Le général Omar Ashur, responsable palestinien de la coordination militaire a déclaré aujourd'hui que c'est bien Israël qui a pris l'initiative de proposer à la police palestinienne de lui fournir du matériel destiné à "disperser les attroupements", ajoutant : "Nous avons refusé catégoriquement."
Dépêche de l'Agence France Presse du 10/10/2001 
                 
   
Point d'information Palestine > N°171 du 11/10/2001

Réalisé par l'AMFP - BP 33 - 13191 Marseille FRANCE
Phone + Fax : +33 491 089 017 - E-mail : amfpmarseille@wanadoo.fr
Association loi 1901 - Membre de la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine
Pierre-Alexandre Orsoni (Président) - Daniel Garnier (Secrétaire) - Daniel Amphoux (Trésorier)
Sélections, traductions et adaptations de la presse étrangère par Marcel Charbonnier
                       
Si vous ne souhaitez plus recevoir (temporairement ou définitivement) nos Points d'information Palestine, ou nous indiquer de nouveaux destinataires, merci de nous adresser un e-mail à l'adresse suivante : amfpmarseille@wanadoo.fr. Ce point d'information est envoyé directement à 3109 destinataires.
Consultez régulièrement le site de Giorgio Basile : http://www.solidarite-palestine.org
                           
                 
Au sommaire
                                               
Rendez-vous Palestine
1. Paul le charpentier de Ibrahim Khill ce vendredi 12 octobre 2001 à 20h30 à Saint-Etienne (42)
2. Soirée de Solidarité avec le peuple palestinien à Bruxelles (Belgique)le jeudi 18 octobre 2001 à 20h00
             
Réseau
Cette rubrique regroupe des contributions non publiées dans la presse, ainsi que des communiqués d'ONG.
1. Le Guide de Palestine-sur-web : www.mom.fr/guides
2. La vague de réfugiés est en marche. La vraie cible de l'offensive anglo-américaine est l'Europe, trop prospère et égalitaire pour l'Empire des Râpe-tout par Israël Shamir [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
3. La "médina" (ville arabe) et le monde yiddish par Israël Shamir [traduit de l'anglais par Annie Coussemant]
4. Des femmes prisonnières politiques craignent pour leur vie par l'association israélienne Bat Shalom sur le site du Centre d'information alternative (AIC)  http://www.alternativenews.org
                                                
Revue de presse
            
1. Le Choc des Préjugés par Edward W. Saïd in The Nation (hebdomadaire américain) à paraître le lundi 22 octobre 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
2. Un responsable palestinien : "Israël a proposé à la police palestinienne de lui fournir du matériel anti-émeutes" Dépêche de l'Agence France Presse du mercredi 10 octobre 2001 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
3. Gaza, la vie malgré tout par Georges A. Bertrand in La Medina (N°10) du mois d'octobre 2001
4. Arafat joue son va-tout sur l'Occident par James Bennet in The New York Times (quotidien américain) du mardi 9 octobre 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
5. Bombardés et libérés par Monique Vanderwalle (Paris) in le courrier des lecteurs du quotidien Le Monde  du dimanche 7 octobre 2001
6. Jénine, ville assiégée par Françoise Germain-Robin in L'Humanité du samedi 6 octobre 2001
7. Jeddah : appréciations mitigées sur bin Laden, dans sa mère-patrie par Neil McFarquhar in The New York Times (quotidien américain) du vendredi 5 octobre 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
8. D'une apocalypse à l'autre par Pierre Lory in Le Monde du vendredi 5 octobre 2001
9. "Ils sont venus et ont démoli nos maisons" par Agnès Gorissen in Le Soir (quotidien belge) du mardi 2 octobre 2001 
10. Avant les attentats du 11 septembre, les Etats-Unis étaient prêts à déclarer leur soutien à un Etat palestinien par Jane Perlez et Patrick E. Tyler in The New York Times (quotidien américain) du mardi 2 octobre 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
11. Qui sème le vent, récolte la tempête - Les États-Unis ne font pas exception par Omar Aktouf in Le Devoir (quotidien québécois) du mardi 2 octobre 2001
12. Shimon Pérès accuse l'armée israélienne de saboter les négociations par Gilles Paris in Le Monde du mardi 2 octobre 2001
13. Bush n'exclut pas la création d'un Etat palestinien par Pierre Prier in Le Figaro du mardi 2 octobre 2001
14. Leila Khaled - Portrait d'une militante hors du commun in L'Hebdo Magazine (hebdomadaire libanais) du vendredi 28 septembre 2001
                          
Rendez-vous

              
1. Paul le charpentier de Ibrahim Khill
ce vendredi 12 octobre 2001 à 20h30 à Saint-Etienne (42)
L'antenne stéphanoise de l'Association France Palestine Solidarité organise à Saint-Etienne (42), ce vendredi 12 octobre 2001 à 20h30, au Cinéma Le France (Rue de la Valse), une projection de "Paul le charpentier", un film du cinéaste palestinien, Ibrahim Khill.
Si vous souhaitez organiser une projection de ce film, vous pouvez contacter la production :
- Nazareth Films - 30, rue du Pont - 92200 Neuilly-sur-Seine FRANCE
Phone : +33 (0) 147 471 428 - Fax : +33 (0) 147 229 914 - E-mail : nazareth.films@wanadoo.fr
                                
2. Soirée de Solidarité avec le peuple palestinien à Bruxelles (Belgique)
le jeudi 18 octobre 2001 à 20h00
L'Association Belgo-Palestinienne et la Actieplatform Palestina organisent une soirée de Solidarité avec le peuple palestinien, le jeudi 18 octobre 2001 à 20h, à l'Université Libre de Belgique (ULB) Auditoire Janson - 50, avenue Franklin Roosevelt - 1050 Bruxelles
Conférence-débat avec :
- Leïla Shahid, Déléguée générale de Palestine en France
- Luisa Morgantini, Députée au Parlement européen
- Ilan Halevi, représentant de l'OLP à l'Internationale Socialiste
- Mustapha Barghouti, Président de l' UPMRC - Palestine
- Michel Warshawski, de l'Altenative Information Center - Israël
et nombreux partenaires palestiniens invités à l'occasion du Forum Civil Euromed
Coprésidents :
- Pierre Galand, Président de l'Association Belgo-Palestinienne
- Tijl Declercq, Président du Vlaams Palestina Komitee
[Traduction simultanée Français, néerlandais et anglais]
Association belgo-Palestinienne - ECCP - 9, Quai du Commerce - 1000 Bruxelles
Tél : +32 (0)2 223 07 56 - Fax : +32 (0)2 250 12 63
                   
Réseau

                
1. Le Guide de Palestine-sur-web : www.mom.fr/guides
Nous vous annonçons la mise en ligne d'une nouvelle édition du "Guide de Palestine-sur-web" réalisé par Jean-François Legrain, chercheur CNRS / laboratoire GREMMO de la MOM. Son site d'hébergement est désormais celui de la Maison de l'Orient Méditerranéen (MOM) de Lyon (www.mom.fr/guides). Entièrement remis à jour par rapport à l'édition mise en ligne sur le site de la Documentation française, il compte maintenant près de 900 liens commentés relatifs à la Palestine d'aujourd'hui. Ce guide est un outil extraordinaire, à classer dans ces liens "favoris" dès maintenant.
                     
