L'ancien champion de boxe Muhammad Ali s'est rendu sur les ruines du World Trade Center, pour s'y recueillir. A des journalistes qui lui demandaient comment il se sentait à l'idée qu'il partageait avec les suspects la foi islamique, Muhammad Ali répondit, sur le ton de la plaisanterie : "Et vous, comment vous sentez-vous à l'idée qu'Hitler partageait la vôtre ?"
                 
   
Point d'information Palestine > N°170 du 01/10/2001

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Association loi 1901 - Membre de la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine
Pierre-Alexandre Orsoni (Président) - Daniel Garnier (Secrétaire) - Daniel Amphoux (Trésorier)
Sélections, traductions et adaptations de la presse étrangère par Marcel Charbonnier
                       
Si vous ne souhaitez plus recevoir (temporairement ou définitivement) nos Points d'information Palestine, ou nous indiquer de nouveaux destinataires, merci de nous adresser un e-mail à l'adresse suivante : amfpmarseille@wanadoo.fr. Ce point d'information est envoyé directement à 3087 destinataires.
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Au sommaire
                          
Témoignage
Cette rubrique regroupe des textes envoyés par des citoyens de Palestine ou des observateurs. Ils sont libres de droits.
Retour vers l'enfer par Nathalie Laillet, citoyenne de Naplouse (Palestine)
             
Dernière parution
Israël Palestine - Vérités sur un conflit de Alain Gresh aux éditions Fayard
             
Réseau
Cette rubrique regroupe des contributions non publiées dans la presse, ainsi que des communiqués d'ONG.
1. Emotion, raison, piège à cons par Philippe Corcuff
2. Les bâtards ont changé les règles par Uri Avnery [traduit de l'anglais par  R. Massuard et S. de Wangen]
2. Communiqué de l'Euromed Civil Forum
4. Scènes de l’insurrection par Noam Chomsky [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
                                                
Revue de presse
1. Jéricho attend la levée du blocus israélien par Agnès Rotivel in La Croix du lundi 1er octobre 2001
2. Vous avez dit "crise humanitaire"? Par Rony Brauman In Le Monde du samedi 29 septembre 2001
3. La vie humaine des uns, la vie humaine des autres par Mathieu Lindon in Libération du samedi 29 et dimanche 30 septembre 2001
4. Roriz restitue un terrain aux palestiniens - Le Gouverneur, qui avait annulé un décret de Cristovam, fait marche arrière par Ana Maria Campos in Jornal do Brazil (quotidien brésilien) du jeudi 27 septembre 2001 [traduit du brésilien par Christian Chantegrel]
5. Israël devient-il un pays du tiers-monde ? par Hanna Kim in "Ha'Aretz" (quotidien israélien) traduit dans Courrier International du jeudi 27 septembre 2001
6. Le gros hic : les Etats-Unis ont-ils un plan ? par R. W. Apple Jr. in The New York Times (quotidien américain) du jeudi 27 septembre 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
7. Terrorisme : un big boss en Europe, une cellule invisible à Gaza et des leurres un peu partout... par Douglas Frantz et Raymond Bonner in The New York Times (quotidien américain) du dimanche 23 septembre 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
8. "L'Intifada ne va pas s'arrêter" entretien avec Hani Al-Hassan, responsable des relations internationales du Fatah in Expresso (hebdomadaire portugais) du samedi 22 septembre 2001 [traduit du portugais par Christian Chantegrel]
9. Un apartheid passé sous silence par Ihab Abu Ghosh in Palestine Report (hebdomadaire palestinien) du mercredi 15 août 2001 (Vol 8, N°10) [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
                  
Témoignage

                 
Retour vers l'enfer par Nathalie Laillet, citoyenne de Naplouse (Palestine)
Samedi 29 septembre 2001 - Et me voilà donc de retour en «Terre Sainte». Dix jours que je suis ici. Dix jours riches en émotion. Je me suis fait tiré dessus deux fois, j'ai été braquée par un tank, etc. etc. Bref, la situation est pire qu'avant, bien pire même, mais puisqu'on parle de cessez-le-feu, et bien croyons-y! Il y a bien des gens qui croient au Père Noël...
Aujourd'hui, samedi 29 septembre 2001. Les premiers morts de l'Intifada al-Aqsa tombaient il y a tout juste un an. Un an après, il y a toujours des morts. Un jeune mort est tombé sous les balles israéliennes ce matin, quatre hier. Parmi eux, un gosse de 10 ans. Parmi eux aussi, un adolescent de 17 ans du camp de réfugiés de Deiheshe, d'où je vous écris. Ce matin, c'était la mise en terre. Pas de commentaires.
Je tenais à vous raconter ma journée d'hier. Vendredi matin, j'étais à Ramallah et je devais me rendre à Jérusalem. Nous étions le 28 septembre, date de tous les dangers... Pas de problèmes pour faire la route Ramallah-Qalandia. Arrivés à Qalandia, il nous faut descendre du taxi, passer à pied l'impressionnant check-point israélien, marcher sur quelques centaines de mètres pour prendre un taxi de l'autre côté, qui lui nous conduira jusqu'à Jérusalem.
On descend donc et on se dirige vers le soldat préposé au contrôle des papiers. D'autres soldats armés jusqu'aux dents sont installés un peu en hauteur. Ils nous dominent. La main sur la gâchette. Un faux mouvement et hop ! On passe un par un. Mon passeport français intrigue. C'est d'ailleurs une nouveauté par rapport à l'année dernière. Désormais, aux check-points, un passeport étranger ne donne pas beaucoup plus de droits que des papiers palestiniens. Bref, on examine mon passeport plutôt deux fois qu'une. Et on ne se gêne pas pour me faire patienter... Après tout, quand on sait ce qui est arrivé à Hubert Védrine et à ses gardes du corps...
Bref donc, mon passeport examiné à la loupe, je peux passer. Je marche et je me retrouve de l'autre côté. Pas de taxi pour Jérusalem. On attend. Un taxi arrive enfin. On se précipite. «Seulement les gens de Jérusalem et les étrangers!» nous dit le chauffeur. «Il y a des barrages partout et l'armée ne laisse passer personne !»
Il faut savoir que depuis les accords d'Oslo, aucun Palestinien de Cisjordanie et a fortiori de Gaza n'est autorisé à pénétrer dans la Ville Sainte. Sous peine de prison. C'est aussi ça, la «paix d'Oslo».
Après le check-point de Qalandia, quelques kilomètres plus loin, on tombe sur un gros barrage israélien, encore un. On a pourtant déjà été contrôlés... Mais on recommence. Cette fois cependant, on ne change pas de taxi, on attend... environ une heure, et puis c'est notre tour. Le soldat ouvre la porte du taxi. Par signe, il nous fait comprendre, à moi et à une Américaine, de lui montrer nos papiers. Il ne contrôle que les étrangers! Les shebabs ne sont pas contrôlés !
On continue. En chemin, on rencontre un nombre impressionnant de jeeps, de postes de contrôle en tous genres, etc. Et encore un check-point! (Je vous rappelle que Ramallah-Jérusalem, c'est 15 km). Et cette fois, c'est le bouquet! Ils ne contrôlent pas nos papiers! Seulement ceux du chauffeur: il a moins de 40 ans, il n'a pas le droit de passer! Aucune discussion possible, il faut faire demi tour! (Le chauffeur est pourtant passé au même endroit cinq fois dans la matinée sans qu'on lui dise quoi que ce soit.) Mais là, il n'a pas le droit. Un point c'est tout. Une minette gendarmette israélienne à la peau bronzée, aux yeux noirs maquillés de bleu, lui ordonne de faire demi tour. Elle n'a pas 25 ans.
Donc on descend, au milieu de nulle part, mais entourés de militaires. On continue à pied... sans que personne ne pense à vérifier nos nationalités ou notre âge! Avec moi dans le taxi, une vieille dame qui se déplace avec beaucoup de difficultés. Comme tout le monde, elle doit marcher... Avec moi aussi, une jeune fille d'une quinzaine d'années, souriante, surprise de me voir porter au cou «Handala» (petit personnage qui symbolise les Palestiniens). On discute, on sympathise.
- Tu vois, tous les jours je fais la route pour aller à l'école. J'habite Ramallah et j'étudie à Jérusalem. Mais des fois, on a de la chance, il n'y a que deux barrages !
Bonne chance à toi, Abeer, sur les routes de Palestine...
Et après 2h30 de trajet, me voilà à Jérusalem. Où il ne se passe strictement rien! La prière est finie, les Palestiniens sont rentrés chez eux. Dehors, l'armée israélienne est partout, à cheval, à pied, en voiture. Ils ont installé des postes de contrôle près de la muraille. Le drapeau israélien flotte.
Je passe l'après-midi chez mes amis à Bethléem. En repartant, on apprend le décompte de la journée: un gosse tué à Hébron, et un ado à Deiheshe. Ado dont j'ai la photo sous les yeux au moment où j'écris: un visage souriant, son nom en gros: Mahmoud Ali Sakar. En bas à droite, la date de sa mort, la date d'hier. En bas à gauche, sa date de naissance : 2 février 1985.
Je décide de rentrer à Ramallah pour la nuit. Il est 18 heures quand je quitte Bethléem. J'arrive au check-point sur la route Bethléem-Jérusalem. Bien sûr, je passe à pied. De l'autre côté, j'attends, mais pas de taxi à l'horizon. Il fait nuit. Deux Palestiniens attendent avec moi. Un camion de marchandises arrive. Le chauffeur est l'ami d'un des deux Palestiniens qui attendent avec moi. On se tasse un peu dans la cabine, on me fait une place, et on part tous ensemble pour Jérusalem !
Une fois là-bas, je reprends un autre taxi qui me conduira à Qalandia. En cinq minutes on y est (les barrages de ce matin ont disparu). Mais très vite, je m'aperçois que quelque chose ne va pas. Les gens attendent. Je me faufile et j'apprends: interdiction de passer, les Palestiniens ont tiré sur les soldats, me dit un soldat justement.
Un peu énervée, je lui dis que c'est lui, le soldat, qui est armé ! Il n'aime pas ma réplique, mais au point où j'en suis !
Me revoilà donc devant une rangée de soldat casqués, armés, qui jouent à la guerre. Je suis avec les Palestiniens désarmés, eux. Je ne peux m'empêcher de demander au soldat pourquoi il empêche un couple de passer: il s'agit d'un jeune couple, avec deux bébés emmitouflés dans les couvertures. Pour la sécurité d'Israël, les bébés aussi doivent patienter.
Le soldat coupe court à notre conversation :
- Pourquoi tu ne laisses pas passer ces gens ?
- Parce que !
Il n'a pas 25 ans lui non plus. Il rejoint bien vite ses potes soldats et me désigne du menton.
Des fusées éclairantes illuminent le ciel. Comme un feu d'artifice où tout serait orange. On attend. Assise sur un pierre, qui attend aussi, une Française. Elle est là depuis un bon moment. Elle tentait de passer le barrage quand les soldats leur ont dit de rebrousser chemin. Elle dit n'avoir entendu aucun tir. On attend toujours.
Soudain, des sirènes; les soldats s'agitent. Il faut faire de la place: un char arrive! Oui, un char ! À travers la foule des Palestiniens, hommes, femmes, enfants, bébés et vieillards qui veulent juste rentrer chez eux. Sur le char, un soldat avec une mitraillette. Il l'agite dans tous les sens. Les Palestiniens autour de moi rigolent :
- Après le tank, ils vont nous envoyer les hélicos et les F16 !
Des faisceaux de lumières balayent la foule. Un instant, j'ai l'impression de me trouver dans un mauvais film de fiction sur la seconde guerre mondiale... Bruits de bottes fort semblables, n'en déplaise à nos bonnes consciences occidentales.
On attend.
Et tout d'un coup, on passe! Tout d'un coup, on peut traverser le check-point! Sans aucun contrôle. Cinq minutes plus tôt, si on avait osé ce geste, on se prenait une balle...
«Bienvenue en Absurdie», disait un Français de passage à Hébron cet été. Oui, décidément, bienvenue en Absurdie...
Retour à Ramallah. Quelques tirs dans la nuit, comme toujours. Cessez-le-feu, vous avez dit cessez-le-feu ? Vous y croyez, vous ?         
                    
