salle d'audience où a pris place la délégation, semble parfaitement serein. Vêtu de son habituel costume kaki, sur sa tête le keffieh noir et blanc au pli impeccable, il remercie ses hôtes " pour la peine qu'ils ont pris de traverser tous ces obstacles ". Yasser Arafat se montre d'autant plus sensible à leur présence, ici et maintenant, que cette délégation est particulière : elle regroupe des militants de deux associations, l'une juive, l'Union juive française pour la paix, l'autre arabe, l'Association des travailleurs maghrébins en France. Dix-neuf hommes et femmes qui ont tenu à venir ensemble " saluer le peuple palestinien en lutte pour son indépendance " et " les militants israéliens de la paix ", qu'ils rencontreront pendant leur séjour. Le président palestinien brosse pour eux un tableau de la gravité de la situation, rappelant les pertes humaines et économiques que subit chaque jour le peuple palestinien, l'agression permanente des villes et des villages par l'armée israélienne. Et il leur lance un appel : " Nous avons besoin de vos efforts en France, pays qui a une position importante dans l'Union européenne, au G8 et dans le monde. Transmettez à votre retour la véritable image de ce qui se passe ici. Dites bien partout la nécessité d'envoyer des observateurs internationaux, comme il y en a dans le Sinaï, dans le sud du Liban et dans le Golan syrien. On les demande, mais les Américains ont utilisé trois fois déjà leur veto pour les empêcher de venir ". La rencontre se terminera dans l'émotion des embrassades, des photos, des autographes signées par le raïs sur fond de roulement de tambours et de brouhahas joyeux : dehors, dans la cour, des milliers d'enfants des écoles viennent d'arriver et défilent en criant des slogans. Ils arrivent de toute la Cisjordanie, filles et garçons en uniformes brandissant qui un drapeau, qui une pancarte sur laquelle on peut lire " Notre terre de Palestine est assoiffée de liberté ". Raymonda Tawill, qui a assisté à l'entretien, me convie au meeting que le président va tenir avec tous ces enfants et adolescents. Il y déploie une énergie surprenante, pour qui a gardé en mémoire l'image de l'homme à l'air souffrant, affaibli d'il y a seulement quelques mois. Ses lèvres, ses mains ne tremblent plus et c'est d'une voix forte et ferme qu'il s'adresse aux jeunes de Palestine pour leur promettre " d'aller bientôt, ensemble, à Jérusalem ". Lui, l'homme assiégé, enfermé, défie Ariel Sharon et ceux de ses ministres qui ont préconisé, la veille, la destruction totale de l'Autorité palestinienne " Qu'ils viennent, dit-il, ils sont les bienvenus. Nous sommes un peuple qui résiste et que leurs chars n'intimident pas. " Avant de retourner dans son bureau, il se retourne une dernière fois pour faire le V de la victoire et m'invite à partager son déjeuner. La vie quotidienne du président est précisément réglée. Il dort peu, se couche très tard, se lève à quatre heures pour la prière de l'aube, puis vers huit heures et demie pour recevoir ses collaborateurs et ses premiers visiteurs de la journée, avant même le petit-déjeuner. La matinée, comme ce matin, se passe généralement en audiences. Si Sharon, en l'enfermant à Ramallah, a voulu isoler le président palestinien, il a raté son coup. Jamais Arafat n'a autant reçu de manifestations de soutien : délégations venues de toute la Palestine où sa popularité, qui s'effritait, reprend de la vigueur, mais aussi du monde entier. Journalistes, diplomates, députés - y compris de la KNESSET - ministres se succèdent en haut de la colline. Jeudi dernier, il recevait le ministre britannique des Affaires étrangères, Jack Straw, samedi celui d'Allemagne, Joschka Fischer. Mardi, c'est leur collègue jordanien, Marwan Moasher qui devait venir et - pour la première fois - poser son hélicoptère à Ramallah. Le déjeuner a lieu peu après 13 heures dans une grande salle où trône une longue table chargée de toutes sortes de spécialités de la cuisine palestinienne. Y sont conviés plusieurs collaborateurs et personnalités, dont Saeb Erekat, ministre et principal négociateur de la mise en ouvre des accords d'Oslo, et Ilhan Alevi, qui représente l'OLP auprès de l'Internationale socialiste. Le rituel veut que l'on parle peu pendant le repas et que l'on ne pose pas de questions au président. Il met lui même dans mon assiette les mets qu'il souhaite me voir goûter, et dont il m'explique la composition. Je lui demande tout de même s'il sort parfois de son bureau prison. " Bien sûr ! dit-il. Il m'arrive d'aller en ville. Il y a deux jours, j'ai fait une visite à l'hôpital ". Compte-t-il assister, le mois prochain, au sommet de la Ligue arabe qui doit se réunir à Beyrouth ? " Je l'espère bien, inch Allah ! Sharon ferait une grossière erreur en m'en empêchant. Il dresserait contre lui tous les Arabes. " Toute la question, à laquelle personne n'est en mesure de répondre, est de savoir si le gouvernement israélien le laisserait ensuite revenir. Ne vaut-il pas mieux pour lui rester au milieu de son peuple que prendre le risque d'un nouvel exil politiquement périlleux ? Il y a manifestement débat dans l'entourage du président. Ce dernier, après le repas, s'est isolé comme chaque jour dans le bureau qui lui sert aussi de chambre à coucher et où il regarde la télévision. Il reprendra audiences et réunions à cinq heures, jusqu'à l'heure du dîner, souvent tardive. Elle l'est d'autant plus aujourd'hui que les événements se sont précipités. Il y a eu successivement, dans l'après-midi, deux attentats suicide contre des colonies dans lesquels quatre Israéliens et les deux kamikazes ont trouvé la mort. Ariel Sharon, qui a réuni son cabinet de sécurité, a promis une extension et un durcissement des mesures militaires contre les Palestiniens, mais s'est opposé à ceux de ses ministres qui préconisent la réoccupation totale des territoires et la destruction de l'Autorité palestinienne. Yasser Arafat réunit en fin d'après-midi les dirigeants des mouvements et organisations qui composent " la coalition nationale et islamique ". Il s'agit d'étudier les mesures à prendre pour faire face à une aggravation de la pression militaire et du blocus. Les dirigeants des partis, à l'issue du débat, semblent graves mais confiants. " Les choses bougent chez les Israéliens, dit l'un des participants. Sharon ne sait plus quoi faire. Bush lui a tracé des lignes rouges qu'il ne peut pas franchir, et il est contesté à sa droite et à sa gauche. " On a aussi beaucoup commenté l'appel lancé par un millier d'anciens généraux et colonels israéliens - dont l'ancien premier ministre Ehud Barak lui-même - à un retrait totale de la bande de Gaza et au démantèlement de quarante colonies en Cisjordanie où pourrait s'établir un Etat palestinien provisoire avec qui Israël reprendrait des négociations de paix. Yasser Arafat, ce matin, a dit que c'était un développement important, mais sans se prononcer plus avant. Le soir, au dîner, il a l'air plus préoccupé et se montre aussi peu bavard qu'au déjeuner. Sauf en ce qui concerne la nourriture, traditionnelle et légère, qu'il touche à peine, mais distribue généreusement dans les assiettes de ses voisins. Parmi les hôtes figurent le ministre de la Coopération internationale, Nabil Chaath, qui dit sa stupéfaction des déclarations du premier ministre tchèque : en visite officielle en Israël, il a comparé Yasser Arafat à Hitler et prôné l'expulsion des Palestiniens dans le monde arabe. Le président ne dit rien. Il y a aussi Mohamed Hourani, député d'Hébron, l'ambassadeur de Palestine en Bulgarie, le chef de la Force 17, si décriée par Sharon, qui a même demandé sa dissolution, et Isaac Khattib, membre du bureau politique du Parti communiste palestinien. Après le repas, alors que le président s'est retiré pour des communications urgentes et que j'attends l'interview promise, il me confiera : " Sharon essaie de nous pousser à des réactions aussi fanatiques que celles de ses propres extrémistes, mais ce n'est pas notre intérêt. Nous devons au contraire tendre la main au camp de la paix israélien. Mais pour qu'on puisse vraiment travailler ensemble ils doivent comprendre que la Palestine est le dernier territoire au monde à connaître l'occupation et l'apartheid. Ils doivent admettre notre droit à résister à l'occupation, mais seulement contre les soldats et les colons. Jamais contre des civils et jamais dans les frontières de 1967. " Pour lui et pour ceux avec qui j'ai passé cette journée, ce droit de résister est la seule chose qui soit vraiment claire. Et aussi qu'en voulant isoler Arafat, Sharon est en train de s'isoler lui-même. Quand je quitte les lieux, au milieu de la nuit, dans une voiture tous feux éteints à cause des F16 qui viennent de bombarder le centre ville, Abou Amar, dans son bureau, est toujours au travail.
                               
5. Tollé contre des déclarations tchèques
in Le Monde du jeudi 21 février 2002
Le premier ministre tchèque, Milos Zeman, vivement critiqué par l'Union européenne (UE), par les Palestiniens et dans son propre pays pour des propos comparant le président Yasser Arafat à Adolf Hitler, a déclaré, mardi 19 février, que le quotidien israélien Haaretz, auquel il avait accordé un entretien, a déformé ses déclarations. "La politique extérieure de la République tchèque à l'égard du Proche-Orient a toujours été menée en relation étroite avec la politique extérieure et de sécurité commune de l'Union européenne", a-t-il ajouté. Selon Haaretz, M. Zeman aurait conseillé aux Israéliens d'agir avec les Palestiniens comme la Tchécoslovaquie s'est comportée après la seconde guerre mondiale avec les 3,5 millions d'Allemands des Sudètes expulsés du pays. L'UE a estimé que ces déclarations étaient déplacées. Le président tchèque Vaclav Havel s'est dit très choqué. Un haut responsable palestinien les a qualifiées de "racistes". L'Egypte a demandé à M. Zeman de reporter une visite prévue au Caire pour le 27 février. (Reuters)
                                   
6. 70 % des Palestiniens en faveur de négociations avec Israël sur un règlement définitif par Amira Hass
in Ha'Aretz (quotidien israélien) du mardi 19 février 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Un sondage récent montre que 70 % des Palestiniens sont favorables à des négociations avec Israël en vue d'un accord de paix définitif. Ce sondage a été réalisé par le Programme des Etudes de Développement de l'Université de Bir Zeit, en Cisjordanie. Les résultats en ont été rendus publics hier, 18 février. L'avis d'un panel de 1 198 personnes, représentatif des populations de Cisjordanie, de la Bande de Gaza et de Jérusalem Est, a été sollicité les 7, 8 et 9 février derniers.
49,7 % des répondants se sont déclarés d'accord avec la proposition qu'il faut obéir à l'appel au cessez-le-feu lancé par Yasser Arafat, Président de l'Autorité palestinienne. 44,4 % étaient d'avis contraire.
Malgré un soutien massif aux négociations et à l'action diplomatique, position qui correspond à celle du mouvement Fatah, seuls 23 % des répondants se sont déclarés favorable à cette formation.
6 pour cent ont affiché leur soutien aux partis de gauche membres de l'OLP, tandis que 21 % déclaraient soutenir le Hamas et 4 %, le Jihad islamique. 33,4 % ont indiqué ne soutenir aucun mouvement.
Un quart des répondants ont indiqué avoir soutenu une organisation par le passé, mais avoir cessé de le faire. La plupart d'entre ceux-ci - 54 % - sont d'anciens partisans du Fatah, tandis que 24 % sont d'anciens partisans du Hamas.
Beaucoup des Palestiniens interrogés ont manifesté leur mécontentement des institutions de l'Autorité palestinienne et ont fait part de leur conviction que la direction de l'Autorité est corrompue.
Néanmoins, le soutien à Arafat s'est accru, 52,1 % des répondants faisant part de leur appréciation selon laquelle il a un comportement positif, 29,7 % pensant que son comportement est raisonnable. 14 %, enfin, ont jugé qu'Arafat avait un comportement négatif.
Les critiques à l'égard d'Arafat étaient exprimées de manière indirecte. Elles visaient plus sa manière de diriger une entité politique que le symbole, qu'il incarne, de la lutte palestinienne. Moins d'un tiers des répondants a déclaré penser que l'Autorité palestinienne a arrêté un plan socio-économique destiné à faire face à la situation - en voie de détérioration rapide - dans les territoires palestiniens, tandis que 65,7  % se sont prononcés en faveur d'un remaniement ministériel.
Plus de 90 % ont affirmé que les ministres et le système judiciaire de l'Autorité palestinienne devaient être plus efficaces, à l'avenir. Près de 90 % ont fait part de leurs attentes en matière de démocratisation du processus de décision au sein de l'Autorité palestinienne.
21 % des participants à ce sondage, enfin, ont indiqué qu'ils émigreraient, si la possibilité leur en était donnée, tandis que 77,9 % affirmaient qu'ils ne partiraient à aucun prix.