2. La vague de réfugiés est en marche. La vraie cible de l'offensive anglo-américaine est l'Europe, trop prospère et égalitaire pour l'Empire des Râpe-tout par Israël Shamir
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
(Israël Shamir est un écrivain et journaliste juif israélien, d'origine russe, qui vit à Jaffa. www.Israelshamir.com)
Octobre 2001 - Au début de l'automne, quand mûrissent les grenades, j'aime aller visiter les ruines du village palestinien - détruit - de Saffuriéh. Ce village, qui a vu naître la mère de la Vierge Marie, conserve son église Sainte-Anne, bâtie par les Croisés. Il y a deux mille ans, c'était une ville importante, nommée Sephoris : elle avait refusé de se plier aux Zélotes juifs, demeurant loyale à l'Empire romain. Elle offrit un refuge confortable à l'homme qui a réinventé le judaïsme après son effondrement, le rabbin Judah le Prince, ainsi qu'à de nombreux sages chrétiens et nobles romains. Le village qui lui avait succédé traversa les vicissitudes de l'histoire, jusqu'au raid de l'armée israélienne, en 1948, qui entraîna sa destruction. Ses habitants perdirent tous leurs biens et se retrouvèrent dans des camps de réfugiés ou à la périphérie de Nazareth, toute proche. Les vergers du village détruit ont survécu, blottis dans les vallées, produisant chaque année des grenades plantureuses, lourdes, les branches pliant sous leur poids, grenades qui finissent par éclater sur l'arbre, car il n'y a plus personne pour les cueillir. Les habitants de la colonie juive construite près des ruines de Saffuriéh se moquent comme de leur première chemise des grenadiers et des paysans qui les ont plantés. Dans ce royaume de désolation, au milieu des arbres croulant sous les fruits rubiconds, on peut trouver aussi une mosaïque romaine à la facture parfaite, à tel point qu'on l'appelle la Mona Lisa de Galilée. Ses myriades de petits carreaux vernissés, aux nuances infiniment variées, composent un visage altier, au nez droit, une coiffure sophistiquée et des lèvres charnues, le tout encadré par des feuilles d'acanthe.  
Cette mosaïque me rappelle, chaque fois que je la contemple, la beauté de notre monde, ce délicieux puzzle de petites villes, de prairies verdoyantes, de mégapoles complexes, de châteaux et de villas, de rivières et de fleuves, d'églises et de mosquées : chaque tesselle de cette mosaïque est belle, précieuse et parfaite. J'en ai vu des quantités et toutes me plaisent. Les îlots rocheux émergeant à peine de la transparence de la mer baltique, d'où des petits blondinets font des signes de la main aux bateaux quittant la jetée. La France Profonde de Conque, un minuscule hameau du Massif Central, sur le vieux chemin du pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, avec son petit ruisseau qui babille en contournant la colline, ses toits de lauze, ses rues pavées il y a mille ans. Les églises russes, aux dômes tarabiscotés, s'élevant à la verticale des herbes hautes qui longent la rivière Oka, et au pied desquelles des jeunes filles, dans leurs châles fleuris, écoutent un choeur. Les belles voix des jeunes femmes de Suzhou, auxquelles répond l'écho de la cour de la pagode, parmi un lacis de canaux comme on n'en voit qu'en Chine du sud. Les maisons baroques des cigariers de Trinidad, et la prestance des Cubains qui dansent dans ses rues. Les corps oeuvres-d'art, recouverts de tatouages, des Masai, autour d'un feu, dans la savane du Serengeti. Ce monde est magnifique, et les peuples qui l'habitent sont bons.
Cette fresque magnifique et complexe est menacée par les hostilités annoncées, car cette Troisième Guerre Mondiale n'est pas seulement dirigée contre le Tiers-Monde. Cette guerre a commencé bien avant que la première bombe soit tombée sur le sol rocailleux de l'Afghanistan. Un million de nouveaux réfugiés sont sur les routes, créant un grand désordre et déstabilisant l'Asie. Aucun doute à avoir : tôt ou tard, la vague des réfugiés atteindra l'Europe. Des centaines de milliers de réfugiés sont d'ores et déjà en marche en direction de l'Europe, de la Russie, ainsi que des pays plus ou moins stables de l'Asie centrale. Il faut les comprendre : les Etats-Unis ayant menacé d'utiliser le cas échéant les armes nucléaires contre ses pauvres maisons, la population civile n'a pas d'autre choix que de fuir les zones potentiellement visées. Aucun contrôle à la frontière ne pourra jamais contenir leur poussée anarchique. Le Pakistan sera aux premières loges, mais il ne sera en aucun cas le dernier. Les Américains et les Anglais ayant prévu de transformer leur Croisade initiale en une longue guerre "contre le terrorisme", il y aura de plus en plus de réfugiés, jusqu'à ce que, finalement, le tissu social de l'Europe, très fragile, se déchire et finisse par être détruit. L'Europe sera envahie, comme l'Empire romain en son temps, et elle sera confrontée à un choix cornélien, affreux : instaurer un régime d'apartheid et de discrimination, ou perdre son identité.
L'Europe est-elle vouée à être la victime collatérale de la furie américaine, comme le badaud innocent, pris au milieu d'un échange de tirs dans la grand'rue, entre le saloon et le bureau du télégraphe, comme on le voit dans les westerns ? Pour ma part, je considère que l'Europe est plutôt la cible désignée de l'offensive, non seulement annoncé : entamée.
Ce n'est certainement pas ce que le Monsieur tout-le-monde souhaite, aux Etats-Unis, mais on ne lui demande pas son avis. Les nouvelles élites gouvernementales américaines, ainsi que leurs partenaires et leurs voyageurs de commerce outre-atlantique, ont inscrit la destruction d'une Europe par trop prospère, indépendante et cohérente, à leur ordre du jour. Ce désir a une raison concrète, de court terme : l'Europe est un concurrent dangereux, pour l'Amérique, elle est trop indépendante, elle a même osé mettre sur pied une monnaie unique qui pourrait évincer le dollar. L'Europe prône une politique plus équilibrée en Palestine. L'Europe est trop égalitaire : à New York, j'ai vu un garçon d'ascenseur, un immigré du Panama pays martyrisé par vous devinez qui : ce liftier vit en permanence dans son  ascenseur : il y habite, il y couche... Vous ne verrez jamais une chose pareille en Europe, pour la bonne raison que l'Europe n'a pas encore été mammonisée.
II - La nouvelle élite des décideurs n'a pas grand-chose à faire du Christ ou de Mahomet, certes, mais leur dévotion éperdue s'adresse à une autre divinité ancienne : Mammon. Cet antique dieu de l'Avidité était adoré, avant tous les autres, par les Pharisiens, voilà deux millénaires, comme nous l'apprend l'Evangile. Jésus leur dit : "vous ne pouvez à la fois servir Dieu et Mammon". Mais les Pharisiens se moquèrent de lui, parce qu'ils adoraient l'argent. [1] Cette foi antique tomba dans l'oubli. L'adoration de Mammon est connue sous le terme d'Avarice, l'un des sept péchés capitaux, réprouvés par les sociétés tant chrétienne que musulmane.
Mais elle n'a pas complètement disparu. Deux mille ans plus tard, le petit-fils du rabbin Trier, un certain Karl Marx, en arriva à la déduction révolutionnaire suivante : la foi de Mammon, cette "religion des Juifs pour les jours de semaine" - ce sont ses propres mots - est devenue la véritable religion des élites américaines. Marx cite, en l'approuvant, un certain colonel Hamilton : "Mammon est l'idole des Yankees, ils ne l'adorent pas simplement en paroles, mais aussi de toutes les forces de leur corps et de leur âme. A leurs yeux, la terre n'est qu'une immense bourse des valeurs et ils sont persuadés que leur unique mission sur la Terre est de devenir plus riche que leur voisin." Marx conclut : "Là où la domination effective de la mentalité juive sur le monde chrétien a achevé son expansion, totale et éclatante, c'est en Amérique du Nord."
La mentalité juive victorieuse, pour Marx, est basée sur l'"appât du gain et l'égoïsme, son credo, c'est les affaires ; son dieu : l'Argent." [2] Ces propos, comme bien d'autres idées de Karl Marx, sont connus, mais leur signification spirituelle profonde n'a jamais été perçue à sa juste mesure. Pour une raison bien simple : jusqu'à nos jours, les caractéristiques religieuses de la foi en l'Accaparement étaient inexprimées, et ses adeptes auraient pu passer pour des capitalistes "normaux", soucieux de leur intérêts propres bien sentis tout en oeuvrant au bien commun (on dirait aujourd'hui : à l'intérêt général), tels qu'Adam Smith nous en avait dressé le portrait...
Les choses ont changé depuis l'avènement du 'néolibéralisme'. Les conférences de Milton Friedman ont été en quelque sorte l'occasion du "coming out" des Mammonites, adeptes de la nouvelle/vieille croyance. Ils diffèrent des avares du commun en cela qu'ils élèvent l'Avidité au niveau d'un Dieu jaloux qui ne saurait souffrir qu'on lui associât des collègues. L'homme riche traditionnel n'aurait pour rien au monde rêvé de détruire sa propre société. Il se souciait de son pays et de sa communauté. Il ambitionnait d'être le premier parmi les siens. Il se considérait comme un "meneur d'hommes", comme un "bon pasteur". Certes, les bergers, eux aussi, mangent parfois du mouton, mais ils n'iraient jamais vendre le troupeau tout entier au boucher pour la seule raison que la cotation est bonne.
Les Mammonites voient dans de telles billevesées une trahison de Mammon. Comme l'a écrit Robert McChesney, dans son introduction à l'ouvrage de Noam Chomsky "Le Profit, avant le Peuple" [3] : "ils exigent une croyance absolue dans l'infaillibilité du marché dérèglementé". En d'autres termes, une foi faite d'égoïsme et d'avidité illimités. Ils sont totalement exempts de toute compassion pour les gens au milieu desquels ils vivent, ils ne considèrent pas appartenir à la "même espèce" que les gens du coin. S'ils pouvaient éliminer les gens du coin pour les remplacer par des immigrés indigents, afin d'optimiser leurs profits, ils le feraient, comme l'ont fait leurs coreligionnaires, en Palestine.
Les Mammonites n'ont rien à cirer des Américains, mais ils les utilisent comme instruments afin de parfaire leur domination du monde. Leur idéal de ce monde est archaïque ou futuriste : ils rêvent d'un monde partagé entre esclaves et maîtres. Afin de le réaliser, les Mammonites font tout ce qu'ils peuvent afin de détruire la cohésion des unités sociales et nationales.
Tant que les gens restent sur leur terre, parlent leur langue, vivent parmi leurs semblables, boivent l'eau de leurs rivières, pratiquent et prient dans leurs églises et leurs mosquées, ils ne sauraient être réduits en esclavage. Mais dès lors que leurs pays sont submergés par des masses de réfugiés, leur structure sociale s'effondre. Ils perdent leur plus grand privilège : le sentiment d'avoir quelque chose en commun, le sentiment de fraternité. Dès lors, ils deviennent une proie facile, pour les adorateurs de Mammon.
III - Les Afghans sont un peuple magnifique, obstiné, indépendant, autonome. Ils ont été forgés par leurs montagnes et, comme tous les peuples montagnards, ils sont plutôt têtus et conservateurs. La peur des bombes américaines pourrait bien les chasser jusque dans les polders de Hollande et dans les villes de France, et ils pourraient bien changer, sans le vouloir mais néanmoins de manière irréversible, les pays où ils pénétreraient. Ce processus est en cours depuis déjà pas mal de temps. Les politiques générales des Mammonites ayant pour effet de vampiriser les pays du Tiers-monde, de ponctionner leurs ressources naturelles et leurs revenus, de soutenir les gouvernants corrompus et collaborateurs dont ils sont affligés, de détruire leur nature... : des gens toujours plus nombreux sont contraints à rejoindre le flot des réfugiés en direction de l'Europe et des Etats-Unis.
La menace est déjà ressentie, en Europe. Oriana Fallaci, une journaliste italienne de renom, a publié dans le journal à grand tirage de Milan, Il Corriere della Sera, un article déplorant le sort de l'Europe submergée par les "hordes musulmanes". Elle voit les immigrés de la même manière qu'un courtisan de Romulus, à Ravenne, considérait les guerriers Goths. Oriana écrit que "les Musulmans somaliens ont défiguré, rempli d'excréments et outragé la place principale de ma ville, durant plus de trois mois", que "quelques enfants d'Allah ont pissé sur les murs de la Cathédrale, qu'ils ont des matelas, sous des tentes, pour dormir et forniquer, qu'ils ont empesté la place avec l'odeur et la fumée de leur cuisine". Oriana poursuit, déplorant que Florence "autrefois, capitale de l'art, de la culture et de la beauté" soit "blessée et humiliée par des Albanais, des Soudanais, des Bengalis, des Tunisiens, des Algériens, des Pakistanais et des Nigérians arrogants, qui vendent de la drogue et relèvent les compteurs des filles qu'ils mettent sur le trottoir". Elle en appelle à une Croisade emmenée par les Américains et avertit : "Si l'Amérique tombe, l'Europe tombera (...) Au lieu des cloches des églises, nous aurons les muezzins, au lieu des mini-jupes, nous aurons les tchadors, au lieu du cognac, nous aurons le lait de chamelle".
Au lieu de perdre notre temps à critiquer son style, arrêtons-nous un instant aux défauts de sa logique. Madame Fallaci, journaliste qui a pourtant de la bouteille, voit en l'Amérique une possible protection, et non la source des nuisances qu'elle même - et Florence - ont à subir. Ce qui devrait lui faire peur, c'est bien la victoire - et non la chute - de l'Amérique. Si l'Amérique emporte la victoire, dans sa guerre contre l'Afghanistan, le cauchemar d'Oriana risque fort de devenir réalité.
Elle ne veut pas admettre que les réfugiés et les immigrants affluent en Italie parce que leurs pays ont été dévastés par les Etats-Unis et leurs alliés. Elle ne verrait pas les Albanais à Florence si l'OTAN n'avait pas ravagé les Balkans. Elle n'y verrait pas de Soudanais, si Clinton s'était abstenu de bombarder le Soudan. Elle n'y verrait pas de Somaliens, si les Somaliens n'avaient pas été ruinés par la colonisation italienne et l'intervention américaine. Ni elle, ni l'Amérique ne verraient chez eux un seul immigré palestinien, si les paysans de Saffuriyéh pouvaient encore bichonner leurs vergers de grenadiers.
Personne - ce qui s'appelle "personne" - n'irait abandonner son propre pays, avec sa nature unique, son mode de vie, ses amis et parents, ses lieux saints et les tombeaux de ses aïeuls, pour le plaisir douteux que doit procurer le fait de camper aux pieds d'une vénérable cathédrale italienne. Tout comme les canetons ont l'instinct de suivre la mère-cane, les humains sont nés pour aimer leur terre natale. Le jeune Télémaque compare son île rocheuse et chiche avec les grasses prairies et les champs luxuriants de Lacédémone, disant à son hôte : "nous avons presque plus de fourrage, et pourtant, je préfère nos montagnes, avec leurs chèvres, à toutes vos prairies et à vos superbes chevaux" [5]. Les gens émigrent quand leurs terres sont ruinées Les Irlandais n'auraient jamais abandonné les vertes prairies d'Erin pour émigrer à Chicago, n'eût été l'application du gouvernement anglais à les faire mourir de faim. Mes compatriotes russes ne viendraient pas occuper la Palestine si la Russie n'était pas ruinée par les forces pro-américaines des Yeltsin, Tchubaïs et consorts...
Pour les habitants des pays d'accueil, la vague d'immigrants représente au mieux une nuisance, au pire un désastre. Ce n'est pas de leur faute. C'est une question de nombre. Carlos Castaneda est allé vivre dans une tribu indienne, et il a appris auprès des Indiens énormément de choses. Je suis certain que la tribu indienne a aussi bénéficié, de son côté, du passage chez elle de Carlos Castaneda. Maintenant, imaginez que mille gars et nanas merveilleux de Yale et de Berkeley aillent faire un stage dans cette tribu indienne. La tribu disparaîtrait, incapable de maintenir ses us et coutumes. Alors qu'un individu immigré sera toujours accueilli à bras ouvert, ajoutant quelque variété à la société, l'immigration de masse ne peut être que mauvaise.
Que les immigrants y viennent en envahisseurs, en conquérants, ou en tant que réfugiés, la société qui doit les inclure reçoit un choc. S'ils sont intelligents, ils évincent les gens du cru de situations sociales intéressantes et prestigieuses, et ils créent de surcroît leur propre sous-culture. S'ils sont violents, ils peuvent s'emparer du pays par d'autres moyens. S'ils sont humbles et effacés, ils causeront une chute du coût de la main-d'oeuvre, c'est-à-dire des salaires. Voilà pourquoi, ordinairement, les immigrés ne sont pas aimés.
Un de mes amis, excellent homme, Miguel Martinez, qui a attiré l'attention du public anglophone sur l'article d'Oriana Fallaci, a été horrifié, à juste titre, par son racisme. Il a raison : Madame Fallaci s'exprime dans son article comme une raciste, comme Ann Coulter, cette pourfendeuse de "basanés patibulaires". Mais certaines vérités, dans son propos, ont échappé à Miguel Martinez. Un homme dont le jardin a été dévasté par les bisons ne voit pas le chasseur qui fait fuir les troupeaux de bisons devant lui, et il s'en prend aux animaux innocents. Il a tort. C'est le chasseur qui est blâmable. Mais cela ne signifie pas pour autant que les bisons n'ont pas bousillé le jardin. Il en va de même pour l'immigration de masse : elle est douloureuse, pour l'immigré et pour les habitants du pays hôte, à égalité.
Mais les adorateurs de Mammon n'en souffrent pas, loin de là. Ils aiment l'immigration, car elle abaisse le coût du travail. Une des publications-phares des Mammonites est l'hebdomadaire britannique The Economist. Ses dirigeants ont appelé, il y a quelques semaines, c'était avant le nouveau "Pearl Harbour", à accélérer la venue d'immigrants en provenance de pays du tiers-monde. Les gens les plus dynamiques et les plus qualifiés d'Afrique, d'Asie et d'Amérique du Sud seraient très utiles à la Grande-Bretagne, à l'Europe, aux Etats-Unis, écrivait The Economist. Cela ferait baisser les salaires des ouvriers européens et augmenterait les profits des chefs d'entreprises. Autre gain induit, non négligeable : la fuite des éléments dynamiques affaiblirait les sociétés "exportatrices" d'immigrés, faisant de ces dernières des proies faciles pour les OPA hostiles. Il s'agit là d'une version revue et améliorée du commerce des esclaves : en effet, que rêver de plus : des esclaves faisant la compète entre eux pour s'embarquer dans la galère ? Naturellement, la condition première de ce recrutement n'était pas écrite en toutes lettres dans l'éditorial : les pays du Tiers-Monde devront, au préalable, être dévastés, et ruinés.
Les Mammonites ont besoin d'immigrés dans leur propre intérêt, aussi. Une société cohérente et saine rejette les avaricieux instinctivement, l'avidité étant une tendance socialement désintégratrice. Dans une société saine, les Mammonites seraient et resteraient à jamais des parias. L'immigration a l'immense avantage de détruire la cohésion de la société-hôte. Les Mammonites n'aiment pas que la société où ils vivent soit cohérente, ils la préfèrent délayée et déliquescente, cela leur permet de l'avaler cul-sec plus facilement. C'est pourquoi les Mammonites sont favorables à l'immigration. Les immigrants les considèrent comme leurs alliés naturels, incapables qu'ils sont de comprendre que les Mammonites les aiment comme le vampire aime le sang frais. C'est à cause de ce manque d'intelligence des faits que les immigrés soutiennent de leurs votes le pouvoir mammonite de Tony Blair et des Démocrates américains qui tiennent la municipalité de New York. C'est sur les Mammonites qu'Oriana Fallaci devrait tomber à bras raccourcis, et non pas sur les innocents immigrés des rues et places des villes européennes.
IV - Une sénatrice mammonite de Californie, Diane Feinstein, importe de plus en plus de Mexicains pauvres dans son Etat. Ils votent pour elle, se tiennent à l'écart de la politique durant de nombreuses années, sont d'accord pour travailler pour des salaires moindres, ils sapent les instances syndicales. Les Californiens ordinaires vivent moins bien, mais elle s'en fout comme de l'an quarante. Certains la considèrent sioniste, tant elle soutient Israël.
Toutefois, il serait erroné de la qualifier de sioniste. Historiquement, les sionistes pensaient que l'homme a besoin de racines. Ils considéraient la facilité qu'ont les Juifs à se déplacer comme le signe d'un manque. Ils voulaient donner aux Juifs déracinés des racines en Terre Sainte. Mais les Mammonites ne comprennent pas ceux qui ont besoin de racines. Il veulent déraciner absolument tout le monde. Les sionistes pensaient que le mode de vie des Mammonites est à rejeter. Les Mammonites de tout poil adoptaient un mode de vie honni par les sionistes.
Mais les sionistes se gouraient gravement en ne comprenant pas que, sans les Palestiniens, ils ne parviendraient jamais à s'enraciner dans la terre de Palestine. Ils avaient même en quelque sorte doublement tort, parce qu'une personne d'origine juive peut s'enraciner partout, en Palestine comme ailleurs. Un Juif peut devenir un Américain, un Anglais, un Russe, tout autant qu'un Palestinien. Cela exige une capacité à s'identifier à ses concitoyens, un intérêt suprême pour son pays. Tout pays est, en effet, une Terre promise pour quiconque l'aime. Ceux qui contraignent l'Amérique à envoyer des millions de dollars à Israël, au lieu de secourir les pauvres en Amérique, ne sont pas loyaux envers l'Amérique. Mais ils ne sont pas loyaux envers Israël non plus. Ils admirent en Israël le modèle de leur propre monde.
Beaucoup de gens de bien réprouvent le sionisme parce qu'il a causé la destruction massive de l'aimable terre de Palestine, en déracinant les Palestiniens. Mais le sionisme est une maladie locale. Son grand frère, la mammonite, est une peste mondiale qui veut faire du monde un "Israël Géant", avec des centres commerciaux d'une laideur repoussante et des villages détruits, des colonies pour les privilégiés et beaucoup, beaucoup, le plus possible, de réfugiés, comme main-d'oeuvre au rabais. Les sionistes ont détruit la nature, en Palestine. Les Mammonites ruinent l'environnement à l'échelle planétaire. Les sionistes ont déraciné les Palestiniens. Les Mammonites ne rêvent qu'à une chose : déraciner tout le monde.
Les sionistes combattent le Christ. Dans l'Israël d'aujourd'hui, Saint Paul et Saint Pierre seraient emprisonnés pour prosélytisme. Les Mammonites combattent toute foi, toute conviction, le Christ, Mahomet, le nationalisme, le communisme... Les ennemis du sionisme espèrent que les Mammonites vont finir par contrôler un peu les sionistes, ils pensent qu'une trop grande liberté de décision laissée aux sionistes pourrait être de nature à constituer un obstacle à la réalisation des projets d'ampleur mondiale des Mammonites. Mais je vais vous dire une chose : si Dieu tolère les excès des sionistes, c'est pour vous donner un aperçu de ce que les Mammonites vous préparent...
V - Ce n'est pas là le cri d'un gauchiste bon teint. Nous pouvons vivre tout en ayant des gens riches dans nos sociétés, nous pouvons survivre à côté de certains privilèges. Tant la gauche que la droite sont bonnes et nécessaires à la société, comme nous avons besoin de notre jambe droite et de notre jambe gauche pour nous tenir debout. Imaginez une prairie, dans les collines de Jérusalem, au printemps. C'est un tapis magique de milliers de fleurs colorées, qui vous invitent à vous asseoir parmi elles. Si tout le monde y marche dessus, il n'y aura plus de fleurs. Si on l'entoure de barrières, personne ne pourra en profiter. Ces deux tendances : accessibilité et préservation, sont les deux lignes de force de la gauche et de la droite. Leur combinaison correcte permet à un maximum de gens de profiter de la prairie fleurie.
La droite est la force conservatrice, qui préserve le pouvoir des élites traditionnelles. Ses tenants sauvent le paysage, protègent la nature, perpétuent les traditions. La gauche est une force motrice de la société, la garantie de son caractère vivant, de sa capacité au changement, de la mobilité sociale. Sans sa gauche, la société pourrirait, sans sa droite, elle s'écroulerait. La gauche assure le mouvement, la droite garantit la stabilité. Mais les Mammonites créent, pour leurs objectifs propres, une pseudo-gauche et une pseudo-droite, en utilisant les erreurs des droite et gauche authentiques.
L'une des fautes de la "vraie" droite européenne fut son manque de compassion et ses tendances au racisme. Le réflexe de ses partisans était exact : les immigrés déstabilisent la société. Mais ce n'est certainement pas parce que les immigrés sont des mauvaises gens, comme le prétendent les racistes. Les immigrés peuvent être des types super, ils n'en poseront pas moins des problèmes. Les Hollandais sont allés en Indonésie, et ils y ont rendu la vie cauchemardesque, et pour un fameux moment. Ils ont gravement détruit l'Indonésie. Des Indonésiens ont immigré en Hollande, y ont créé des tas de problèmes en retour. Les Anglais ont dévasté l'Amérique dans les grandes largeurs : ils ont exterminé les indigènes, rien que ça... Le processus colonial conduit le plus souvent à un bousillage mutuel : les British ont dépouillé l'Irlande, et les Irlandais leur ont bien rendu la monnaie de leur pièce...
Le racisme est une aberration, qui prétend que certains groupes humains sont intrinsèquement meilleurs ou moins bons que d'autres. Tout le monde, absolument tout le monde est merveilleux : les Zoulous et les Britanniques, les Russes et les Tchétchènes, les Palestiniens et les Français, les Pakistanais et les Turcs, tant qu'ils sont chez eux. Chez les autres, ces bonnes gens deviennent une plaie. Aux jours de l'impérialisme et de l'expansion coloniale européenne, les théories racistes étaient nécessaires afin de justifier le transfert humain à sens unique qui en était la traduction sur le terrain. Sans racisme, il aurait été impossible d'exterminer les indigènes, de leur voler leurs biens, d'interdire leurs industries, de créer d'énormes propriétés foncières et de priver des peuples entiers de leurs droits humains fondamentaux. Mais aujourd'hui, on n'a plus besoin du racisme. Maintenant que l'aventure coloniale de l'Europe est terminée, la théorie du racisme, inacceptable moralement et scientifiquement erronée doit être remisée au placard.
Une vraie gauche se devrait de défendre les intérêts des classes pauvres, ce qui implique : s'opposer à l'immigration de masse. Mais, sous l'influence des sectateurs de Mammon, la gauche socio-libérale apporte son soutien à l'immigration sous prétexte de compassion. Les Mammonites, ordinairement exempts de toute compassion, détournent ce raisonnement humanitariste à leur propre profit : les couches laborieuses européennes et américaines sont aliénées par la gauche libérale. Pour les travailleurs, la nature dangereuse de l'immigration est évidente. Les immigrants vivent dans le voisinage des travailleurs locaux, et ceux-ci souffrent de leur concurrence sur le marché du travail. Ainsi, ils sont pour ainsi dire forcés à rejoindre l'extrême droite raciste.
Il y a pourtant une bonne façon de sortir de l'impasse. Une issue bonne pour tout le monde, à l'exception notable des Mammonites. Il faut arrêter l'immigration et ouvrir un compte permettant de transférer des fonds vers le Tiers Monde. L'Afrique et la Suède devraient avoir le même revenu. Les prélèvements fiscaux devraient s'écouler jusqu'aux Indiens d'Amazonie et jusqu'aux paysans d'Afghanistan. Il n'y aurait pas autant de Pakistanais immigrés en Angleterre s'ils pouvaient avoir le même (ou pratiquement le même) revenu chez eux, au Pakistan. L'Union européenne en apporte la démonstration : bien que les Suédois gagnent mieux leur vie que les Portugais, les Grecs et les Italiens, la différence n'est pas tellement grande, et ces pays connaissent la paix, aussi n'y a-t-il que très peu d'immigration (européenne) en Suède ou en Allemagne.
Compassion, dites-vous ? La vraie compassion chrétienne vous dit de permettre aux gens de vivre chez eux, dans leur pays, sous leur tonnelle de vigne et leur figuier, aussi bien que vous vivez chez vous. Bien sûr, vous n'auriez plus de femme de ménage à peu de frais, mais vous vivriez dans un pays plus propre et plus généreux. Ce ne serait que justice, puisque l'Europe et les Etats-Unis ont vampirisé, pendant des siècles, les richesses du Sud et de l'Est.
Le sort de l'immigrant est bien triste. En fait, l'immigration est un exil, pire situation pour un être humain. Ovide l'a crié sur les rives de la Moldavie, et le prince Genji l'a déploré dans le Suma. Mon ami palestinien, Musa, avait amené son frère aîné, du village d'Abboud à sa nouvelle maison, dans le Vermont : cet homme d'âge mûr se mit à construire des terrasses, telles qu'on en voit s'étager sur les pentes des collines de la Samarie. Cela montre bien à quel point nous sommes partie intégrante du paysage, nous appartenons à nos montagnes, à nos vallées. Maintenant qu'on les agresse, aux Etats-Unis, il est vraisemblable que nombreux sont les immigrés à penser aux maisons qu'ils ont été contraints à quitter.
Bien que je pense que l'immigration devrait être arrêtée et remplacée par des transferts d'allocations aux régions les plus pauvres jusqu'à ce que les revenus s'égalisent, les immigrés qui sont déjà là sont vraisemblablement venus pour rester. Ils pourraient devenir des natifs : des Allemands en Allemagne, des Français en France, des Américains en Amérique, des Palestiniens en Palestine. Les ancêtres des Européens et des Américains avaient migré, eux aussi, et ils avaient adopté d'autres genres de vie. Les tribus germaniques des Francs ont envahi la Gaule celtique romanisée, formant, avec l'ancestrale population de celle-ci, la France moderne. Des descendants des Croisés européens vivent encore dans le village de Sinjil, dont le nom conserve le nom glorieux du commandant provençal Raymond de Saint Gilles, mais ils sont aujourd'hui Palestiniens jusqu'au bout du keffieh et ils sont aussi assiégés par les Israéliens que tous les autres. Il en va de même pour ces Géorgiens amenés, il y a huit siècles, dans le village de Malcha, dans la région de Jérusalem, par ordre de la Reine Tamar. Ils sont devenus palestiniens, et des Palestiniens ils ont partagé le sort, lorsqu'ils furent expulsés de leurs maisons par les envahisseurs sionistes, en 1948.
Les êtres humains sont éminemment adaptables et, si les immigrés aiment leur nouveau pays, ils s'indigénisent. Je le sais de première main : né en Sibérie, j'ai choisi de devenir palestinien.
VI - WW III (la Troisième Guerre Mondiale) est une guerre contre la diversité en tant que telle. Elle a été entreprise par les adeptes de l'Avidité. Ils détestent la délicieuse mosaïque que forment les ethnies et les cultures, ils veulent à toute force homogénéiser le monde. Ils ont un motif pratique à cela : il est beaucoup plus facile de vendre des trucs produits en série à une humanité uniformisée. Mais ils ont aussi un autre mobile, moral, celui-là : ils ne veulent pas que les gens jouissent de tant de beauté gratis : c'est pourquoi cette beauté doit être détruite. Ils ont, enfin, une raison religieuse : adorateurs de Mammon, ils pensent que cette pluralité chatoyante est un sacrilège, une offense faite à leur dieu jaloux. Les belles choses du passé sont faites pour être enfermées dans un musée, à l'entrée duquel ils peuvent faire payer un ticket d'accès, une fois le village détruit.
Dans un beau film destiné à un public d'adolescents, L'histoire qui ne finit jamais, le monde multicolore de la planète Fantaisie disparaît dans le néant de Nulle part. C'est la même chose qui arrive à notre monde merveilleux. Des lieux uniques et ancestraux sont rasés et supplantés par des centres commerciaux d'une laideur qui soulève le coeur et la terre brûlée. La gauche et la droite devraient sans tarder unir leurs forces contre le Nulle part qui menace jusqu'à notre existence même.
1 - Luc 16, 13-14
2 - Deutch-Franzosische Jahrbucher, 1844
3 - Chomsky, Profit Over People, Seven Stories Press, 1999, page 8
4 - traduction anglaise : Leading Italian Daily Spews Racist Hatred, par Miguel Martinez
http://www.kelebekler.com
Article, en italien : Corriere della Sera, du samedi 29 septembre 2001
5 - L'Odyssée, IV
               