Dernière parution

                  
Israël Palestine - Vérités sur un conflit de Alain Gresh
aux éditions Fayard (Paris 2001 - 200 pages - 82 francs / 12,50 euros)
Ce livre est né d'une indignation, mais aussi d'une volonté de comprendre, de faire comprendre. En quelques mois, tous les espoirs de paix au Proche-Orient, nés de la poignée de main historique entre Yasser Arafat et Itzhak Rabin en 1993, se sont effondrés. La seconde Intifada a exprimé les limites des accords signés. En France, cette révolte a suscité des solidarités souvent « communautaires », de la part des juifs comme des Arabes. Faut-il se résigner à ces dérives ? N'existe-t-il pas un discours laïque susceptible de transcender ces divisions ?
L'affrontement israélo-palestinien a une longue histoire : de la naissance du sionisme à la guerre de 1948 et à la création d'Israël, de la résistance des Palestiniens à leur transformation en réfugiés et à la création de l'OLP, de la guerre de 1967 à la paix d'Oslo, mille épisodes dont il est nécessaire de saisir l'enchaînement.
Mais ces indispensables rappels ne peuvent suffire. Il convient de les replacer dans un cadre d'analyse qui leur donne un sens universel. Car pourquoi ce qui vaut pour l'ex-Yougoslavie ou l'Afrique du Sud ne vaut-il pas en Palestine-Israël ? La Terre sainte nous ferait-elle perdre le nord ? Acceptons d'utiliser, pour comprendre cet « Orient compliqué », la boussole de la raison humaine.
                    
Réseau

                
1. Emotion, raison, piège à cons par Philippe Corcuff
(Philippe Corcuff  est maître de conférences à  l'Institut d'études politiques de Lyon)
Emotion, d'abord
Des milliers de personnes vaquant à  leurs occupations quotidiennes, comme nous, massacrées, éliminées, bousillées, liquidées, décimées, anéanties, définitivement, des humains comme nous. Des milliers d'amants, d'amis, de parents, d'enfants, comme nos proches, séparés, déchirés, à  jamais. Des milliers de civils, sans préoccupations guerrières, touchés aveuglément, comme les civils de toutes les guerres. Pour beaucoup d'entre nous, c'est d'abord l'émotion qui a surgi, incontrôlable. Quelque chose comme un humanisme du corps, au ras des tripes, au bord des larmes. Et ils pouvaient bien blablater, " communiquer ", " expliquer ", " géopolitiser " tous ces journalistes et ces spécialistes qui occupaient les antennes de télévision et de radio. Cela n'enlevait rien à  notre irrépressible envie de gerber. Ils nous donnaient juste un peu plus le tournis, ajoutant à  notre mal au crâne. L'émotion d'abord, un truc humain qui sert sans doute à  rien, pendant que les connards habituels s'inquiétaient des cours de la Bourse. Face à un tel ébranlement de nos sentiments et de nos valeurs, non, nous ne sommes pas "tous américains". Parce qu'on n'en a  rien à foutre des histoires de "nations" en cet instant, "américaine" ou autre. " Nous sommes tous des êtres humains " est plus ajusté au choc.
Il y a bien ceux qui souffrent ailleurs, ou simplement qui s'en sentent solidaires ici, et qui peuvent être tentés de dire : " Et tous les autres morts dont on ne parle pas, et tous ces morts du fait de la responsabilité directe ou indirecte des Américains... et les morts palestiniens aujourd'hui encore, et puis c'est bien un peu de leur faute, on récolte ce qu'on a semé ! ". Ceux-là , on peut comprendre leurs raisons, mais on a pourtant envie de leur dire : " Je vous emmerde ". Leurs raisons viennent faire barrage à l'émotion, leurs raisons viennent même faire barrage à  la raison. Si je suis choqué de la mort d'enfants palestiniens, c'est bien parce qu'il s'agit d'humains, vis-à-vis desquels j'ai l'intuition d'une parenté morale, quelque chose comme une commune humanité. Commune humanité fragile, incertaine, souvent brouillée par les différences de nations, de religions, etc. Si mon émotion, et donc ma raison, deviennent par trop sélectives, alors je perds de vue ce sens d'une humanité partagée, et je ne vois plus que des " américains " ou des " palestiniens " et non pas des humains. Non, ceux qui sont sous les décombres à  New York ne sont pas avant tout des " américains ", ce sont des humains innocents, frappés de manière aveugle et injuste, comme les enfants qui tombent sous les balles de l'armée israélienne sont avant tout des enfants et non des " palestiniens ". Si on oublie cet humanisme minimal, nécessairement internationaliste et débordant les divisions culturelles et religieuses, les mouvements qui se prétendent de " libération " pourraient nous préparer de nouvelles oppressions.
Et qu'est-ce que cette comptabilité macabre qui voudrait que, du fait des morts passés (indiens, vietnamiens, chiliens, irakiens, etc.), " ça serait bien fait pour eux " ? Est-ce que les morts d'aujourd'hui permettent de ressusciter les morts d'hier ? Et c'est qui " eux " ? Quelle est cette opération pleine d'abstractions mortifères qui permet de laver sa conscience à  moindre frais en rendant responsables des crimes de l'impérialisme américain à  travers l'histoire ces milliers d'individus singuliers ensevelis sous la haine à  New York ? Quand des gens, au nom de " mouvements de libération ", viennent vous débiter cette langue de bois en tranches de cercueils, on désespère un peu plus de la " libération ". La gauche, y compris dans ses secteurs les plus critiques et les plus radicaux, a souvent été trop complaisante à  l'égard des penchants troubles qui s'expriment parmi les opprimés et leurs porte-parole : par exemple, vis-à-vis de la présence au sein des cercles de soutien à  la cause palestinienne d'un antisionisme aux relents explicitement antisémites ou au sein du mouvement ouvrier des points d'ancrage du racisme anti-arabe ou de la violence sexiste et homophobe. Cela entache pourtant son projet d'émancipation humaine.
Emotion et raison
Et puis, il y a tous ces " petits malins ", qui se font encore discrets, mais qui " n'en pensent pas moins ", en ironisant dans leur coin. A ceux-là, " on ne l'a fait pas " : ils savent. Ils savent " les rapports de forces " et " la géopolitique ". Ils savent " la nature humaine " et le mal endémique qui la ronge. Ils savent " l'idéologie " et " le matraquage des médias ". Leur supposé savoir fait aussi barrage à  l'émotion. Ce sont " les plus malins " dont parlait Péguy : " Le monde des intelligents, des avancés, de ceux à  qui on n'en remontre pas, de ceux à  qui on n'en fait pas accroire. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. Comme nous " (Notre jeunesse, 1910). Pour eux, la vie est bien enserrée dans des petites cases fixes, prédéfinies, prévisibles. Leur raison froide, calculatrice, desséchée croit avoir mis à  distance définitivement l'aléatoire, le passionnel, l'émotion. Je préfère, devant les morts de New-York, pleurer comme un imbécile. Oui, nous sommes tous des imbéciles, des humains, des pas malins !
Mais la raison ne peut-elle pas être nourrie par nos émotions ? Est-ce que ce n'est pas à  partir de ses émotions que l'on va essayer de comprendre, d'expliquer, puis d'agir raisonnablement sur le monde, ses malheurs et ses injustices. A partir de ses émotions, et non pas à  leur place ! " Nous savons que la raison n'épuise pas la vie et même le meilleur de la vie ", écrivait Péguy dans un autre texte (De la raison : 1901). D'où sa défense non intégriste de la raison : " Nous ne la défendons pas contre les passions, mais contre les démences, contre les insanités ". La raison vivifiée par l'émotion peut permettre en retour de filtrer les passions, d'en mieux maîtriser les excès les plus nuisibles pour les autres humains. Nous n'attendons pas beaucoup de raison des actuels " Maîtres du Monde ". Il est à  craindre que le désir de vengeance ou le besoin de médiatiser leur puissance retrouvée ne leur fasse faire n'importe quoi : aveugles et aveuglés comme les salauds qui se sont abattus sur le sol américain, la catégorie " islamistes " (comme pour d'autres la catégorie " américains ") permettant, dans l'amalgame, de ne pas voir les humains qu'on tue.
Piège à  cons
Dans ce retour de la raison, avec l'émotion, après l'émotion, la galaxie pour une autre mondialisation qui s'est développée de Seattle à  Gênes, avec des militants de pays du Nord et du Sud, a peut-être une responsabilité particulière. Car nous risquons d'être écrasés dans un piège à cons impitoyable : entre les misères générées par la mondialisation libérale et les atrocités de desesperados du terrorisme, cherchant simplement à  humilier dans le sang les puissances impériales, dans la quête d'un hypothétique au-delà  religieux. Le monde arabo-musulman, dont les fanatiques aimeraient séduire les masses déshéritées, représente un enjeu de taille dans le combat qui s'engage : justice sociale et démocratie au Sud et au Nord ou barbaries partout (barbaries générées par la domination planétaire de la loi du profit et barbaries des massacres aveugles comme celui de New York). Les ONG, associations, syndicats et organisations politiques se battant pour une autre mondialisation doivent impérativement nouer des solidarités nouvelles dans le monde arabo-musulman avec des forces qui puisent dans la tradition islamique des perspectives humanistes, démocratiques et progressistes. Or c'est un secteur pour l'instant délaissé dans les mobilisations internationales en cours. Et dans cette course de vitesse infernale, les desesperados et leur " no future " (en tout cas humain, ici-bas) ont pris quelque avance : par leur ignominie, ils ont renforcé le consensus des populations occidentales autour des dirigeants conservateurs américains, et ils on facilité la criminalisation des oppositions à  la mondialisation libérale.
                    