                                   
7. Débat au Pentagone sur la possible utilisation de fausses informations par Jim Mannion
Dépêche de l'Agence France Presse du mardi 19 février 2002, 18h09
WASHINGTON - Un débat fait rage au sein du Pentagone sur les moyens à utiliser pour influencer l'opinion publique internationale dans le cadre de la guerre antiterroriste, et certains plaideraient même pour l'utilisation de fausses informations à destination de la presse étrangère, selon des responsables du ministère.
Un service peu connu du Pentagone, le Bureau de l'influence stratégique (OSI), a ainsi proposé une vaste campagne médiatique qui pourrait inclure l'envoi aux médias étrangers de fausses informations, ont indiqué ces responsables sous couvert d'anonymat.
Le porte-parole du Pentagone, Bryan Whitman, s'est contenté d'expliquer que la mission du Bureau "fait l'objet d'une étude approfondie par le Pentagone. "Nous sommes en train d'essayer de distinguer clairement qui doit faire quoi pour communiquer efficacement", a-t-il ajouté.
Un responsable du Pentagone a précisé sous couvert d'anonymat que le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld n'avait pas donné son accord aux propositions de l'OSI, mais qu'il soutenait globalement ses objectifs.
L'OSI a fait circuler des propositions pour recueillir des avis au sein du Pentagone, mais rien n'a encore été fait, a indiqué un responsable.
Selon le New York Times de mardi, l'OSI a proposé "un vaste éventail de mesures, allant de campagnes +noires+ utilisant la désinformation et d'autres activités secrètes, aux relations publiques +blanches+ reposant sur les communiqués véridiques". Ces campagnes seraient à destination de pays hostiles, mais également de nations alliées.
Parmi ces propositions figure également l'envoi à des journalistes des courriers électroniques faisant la promotion des conceptions américaines ou critiquant des gouvernements "inamicaux", sans indiquer la provenance de cet envoi: le courrier serait envoyé d'une adresse électronique apparemment commerciale, terminée par le suffixe ".com".
L'OSI a été créé après les attentats du 11 septembre, pour lancer une campagne médiatique en direction de l'opinion publique internationale. Il est dirigé par le général d'aviation Simon Worden.
Ce service répond à "un vrai désir d'atteindre le plus vaste public possible, particulièrement à l'étranger. La question est: comment y arrive-t-on?", a expliqué un responsable sous couvert d'anonymat.
M. Rumsfeld a demandé au conseiller du Pentagone William Haynes d'étudier les propositions de l'OSI, qui ont d'ores et déjà suscité l'hostilité de certains responsable du Pentagone, selon lesquels le ministère américain de la Défense ne doit pas utiliser la désinformation.
"En terme de communication, nous voyons des lignes claires", a indiqué pour sa part le porte-parole Bryan Whitman.
Fin septembre, au début de la guerre contre le terrorisme, Donald Rumsfeld avait assuré que ni lui ni son entourage ne mentiraient à la presse.
"Je suppose qu'il ne faut jamais dire jamais, mais je ne peux imaginer une situation où nous serions dans une position telle que nous aurions à le faire pour protéger des vies", avait-il dit.
En novembre, il avait plaidé pour un "libre flot d'information militaire, sans censure ou propagande", expliquant que "les principes d'information" du Pentagone visaient à "donner des informations précises et rapides afin que le public, le Congrès et les médias puissent étudier et comprendre ce qui a trait à la sécurité nationale et la stratégie de défense".
Mais l'administration a réalisé, selon des responsables, que la guerre contre le terrorisme pouvait être perçue, notamment au Proche-Orient et en Asie, comme une guerre contre l'islam, d'où sa volonté de monter une campagne à destination de l'opinion internationale.
                                               
8. Un historien militaire israélien : "Tsahal ne peut gagner la guerre contre les Palestiniens" par Luis Lema
Le Temps (quotidien suisse) du mardi 19 février 2002
Trois tankistes israéliens tués dans leur Merkava 3, engin blindé de 60 tonnes, réputé être l'un des plus sûrs du monde; un commandant de troupes d'élite écrasé par l'effondrement d'un mur d'une maison palestinienne; des attentats qui se poursuivent sans que l'armée ni la police israéliennes soient capables de les déjouer; les rangs qui se lézardent avec l'appel de réservistes à la mutinerie... Aussi bien le gouvernement que l'armée essuient des critiques sans précédent depuis le début de l'Intifada palestinienne. Professeur à l'université hébraïque de Jérusalem, auteur de Tsahal, une histoire de l'armée israélienne, Martin Van Creveld est le meilleur spécialiste des forces armées de l'Etat hébreu. Pour lui, la guerre est déjà perdue.
- Le Temps : L'armée israélienne a subi plusieurs coups rudes ces derniers jours. Le conflit est-il en train de changer ? 
- Martin Van Creveld : Ce qui se passe, c'est que l'autre partie apprend et s'adapte aux conditions du terrain. La situation s'est certes beaucoup dégradée en quelques semaines, mais la guerre n'est pas en train de changer de nature. Nous sommes toujours dans cet enchaînement d'actions et de représailles qui ne débouchera sur aucune solution. Face à des actions de guérilla et à la multiplication d'attentats terroristes, il n'y a rien à faire: il n'est pas question pour une armée régulière de remporter ce type de guerre. La France a perdu en Algérie et Israël perdra dans les Territoires palestiniens.
– Le premier ministre Ariel Sharon a pourtant déclaré ce week-end qu'il «gagnerait la guerre contre les Palestiniens»...
– Et que voulez-vous qu'il dise d'autre? Il a été élu grâce à cela, en promettant qu'il ramènerait un calme absolu. Mais un an plus tard, on en est très loin. L'IDF (Forces de défense israéliennes) est dans une position insoutenable. Quoi qu'elle fasse, elle fait faux. Si elle frappe trop fort, comme elle en a les moyens, elle est immédiatement accusée d'en faire trop. Et si elle n'en fait pas assez, ses officiers passent au contraire pour des crétins. Cette situation découle de la disproportion des forces en présence, celle qui voit un fort opposé à un faible. Pour des militaires c'est impossible à gérer et cela risque de mener à une désintégration. Je ne voudrais pas être à leur place.
– Des voix s'élèvent au sein de la droite dure pour demander la «guerre totale» face aux forces de sécurité de Yasser Arafat. Vous pensez que Tsahal a ce genre de plans dans ses tiroirs ?
– Ces plans existent et sont débattus sans doute depuis un certain temps, mais je vois mal comment ils pourraient être appliqués sans provoquer une énorme réaction internationale. La seule possibilité de les réaliser serait que les Palestiniens dépassent très clairement «une ligne rouge». Quelque chose comme une version israélienne de l'attentat de New York contre les Twin Towers ou un assassinat au plus haut échelon politique ou militaire israélien.
– Croyez-vous à un tel cas de figure ?
– Je n'y crois pas trop car, à mon avis, les Palestiniens savent très bien ce qu'ils risquent. Je pense qu'ils seront très attentifs à ne pas aller trop loin afin de ne pas provoquer une réaction israélienne de ce type. Mais il est vrai qu'ils ne disposent pas d'une armée au sens propre du terme et qu'il y a pas mal d'éléments plus ou moins hors de contrôle.
– Le mouvement des réservistes israéliens refusant de servir dans les Territoires fait beaucoup de bruit en Israël. Pensez-vous qu'il puisse annoncer un tournant ?
– Je l'espère vraiment très sincèrement. Un mouvement similaire a eu beaucoup d'influence sur la guerre au Liban et le départ de l'armée israélienne. Je souhaite que ce refus des réservistes ouvre les yeux aux gens et qu'il force les Israéliens à trouver une solution politique à ce conflit. C'est d'ailleurs très surprenant de voir qu'il n'y a eu jusqu'ici aucun autre mouvement de ce type.
                                                       
9. L'accord indo-israélien : ses implications et ses dangers ! par Tariq Mawasirah
in Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres) du lundi 18 janvier 2002
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
Les relations israélo-indiennes ne doivent en aucun cas échapper aux décideurs politiques arabes, après que l'alliance entre ces deux pays ait atteint un niveau sans précédent, lors de la visite effectuée par Shimon Pérès à New Delhi. Et ce niveau sans précédent ne laisse pas d'inquiéter plus d'un pays arabe. Il s'agit en effet d'une alliance permanente et croissante entre les deux pays, qui profite largement de la situation intérieure indienne et de politiques américaines que le mouvement sioniste mondial est habile à orienter et dont il sait très bien tirer profit. L'Inde, c'est la voisine du géant chinois, que les politiques de guerre froide classaient dans le camp du Pakistan, tandis que l'Inde, en face, était l'alliée de l'URSS. L'Inde, c'est la voisine du Pakistan, auquel l'oppose une haine passée du stade conventionnel au stade nucléaire. Cette même Inde qui avait su habilement manoeuvrer, dans les années 1971, afin de profiter de la guerre civile entre le Pakistan occidental et le Pakistan oriental, réussissant à casser cet unique Etat en deux et à imposer une quasi-tutelle à la partie orientale, devenue le Bangladesh, cette même Inde, disais-je, sait parfaitement aujourd'hui comment utiliser certains des acteurs présents sur la scène politique pakistanaise, afin de s'assurer de la complète défaite des Talibans et de la diligence des militaires à y poursuivre la mouvance islamiste jusqu'à ce que disparition s'ensuive. La question du Cashemire, qui n'a pas d'autre cause que l'occupation indienne, est devenue une question de "terrorisme". Du même mouvement, la lutte menée par le peuple cashemiri en vue de sa libération de l'hégémonie indienne, est classée dans les mouvements terroristes, dont l'Inde exige désormais que le Pakistan l'écrase, à la mode israélienne...
Les politiques arabes ont été incapables de saisir les évolutions internes qui ont affecté l'Inde à la manière d'un cyclone au cours des deux dernières décennies. L'Inde actuelle, gouvernée par l'hindouisme politique, n'a pas grand-chose en commun avec l'Inde de papa (ou de grand-papa), qui était l'Inde du Mahatma Ghandi, de Jawharlal Nehru, d'Indira et de Radjiv Ghandi... bref : l'Inde du Parti du Congrès. Souvenons-nous de qui a assassiné le Mahatma Ghandi. Rappelons-nous à quel parti appartenait son assassin... Rappelons-nous dans quelles circonstances Mme Indira Ghandi, premier ministre, a été assassinée, ainsi que son fils, Radjiv, premier ministre après elle... Si le parti, foncièrement laïque, du Congrès, avait trouvé dans les mouvements de libération arabes et africains des alliés naturels en vue de la constitution du mouvement des Non-alignés, c'est dans le nationalisme juif israélien et dans le mouvement sioniste mondial que l'hindouisme militant des partis de la coalition gouvernementale actuelle a trouvé des alliés stratégiques précieux. Le monde a changé, comme aime à le répéter Shimon Pérès... L'Inde et Israël se retrouvent dans le même camp, on pourrait même dire : dans la même tranchée ! Tous deux combattent un ennemi commun : le terrorisme. Eh oui : le terrorisme... Car le terrorisme des musulmans, au Cashemire, et le terrorisme des musulmans, en Palestine, c'est du pareil au même, c'est la même chose ; c'est bien connu !
Passer en revue le film des semaines écoulées, retraçant les divers comportements américains vis-à-vis des concentrations de troupes indiennes et pakistanaises aux frontières du Cashemire, ainsi que l'attentat contre le parlement indien, sera très instructif : nous y verrons clairement comment des pressions américaines infamantes ont pesé sur le gouvernement pakistanais et ont eu pour résultat non seulement d'empêcher à divers partis et organisations (pakistanais) d'agir au-delà de la frontière, au Cashemire, mais même d'entraîner la fermeture de milliers d'écoles religieuses qui enseignaient le Coran, ainsi que l'histoire de l'islam, aux enfants pakistanais.
C'était là un signal humiliant adressé au passage par les Etats-Unis à leur allié saoudien... auquel ils ont reproché le trop grand nombre d'heures consacrées à l'enseignement de l'islam dans ses programmes scolaires... Je pense que le temps n'est désormais plus très lointain où Washington nous indiquera quel est le "véritable islam" qu'il conviendra d'enseigner dans les écoles saoudiennes et pakistanaises... Les agences d'information se gardent bien de faire état de ce qui se passe aujourd'hui-même en Afghanistan. Elles ne disent rien, et pour cause, des programmes scolaires en vigueur dans ce pays, programmes scolaires venus du nord-est et se diffusant partout ailleurs ! Le succès remporté par la politique indienne, alliée à Israël, à trouver un coin douillet à Washington, grâce à la diligence du lobby juif américain, lui a permis de faire de la question du Cashemire à la fois un problème de "terrorisme" et une sorte d'épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête du (pauvre) Pakistan, afin de lui interdire d'empocher les bénéfices de son attitude en Afghanistan. Peu importe qu'il ait donné aux Etats-Unis les clés pour son invasion, peu importe que sa volte-face ait abouti à la déconfiture infamante des Talibans. Peu importe, enfin, qu'il ait affaibli les tribus pachtounes, majoritaires en Afghanistan, en acceptant l'hégémonie de l'Alliance du Nord sur le gouvernement et lors du sommet de Bonn.