3. La "médina" (ville arabe) et le monde yiddish par Israël Shamir
[traduit de l'anglais par Annie Coussemant]

Le grand massacre des innocents ne saurait tarder. Avant peu, des centaines de milliers, voire des millions de nos frères descendant d'Adam et Ève seront mitraillés, arrosés au napalm et périront par l'armement nucléaire. Garçons et filles, enfants encore dans le sein de leur mère et vieillards seront menés vers l'autel de la Vengeance et sacrifiés rituellement par le président George W. Bush, Grand Prêtre du Dieu qui réclame ce sacrifice. Le moment est bien choisi et l'on peut difficilement y voir une coïncidence. On appelle les dix jours suivant Rosh Hashanah, le nouvel an juif, les " journées de l'angoisse ", jusqu'au dixième jour, qualifié de Yom HaDin, jour du Jugement dernier.
Parlant de son entreprise, le président Bush évoque les Croisades. Dans notre esprit, cette mention nous renvoie aux austères chevaliers d'Aquitaine et aux pieux guerriers Francs qui ont pris la croix et, murmurant le nom de Notre-Dame, se sont engagés dans un long et périlleux pèlerinage. C'était sans compter avec la réalité. La Croisade est un Jihad de l'Occident qui a provoqué maintes effusions de sang. Sauvages et indisciplinés, les Croisés ont saccagé la plus belle ville chrétienne de la Terre, Constantinople, et ont noyé dans le sang la terre sacrée de Jérusalem. Radulf de Caen, chroniqueur des Croisades, rapporte les actes de ses compagnons d'arme dans la ville syrienne de Maarra en ces termes : " ils ont embroché les nourrissons, les ont fait rôtir et les ont dévorés ". Ce n'était que des brutes mais je tiens tout de même à ne pas souiller la mémoire de ces assassins cannibales en les associant à la croisade de G.W. Bush. Ils n'ont jamais cherché la vengeance, sentiment contraire à la foi chrétienne, allant même jusqu'à la nier.
L'essence même des Évangiles du Christ est liée au refus de la vengeance. C'est là la différence majeure entre l'Église et la Synagogue, ces deux sœurs nées il y a deux millénaires. Cette divergence est intégrée, qui constitue le trait le plus éminent marquant la différence entre les deux fois : alors que les Chrétiens sont appelés à prier pour leurs ennemis, les Juifs ne rêvent que de vengeance.
Ce n'est pas par hasard si, au siècle dernier, s'est répandue la confusion idéologique. On enseigne aux chrétiens que les juifs attendent le Messie, c'est-à-dire le Christ. Le monde chrétien enseigne que le Messie est venu et qu'il reviendra tandisque le judaïsme considère que le Messie n'est pas encore advenu. C'est là ce qui distingue les enseignements juif et chrétien. Or la réalité est toute différente : le Christ est venu pour sauver alors que le Messie viendra pour se venger. J'en veux pour preuve les propos du brillant universitaire israélien, le Pr. Israel Jacob Yuval de l'Université hébraïque, figurant dans son dernier ouvrage, Two Nations In Your Womb [1]. Le " salut vengeur " comme le nomme Yuval a été repris par les juifs européens à partir des anciens textes pharisiens et est devenu la doctrine première de la Synagogue.
Lorsque le Dr. Israel Yuval a publié son livre, riche d'enseignements sur la théologie de la vengeance dans le judaïsme, l'ouvrage a été accueilli avec grand enthousiasme par ses collègues israéliens, mais les savants juifs américains l'ont repoussé avec horreur. Le Dr. Ezra Fleischer a rédigé une critique véhémente qu'il conclut en ces termes : " il vaudrait mieux que ce livre n'eût pas été publié mais s'il l'a été, il devrait être condamné à l'oubli ".
Le professeur Yuval cite un grand nombre de textes de l'Antiquité juive pour conforter son argument. " A la fin du monde (lors de l'avènement du Messie), Dieu détruira, tuera et exterminera toutes les nations hormis les fils d'Israël " peut-on lire dans le Sefer Nitzahon Yashan, écrit par un juif allemand au XIIIe siècle. Un poète liturgique du nom de Klonimus b. Judah a eu une vision " des mains de Dieu pleines de cadavres de goys ". Des rêves d'effusion de sang et de destruction encore plus effroyables précèdent les premières attaques portées contre les juifs à la fin du XIe siècle. Cent ans avant que les Croisés n'assaillent les juifs, le rabbin Simon b. Yitzhak en appelait à Dieu pour " qu'il tire son épée du fourreau et extermine les Gentils ". Pour hâter la destruction des Gentils, les sages d'Europe ont prononcé des malédictions à l'encontre des chrétiens et du Christ et les ont intégrées dans la liturgie de Pâque, du Jour du Jugement dernier et même dans la prière quotidienne.
C'est pourquoi la décision du président Bush de lancer une campagne de vengeance n'a rien de chrétien. D'aucuns pourraient faire valoir que le président et son administration sont manipulés par des juifs ne rêvant que de vengeance. Ce n'est pas par hasard si, tout de suite après que Wall Street a été touchée par les kamikazes, Bibi Netanyahou a déclaré : " voilà qui est très bon pour nous " [2]. Ce n'est pas non plus en vain qu'Ariel Sharon a cherché à comparer les Palestiniens à Oussama ben Laden. Ce n'est pas en vain non plus que les Israéliens ont exigé la destruction de Bagdad et de Téhéran, de la Corée et du Soudan, et de quiconque ne se plierait pas aux ordres de Tel-Aviv ou de Washington.
Un mystique ne qualifierait pas cela de " manipulation " mais prendrait pour argent comptant l'arrivée du Messie de la Vengeance, en l'improbable personne de George W. Bush. En fait, dans la théologie chrétienne, le Messie de la Vengeance porte un nom différent : il est appelé " l'Antéchrist ".
Les théologiens chrétiens se sont employés à approfondir les qualités de cette figure d'Apocalypse. Dans une prophétie, Saint-Jean Damascène dit que certaines choses trouveront leur réalisation dans l'Antéchrist qui viendra rencontrer les juifs et se manifester en leur faveur, contre le Christ et les chrétiens (Jean Damascène était un ami de l'Islam et a expliqué le dogme musulman du Coran éternel comme une forme d'enseignement chrétien du Verbe). Les Pères de l'Église ont considéré l'avènement de l'Antéchrist comme le soulèvement et le triomphe provisoires du judaïsme. Au Xe siècle, Saint André de Byzance avait même prophétisé que le royaume d'Israël serait restauré et deviendrait le point de départ de l'Antéchrist.
Aux États-Unis, des millions de chrétiens fervents ressentent l'étroitesse du lien entre Israël et l'Apocalypse. On leur a appris que la venue de l'Antéchrist constitue une étape sur la voie du Second Avènement. Mais induits en erreur par leurs pasteurs, ils en ont tiré une conclusion pour le moins paradoxale et décidé de se ranger aux côtés de l'Antéchrist. Ils ont oublié les mots disant que le Fils de l'Homme viendrait à l'heure où vous n'y penserez pas, mais malheur à celui qui prendra parti pour l'Antéchrist ".
Dans le calendrier juif, deux jours se prêtent à la vengeance : le premier est le Pourim, jour où selon le Livre d'Esther, les juifs ont massacré 75 000 Gentils en Perse. C'est en ce jour de Pourim que Baruch Goldstein, émigré de Brooklyn installé à Hébron, a massacré de pieux musulmans au tombeau d'Abraham. C'est aussi le jour de Pourim que les ministres de l'Allemagne nazie ont été exécutés à Nuremberg. C'est également à l'occasion de la fête de Pourim que deux cent mille Iraquiens ont été immolés par l'armée de l'Air des États-Unis, en 1991. Le Pourim est propice mais celui du Jugement dernier est encore plus favorable à une vengeance à grande échelle, à un massacre de dimension messianique. Peu de temps après, on célèbre Succoth (la fête des Cabanes) à l'occasion de laquelle le Messie peut être révélé.
Dans les minutes précédant notre déclaration selon laquelle Bush est l'Antéchrist et/ou le Messie, un événement nous incite à pousser plus loin l'enquête. Aujourd'hui, nous savons qu'il y a eu délit d'initié s'agissant des cessions d'actions des compagnies d'assurance et des compagnies aériennes, ce qui sous-entend que certains savaient que l'attaque à venir était imminente. Nous savons très bien que le système bancaire d'investissement appartenant aux juifs avait été prévenu à l'avance. Je ne puis imaginer un terroriste musulman essayant de s'accommoder des grandes fêtes juives. J'aurais encore plus de mal à imaginer que l'Antéchrist de l'Apocalypse et ses conseillers juifs de la Kabbale tirent des plans sur la comète par rapport à la Bourse. Il est plus facile de rechercher des " méchants " qui ne sont pas nécessairement diaboliques. La prudence exige que nous tenions compte de certains paramètres d'ici-bas avant d'aller chercher des causes dans l'autre monde. C'est la méthode qu'a préférée le Père Brown, héros de G.K. Chesterton : avant de demander la reconnaissance d'un miracle, bien vérifier l'aspect matériel des choses.
De fait, rien ne permet d'assurer que le président Bush ait été manipulé par des juifs. Cette hypothèse se fonde sur l'idée de l'existence d'États-Unis non juifs, d'une " Amérique autonome en proie à la manipulation et à la subversion de la part des juifs ". Si tel était le cas, en excluant par miracle les juifs du discours public, cette Amérique originelle pourrait être retrouvée. Mais, en réalité, le récent discours faisant suite aux attentats commis aux États-Unis prouve, bon gré mal gré, le contraire.
Nombre de personnalités publiques américaines, tant juives que non juives, ont appelé à la vengeance. Selon l'ex-Secrétaire d'État, Lawrence Eagleburger, il n'y a pas trente-six façons de traiter avec ce type d'individu ; il faut en tuer un certain nombre même s'ils ne sont pas directement impliqués dans l'affaire [3]. Précisons que Lawrence Eagleburger préside l'organisation juive exigeant de l'Allemagne des indemnités de 300 000 $ par an.
Face à cet inimaginable Pearl Harbour du XXIe siècle, ma réaction devrait être aussi simple que rapide : tuer les salauds. Viser entre les deux yeux, en faire de la chair à pâté, les empoisonner, même, s'il le faut. Quant aux villes ou aux pays qui abritent cette engeance, il faudrait les bombarder comme s'il s'agissait de terrains de basket, a déclaré Steve Dunleavy dans le New York Post  [4]. Dans le Washington Post, Rich Lowry a même proposé d'annihiler une partie de Damas ou de Téhéran, ou de prendre toute autre mesure permettant de résoudre en partie le problème [5].
En matière de citations, le clou revient à Ann Coulter qui ne craint pas d'affirmer que l'on n'a pas le temps de faire du sentiment pour localiser avec exactitude les individus directement impliqués dans cette attaque terroriste précise…. Il nous faut envahir leur pays, tuer leurs dirigeants et convertir la population au christianisme (!?). Nous n'avons pas pris tant de précautions pour localiser et punir uniquement Hitler et ses officiers généraux. Nous avons arrosé les villes allemandes d'un tapis de bombes et tué des civils. C'est cela la guerre et nous sommes en situation de guerre. Ces propos ont été publiés dans le New York Daily News [7], quotidien de Mortimer Zuckerman, actuel dirigeant de la Conférence des organisations juives américaines
Cet esprit de vengeance qui anime la presse américaine constitue une aberration par rapport au discours de l'Occident. En jetant un coup d'œil rapide sur la littérature mondiale des pays de la Chrétienté et de l'Islam, vous constaterez que la vengeance est rarement le thème principal d'un ouvrage important. Gogol a écrit une nouvelle à la mode occidentale intitulée " Une terrible vengeance " [voir Les Soirées du Hameau, près de Dikanka (sources extraites des "Oeuvres complètes de Gogol", Bibliothèque de La Pléiade, ndt]. Pour sa part, Prosper Mérimée a écrit une courte nouvelle intitulée " Colomba " à propos de la vendetta corse. Et c'est tout. Les Britanniques ont toujours considéré la vengeance comme quelque chose de totalement étranger à leur culture, surtout quand il s'agissait de matches de cricket. Dans toute culture, tant chrétienne que musulmane, le terme " vengeur " revêt une connotation négative mais, à l'inverse, la culture juive est totalement imprégnée de l'idée de vengeance, dans la mesure où elle s'inspire uniquement de l'Ancien Testament, sans passer par le filtre rédempteur du Nouveau Testament ou du Coran.
Nous autres, juifs, sommes mieux placés que quiconque pour le savoir : John Sack brillant journaliste judéo-américain l'a souligné dans son livre intitulé " Eye for eye " [Oeil pour œil. Pour autant que nous sachions, cet ouvrage n'a pas été traduit en français, ndt], ouvrage qui vous fait froid dans le dos à la simple évocation des exactions perpétrées par des juifs à titre de vengeance à l'encontre de civils allemands au lendemain de la Deuxième guerre mondiale : " Eye for Eye " raconte des tortures, des " assassinats extra-judiciaires ", des empoisonnements en masse et autres horreurs Il est peu probable que vous puissiez vous procurer un exemplaire de ce livre, l'Establishment juif ayant réussi à le faire interdire et à empêcher sa mise en vente en librairie.
Rien d'étonnant à ce qu'Israël ait encouragé la vengeance dans sa politique générale au quotidien. Ses attaques contre des Palestiniens ont été appelées peulot tagmul, actes de vengeance. L'un de ces actes est imputable à l'actuel Premier ministre, Ariel Sharon, lorsque, le 14 octobre 1953, ses soldats et lui ont tué une soixantaine de paysans, n'épargnant ni femme ni enfant, dans le village de Qibya. L'invasion du Liban en 1982, et ses 20 000 victimes, tant libanaises que palestiniennes, chrétiennes que musulmanes, n'est rien d'autre qu'un acte de vengeance en réaction à l'assassinat manqué de l'ambassadeur d'Israël à Londres. A l'occasion de la présente Intifada, chaque acte de terreur imputable aux Israéliens est qualifié de " châtiment " ou de " représailles " par les Israéliens et les médias américains appartenant à des juifs.
Cet engouement juif pour la vengeance a survécu à la périlleuse traversée de l'Atlantique. Ce sont des judéo-américains qui ont créé Hollywood c'est elle qui a fait de la vengeance son thème privilégié. D'une certaine façon, le cinéma américain est une moyen pour le subconscient collectif juif de s'exprimer, et a constitué l'un des principaux éléments ayant façonné la psyché américaine. Depuis Hollywood, l'esprit de vengeance s'est répandu sur toute la Terre et a certainement contribué à modeler le monde dans lequel nous vivons. En d'autres termes, il n'y avait pas besoin de complot. Relativement immature, l'Amérique n'a pas résisté à l'impact de la mentalité juive et est devenue un État juif, la grande sœur d'Israël. Petit-fils d'un rabbin de Trêves mais élevé au sein de l'Église, Karl Marx s'est révélé un véritable prophète en annonçant dès les années 1840 (!) que l'Amérique deviendrait un État juif et embrasserait l'idéologie juive faite d'avidité et d'aliénation. Cela explique les succès affichés par les juifs. Quoi de plus naturel que, dans l'État juif, les juifs engrangent tous les succès ?
Cette explication nous permet de répondre à la question que nous avions posée précédemment, à savoir : l'Amérique soutient-elle Israël à cause du Lobby juif ou " au nom de l'intérêt bien compris des entreprises américaines " ? Disons que le Lobby juif est un organe superflu, qui défend la Droite israélienne, tandis que l'Amérique toute entière constitue un État juif de plus grande dimension, dont les intérêts ne se limitent pas au seul Proche Orient.
Cette hypothèse fournit une explication convaincante à bien des interrogations. Elle explique le pourcentage incroyable de voix en faveur du soutien à Israël (99 %). Elle explique les innombrables musées, études et films consacrés à l'Holocauste. Elle explique pourquoi, dans la vie de l'Amérique, les juifs occupent une position centrale. C'est ainsi que, de nos jours, l'Amérique considère les événements qui se passent dans le monde en se plaçant du point de vue juif traditionnel, en cherchant à savoir si " ceci ou cela est-il ou non favorable aux juifs ? ".
Cette hypothèse explique également le retrait des États-Unis à Durban. George W. Bush ne voyait pas d'inconvénient à se quereller avec l'Europe et le Japon et c'est ainsi qu'il est revenu sur le traité de Kyoto. Il se moquait pas mal de mécontenter la Russie et la Chine en prenant unilatéralement la décision d'abandonner le traité sur les armes stratégiques. Mais, dans le cas présent, il a entendu la Voix de son Maître. Cet rejet hautain de l'Afrique et de l'Asie, ce renvoi injurieux de la communauté afro-américaine, ce refus de la grande cause que constitue la lutte contre le racisme prouve, s'il en était encore besoin, que les États-Unis se sont alignés sur l'État d'Israël.
Dans un récent entretien accordé à Newsweek [7], le président Vladimir Poutine s'emploie à justifier son assaut contre les Tchétchènes. Selon lui, " les dirigeants tchétchènes ont appelé publiquement à l'extermination des juifs ", reléguant les détracteurs de la guerre qu'il mène au rang d'antisémites. Or, aucun juif n'habite en Tchétchénie, et l'opinion des dirigeants de ce pays à l'égard des juifs n'aurait aucun intérêt si le terme " antisémitisme " conservait son acception d'origine, à savoir les préjugés ou le racisme anti-juif. L'antisémitisme n'existe plus sous cette forme, comme nous l'avons démontré dans d'autres articles [8], mais le monde y a vu un sens nouveau. Ce terme a été assimilé à l'anti-américanisme de l'époque de McCarthy, ou à l'anti-soviétisme de l'Union soviétique sous Brejnev.
Quiconque, en Amérique ou dans un autre pays, rejette le nouveau paradigme américain est, par définition, antisémite. C'est la raison pour laquelle de bonnes gens d'ascendance juive, que ce soit Noam Chomsky ou Woody Allen, Saint Paul ou Karl Marx, sont qualifiées " d'antisémites ". En règle générale, la communauté juive les rejette, qui n'hésite tout de même pas à s'exprimer en leur nom pour défendre les structures qu'elle dénonce.
Un délit à l'encontre de la communauté juive n'est pas considéré comme une forme de racisme. Le racisme ordinaire est parfaitement toléré, surtout s'il est dirigé contre les Arabes (les nouveaux ennemis des juifs) ou les Noirs (les anciens ennemis des juifs). Mais quand il s'agit de juifs, le délit est traité de " crime de lèse-majesté " (dans les années où les juifs avaient beaucoup de pouvoir en Union soviétique (1917 - 1937), on fusillait les gens pour avoir proféré une remarque contre les juifs). A Strasbourg, Manfred Stricker a fait campagne pour que l'université de la ville porte le nom du Dr. Schweitzer, mais la communauté juive a préféré l'appeler du nom d'un savant juif sans grand rapport avec la ville. C'est ainsi que Manfred Stricker a été condamné à six mois de prison.
M'adressant à des étudiants de Harvard, d'Emory et d'autres universités de l'Ivy League, je me suis rendu compte qu'ils ne savaient même pas qui était Arnold Toynbee. Le plus grand philosophe britannique de l'Histoire du XXe siècle avait commis une erreur : il avait parlé de la tragédie palestinienne et évoqué l'esclavage des Africains en le qualifiant de tragédie égale à l'Holocauste des juifs. C'est ce qui explique que le nom de Toynbee ait été gommé et ait disparu de la conscience américaine. Cette maîtrise absolue du discours public explique l'obéissance des intellectuels américains (et européens, d'ailleurs). Pour un intellectuel, il vaut mieux se voir accuser de pédophilie que d'antisémitisme.
Dans l'État judéo-américain, les juifs constituent désormais " église officielle ", fondement idéologique qui, soit dit en passant, m'inspire les mêmes remarques que celles de Voltaire disant qu'il conviendrait d'éradiquer l'infamie de l'Église catholique au sein de laquelle il était né.
Dans l'État judéo-américain, les juifs constituent le groupe social le plus prospère. Ce soudain accès à la notoriété et à la richesse ne devrait pas provoquer de vertige ni de sentiment d'auto-adulation, tout au contraire. Reprenant les propres termes du grand philosophe américain, Immanuel Wallerstein, je dirai que, de nos jours, la réussite matérielle est la marque d'un échec moral. Ni la " réussite " ni les richesses ne sont la preuve de la bienveillance de Dieu. En tout cas, pas du Dieu qui a béni les pauvres. L'homme qui se taille une part de choix dans le milieu des voleurs n'a pas sa place aux yeux de Dieu. Notre monde, constitué de millions d'affamés et d'une minorité d'hyper-privilégiés est un monde dépourvu de morale comme de sentiment chrétien, à l'instar de la soi-disant " Croisade " du Président Bush.
1 - Éditeur : Alma/Am Oved, Tel-Aviv, 2000, ISBN 965-13-1428-1
2 - New York Times du 12 septembre 2001
3 - CNN, le 12 septembre 2001
4 - 12 septembre 2001
5 - Message adressé par Rich Lowry, rédacteur du National Review à Howard Kurtz (Washington Post, numéro du 13 septembre 2001)
6 - 12 septembre 2001
7 - 7 février 2001
8 - Voir "La troisième colombe".
                    