2. Les bâtards ont changé les règles par Uri Avnery
[traduit de l'anglais par  R. Massuard et S. de Wangen]

Samedi 29 septembre 2001 - Il ressemble à une momie : visage figé, corps détourné, regard fuyant. Shimon Pérès rencontrant Yasser Arafat. Près de lui est assis le général qui a été envoyé pour le surveiller, afin qu'il ne parle pas - grands Dieux non ! - de solutions, de progrès politiques, d'un processus de paix. Sharon et le Chef d'Etat major l'ont autorisé à ne parler que d'un cessez-le-feu. Ils savent, évidemment, qu'aucun cessez-le-feu ne tiendra sans progrès politique, et ils n'ont aucune envie d'un cessez-le-feu. 
Pourtant ce fut somme toute un événement important qui prouve que le 11 septembre 2001 a marqué un tournant crucial dans les annales du conflit israélo-palestinien. Les règles du jeu ont changé.
Jusqu'alors il semblait que le conflit était dans l'impasse. Sur le terrain, il s'est transformé en guerre d'usure. Aucun des deux protagonistes ne pouvait vaincre l'autre. Les assassinats battaient leur plein à un rythme croissant. Washington était indifférent, sa doctrine officielle étant " laissons-les saigner ! ".
C'est alors que se produisit l'horreur à New York et à Washington. Sharon a sauté sur l'occasion. Il était certain que c'était une occasion historique : les Américains étaient occupés avec Ben Laden, le monde faisait la chasse à des terroristes insaisissables, alors qui se soucierait des actions de l'armée israélienne ? Désormais, enfin, sous le slogan " Arafat est notre Ben Laden ", il pourrait envahir, tuer, écraser et détruire afin de liquider l'intifada et peut-être aussi Arafat . Comme l'a décrit le journaliste Gideon Levy : le professeur est malade, les élèves sont heureux, chacun peut fait ce qu'il veut.
Au grand étonnement de Sharon, c'est exactement le contraire qui s'est produit. Quelques heures à peine après le drame, alors que l'Amérique était encore en état de choc, Colin Powell a tenu sa première conférence de presse et là, au lieu de parler exclusivement de Ben Laden, comme cela semblait logique, il a passé beaucoup de temps à parler du conflit israélo-palestinien. Il a demandé que la rencontre Arafat-Pérès ait lieu immédiatement.
Si Sharon espérait que cela n'était qu'une gifle pour marquer le coup, il se trompait. Bush et Powell sont revenus à la charge presque chaque jour jusqu'à ce que cela devienne un ultimatum. Sharon n'avait pas le choix. Il a cédé.
Où était l'erreur ? Au cours des années, Jérusalem s'est habitué à l'idée que l'on pourrait toujours compter sur le Congrès américain. Le Congrès était presque plus loyal à l'égard du gouvernement israélien que ne l'était la Knesset. A la Knesset, certains membres peuvent mettre en cause le Premier ministre. Au Sénat et à la Chambre des représentants américains, personne n'oserait critiquer le Premier ministre israélien, sauf celui qui serait suicidaire à l'instar des émules de Ben Laden. La plupart de leurs membres ont été élus grâce aux voix et à l'argent du lobby pro-israélien qui ne se compose pas seulement de personnalités juives mais également des puissants groupes de pression chrétiens fondamentalistes. Si Israël en venait à demander d'abroger les dix commandements, 85 sénateurs signeraient sans broncher.
En temps ordinaire, cette situation aurait suffi à faire avorter toute initiative du Président susceptible de provoquer la colère du gouvernement israélien. Mais quand le drame est arrivé, tout a changé. Le Président est devenu un héros national. Quand retentissent les tambours de la guerre, le peuple veut un dirigeant fort et le Président, qui est également le chef des armées, devient presque un dictateur. Le Congrès devient un chœur réduit à chanter l'hymne national sur les marches du Capitole. Dorénavant le Congrès est devenu le professeur malade et le Président peut faire ce qu'il veut. Sharon peut bien se plaindre comme le défunt Spiro Agnew du fait que " les bâtards ont changé les règles !"
Le Président veut construire une large coalition mondiale pour sa guerre, même plus puissante et plus glorieuse que celle que son père avait mise sur pied pour la guerre du Golfe. Pour cela, il doit avoir le soutien de presque tous les gouvernements arabes et musulmans. Ils lui disent que le bain de sang israélo-palestinien représente un obstacle majeur. La chaîne de télévision Al-Gazira émettant depuis le Qatar apporte dans des millions de foyers les images quotidiennes de soldats israéliens tuant et opprimant des frères arabes. Si l'Amérique veut gagner les masses arabes à l'idée de la guerre, cela doit cesser.
Les conseillers du Président le comprennent bien. Ils disent à Israël de bien vouloir se tenir à l'écart, de rester sage, de bien se conduire, d'arrêter de tirer et de revenir aux négociations avec les Palestiniens. Et quand l'Amérique veut quelque chose, veut réellement quelque chose, personne ne peut dire non. Pas même Sharon, le héros.
La question est de savoir si les Américains se contenteront de quelques démonstrations tape à l'œil, telles que la rencontre Arafat-Pérès, ou s'ils exigeront cette fois une solution véritable au conflit qui provoque tant de colère et de haine envers l'Amérique dans le monde arabe, pour la plus grande joie de Ben Laden & Co.
Après la guerre du Golfe, les Américains ont organisé la Conférence de Madrid. S'ils organisent maintenant une nouvelle conférence de paix internationale et envoient une force de paix internationale en Palestine, la tragédie aura peut-être au moins un effet collatéral positif. Comme le disait Samson aux Philistins : " De la force naît la douceur. "
                     
3. Communiqué de l'Euromed Civil ForumMardi 25 septembre 2001- Une délégation des ONG et associations européennes en charge de la préparation du Forum Civil Euro-méditerranéen s'est rendue ces 21, 22 et 23 septembre à Ramallah et à Jérusalem pour y rencontrer les ONG palestiniennes et israéliennes, juives et arabes.
Ce fut l'occasion de préparer plus particulièrement le premier point de l'agenda du Forum civil  - relatif à la paix et la prévention des conflits dans l'espace méditerranéen - qui aura lieu à Bruxelles les 19 et 20 octobre 2001, en présence des représentants de la société civile des deux rives de la Méditerranée.
A Ramallah le 22 septembre, la délégation a par ailleurs aussi rencontré quelques-uns des principaux responsables de la résistance palestinienne, dont M. Marwan Barghouti. Au lendemain de cette rencontre, la délégation a pris connaissance du mandat d'arrêt lancé par Israël contre le haut responsable du Fatah en l'accusant de " participation à des activités terroristes " et de " complicité de meurtre ".
Les membres de la délégation condamnent cette mesure et expriment leur vive inquiétude quant  au sort de M. Barghouti, au vu des nombreux assassinats politiques déjà commis par l'armée israélienne contre des dirigeants politiques palestiniens. Au cours de notre rencontre, M.  Barghouti a réaffirmé la légitimité de la résistance palestinienne à lutter contre les forces d'occupation, qu'il s'agisse de l'armée israélienne ou des milices organisées par les colons et ceci jusqu'à la libération des territoires internationalement reconnus de la Palestine, selon les résolutions de l'Assemblée Générale et du Conseil de Sécurité des Nations Unies. M. Barghouti a également fait état de sa responsabilité en tant que leader palestinien, d'assurer la protection des populations civiles palestiniennes victimes de la guerre d'occupation et de sa volonté d'agir au sein de la coordination de l'Intifadah pour que le cessez-le feu décrété par Monsieur Arafat soit respecté.
La délégation a pu constater de visu les terribles dégâts et la détresse de la population palestinienne qui compte plus de 20.000 victimes de guerre, dont 800 morts, et dont l'économie est asphyxiée.
Elle demande au Gouvernement israélien de retirer le mandat d'arrêt contre Monsieur Barghouti et plus généralement de respecter l'intégrité physique de ceux qui représentent l'Autorité palestinienne et le peuple palestinien et de reprendre sans délais les négociations avec l'Autorité palestinienne. Elle appelle l'Union européenne et les pays d'Europe à intervenir en ce sens auprès du gouvernement Sharon et à contribuer au rétablissement d'une paix juste et durable au Proche Orient.
[Les membres de la délégation : Paulette Pierson-Mathy, Professeur honoraire ULB, Monique Prim, Présidente du Forum des Citoyens de la Méditerranée, Pierre Galand, Président de ECCP, European Coordinating Committee for NGOs on the question of Palestine.]
                  