Depuis sa fondation, le Pakistan repose sur des bases religieuses, islamiques. Sa séparation du sous-continent indien s'est faite au forceps : le malheureux Cashemire est là pour en témoigner. L'Etat pakistanais aurait pu être une force incontestable, pour ses habitants, d'abord, mais aussi pour les musulmans partout dans le monde. Mais sa chute aux mains de généraux dictateurs à la vue courte a abouti à son effacement, après trois guerres avec l'Inde et la défaite dans sa guerre interne, au Bengale.
Après cette guerre, qui a abouti, dans les années soixante-dix, à la défaite du Pakistan et à la création du Bangladesh (ex-Pakistan oriental), le Pakistan aurait pu réorganiser ses forces armées, se réformer et renforcer son influence dans la région. Mais il s'est contenté d'entretenir de bonnes relations avec les pays arabes pétroliers et ses dirigeants ont passé leur temps en entraînements et manoeuvres militaires, en visites diplomatiques d'Etat et en visites privées dispendieuses. Lorsque l'URSS a lancé ses opérations guerrières en Afghanistan, le gouvernement pakistanais a mobilisé toutes ses forces. Il a ouvert son territoire aux "mujahidin" (afghans et "arabes"). Puis, après le retrait des Soviétiques, le Pakistan s'est retrouvé totalement impliqué dans la guerre civile afghane. Il prit parti pour les étudiants des écoles religieuses, les Talibans, qui se trouvaient alors principalement au Pakistan même, et que ce pays aida à s'emparer du pouvoir à Kaboul. Tout ceci, à un coût insupportable pour les généraux. Le Pakistan était devenu l'entrepôt et le passage obligé pour les caravanes afghanes faisant la contrebande de l'opium produit en Afghanistan. Sur les marchés de Peshawar, on trouvait des kalachnikofs à l'étalage, entre les pommes de terre et les carottes... Plus grave : le fondamentalisme musulman prêché par les Talibans en Afghanistan trouva un écho grandissant au Pakistan, où il était propagé par des partis politiques assimilés à cette mouvance. Le général Musharraf a fait preuve d'un certain cran en osant mettre le haut-là à des partis religieux extrémistes qui ambitionnaient de dominer la lutte pacifiste des Cashemiris, de façon à les entraîner dans une guerre sainte à l'écrasement garanti sur facture, face à une armée indienne surpuissante et, surtout, face à une politique étrangère indienne capable de mobiliser des forces internationales susceptibles de représenter une menace pour le Pakistan.
Mais revenons à l'alliance indo-israélienne, que Shimon Pérès s'est évertué, au cours de sa récente visite à New Delhi, de consacrer en la qualifiant de pacte stratégique placé sous l'égide de la mise en commun des capacités des deux pays afin de lutter contre le Terrorisme dans ses deux avatars cashemiri et palestinien. Mais, dans la pratique, cette alliance représente plus que cela : elle comporte des contrats pharamineux d'armements, ouvre les portes, à Washington, devant les émissaires indiens, et renferme un très important volet de coopération politique entre les deux pays, notamment dans la région arabe. Il faut savoir qu'aujourd'hui des communautés indiennes nombreuses vivent dans les pays du Golfe. Dans certains émirats, les Indiens sont plus nombreux que les Arabes, et ils détiennent entre leurs mains des secteurs stratégiques, dans le domaine du commerce, notamment. Ainsi, à Dubaï, on vend plus de fruits et légume produits en Inde que de fruits et légumes importés de Jordanie, par exemple. Cela, tant en raison du grand nombre de commerçants indiens installés dans ce pays, que des préférences du consommateur indien local, peu enclin à modifier ses habitudes alimentaires... sans oublier l'importateur en gros, indien, qui trouve dans son propre pays toutes les facilités de dédouanement, de fret maritime ou aérien...
Il existe un certain niveau d'alerte, au sein des gouvernements concernés, au sujet de l'accroissement de la population indienne dans les pays du Golfe. La guerre du Golfe a entraîné - sans motifs véritables - une chasse à l'homme qui a abouti au départ de centaines de milliers de Palestiniens, de Jordaniens et de Yéménites, notamment, des pays de la région. Ils ont été remplacés, au premier chef, par des Indiens. Comme nous, les Arabes, les Indiens immigrent avec leur famille, et ils s'installent durablement. Je ne pense pas que les Etats du Golfe puissent freiner ce puissant mouvement migratoire, ni en atténuer le effets attendus. Les Etats-Unis, auxquels rien ne saurait résister, comme nous le savons, feront tout pour s'y opposer, aussi longtemps que l'alliance israélo-indienne tiendra bon. En effet, nous avons vu comment les Etats-Unis se sont retournés contre le Pakistan au plus fort de leur campagne en Afghanistan, c'est-à-dire au moment où ils avaient le plus besoin de ce pays, comme allié dans la région. Pourquoi Washington ne se retournerait-il pas contre ses alliés du Golfe, au profit des immigrés indiens et sous moult prétextes, dont le discours extrêmement cassant et impertinent que les Etats-Unis viennent d'adresser à l'Arabie Saoudite nous donne un petit échantillon. Et nous n'avons encore pas vu grand-chose, si la décapilotade arabe se poursuit au rythme constaté ce jour...
Le Pakistan a perdu ses atouts à Washington, sa présence en Afghanistan, la légitimité de la lutte de ses concitoyens du Cashemire. Si cette moisson amère est le fruit de longues années d'imbécillité politique des généraux-dictateurs qui le dirigent, une partie en est attribuable aussi au pacte israélo-indien et à ses succès politiques remportés à Washington. Le sionisme était déjà parvenu, auparavant, à créer un pacte judéo-chrétien qu'il a su mobiliser, dernièrement, contre les Arabes et les musulmans. Actuellement, il recueille les fruits du pacte judéo-hindou qu'il a su créer dans une nouvelle partie du monde et il s'agit-là, en l'occurrence, d'un pacte plus aisé à conclure, car il est exempt des haines historiques qui ont pu gêner la conclusion du premier cité.
Nombreux sont les analystes arabes à avoir pensé jusqu'à il y a peu que la bombe atomique pakistanaise était susceptible de maintenir un équilibre politico-stratégique dans le sous-continent indien. Elle pouvait être vue, au sens politique du terme, comme une bombe atomique islamique. Et, en effet, les premières mises en garde adressées par Washington aux dirigeants pakistanais signifiaient, en substance : "si Israël bombardait vos réacteurs et installations nucléaires, cela serait catastrophique. Or, nous ne pouvons en aucune manière nous y opposer !" Voilà pourquoi le Pakistan a rejoint les rangs de l'"alliance anti-terroriste" ! Voilà pourquoi il est entré en guerre contre ses alliés de la veille, les Talibans. Ainsi, on constate que, pour le Pakistan, la détention de l'arme nucléaire, d'atout, devient faiblesse. La nécessité de conserver (intactes) ses installations nucléaires devenant autrement plus importante que la capacité d'exercer une menace nucléaire, utilisable sur le plan politique dans les luttes menées par le Pakistan, notamment ses guerres légitimes pour sa stabilité et la défense des droits de ses ressortissants au Cashemire.
Dans les pays du Golfe, la présence démographique indienne est beaucoup plus importante que celle des Pakistanais, et cette équation illustre tout à la fois l'ineptie politique des généraux pakistanais et celle des Arabes, qui n'ont pas su jusqu'à ce jour établir une alliance véritable et fructueuse avec leur allié naturel pakistanais. Il y a toujours une tierce-partie qui vient s'immiscer et décider de la limite à ne pas dépasser dans les relations arabo-pakistanaises. Aux beaux jours de la "guerre des moujahidin" (en Afghanistan), ces relations étaient au beau fixe. Des milliards de dollars étaient déversés sur les marchés de Peshawar et les montagnes afghanes, et des éclaboussures de cette cascade de fric rejaillissaient jusqu'en Jordanie, et ailleurs dans le monde arabe... Lorsque cette guerre prit fin, avec le retrait de l'armée soviétique, tout cela s'arrêta net. L'explication ? La tierce-partie, américaine (qui l'eût cru ?) n'était plus concernée, cela ne l'intéressait plus... Les milliards de dollars finirent dans les poches (plus vraisemblablement : dans les coffres-forts et sur les comptes en banque numérotés) des seigneurs de la guerre féodaux et dans les réseaux de trafic de diverses drogues. Le Pakistan ressortit affaibli et défait de la guerre civile qui s'ensuivit, en Afghanistan, pour le pouvoir, à Kaboul, et cette défaite pakistanaise allait être consacrée par la décision du gouvernement d'Islamabad d'adopter les Talibans...
Nous devons étudier de près les diverses implications du pacte israélo-indien, et ne pas nous contenter de n'en prendre en compte que ses seules répercussions dans le conflit pakistano-indien. En effet, ce n'est pas là le combat essentiel pour Israël. Il faut donc plutôt faire porter notre attention sur les pays du Golfe. En effet, nous savons, depuis la guerre du Golfe, que Washington ne veut absolument pas qu'Israël étende son influence politico-militaire sur le "bassin pétrolier".
C'est bien pourquoi Israël fait tout pour y pénétrer d'un autre côté. Sa main-mise sur les ressources pétrolières lui conférera(it) un statut de puissance régionale de tout premier ordre.
                                               
10. La fin du Plateau d'argent par Uzi Benziman
Ha'Aretz (quotidien israélien) du dimanche 17 février 2002
[traduit de l'anglais par Olivier Six]
Au long du week-end, les Forces de Défense Israéliennes (FDI) ont balayé les critiques concernant leur façon de mener leurs raids dans la bande de Gaza, consécutifs à la première salve de roquettes qui ont atterri dans le Néguev (d'autres ont été tirées hier) avec un argument massue: ils sont étudiés pour minimiser les pertes humaines. Et pour illustrer cette explication, l'armée a publié des chiffres montrant que le rapport entre le nombre de soldats tués et le nombre de victimes civiles depuis le début de l'Intifada est de un à quatre en faveur de ceux servant sous les drapeaux.
Ce que les FDI veulent dire, c'est que quand elles affrontent le terrorisme palestinien, leur considération première est la vie des soldats. Cette attitude est bien évidemment touchante et personne ne la remet en question, mais elle indique un état d'esprit sous-jacent: la société israélienne n'est pas prête à se sacrifier pour conserver les Territoires.
L'éthique annoncée des FDI a toujours été de minimiser, dans la mesure du possible, les pertes humaines dans parmi nos forces. Mais dans les moments où les combats le rendaient nécessaire, l'état-major, autant que les officiers et les combattants sur le terrain, ont toujours conduit les opérations avec l'idée qu'ils défendaient leur patrie et leurs familles, et que pour cela ils étaient prêts à mettre leurs vies en jeu. En s'engageant dans une mission, la principale motivation était de la remplir, pas de rentrer à la maison sans encombre.
De nos jours, l'état d'esprit de l'état-major, comme celui des commandants d'unité et des hommes du rang, est significativement différent. Il n'y a aucun signe de l'enthousiasme genre «mourons pour prendre cette colline». L'approche fondamentale - depuis l'étape de la planification jusqu'aux actions du simple soldat sur le terrain reflète un désir de rentrer à la base sans pertes humaines.
Il est facile de se contenter d'accepter l'explication que la nature de la tâche - faire face au terrorisme, mener l'assaut sur des cibles très délimitées - dicte l'état d'esprit des opérations; mais une telle explication ne présente qu'une partie du tableau et reflète un refus de regarder la réalité en face.
Dans les années 50, la guerre du pays contre le terrorisme était faite dans un état d'esprit complètement différent, principalement parce qu'elle était vécue comme la défense de son propre territoire. Aujourd'hui, les FDI jouent leurs cartes très prudemment face au terrorisme palestinien parce qu'elles doivent prendre en compte le degré de consensus national en ce qui concerne leurs actions. L'idée qu'il n'y a pas d'alternative, que les pertes sont le prix inévitable à payer dans la lutte pour garantir l'existence de notre pays n'est plus donnée pour acquise; en tout état de cause, elle n'est pas partagée par la population toute entière.
Pour cette raison, les attentes de la droite d'une décision du gouvernement de mener une guerre totale contre l'Autorité Palestinienne restent sans réponse - pas seulement parce que ce type de conflit risque d'embraser toute la région, et pas seulement parce que la réoccupation des Territoires ne fera, au bout du compte, que ramener les deux parties au carrefour sanglant où elles se trouvent actuellement; mais aussi, et peut être surtout, parce qu'une guerre à grande échelle va probablement infliger des centaines de pertes au sein des FDI, et qu'il devient de plus en plus apparent que la société israélienne n'est pas prête à payer un tel prix.
Le conflit armé avec les Palestiniens n'est plus perçu comme un combat pour la survie de l'État d'Israël, mais plutôt comme un malheureux enlisement, découlant de la décision d'établir des colonies sur les Territoires occupés pendant la guerre des Six Jours. Les pertes humaines de ce conflit, civiles ou militaires, y compris celles des dernières 24 heures, sont vues comme des victimes tirées au sort d'une réalité insoluble, et non comme un «plateau d'argent» [référence au poème de Nathan Alterman, «Le Plateau d'argent», dans lequel il comparait les soldats tombés lors de la guerre d'indépendance à un plateau d'argent sur lequel l'État était servi au peuple juif], quelque noble que leur contribution personnelle au service de l'État puisse être.