4. Des femmes prisonnières politiques craignent pour leur vie par l'association israélienne Bat Shalom
sur le site du Centre d'information alternative (AIC) 
http://www.alternativenews.org/
Mardi 25 septembre 2001 - La Coalition pour les Prisonniers Politiques Palestiniens est profondément inquiète - et craint le pire - pour l'état de santé des femmes prisonnières politiques à Neve Tirza. Cette inquiétude fait suite à la dernière visite d'un avocat, au cours de laquelle les détenues ont parlé d'excès de cruauté sans précédents de la part des autorités carcérales. La situation est extrêmement grave. Nous vous demandons d'envoyer, dès que possible, des mails ou fax (préférables) à la prison, afin de faire pression sur les gardiens pour qu'ils arrêtent leurs exactions. Nous appelons aussi à une manifestation devant Neve Tirza, le vendredi 5 octobre à midi.
Ce qui suit est un compte-rendu de la situation de ces femmes, incluant des extraits de leurs témoignages recueillis par Allegra Pacheco, avocate de la WOFPP (organisation de femmes pour les prisonniers politiques), qui était à la prison de Neve Tirza le 16 septembre 2001. Ce document contient, ci-dessous, un exemple de lettre à faxer ou à envoyer à la prison.
Aggravation des brutalités
Jeudi 13 septembre, les gardiens de la prison de Neve Tirza sont entrés dans les cellules des femmes prisonnières politiques, leur ont pris toutes leurs affaires et ont mis Maha Al-Ok (22 ans), Abeer Amer (21 ans), Suad Ghazal (18 ans), Wijdan Buji (22 ans) et Rab'a Hamael (14 ans) à l'isolement. Ensuite, ils ont emmené Amne Muna (25 ans) dans une tout autre section, où il n'y a que des détenus de droit commun. L'explication des gardiens : Amne Muna est la seule à s'être levée à l'appel.
Maha, Abeer, Suad, Wijdan, et Rab'a ont eu très peur pour Amne, elles ont pleuré et crié son nom. Ce fut plus tard ce soir-là, que policiers et gardiens, femmes et hommes, sont entrés dans les cellules d'isolement des cinq femmes et ont commencé à les frapper. Les policiers et les gardiens les ont attachées sur le lit, bras et jambes écartés, avec des menottes en plastique serrées au point de causer des douleurs insoutenables. Les gardiens ont couvert le visage de Wijdan et de Suad avec leur voile, tandis qu'elles étaient enchaînées au lit, ce qui gênait leur respiration. Ce n'est qu'après deux heures de souffrances que les gardiens sont revenus dans les cellules d'isolement pour desserrer les menottes, mais ils ont laissé toute la nuit les femmes enchaînées à leur lit dans cette position humiliante.
Les sévices endurés par Amne ont été encore plus terribles. Elle a été battue violemment et longuement, a eu un doigt cassé, et a été gazée deux fois avec une bombe-spray à bout portant. Dans sa déclaration, elle décrit ainsi les brutalités subies : "Ils ont voulu me frapper avec leurs boucliers en plastique. J'ai essayé de me protéger. Ensuite, j'étais par terre, me protégeant la tête - trois hommes me frappaient, sur la tête et sur le corps. Ils m'ont gazé le visage avec un spray. Je pensais que j'allais mourir. Je ne pouvais plus respirer et je pleurais. Un des policiers s'est mis à m'écraser la main à coups de botte et je saignais. Ils m'ont mis le visage par terre et ont continué à me battre. Ensuite, ils m'ont attrapée par les bras et les jambes et ils m'ont traînée dans l'autre pièce. Ma tête cognait par terre. Ma main saignait. Puis Miri (une femme gardien) m'a gazée encore. J'ai cru que j'allais mourir. Après, ils m'ont mise sur le lit, ils m'y ont attachée par les mains et les jambes, et ils ont continué à me frapper, en me tenant la tête et le cou dans une position qui m'étranglait.
Pendant la visite de l'avocate, les gardiens ont refusé de détacher les entraves des jambes d'Amne. Il n'y a pas d'eau dans sa cellule, et au moment de la visite, à 13h.45, elle n'avait pas encore eu d'eau de la journée. Un des doigts de sa main droite était enflé, sévèrement meurtri et couvert de sang.
Le 16 septembre, le jour où l'avocate a vu les femmes, elles étaient toujours en isolement, et présentaient des plaies, blessures et marques sur le visage et le corps.
> Exemple de lettre à adresser à :
Madame Debbie Sagy, Directrice de la prison de Neve Tirza
P.O. Box 229 - Ramle 72101 Israël - Fax: +972-8-9776652
- Objet : Violence et traitement dégradant des femmes palestiniennes détenues
Madame Sagy,
Je vous écrit pour vous faire part de ma profonde inquiétude au sujet des violences permanentes, des brutalités et des traitements dégradants infligés aux femmes palestiniennes détenues dans votre prison. De nombreuses organisations de défense des droits humains, palestiniennes et israéliennes, rapportent qu'au cours des derniers mois, des gardiens et des policiers, femmes et hommes, ont, plusieurs fois, attaqué et battu les femmes prisonnières, causant blessures, plaies et lacérations sur le corps de ces dernières. Ces gardiens et policiers ont aussi humilié et sexuellement avili les détenues. Pendant 24 heures, les femmes ont été enchaînées sur leur lit, bras et jambes écartés, avec des menottes excessivement serrées. Elles ont été traînées par terre par la chaîne des menottes et par les cheveux, on a aussi attaché leur voile sur le visage pour les empêcher de respirer convenablement.
Les pires témoignages concernent la leader des femmes palestiniennes détenues :
Amne Mona, qui a été gazée, battue plusieurs fois et se trouve maintenant en isolement total, avec un doigt cassé lors de ces agressions. Je suis inquiet pour sa vie, car les détenues de droit commun à Neve Tirza continuent à la menacer de mort. Mon inquiétude se trouve augmentée par le fait que, malgré l'ouverture d'une enquête, aucun des gardiens présumés coupables de ces violences n'a été suspendu ni transféré. Au contraire, ces gardiens et agents, femmes et hommes - Miri Weitzman, Vered, Yehudit, Alex, Uri, et Erez- continuent à être au contact permanent de ces femmes, et ils contrôlent toute leur activité quotidienne.
Il a été également rapporté que les infirmières et les médecins n'ont pas convenablement dénoncé les abus et les blessures, et ont contribué, avec le personnel, à couvrir les violences dans la prison. Bien que le gouvernement israélien, en tant que puissance d'occupation, n'ait aucune autorité légale pour emprisonner des palestiniens dans les prisons israéliennes, tant que les femmes prisonnières restent sous votre garde, vous êtes pleinement responsable de leur bien être. Je sais que les femmes ont vu bafoués leurs droits de prisonnières les plus élémentaires et qu'elles ont entrepris diverses actions non violentes de protestation durant cette période. En tout état de cause, les violences carcérales et les abus exercés à l'encontre des détenues restent injustifiés et illégaux selon toutes les conventions internationales.
"Principe 6 : Nul, y compris les prisonniers et les personnes détenues, ne doit être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements cruels, inhumains ou dégradants. Aucune circonstance exceptionnelle ne peut être invoquée pour justifier la torture ou toute autre peine ou traitement cruel, inhumain ou dégradant.
Nations Unies, Ensemble de principes pour la protection de toutes les personnes soumises à une forme quelconque de détention ou d'emprisonnement, annexe à la Résolution de l'Assemblée générale 43/173 du 9 décembre 1988.
"33. L'utilisation des instruments de contrainte, tels que menottes et camisoles de force, doit être d'une durée strictement limitée et ne doit jamais être envisagée comme une sanction.
"53. Les femmes détenues doivent être gardées et contrôlées par des femmes.
Ensemble de règles minima pour le traitement des détenus (résolution 663 (XXIV) du Conseil économique et social, 1957 & 1977)
Je vous demande d'assumer vos responsabilités en conséquence, et de mettre immédiatement un terme aux abus, violences et humiliations sexuelles ayant cours à la prison de Neve Tirza.
> Copies à :
1 - l'Ambassade d'Israël de votre pays
2 - Ariel Sharon, Premier ministre d'Irsaël
Office of the Prime Minister, Kiryat Ben-Gurion, Jerusalem, Israël
Tél. +972-2-6705555 / 10 - Fax: 972-2-566-4838 / 6705415
3 - Commander Civil Administration Fax 972 2 9977326
                 
Revue de presse

                            
1. Le Choc des Préjugés par Edward W. Saïd
in The Nation (hebdomadaire américain) à paraître le lundi 22 octobre 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

L'article de Samuel Huntington, "Le Choc des Civilisations ?" est paru dans le numéro Eté 1993 de la revue américaine Foreign Affairs (Questions de politique étrangère), suscitant immédiatement un intérêt et un débat surprenants. Cet article visait à fournir aux Américains une thèse originale au sujet d'une "nouvelle phase" dans la politique internationale post-guerre froide, aussi l'argumentation d'Huntington sembla convaincante, par son ampleur et sa profondeur de vues : on alla même jusqu'à qualifier ses propos de visionnaires. Il avait clairement dans le collimateur des rivaux, notamment, parmi les rangs des décideurs politiques, des théoriciens, tels Francis Fukuyama et sa théorie de "fin de l'histoire", mais aussi les multitudes d'encenseurs de l'avènement du globalisme et du tribalisme, sur les ruines de l'Etat en voie de déperdition. Ces gens avaient raison, certes, concéda Huntington, mais ils n'avaient saisi que certains des aspects de la nouvelle période qui s'ouvrait. Lui, s'apprêtait à annoncer au monde l'aspect "crucial, véritablement central" de ce qu'allait être "la nouvelle politique (mondiale) au cours des années à venir". Sans ambages, il alla jusqu'à écrire : "mon hypothèse est que la source fondamentale de conflit, dans le nouveau monde qui est le nôtre, ne sera pas avant tout idéologique ni même avant tout économique. Non. Les grandes oppositions qui diviseront l'humanité et les sources primordiales de conflit seront culturelles. Les Etats-nations demeureront les acteurs prépondérants des affaires du monde, mais les principaux conflits nés de choix politiques planétaires se produiront entre des nations et des groupes ressortissant à des civilisations différentes (et antagonistes). Le choc entre civilisations dominera la politique globalisée. Les lignes de faille entre civilisations seront les lignes de front des batailles à venir."
Le plus gros de l'argumentation d'Hutington, dans les pages suivantes, repose sur une vague notion, un quelque chose qu'il baptise "identité civilisationnelle" et "interaction entre sept ou huit (sic) civilisations principales". Parmi ces différents antagonismes, celui supposé opposer deux de ces civilisations, l'Islam et l'Occident, retient la part du lion de son attention. Dans son type de pensée guerrière, il se base abondamment sur un article écrit en 1990 par le grand orientaliste Bernard Lewis, article qui affiche la couleur idéologique dès son titre  "Les racines de la rage musulmane". Dans les deux articles, la personnification (simplificatrice) d'entités aussi foisonnantes que l'"Occident" et l'"Islam" est affirmée témérairement, comme si ces questions extrêmement complexes que sont l'identité et la culture pouvaient se résumer en une sorte d'univers de dessin animé où Popeye et Pluto se tapent dessus sans merci, l'un des deux, toujours plus doué en castagne que l'autre, l'emportant haut la main sur son adversaire...
Il est bien certain que pas plus Hutington que Lewis n'ont de temps à consacrer aux dynamiques internes et aux pluralités de chacune des deux civilisations en cause, ni au fait que le débat majeur interne à la plupart des cultures modernes concerne la définition ou l'interprétation de chaque culture et encore moins à la possibilité peu ragoûtante que beaucoup de démagogie et d'ignorance crasse soient en cause, lorsqu'on a la prétention de parler au nom de toute une religion ou d'une civilisation prise dans sa globalité. Non (pour eux), l'Occident, c'est l'Occident et l'Islam, c'est l'Islam... 
Pour les décideurs politiques occidentaux, nous dit Hutington, le défi à relever consiste à s'assurer que l'Occident se renforce et tient à distance respectueuse tous les autres, en particulier l'Islam. Plus troublante est le présupposé d'Huntington, selon lequel l'attitude correcte serait celle consistant à surveiller le monde depuis un perchoir coupé de tout attachement ordinaire et de toutes loyautés occultes, comme si tous les autres étaient en train de s'affairer tout autour, espérant récupérer des miettes des réponses que cette "vigie" aurait déjà trouvées... En réalité, Huntington est un idéologue, il est quelqu'un qui veut faire des "civilisations" et des "identités" ce qu'elles ne sont pas : à savoir, des entités closes, scellées, expurgées des myriades de courants et de contre-courants qui parcourent et animent l'histoire humaine et qui ont fait qu'au fil des siècles, l'histoire est remplie non seulement de guerres de religions et de conquêtes impériales, mais aussi d'échanges, de fertilisations croisées et de partage. Cette histoire, nettement moins visible, est passée par pertes et profits, tant on a hâte de mettre en exergue la guerre ridiculement concentrée et étriquée que la théorie du "choc des civilisations" veut nous faire passer pour la réalité. En publiant un livre portant le même titre, en 1996, Hutington a essayé d'apporter à son argumentation un petit peu plus de subtilité et il a mis beaucoup, beaucoup plus de notes au bas des pages... Tout ce qu'il a réussi à faire, toutefois, c'est dévoiler son jeu tout en apportant la démonstration d'à quel point il est un piètre écrivain et un penseur inélégant.
Le paradigme de base "Occident contre : tout le reste" (c'est l'opposition de la Guerre froide, reformulée) y demeure inchangé, et c'est ce paradigme qui constitue toujours, bien souvent de manière insidieuse et implicite, le coeur du débat depuis les terribles événements du 11 septembre. Les horribles attentats-suicides, massacres pathologiquement motivés et minutieusement planifiés par un petit groupe d'activistes dérangés sont devenus la preuve de la validité de la thèse d'Huntington. Au lieu de les voir pour ce qu'ils sont - la prise en otage de grandes idées (j'utilise ce terme approximativement) par une bande d'assassins fous à des fins criminelles - des lumières internationales, allant de l'ancien premier ministre pakistanais Benazir Bhutto jusqu'à l'actuel premier ministre italien Silvio Berlusconi ont pontifié sur les problèmes de l'Islam et, en ce qui concerne le dernier, utilisé les idées d'Hutington afin de déblatérer sur une supposée "supériorité occidentale", sur comment cela se fait-il que "nous" ayons Mozart et Michel-Ange, et qu'"eux" ne les aient pas. (Depuis, Berlusconi a présenté du bout des lèvres ses plates excuses pour avoir insulté l'"Islam").
Mais, nom d'une pipette en bois, pourquoi ne verrait-on pas, au lieu de ce délire, les parallèles (évidents) (même si leur caractère destructeur est moins spectaculaire, il faut le reconnaître) entre Osama bin Laden et ses disciples et les disciples de sectes comme celle des Branch Davidiens ou celle du Révérend Jim Jones, en Guyane ou encore celle du Japonais Aum Shinrikyo ? Il n'est pas jusqu'à l'hebdomadaire britannique The Economist, connu pour sa pondération en temps normal, qui n'ait succombé, dans son numéro de la semaine du 22 au 28 septembre, à la grossière généralisation, chantant les laudes d'Hutington, d'une manière absolument extravagante, pour ses observations sur l'Islam, "extrêmement cruelles et hâtives, certes, mais non moins pertinentes"... "Aujourd'hui", écrit avec une solennité inconvenante ce magazine, "Hutington écrit qu'"un milliard, environ, de Musulmans, sont 'convaincus de la supériorité de leur culture, et obsédés par l'infériorité de leur pouvoir'". A-t-il seulement sondé 100 Indonésiens, 200 Marocains, 500 Egyptiens et cinquante Bosniaques ? Et quand bien même l'aurait-il fait, que représenterait un échantillon de cette sorte ?
On ne compte plus les éditoriaux, dans tous les journaux et périodiques de quelque notoriété, en Amérique et en Europe, qui tiennent à ajouter leur grain de sel à ce florilège de gigantisme et d'apocalypse, dont chacun des termes est calculé non pas à des fins d'édification du lecteur, mais pour enflammer sa passion indignée de digne représentant de l'"Occident", et pour lui dicter ce qu'il convient de faire. Une rhétorique toute churchillienne est utilisée de manière disproportionnée par des combattants auto-proclamés de la guerre de l'Occident (en particulier, de l'Amérique) contre ceux qui le haïssent, le dilapident, le détruisent, en apportant une attention extrêmement limitée à des historiographies complexes qui mettent au défi un tel esprit réducteur et qui se sont infiltrées d'un territoire à l'autre, ignorant royalement dans ce processus les frontières supposées nous séparer, tous autant que nous sommes, entre des camps retranchés, hérissés d'armes et se faisant face.
C'est bien là le problème avec des étiquettes aussi peu signifiantes qu'"Islam" et "Occident" : elles induisent en erreur les esprits qui tentent de comprendre quelque chose à une réalité désordonnée qui ne saurait être cataloguée ni arrimée aussi facilement que cela. Je me souviens d'avoir cloué le bec à un type qui, après une conférence que j'avais donnée dans une université de Cisjordanie, en 1994, s'était levé dans l'assistance et s'était mis à attaquer mes idées d'"Occidental", par opposition à celles, strictement islamiques, sans doute, qui faisaient l'objet de sa prédilection... "Pourquoi portez-vous un costume trois pièces et une cravate ?", lui avais-je rétorqué... "Le costard et la cravate, vous savez, c'est occidental, aussi..."
Il s'était rassis, souriant de manière embarrassée. Mais je me suis souvenu de cet incident lorsque les informations commencèrent à affluer sur les terroristes du 11 septembre : comment ils avaient eu une maîtrise technique parfaite de tous les détails requis afin d'infliger leur méfait criminel contre le World Trade Center, le Pentagone et les avions dont ils s'étaient emparés. Pouvez-vous me dire où tracer la frontière entre la technologie "occidentale" et, comme Berlusconi l'a proclamé, l'"incapacité de l'Islam à faire partie de la "modernité" ?
Personne ne peut le faire facilement, bien entendu. Cela montre bien, finalement, à quel point sont inadéquates les étiquettes, les généralisations et les assertions culturelles. Ainsi, à un certain niveau, les passions primitives et un know-how (compétence technique) sophistiqué convergent d'une manière qui démentit l'existence d'une ligne fortifiée non seulement entre "Occident" et "Islam", mais aussi entre passé et présent, nous et eux, pour ne rien dire des concepts mêmes d'identité et de nationalité qui pourraient faire l'objet de débats et de controverses interminables. Toute décision unilatérale visant à tracer des lignes sur le sable, à entreprendre des croisades, à opposer notre bonté à leur malfaisance, à extirper le terrorisme et, pour reprendre le vocabulaire nihiliste d'un Paul Wolfowitz (vice-secrétaire à la Défense américain, ndt), à "finir" des nations entières, ne rend pas plus visibles ces entités supposées ; bien au contraire, elle ne peut que montrer à quel point il est beaucoup plus facile de proférer des propos belliqueux à seule fin de mobiliser les passions collectives que de réfléchir, d'examiner, de dégager ce à quoi nous avons affaire en réalité : l'interconnexion de vies innombrables, les "nôtres" aussi bien que les "leurs".
Dans une série de trois articles remarquables publiés entre janvier et mars 1999 dans la revue Dawn (L'Aube), l'un des hebdomadaires les plus respectés du Pakistan, feu Ahmad Eqbal, écrivant pour un lectorat musulman, analysant ce qu'il appelait les racines du droit religieux, s'en prenait très durement aux mutilations de l'Islam par des tyrans absolutistes et fanatiques dont l'obsession de régenter les comportements individuels a pour seul résultat de promouvoir "un ordre islamique réduit à un code pénal, dépouillant l'Islam de son humanisme, de son esthétique, de ses quêtes intellectuelles et de sa dévotion spirituelle." Ceci "par le recours à l'affirmation d'un aspect isolé de la religion, généralement décontextualisé, en occultant totalement tous les autres. Ce phénomène défigure la religion, prive de ses fondements la tradition, distord le processus politique là où s'en déploie un." Donnant un exemple pertinent de cette décérébration, Ahmad entreprend tout d'abord d'exposer les significations riches, complexes, plurielles du mot "jihad", puis il en vient à montrer que dans le confinement actuel du monde dans une guerre indiscriminée contre des ennemis présumés, il est impossible "de reconnaître l'Islam - religion, société, culture, histoire ou politique - tel que vécu et expérimenté par les Musulmans à travers les siècles." Les islamistes contemporains, conclut Ahmad, sont "préoccupés de pouvoir, et non d'âmes ; ils sont soucieux de mobiliser les peuples pour des objectifs politiques, bien loin de soulager leurs souffrances et de partager leurs aspirations. Ils n'ont de programme politique qu'à courte vue et à très court terme."
A rendre les choses encore pires est le fait que de tels distorsions et zélotisme existent aussi dans les univers discursifs (logos) "juif" et "chrétien".
C'est Conrad qui, bien plus puissamment qu'aucun de ses lecteurs, à la fin du dix-neuvième siècle n'aurait pu l'imaginer, a compris que les distinguos entre la Londres civilisée et "le coeur de l'ombre" pouvaient très rapidement se fondre dans des situations extrêmes et que les sommets de la civilisation européenne pouvaient immédiatement tomber dans les pratiques les plus barbares sans que rien ne le laisse prévoir, et sans transition. Et c'est ce même Conrad qui a décrit, dans son roman L'Agent secret, publié en 1907, l'affinité du terrorisme pour des abstractions telles la "science pure" (et, par extension, telles "Islam" et "Occident"), ainsi que la suprême déréliction morale du terroriste.
En effet, il existe entre des civilisations apparemment antagonistes des liens bien plus étroits que la plupart d'entre nous ne seraient enclins à l'admettre ; tant Freud que Nietzsche ont montré comment les passages au travers de frontières soigneusement entretenues, voire même surveillées militairement, s'effectuent bien souvent avec une facilité terrifiante. Mais voilà : des idées fluides telles que celles-là, pleines d'ambiguïté et de scepticisme, sur des notions auxquelles nous nous raccrochons, seraient bien à mal de nous apporter des lignes directrices pratiques pour des situations telles que celle à laquelle nous sommes confrontés aujourd'hui. De là, les cris de guerre, tellement plus rassurants (la Croisade, le Bien contre le Mal, la Liberté contre la peur, etc...), tirés de la soi-disant opposition hutingtonienne entre Islam et Occident, d'où le discours officiel tire son vocabulaire dans les premiers jours ayant suivi les attentats du 11 septembre. Depuis lors, il y a eu une désescalade notable dans cette rhétorique, mais à en juger à la prégnance toujours actuelle des discours et des actes de haine, auxquels s'ajoutent les lois d'exception frappant les Arabes, les Musulmans et les Indiens à travers tout le pays (les Etats-Unis, ndt), le paradigme est toujours là.
Une raison supplémentaire de sa permanence est la présence accrue des Musulmans à travers toute l'Europe et les Etats-Unis. Pensez à ce que sont les populations, de nos jours, de pays comme la France, l'Italie, l'Allemagne, l'Espagne, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, voire la Suède, et vous devrez admettre que l'Islam n'est plus seulement aux limès de l'Occident, mais bien en son centre même. Mais qu'y a-t-il de si menaçant, à cette présence ?
Des souvenirs des premières grandes conquêtes arabo-islamiques sont encore présents dans les mémoires et dans la culture collectives. Ces conquêtes, commencées au septième siècle (de l'ère chrétienne) et qui, comme l'a écrit le célèbre historien belge Henri Pirenne, dans son incontournable ouvrage Mahomet et Charlemagne (1939), ont fait voler en éclats, d'un seul coup un seul et à jamais, l'antique unité de la Méditerranée, détruisant la synthèse romano-chrétienne et initiant une nouvelle civilisation dominée par les puissances nordiques (la Germanie et la France carolingienne), dont la mission, semblait nous dire Pirenne, était de reprendre la défense de l'"Occident" contre ses ennemis historiques et culturels. Ce qu'Henri Pirenne a laissé de côté, hélas, c'est le fait qu'en créant ce nouveau limès, cette nouvelle ligne de défense, l'Occident a largement puisé dans l'humanisme, la science, la philosophie, la sociologie et l'historiographie de l'Islam, qui avaient déjà auparavant servi de médiation et de transition entre le monde de Charlemagne et l'antiquité classique. L'Islam est "dedans" (l'Occident, ndt) depuis le début, dès l'origine, comme même un Dante Alighieri, pourtant grand contempteur de Mahomet devant l'Eternel, avait dû le reconnaître, ce qu'il fit en plaçant le Prophète à la "place d'honneur", centrale, de son Enfer... (dans sa "Divine Comédie", d'ailleurs largement inspirée d'Abu 'Alâ' Al-Ma'arriyy, mais... chut! ne pas parler des choses qui fâchent... ndt).
Et puis il y a aussi le legs persistant du monothéisme lui-même, des (trois) religions abrahamiques, comme les a appelées Louis Massignon, avec justesse.
A commencer par le judaïsme et le christianisme, chacune d'entre elles étant un successeur hanté par ce qui l'a précédé. Pour les Musulmans, l'Islam parfait et clôt, comme le dernier maillon, la chaîne des prophéties. Il n'existe pas encore, à ce jour, d'histoire digne de ce nom, on pourrait dire aussi, de démystification, de la compétition multiforme qui règne entre ces trois successeurs - dont Dieu sait qu'aucun d'entre eux ne constitue en aucun cas un camp monolithique et unifié - du plus exclusif de tous les dieux, même si la moderne convergence sanglante sur la Palestine fournit une illustration éloquente de ce qu'il y a toujours eu de tragiquement irréconciliable entre elles. Il n'y a pas à s'étonner, dès lors, que les Musulmans et les Chrétiens soient si prompts à parler de croisades et de jihads, tout en éludant, les uns tout autant que les autres, la présence judaïque avec une insouciance qui touche souvent au sublime... Un tel programme, dit Ahmad Eqbal (avec une ironie cruelle), est "certainement très rassurant, pour les hommes et les femmes qui sont laissés en plan au beau milieu du gué, entre les eaux insondables de la tradition et les eaux insondables de la modernité".
Mais c'est dans ces eaux que nous nageons tous, tous autant que nous sommes, Occidentaux, Musulmans et tutti quanti. Et comme ces eaux font partie intégrante de l'océan de l'Histoire, il est futile et vain de tenter de les labourer ou de les diviser en y plantant des piquets pour y soutenir une barrière. Nous vivons une période de tension extrême, mais il est préférable de penser en termes de communautés puissantes et de communautés faibles, de politiques séculières de raison ou d'ignorance, de principes universels de justice et d'injustice, et non pas de divaguer, en quête de vastes abstractions qui peuvent produire une satisfaction passagère mais bien peu de connaissance de soi ou d'analyse fondée. La thèse du "Choc des Civilisations" est une astuce qui, à l'instar de la "Guerre des Mondes", est plus faite pour renforcer une (illusoire) estime de soi défensive que pour acquérir une compréhension critique de l'interdépendance déroutante qui est la marque de notre époque.
                        