4. Scènes de l’insurrection par Noam Chomsky
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
(Ce texte a été écrit par Noam Chomsky, en juillet 1988, durant la première Intifada palestinienne.)
L’un des grands thèmes de l’histoire moderne est la lutte de peuples dominés pour le contrôle de leur vie et de leur destinée. Au mois d’avril dernier (1988), je me suis rendu en Israël et dans les territoires occupés, où l’un de ces combats a atteint un niveau d’intensité proprement dramatique. Quelques mois auparavant, j’étais au Nicaragua, pays qui constitue un exemple remarquable de la volonté et de l’ingéniosité déployée par un pays appauvri jusqu’à la désolation pour sa survie - ne serait-ce que pour maintenir un fil de vie - et pour résister aux assauts d’une super-puissance terroriste. En tous les cas, quelque soient l’abondance des lectures et l’intensité de la préoccupation en la matière, voir les choses en direct, sur place, c’est tout autre chose.
Les privilégiés considèrent le plus souvent ces luttes comme une atteinte à leurs intérêts, il voient en elles des explosions soudaines de violence suscitées par des forces mauvaises entièrement vouées à notre destruction : le communisme mondial, ou des terroristes ataviques et fanatiques. La lutte pour la liberté ne semble pas pouvoir être expliquée autrement. Après tout, le niveau de vie n’est-il pas plus élevé à Soweto qu’il ne l’était à l’âge de pierre, voire même qu’il ne l’est ailleurs, en Afrique noire ? La population de la Cisjordanie et de Gaza, qui survit en ramassant les poubelles d’Israël n’améliore-t-elle pas son sort, ce faisant, si l’on s’en réfère aux critères économiques généralement reçus ? Les propriétaires d’esclaves, jadis, usaient du même type d’arguments.
Ainsi considérée comme totalement irrationnelle, il faut bien que la révolte des dépossédés de tout soit guidée par quelque intention maligne ou par on ne sait quel instinct primitif, n’est-ce pas ? Pourquoi faudrait-il donc se soucier de l’humiliation ou de la dégradation (subies) si ces conditions s’accompagnent de quelque indice de croissance économique ? Pourquoi des gens devraient-ils sacrifier leur bien-être matériel et leurs espérances de s’élever, pour une recherche plus qu’illusoire de liberté et de dignité ? Si l’on pose comme axiome que l’affect humain fondamental et la force motrice d’une société “normale” seraient le désir d’acquérir des biens matériels, ces questions restent sans réponse, c’est pourquoi nous devons nous mettre en quête d’interrogations plus sophistiquées et subtiles. Il y a deux cents ans, Jean-Jacques Rousseau a écrit, dans un style plein de noble indignation, sur ses concitoyens fort civilisés qui avaient perdu le sens même de ce qu’est la liberté et qui “ne faisaient rien d’autre que vanter toujours la paix et le repos dont ils jouissaient, entravés dans leurs chaînes... Mais quand je vois d’autres (hommes) sacrifier les plaisirs, le repos, la richesse, le pouvoir et la jusqu’à la vie elle-même pour la sauvegarde de ce seul bien qui est tellement dédaigné par ceux-là même qui l’ont perdu ; quand je vois des animaux nés libres et ne supportant pas la captivité se fracasser la tête contre les barreaux de leur cage ; quand je vois des multitudes de sauvages entièrement nus dédaigner le luxe hédoniste des Européens, supportant la faim, le feu, le sabre et la mort afin de préserver ce qui est tout pour eux : leur indépendance, je pense que les véritables esclaves (que vous êtes) ne sont pas dignes de ratiociner sur la Liberté.”
Ces mots ne cessaient de me revenir à l’esprit tandis que je parcourais la Cisjordanie, comme ils l’avaient fait souvent avant, dans des circonstances similaires. C’est un privilège rare de pouvoir percevoir un moment d’une lutte populaire pour la liberté et la justice. Aujourd’hui, précisément, c’est bien de cette lutte qu’il s’agit, avec l’intifada, où qu’elle puisse bien aboutir dans les conditions imposées par l’occupant et son financier.
Répression et résistance
Israël a tout essayé : tueries, passages à tabac, gazages, arrestations de masse, déportations, destructions de maisons, couvre-feu et autres formes de très durs châtiments collectifs. Aucun n’a réussi à imposer la soumission ni à prévenir une riposte violente. L’insurrection palestinienne est un exemple remarquable de discipline collective. Elle est très différente de la lutte des Juifs de Palestine pour (la création d’) un Etat juif, qui comportait l’assassinat de fonctionnaires britanniques, celui du médiateur des Nations-Unies, le comte Folke Bernadotte, la pendaison d’otages anglais et de nombreuses atrocités commises contre les civils arabes. Le premier ministre actuel d’Israël, qui était le chef du gang qui a assassiné Bernadotte, a fait les louanges de la terreur, en laquelle il voit un impératif moral. “Ni l’éthique juive, ni la tradition juive, ne peuvent disqualifier le terrorisme en tant que moyen de combat”, a-t-il pu écrire. “Premièrement, et avant tout, le terrorisme fait, pour nous, partie de la bataille politique que nous menons dans les circonstances actuelles, et il a un grand rôle à jouer... dans notre guerre contre l’occupant” [1] Certains voudraient nous faire croire que de telles pensées élevées, et les pratiques qui n’ont pas manqué d’en découler, étaient le propre de quelques extrémistes, et qu’elles avaient été abandonnées après l’établissement de cet Etat que la presse décrit comme le “symbole de la décence humaine”, “une société (l’israélienne...) dans laquelle la sensibilité morale est un principe de la vie politique” (New York Times), qui a été en permanence guidée par “un haut souci moral... à travers son histoire tumultueuse” (Time) [2] Une longue liste de faits avérés vient mettre à bas de telle billevesées. De plus, la direction politique était des plus réticentes lorsqu’il s’agissait de condamner les pratiques terroristes. Dans des souvenirs très laudateurs, Isaiah Berlin relève que Chaim Weizmann “ne pensait pas moralement acceptable de dénoncer publiquement les actes (relevant du terrorisme juif) ou leurs perpétrateurs... il n’a jamais envisagé d’élever la voix contre eux, quelques criminels qu’il les considérât, car ils émanaient (pour lui) des esprits tourmentés d’hommes conduits au désespoir...” ; David Ben-Gurion garda secrète la confession d’un ami très proche qui lui avait confié être parmi les assassins de Bernadotte [3]. Les mouvements et les combats nationaux ont tous un état de service de violence et de terrorisme (le nôtre, à nous Américains, n’est pas le dernier en la matière) et Israël ne fait pas exception à la règle.
Au cours de la lutte pour son indépendance, la communauté juive en Palestine a pu bénéficier d’un certain degré de retenue de la part des forces britanniques. Les Palestiniens savaient parfaitement qu’ils ne devaient s’attendre à rien de tel s’ils s’avisaient de marcher dans les brisées des sionistes. Même des actions non-violentes - manifestations politiques et grèves des commerçants, par exemple, et même prises de parole et écrits politiques, soit des formes d’expression verbales et symboliques - ont été depuis très longtemps réprimées par la force, en absence ou par insuffisance de soutien attendu de l’extérieur, pour ne pas parler de ceux qui y faisaient les louanges de telles méthodes. Si les Britanniques avaient traité les Juifs de Palestine de la même manière qu’Israël use de la répression depuis des années, il y aurait eu un tollé en Angleterre et même partout dans le monde. Imaginez les réactions si la police soviétique se comportait vis-à-vis des refuzniks d’une manière un tant soit peu approchante des pratiques répressives israéliennes qui ont fait une apparition furtive sur nos écrans de télévision. Des commentateurs israéliens ont relevé ce contraste criant entre la retenue des forces britanniques (à l’époque du mandat) et la brutalité opposée par Israël à la résistance palestinienne, qui est restée remarquablement disciplinée, chose qui pourrait bien ne pas durer indéfiniment. Tandis que j’écris ceci, les communiqués de presse - en une seule journée - font état de manifestations violentes à Taiwan, en France, en Corée du Sud et à Manille, avec cocktails molotovs, gaz lacrymogènes et utilisation des matraques par la police, des centaines de blessés, dont très peu parmi les manifestants ou les émeutiers. Il ne s’agit pas de pays particulièrement connus pour “faire dans la dentelle” ; il n’en reste pas moins que l’on est à des lieues des pratiques d’Israël, alors que les circonstances sont pourtant moins menaçantes (pour ce pays) [4]
Il y a bien “deux poids, deux mesures”, comme les apologues de la violence israélienne l’allèguent habituellement ; mais ce “double standard” est exactement le contraire de ce qu’ils prétendent qu’il serait, et cela ne date pas d’hier.
Le philosophe israélien Avishai Margalit compare l’”éthique de retenue” de la police sud-coréenne à la doctrine appliquée par le Ministre de la défense Yitzhak Rabin, du parti travailliste : (pour lui), ces passages à tabac brutaux sont “nécessaire... afin de restaurer l’honneur des soldats israéliens qui doivent faire face au défi des Palestiniens” [5]. La différence, avance Margalit, réside dans les différences culturelles entre les deux pays, en matière de “sens de l’honneur”. Soit, mais le facteur du racisme ne doit pas être éludé. Tandis que l’insurrection (palestinienne) gagnait en intensité, les Juifs orthodoxes protestant contre l’ouverture des cinémas le jour du shabbath caillassaient les voitures de police et les policiers eux-mêmes avec des pierres et des cadres métalliques balancés depuis les balcons : aucune tuerie ni aucun passage à tabac sadique n’ont été relevés alors, ni même six mois plus tard, lorsque des centaines de travailleurs juifs ont envahi le ministère des finances, cassant les vitres et blessant la police et des responsables administratifs au cours d’une grève avec manifestation. [6]
Margalit fait le commentaire suivant  “la volonté proclamée du gouvernement israélien... de restaurer ‘la loi et l’ordre’... a été traduite, sans fautes, ainsi : “effacer le sourire sur les visages des jeunes Palestiniens”. “La phrase est correcte. Des soldats battant des Arabes, dans une grande artère de Jérusalem-Ouest, crient qu’”ils osent relever la tête”... La leçon inculquée aux Arabes est que “vous ne devez pas relever la tête”, rapport l’Israélienne Shulamith Hereven depuis Gaza, où le mot-d’ordre de l’occupation, depuis vingt ans, est “humiliation” et “harassement constant... sans autre motif que lui-même, l’enfer se suffisant à lui-même”. “Un homme (palestinien) marche dans la rue et des soldats et des colons l’interpellent : ‘Viens ici, toi, l’âne’”. Une phrase en hébreu que les Arabes ne mettent pas longtemps à apprendre est “vous êtes tous des voleurs et des fils de p... “. Une jeune femme (palestinienne) rentrée de ses années d’études aux Etats-Unis se fait insulter et devient l’objet des risées de soldats, qui se moquent des “beaux habits qu’elle a, celle-là”, tandis qu’ils se les montrent et se les font passer de l’un à l’autre tandis qu’ils inspectent ses bagages. Une autre est réveillée en pleine nuit par des coups de pieds donnés dans la porte d’entrée de sa maison et se voit donner l’ordre par des soldats israéliens de lire des graffitis fraîchement inscrits sur son mur. Visitant Gaza peu après le début de l’insurrection, le Premier ministre Shamir a convoqué les officiels et les notables de la ville, qu’il voulait rencontrer, avait-il fait savoir. Il les fit poireauter dehors, dans la rue, devant une porte fermée. Puis, lorsqu’ils furent enfin autorisés à dire ce qu’ils avaient à dire, il coupa court brutalement, en leur annonçant qu’Israël ne se retirerait jamais de Gaza, et partit. “L’humiliation venant d’aussi haut a une signification politique”, ajoute Hareven, et cela n’est pas passé inaperçu chez des gens qui ont appris que “les Juifs ne comprennent que la force” [7] Telles sont les conditions de vie quotidienne, qui en disent encore plus que les corps sans vie et les os brisés. La similarité avec le Sud profond à ses pires moments est hélas très claire.