Dans le subconscient national, l'occupation des Territoires est perçue comme une étape temporaire, pendant laquelle le nombre de ceux qui donnent leur vie pour elle doit être maintenu au strict minimum (seul un noyau dur de colons affiche une volonté de payer le prix sanglant qu'implique une prolongation de l'occupation). Pour le moment, c'est une attitude latente, pour la raison, entre autres, qu'elle est confrontée avec un rejet absolu de la demande des Palestiniens d'exercer leur droit au retour au sein de la Ligne Verte.
Si les Palestiniens parvenaient à accepter la position israélienne et considérer l'établissement de leur État comme la solution au problème des réfugiés, l'éventuelle acceptation par Israël de la restitution des Territoires deviendrait l'élément central de débat.
                                                           
11. Entre les lignes "Il arrive à la rescousse" par Hannah Kim
Ha'Aretz (quotidien israélien) du vendredi 15 février 2002
[traduit de l'anglais par Mimi Tal]
Effie Eitam (Fein) a forgé un nom pour le nouveau parti qu'il veut établir, et qui rassemblerait les différentes factions du sionisme religieux, forgerait une alliance avec ceux qu'il appelle «les gens de la périphérie» (gens qui vivent dans les villes de développement aux frontières, telle Bet Shean, Kiriat Shmone, villes ou la pauvreté est endémique - N.D.T.) et servirait aussi de fer de lance au camp laïque sioniste. Apparemment, ce train sans wagon de tête est en attente d'un homme comme Eitam. «Il est prévu d'appeler ce parti le mouvement Matzil (une abréviation pour camp sioniste national juif - camp national juif sioniste; l'acronyme veut dire «sauveteur»), dont l'objectif sera de sauver l'État» divulgue-t-il.
Eitam, qui a dit à un symposium tenu à l'université de Haifa cette semaine que «les villages arabes en Galilée sont comme un cancer dans le corps de l'État», et que «la culture arabe est féminine, alors que celle de l'Occident est masculine», a une nouvelle fois déclenché une tempête dans une tasse de thé. Cela lui arrive souvent, parce qu'Eitam se considère comme un mélange de philosophe et de général, une réplique de droite d'Ehud Barak, l'homme qui lui a refusé sa promotion au rang de général de division. Eitam pense que le temps est venu pour l'État d'Israël d'avoir un premier ministre portant une kippa tricotée. Et ce ne sera pas Avraham Burg.
«Je veux être premier ministre un jour», dit-il. «Le camp sioniste religieux porte un regard sur le monde qui d'une certaine manière offre une alternative de continuité du sionisme. C'est pourquoi il engendrera ceux qui dirigeront l'État. Je me considère comme le pionnier d'une génération entière de dirigeants idéalistes qui fait cruellement défaut actuellement.»
Depuis qu'il a quitté l'armée, il a fait le tour du pays, tenant des conférences dans chaque centre communautaire et centre culturel. Le sujet de sa conférence: «Sionisme - un rêve brisé? Un rêve interprété!», comme il est dit dans son titre. Il a déjà collecté des aides financières aux États-Unis, parlé avec des sénateurs et congressistes. Eitam a également tiré un bénéfice politique des heurts entre Ariel Sharon et Benjamin Netanyahu, naviguant entre les réunions de l'un et de l'autre, expliquant son plan de construire un nouveau parti sur les ruines du Parti National Religieux (PNR), qui réunirait le parti d'Union Nationale et le parti Meimad, et s'allierait au Likud en temps que faction indépendante. Sharon et Netanyahu opinèrent de la tête, ouais, sûr, bien sûr, lui firent quelques promesses et offres agréables, il répondit en opinant aussi de la tête, ouais, sûr, peut-être, nous verrons...
Pendant ce temps, il a découvert qu'Ytzhak Levy (chef actuel du PNR) fait tout ce qu'il peut pour contrecarrer son entrée à lui, Eitam, dans le Parti National Religieux. Il refuse de lui servir sur un plateau d'argent la place de premier de la liste du parti, ou d'offrir à l'entourage d'Eitam des postes clés dans la hiérarchie ancienne du parti. Malgré tout, Eitam est confiant que son sens des affaires politiques vaut celui de Ytzhak Levy, et que contrairement au dirigeant du PNR, Eitam montre aussi des ambitions pour diriger la société laïque.
Il est actuellement occupé à comploter des scénarios possibles et faire des calculs politiques, préparant ses actions pour la bataille à venir. «Un Likoud fractionné veut dire qu'une autre frange d'électeurs est disponible, ceux qui se trouvent à la périphérie», selon Eitam. «L'État d'Israël a oublié 1,2 millions d'électeurs qui vivent à la périphérie. Amir Perez, parce qu'il n'a rien à dire sur le plan national, ne récoltera pas assez de votes là-bas. J'ai découvert un fait intéressant: il y a un lien entre le fait que les gens vivent à la périphérie et le fait qu'ils soient plus nationalistes et plus juifs. Ce que j'entends à la périphérie, c'est que ce sera dur pour les électeurs du parti Shas de retourner voter pour le Likoud, et que s'il y a un parti suffisamment grand au centre - un parti juif religieux traditionnel - ces électeurs s'y cantonneront.»
Il pense que le public israélien a besoin d'un autre général, spécifiquement un de la droite, «qui n'a pas un seul général. Le dernier général c'était Yitzhak Mordechai. La droite n'a pas non plus un seul député religieux. Le dernier c'était Ovadia Eli.»
«Un Nouveau Bibi, cela n'existe pas», dit-il à des amis, «il y a Bibi.» Le nouveau Netanyahu, l'ancien Netanyahu, et c'est un bon ami d'Eitam, et Eitam sait que Netanyahu ne peut pas lui promettre le portefeuille de la défense s'il n'a pas le support d'au moins huit ou dix mandats du mouvement Matzil. En ce qui concerne Sharon - un autre bon ami - il dit à ses amis que «Arik est en train de chuter dans les sondages, un fait qui ne va pas changer».
Mercredi dernier, Sharon l'a fait venir pour un entretien qui a duré 90 minutes. Sharon lui a offert le poste de «ministre spécial pour les affaires de terrorisme» au sein de son cabinet, et le boulot de diriger un «conseil de guerre contre la terreur» au sein du bureau du premier ministre. Eitam a refusé les deux propositions. Il a des ambitions plus hautes.
Des aides ont nommé cet entretien avec Sharon «l'un parmi des séries d'entretiens qu'Eitam a eus avec le premier ministre». Non, il n'est pas d'accord avec la politique sécuritaire de Sharon. «La tragédie d'Arik et de Bibi, c'est qu'ils ont dans une large mesure confondu la résolution du conflit avec le besoin de réprimer la terreur», pense-t-il. «Sans traverser le couloir qui consiste à devoir réprimer la terreur, il n'y aura pas de résolution du conflit.»
Il a l'intention d'organiser une conférence de presse bientôt, au cours de laquelle il présentera son programme politique et économique. Il a consulté le Dr Dore Gold et le Dr Yoram Hazony, il a eu des entretiens avec le Prof. Avishay Braverman et Stef Wertheimer, dont les positions politiques diffèrent des siennes, mais tous deux ont la même vision, c'est ce qu'il dit d'arracher des mains des Arabes israéliens la Galilée et le Negev. «Nous devons sauver ces parties d'Israël qui tombent de plus en plus aux mains des Arabes, qui tombent dans la négligence culturelle, et la négligence des infrastructures», comme il le dit.
Il est d'accord pour dévoiler une partie de son projet politique. Il n'y a pas et il n'y aura pas de retrait israélien des Territoires de Cisjordanie. L'État palestinien, c'est la Jordanie. «La première chose que nous devons faire, c'est d'expliquer qu'il existe un endroit réaliste ou les Palestiniens ont de bonnes chances d'établir leur propre État, et que ce seul endroit c'est la Jordanie. Si la Jordanie était une démocratie, le problème d'un État pour les Palestiniens serait résolu là-bas, parce que la majorité des résidents jordaniens sont palestiniens. Qu'est-ce qui arriverait si Abdallah restait roi de Jordanie et le président (de Jordanie) était élu par le peuple palestinien? Si nous ne perdons pas patience, il y aura un État palestinien en Jordanie.»
Et quel statut auront les Palestiniens de Cisjordanie? Pour répondre à cette question, Eitam de nouveau a recours au passé, cette fois aux premiers accords de Camp David. Il propose de revenir au statut d'autonomie. «Les Arabes qui vivent dans l'État d'Israël pourront choisir entre deux options: résidence 'éclairée' sous souveraineté israélienne, identique à celle des résidents de Jérusalem-Est qui ont tous les droits sauf le droit de vote, ou la citoyenneté dans leur État, la Jordanie. Je ne suis pas sûr qu'ils choisiront d'être citoyens d'une démocratie dirigée par Arafat plutôt que de vivre sous la tyrannie d'Israël. Il accepteront cette solution, et ceci clarifiera le fait de savoir s'il veulent un État, ou un État pour remplacer l'État d'Israël.»
«Comment vaincrons-nous la terreur? Nous disons que les Palestiniens auront un État, mais pas ici. Ils n'auront jamais la souveraineté à l'ouest du Jourdain (Cisjordanie). Nous devons leur dire de demander au roi de Jordanie la souveraineté. Et s'ils arrêtent l'Intifada, ils recevront cette 'résidence éclairée'.»
Pendant ce temps, jusqu'à ce que la poussière s'installe sur la forme que prendra cette autonomie, nous devons entrer en Cisjordanie et dans la bande de Gaza et «enlever les armes qui y sont, d'une manière sophistiquée. Cela prendra peut être beaucoup de temps et cela sera difficile en termes opérationnels, mais si Sharon ne le fait pas, il finira comme cinquième victime d'Arafat. Arafat maintenant a pour objectif de saper notre système démocratique. Il utilise les Arabes israéliens contre nous.»
«Le Moyen Orient est sur le point de subir un profond changement», prédit Eitam. Il a également un message optimiste à partager: «la menace existentielle ultime n'existera bientôt plus pour l'entreprise sioniste. Je pense que cela est possible. Je ne peux rentrer dans les détails. Nous ne devons pas céder à la confusion, nous en éloigner, ou choisir de ne pas faire face aux petites menaces, ou de ne pas affronter la grande menace, et nous ne devons pas nous trouver nous mêmes avoir recours à un mode de dissuasion non conventionnel.»
Est-ce que supprimer la menace existentielle inclus également le transfert des Arabes israéliens? Non, Eitam est opposé au transfert «pour des raisons d'éthique», mais il propose un qualificatif. «Je suis opposé à un transfert qui n'a pas lieu dans le cadre d'une guerre existentielle entre deux entités. Mais si une guerre nous est imposée dans le cadre de laquelle il n'y a pas d'autre possibilité de nous protéger et de protéger l'État afin de ne pas sombrer dans un chaos prolongé, c'est un cas où - comme cela arrive en temps de guerre - les gens pourraient être déracinés de leurs maisons. Et je serais très triste si cela arrivait.» Et, soit dit en passant, dit-il, «nous nous rapprochons de conditions de guerre entre deux entités. En d'autres mots, le transfert se rapproche également.»
Menachem Landau, qui a été déchargé de ses fonctions l'année dernière comme chef d'une section du Shin Bet, est assis au côté de Eitam tout le long de l'interview. Un ami proche, Landau, accompagne Eitam à presque toutes ses conférences et réunions, en Israël et à l'étranger. Landau pense qu'il n'y a pas d'autre solution: «Nous devons faire aux Palestiniens ce que les Irakiens ont fait aux Kurdes.» Eitam écoute et ne dit rien.
                           
12. Les tours jumelles de l'horreur par Azmi Bishara
in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 14 février 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Le terrorisme, désormais, relève de la question de savoir qui vous êtes, et non pas ce que vous faites. Mais ce sophisme ne saurait durer très longtemps, estime Azmi Bishara.
Le terrorisme et l'anti-terrorisme, ayant cassé les amarres d'avec la rationalité, ont trouvé leur monde mythique. Les voici, tous deux, perchés sur leurs piédestaux massifs : ils nous toisent de leurs yeux d'acier froid : deux donjons de pure idéologie, ni questionnée, ni examinée. Aucun outil analytique ne peut expliciter la globalisation du biais sémantique qui a été introduit subrepticement dans ces deux termes. Aucun fondement moral ne peut justifier la discrimination linguistique (au sens d'apartheid) qui est désormais la marque déposée de la politique des Etats-Unis, tant étrangère qu'intérieure.
En l'état actuel des choses, le concept de terrorisme dépend de qui vous êtes, et non pas de ce que vous faites. L'assassinat de civils à des fins politiques, voilà qui peut être qualifié de terrorisme. Mais cela peut être aussi qualifié de violence, d'actes de guerre, voire même de résistance légitime. Tout dépend de la question de savoir si l'auteur de ces actes est bien, ou s'il n'est pas, catalogué terroriste. Oubliée, l'égalité devant la loi. Oubliée la charge de la preuve. Le terreur n'est pas un crime, à moins qu'elle ne soit commise par un "terroriste patenté". Et tout le monde s'attache à s'assurer que nous nul n'ignore QUI sont les terroristes.