2. Un responsable palestinien : "Israël a proposé à la police palestinienne de lui fournir du matériel anti-émeutes"
Dépêche de l'Agence France Presse du mercredi 10 octobre 2001
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
Le général Omar Ashur, responsable palestinien de la coordination militaire a déclaré aujourd'hui que c'est bien Israël qui a pris l'initiative de proposer à la police palestinienne de lui fournir du matériel destiné à "disperser les attroupements", ajoutant : "Nous avons refusé catégoriquement." M. Ashur a déclaré à l'Agence France Presse que "les allégations israéliennes selon lesquelles l'Autorité leur aurait "demandé de fournir du matériel anti-émeutes à la police palestinienne" sont dénuées de tout fondement". Il a affirmé que "c'est le partenaire israélien lui-même qui nous a proposé, au cours des réunions de coordination de la sécurité conjointe, de nous 'fournir du matériel anti-émeute'. C'est à moi-même que les Israéliens ont fait cette proposition, que j'ai refusée catégoriquement. Je leur ai dit : "merci bien, mais nous n'avons pas besoin de votre aide : nous avons pour habitude de régler nos problèmes par nous-mêmes". Il s'agissait d'une proposition israélienne "spontanée" et non d'une réponse à une quelconque demande palestinienne. Cette proposition a été formulée lundi dernier. M. Ashur a fait le commentaire suivant : "nous ne voulons pas réprimer notre peuple. La répression qu'il subit de la part d'Israël étant ce qu'elle est, on ne pourrait rien y ajouter". La proposition israélienne a été rejetée par tous les responsables palestiniens. M. Ashur a ajouté : "En nous faisant cette proposition, les Israéliens pensaient porter atteinte à l'image de l'Autorité palestinienne... Et puis, c'est quoi, cette générosité subite ? Ils (les Israéliens) retiennent toujours 55 000 uniformes d'hiver destinés à nos hommes, ainsi que d'autres équipements, depuis plus de six mois. Ils refusent de les débloquer, comme ils refusent de débloquer des armes et des munitions destinées à la police, et confisquées depuis plus d'un an. En échange de cette proposition (ignoble), nous leur avons demandé d'autoriser la livraison de soixante six véhicules destinés à la police palestinienne, qu'ils ont placés sous séquestre au point de passage de Rafah (entre l'Egypte et la bande de Gaza) depuis très longtemps.
                 
3. Gaza, la vie malgré tout par Georges A. Bertrand
in La Medina (N°10) du mois d'octobre 2001

[La Medina est un mensuel consacré aux cultures et aux sociétés musulmanes, qui tire à 15.000 exemplaires. La Medina - 62, rue Gabriel Péri, 93200 Saint Denis - http://www.lamedina.fr]
Avant septembre 2000, avant la nouvelle Intifada, c'était presque la paix, n'est-ce pas ! Celle à laquelle ne pouvaient croire que ceux qui jamais n'étaient venus à Gaza, à la rencontre d'une population de plus d'un million d'habitants, emprisonnée sur les quelques 270 km2 concédés par Israël à l'intérieur de la Bande dite de Gaza, cernée de barbelés, de murailles de béton, de hauts miradors, éclairée par de gros projecteurs, survolée par les hélicoptères et les avions de la puissance " enveloppante " avec pour seul horizon celui de la mer, changeante, parfois dangereuse, aussi " limitée " pour  les Palestiniens que la terre, mais plus " invisiblement ", laissant ainsi imaginer une liberté bleue.
Dans la Gaza de " l'après-Oslo ", il fallait vivre, manger, se vêtir et dormir, sortir pour trouver un petit travail, pour chercher à oublier le quotidien en compagnie des amis, des cousins, à la terrasse d'un café, " en ville ", ou face à la plage, pour admirer les jolies étudiantes à la sortie des cours, lorsqu'on avait gominé ses cheveux et chaussé de vagues lunettes de soleil à la mode, importées… 
Dans les ruelles des camps, on écoutait de la musique assis sur des parpaings, on fumait un narguilé, on poursuivait des yeux un cerf-volant alors que passaient les charrettes ou les pick-up chargés de longues tiges de fer, du ciment qu'il avait fallu commander en Israël… et dans les cours, les femmes lavaient le linge, préparaient les repas, le mariage de l'aîné, comme partout.
Dans les maisons, il y avait la télévision en marche, et sur les terrasses, des paraboles, dans les petites boutiques, des produits laitiers israéliens, des conserves israéliennes, des produits manufacturés israéliens, imposés…
A flots réguliers, les enfants rentraient et sortaient des écoles, s'égayant alors dans les rues, les terrains vagues, parfois à portée de tirs des casemates militaires de l'armée d'occupation ; ils couraient, sautaient, jouaient, rigolaient comme des fous, sautant dans les flaques lorsqu'il pleuvait, traînant pour ne pas rentrer tout de suite dans le réduit surpeuplé qui leur servait de logement et où de grandes-tantes se grisaient des souvenirs mythiques de leur maison abandonnée de l'autre côté de la frontière…
Depuis septembre 2000, conséquence d'années et d'années de vexations, d'humiliations, la lutte, plus violente, des Palestiniens a repris, et la mort a brisé par centaines leurs rêves d'enfant…
Mais, entre les chaussées défoncées, creusées pour qu'on ne puisse circuler, les maisons détruites, les oliviers arrachés, on peut toujours voir la mer, inchangée, des hommes et des femmes qui travaillent comme ils le peuvent et les enfants qui continuent de jouer au ballon dans les décombres d'une illusion d'Etat.
                   
4. Arafat joue son va-tout sur l'Occident par James Bennet
in The New York Times (quotidien américain) du mardi 9 octobre 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Aujourd'hui, c'est un Yasser Arafat confronté à des manifestations de Palestiniens radicaux qui a fait le pari de renforcer sa propre position et d'affirmer sa crédibilité internationale en tant que dirigeant putatif d'un hypothétique Etat palestinien.
Pour la première fois depuis des années, les forces de police de M. Arafat ont fait usage de leurs armes contre les Palestiniens afin de disperser une manifestation de soutien à Oussama bin Laden. Dans un nuage de gaz lacrymogènes, deux Palestiniens, dont l'un avait seulement treize ans, ont été fauchés par la mitraille. Un troisième est dans un état désespéré.
Il s'agit de la preuve la plus dramatique jusqu'ici du fait que les attaques terroristes menées contre les Etats-Unis ont entamé les positions très arrêtées des antagonistes du conflit, ici, offrant une nouvelle chance à la paix tout en causant un grave accès de violence.
Nombreux sont les Palestiniens à éprouver de la sympathie pour M. bin Laden, qu'ils approuvent ou non les attentats commis aux Etats-Unis. Ils disent qu'il est pour eux un frère en Islam, accusé sur des preuves fabriquées de toutes pièces par des Etats-Unis désireux, en fait, de mener une agression contre l'Afghanistan. Ils disent que les Américains ne réagissent qu'au nom de leurs propres souffrances et de leurs intérêts économiques égoïstes et qu'ils ne feront jamais aucun effort - encore moins, une guerre - pour apporter à d'autres peuples une liberté durable.
Yasser Arafat a conscience de cette amertume, plus que quiconque. Durant des années, il a adroitement misé sur elle. Et aujourd'hui, il a pris des mesures brutales contre la population de Cisjordanie et de la bande de Gaza afin de lui interdire de l'exprimer.
Durant la guerre du Golfe, M. Arafat avait soutenu Saddam Hussein, ce qui lui avait valu la perte du soutien international dont il jouissait auparavant. Le 11 septembre, quelques Palestiniens avaient été filmés tandis qu'ils célébraient les attentats, et M. Arafat eut à nouveau une vision furtive de l'abîme, qui l'attendait au tournant : terminer sa vie comme le paria des nations.
Tournant le dos résolument à cet écueil, M. Arafat a choisi de préserver ses relations avec les gouvernements occidentaux, tout en envoyant un message clair aux factions palestiniennes radicales, dont certaines menacent son autorité - message les avertissant, en substance, que le temps était venu où ils devaient absolument se calmer, tout au moins pour un temps.
Le message qu'il a voulu envoyer à destination de l'extérieur est celui que l'administration Bush voulait entendre. Alors que M. Arafat restait coi, son porte-parole l'a délivré, en réponse à la tentative télévisée de M. bin Laden, dimanche dernier, de se rallier des soutiens en invoquant la cause palestinienne. Ce porte-parole, Yasser Abed Rabbo, a dit que ce qu'il a qualifié de crimes perpétrés contre les Palestiniens ne sauraient justifier l'assassinat de civils à New York. Mais, même dans cette déclaration, il y avait encore de la place pour la discussion : M. Abed Rabbo n'a en rien affirmé que M. bin Laden était responsable des attentats. En ce qui concerne les frappes aériennes en Afghanistan, M. Abed Rabbo a déclaré que M. Arafat projetait de mettre au point une déclaration conjointe avec d'autres ministres des affaires étrangères de pays arabes et de pays musulmans. Mais, quelques heures plus tard, les fusils de M. Arafat, pointés sur les partisans de M. bin Laden, étaient plus explicites.
Le calcul de M. Arafat semble être que la majorité des Palestiniens, même s'ils soutiennent M. bin Laden, admettront que l'intervention policière de ce jour était inévitable.
"Nous constatons une maturation politique en Palestine", a déclaré le Dr. Ziad Abu Amir, un spécialiste ès sciences politiques, qui dirige le comité politique du Conseil législatif palestinien. Il a relevé que M. Arafat, M. bin Laden et le président Bush ont un point commun : tous trois ont exprimé de la sympathie pour le calvaire des Palestiniens - certains (beaucoup) plus récemment que d'autres - chacun dans l'espoir de se créer un courant de soutien chez les Arabes.
Mais les Palestiniens sont revenus de tout, lorsqu'il s'agit de compassion à bon marché. "Après un an d'intifada et de résistance palestinienne, les gens ont constaté que le niveau de l'intervention ou du soutien arabe ou islamique promis étaient très en-deçà de leurs attentes", a déclaré le Dr. Abu Amir. C'est ce fait qui rend inévitablement supérieurement attractif l'appel lancé au peuple par M. bin Laden. Les Israéliens poussent depuis longtemps M. Arafat à arrêter des leaders activistes palestiniens en gage de sérieux dans le processus de paix. Jusqu'ici, il a pratiquement toujours résisté à ces pressions israéliennes. Mais, aujourd'hui, il semble qu'on puisse lui forcer la main.
Le Hamas, mouvement musulman radical jouissant d'un large soutien à Gaza et en Cisjordanie, a exprimé aujourd'hui son soutien résolu à M. bin Laden. Les violences ont commencé à Gaza lorsque la police a tenté de disperser une manifestation d'étudiants à l'Université islamique, fief de ce mouvement.
Tard dans la nuit, des Palestiniens se battaient encore contre les forces de la police palestinienne, à Gaza.
En 1996, à un autre tournant critique des négociations de paix, M. Arafat avait arrêté certains leaders du Hamas, ce qui avait eu pour effet de faire baisser de manière sensible la violence dirigée contre des Israéliens. C'est ce précédent que les responsables israéliens ne cessent de rappeler lorsqu'ils exhortent M. Arafat à sévir immédiatement. M. Arafat avait relâché ces activistes, après quelques mois, et ils sont aujourd'hui encore plus populaires, et leurs ouailles mieux armées, qu'ils ne l'étaient en 1996.
Un haut responsable des services de sécurité israéliens a dit que M. Arafat n'avait "pas encore eu son Altalena". Il faisait référence à une décision fatale, prise un mois après la fondation de l'Etat d'Israël par David Ben-Gurion, alors premier ministre de la jeune nation. Plutôt que de donner l'autorisation d'accoster à un cargo, l'Altalena, apportant un chargement de fusils pour un mouvement israélien d'extrême-droite, il avait ordonné qu'il soit coulé. L'épave repose sur les fonds marins, au large de Tel Aviv.
Si M. Arafat sévit contre les activistes - pour se protéger lui-même, pour promouvoir la paix, ou pour ces deux objectifs à la fois - c'est le Premier ministre d'Israël, Ariel Sharon qui se retrouvera sur la sellette. Le monde pourrait bien finir par découvrir s'il cherche à provoquer une guerre civile entre Palestiniens, comme l'affirment certains d'entre eux, ou bien s'il veut assurer une paix dans la sécurité, comme il le prétend.
L'engagement flambant neuf de l'administration Bush à contribuer à l'effort de paix au Moyen-Orient sera, lui aussi, mis à l'épreuve. Le Secrétaire d'Etat Colin Powell a, lui aussi, exhorté M. Arafat à procéder à des arrestation...
                  
5. Bombardés et libérés par Monique Vanderwalle (Paris)
in le courrier des lecteurs du quotidien Le Monde  du dimanche 7 octobre 2001

La semaine dernière, j'ai vu et entendu sur une chaîne (laquelle ?) lors d'un débat entre des personnalités, un homme intelligent, Bernard-Henri Lévy, dire : "On va bombarder les femmes afghanes pour les libérer." Puis-je rappeler à ce monsieur, qui le sait sans doute, que nous avons été des centaines de milliers, en Europe, à avoir été bombardés pour être libérés.
Ayant personnellement échappé, par un hasard balistique dont je me félicite encore, aux bombes lancées en plein jour (13h45) sur un pont de la Seine joignant Sartrouville à Maison-Laffitte (banlieue nord-ouest de Paris) le samedi 27 mai 1944 (soit dix jours avant le débarquement de Normandie) par des B 17 (Flying Fortress), je regrette autant les quatre cents morts de ce bombardement que ceux du World Trade Center, du Pentagone et de Pennsylvanie, et je m'en excuse auprès du peuple américain. Dois-je ajouter que j'aurai 70 ans le mois prochain, et que pour fêter dignement cet anniversaire, je prendrai... l'avion !
                         
6. Jénine, ville assiégée par Françoise Germain-Robin
in L'Humanité du samedi 6 octobre 2001

Proche-Orient. Les violences se multiplient et le bouclage des villes autonomes palestiniennes par Tsahal est de plus en plus drastique. Notre envoyée spéciale est la seule journaliste occidentale à avoir pu entrer ces dernières heures dans la cité du nord de la Cisjordanie totalement encerclée par l'armée israélienne. Elle témoigne.
De notre envoyée spéciale à Jénine
" Vous êtes prévenue : si vous franchissez cette barrière, nous ne répondons pas de votre sécurité. De l'autre côté, c'est bourré de terroristes : Jihad, Hamas, Tanzim. Ils n'hésiteront pas à vous tirer dessus. " La scène se passe à l'entrée nord de la ville palestinienne de Jénine, dans le nord de la Cisjordanie. Mes interlocuteurs sont deux soldats israéliens de garde à l'un des points de passage. Ils ont tout fait pour me dissuader de me rendre dans ce " nid de frelons ", selon l'expression employée il y a trois semaines par le chef d'état-major de l'armée israélienne pour justifier le siège de la ville et son bombardement, pendant neuf jours d'affilée par des chars et des hélicoptères de combat Apache. Les tanks ont levé le siège il y a une semaine, mais le blocus continue et Jénine est loin d'avoir encore pansé ses plaies.
" On a vraiment vécu l'enfer, raconte Halla, une jeune mère palestinienne. " Elle me montre, sous les fenêtres de sa maison, les traces laissées par les chenilles des chars. " Toutes les nuits, ils bombardaient. Impossible de dormir ne serait-ce qu'une demi-heure. Les enfants étaient terrorisés. Ils continuent de faire des cauchemars presque toutes les nuits. " Les deux petites filles trois et deux ans portent encore sur le visage les traces de cette fatigue et de cette terreur. Pâles, les yeux cernés, comme presque tout le monde à Jénine.
Dans la famille Slit, qui vit dans le camp de réfugiés de Moukhayen (13 000 habitants), le cauchemar dure toujours. Personne n'oubliera jamais cette nuit d'horreur où, à 3 heures du matin, la maison a été bombardée par un char et un hélicoptère. La jeune Rajah, vingt-quatre ans, dormait au deuxième étage aux côtés de son époux. Dans la chambre voisine, leurs deux petits enfants. Les murs de la chambre conjugale sont criblés d'impact. Juste au-dessus du lit, il y a quatre trous béants. Le mari de Rajah, Mustapha, le regard plein d'une tristesse indescriptible, raconte. " Rajah s'est dressée dans le lit, elle a couru dans le couloir pour aller prendre les enfants dans ses bras. Juste à ce moment, un obus a traversé la porte et l'a tuée. " D'un tiroir de la commode, il sort les douilles des balles et les éclats d'obus qu'il a ramassés dans l'appartement. Je lui demande ce qu'il compte faire maintenant. " Que voulez-vous que je fasse ? dit-il d'un air las et désespéré. La vengeance ne servirait à rien. Tout ce que je peux faire, c'est essayer de nourrir mes enfants. Mais je n'ai plus de travail. Avant, je travaillais en Israël comme ouvrier du bâtiment. Maintenant, c'est fini. Je suis prisonnier ici. "
La famille Slit a perdu cette nuit-là un autre de ses membres : Farih, l'oncle de Rajah, a été tué devant la maison. Sa voiture est criblée de balles, le pare-brise explosé, la portière transpercée. Chez les parents de Mustapha, qui habitent la maison voisine, la veuve de Farih est assise, immobile et silencieuse comme une statue, son visage voilé vide de toute expression. Elle reste seule, avec deux tout petits enfants. Sa belle sour, Ola, une adolescente de quinze ans, a elle aussi été blessée dans son sommeil. Une balle lui a traversé la joue droite et fait exploser la mâchoire supérieure droite, désormais vide de dents. Une autre lui a sectionné un doigt. L'hôpital regorge de blessés, et l'on rencontre à tous les coins de rues des éclopés : l'un a perdu une jambe, l'autre a eu les membres brisés, le troisième a le bras en écharpe, un garçonnet de douze ans a perdu un oil emporté par une balle.
" Il n'y a pratiquement pas une famille, à Jénine, qui n'ait été touchée, dit le gouverneur de Gaza, Souheir El Manasrah, du Fatah de Yasser Arafat et plus haut représentant de l'Autorité palestinienne dans la région. Plus de quatre cents maisons ont été endommagées par les bombardements. " Les dégâts sont considérables. Le siège de la police palestinienne a été totalement détruit et les policiers de Jénine en sont réduits à s'installer dans les cafés ou chez les commerçants. Les photos des martyrs - treize morts pendant les neuf jours qu'a duré l'incursion israélienne, ornent les murs et les boutiques.
Mais les pires dégâts, sans doute, sont ceux qu'a subis et que continue de subir une population de 45 000 habitants ainsi enfermée, asphyxiée, privée de toute activité économique. " La plupart des gens de Jénine, explique Taher un journaliste palestinien qui travaille pour le journal du Parti communiste israélien, Al Ittihad, allaient travailler sur des chantiers, en Israël. Aujourd'hui, ils sont tous chômeurs. Quant aux agriculteurs, la plupart ne peuvent plus accéder à leurs champs à cause du bouclage. "
L'entrée nord de la ville, par laquelle je suis arrivée, offre un spectacle de désolation totale. Tous les bâtiments qui bordent la route des deux côtés - des hangars, des entrepôts, des échoppes - ont été littéralement écrasés. Les serres sont ravagées, comme les cultures qu'elles abritaient. Et dès qu'approche la tombée du jour, les rues sont désertées par une population qui se demande de quoi la nuit qui vient sera faite et s'" ils " ne vont pas revenir.
" Le plus grave dans tout cela, dit Taher, c'est que par son comportement, l'armée israélienne tente de nous priver de notre humanité. Quand on voit qu'ils n'ont pas hésité à bombarder l'école de Taysir, un village tout près d'ici, on comprend pourquoi les gens ont des idées de vengeance. L'école a reçu quatre missiles. Par chance, aucun enfant n'a été blessé. Mais ils étaient tous terrorisés et les parents étaient fous de colère. On dirait que c'est ce qu'ils cherchent : remplir les cours des gens de haine. "
                     