Dans le numéro de mai de la revue Z, j’ai donné des exemples du racisme du mouvement sioniste depuis ses origines, y compris celui de ses éléments libéraux les plus admirés. Le phénomène est une caractéristique du colonialisme européen. Ainsi, George Washington, qui fait référence aux “sauvages indiens sans pitié” de la Déclaration d’Indépendance (américaine) en les traitant de “bêtes de proie, même s’ils n’en ont pas l’aspect”, et qu’il faut donc “traiter” en conséquence. [8] Aujourd’hui, des commentaires inadmissibles passent virtuellement inaperçus. Je ne mentionnerai qu’un exemple, tant il est valable aussi pour les médias d’élite, ici, aux Etats-Unis.
Alors que j’étais en Israël, le correspondant du Times, Thomas Friedman, publiait de longs interviews dans la presse hébraïque, qui avaient un rapport, de près ou de loin, avec son prix Pulitzer récompensant ses “reportages équilibrés, objectifs, et autorisés”, incluant de grossières falsifications au service du négationnisme israélien, dont j’ai donné quelques exemples dans le numéro de mai [9]. Il répétait certains des mensonges qu’il avait réussi à faire passer, par exemple, le fait que les Palestiniens “refusent de se rendre à l’existence d’Israël, et préfèrent se donner en sacrifice”. Il continuait à rendre hommage à son propre génie d’avoir “complètement passé sous silence l’insurrection dans les territoires” - ce qui a du constituer une surprise pour ses chers lecteurs, j’imagine - en écrivant des “histoires dont personne d’autre que lui n’avait eu connaissance”, avec une précision “unique” et une sensibilité “sans précédent” ; avant ses reportages, expliquait-il, “Israël était le pays qui faisait l’objet du plus grand nombre de reportages dans le monde, mais qui restait néanmoins le pays le moins compris, dans les médias”. Friedman n’était même pas avare de ses propositions toutes personnelles de solution au problème des territoires occupés. Le modèle devait être le Sud Liban, contrôlé par une armée de mercenaires terroristes soutenus par la puissance militaire d’Israël. Le principe fondamental doit être : “la sécurité, pas la paix”. Néanmoins, il ne faudrait pas tout refuser aux Palestiniens : “Ce n’est que si vous laissez aux Palestiniens quelque chose à perdre qu’il y aura un espoir qu’ils en rabattent sur leurs exigences” - en clair : qu’ils reviennent en-deçà de leur ”exigence” d’une reconnaissance mutuelle dans une solution à deux Etats, qui est leur position depuis fort longtemps, chose que Friedman refuse de rapporter dans ses écrits et nie constamment. Friedman continue sur sa lancée : “Je suis sûr que, dès lors qu’Ahmed aura une place dans le bus, il en rabattra sur ses caprices.”
On peut aisément imaginer un commentaire du même acabit, fait par un sheriff du sud profond, disons dans le Mississipi, il y a trente ans : “donnez à Sambo une place dans le bus, et il nous foutra peut-être la paix”. Ces propos de Friedman n’ont pas suscité de tollé notable.
Il n’est pas surprenant d’apprendre qu’après la proclamation du prix, le premier avril, Friedman trouva qu’il s’agissait d’un jour nettement plus heureux que lorsqu’il avait été lauréat du même prix pour un reportage au Liban, à “une époque nettement plus aigre-douce”, à cause de l’attentat à la bombe qui avait détruit l’ambassade américaine à Beyrouth peu avant qu’il se rende dans ce pays. Cette fois, en revanche, le prix était “indemne de toute tragédie, du bonheur à l’état pur”, a-t-il dit, rien de fâcheux ne s’étant passé dans les lieux où il avait pu se rendre au cours des derniers mois”... [10]
Les tactiques israéliennes actuelles n’ont rien de nouveau ; ce n’est que l’échelle de la violence qui s’est étendue, la résistance s’étant emparé virtuellement de l’ensemble de la société palestinienne. Il y a des années qu’”ouvrir le feu en réponse à des jets de pierres” est devenu “une routine banale” (Davar, 21.09.1980). La torture systématique a fait l’objet de rapports dès les premiers jours de l’occupation, et ce fait est aujourd’hui concédé par la commission officielle Landau, dirigée par un ancien Juge Suprême respecté : cette commission recommande “les pressions physiques modérées”, “euphémisme qui signifie que la torture est autorisée dans les cas sérieux, qu’il convient de distinguer de la torture pour le plaisir”, commente Margalit, grinçant.
Prenons l’exemple de la ville de Halhoul, en Cisjordanie. En 1979, indique le Maire, Muhammad Milhem (qui fut expulsé, plus tard, sans aucune accusation crédible, dans une parodie de procès tout à fait typique), la ville avait été placée sous un couvre-feu de deux semaines après que deux jeunes Palestiniens aient été tués par des colons israéliens en réponse à des pierres lancées contre un autobus. En guise de punition supplémentaire, les autorités avaient interdit l’ouverture d’un marché de gros de fruits et de légumes qui devait représenter le projet-clé pour le développement économique de la ville. Plusieurs mois plus tard, après que des colons aient prétendu que des pierres avaient été à nouveau jetées, les habitants de la ville, femmes et enfants compris, ont été forcés à rester dehors durant la totalité d’une nuit particulièrement froide et pluvieuse, à des fins d”interrogatoire”. [11]
En 1982, une délégation de leaders du parti Travaillistes, parmi lesquels des faucons notoires, présenta au premier ministre de l’époque, Menahem Beghin, des récits détaillés d’actes terroristes contre des Arabes, et notamment de la punition collective infligée à Halhoul : “les hommes ont été tirés de chez eux, les premiers, à minuit, en pyjamas, et mis dehors, dans le froid. Les notables, ainsi que d’autres hommes, ont été réunis (“concentrated”, écrit N. Chomsky) dans la cour de la mosquée et ils y furent retenus jusqu’au matin. Pendant ce temps, des hommes de la Police des frontières faisaient irruption dans les maisons, battant les gens avec force cris et insultes. Durant les interminables heures qu’a duré, pour plusieurs centaines de personnes, leur retenue dans la cour de la mosquée, on leur demanda d’uriner et de déféquer les uns sur les autres, et aussi de chanter Hatikva (l’hymne national israélien) et de crier à plusieurs reprises “Longue Vie à l’Etat d’Israël”. A plusieurs reprises, on les battit et on leur ordonna de ramper sur le sol. Certains furent même forcés à lécher le sol. En même temps, quatre camions avaient été commandés et à l’aube, les habitants furent chargés sur ces camions, environ cent personnes par camion, puis emmenés comme des moutons au quartier général de l’administration “civile” d’Hébron. Le Jour de l’Holocauste, ... les gens arrêtés se sont entendu donner l’ordre d’écrire des numéros sur leurs bras de leur propre main, en mémoire des Juifs exterminés dans les camps de concentration.”
Le rapport décrit les tortures et les humiliations infligées aux détenus par des soldats et des colons autorisés à entrer dans les prisons afin d’y perpétrer des passages à tabac et des mauvais traitements à l’encontre des Arabes, mauvais traitements pouvant aller jusqu’au meurtre, en toute impunité. Il n’y avait pas de réaction, parce que, comme l’a noté Yoram Peri non sans une certaines amertume, les victimes ne sont que des “Araboushim” (terme péjoratif comparable à “nègre” ou “melon”) [12] La presse hébraïque fournit un état détaillé de pratiques similaires, depuis de nombreuses années.
A l’intérieur d’Israël, des travailleurs venus des territoire peuvent s’attendre à un traitement analogue. Sous le titre “La case de l’oncle Ahmed”, Yigal Sarna racontait, quelque mois avant le début de l’intifada, l’”histoire d’esclavage” vécue par les dizaines de milliers de travailleurs inorganisés qui viennent tous les jours en Israël pour y travailler. “Ils sont considérés comme des esclaves, des sous-citoyens suspects de tout, couchant dans les soubassements des immeubles de Tel Aviv, enfermés à clé durant la nuit dans une sorte de hangar perdu au milieu d’une orangeraie, près de bassin d’épuration, dans des abris qui, sans cela ne servent qu’aux ... rats” ou bien alors dans des parkings souterraines ou sous des étals de droguerie de quelque marché, en toute illégalité, étant donné qu’ils ne sont pas autorisés à passer la nuit en Israël, les “enfants esclaves” et d’autres, loués au “marché des esclaves d’Ashkelon, Jérusalem, Ramat Gan et d’autres endroits encore.” Quelques jours après, Ran Cohen, député à la Knesset a fait état des mauvais traitements infligés à des travailleurs palestiniens par la police des frontières, dans un hôtel de Tel Aviv : “les ouvriers arabes furent cruellement battus, contraints de se masturber devant les policiers, de lécher le sol de leur chambre et de manger du café mélangé à du sucre et du dentifrice. Pour faire bonne mesure, on leur a volé tout l’argent qu’ils avaient sur eux.” Ces ouvriers ont porté plainte, mais plus de deux mois après, aucune enquête n’avait encore été ouverte. [13]
La caractéristique principale de toute occupation a, depuis toujours, été l’humiliation : ils ne doivent pas relever la tête. Le principe de base, souvent exprimé ouvertement, est que les Araboushim doivent comprendre qui commande, dans ce pays, et qui doit y marcher tête baissée et en détournant le regard. Si des boutiquiers tentent d’ouvrir leur échoppe durant l’après-midi, en signe d’indépendance, l’armée les forcera à ouvrir le matin et à fermer l’après-midi. Si un village à l’écart se proclame “libéré”, signifiant qu’il va administrer lui-même ses problèmes internes, l’armée attaque et si des pierres sont lancées par des villageois tentant de tenir les soldats à l’écart, il en résultera des morts, des passages à tabac, des destructions de biens, des arrestations en masse, l’usage de la torture.
Les Arabes d’Israël doivent êtres, eux aussi, constamment sur leurs gardes. Un ami arabe me conduisit, une après-midi, de Ramallah à Jérusalem, mais il me demanda de prendre un taxi pour aller de mon hôtel à son domicile, à Jérusalem Est (annexée par Israël en totale infraction à la légalité internationale, et en doublant, ce faisant, la superficie de la ville), parce qu’il risquait d’être arrêté à un barrage sur la route, en retournant chez lui, avec des conséquences qui auraient pu être très graves. Durant une promenade à travers la vieille ville en compagnie d’un ami arabe, il monta sur un mur et toucha un drapeau noir - il y en avait beaucoup de semblables suspendus aux fenêtres après l’assassinat, à Tunis, par un commando israélien, du leader de l’OLP Khalil al-Wazir (Abu Jihad). Un policier des frontières qui était dans les parages sortit un appareil de photo qu’il tenait caché sous sa vareuse et le photographia, puis se mit à le suivre en le tenant toujours dans l’objectif de son appareil, proférant des menaces. L’homme n’était pas si facilement impressionnable ; il avait passé plusieurs années dans les prisons israéliennes et, après sa libération, il était un défenseur des droits des Palestiniens réputé pour ne pas mâcher ses mots. Mais il m’expliqua que nous devions aller immédiatement au commissariat central de la police des frontières, qui n’était pas loin de l’endroit, afin d’expliquer ce qui venait de lui arriver à un officier qu’il connaissait ; à défaut, il redoutait d’être arrêté par la police, accusé d’être responsable de l’accrochage des drapeaux noirs, emmené pour “interrogatoire” et incarcéré dans un lieu tenu secret. Nous sommes allés au commissariat central, avec un ami israélien. Au-dessus de l’entrée, il lut les mots “Bruchim Haba’im” (“Que ceux qui entrent ici soient bénis”) ; à la lumière de la “réputation” (non usurpée) des garde-frontières, on imagine aisément le sort réservé aux Arabes “bénis” de la sorte... L’officier que nous voulions voir n’était pas visible dans l’immédiat (il était occupé à un travail de dactylographie, avions-nous fini par apprendre), mais nous l’attendîmes, et lorsqu’il vint vers nous, nous lui expliquâmes ce qui s’était passé. Il appela la patrouille concernée et leur donna l’ordre de “laisser tomber”. Grâce au ciel, il y eut bien “protection divine”, cette fois-là.