A la différence du vol, de la prévarication, des meurtres de droit commun ou des contraventions au code de la route, vous ne pouvez pas commettre un acte terroriste si vous n'êtes pas un terroriste de naissance, un méchant certifié. A défaut, vos pires atrocités devront être appelées autrement, comme par exemple "actes de survivance contre des maraudeurs ethniques", ou bien encore "actes s'inscrivant dans la guerre généralisée contre le terrorisme". Aujourd'hui, le terrorisme se définit comme tout acte perpétré par une organisation désignée comme terroriste par de puissants décideurs politiques. Si un acte de violence est commis afin de défier un régime existant, c'est du terrorisme. Si, à l'inverse, la violence est perpétrée par les forces de sécurité ou une garde prétorienne du dit régime, ce n'est pas du terrorisme.
Le monde, nous disent les dirigeants des grandes puissances, se divise en deux groupes : les terroristes et les anti-terroristes. Cette division a des résonances ethniques, pour ne pas dire racistes. C'est cette division, et non le terrorisme en lui-même, qui est nouvelle sur la scène internationale. Dans toutes les cultures, il y a des groupes et des mouvements religieux qui condamnent l'assassinat délibéré de civils pour des motifs politiques. Aux Etats-Unis, dans les pays arabes, et presque partout ailleurs, des gens ont pu commettre des actes de violence politique contre leurs propres concitoyens, contre leurs compatriotes culturels et ethniques. Ces actes ont été qualifiés, à juste titre, de terrorisme. Et ils ne font plus l'objet, désormais, d'un quelconque intérêt international.
Actuellement, la communauté internationale est moins préoccupée par la définition du crime que par la désignation de l'individu ou du/des groupe(s) d'individus qui le commettent. En gros, vous êtes soit terroriste, soit anti-terroriste. Si vous n'êtes pas dénoncé comme terroriste, vous pouvez, au sens littéral du terme, vous estimer quitte de votre crime.
La raison sous-jacente de la guerre contre le terrorisme est qu'il existe(rait) une confrontation entre les valeurs du libéralisme et certaines cultures, ou entre les cultures libérales et les autres, non-libérales et susceptibles de nourrir le terrorisme. Le racisme intrinsèque de cette théorie est peu voilé. Les cultures ne sont pas des entités organiques indépendantes. Elles ne font que s'exprimer au travers de personnes réelles ayant, toutes, leurs intérêts concrets. Ces intérêts peuvent être conflictuels entre eux, mais non les cultures. Penser autrement n'est que folie, ou extrémisme. Malheureusement, il s'agit là exactement de la ligne de pensée affectionnée par George W. Bush.
Depuis le 11 septembre, le président américain, par défaut et au prix de force contorsions, est devenu l'autorité mondiale, en matière de terrorisme. Il a divisé le monde en deux camps : les bons et les méchants  : les "good guys" (les gentils) antiterroristes se battent contre les "bad guys" (les méchants) terroristes. Ironie de l'histoire : il s'agit précisément là du type d'attitude pour lequel les fondamentalistes sont (littéralement) prêts à tuer pour la voir dominer. C'est là la cassure universelle qu'ils ont toujours prêchée et sur laquelle ils ont depuis toujours fantasmé : une dichotomie infantile, raciste, moralisatrice - bref, ne tenant pas debout - a été retenue comme politique activement menée, mondialement soutenue, capable de diviser le monde.
Par le passé, seuls les fondamentalistes et les politiciens israéliens priaient pour l'avènement de cette guerre totalement absurde contre le mal. Ancien premier ministre israélien, Netanyahu, à l'époque où il était encore le jeune et ambitieux envoyé d'Israël aux Nations Unies, avait essayé de faire passer cette idée démente. Sans succès. Désormais, ni lui, ni ses semblables, par-delà la ligne de démarcation politique et culturelle, n'ont de souci à se faire.
En tant que pays occupant, Israël a un intérêt bien senti à vouloir faire passer son oppression contre une autre nation pour quelque chose d'autre, quelque chose de complètement détaché de toute réalité : de préférence, pour une lutte mythique contre le terrorisme. L'oppression des mouvements d'émancipation nationale, ont toujours tenté de prouver les idéologues du colonialisme, relève de l'intérêt général de l'humanité. Les natifs sont souvent dépeints sous les traits de gens quelque part héréditairement violents, intrinsèquement dangereux, ethniquement tarés. La querelle, par conséquent, ne tourne pas autour d'on ne saurait quel territoire volé à ses propriétaires légitimes. Non. Ce dont il s'agit, c'est d'un combat autour de valeurs dont tout le monde sait que, pour ainsi dire par définition, les indigènes n'en ont aucune. C'est là le racisme poussé à sa quintessence. On s'est contenté de l'empaqueter, d'en faire la promotion et de le mettre en vigueur, partout sur la planète globalisée.
Les attentats du 11 septembre, avec leur horreur qui laisse sans voix, étaient les rejetons de ce manichéisme. Les terroristes qui ont réalisé ces attentats adhéraient totalement à la dichotomie du bien et du mal, cette même opposition qui inspire la guerre menée actuellement contre eux. Ces attentats ont donné à Israël ses billets de première loge pour le grand show international anti-terroriste. Dans ce spectacle incohérent, la justesse indéniable de la cause palestinienne a été poussée dans les oubliettes. Israël a rejoint les rangs de nations telles l'Espagne, l'Inde, la Russie, la Turquie et la Chine, qui unissent leurs efforts afin de condamner tout mouvement violent de nature sécessionniste.
Ce que tout le monde a un peu trop vite oublié, toutefois, c'est que les Palestiniens, écrasés depuis des décennies par l'une des formes les plus prédatrices du colonialisme, ne sont même pas sécessionnistes. Israël n'a pas daigné, ne serait-ce qu'une seule fois, proposer que les Palestiniens vivent, avec les Israéliens, comme citoyens à part entière d'un même Etat. Israël ne veut ni que les Palestiniens fassent partie de leur propre pays, ni qu'ils aient le leur propre.
Jusqu'à ce que leur autodétermination leur soit garantie, les Palestiniens ont le droit de mener leur résistance nationale légitime. Certains de leurs actes de résistance sont peut-être critiquables, moralement ou politiquement, mais leur droit à résister est absolu. Et il n'y a aucun point de ressemblance entre la lutte des Palestiniens et cette sorte de terrorisme globalisé qui a été inauguré par al-Qa'ida et les Taliban. Les actions des derniers peuvent être interprétés comme une quête fondamentaliste, un retour en arrière aux temps de la guerre froide, une réaction épidermique à la globalisation et à la caricature de modernisation qu'elle a amenée dans ses valises.
Ce à quoi les Palestiniens sont confrontés est beaucoup plus immédiat que les concepts abstraits de moralité ou de justice. Ils sont confrontés à la réalité quotidienne d'une oppression coloniale, d'une occupation d'heure en heure plus odieuse. L'occupation israélienne n'est pas un comptoir installé par quelque compagnie commerciale ni un mandat international susceptible d'être levé un jour. C'est la tentative déployée par un peuple d'en remplacer un autre. La violence d'Israël contre les Palestiniens est à la fois structurelle et endémique. C'est la raison pour laquelle Israël est si désespérément désireux de se voir accorder un aval anti-terroriste pour ses actes de violence sans cesse empirant à l'encontre des Palestiniens. Israël ne peut atteindre cet objectif qu'en présentant les Palestiniens comme des gens culturellement violent et ethniquement tarés. Après le 11 septembre, le monde, sous la direction des Etats-Unis, a créé exactement la mythologie adéquate, de nature à permettre que prospèrent des inepties de ce genre.
Mais des déformations (aussi) grossières de la réalité ne peuvent perdurer. La démocratie, lorsqu'elle est appliquée à la communauté coloniale tout en étant déniée aux indigènes, n'est pas une démocratie digne de ce nom. L'appartenance ethnique, lorsqu'elle supplante la citoyenneté, est la recette pour un désastre assuré. Le gauchissement du langage constaté actuellement, et le déracinement concomitant d'une nation toute entière, équivalent à la délivrance d'un permis d'assassiner. Dans la recrudescence actuelle de la chasse au terroriste, l'équité et la justice semblent bien avoir été oubliées Mais elles demeurent le seul espoir de voir le cauchemar prendre fin un jour.
                                       
13. Le "document Moratinos" sur les négociations de Taba (texte complet et commentaires) par Akiva Eldar
in Ha'Aretz (quotidien israélien) du jeudi 14 février 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Dans la réalité actuelle, faite d'attentats terroristes et de raids aériens, il est bien difficile de se rappeler qu'il y a seulement treize mois, Israël et les Palestiniens étaient sur le point de signer un accord définitif.
La chronique quotidienne des échanges de feu entre les hommes des Forces israéliennes de défense et les combattants palestiniens, des raids de bombardement des avions F-16 et des tirs de missiles, des attentats terroristes et des assassinats programmés, a rejeté les négociations sur un règlement final dans un passé qui nous semble bien loin. Quiconque prend connaissance des minutes des conversations de Taba rédigées pour l'Union européenne par l'envoyé spécial européen Miguel Moratinos et publiées ici (en Israël) pour la première fois, trouvera d'autant plus difficile d'admettre qu'il y a seulement treize mois Israéliens et Palestiniens étaient sur le point de signer un accord de paix. Ce document, dont les points essentiels ont été avalisés par les négociateurs de Taba, qui en ont reconnu la précision, vient ajouter de nouveaux doutes, s'il en était besoin, à la chose admise comme une donnée de fait selon laquelle l'ancien premier ministre Ehud Barak "a démasqué le véritable visage du président de l'Autorité palestinienne, Yasser Arafat". Il est vrai que sur la plupart des points discutés au cours de cette semaine hivernale de négociations, des différends évidents restaient pendants. Mais presque chaque ligne, dans ce rapport, évoque un effort réel pour trouver un compromis qui eût été acceptable par les deux parties. Il est difficile de ne pas penser que, eussent les négociations à Camp David, six mois auparavant, été menées avec autant de sérieux des deux côtés, l'intifada n'aurait vraisemblablement jamais éclaté. Et peut-être, si Barak n'avait pas attendu jusqu'aux dernières semaines avant les élections (législatives israéliennes), et avait envoyé ses principaux lieutenants en mission dans cet hôtel du sud plus tôt, le déchaînement des violences pourrait bien ne jamais avoir commencé.
Le "document Moratinos", comme l'appellent les négociateurs de Taba, résume les phases inaugurales de négociations qui se sont déroulées, au début, en toute bonne foi.
La différence fondamentale entre Taba et Camp David est qu'aux Etats-Unis, Israël a présenté ses offres, mais les Palestiniens n'y ont répondu que pour en faire la critique. Dans la station d'estivage de Taba, en Egypte, par contre, la délégation palestinienne avait, elle aussi, fait des offres. Des idées avaient été échangées, des plans et même des cartes avaient été montrés. En se fondant sur les progrès réalisés entre Camp David et Taba, on peut envisager l'hypothèse qu'une prochaine rencontre entre les envoyés de Barak et les envoyés d'Arafat - sinon la rencontre suivante, au moins celle qui aurait suivi celle-ci - aurait pu se conclure par la signature d'un accord de paix.
L'envoyé spécial de l'Union européenne chargé du processus de paix au Proche-Orient, Miguel Moratinos, ainsi que ses collaborateurs, furent les seules personnes extérieures aux parties négociantes admises dans l'enceinte du complexe hôtelier de Taba. Moratinos a interviewé les négociateurs après chaque session des groupes de travail, et il a consigné leurs rapports. Durant les six mois qui ont suivi la fin des négociations de Taba, il a envoyé à de multiples reprises son document aux deux parties, sans relâche, afin qu'elles y apportent leurs commentaires. La version publiée ici est la dernière. Il s'agit de la version définitive contresignée par les deux parties, l'été dernier.
Mais Yossi Beilin, l'un des négociateurs en chef israéliens, n'a pas dissimulé sa désapprobation après la fuite organisée de ce document. Il a déclaré que les propos sortis de leur contexte ne permettent pas de rendre l'esprit positif qui régnait à l'hôtel de Taba, et qu'ils ne reflètent pas avec suffisamment de précision ni les ententes constatées, ni les désaccords encore pendants. Beilin a fait remarquer que ce document reflète le désir des deux parties de convaincre leur propre opinion publique qu'elles ont protégé les intérêts de leur peuple respectif. De plus, a-t-il ajouté, il s'agit là d'un document d'étape : il fait l'inventaire des acquis à un moment donné.