7. Jeddah : appréciations mitigées sur bin Laden, dans sa mère-patrie par Neil McFarquhar
in The New York Times (quotidien américain) du vendredi 5 octobre 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Jeddah (Arabie Saoudite) - Ici, à Jeddah, cette grande ville portuaire cosmopolite qui ne renie pas (le moins du monde) d'avoir vu naître Osama bin Laden, tout le monde n'est pas encore prêt à déclarer ce citoyen célèbre "terroriste".
On peut même dire que la popularité dont il jouit ici, chez certaines personnes, souligne le dilemme auquel le gouvernement saoudien est confronté au moment de participer à l'action américaine visant à le pourchasser et à le mettre hors de nuire : une position trop faible risque de lui aliéner son principal soutien occidental : les Etats-Unis. En revanche, une alliance trop affirmée avec Washington serait de nature à susciter des troubles sérieux à l'intérieur du royaume.
A plus d'un titre, M. bin Laden est un sérieux embarras pour la famille royale, forte de 30 000 membres, qui gouverne l'Arabie saoudite. La vision austère, fondamentaliste qu'il a de l'islam est aussi celle des maîtres du royaume, qui partagent la même détermination à propager la foi (islamique).
Mais l'hostilité du terroriste (déclaré coupable) à l'égard de l'Occident, en particulier à cause de la présence de troupes américaines sur le sol séoudien, menace la Maison des Saoud, principalement parce qu'elle trouve un écho certain auprès d'une population saoudienne très en colère contre le soutien indéfectible de l'Amérique à Israël.
Dans cette société fermée, que patrouillent des volontaires de la Fondation pour la Promotion de la Vertu et la Prévention du Vice, les gens sont très peu enclins à s'exprimer ouvertement. Mais même des conversations avec des Saoudiens modérés laissent entendre que M. bin Laden bénéficie d'une popularité certaine. Des officiels américains pensent qu'une douzaine parmi les kamikazes ayant commis les attentats terroristes du 11 septembre aux Etats-Unis peuvent avoir été des citoyens saoudiens.
"Osama bin Laden est considéré comme la conscience de l'Islam", m'a indiqué un avocat influent travaillant pour des sociétés multinationales, assis à son bureau, face à ses diplômes (soigneusement encadrés) accumulés au cours de dix années d'études aux Etats-Unis.
La plupart du temps, cet avocat montre fort peu d'enthousiasme pour les règles de conduite à suivre dans la vie quotidienne, édictées par les autorités religieuses du pays, mais on n'en perçoit pas moins une certaine admiration, qui transparaît dans le ton de son discours, lorsqu'il parle de M. bin Laden...
"Ce qu'il dit et ce qu'il fait représente ce que la plupart des musulmans ou des Arabes diraient s'ils pouvaient s'exprimer. Ce qu'il dit, cela nous plaît, nous sommes d'accord avec."
Estimer l'étendue ou la profondeur de cette adhésion n'est pas chose aisée. Mais il est clair que M. bin Laden reste populaire pour deux raisons. Premièrement, certains Saoudiens pensent qu'il donne une voix à leur propre mécontentement vis-à-vis de la mal gouvernance de la famille royale. De plus, ils ne sont pas convaincus du fait que des preuves suffisantes aient été apportées, qui permettraient de l'accuser à juste titre des attentats du 11 septembre. Dussent des preuves supplémentaires être produites, leur opinion est susceptible d'évoluer.
Mais, pour l'instant, le but proclamé des Américains - capturer M. bin Laden, ou le tuer - semble être un sujet si délicat que les Saoudiens se sont tenus en retrait de toute coopération totale avec Washington.
Le gouvernement saoudien était déjà préoccupé par la popularité croissante de M. bin Laden, avant les attentats aux Etats-Unis. Une cassette vidéo diffusée au début de cet été dans les pays du Golfe montrait ses guérilleros pratiquant des exercices de préparation militaire et d'entraînement à la guérilla urbaine, dans leurs camps - tandis que M. bin Laden se livrait à une philippique contre les Etats-Unis et Israël, qu'il accusait tous deux de martyriser les Palestiniens. Il y jurait d'apporter la preuve que Washington, en réalité, était vulnérable.
Cette cassette, piratée et dupliquée à des milliers d'exemplaires, se vendait comme des petits-pains, ici, à la fin de l'été. La police avait entrepris d'arrêter ceux qui étaient suspectés de contribuer à sa diffusion. Bien entendu, le rythme des arrestations s'est accéléré après les attentats du 11 septembre, des douzaines de suspects étant soumis à interrogatoire au sujet de leurs liens avec M. bin Laden.
"Il est devenu un symbole de défi à l'arrogance américaine", a indiqué un journaliste saoudien, trop effrayé des conséquences que cela pourrait avoir pour décliner son identité.
Bien qu'il ait été déchu de sa citoyenneté (saoudienne) pour avoir ouvertement critiqué la présence militaire américaine depuis la guerre du Golfe, M. bin Laden a conservé des liens importants ici, en Arabie saoudite.
C'est sa foi et son engagement dans l'Islam qui en ont fait un symbole de la campagne (financée par l'Arabie saoudite) des combattants islamistes pour bouter les forces soviétiques hors d'Afghanistan, dans les années quatre-vingt. Cette foi, cette conception de l'Islam, sont toujours inséparables d'un royaume dominé par la secte puritaine des wahhabites, berceau des deux lieux saints les plus sacrés de l'Islam : la Mecque et Médine.
"Tous les Saoudiens ne sont pas d'obédience wahhabite, mais ce courant religieux est le plus puissant, ici. Il s'agit d'une conception stricte et austère du monde. La conception religieuse du monde qu'a bin Laden ne diffère pas de celle de la majorité des gens, en Arabie Saoudite", nous a dit Robert Vitalis, du Centre d'études du Moyen-Orient de l'Université de Pennsylvanie.
Mais la religion ne peut à elle seule faire vivre un pays comme l'Arabie saoudite. Il a besoin de ses revenus tirés du pétrole. Or ces revenus proviennent, en grande majorité, des Etats-Unis. C'est la raison pour laquelle l'enthousiasme des partisans ouverts de M. bin Laden, depuis le 11 septembre, se voit opposer une répression renforcée.
Parmi ceux d'entre eux à être encore en état d'arrestation, ici, on trouve Mohammed Jalal Khalifa, beau-frère de M. bin Laden, qui dirigeait les filiales de deux institutions caritatives saoudiennes à Manille (Philippines). La police philippine l'accuse d'avoir transmis clandestinement des fonds aux activistes islamistes (aux Philippines). M. Khalifa nie l'avoir fait.
Les arrestations ont fini de dissuader les gens de parler. A l'occasion, quelqu'un va peut-être glisser une anecdote - racontant, par exemple, comment bin Laden organisait régulièrement des concours du style "Questions pour un Champion", dans son quartier, toutes les questions ayant trait à l'histoire et aux fondements de l'Islam, alors qu'il n'avait que... dix ans!
Le clan bin Laden, tentaculaire et fabuleusement riche, est basé à Djeddah, mais il y a belle lurette que ses membres ont dépossédé (le vilain petit canard qu'est pour eux) Oussama. Ils se refusent à toute déclaration publique à son sujet.
Des habitants de Djeddah rejettent les allégations selon lesquelles M. bin Laden aurait téléphoné, à Damas, à sa mère (d'origine syrienne) avant les attentats du 11 septembre, lui disant qu'il ne pourrait aller la voir parce quelque chose de "big" (important) allait se produire.
Si vous demandez aux gens, ici, quels sont leurs sentiments, ils vous diront que plusieurs leaders israéliens éminents étaient déjà en train de vociférer (devant les caméras de télévision) contre le terrorisme islamiste, quelques heures seulement après les attentats, ce qui laisse entendre que certains d'entre eux sont convaincus qu'Israël en est le commanditaire.
En fait, le seul groupe influent qui ne soit pas du côté de M. bin Laden, c'est le clan al-Saud...
"Les membres de la famille royale sont les seules personnes, dans ce pays, qui n'aiment pas Ossama bin Laden, parce qu'il remet en question leur présence, leur futur", nous a dit un autre Saoudien ayant fait des études aux Etats-Unis. M. bin Laden a argué à de multiples reprises du fait que la proximité de la famille royale avec les Etats-Unis la rend indigne de gouverner le pays.
Le fait que les étrangers rappellent à tout bout de champ que M. bin Laden est saoudien irrite la famille royale saoudienne au plus haut degré. Les journalistes saoudiens se sont vu ordonner de cesser leur quête d'informations croustillantes établissant de quelconques liens entre les terroristes et l'Arabie saoudite.
Malgré une identification certaine avec M. bin Laden, les proportions criminelles hors du commun prises par les attentats placent les gens dans un état de conflit moral sur les sentiments qui devraient être les leurs. Dans les rues de Djeddah, il semble que les gens soient perplexes, ils se demandent, en particulier, si M. bin Laden est bien accusé à juste titre.
"D'aucuns le considèrent comme un héros ; pour eux, il représente le Musulman idéal, le parangon de ce qu'un Arabe digne de ce nom devrait être," m'a confié un professeur d'université, résumant le sentiment de bon nombre de ses étudiants.
L'une des raisons pour lesquelles M. bin Laden est tellement populaire tient au fait qu'il représente l'idéal - perdu depuis si longtemps de vue dans le Royaume : depuis que le Roi Abdelaziz a unifié le territoire qui allait devenir l'Arabie Saoudite, cela remonte aux années vingt - de l'Arabe qui lutte, non pas seulement pour préserver la ("vraie") foi, mais bien pour la répandre.
"Ils voient en Osama bin Laden un type immensément riche, qui aurait pu vivre comme un prince, mais qui a laissé tomber la vie mondaine et s'est dédié au combat pour Dieu", a résumé pour moi notre avocat de tout à l'heure.
L'une des croyances-clés du wahhâbisme - une interprétation ascétique et extrêmement austère de l'Islam, rejetée, il convient de le préciser, par l'immense majorité des Musulmans - est que la Foi doit être propagée, sans jamais lâcher prise en un quelconque lieu qu'elle aurait conquis. C'est cette croyance qui a amené M. bin Laden jusqu'en Afghanistan.
La question de savoir si la présence de soldats américains sur la base aérienne Prince Sultan, en Arabie saoudite, constitue une telle occurrence de rétrocession d'un carré de terre sacrée islamique aux "infidèles" est bien la question par excellence qui oppose désormais la Maison des Séoud à son ex-citoyen le plus célèbre...
                  
8. D'une apocalypse à l'autre par Pierre Lory
in Le Monde du vendredi 5 octobre 2001

(Pierre Lory est directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études, section des sciences religieuses - pensée musulmane.)
Notre étonnement, en Occident, devant les séries d'attentats terroristes suscités par les milieux islamistes, a quelque chose d'à la fois naïf et compréhensible.
De naïf, parce que la colère de franges entières de populations musulmanes de par le monde était proclamée, écrite, diffusée depuis plusieurs dizaines d'années. De compréhensible, car la décision de s'en prendre à des civils à défaut d'atteindre l'armée ainsi que les moyens adoptés sont nouveaux par rapport aux règles de la loi religieuse, de la charia elle-même.     
Si celle-ci évoque bel et bien la lutte armée du djihad - mentionnée dans le Coran et dans les prescriptions du prophète Mahomet, définie et codifiée au cours des siècles par les juristes -, on aurait du mal à y trouver la justification du massacre aveugle de civils en période de paix.
De même, l'envoi de commandos-suicides représente une radicale nouveauté. Le suicide sous toutes ses formes a toujours été interdit, y compris dans le cadre du djihad. Les attaques de ce type pratiquées à partir du XIe siècle par les ismaéliens dits "assassins" ont été réprouvées par la majorité sunnite, qui en constituait d'ailleurs la cible principale. L'emploi du terme "kamikaze", à défaut d'une désignation arabe, montre combien ce type d'acte est étranger à la culture islamique traditionnelle.
Mais alors, que s'est-il passé pour qu'un tel changement de valeurs éthiques se soit produit à la fin du XXe siècle ? L'humiliation de peuples soumis depuis près d'un siècle à diverses formes d'exploitation étrangère, le désespoir d'une jeunesse sans perspective de prospérité sociale, est un facteur évident : comment respecter la vie d'autrui, si l'on en vient à haïr sa propre existence concrète ? Pourquoi ne pas préférer un au-delà glorieux dans le paradis promis aux martyrs, si le bonheur de la vie terrestre devient si illusoire, si même la dignité d'être soi-même semble un bien si peu accessible ?
L'explication du surgissement de ces mouvements extrêmes a été exposée à de multiples reprises par des historiens et politologues compétents. Il peut être important toutefois de souligner un fait trop souvent occulté, consciemment ou non. L'islam s'inscrit dans un horizon eschatologique : il se veut la dernière religion révélée par Dieu, appelée à se répandre dans le monde entier.
D'après des traditions attribuées au prophète Mahomet et décrivant les "conditions de l'heure" (c'est-à-dire les temps derniers), l'humanité connaîtra vers la fin de son histoire de graves convulsions. Un spectaculaire renouveau du paganisme la gagnera. La pratique religieuse s'effondrera, les valeurs familiales également.
La licence sexuelle sous toute ses formes, la boisson d'alcool, toutes les débauches, s'étaleront au grand jour. Une guerre sans merci opposera les musulmans restés pratiquants aux forces des païens ; son théâtre principal sera le Proche-Orient, plus précisément la Palestine. Grâce à l'intervention du Christ revenu sur terre et d'un chef envoyé par Dieu - le Mahdi -, l'armée des croyants finira par investir Jérusalem, qui deviendra le centre spirituel d'une humanité réunifiée.
Toutes ces données relèvent de thèmes apocalyptiques assez classiques, dont les sources littéraires peuvent être repérées sans trop de mal. Les théologiens musulmans du Moyen Age étaient réservés à leur endroit, jugeant parfois l'origine de ces récits douteuse et estimant, surtout, leur éventuel usage politique dangereux. Cependant, leur résonance avec l'époque actuelle est manifeste. Ces récits circulent sous forme de livrets bon marché que l'on trouve en vente dans les librairies populaires, voire sur les trottoirs des villes musulmanes. Même s'ils ne sont pas évoqués ouvertement dans les discours politiques ou religieux, ils circulent sous forme de rumeurs, et sont connus de la majorité des musulmans, dont bien sûr les militants.
Des convictions analogues en milieu chiite (thème du retour de l'Imam caché) avaient accentué les effets du charisme de Khomeiny lors de la révolution islamique, vers 1979-1980. Des rumeurs de ce type s'étaient aussi mises à circuler au moment de la guerre du Golfe. Le combat engagé, pour beaucoup de moudjahidins, est un mouvement de type millénariste. Les conséquences de cet état d'esprit sont lourdes. Dans une telle vision de l'Histoire, il n'est pas nécessaire pour entreprendre un combat que le rapport de force soit favorable aux musulmans ; et peu importe si la lutte entraîne des catastrophes et des souffrances, puisque des combats d'apocalypse sont la condition même de la restauration de la justice et de la paix, et que seul Dieu décidera en définitive de leur issue.
Cette perspective eschatologique n'est pas éloignée du tout de l'héritage culturel et religieux de l'Europe occidentale ; elle en est même fort voisine. On peut rappeler combien la ferveur qui animait les croisades s'inspirait d'espoirs apocalyptiques : la prise de la Jérusalem terrestre devenant comme le signe même de l'accomplissement des prédictions du livre de saint Jean. Or, voir l'ennemi comme une incarnation globale des forces du Mal conduit à nier chez lui tout statut de personne : hommes, femmes, enfants participent ici tous d'une même nature démoniaque.
Les massacres épouvantables qui ont accompagné les croisades - introduits d'ailleurs par les exactions contre les communautés juives d'Allemagne en 1096 - ont marqué la conscience des populations musulmanes du Proche-Orient jusqu'à l'époque moderne. Des aspirations eschatologiques analogues marquèrent parfois la conquête du Nouveau Monde. Plus récemment, et de façon beaucoup moins sanglante heureusement, le traditionalisme catholique du XIXe siècle a ravivé ces thèmes d'une apocalypse guettant le monde matérialiste corrompu par le modernisme. Ces sentiments n'ont pas disparu, ils resurgissent de temps à autre au travers de phénomènes sectaires dont seuls les dénouements tragiques attirent parfois l'attention des médias.
Le monde musulman a servi pendant des siècles de repoussoir, d'image inversée de l'idéal que l'Occident se proposait à lui-même. Quatorze siècles de diabolisation de la religion de Mahomet ont bien entendu marqué les esprits. Le ton violemment anti-musulman du dernier roman de Michel Houellebecq, ses déclarations concernant l'islam à la revue Lire le mois dernier en sont un exemple assez tragique.
L'horreur inspirée par les attentats commis aux Etats-Unis ne devrait pas faire oublier qu'une telle violence aveugle a été celle de nos aïeux, qu'elle menace en permanence de nous habiter, et qu'elle peut resurgir avec d'autant plus de violence que nous nous persuadons du contraire.
                        
9. "Ils sont venus et ont démoli nos maisons" par Agnès Gorissen
in Le Soir (quotidien belge) du mardi 2 octobre 2001
 
Proche-Orient Dans la bande de Gaza comme en Cisjordanie, les Israéliens pratiquent la politique de la terre brûlée. Habitations, champs : l'armée de l'Etat hébreu " nettoie " régulièrement dans les territoires palestiniens. Partout où elle l'estime nécessaire. Pour des " raisons de sécurité ". Sans prévenir.
REPORTAGE à Rafah et Deir el-Balah (bande de Gaza)
Ils sont là, assis dehors autour de deux braseros qui tiennent au chaud quelques cafetières. Une dizaine d'hommes en deuil, de la même famille, qui viennent de recevoir proches et amis. Pour les funérailles de Mahmoud, tué il y a trois jours. Mahmoud avait 24 ans. Il se trouvait dans la maison d'un ami quand les Israéliens ont détruit l'immeuble d'à côté. Le jeune homme a reçu un éclat de munition.
Pour les el-Chahar, la perte de Mahmoud n'est que le dernier acte d'un long drame. Le 30 août, les Israéliens ont rasé les treize maisons de la famille à el-Barazil, un quartier de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, à la frontière avec l'Egypte. Ils ont estimé que la centaine de mètres entre leurs positions à la frontière et les premières habitations palestiniennes ne suffisait pas. Conséquence : 86 personnes à la rue dont une cinquantaine d'enfants. A 4 heures du matin, les bulldozers sont venus, protégés par des chars. Et ils ont commencé à démolir nos maisons, sans avertir personne, sans même frapper aux portes. Nous avons juste eu le temps de nous habiller et de sortir en courant, raconte Fouad, un des fils du patriarche. On n'a rien pu emporter. Tous nos biens sont sous les décombres. On a juste fouillé pour essayer de récupérer les choses de valeur, les objets en or, les bijoux des femmes.
La trentaine avancée, l'homme montre d'un geste las ce qu'il reste de l'" empire " familial. Un amas de ruines, un enchevêtrement de béton et d'acier d'où émergent un vélo tordu, une manne à linge éventrée, un porte-bouteilles en plastique cassé.
Grâce aux amis et aux parents, une partie de la famille a pu louer de quoi se loger ailleurs. Les autres membres de la famille sont restés là, sous de petites tentes blanches. Dormant à même le sol, sur des nattes. Les hommes ont récupéré quelques parpaings pour construire à la hâte une salle de bains en dur. Les femmes cuisinent en plein air, sous un toit de tôle ondulée, juste à côté de l'enclos où paressent cinq chèvres.
Le quotidien est difficile. Mon mari ne travaille pas. Il faut se battre pour vivre. Je grappille l'aide que je peux trouver auprès de différentes associations, soupire Fatima. Mais j'ai surtout peur pour mes enfants. Le jour où les maisons ont été détruites, Ahmed, 8 ans, et son petit frère de 7 ans voulaient absolument que leur père leur achète un fusil. Pour se battre contre les soldats israéliens. Ils sont devenus agressifs. Et ils se réveillent la nuit en hurlant, ajoute Fatima.
Au bout de la rue se profile l'immeuble éventré où Mahmoud a été tué trois jours plus tôt. Il faut raser les murs. De leur poste militaire, à quelques mètres, les Israéliens tirent lorsqu'ils aperçoivent quelqu'un. Parfois en l'air. Parfois pas - comme le prouvent les murs criblés de balles des maisons voisines.
Le mari de Maha et ses deux frères étaient propriétaires de l'immeuble. Elle est venue voir ce qu'elle pouvait récupérer dans son appartement devenu inhabitable. Elle aussi s'est enfuie avec juste ce qu'elle avait sur le dos. Je n'avais même pas de chaussures, insiste-t-elle.
Elle attend que décroisse le bruit d'un char avant de laisser éclater sa colère. On chassait les gamins qui venaient lancer des pierres d'ici. Et la nuit, les hommes du voisinage montaient la garde pour empêcher que des jeunes provoquent les Israéliens. Nous voulons vivre en paix et en sécurité. Eux aussi ? Alors, qu'ils mettent fin à l'occupation, aux tueries, aux destructions. Mais si on perd nos enfants et nos maisons, que peut-on encore perdre ? Ils nous poussent au pire.
Maha n'est pas tendre non plus pour l'Autorité palestinienne. Personne ne nous aide. Le gouverneur de Rafah est venu aujourd'hui pour la première fois. Il a promis de reconstruire. Mais seulement quand ce sera possible... Entre-temps, il nous a dit de nous en remettre à Dieu.
La prière, c'est aussi à peu près tout ce qu'il reste au clan Abou Holy. Propriétaires de ses terres à Deir el-Balah, dans le centre de la bande de Gaza, depuis l'époque britannique, cette famille bédouine est aujourd'hui étranglée.
Depuis le 11 octobre 2000, c'est-à-dire quelques jours après le début de l'intifada, les Israéliens détruisent ce qui nous appartient, explique Salah, un des fils du mokhtar, le chef du clan.
Petit bout par petit bout. En tout, ils ont dévasté la moitié de nos terres : 325 dunams - un dunam correspond à un lopin d'environ 1.000 mètres carrés, soit dix ares - plantés de goyaviers, de noyers, d'oliviers, de légumes et de céréales. Cinquante autres dunams n'ont pas été rasés mais nous sont interdits d'accès - plusieurs chiens et un cheval qui s'y étaient aventurés ont même été abattus. Ils ont aussi détruit trois puits.
Touchée dans sa chair - un adolescent de 14 ans qui lisait dans un champ a été abattu par des soldats en février -, cette famille a également dû assister, impuissante, à la démolition de 5 de ses maisons, où vivaient 36 personnes.
" Des raisons de sécurité ? Jamais la moindre attaque n'est venue de nos terres "
Le " tort " du clan Abou Holy, qui ne vit plus que de la moitié de ses terres et des salaires d'employés de trois membres de la famille ? Résider à la sortie de Deir el-Balah, non loin de la colonie juive de Kfar Darom et de la route, exclusivement réservée aux colons, qui relie Kfar Darom au bloc d'implantations de Gouch Katif. Pour des raisons de sécurité, l'armée israélienne " nettoie " tout à proximité. De plus en plus loin de ses postes militaires.
Des raisons de sécurité ?, s'énerve Salah. Jamais la moindre attaque n'est venue de nos terres. Et pourquoi alors détruire les puits ? En réalité, ce qu'ils veulent, c'est augmenter les surfaces qu'ils contrôlent. En ce moment, les soldats sont en train de raser un de nos champs pour construire une route supplémentaire pour les colons. A 200 mètres de la précédente  Alors que la Cour suprême israélienne, que nous avions saisie, a ordonné d'arrêter les travaux  Mais ils veulent un fait accompli. Et quand cette route sera construite, on rasera encore un peu plus, pour des " raisons de sécurité ". Sans égard pour les 400 personnes, et donc 400 familles, qui vivent de cette terre - à côté de nous, il y a les ouvriers, les taximen qui les conduisent au travail, les vendeurs...
Et dire que le droit international prescrit de respecter les biens des civils, soupire Salah, le regard perdu sur une terre autrefois verdoyante et aujourd'hui devenue un désert.
                        