Ce genre de mésaventure n’a rien d’exceptionnel. Le journaliste israélien Tom Seguev rapporte une expérience personnelle. Un avocat arabe lui avait dit qu’une simple promenade, au hasard des rues de Jérusalem, lui apporterait une moisson suffisante d’exemples d’humiliations et d’intimidations subies par les Arabes. Sceptique, Seguev effectua cette promenade, en compagnie de l’avocat, dans les rues de Jérusalem, promenade au cours de laquelle il fut arrêté à de multiples reprises par les policiers des frontières qui lui demandaient ses papiers d’identité. Un de ces policiers ordonna même à l’avocat : “toi, viens ici : saute”. En ricanant, il jeta les papiers de l’avocat par terre et lui ordonna de les ramasser. “Ces gens... ils feront tout ce que vous leur direz de faire”, expliqua le garde-frontière à Seguev. “Si je leur dis : saute! il sautera. Cours! ; il se mettra à courir... Déshabille-toi! : il se mettra à poil. Si je lui dis : embrasse le mur! ; il le fera. Si je lui dis : “rampe par terre”, qu’est-ce que tu crois qu’il fera : il rampera par terre!... N’importe quoi, j’te dis. Dis lui de maudire sa mère, il la maudira. “ ”C’est pas des êtres humains”. Les gardes frontières se mirent ensuite à fouiller l’avocat, lui donnèrent des baffes, lui donnèrent l’ordre de se déchausser, l’avertissant qu’ils pourrait fort bien lui demander de se dévêtir, tout aussi bien. “Mon Arabe”, poursuit Seguev, “garda le silence et s’assit par terre”, tandis que les gardes frontières continuaient à ricaner et à répéter : “Ouais, c’est pas des humains”, puis ils finirent par s’en aller. “Les gens passaient à côté et n’avaient pas un regard pour cet Arabe, comme s’il était transparent”. “Alors, voilà, vous l’avez, votre témoignage”, me dit mon accompagnateur arabe. D’autres n’ont pas eu la même chance et ont pu être battus et emmenés pour “interrogatoire” et mis en prison sans jugement. Des plaintes déposés à la police évoquent des brutalités encore pires : les cas, malheureusement, abondent. [15]
Telles sont les conditions quotidiennes de vie pour Ahmed, et tel est le fond du décor de l’intifada.
Avishai Margali écrit que “dans le contexte de cette politique d’”honneur” et d’humiliation, il est difficile ne serait-ce que d’évoquer une solution politique.” Cela vaut pour la société israélienne, nous en convenons, mais il est aisé d’évoquer une solution politique avec les Palestiniens, et la forme générale que cette solution politique pourrait prendre est tout-à-fait claire et largement admise. Il est vraiment ridicule de continuer à éluder ces données essentielles, centrales, comme cela est fait le plus généralement, même par les commentateurs les plus critiques, aux Etats-Unis, tel Anthony Lewis, qui condamne Israël pour sa tentative de déporter un partisan palestinien de la non-violence sous prétexte qu’il réclame la “fin de l’occupation israélienne - qui est le but recherché depuis longtemps par les Etats-Unis et pratiquement tous les gouvernements de tous les pays du monde.” [16] En réalité, il s’agit là du but rendu inaccessible par les Etats-Unis et ses alliés travaillistes israéliens, d’un but qui n’a pas encore été clairement énoncé, même pas par le mouvement la Paix Maintenant, après que l’OLP ait prôné un règlement politique pendant de nombreuses années, la plupart passées sous occupation. [17] Aussi longtemps que de telles tromperies persisteront, rien ne changera.
Quelques observations personnelles
Je me suis rendu en Israël au moment où a été assassiné Abu Jihad, acte généralement célébré dans ce pays, et largement approuvé ici (aux Etats-Unis) sous prétexte qu’il aurait été impliqué dans l’organisation d’attentats terroristes ; sur les mêmes bases, on ne pourrait rien objecter à l’assassinat des responsables politiques israéliens et américains... La bande de Gaza était entièrement bouclée en raison de manifestation qui avaient entraîné des tueries à grande échelle effectuées par l’armée, et il était impossible d’y pénétrer. Mais grâce à des contacts arabes qui s’avérèrent très efficaces, j’ai pu visiter la Cisjordanie. Même avant les assassinats, cette région était en passe de ressembler à un camp de concentration. La réponse apportée à cette situation est faite de détermination, de défi serein, un niveau d’organisation populaire impressionnant, l’intention déterminée de développer une économie autonome de subsistance, permettant juste la survie, si nécessaire, et un moral étonnamment élevé. Depuis les militants palestiniens de la direction, jusqu’aux animateurs de comités populaires, aux habitants des villages soumis au contrôle de l’armée, aux victimes de la terreur des militaires et des colons, les réponses sont les mêmes : nous allons supporter, nous allons souffrir, et nous allons conquérir notre indépendance en rendant impossible, pour les Israéliens, de perpétuer leur domination.
A l’hôpital de Ramallah, il y avait de nombreux blessés sévèrement atteints, mais je ne vis aucun médecin, et fort peu d’infirmiers et infirmières, lors de ma visite. Un affrontement avait eu lieu quelques heures auparavant, avec les soldats, à l’extérieur de l’hôpital, et le personnel médical risque d’être arrêté s’il tente de porter secours aux blessés. Les patients et leurs familles étaient très réticents à nous parler, au début, car ils craignaient qui nous puissions être des agents israéliens se faisant passer pour journalistes. Après que notre guide ait pu les rassurer sur ce point, ils étaient disposés à le faire, relatant les circonstances dans lesquelles ils avaient été battus ou blessés. Un homme, paralysé des deux jambes, avec des tuyaux branchés de partout, blessé de cinq balles, nos dit doucement, au moment où nous nous éloignons de son chevet :”Si vous voulez un pays, il faut faire des sacrifices.” Un garçon de treize ans, atteint par une “balle en caoutchouc” (précisons qu’il s’agit bien d’une balle en acier enrobée d’une mince couche de caoutchouc), nous a dit qu’il s’était fait tirer dessus alors qu’il revenait chez lui d’une mosquée et qu’il tentait d’éviter d’être pris dans une manifestation dans le quartier voisin. Alors que nous lui avions demandé comment il se sentait, il nous répondit que son moral était “plus haut que le vent”. Ce genre de sentiments est commun, ils sont exprimés sans volonté de démonstration et sans haine ; des gens dépourvus des moyens de se défendre eux-mêmes, qui ont du enduré des souffrances incroyables et que des souffrances pires attendent encore, ont des étoiles dans les yeux, et le sentiment de l’inéluctabilité de la victoire. En contraste, en Israël, tout du moins dans la partie de la population qui a conscience de ce qui est en train de se passer, il y a un sentiment de pessimisme, les gens s’attendent au pire. Un ami très proche, de quarante ans, m’a demandé, après une conférence donnée à l’Université de Tel-Aviv, sur la situation actuelle, si je pensais que les Juifs israéliens seraient toujours là dans vingt ans. L’atmosphère régnant  dans les territoires, et l’impression que les Palestiniens peuvent survivre à une répression accrue jusqu’à ce qu’un terme soit mis à l’occupation et que l’indépendance soit obtenue, est peut-être réaliste, ,ou peut-être pas, mais elle est bel et bien présente.
Un vendredi matin, alors que pratiquement tous les magasins étaient fermés, la ville de Naplouse était très calme, bien que des soldats israéliens y effectuassent des patrouilles, en préparation d’une manifestation attendue, pour après la prière, dans les environs de la mosquée. Aux abords de la ville, un groupe d’hommes et de jeunes garçons étaient en train de désherber des cultures de légumes. La Direction Nationale Unifiée avait choisi ce jour pour préparer une économie autonome, indépendante d’Israël, qui a fait des territoires occupés un marché pour les productions israéliennes et une source de travail à bon marché. Aucun effort sérieux n’a été entrepris afin d’organiser un refus massif d’aller travailler en Israël, parce que le problème posé par la dépendance des territoires vis-à-vis des revenus apportés par ce travail (en Israël) n’est pas encore résolu. L’un des organisateurs, un employé municipal, nous conduisit à un appartement dans la vieille ville, où un autre militant local nous rejoignit ; il était chauffeur de taxi. Avec son labyrinthe de ruelles tortueuses, la vieille cité de Naplouse ne peut être efficacement patrouillée par l’armée, qui a érigé de lourdes portes blindées à toutes ses entrées afin de pouvoir enfermer la population, si nécessaire. Les deux hommes nous décrivirent le réseau des comités populaires, organisés par quartier et par fonction (santé, production, services municipaux, groupes de femmes, etc.), qui animent la ville et la vie sociale, et qui reçoivent des directives, régulièrement, de la Direction Unifiée sur les questions de politique générale, avec des journées spécifiques consacrées à certaines activités particulières, qui doivent être menées à bien par les communautés locales, qui sont libres de le faire selon les modalités adaptées aux conditions locales et qui leur conviennent.
Des organisations populaires se sont développées, au fil des années, à travers l’initiative du parti communiste (interdit), qui met l’accent depuis longtemps sur les organisations populaires plus que sur la “lutte armée” et qui a sans doute gagné beaucoup de crédibilité en raison du succès aujourd’hui évident de cette stratégie, ainsi que les diverses factions de l’OLP, et en particulier son courant principal, le Fath. Leur émergence et leur développement, au cours des derniers mois, représentent les caractéristiques principales de l’insurrection populaire, et sont riches de signification pour le long terme. Shulamith Hareven remarque que l’insurrection n’”est pas simplement une protestation contre la puissance occupante d’Israël, bien que celle-ci représente, bien entendu l’élément principal et évident”. Il s’”agit aussi d’une révolte des femmes et des jeunes contre l’autorité patriarcale traditionnelle”, contre le “travail des femmes” et les “chefs traditionnels, avec leurs connexions avec Israël et l’étranger”, dans “une société où quelque chose de très important est en train de se passer et de changer, sous nos yeux. Même si les troubles actuels venaient à trouver un apaisement, ce processus ne pourra que continuer.” Faisant un reportage dans les villages de Cisjordanie, Zvi Gilat décrit leur “autonomie sociale”, l’aide mutuelle, les vivres distribués aux nécessiteux et l’organisation populaire, toujours disponible (en dépit de la terreur israélienne, comme à Ya’bed, où les villageois entendent des nuits durant les “prisonniers criant et réclamant de la nourriture” depuis les bâtiments de l’école locale, convertie (comme de nombreuses écoles) en “camp d’internement.”) [18] Les petits indices significatifs (de cette organisation) sont visibles partout.
Bien que la police arabe ait démissionné sur l’ordre du Commandement Unifié, il n’y a, disent les habitants, pratiquement ni crime ni désordre, à part les affrontements avec les forces d’occupation. A Naplouse, des plans sont en préparation afin d’élever des poulets et des lapins, et de cultiver des terrains aux environs de la ville. La structure partisane est en voie de formation au niveau du Commandement Unifié (avec le Fatah, le Front Populaire, le Front Démocratique, le parti communiste et, à Gaza seulement, le Jihad islamique). Elle semble moins évidente au niveau local, même si elle y joue un certain rôle.