Beilin a attiré l'attention sur le fait que les négociations de Taba n'ont pas été interrompues parce qu'elles auraient connu une crise, mais bien plutôt en raison des élections (législatives+premier ministre) en Israël. A ce moment-là, les deux parties étaient en train de discuter de la préparation d'une rencontre entre Barak et Arafat, qui aurait eu pour objet d'aplanir les différends ; ils avaient aussi discuté de la possibilité de continuer les conversations au lendemain des élections, qu'elle qu'en fût l'issue. Beilin, pour sa part, continue à discuter avec les Palestiniens des moyens permettant d'apporter une solution aux différents problèmes encore non-résolus. Sous cet angle, les propositions faites par l'ancien président américain Bill Clinton constituaient - et constituent encore aujourd'hui - la base pour (une reprise) des négociations.
- Le rapport Moratinos - Taba, janvier 2001.
Introduction
Ce "non-papier" de l'Union européenne a été mis au point par le Représentant spécial de l'Union européenne chargé du processus de paix au Moyen-Orient, son Excellence l'Ambassadeur Miguel Moratinos, et ses collaborateurs, à la suite de consultations avec les parties israélienne et palestinienne aux négociations, présentes à Taba en janvier 2001.
Bien que ce document n'ait pas de caractère officiel, il a été reconnu par les parties comme constituant une description relativement objective du résultat des négociations, menées à Taba (Egypte), sur les sujets devant faire l'objet d'un règlement permanent. Il attire l'attention sur le travail exhaustif qui a été entrepris sur toutes les questions ressortissant à un statut définitif, telles celles du territoire, de Jérusalem, des réfugiés et de la sécurité, afin de trouver les moyens permettant d'aboutir à des positions communes. En même temps, ce document montre qu'il y avait des différences d'appréciation sérieuses, voire des différends entre les deux parties, qui devront être dépassés au cours des négociations futures. De ce point de vue, le document révèle les tâches difficiles qui restent à accomplir en matière de détermination politique et de travail juridique, mais il montre aussi que les deux parties ont accompli beaucoup de progrès afin d'admettre les points de vue de l'autre, et que des solutions sont possibles.
1. Le territoire
les deux parties sont convenues qu'en accord avec la résolution 442 du Conseil de Sécurité de l'ONU, les frontières du 4 juin 1967 représenteraient les bases pour la délimitation des frontières séparant Israël et l'Etat de Palestine.
1.1. Cisjordanie
Pour la première fois, les deux parties ont produit leurs propres cartes de la Cisjordanie. Ces cartes ont servi de base à la discussion sur le territoire et les colonies. La partie israélienne a présenté deux cartes, et la partie palestinienne s'est engagée sur cette base. La partie palestinienne a présenté plusieurs cartes détaillant sa (propre) perception des intérêts israéliens en Cisjordanie.
Les négociations se sont attachées à examiner les différents aspects du territoire, qui pourrait inclure certaines des colonies (existantes) et la manière dont les besoins de chacune des parties pourraient être satisfaits. Les paramètres Clinton ont servi de base générale, assez adaptable, pour la discussion, mais des différences d'interprétation en ce qui concerne l'étendue et la signification de ces paramètres ont surgi. La partie palestinienne a déclaré admettre les propositions Clinton, mais avec certaines réserves.
La partie israélienne a déclaré qu' (à son sens) les propositions Clinton permettaient d'annexer des blocs de colonies. La partie palestinienne n'a pas admis que ces propositions inclussent des blocs (de colonies), et elle n'a (donc) pas accepté les propositions allant dans le sens d'une annexion de blocs (de colonies). La partie palestinienne a déclaré que les blocs (de colonies) léseraient de manière importante les droits et les intérêts des Palestiniens, en particulier pour ceux des Palestiniens qui vivent dans les régions qu'Israël envisage(ait) d'annexer.
La partie israélienne a maintenu qu'elle était en droit de réclamer la contiguïté entre ses colonies et Israël-même, ainsi qu'au sein des colonies. La partie palestinienne a affirmé, de son côté, que les besoins des Palestiniens avaient priorité sur (ceux) des colonies (israéliennes).  Les cartes israéliennes incluaient des plans pour le développement à venir de colonies juives en Cisjordanie. La partie palestinienne a manifesté son désaccord avec le principe d'autoriser le développement ultérieur des colonies en Cisjordanie. Toute croissance devant se produire à l'intérieur d'Israël.
La partie palestinienne a maintenu qu'Israël ayant des intérêts en territoire palestinien, il était la partie tenue de proposer les modifications frontalières nécessaires. La partie palestinienne a réaffirmé que ces propositions ne doivent en aucun cas affecter négativement les besoins et les intérêts palestiniens.
La partie israélienne a affirmé qu'elle n'avait pas besoin de maintenir des colonies de peuplement dans la Vallée du Jourdain pour des raisons (généralement alléguées) de sécurité, et elle a proposé des cartes qui reflètent cette position.
Les cartes israéliennes étaient principalement fondées sur un concept démographique de blocs de colonies qui regrouperaient approximativement 80 % des colons. La partie israélienne a dessiné une carte présentant l'annexion de 6 % des territoires, ce qui représente le plafond des propositions Clinton. La carte fournie par la partie palestinienne affectait 3,1 % des territoires aux échanges possibles.
Les deux parties ont accepté la principe d'un échange de territoires, mais les pourcentages en cause sont encore l'objet de discussions. Les deux parties sont convenues que les zones sous souveraineté palestinienne et israélienne bénéficieront d'une contiguïté avec leurs territoires souverains respectifs. La partie israélienne désirait voir figurer des "avoirs" tels que les "passages/couloirs sécurisés" au nombre des territoires proposés à l'échange, même si cette proposition ne permettait pas de donner à la Palestine la souveraineté sur ces "avoirs". La partie israélienne a adhéré à la position voulant que l'échange territorial ne concerne pas plus de 3 % des territoires, rejoignant en cela les propositions Clinton.
Les cartes palestiniennes adoptaient un point de référence conceptuel similaire, en insistant sur l'importance de la non-annexion d'aucun village palestinien et de la continuité territoriale entre la Cisjordanie et Jérusalem. Elles étaient fondées sur le principe d'un échange territorial qui serait équitable tant en superficie qu'en valeur, et dans des zones adjacentes à la frontière du territoire dévolu à la Palestine, et dans la même proximité que celles annexés par Israël. La partie palestinienne continuera par la suite à insister sur le fait que des territoires qui ne seraient pas placés sous souveraineté palestinienne, tels les "passages/corridors sécurisés" proposés par Israël, ainsi que les intérêts économiques (israéliens) ne sauraient être inclus dans les calculs afférents à l'échange (territorial) envisagé. La partie palestinienne a maintenu que le "no man's land" (région du Latrun) faisait partie de la Cisjordanie. Les Israéliens n'étaient pas d'accord. La partie israélienne a exigé 2 % de territoire supplémentaires qui auraient fait l'objet d'un arrangement de location, ce à quoi la partie palestinienne a répondu que la question de la location de territoires ne pourrait être discutée qu'après l'établissement de l'Etat palestinien et le transfert de territoire à l'Autorité palestinienne.
1.2. Bande de Gaza
Ni l'une, ni l'autre des deux parties n'a présenté de carte relative à la bande de Gaza. Il était implicite que la bande de Gaza serait placée en totalité sous souveraineté palestinienne, mais certains détails doivent encore être aplanis. Toutes les colonies israéliennes dans la bande de Gaza devront être évacuées. La partie palestinienne a réclamé que cela soit fait dans un délai de six mois, calendrier rejeté par la partie israélienne.
1.3. Couloirs/passages sécurisés entre Gaza et la Cisjordanie
Les deux parties sont convenues qu'il y aurait un passage sécurisé depuis le nord de Gaza (Beit Hanun) jusqu'au district d'Hébron, et que la Cisjordanie et la Bande de Gaza devront être reliés territorialement. La nature du régime régissant le lien territorial et la souveraineté le régissant n'ont pu faire l'objet d'un accord.
2. Jérusalem
2.1. Souveraineté

Les deux parties ont accepté en principe la suggestion Clinton d'avoir une souveraineté palestinienne sur les quartiers arabes et une souveraineté israélienne sur les quartiers juifs. La partie palestinienne s'est déclarée prête à discuter de l'exigence formulée par Israël d'exercer sa souveraineté sur les quartiers-implantations de Jérusalem Est, construits après 1967, à l'exception de Jabal Abu Ghneim (Har Homa) et Ras al-Amud. La partie palestinienne a rejeté l'idée d'une souveraineté israélienne sur les colonies situées dans l'ère métropolitaine de Jérusalem, notamment Ma'aleh Adumim et Givat Ze'ev.
La partie palestinienne a cru comprendre qu'Israël était prêt à accepter la souveraineté palestinienne sur les quartiers arabes de Jérusalem-Est, y compris des parties de la Vieille Ville. La partie israélienne a compris que les Palestiniens étaient prêts à accepter la souveraineté israélienne sur les quartiers juifs de la Vieille Ville ainsi que sur une partie du Quartier arménien.
La partie palestinienne a cru comprendre que la partie israélienne acceptait de discuter des revendications territoriales palestiniennes à Jérusalem Ouest.
2.2. Jérusalem, ville ouverte
Les deux parties sont favorables à l'idée de Jérusalem Ville Ouverte. La partie israélienne a suggéré la création d'une ville ouverte dont l'aire géographique comprendrait la Vieille Ville de Jérusalem, et au-delà une zone définie comme le Bassin Historique ou le Domaine Sacré.
La partie israélienne a soulevé l'idée de la mise en place d'un mécanisme de coordination quotidienne et différents modèles de coordination et de coopération municipales ont été suggérés (en ce qui concerne l'infrastructure, la voirie, le réseau électrique, l'assainissement, le ramassage des ordures, etc.) Des arrangements de cette nature pourraient faire l'objet d'une présentation formelle dans le cadre d'un accord détaillé à venir. La partie israélienne a proposé un "régime de frontière souple", à l'intérieur de Jérusalem, entre Al-Quds et Yerushalaim, qui accorde aux deux parties de la ville des avantages liés à "un régime de frontière symbolique". Par ailleurs, la partie israélienne a proposé un certain nombre de dispositions spéciales pour les Palestiniens et les Israéliens résidents de la Ville Ouverte (de Jérusalem) afin de garantir que les accords concernant la Ville Ouverte n'affectent ni leur vie quotidienne ni ne remette en cause la souveraineté de chaque partie sur la partie qui lui revient de droit de la Ville Ouverte.
2.3. Jérusalem, capitale de deux Etats
La partie israélienne a accepté que la Ville de Jérusalem soit la capitale de deux Etats : Yerushalaim, capitale d'Israël et Al-Quds, capitale de l'Etat de Palestine. La partie palestinienne a réaffirmé sa revendication, connue, à savoir que Jérusalem Est devienne la capitale de l'Etat de Palestine.
2.4. Le Bassin Sacré/Historique et la Vieille Ville
Il y a eu une tentative de développer un concept alternatif afférent à la Vieille Ville et ses environs, et la partie israélienne a avancé plusieurs modèles alternatifs à discuter, tel la mise sur pied d'un mécanisme permettant une coordination et une coopération étroites dans la Vieille Ville. L'idée d'un régime spécial pour les forces de police a été discuté, mais n'a pas abouti à un accord.
La partie israélienne a exprimé son intérêt, ainsi que fait part de ses préoccupations, pour l'aire géographique conceptualisée sous la dénomination de Bassin Sacré (qui inclut le Cimetière juif et le Mont des Oliviers, la Cité de David et la vallée du Kedron). La partie palestinienne a confirmé qu'elle était désireuse de prendre en considération les intérêts et les préoccupations israéliens pour peu que les lieux désignés demeurent sous souveraineté palestinienne. Une autre suggestion concernant le Bassin Sacré, avancée de manière informelle par la partie israélienne, consistait en l'institution d'un régime spécial, ou d'une quelconque forme d'internationalisation pour l'ensemble de cette zone ou encore d'un régime conjoint accompagné d'une coopération et d'une coordination ad hoc. La partie palestinienne n'a pas accepté de donner suite à l'une quelconque de ces suggestions, bien que la négociation à leur sujet soit susceptible d'être poursuivie.
2.5. Lieux Saints : Mur Occidental et Mur des Lamentations
Les deux parties ont accepté le principe d'un contrôle respectif sur les lieux saints respectifs de chacune des parties (contrôle religieux et gestion courante). Selon ce principe, la souveraineté israélienne sur le Mur Occidental devrait être reconnue, bien qu'il subsistât un différent relatif à la délimitation de l'aire couverte par le Mur Occidental et en particulier le lien avec ce qui est désigné dans les propositions Clinton comme l'espace sacré pour le Judaïsme, dont il est partie constituante.
La partie palestinienne a reconnu qu'Israël a demandé à ce que lui soient attribuées les parties reconnues comme saintes du Mur Occidental, mais a maintenu que la question du Mur des Lamentation ou/et du Mur Occidental n'avait pas été résolue. Elle a insisté sur l'importance qu'elle voit à ce que l'on distingue le Mur Occidental du Mur des Lamentations, qui en est une partie, le Mur Occidental étant connu dans la religion musulmane pour constituer le mur d'al-Buraq.