10. Avant les attentats du 11 septembre, les Etats-Unis étaient prêts à déclarer leur soutien à un Etat palestinien par Jane Perlez et Patrick E. Tyler
in The New York Times (quotidien américain) du mardi 2 octobre 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Avant que ne surviennent les attentats terroristes, le11 septembre dernier, l'administration Bush était à la veille d'annoncer une initiative diplomatique au Moyen-Orient, initiative qui aurait inclus le soutien américain à la création d'un Etat palestinien, ont révélé des responsables de l'administration. Ceux-ci ont ajouté que les Etats-Unis étaient en train de peser, actuellement, le pour et le contre en vue de remettre, éventuellement, ce projet à l'ordre du jour.
L'initiative aurait dû être présentée en détail à l'occasion d'un discours du Secrétaire d'Etat Colin L. Powell devant l'Assemblée Générale des Nations Unis. Elle aurait été une première historique : c'était en effet la première fois qu'un gouvernement républicain aurait soutenu la fondation d'un Etat palestinien.
Des hauts responsables de l'administration Bush avaient été très critiques face aux efforts obstinés de l'ancien président Clinton afin de promouvoir un arrangement au Moyen-Orient. Pour eux, les Etats-Unis ne pouvaient imposer une paix dont les parties concernées elles-mêmes n'auraient pas voulu. Mais le plan que le Secrétaire d'Etat Powell avait prévu de rendre public incluait des propositions en vue d'une solution globale, les Etats-Unis jouant un rôle indéniable dans sa réalisation.
Les responsables de l'administration américaine disent que M. Bush n'a pas abandonné l'idée de faire une déclaration marquante sur la solution de la crise la plus inextricable du Moyen-Orient, mais la date à laquelle il ferait cette déclaration n'a pas encore été arrêtée.
L'idée d'une intervention américaine dans le conflit du Moyen-Orient, idée que le Président Bush s'est employé à faire oublier durant ses huit premiers mois de mandat à la Maison Blanche, a acquis d'autant plus d'importance à l'heure où l'administration américaine s'efforce de mobiliser le soutien arabe dans son action visant à contraindre les gouvernants talibans de l'Afghanistan à mettre un terme au soutien qu'ils apportent à Osama bin Laden. Plusieurs Etats arabes modérés ont dit clairement que ce n'est qu'à la condition que les Américains s'engagent sérieusement dans la résolution du conflit israélo-palestinien qu'ils soutiendraient la campagne anti-terroriste américaine.
Dans son discours, ont précisé des officiels de l'administration, le Secrétaire d'Etat Powell devait exposer la vision générale qu'a l'administration d'un règlement définitif des questions cruciales relatives aux frontières, au droit au retour des réfugiés palestiniens et, éventuellement, au devenir de Jérusalem.
La Maison Blanche avait également décidé, avant le 11 septembre, que M. Bush rencontrerait le leader palestinien, Yasser Arafat, durant l'assemblée générale de l'ONU à New York, réunion qui n'aurait pas revêtu le même lustre qu'une poignée de mains dans le bureau ovale (de la Maison Blanche).
La plus grande partie de l'ordre du jour de l'Assemblée Générale de l'ONU a été annulée, en raison de la charge de travail qu'une telle réunion aurait entraîné pour des services de sécurité newyorkais déjà débordés par les conséquences des attentats.
Après les attaques, le Secrétaire d'Etat Powell signifia aux pays arabes amis, tandis qu'il montait une coalition internationale contre le terrorisme, que l'administration poursuivrait sa démarche motivée par le désir de jouer un rôle plus visible au Moyen-Orient. Mais l'initiative israélo-palestinienne a été remise à plus tard.
Aujourd'hui, les dirigeants arabes pressent M. Bush de remettre son initiative à l'ordre du jour, car cela les aiderait à "vendre" à leur opinion publique respective le soutien officiel de leurs différents pays à la lutte internationale contre le terrorisme menée par les Etats-Unis, campagne qui a de fortes probabilités d'impliquer une action militaire contre des populations musulmanes.
Au Département d'Etat, certains officiels souhaitent que le Secrétaire d'Etat prononce ce discours programmé et ajourné. Ils pensent que le plus tôt serait le mieux, et qu'en tous les cas il devrait le faire avant que des opérations militaires commencent contre M. bin Laden et ses forces, en Afghanistan.
De cette manière, l'administration américaine pourrait plus aisément repousser les critiques que les officiels s'attendent à voir fuser depuis Israël et les milieux juifs américains, qui ne vont pas manquer de dire que les si les Etats-Unis poussent à une solution négociée maintenant, c'est uniquement parce qu'ils ont grand besoin de courtiser les Etats arabes.
"La question est de savoir si nous aurions plus de poids maintenant, ou après une quelconque intervention armée", a déclaré un officiel. "La réponse est : "maintenant"".
Une autre considération entrant en ligne de compte, pour l'administration américaine, est de savoir comment ce discours pourrait s'intégrer dans la stratégie générale de l'administration en matière de construction d'une coalition, a indiqué un haut fonctionnaire.
Le premier ministre israélien, Ariel Sharon, ainsi que certains milieux juifs aux Etats-Unis étaient partisans de l'approche hostile à tout interventionnisme dans le conflit israélo-palestinien, qui était celle du président Bush dans les premiers mois de son mandat, et ils ont fait montre de bien peu d'enthousiasme à ce qu'une initiative diplomatique (américaine) soit exposée devant l'ONU en septembre.
Le Secrétaire d'Etat Powell devait délivrer le message public selon lequel l'administration prenait ses premières mesures concertées afin d'imposer une issue, tandis que M. Bush devait rencontrer M. Arafat en privé afin de renforcer leurs relations et de convaincre celui-ci de la nécessité qu'il y a à ce que des compromis soient faits par les deux parties.
Des dirigeants et des diplomates arabes ont exhorté l'administration américaine à engranger les bénéfices de la situation actuelle, qui, disent-ils, permet aux Etats-Unis de montrer leur détermination à résoudre le conflit et de rassurer les populations arabes sur le fait que Washington n'est pas acquise à l'une des parties, dans son approche du problème.
Décrivant les débats au sujet de cette initiative, qui ont repris, ces jours derniers, un officiel de l'administration américaine a indiqué qu'elle serait conçue pour être un point de départ pour des négociations entre les Israéliens et les Palestiniens.
Elle prendrait en compte les progrès réalisés au cours des négociations non-abouties de Camp David, menées sous le mandat Clinton, l'année dernière, mais elle resterait très en-deçà des objectifs fixés par M. Clinton, dans un discours prononcé à New York en janvier 2001, juste avant de quitter ses fonctions.
Dans ce discours, M. Clinton avait déclaré qu'il ne saurait y avoir de solution "sans un Etat palestinien souverain et viable", mais il avait poursuivi en traçant la vision d'une Jérusalem ouverte et unifiée, qui aurait dû être proclamée et reconnue capitale de deux Etats : Israël et la Palestine.
Les Etats-Unis auraient eu une ambassade dans chacune de ces deux capitales. M. Clinton avait dit qu'on ne pouvait pas exiger d'Israël qu'il reconnaisse le droit au retour des réfugiés palestiniens, car un retour massif de ces dernier aurait été de nature à submerger Israël.
Des diplomates arabes disent qu'ils savent déjà que l'initiative de l'administration Bush n'ira sans doute pas aussi loin.
Mais l'initiative doit "cibler l'opinion publique arabe" si elle veut avoir une quelconque efficacité, pense un diplomate.
Un autre diplomate arabe a exprimé l'opinion que l'administration Bush devrait aller "beaucoup plus loin que simplement tenter de mettre un terme à la violence".
"Elle devrait être aussi précise que possible, y compris au sujet de Jérusalem", a-t-il ajouté.
Tandis que l'administration américaine débattait en interne de la façon dont son projet devrait être rendu public - et de ce qu'il convenait précisément y mettre - des officiels examinaient la question de la nécessité éventuelle qu'il y aurait à nommer un envoyé spécial au Moyen-Orient.
Martin Indyk, ancien ambassadeur américain en Israël, a déclaré aujourd'hui dans une allocution que l'administration (américaine) devrait nommer un envoyé spécial au Moyen-Orient, car cela serait de nature à faciliter grandement les pressions nécessaires afin d'inciter les deux parties au conflit à réduire la violence et à prendre la direction de la table des négociations.
Le vice-Secrétaire d'Etat pour le Proche-Orient de la première administration Bush (père), Edward P. Djerejian, a été pressenti pour cette mission, ont indiqué des officiels de l'administration actuelle.
M. Djerejian, qui a exprimé sa préoccupation au sujet de la dégradation des relations de Washington avec le monde arabe, dégradation dont il a déclaré avoir fait le constat, a rencontré le Secrétaire d'Etat Powell et ses conseillers, la semaine dernière. Il n'a pas répondu à un appel téléphonique de ce dernier, aujourd'hui.
Dennis B. Ross, négociateur au Moyen-Orient de l'administration Clinton, a déclaré que, bien que l'administration Bush se soit engagée à définir un nouveau cadre de travail pour la paix, "il ne pensait pas qu'ils aient déjà décidé ce qu'ils allaient mettre dans ce cadre."
Il a également indiqué qu'il sera très difficile à l'administration Bush junior de mettre ses engagements à exécution maintenant.
"L'humeur du public israélien et du public palestinien ne s'y prête pas du tout parce que vous avez maintenant à faire face à une situation dans laquelle aucun des deux camps ne pense avoir, face à lui-même, un partenaire avec lequel faire la paix."
                   
11. Qui sème le vent, récolte la tempête - Les États-Unis ne font pas exception par Omar Aktouf
in Le Devoir (quotidien québécois) du mardi 2 octobre 2001

(Omar Aktouf Ph. D. est professeur titulaire HEC à Montréal.)
Depuis que George W. Bush a annoncé sa croisade pour "la Liberté sans limites" et "la Justice absolue", la guerre du Mal contre le Bien est déclarée sur toutes les chaînes de télévision d'Amérique du Nord. David Letterman et Dan Rather s'indignent: "ceux qui ont attaqué les États-Unis le 11 septembre sont des jaloux, des loosers et des envieux". Même de l'autre côté de l'Atlantique, Berlusconi renchérit: "on s'en prend à la supériorité de la Civilisation Occidentale"
En tant que citoyen canadien et "intellectuel" qui s'efforce de comprendre depuis plusieurs années les tenants et les aboutissants de la situation économique, politique et humaine de notre planète, je viens à vos colonnes pour exprimer l'effroi et l'inquiétude que causent en moi des propos si dénués de bon sens. L'extrémisme et les graves erreurs d'appréciation que manifestent les États-Unis depuis la catastrophe du World Trade Center à New York me laissent pantois. Je crois sincèrement qu'il est urgent d'alerter l'opinion sur les dangers d'un tel aveuglement par rapport aux événements du 11 septembre et aux mesures qui vont être engagées pour y remédier.
Car si l'on s'interroge sur les origines véritables de ce drame, on s'apercevra qu'il est le fruit empoisonné d'un système généré par les Américains eux-mêmes depuis de nombreuses années, par leurs pratiques économiques et leur politique extérieure.
Je m'explique.
Sur le plan économique: où est la "justice" de M. Bush?
Il est un mot qui revient comme une rengaine dans toutes les déclarations du président américain: la sainte "justice", qui a été bafouée en ce jour du 11 septembre 2001, mais qui triomphera malgré les tentatives vaines de certains terroristes sanguinaires! Revenons donc à cette notion de justice. Pour pouvoir prétendre faire régner la justice autour de soi, il faut être juste soi-même, irréprochable. Élémentaire, me direz-vous! Alors pourquoi le comportement économique et commercial des États Unis, qui est la cause d'une injustice sans pareille dans le monde entier depuis des dizaines d'années, serait-il le symbole de la Justice universelle? Si je suis un détracteur sans réserve de la mondialisation capitaliste, c'est parce qu'elle n'est rien d'autre qu'un processus pervers qui garantit l'expansion de la domination économique américaine.
Le cortège de mesures d'ajustements du FMI et les prescriptions de l'OMC, qui prônent l'ouverture immodérée des marchés nationaux ainsi que l'accès à toutes leurs ressources naturelles, ne sont que des moyens malhonnêtes de faciliter la baisse des coûts de production pour les firmes multinationales. Les délocalisations ne sont qu'exploitation de pays démunis qui, devant les empires financiers américains, sont contraints d'abdiquer toute souveraineté et de laisser les multinationales tailler en pièces leur niveau de vie déjà misérable. Quelques exemples, parmi tant d'autres, suffisent à susciter révolte et indignation: la compagnie Coca-Cola est traduite en justice en Colombie pour assassinats, de syndicalistes en particulier; Chiquita paye 50 $ par mois des ouvriers agricoles au Costa Rica, qui doivent trimer dans les champs de bananes tout en se laissant arroser de pesticides pour ne pas perdre de rendement au travail! Nike, Reebok ou encore Levis exploitent de la main-d'oeuvre infantile au Pakistan, en Inde, en Afrique pour des "salaires" qui se chiffrent en sous par heure Même les salaires de la main-d'oeuvre nord-américaine sont touchés par les "vertus" de l'ALENA, qui les fait s'aligner avec ceux du pays le plus pauvre du traité, en l'occurrence le Mexique.
Plus grave, le retrait unilatéral des États-Unis, sous G. Bush père, de l'Accord sur le café a provoqué une chute considérable des cours et précipité des milliers de Colombiens vers la culture de la cocaïne! Quelle "justice" y a-t-il dans une mondialisation, menée tambour battant par les États-Unis, qui a entraîné une diminution constante du PIB de l'Afrique depuis 20 ans, qui inonde et dessèche des pays tels que le Bangladesh ou le Soudan à cause des conséquences dramatiques de l'effet de serre, alors même que G. W. Bush se retire de l'Accord de Kyoto?
Est-il "juste " que les Américains, 4 % de la population mondiale, soient responsables de 25 % des rejets d'oxyde de carbone et continuent à puiser sans retenue dans les réserves naturelles de tous les pays du monde sans contrepartie? Non, je ne peux pas admettre que les États-Unis prennent la tête d'une armée prête à tout pour rétablir la "Justice" dans ce bas-monde ou alors il faudra qu'on me ré-explique ce que c'est que d'être juste
Sur le plan politique: quelle "liberté"?
Le deuxième mot favori de G. W. Bush est le mot "liberté", pour qui il sacrifierait sa vie sans hésiter ainsi que (et surtout) celles de beaucoup d'autres peuples, dont le sien. Mais quelle est cette "liberté" dont se vante un pays qui n'a fait que la nier depuis 1945, et même bien avant? Bien sûr, les Américains ne savent pas tout ce que l'administration de leur pays fait réellement en leur nom de par le monde. Et pour cause, les médias appartiennent en totalité à des groupes d'intérêts privés, il ne risque pas d'y avoir une seule chaîne de télévision "critique" de la Californie à la Floride !
Sous couvert de représenter le "Monde libre", les États-Unis ont accumulé un énorme capital de haine sur tous les continents. Les chiffres parlent d'eux-mêmes: un million de morts au Japon à la suite des bombes atomiques de 1945; trois millions de morts au Vietnam, avec entre autres les effets inhumains du fameux "agent orange", également largué au passage sur le Laos et le Cambodge; 200 000 morts en Iran par un Saddam Hussein armé par les États-Unis; 150 000 morts en Afghanistan lors du soutien américain aux Islamistes contre l'Union Soviétique. Plus récemment, on ne peut ignorer les centaines de milliers de morts irakiens, surtout des enfants, pendant et après la guerre du Golfe. Clausevitz aurait dit qu'une guerre où il y a 250 000 morts d'un côté et trois de l'autre, ce n'est plus une guerre, c'est un génocide
En parlant de génocide, a-t-on défendu la "liberté" de ces 800 000 tués du Rwanda, de ces deux millions d'autres du Congo, pendant que des contrats juteux se signaient entre Kabila et les multinationales américaines? Quelle " liberté" la CIA a-t-elle permis d'instaurer au Chili en "facilitant" la mort d'Allende, premier chef d'État démocratiquement élu dans l'histoire de l'Amérique latine, et en protégeant plusieurs années de dictature sanguinaire de Pinochet ? Les citoyens américains savent-ils qu'Amnesty International a classé les États-Unis, en 1998, au même rang que Cuba et la Chine pour le non-respect des droits humains?
Une fois pour toutes, il faut le dire: il n'est pratiquement pas une dictature, depuis le début du XXe siècle (excepté les dictatures communistes) qui n'ait été soutenue, financée ou armée par les régimes américains. Combien de candidats potentiels à des actes tels que ceux du World Trade Center a-t-on alors, en dehors de tout Palestinien, islamiste ou Arabe?
Une nouvelle fois je me repose la question, soit les États-Unis devraient commencer par balayer devant leur porte, soit je n'ai toujours pas compris ce que signifie le mot "Liberté"
L'intégrisme islamiste: une filière qui prend sa source aux États-Unis!
Je ne reviendrai pas sur les nuances plus que jamais nécessaires à faire entre Arabes, musulmans, islamistes, fondamentalistes et intégristes. En ce qui concerne le radicalisme intégriste, bien réel et ô combien dangereux, son ascension depuis le début du siècle a été essentiellement favorisée par les facteurs suivants :
- La lutte organisée pendant la guerre froide par les États-Unis contre le bloc communiste, en renforçant à ses frontières les résistances musulmanes à l'athéisme des idées marxistes. Cela a culminé avec la formation, le financement et l'armement des intégristes afghans (qui ont enfanté les talibans !) d'Oussama Ben Laden et de ses terroristes. Ces derniers sévissent jusqu'en Algérie (200 000 morts à ce jour), où les sanguinaires égorgeurs sont réputés avoir été entraînés en Afghanistan, avec de l'argent américain.
- L'exploitation forcenée du pétrole du Moyen-Orient: pour maintenir leurs intérêts financiers dans cette région, les États-Unis ont soutenu des dictatures telles que les régimes saoudien ou encore koweïtien, qui auraient pu, sans eux, prendre une tournure beaucoup plus démocratique après la guerre du Golfe.
- La misère croissante qui s'abat sur les pays du Tiers Monde, dont les richesses sont détournées par leurs gouvernements corrompus, appuyés par Washington, et se retrouvent immanquablement dans les coffres des grandes banques de l'Occident. Qu'on se souvienne du rôle joué par The Bank of New York dans le détournement de l'aide à la Russie sous Boris Eltsine!
- Enfin, mais on pourrait allonger la liste indéfiniment, les trois milliards de personnes qui, selon les chiffres du FMI, ont moins de 2 $ par jour pour survivre
Après ce bref état des lieux, comment ne pas comprendre que l'intégrisme islamiste dispose non seulement des moyens matériels et financiers de ses exactions, mais aussi de l'approbation, ne serait-ce que tacite, de millions de miséreux à qui il ne reste que leur désespoir! Et tout cela à cause d'un système capitaliste sauvage qui ne se préoccupe que des intérêts du complexe militaro-industriel, système alimenté majoritairement, n'ayons pas peur de le dire encore une fois, par les États-Unis.
Pendant que j'écris ces lignes, des millions d'Américains n'attendent, en leur âme et conscience, qu'une seule chose : que les loosers-jaloux-envieux-sauvages-sanguinaires soient châtiés. Mais qui attaquer, et où ? Le peuple afghan? Aucun pays dit "civilisé", je l'espère, ne laisserait faire. D'abord parce que les présomptions accumulées jusqu'ici contre Ben Laden sont loin d'avoir été prouvées, et ensuite parce que l'Afghanistan est un pays exsangue. Et depuis les déclarations de George W. Bush, sans avoir tiré un coup de feu, on y a déjà provoqué une catastrophe humaine innommable: on prévoit sept millions d'Afghans errant et mourant de faim dans les semaines qui viennent, par peur d'être bombardés.
Si le vieil adage "à quelque chose malheur est bon" peut encore avoir du sens, ce serait que les États-Unis regardent en eux-mêmes. S'ils n'acceptent pas le partage et la restitution des richesses de notre planète, ce ne sont pas 6000 morts que les Américains auront à pleurer, mais une vie sans avenir pour leurs enfants et les enfants de leurs enfants. Alors s'il existe encore des gens sensés parmi nos décideurs, je voudrais qu'ils comprennent que rien ne serait plus dévastateur pour l'humanité que d'imiter le modèle américain actuel. À bon entendeur, salut.
                 