La première chose sur laquelle est mis l’accent, et qui fait l’objet de toutes les attentions, c’est l’organisation de la vie communautaire, avec en perspective la création d’une base économique permettant d’édifier l’indépendance totale d’un état viable. Le but politique est la fin de l’occupation. Lorsqu’il est question des modalités permettant d’atteindre ce but, la réponse est toujours la même : ces questions doivent être discutées avec l’OLP. On a pu constater des critiques - fondées - de l’OLP pour incompétence, corruption, voire pire, et une irritation à peine voilée pour plusieurs des personnalités considérées en Israël, par les médias, comme des dirigeants et des porte-parole officiels, mais pas tous, toutefois ; ainsi, Fayçal Huseini, directeur de la Société des Etudes Arabes à Jérusalem-Est, actuellement en détention administrative, était mentionné avec un respect particulier. [19] Mais la question palestinienne est comprise comme étant une question nationale, et l’OLP est considérée comme la direction nationale, quelles que soient ses défauts. Il est vraisemblable qu’une fois l’indépendance obtenue, les conflits refoulés dans le contexte de la nécessité de conserver l’unité de la résistance referont surface, en particulier depuis que l’on sait que l’organisation locale a su gagner une envergure substantielle et remporter des succès certains.
Les activités soulignées par les organisateurs locaux correspondent étroitement à une analyse pénétrante de Bashir Barghouthi, un intellectuel influent de Cisjordanie. Sa vision, présentée en détail et sur le long terme, est celle préconisant l’établissement d’une vie indépendante, quelles que soient les mesures qu’Israël prenne pour y faire obstacle, avec à la fin des fins l’indépendance, après que l’occupation sera devenue trop coûteuse à maintenir pour Israël. Le réseau d’organisations populaires, leurs activités visant à établir l’autosuffisance et l’autogestion, fourniront la base pour la structure sociale et politique d’un Etat (palestinien) établi à côté d’Israël, en Cisjordanie et à Gaza. Je ne sais pas si ces plans sont réalistes et les objectifs accessibles, mais la similarité des concepts et des volontés embrassant tous les aspects de la vie nationale est tout aussi remarquable que l’esprit de sacrifice et la persévérance dans l’effort, qui évoquent l’histoire du sionisme lui-même, à ses débuts.
Le premier village à se déclarer libéré fut Salfit, qui s’était opposé à l’armée (israélienne) trois jours avant que je ne le visite. Les comités locaux “avaient organisé les services municipaux, y compris l’assainissement, ainsi qu’une alternative aux services assurés par l’‘Administration civile’”. De plus, “des gardes et des patrouilles avaient été placés à différents points du village afin d’avertir en cas où arriveraient des colons ou des soldats”, rapporta le Jérusalem Post dans sa brève dépêche annonçant l’assaut de l’armée. [20] L’histoire de Salfit nous a été racontée chez Rajeh al-Salfiti, une figure nationaliste bien connue, chanteur populaire, qui avait été arrêté par les Britanniques durant la révolte qui avait fait rage, en Palestine, entre les années 1936 et 1939, puis par les Jordaniens, à l’époque où ils régnaient sur la Cisjordanie et, enfin, par les Israéliens, après leur conquête (de 1967)... D’après son récit, plein de détails le rendant très vivant et corroboré par les intervention de nombreux invités, il était parmi les quatre-vingt personnes arrêtées quand Israël occupa la ville, qu’il avait prise au cours d’une attaque menée avant l’aube au moyen de quelque 1 500 soldats, puis il avait été relâché, avec deux autres personnes seulement (l’un des deux autres était très malade et le deuxième était handicapé). Le parti communiste est très présent dans la ville, on pourrait même dire qu’il y est prépondérant, et l’organisation était excellente. Des tentatives précédentes de l’armée d’y pénétrer avaient été repoussées par des manifestants lançant des pierres ; d’une manière générale, les affrontements qui ont fait l’objet de reportages et ceux pour lesquels ça ne fut pas le cas, se déroulaient ainsi qu’il suit. D’abord, l’armée supposait que la tentative d’autogestion pourrait être mise à mal par une terreur sporadique. Un homme décrit comment deux tireurs d’élite israéliens, habillés en civil, étaient montés sur la terrasse d’une maison, à la périphérie de la ville, et avait abattu un passant choisi au hasard, après quoi l’assassin cria à son partenaire qu’ils pouvaient partir, leur “mission” étant “accomplie”... Ni cette tentative ni celles déployées par la suite ne furent couronnées de succès. Le village demeura uni dans la résistance, gérant ses propres affaires.
Il y eut une occurrence, fin mars, où l’armée fit une réelle incursion dans la ville sous prétexte de venir au secours d’un autobus de tourisme qui avait été détourné, tuant un garçon de quatorze ans et “sauvant” le bus et ses occupants. Mais ce récit fut très vite démenti comme inventé de ‘a’ jusqu’à ‘z’. Les “touristes” étaient en réalité un groupe d’universitaires américains qui suivaient un séminaire organisé par l’université de Bir Zeit (fermée par l’armée, comme l’ensemble des établissements d’enseignement secondaire et supérieur). Ils visitaient la ville, où ils avaient été accueillis par les habitants. L’un de ces “rescapés” (bien après que le bus ait quitté la ville) était Zachary Lockman, professeur à l’université Harvard, qui fit état d’un hélicoptère, qui n’avait cessé d’observer le village depuis les airs durant leur visite et qui a rapporté avoir entendu un officier de l’armée israélienne dire à son commandant, par radio, que le groupe “n’avait jamais été exposé à un quelconque danger.” [21]
Lorsque l’armée eût fini par prendre la ville d’assaut, des soldats israéliens, nous a-t-on dit, sont entrés dans la mosquée et y ont laissé des immondices afin de la “désacraliser”, l’un des soldats monta au minaret, d’où il se mit à crier, en arabe : “Votre Dieu a foutu le camp : c’est nous qui avons pris les choses en main, ici!”: histoire d’humilier encore un peu plus les habitants. La même chose a été rapporté à propos de multiples autres endroits, ainsi par exemple, à Beit Ummar, où plus de cent fenêtres de la mosquée ont été brisées, des livres de religion ainsi que d’autres biens saccagés, des enregistrements du Coran sur bande magnétique volés, durant un sac en règle par l’armée, effectué avec des bulldozers, qui ont endommagé pratiquement tous les bâtiments au long de la rue principale, détruisant voitures et tracteurs, déracinant des arbres et créant un chaos général. (22] A Salfit, les bureaux de l’Union ont été détruits et d’autres bâtiments endommagés. L’armée est entrée dans les maisons dont elle avait l’adresse afin de rechercher des personnes et de les mettre en état d’arrestation ; on a pu faire l’hypothèse que les survols d’hélicoptère, dans les jours précédant l’assaut, pourraient bien avoir visé à fournir des relevés précis des rues de la localité. En prison, les personnes arrêtées furent battues, pour ne pas changer les habitudes. Tandis que nous étions sur le point de quitter ce village, nous entendîmes des jeunes garçons qui nous criaient que les soldats arrivaient. Les gens sortaient de chez eux, femmes et enfants y compris, pour affronter les soldats une fois de plus. A l’évidence, le moral des gens était intact, trois jours après l’assaut livré par l’armée. Mes guides arabes ne tenaient pas spécialement à se faire arrêter dans cette ville : nous partîmes par une autre sortie. Il n’y eu aucune mention d’un attaque de l’armée dans la presse et je ne sais pas ce qui s’est passé en réalité.
Je me suis joint à plusieurs juristes de l’association de défense des droits de l’homme de Ramallah (La Loi au service de l’Homme) (cette association s’appelle Al-Haqq, en arabe), pour aller visiter le village de Beita, fermé et soumis à un bouclage militaire interdisant tout contact avec le monde extérieur : il n’y avait plus ni électricité, ni eau courante, ni gaz, et le lait, la farine et les légumes commençaient à manquer. [23] Nous arrivâmes à Beita par une route détournée passant par les collines, conduits par un habitant d’un village voisin, et nous y sommes restés jusqu’à un peu avant sept heures du soir, heures à laquelle le siège militaire est étendu en couvre-feu, ce qui signifie que des arrestations à domicile sont possibles. Lorsque nous quittâmes le village, la route que nous avions prise à l’aller était bloquée par des blocs de rocher, afin de protéger le village d’une attaque possible de la part de l’armée ou de la part des colons.
Beita gagna sa notoriété lorsqu’une adolescente juive, Tirza Porat, fut tuée, le 6 avril, par un colon israélien, Roman Aldubi, après une confrontation qui avait eu lieu alors que vingt randonneurs exaltés de la colonie religieuse-nationaliste extrémiste d’Elon Moreh étaient entrés sur les terres de Beita “afin de montrer qui sont les maîtres”, comme l’indiqué l’un d’entre eux, par la suite, à un reporter de la télévision israélienne. Deux villageois de Beita, Moussa Saleh Bani Shamseh et Hatem Fayez Ahmad al-Jaber (il y a des versions controversées de leurs noms exacts) furent aussi tués dans ces échauffourées et plusieurs autres furent sévèrement blessés par Aldubi, l’un des deux gardes armés accompagnant l’expédition provocatrice des colons. Aldubi est un extrémiste bien connu : interdit de séjour à Naplouse, il est aussi le seul Israélien à avoir été exclu de l’armée ; le second garde et organisateur de l’expédition, Menahem Ilan, avait lui aussi un casier judiciaire chargé. Un garçon de seize ans, Issam Abdul Halim Mohammad Said, avait été tué par les soldats israéliens, le lendemain.
Les commandos de colons avaient fait courir le bruit que Tirza Porat avait été tué par les villageois arabes, déclenchant une véritable hystérie en Israël, hystérie qui était allée jusqu’à l’appel lancé par deux membres du gouvernement à détruire la ville et à en déporter la population.
 Dans la journée même, l’armée avait déterminé que Tirza Porat avait été tuée par Aldubi, mais elle n’en avait pas moins fait sauter à la dynamite quatorze maisons, cependant que le Chef d’Etat major Dan Shomron indiquait que “les habitants arabes n’avaient fait aucun mal aux randonneurs d’Elon Moreh”, et qu’au contraire ils les avaient protégés. Il y eut de nombreuses arrestations (soixante personnes étaient encore en prison, à la date de notre visite), et six furent expulsés, par la suite. Le général Shomron déclara qu’”il fallait faire quelque chose, immédiatement. Ne pas intervenir aurait pu conduire à d’autres actions (hostiles) dans la région,”, c’est-à-dire : plus de violence de la part des colons. Ainsi, les rétorsions collectives et les six expulsions étaient “le prix à payer” pour pouvoir contrôler les colons, observe Nahum Barnea, punir ces derniers pour leur violence étant hors de question, “étant donné que ce sont des Juifs”... [24]
Beita est (je devrais plutôt écrire : était) un joli village tranquille, niché dans les collines, pas très loin de Ramallah. Village traditionnel et plutôt conservateur, Beita s’était proclamé libéré peu de temps après le début de son insurrection, et il avait été attaqué à plusieurs reprises par l’armée, ce qui avait entraîné des affrontements sur la route conduisant au village, au cours desquels des pierres avaient été lancées, l’armée finissant par bloquer cette route. Au cours d’un raid de l’armée, le 14 février, des biens furent détruits et trois villageois durent être hospitalisés, victimes de fractures des membres : deux adolescents, et un vieil homme, de quatre-vingt ans, qui eut un bras, deux doigts et deux côtes cassés. [25] Tout ceci étant (hélas) le lot commun, le village était resté dans l’ombre.