2.6. Al-Haram al-Sharif/Mont du Temple
Les deux parties sont convenues de la non-résolution de la question du Haram al-Sharif/Mont du Temple. Toutefois, les deux parties étaient proches d'accepter les propositions Clinton relatives à la souveraineté palestinienne sur le Haram al-Sharif, en dépit des réserves tant palestiniennes qu'israéliennes.
Les deux parties ont noté les progrès réalisés en matière de dispositions pratiques relatives aux évacuations, à la construction et à l'ordre public dans l'aire du complexe (religieux). Une suggestion informelle a été soulevée, selon laquelle, durant une période qui pourrait être de l'ordre de trois ans, le Haram al-Sharif/Mont du Temple serait placé sous la souveraineté du P5 + le Maroc (ou un autre pays musulman), période durant laquelle les deux parties pourraient se mettre d'accord sur une nouvelle solution ou convenir d'un commun accord de proroger les arrangements existants. En absence d'accord, les parties reviendraient à l'application des propositions Clinton. Ni l'une, ni l'autre des parties n'a accepté cette suggestion.
3. Les réfugiés
Des documents "non-papiers" ont été échangés, ce qui fut considéré comme un bon début, pour les discussions à venir. Les deux parties ont déclaré que le problème des réfugiés était fondamental pour le futur des relations israélo-palestiniennes et qu'une solution globale et juste à ce problème était essentielle si l'on voulait créer une paix durable et moralement juste. Les deux parties ont accepté d'adopter les principes et les références susceptibles de faciliter l'adoption d'un accord.
Les deux parties ont suggéré, comme point de départ, qu'elles devraient convenir du fait qu'un règlement équitable du problème des réfugiés conformément à la résolution 242 du Conseil de Sécurité de l'ONU devrait conduire à la mise en application de la résolution 194 de l'Assemblée Générale de l'ONU.
3.1. Récit historique
La partie israélienne a mis en avant la suggestion d'un récit conjoint de la tragédie des réfugiés palestiniens. La partie palestinienne a discuté de la narration proposée et des progrès significatifs ont été relevés, toutefois un accord n'a pu être atteint dans la tentative d'établir une narration historique commune en vue du texte général.
3.2. Retour, rapatriement, réinstallation et réhabilitation
Les deux parties se sont engagées dans une discussion des modalités de la résolution du problème des réfugiés. La partie palestinienne a réitéré l'affirmation que les réfugiés palestiniens devraient avoir le droit de retourner dans leurs foyers en application de l'interprétation donnée par UNGAR 194 (United Nations General Assembly Resolution n° 194). La partie israélienne a déclaré comprendre que le désir de retour conformément à l'énoncé d'UNGAR 194 devrait être mis en actes à l'intérieur du cadre de l'un des programmes suivants :
A. Retour et rapatriement
1. en Israël
2. dans les territoires remis à Israël dans le cadre d'un échange territorial
3. dans l'Etat palestinien.
B. Réhabilitation et réinstallation
1. Réhabilitation dans le pays d'accueil
2. Réinstallation dans un pays tiers.
De tous ces programmes, priorité devrait être accordée à la population palestinienne réfugiée au Liban. La partie palestinienne a souligné que les options ci-dessus devraient faire l'objet du libre choix des réfugiés, et ne pas obérer leur droit à retrouver leur foyer, conformément à l'interprétation qu'elle fait d'UNGAR 194.
La partie israélienne, de manière informelle, a suggéré un programme d'absorption en quinze ans, comportant les trois pistes, programme qui a été discuté, mais non validé. La première piste fait référence à l'absorption en Israël. Il n'y a pas eu d'accord sur un contingent déterminé, mais un document non-papier faisait référence à 25 000 personnes au cours des trois premières années de ce programme (le chiffre de 40 000 réfugiés, sur les cinq premières années, non consigné dans le non-papier, a été évoqué verbalement). La seconde piste fait référence à l'absorption de réfugiés palestiniens sur le territoire israélien destiné à être transféré à la souveraineté palestinienne, et la troisième fait référence à l'absorption de réfugiés dans le cadre d'un plan de rapprochement familial.
La partie palestinienne n'a avancé aucun chiffrage, mais a déclaré que les négociations ne sauraient débuter sans que les Israéliens ne fassent une offre de départ. Elle a maintenu que l'acceptation par Israël du retour de réfugiés ne devrait en aucun cas se faire au détriment de programmes existant à l'intérieur d'Israël, tel celui du rapprochement familial.
3.3 Compensation
Les deux parties sont convenues de la création d'une Commission internationale et d'un Fonds international constituant un mécanisme permettant de traiter les compensations sous tous leurs aspects. Les deux parties sont convenues que les compensations "modiques" devraient être versées aux réfugiés concernés par la procédure "rapide", les réclamations de compensations pour les pertes immobilières inférieures à un certain montant devant faire l'objet de cette procédure "accélérée".
Des progrès ont été enregistrés également dans le domaine des compensations par Israël des pertes matérielles, des terres et des capitaux expropriés, y compris un agrément sur un paiement engagé sur un fonds global israélien ou une somme forfaitaire à discuter qui devrait être versée par Israël au Fonds international. D'après la partie israélienne, ce montant devrait être calculé en fonction d'une étude macro-économique destinée à évaluer les biens concernés afin d'en calculer une valeur actuariée objective. La partie palestinienne, toutefois, a déclaré que cette somme devrait être calculée sur la base des relevés de l'UNCCP, l'Hypothèque des Propriétaires Absents et d'autres données idoines, en tenant compte d'un coefficient permettant de parvenir à une actualisation équitable.
3.4 l'UNRWA
Les deux parties sont convenues du fait que l'UNRWA devrait être progressivement mise en extinction en fonction d'un calendrier de cinq ans accepté d'un commun accord. La partie palestinienne a ajouté la possibilité que cette période soit susceptible d'être prorogée, de manière à s'assurer que ce délai s'impose bien aussi à la mise en application des autres aspects de l'accord relatif aux réfugiés, ainsi qu'avec l'extinction du statut de réfugié pour les Palestiniens dans les divers endroits où ils vivent en exil.
3.5 Anciens réfugiés juifs
La partie israélienne a exigé que le problème des compensations à allouer à des Juifs anciens réfugiés de pays arabes soit reconnu, tout en admettant que cela ne relève pas de la responsabilité des Palestiniens ni d'une responsabilité bilatérale. La partie palestinienne a réaffirmé que cela ne saurait faire l'objet d'un accord bilatéral palestino-israélien.
3.6 Restitutions
La partie palestinienne a soulevé la question de la restitution des biens des réfugiés. La partie israélienne a rejeté toute restitution.
3.7 Fin des réclamations
La question de la fin des réclamations a été discutée, et il a été suggéré que la mise en application de l'accord devrait constituer une mise en application complète et définitive d'UNGAR 194 et, du même coup, entraîner l'échéance de toutes réclamations.
4 la Sécurité
4.1 Les stations d'alerte avancée

La partie israélienne a exigé de disposer de trois stations d'alerte avancée en territoire palestinien. La partie palestinienne s'était déclarée prête à accepter le fonctionnement permanent de stations d'alerte avancée (sur son territoire), mais soumis à certaines conditions. Le mécanisme exact devra, par conséquent, en être détaillé au cours de négociations à venir.
4.2 Capacités militaires de l'Etat palestinien
La partie israélienne a maintenu que l'Etat de Palestine devrait être dépourvu de forces armées, conformément aux propositions Clinton. La partie palestinienne était prête à accepter des limitations à ses acquisitions d'armement, et à être définie comme un Etat à l'armement limité. Les deux parties ne sont pas encore mises d'accord sur la portée des limitations de cet armement, mais elles ont commencé à explorer diverses options. Les deux parties sont tombées d'accord pour constater que ce problème est resté pendant.
4.3 Espace aérien
Les deux parties ont reconnu que l'Etat de Palestine jouirait de sa souveraineté sur son espace aérien. La partie israélienne a convenu de recevoir et d'honorer tous les droits de l'aviation civile de l'Etat de Palestine conformément aux règlements internationaux, mais a exprimé son désir de parvenir à un système de contrôle aérien unifié, sous la supervision du contrôle aérien israélien. De plus, Israël a exigé l'accès à l'espace aérien palestinien pour ses opérations militaires et ses vols d'entraînement.
La partie palestinienne s'était montrée intéressée à étudier des modèles prévoyant une large coopération et une coordination dans la sphère de l'aviation civile, mais opposée à la cession de son contrôle aérien à un contrôle aérien israélien prépondérant. En ce qui concerne l'ouverture de l'espace aérien palestinien aux opérations militaires et aux vols d'entraînement (d'Israël), la partie palestinienne a rejeté cette demande comme contraire à la neutralité de l'Etat de Palestine, invoquant l'argument qu'elle ne saurait accorder ce privilège à Israël tout en le déniant aux pays arabes voisins.
4.4 Calendrier d'un retrait de la Cisjordanie et de la Vallée du Jourdain
En se basant sur les propositions Clinton, la partie israélienne est convenue d'un retrait de la Cisjordanie sur une période 36 mois, 36 mois supplémentaires concernant le retrait de la Vallée du Jourdain en coordination avec une force internationale, en insistant sur le fait qu'une distinction devrait être faite entre le retrait de la vallée du Jourdain et le retrait d'où que ce soit ailleurs.
La partie palestinienne a rejeté le processus de retrait en 36 mois de Cisjordanie, alléguant le fait qu'un processus aussi long serait de nature à exacerber les tensions palestino-israéliennes. La partie palestinienne a proposé un retrait en 18 mois, sous le contrôle de forces internationales. En ce qui concerne la vallée du Jourdain, la partie palestinienne était prête à ce que le retrait des forces armées israéliennes s'opère en 10 mois supplémentaires. Bien que les Palestiniens se fussent déclarés prêts à accepter la présence de forces internationales en Cisjordanie pour une période plus longue, elle a refusé d'accepter la continuation de la présence de forces israéliennes dans ce même territoire.
4.5 Déploiement d'urgence (ou bases militaires d'urgence)
La partie israélienne a exigé de maintenir et de gérer cinq bases militaires d'urgence sur le territoire palestinien (dans la vallée du Jourdain), la réponse palestinienne n'acceptant qu'un maximum de deux bases d'urgence, conditionnées par le respect d'un délai quant à leur démontage. De plus, la partie palestinienne a considéré que ces deux bases militaires d'urgence devraient être placées sous le contrôle international et non sous contrôle israélien. De manière informelle, la partie israélienne s'est déclarée prête à étudier les moyens permettant à une présence multinationale de trouver les modalités susceptible de répondre aux préoccupations de l'une et l'autre parties.
La partie palestinienne a refusé d'admettre le déploiement de forces armées israéliennes sur le territoire palestinien dans des situations d'urgence, mais elle s'est déclarée prête à examiner les modalités de recours à des forces internationales dans cette finalité, en particulier dans le cadre d'efforts en vue d'une coopération en matière de sécurité régionale.
4.6. Coopération en matière de sécurité et lutte contre le terrorisme
Les deux parties étaient disposées à s'engager à promouvoir la coopération bilatérale en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme.
4.7 Frontières et transit international
La partie palestinienne était confiante dans le fait que la souveraineté de la Palestine sur ses frontières et sur les points frontaliers internationaux se verrait reconnue dans l'accord final. Les deux parties n'avaient, toutefois, pas encore résolu le problème concernant notamment la question de la surveillance et du contrôle aux frontières internationales de la Palestine (présence israélienne/ présence internationale ?).
4.8 Domaine électromagnétique
La partie israélienne a reconnu que l'Etat de Palestine exercerait sa souveraineté sur son espace électromagnétique, et s'est engagée à ne pas rechercher (dans le futur) à restreindre l'utilisation commerciale par les Palestinien de cet espace, mais en recherchant à exercer sur celui-ci un certain contrôle à des fins de sécurité.
La partie palestinienne s'est attachée à obtenir une souveraineté et des droits pleins et entiers sur sa sphère électromagnétique, mais s'est déclaré prêt à satisfaire à des besoins raisonnables d'Israël dans le cadre d'un accord de coopération, en conformité avec les lois et règlements internationaux.
Problème de Ma'ale Adumim
L'importance de la reconnaissance par Israël de la frontière du 4 juin 1967 réside en ceci que depuis 1967 (et encore aujourd'hui), la position officielle d'Israël est que la résolution 242 du Conseil de Sécurité de l'ONU exige un retrait "de" territoires conquis au cours de la guerre dite des Six Jours. La position arabe, en revanche, est que cette résolution exige le retrait "des" territoires. Le refus officiel d'Israël de reconnaître les frontières du 4 juin 1967 représente actuellement un obstacle devant le ministre des Affaires étrangères Simon Pérès, qui ne lui permet pas d'atteindre un point d'accord avec le président du Conseil Législatif Palestinien, Ahmed Qure'ï (Abu Ala). Il n'y a (à ce jour) pas de confirmation de l'affirmation faite par Pérès, selon laquelle les Palestiniens auraient accepté une formulation selon laquelle un accord définitif serait basé sur la résolution 242.