12. Shimon Pérès accuse l'armée israélienne de saboter les négociations par Gilles Paris
in Le Monde du mardi 2 octobre 2001

JÉRUSALEM de notre correspondant
Pour une fois, le chef de l'Autorité palestinienne, Yasser Arafat, et le ministre israélien des affaires étrangères, Shimon Pérès, ne sont pas loin de partager le même jugement sur l'armée israélienne. Le zèle déployé par celle-ci depuis la proclamation du cessez-le-feu, le 18 septembre, ne le menace-t-il pas en toute connaissance de cause ? Autrement dit, certains militaires, de connivence avec la droite israélienne, ne cherchent-ils pas à pousser leurs adversaires à la faute en répliquant lourdement à toute attaque palestinienne, alors que de difficiles contacts se poursuivent au niveau politique ? Il faut dire que le bilan provisoire de ce cessez-le-feu est déjà très lourd puisqu'il s'élève, pour les trois derniers jours, à douze morts et à des dizaines de blessés côté palestinien, un bilan qui n'est pas sans rappeler la répression très brutale des premiers jours de l'Intifada.
La mort controversée de deux Palestiniens se trouvant à bord de taxis collectifs pris sous le feu de l'armée, près de Naplouse, dimanche matin, a encore témoigné, au mieux, de l'incapacité de l'armée israélienne à adapter ses règles d'engagement à toute situation nouvelle.     
Le jour même de la rencontre tant attendue entre les deux hommes, au sud de la bande de Gaza, le 25 septembre, l'armée israélienne avait déjà riposté sans ménagement à une opération tentée dans la nuit contre l'une de ses positions. M. Arafat et M. Pérès s'étaient entretenus alors que le canon tonnait à quelques kilomètres de là. La répression sanglante des manifestations qui ont accompagné le premier anniversaire de l'Intifada a renforcé les doutes.
Tout d'abord feutrés, ces soupçons se sont répandus dans la presse israélienne, dimanche 30 septembre. M. Pérès a mis en cause directement le chef d'état-major adjoint, Moshe Yahalon, suspecté de vouloir régler militairement une question politique. Mais le premier ministre israélien a été directement visé par le chef du parti de gauche Meretz, Yossi Sarid, qui a assuré que "chaque fois que M. Pérès fait des progrès, Sharon et le ministre de la défense Benyamin Ben Eliezer font tout pour le ramener à la case départ".
Selon des proches du ministre des affaires étrangères, ce dernier ne s'attendait pas à ce que la violence disparaisse, du côté des Palestiniens, du jour au lendemain à partir de la proclamation du cessez-le-feu, et, de fait, de nouveaux incidents sont signalés tous les jours. "Mais ce qui compte, estime-t-on, c'est que le niveau soit relativement faible, que l'on soit sûr qu'Arafat joue le jeu et que la tendance soit à la baisse. L'armée, elle voit les choses en noir ou en blanc, soit il y a un cessez-le-feu, soit il n'y en a pas, mais elle est là pour exécuter ce que les politiques décident et non pour dicter ses propres choix. Il faut pourtant absolument parvenir à une désescalade." Les parrains du cessez-le-feu, les Etats-Unis, avaient d'ailleurs vivement critiqué les opérations de représailles menées après l'attaque du fortin israélien en invitant crûment Tsahal, le 26 septembre, à arrêter les "provocations".
DES LIBERTÉS AVEC LES CONSIGNES
Ce n'est pas la première fois que l'armée israélienne prend quelques libertés avec les consignes. En avril, un officier de la région sud avait ainsi assuré lors de la première entrée de Tsahal en zone autonome palestinienne, dans la bande de Gaza, que les militaires resteraient sur place aussi longtemps qu'il le faudrait. Les blindés n'en avaient pas moins opéré une prompte retraite à la suite des critiques acerbes du secrétaire d'Etat américain Colin Powell. Au sud d'Hébron, l'armée israélienne s'est également mise à la faute en tentant d'évacuer brutalement des familles palestiniennes vivant dans des troglodytes particulièrement exposés, coincés entre la Ligne verte et des colonies israéliennes.
La Cour suprême israélienne s'était pourtant très clairement prononcée contre ce "nettoyage" dénoncé par des organisations pacifistes israéliennes, mais dont le commandement général a imputé la responsabilité au militaire en charge de la région.
                  
13. Bush n'exclut pas la création d'un Etat palestinien par Pierre Prier
in Le Figaro du mardi 2 octobre 2001

Le président américain a implicitement endossé cette idée «à condition que le droit à l'existence d'Israël soit respecté». Le chef de la Maison-Blanche a aussi souligné l'importance du plan Mitchell comme première étape de tout réglement politique de la crise proche-orientale.
Jérusalem de notre correspondant
Les attentats du 11 septembre ont-ils empêché George-W. Bush de lancer une initiative spectaculaire pour la paix au Proche-Orient? C'est ce qu'affirmaient hier les deux plus grands quotidiens américains, le New York Times et le Washington Post. Selon eux, les Etats-Unis s'apprêtaient à soutenir solennellement la création d'un Etat palestinien. Ce grand retour des Américains aurait mis fin à l'attitude de timidité et de méfiance observée par l'administration américaine depuis l'élection de George-W. Bush.
Dans l'après-midi, Bush lui-même a implicitement confirmé les articles des deux journaux. «L'idée d'un Etat palestinien a toujours fait partie de la vision américaine», a-t-il dit. A Jérusalem, où la journée était fériée, un porte-parole du ministère des Affaires étrangères s'est contenté de rappeler que le futur Etat palestinien ferait partie d'un «règlement global». Les diplomates étrangers, pour leur part, n'ont pas été surpris. Washington avait prévenu plusieurs pays amis. Mais selon des sources concordantes, cette annonce discrète avait été faite rétrospectivement, à l'image des confidences faites aux journaux. En clair, c'est seulement dans les trois ou quatre jours qui ont suivi le 11 septembre que l'administration Bush a fait connaître à ses partenaires étrangers à la fois son intention et son renoncement.
Ces confidences à retardement ne prouvent pas que le projet n'était pas effectivement sur les rails avant le 11 septembre. Les deux journaux affirment que la décision avait été prise avant le 11 septembre. «La veille, par le Conseil de sécurité», précise même le Washington Post. En tout cas, ces articles viennent à point, estiment de nombreux observateurs, au moment où les Etats-Unis s'apprêtent peut-être à frapper un pays musulman. Et où de nombreux pays arabes hésitent à s'engager dans la coalition américaine, aux côtés d'un gouvernement qui ne fait pas assez à leurs yeux pour résoudre la crise israélo-palestinienne.
En révélant son projet par presse interposée, Bush chercherait à leur prouver sa bonne foi. Selon les journaux, le «big bang» devait avoir lieu à partir du 23 septembre, début de l'assemblée générale de l'ONU, annulée depuis. George Bush aurait rencontré Yasser Arafat en marge de l'assemblée. Ce qui lui permettait de ne pas l'inviter à la Maison-Blanche. Mais ç'aurait tout de même été la première entrevue entre les deux hommes.
Dans la foulée, le secrétaire d'Etat Colin Powell aurait annoncé à la tribune de l'ONU le soutien sans équivoque des Etats-Unis à la création d'un Etat palestinien.
Les Etats-Unis se sont déjà déclarés favorables à cette solution, mais Powell devait aller plus loin, définissant des «principes généraux» sur les questions les plus délicates du conflit, affirment ensemble le Post et le Times: délimitation des frontières, retour des réfugiés, et même peut-être le statut de Jérusalem.
Dans ce cas, les Etats-Unis auraient en effet opéré un virage important. Jusqu'ici, leur doctrine était de jouer les facilitateurs, tout en laissant les deux adversaires régler eux-mêmes leur problème. Bref, de se comporter «en Ponce-Pilate», selon le reproche du ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine.
L'attitude américaine convenait à Ariel Sharon, qui souhaite le moins d'engagement américain possible. Certes, le premier ministre israélien a évoqué récemment l'existence d'un futur Etat palestinien, mais il ne serait sûrement pas ravi de voir les Etats-Unis s'immiscer dans les détails de sa réalisation. En outre, les révélations américaines viennent après des remontrances très fermes du département d'Etat, qui a accusé Israël de «provocation», après des attaques contre des camps le jour même de la rencontre Pérès-Arafat, il y a une semaine.
Les pays arabes, avec qui l'initiative américaine aurait été préparée, auraient dû au contraire se réjouir. Tout comme les Palestiniens, qui n'ont cessé de réclamer un engagement des Américains, même si Powell devait également leur faire des recommandations circonstanciées sur la fin de la violence.
Le grand virage des Etat-Unis au Proche-Orient est-il définitivement rangé dans les rayons de l'histoire-fiction ? Quelques observateurs proches du conflit préfèrent tirer des articles de la presse américaine une raison d'espérer: «Au fond, dit l'un d'eux, l'important, ce n'est pas de savoir si c'est vrai ou pas. L'important, c'est que les Etats-Unis fassent dire cela aujourd'hui. A elles seules, ces fuites constituent une pression supplémentaire sur Ariel Sharon.»
                       
14. Leila Khaled - Portrait d'une militante hors du commun
in L'Hebdo Magazine (hebdomadaire libanais) du vendredi 28 septembre 2001

Pour des générations de militants de la cause palestinienne, Leila Khaled restera un modèle d'authenticité. Militante du Mouvement des nationalistes arabes de George Habache, son nom reste associé au détournement, en 1969, d'un appareil de la TWA faisant la liaison New York/Tel-Aviv vers l'aéroport de Damas.
Marqués par la montée des mouvements palestiniens, après la terrible débâcle de juin 67 et la mort de Nasser, la fin des années 60 et le début des années 70 ont été vécus avec exaltation par des milliers de militants qui nourrissaient l'espoir insensé d'une victoire des peuples opprimés, par la seule force de la justice. D'une victoire, non pas d'abord sur Israël, mais sur la léthargie d'un monde arabe assoupi dans l'oubli, la consommation, la vénalité.
Aujourd'hui, à 57 ans, mariée, mère de deux enfants, installée en Jordanie, Leila Khaled porte toujours dans sa mémoire l'histoire d'un peuple chassé de sa terre et qui aspire de toute son âme à la résurrection de la Palestine. Son horizon s'est élargi. Sa résistance, elle continue à la vivre comme épouse, comme mère, dans l'action humanitaire ou sociale auprès des femmes palestiniennes. La résistance est d'abord, pour elle, un acte culturel. Elle condamne énergiquement les massacres barbares de New York et Washington. Au moment du partage fatidique de la Palestine, Leila a 4 ans. D'origine libanaise, ses parents s'étaient installés à Haïfa, treize ans auparavant, par nécessité. D'abord cafetier, son père avait bravement gravi les échelons de l'avancement social et était devenu propriétaire du café où il travaillait, et peu après d'un cinéma. Chassée de Palestine, la famille s'était retrouvée au Liban privée de tout. Toute fière encore de l'aisance qu'elle avait laissée derrière elle, sa mère refusa d'abord de dormir ailleurs que dans la buanderie de sa cousine, qui l'avait accueillie à Tyr. "Ma maison est en Palestine, je ne dormirai que là!" Ce fut l'Unrwa qui prit en charge cette famille de douze enfants. Dix ans de privations plus tard, la situation financière de la famille commença à s'améliorer. Le père réussit à obtenir que sa nationalité libanaise lui soit restituée. Ses filles aînées avaient achevé leurs études secondaires et travaillaient comme institutrices. Mais avec la révolution de juillet 52 en Egypte et la création du Mouvement des nationalistes arabes, avec la fermentation des mouvements de libérations nationales dans le monde, le virus de la politique avait gagné toute la famille qui ne rêvait que d'une chose: rentrer en Palestine.
Ses classes primaires, Leila Khaled les suivra sous une grande tente dressée par l'Unrwa à Tyr, animées par l'Union des Eglises évangéliques. Ce sera ensuite l'Ecole américaine de Saïda, puis l'Université américaine de Beyrouth. Son ambition: être ingénieur agronome. Une ambition à laquelle elle devra renoncer. D'abord, à cette époque, peu de jeunes filles aspiraient à de telles études, et ensuite les frais universitaires étaient très élevés. Leila Khaled se retrouve en 1963 enseignant la langue anglaise au Koweït, où son frère aîné était installé. Elle y restera trois ans, le temps que ses sept frères et sœurs plus jeunes achèvent leurs études secondaires. Mais ces années seront déterminantes pour son orientation politique future. C'est là qu'en 1965, après la création de l'OLP, elle entre pour la première fois en contact avec un certain Ahmad Choukeiry, qui anime les missions de mobilisation de la jeune organisation, et qu'en 1966, elle se heurte à la première répression arabe du Mouvement des nationalistes arabes. Elle assiste alors, impuissante, à l'expulsion du Koweït de son frère, cadre actif du mouvement.
L'exaltation de la première mission
Leila Khaled n'est pourtant pas femme à se laisser décourager facilement. Avec d'autres institutrices, elle forme un groupe de militantes et décide d'apprendre les rudiments du métier d'infirmière. Pourquoi? Pour se préparer aux combats futurs. Mais elles étaient loin de se douter que la future bataille serait l'écrasante défaite de 1967. Cette même année voit la création du Front populaire de libération de la Palestine, auquel elle adhère sans hésiter.
Mais la jeune militante désire se battre. Les lignes arrière, elle ne s'en contente pas. Ignorant les conseils de ses supérieurs, elle quitte le Koweït et rentre au Liban, avant de se rendre dans un camp d'entraînement militaire de l'OLP, en Jordanie. Là, l'inespéré se produit. Ses supérieurs la prennent au sérieux. On lui demande de rentrer à Beyrouth, où elle sera convoquée pour accomplir sa première opération, le détournement d'un Boeing de la TWA se rendant de New York à Tel-Aviv, via Rome et Athènes. C'est d'un cœur incrédule que Leila Khaled se rend d'abord au bureau de Wadih Haddad, qui doit la former à sa première mission. Ce dernier lui demande, d'abord, si elle est prête à mourir. Ensuite, si elle est prête à être prisonnière. Il lui annonce, ensuite, la nature de sa mission: ce qui déclenche chez elle un fou rire. Et pour cause, dans sa culture politique d'alors, le détournement d'avion n'existait pas encore.
L'embarquement de Leila Khaled et de son compagnon de mission se fait à Rome, le 29 août 1969. Leila Khaled est en première, son compagnon en classe touriste. Avec des contrôles de sécurité rudimentaires, les deux militants n'ont aucun mal à introduire à bord de l'avion des grenades à main. Parvenue à une altitude convenue, Leila fait irruption dans le cockpit et, tenant une grenade à main au-dessus de la tête du pilote, lui ordonne de conduire l'appareil directement à Tel-Aviv. Parvenu au-dessus de la capitale israélienne, l'appareil est entouré d'avions de chasse israéliens. Leila Khaled ordonne au pilote d'amorcer son atterrissage mais, dès qu'il parvient à 10000 pieds, elle lui demande de ne pas poursuivre sa descente. Mais donnons-lui la parole:
"L'objectif n'était pas d'atterrir en Israël, mais de réussir une opération suffisamment spectaculaire pour attirer l'attention de l'opinion internationale sur la cause palestinienne. Nous voulions parler à la tour de contrôle, puis nous diriger vers l'aéroport de Damas, suivant une ligne dont j'avais communiqué le schéma au pilote, puisqu'il n'y a pas de vol direct Tel-Aviv/Damas. Terrorisé par la grenade que je tenais au-dessus de sa tête, le pilote a fait tout ce que nous lui avons demandé. C'est dans un sentiment indescriptible d'euphorie que nous survolions la Palestine, regardant notre pays spolié. Avec la tour de contrôle, les rapports étaient autrement plus tendus. Nous recevions les injures des contrôleurs aériens israéliens, mais nous avons fini par les obliger à nous appeler Appareil Front populaire-Palestine libre arabe. Nous avons ensuite demandé au pilote de survoler Haïfa, ma ville natale, puis nous nous sommes dirigés vers Damas, dont le nouvel aéroport n'avait pas encore été inauguré. J'entends les deux tours de contrôle de Damas et de Beyrouth qui communiquent. "Qui sont ces gens? Est-ce qu'ils se dirigent vers vous?", a interrogé la tour de contrôle de Damas. Sur quoi j'interviens et je déclare: "Non pas à Beyrouth, car il leur suffit bien d'avoir eu 13 appareils civils détruits par Israël (1969)". Nous venons inaugurer l'aéroport de Damas. Rabin, nous l'apprîmes ensuite, ne se trouvait pas à bord de l'appareil. A Rome, il avait embarqué à bord d'un avion d'El-Al. Toutefois, à l'atterrissage, après avoir relâché tous les passagers, nous avons retenu quatre otages israéliens que nous avons finalement libérés en échange de treize détenus arabes en Israël, dont deux pilotes. C'était un véritable exploit", explique-t-elle. De ce jour, Leila Khaled deviendra célèbre.
Traques et échecs matrimoniaux
A Damas, Leila est arrêtée un mois durant. Une fois libérée, elle se rend en Jordanie. Le 6 septembre 1970, un peu plus d'un an plus tard, elle récidive. Elle s'était fait promettre par ses supérieurs que si la première opération réussissait, elle se verrait confier une seconde. Une opération esthétique lui est imposée pour modifier ses traits, désormais connus. C'est à bord d'un appareil d'El-Al qu'elle embarque, avec un faux passeport du Honduras au nom de Luna Maria, accompagnée de Patrick Orguello, un sandiniste du Nicaragua. Deux autres camarades de détournement, ne trouvant pas de place sur l'appareil, à bord duquel monte inopinément le chef des renseignements militaires israéliens, embarqueront à bord d'un appareil de la Pan Am... et le détourneront. Deux autres appareils relevant de la Swissair et de la TWA sont détournés ce jour-là vers la Jordanie, où ils seront dynamités quelques jours plus tard. Mais le détournement de l'appareil d'El-Al échouera. Leila Khaled sera arrêtée à Londres, qui refusera de l'extrader vers Israël, en raison de la nature politique de son acte. Le lendemain, un appareil britannique est détourné pour obtenir la libération de Leila Khaled. La confusion des capitales européennes ne durera pas longtemps. Le Septembre noir jordanien (1970) bouleversera les donnes. Les militants détenus en Europe seront libérés et expulsés peu après.
La vie de Leila Khaled sera, après cette date, et durant plusieurs années, une série de traques. Elle échappe à une tentative d'assassinat à Beyrouth. En 1972, Ghassan Kanafani est assassiné. En 1975, c'est la guerre du Liban qui éclate. Elle vivra ses années d'épreuves comme tout le monde, avec tout le monde. Après deux échecs matrimoniaux, elle épouse en 1982 un camarade de lutte rencontré pour la première fois à Moscou, Fayez Rachid Hilal. Après l'invasion israélienne, elle fuit le Liban pour le camp de Yarmouk, en Syrie, avant de rejoindre Amman. Ses tentatives de se rendre dans les régions contrôlées par l'Autorité palestinienne échouent, car son mari n'est pas autorisé à y résider. Mère de deux garçons, Badr (19 ans) et Bachar (16 ans), Leila Khaled vit aujourd'hui en Jordanie. Femme de fer, elle sait aussi pleurer les victimes quotidiennes d'un peuple floué, bafoué, d'un peuple gouverné par des hommes qui trahissent le sang versé.
A bord du Boeing devait se trouver Yitzhak Rabin
Pour se préparer au détournement du Boeing, Leila Khaled recevra d'abord un manuel décrivant l'avion, avec lequel elle se familiarise. Elle va également étudier les rudiments de la navigation aérienne et du contrôle aérien, sans vraiment comprendre la nécessité de retenir des détails apparemment étrangers à sa mission. Mais Wadih Haddad insiste. Une épreuve écrite lui permettra de vérifier que Leila Khaled s'est pénétrée de sa mission. Une second militant, Salim Issaoui, est chargé de la seconder. Pour les faux passeports et les visas, "à l'époque, c'était encore un jeu d'enfants", assure Leila Khaled. La mission consistait à détourner un appareil de la TWA faisant la liaison New York/Tel-Aviv via Rome et Athènes, à bord duquel devait se trouver une importante "personnalité israélienne" dont l'identité ne leur avait pas été révélée. Il s'agissait de Yitzhak Rabin, futur Premier ministre d'Israël, qui était à l'époque ambassadeur de son pays à Washington.
L'impossible adieu...
Dans sa mémoire, dans sa tête et son cœur, Leila Khaled porte toujours le souvenir de cette journée maudite de 1948 où ses parents décidèrent de quitter Haïfa. La voix de sa mère résonne encore dans sa tête: "Nous quittons pour le Liban." Et se revoit, cachée dans la cuisine de leur maison, derrière un panier de dattes. Les pleurs marquèrent ce départ précipité. Retrouvée par des voisins qui aidaient sa mère à faire les bagages, la petite Leila pleura beaucoup. Mais le retard fut providentiel. Une roquette s'abattit sur la voiture qui les attendait au bas de l'immeuble. Elle revoit encore la volée d'escaliers, au rez-de-chaussée, sous laquelle sa famille et elle trouvaient refuge, quand des bombardements se produisaient. Impossible de dire adieu à ce lieu, où dans des moments de rêverie, elle court encore se blottir.