Israël a accepté de reconnaître la frontière du 4 juin 1967 en tant que tracé de base pour la frontière entre Israël et la Palestine après que les Palestiniens eurent admis en principe de discuter d'échanges territoriaux en Cisjordanie, tels que proposés par Clinton, échanges qui permettraient à Israël d'annexer des parties de la Cisjordanie adjacents à la Ligne Verte (mais pas des parties de la bande de Gaza). Les cartes présentées par les Palestiniens à Taba donnaient à Israël 3,1 % de la Cisjordanie à Israël. C'est moins que la limite inférieure avancée dans le plan Clinton (selon lequel les Palestiniens se verraient accorder de 94 à 96 % de la Cisjordanie). Israël avait exigé 6 % - ce qui était la limite supérieure des propositions Clinton - plus 2 % supplémentaires dans le contexte de l'agrément prévoyant une location de territoires. Les Palestiniens ont rejeté, également, la demande d'Israël que le "no man's land" autour de Latrun ne soit pas considéré comme faisant partie intégrante de la Cisjordanie.
D'après le document, Israël a renoncé à la totalité des colonies dans la Vallée du Jourdain, insistant en revanche sur ses besoins, dans cette zone, en matière de sécurité. Le différent a porté sur une large bande de territoire entre Ma'aleh Adumim et Givat Ze'ev, qui contient tout à la fois une importante population palestinienne et les réserves de terrain les plus importantes pour l'extension de Jérusalem Est. Les Palestiniens sont revenus sur leur inclinaison première à englober ces deux colonies dans les blocs de colonies devant être annexés à Israël après qu'ils eurent constaté qu'Israël insistait, par ailleurs, pour annexer la large bande de terre qui les unit, ce qui aurait signifié que des citoyens palestiniens se seraient retrouvés inopinément en territoire sous souveraineté israélienne. Barak avait donné instruction à son négociateur en chef, Gilead Sher, de dire aux Palestiniens que la carte présentée par le ministre israélien des Affaires étrangères d'alors, Shlomo Ben-Ami, qui réduisait la superficie du bloc des colonies (incluant la bande de territoires entre Ma'aleh Adumim et Givat Ze'ev) à seulement 5 % de la Cisjordanie, n'était pas valable.
Une autre dissension, restée sans solution, découlait du refus d'Israël de recevoir la demande des Palestiniens d'un ratio de 1 à 1 entre la superficie de la Cisjordanie annexée à Israël et les parties du territoire israélien qui seraient données aux Palestiniens en contre-partie. Israël prônait un ratio de 1 à 2 (en sa faveur). De plus, les Palestiniens rejetaient la proposition d'Israël en vertu de laquelle les dunes de Halutza, dans le désert du Néguev, l'aire de "libre passage" entre la Cisjordanie et la bande de Gaza, et la partie du port d'Ashdod qui serait laissée à l'usage des Palestiniens seraient pris en compte dans l'échange de territoires. Ils insistaient sur la nécessité que les terres qu'ils recevraient (dans cet échange) soient contiguës tant avec la Cisjordanie que la Bande de Gaza, et n'incluent aucun territoire qui serait simplement mis à leur disposition, mais sur lesquels ils n'auraient pas de souveraineté (précisions d'Akiva Eldar).
Combien le Mur Occidental mesure-t-il ?
La proposition Clinton a aplani le terrain en vue d'arrangements sur Jérusalem, mais elle a aussi créé le point principal de dispute entre les deux parties.
Un accord s'est fait sur le fait que Jérusalem Est, qui serait appelée Al-Quds, serait la capitale de la Palestine. On est également convenu d'une division des faubourgs de Jérusalem Est permettant que des faubourgs juifs demeurent sous souveraineté israélienne (à l'exception de Har Homa, quartier que les premières familles juives sont en train de venir habiter actuellement, et Ras al-Amud), tandis que des faubourgs arabes seraient transférés à la souveraineté palestinienne. De plus, il a été convenu que des parties de la Vieille Ville - le quartier musulman, le quartier nord et une partie du quartier arménien - seraient confiés aux Palestiniens.
Mais la proposition Clinton n'a absolument pas aidé les deux parties à tracer des frontières mutuellement acceptées entre la Ville Ouverte - concept sur lequel les deux parties sont tombées d'accord - et les zones adjacentes palestiniennes, d'un côté, et israéliennes, de l'autre.
La Ville Ouverte (de Jérusalem) est un territoire sur lequel les citoyens des deux Etats peuvent pénétrer sans avoir à franchir aucun point de contrôle. Les Palestiniens voulaient que cette zone englobe la totalité de Jérusalem, alors que les Israéliens voulaient limiter cette Ville Ouverte à la seule Vieille Ville.
De plus, les propositions Clinton ont compliqué les négociations sur le point le plus sensible : le Mur Occidental. Clinton avait fait allusion aux "parties sacrées" du Mur, ouvrant une brèche à la revendication palestinienne selon laquelle seule la partie apparente de la muraille (le Mur des Lamentations) est considérée comme sacrée par les Juifs, et que seule cette partie, par conséquent, devrait être laissée à la souveraineté d'Israël. Les Palestiniens affirmaient que les tunnels sous le Mur Occidental feraient partie du Haram al-Sharif (Mont du Temple).
Depuis la fin des négociations de Taba, de nombreuses réunions et séminaires ont eu lieu, qui visaient à réduire les divergences, auxquels ont assisté des politiciens et des experts des deux parties, ainsi que d'autres pays.
Les symboles de la souveraineté
Israël a insisté sur le fait qu'il voulait conserver la souveraineté sur les "passages sûrs" entre Gaza et la Cisjordanie, les Palestiniens ne recevant que des droits d'usage. En ce qui concerne l'espace aérien, toutefois, Israël adoptait une approche plus généreuse qu'en matière de souveraineté. Néanmoins, il demandait des droits à utiliser l'espace aérien palestinien, y compris à des fins d'exercice pour son armée de l'air.
Le document révèle que les Palestiniens ont exprimé leur acceptation du principe de limites opposées à leur armement et ont même accepté de prendre en compte les impératifs qui s'imposent à Israël en matière de sécurité (ils ont donné leur accord à trois stations d'alerte avancée et à deux "bases d'urgence", à comparer aux cinq qu'Israël avait exigées en sus des stations d'alerte avancée).
Mais pour tout ce qui concerne les symboles de la souveraineté, les Palestiniens ont adopté une ligne plus intransigeante. Ainsi, ils ont insisté sur le fait que les "bases d'urgence" soient servies par des forces internationales, et non par l'armée israélienne. De plus, le problème du contrôle des frontières internationales de la Palestine est resté sans solution, pour la même raison, à savoir quelle réponse serait apportée à la question de savoir qui tiendrait les postes de contrôle frontalier ?
                                           
14. Y a-t-il un barge dans l'avion ? par Jean-Pierre Leonardini
in L'Humanité du mercredi 13 février 2002
Ce n'est qu'une anecdote, mais si pittoresque. Elle nous rappelle de surcroît que les " fous de Dieu ", d'où qu'ils viennent, sont avant tout des fous tout court, des malheureux entravés par mille inhibitions qui leur rendent le monde proprement invivable. Il semble que certaines phobies se cristallisent volontiers à bord des avions, ces îles flottant dans l'espace. On n'a pas oublié le fanatique islamiste aux explosifs dans les baskets, grattant fébrilement une allumette pour mettre le feu aux poudres. Voici qu'apparaît le juif ultraorthodoxe qui s'embarque entièrement enveloppé d'un film plastique. La chose a été révélée par le quotidien de Jérusalem Haaretz.
Cela s'est passé sur un aéronef de la compagnie El Al. Ses agents ont demandé à l'olibrius, dûment saucissonné, le pourquoi de son geste. Ce descendant de l'antique tribu des Cohen, composée de prêtres selon la Bible, a expliqué qu'en vertu des stricts préceptes du judaïsme qui recommandent une pureté absolue, il ne peut ni fouler le sol d'un cimetière ni approcher des morts. Or, selon lui, l'appareil, après le décollage, devait survoler le cimetière de la ville de Holon. Son rabbin lui a donc conseillé de se déguiser en rouleau de printemps velu. Les gens d'El Al, précisant que le plan de vol implique le contournement de la nécropole, ont prié ce colis humain de débarquer. On ne sait si l'ambulance de l'hôpital psychiatrique attendait sur le tarmac celui qui, en quelque sorte, s'était déjà passé, de son plein gré, la camisole de force.
                                                   
15. Des soldats israéliens refusent de servir en Cisjordanie et à Gaza par Lee Hockstader
in The Washington Post (quotidien américain) du lundi 28 janvier 2002
[traduit de l'anglais par Marc Deroover]
Plus de 60 réservistes de l'armée israélienne, officiers pour la moitié d'entre eux et tous combattants confirmés, ont publiquement refusé de continuer à servir en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, en se basant sur le fait que les forces d'occupation israéliennes présentes dans ces régions humilient et abusent des Palestiniens.
"Nous ne continuerons pas à nous battre au-delà de la Ligne Verte dans le but d'occuper, de déporter, de détruire, d'enfermer, de tuer, d'affamer et d'humilier tout un peuple," déclare la pétition signée par les réservistes et publiée par le quotidien israélien à grand tirage Yedioth Ahronoth.
Au cours des années, il y a eu des cas de citoyens israéliens refusant complètement de servir dans l'armée, ou refusant de servir à certains endroits pour des raisons de conscience ou de choix politiques. Ce qui rend le cas courant inhabituel, c'est que tant de réservistes, des soldats et des officiers, se sont fait connaître publiquement et au même moment.
De plus, les organisateurs de la pétition - deux lieutenants de réserve d'une vingtaine d'années qui ont servi lors de missions antérieures dans les territoires occupés par Israël - disent que leur objectif est de réunir 500 signatures dans les semaines à venir, et de lancer une grande campagne sociale.
"Nous avons tous nos limites," a déclaré au Yedioth le Lieutenant de réserve David Zonshein, 28 ans, ingénieur de logiciels et l'un des deux hommes qui ont rédigé la pétition. "Vous pouvez être le meilleur officier, toujours le premier, …, et tout d'un coup on vous demande des choses qu'on ne devrait pas vous demander -- tirer sur des gens, arrêter les ambulances, détruire des maisons sans savoir si quelqu'un les habite."
Zonshein, qui a rédigé la pétition avec le Lieutenant de réserve Yaniv Itzkovich, 26 ans, professeur assistant à l'université, a refusé de parler avec les correspondants étrangers. Mais, avec d'autres signataires de la pétition, ils ont relaté à Yedioth des incidents dans lesquels les troupes israéliennes ont ouvert le feu sur des enfants palestiniens et d'autres civils qui ne posaient aucun danger apparent pour leurs vies.
Dans une déclaration, l'armée israélienne a dit: "Servir dans les Forces Israéliennes de Défense est obligatoire, et il n'est pas question que les soldats de réserve choisissent les boulots qu'ils veulent ou ne veulent pas faire. Les auteurs de la pétition ne représentent pas les soldats et les officiers de réserve qui comprennent leur mission et travaillent jour et nuit pour la sécurité de l'Etat d'Israël et pour la paix de ses citoyens."
La plupart des hommes israéliens doivent servir dans l'armée comme réservistes jusqu'à l'âge de 45 ans, typiquement en passant de quelques semaines à un mois ou plus loin de leur famille et de leur travail civil.
Raanan Gissin, porte-parole du Premier Ministre Ariel Sharon, a reconnu que les allégations d'abus par l'armée existent et doivent faire l'objet d'une enquête, mais il a rejeté les pétitions et les refus de servir dans l'armée comme étant un "phénomène marginal."
La pétition "sape la base de la démocratie israélienne," a-t-il déclaré. "Vous ne pouvez avoir un gouvernement dans lequel les gens peuvent décider qu'ils vont bombarder cette cible-ci mais pas celle-là. Vous suivez la règle de la majorité et la majorité a décidé que ceci est le gouvernement et que ceci est sa politique."
Depuis que la révolte armée palestinienne actuelle a commencé en Septembre 2000, plus de 500 Israéliens ont refusé de servir dans les Territoires occupés par Israël, en ce compris des conscrits et des réservistes, selon "Il y a une limite", un groupe israélien qui encourage de tels objecteurs.
Dans ce nombre, à peu près 40 ont été condamnés à des termes de prisons qui sont généralement courts; 12 d'entre eux étaient des officiers de réserve. D'autres ont été ignorés ou se sont vu attribuer des fonctions militaires à l'intérieur d'Israël.
Ram Rahat, 45 ans, un ancien soldat de combat qui a refusé de servir durant l'invasion israélienne du Liban en 1982, a dit que les refus actuels ressemblent à ce qui s'est produit lors des conflits précédents.
"Cela signifie que les gens qui ont fait quelques fois leur service de réserviste, qui ont été dans les Territoires et qui ont vu ce qui se passait là-bas, commencent à en avoir assez," déclare Rahat qui est comptable. "C'est exactement ce qui s'est passé durant la première Intifada. Comme de plus en plus de gens avaient fait leurs missions de réservistes et revenaient pour la seconde ou troisième fois, il y a eu de plus en plus de cas de refus."