Ce qui s’est passé, le six avril, fait l’objet de controverses. D’après les villageois, les terres de Beita étaient soumises au bouclage militaire, à l’époque. Ils furent très inquiets quand ils constatèrent que des colons pénétraient sur ces terres et s’approchaient d’un puits, dont ils eurent peur que les colons n’aient l’intention de l’empoisonner ou de le détruire ; cela était déjà arrivé ailleurs, d’après les habitants du coin, notamment à Ya’bed, où le puits avait été détruit à la dynamite par des colons juifs. [26] Lorsque Moussa Saleh fut assassiné par Aldubi, dans les champs, les villageois amenèrent les randonneurs de la colonie voisine au village afin de déterminer ce qu’il convenait de faire. Aldubi tua sa seconde victime alors qu’il venait à sa rencontre, les mains en l’air, afin de lui demander de rendre son arme et de repartir avec les randonneurs. Aldubi tua Tirza Porat après avoir été atteint par des pierres lancées par la mère et la soeur de Moussa Saleh. On lui prit alors son fusil, qui fut détruit. Les récits des colons faisant état de tirs des villageois sont démentis par l’armée, qui a publié un rapport officiel d’une véracité douteuse. Des amis israéliens, à Jérusalem, me dirent qu’ils n’avaient aucun doute, et cela dès les premières interviews télévisées, que les colons randonneurs mentaient. Bien qu’ils aient été sous le contrôle des habitants du village durant plusieurs heures consécutives aux assassinats, aucun d’entre eux n’avait été blessé, et ils avaient même été pris en charge par les habitants, tandis que l’armée s’efforçait de calmer l’hystérie que ces événements avait déclenchée.
La version officielle est que les villageois se sont vu accorder un avertissement clair et un délai suffisant pour emporter leurs biens meubles avant que leurs maisons soient détruites. Ceci est totalement faux. Dix jours après, les villageois continuaient à fouiller les ruines, à la recherche de restes de meubles cassés, de vêtements et de réserves de nourriture, qui avaient été ensevelis par les explosions. D’après plusieurs récits de témoins indépendants, les villageois avaient été réunis dans la mosquée et on leur avait donné quinze minutes avant de procéder aux démolitions. On nous a indiqué qu’un homme s’était vu effectivement accorder du temps afin de déménager ses biens dans la maison de son père, après quoi les deux maisons, la sienne et celle de son père, avaient été démolies!... Il s’agit de solides maisons en pierres de taille ; une des maisons détruites en partie seulement était un petit immeuble de deux étages qui avait, nous a-t-on indiqué, plus de cent ans. A part les quatorze maisons officiellement détruites, seize autres furent endommagées, et rendues inhabitables, pour la plupart. J’ai pu voir une maison dont un mur avait été troué par un bloc de béton d’environ quatre mètres de long, tombé d’une hauteur d’environ cinq mètres, d’une structure voisine, démolie elle aussi.
Une Commission internationale d’Avocats, à Genève, dénonça les punitions collectives, et notamment les démolitions de maisons et les expulsions, qui constituent une nouvelle violation des conventions de Genève (1949). Des sondages montrent que 21% des Juifs israéliens sont opposés aux démolitions de maisons tandis que 13% prônent l’”élimination des villages (palestiniens) de la carte.” [27] Certains commentaires condamnèrent la démolition de la maison d’un homme qui avait aidé les randonneurs, mais je n’ai vu aucune condamnation générale de leur expédition dans la presse modérée, ni aucun appel à une punition collective contre Elon Moreh après que la provocation de certains de ses colons ait abouti aux meurtres perpétrés par Aldubi.
Comme ailleurs, les villageois racontèrent ce qui s’était passé, et leur calvaire présent, avec calme et simplicité. Ils sont prêts à supporter beaucoup de choses. Leurs réponses étaient réfléchies et posées. A la question de savoir comment ils réagiraient si les Israéliens proposaient de reconstruire les maisons détruites (16 de ces maisons avaient été endommagées ou détruites “illégalement”, même selon tous les critères généralement “admis” de ce qui se fait passer pour la loi, dans les territoires occupés), ils répondirent, après s’être consultés entre eux, qu’il faudrait qu’il s’agisse d’une décision politique : si des Juifs venaient reconstruire (ces maisons) dans un esprit d’amitié et de solidarité, ils seraient les bienvenus ; s’ils ne visaient qu’à alléger leur conscience, ou à améliorer l’image du “bel Israël”, les villageois ne voudraient pas en entendre parler. J’ai soulevé la question de la reconstruction des maisons “illégalement” détruites à Beita auprès de plusieurs intellectuels du mouvement La Paix Maintenant, à Jérusalem : ceux-ci me répondirent que la question était en cours d’examen, mais je ne sais pas quel est le résultat de ces (longues) réflexions...
Camp de Beita. Il pleut. Des femmes tentent de préparer le repas de leur famille dehors, sous la pluie, d’autres s’abritent dans les ruines de maisons à moitié démolies. Une maison peut abriter jusqu’à douze personnes, voire plus. Le nombre de sans abri est considérable, comme celui des personnes arrêtées ou exilées. La mère de Mousa Saleh, ainsi que sa soeur, enceinte de trois mois, sont en prison ; leur maison a été démolie. Sa soeur a été accusée d’agression et, d’après les renseignements fournis par Israël, elle pourrait être accusée de complicité dans l’assassinat de Tirza Porat [28]. Aldubi, quant à lui, n’est pas accusé car, comme l’a dit un porte-parole de l’armée, “je pense que l’incident, tragique, et ses conséquences, sont une peine suffisante” - pour le meurtrier, bien entendu, pas pour ces “Araboushim” qui osent relever la tête. [29]
De toutes les victimes des événements survenus à Beita, seul le nom de Tirza Porat est connu, et seules les circonstances entourant sa mort sont jugées dignes d’enquête et de commentaires. Cela n’a rien de surprenant, dans le climat régnant tant ici qu’en Israël même. Qui aurait prêté attention au nom d’Intissar al-Attar, une jeune Palestinienne, tuée par balle dans la cour de son école, à Gaza, le 10 novembre dernier, ou de son assassin, Shimon Yifrah, de la colonie juive de Gush Katif, dans la bande de Gaza, arrêté un mois après les faits et laissé en liberté provisoire parce que la Cour Suprême a tranché ainsi qu’il suit : “le délit n’est pas assez grave pour ordonner l’arrestation de l’accusé, et parce que dans le cas d’espèce, il n’y a aucune raison de redouter que Yifrah récidive ou tente d’échapper à sa peine” ? Ou encore, qui a entendu parler de Jawde Abdallah Awad, un berger assassiné, un de ses compagnons étant grièvement blessé, tandis qu’un colon juif tentait de les expulser d’un champ, le 5 mai ; incident qui avait fait l’objet d’un article de quatre-vingt mots dans le New York Times (par contre : aucun article, quand le colon a été relâché, bien que convaincu de meurtre) ? Ou bien de Iyyad Mohammed Aqel, un adolescent de quinze ans, assassiné par des soldats israéliens, qui avaient rendu son visage méconnaissable sous les coups, d’après un témoin, après l’avoir arraché à la maison familiale dans un camp de réfugiés de Gaza ? [30]
Les témoignages et les réactions relevées, ici et en Israël, face au traitement grossièrement discriminatoire entre Arabes et Juifs, par les tribunaux israéliens, confirment le “deux-poids, deux mesures” qui prévaut en matière de terrorisme et de respect des droits de l’homme. L’artiste palestinien Fathi Ghaban est condamné à six mois de prison pour avoir utilisé les couleurs du drapeau palestinien dans l’une de ses oeuvres. Un ouvrier arabe, arrêté pour avoir passé la nuit, “illégalement”, à Tel Aviv, est condamné à la même peine, avec deux mois d’emprisonnement supplémentaires s’il ne s’acquitte pas d’une amende très élevée. Quatre jeunes Arabes sont condamnés à des amendes et à trois mois de travaux forcés pour avoir agité un drapeau palestinien au cours de manifestations de protestation contre les massacres de Sabra et Chatila. En revanche, un sergent israélien qui avait ordonné à deux de ses subordonnés d’enterrer quatre Palestiniens vivants au bulldozer est condamné à quatre mois d’emprisonnement seulement, et deux soldats, dont les coups prolongés infligés à des Palestiniens qu’ils avaient arrêtés ont horrifié l’Europe après un reportage filmé de CBS, ont été placés en liberté surveillée durant trois mois... Un autre soldat a été condamné à un mois de prison avec sursis après avoir tiré contre un village, tuant un Arabe. Un colon coupable d’avoir tiré directement sur une foule de manifestants palestiniens s’est vu infliger simplement un blâme ; un autre, à six mois de “travaux d’intérêt général” après avoir tué un garçon âgé de treize ans au cours d’un incident survenu sur une route, dans lequel sa vie n’avait jamais été mise en danger, comme en ont témoigné de nombreuses personnes. Le président d’Israël, Herzog, a réduit les peines de terroristes juifs qui avaient tué trois Palestiniens et en avaient blessé trente trois autres au cours d’une attaque au fusil et à la grenade contre le Collège islamique d’Hébron : de prison à vie, sa peine a été commuée en quinze ans de détention : des réductions de peine à venir sont vraisemblables. Trois autres membres du milieu terroriste ont été relaxés après deux ans de prison, pour la tentative d’assassinat de deux maires de Cisjordanie, dont l’un d’entre eux a perdu les deux jambes (sa voiture ayant été piégée), tandis qu’une cour militaire condamnait deux Arabes de Kafr Kassem, qui avait été le théâtre de l’un des pires massacres commis par Israël, en 1956, à 21 ans de prison pour avoir prétendument déposé deux bombes qui avaient explosé, sans faire de victime. L’idéologue et second couteau des réseaux terroristes juifs clandestins, Yehuda Etzion, coupable d’avoir planifié des attentats à la bombe contre la Coupole du Rocher, d’avoir organisé les attentats contre les maires ainsi que d’autres atrocités, d’avoir volé 600 kilos d’explosifs sur une base militaire, a été relaxé : il se trouve dans une école religieuse d’Afula, après avoir effectué seulement la moitié d’une peine de dix ans : pour lui, une grâce présidentielle est en cours d’examen. Les tenanciers de boutique palestiniens sont sous la menace d’une peine équivalente - cinq ans de prison - “s’ils ne font pas disparaître immédiatement les graffitis anti-israéliens des murs de leurs locaux ou n’enlèvent pas les drapeaux palestiniens qui auraient pu y être suspendus”, rapportent les agences de presse. [31]
Ces pratiques, qui représentent un scandale non-reconnu, perdurent depuis la fondation de l’Etat d’Israël. Un cas révélateur est celui d’un Shmuel Lahis, qui a assassiné plusieurs douzaines de civils arabes dont il avait la garde, dans une mosquée du village sans défense de Hula, au Liban, en 1948. Il a été condamné à sept ans de prison, puis immédiatement amnistié et on lui a délivré une licence d’avocat en se fondant sur le fait que les actes qui lui avaient été imputés n’étaient “pas stigmatisants”. Plus tard, ce Shmuel Lahis a été nommé secrétaire général de l’Agence juive, ce qui est la plus haute fonction exécutive de l’Organisation sioniste mondiale, sans que cela suscite de trouble particulier, étant donné que l’amnistie dont il a bénéficié “rendait caduque tant la peine que l’accusation elle-même.” Le cas avait été soulevé quand Lahis fut été nommé secrétaire-général, suscitant très peu d’intérêt en Israël, et aucun ici. [32]
Après l’assassinat d’Abu Jihad, le couvre-feu a été étendu à de nouvelles parties de la Cisjordanie, notamment le camp de réfugié de Qalandia, près de Jérusalem. Nous avons pu y pénétrer par une route détournée, qui n’avait pas encore été barricadée, et y passer environ une demi-heure, avant d’être appréhendés par les troupes israéliennes. La ville était entièrement silencieuse, il n’y avait personne dans les rues, si ce n’est un cortège funèbre, autorisée par l’armée, et quelques gamins, qui avancèrent vers nous, pensant vraisemblablement que nous étions israéliens, en scandant le slogan classique : “OLP! Israël : non!”. Dans les rues, nous relevâmes les traces de manifestations récentes : des restes métalliques provenant de tirs de “balles revêtues de caoutchouc”, un container de gaz lacrymogène fabriqué par les Laboratoires fédéraux de Saltsburg, Pennsylvanie, avec l’avertissement, encore lisible, que ce gaz “ne doit être employé que par du “personnel expérimenté” et que son emploi dans des conditions inapropriées peut entraîner la mort ou des blessures graves, ce qui est le cas le plus courant. Tandis que les soldats nous interrogeaient, un homme qui devait avoir pas loin quatre-vingt dix ans, sortit d’une allée, les bras tendus, suppliant qu’on lui donne à manger. On lui intima l’ordre de rentrer chez lui, sans ménagements. Nous ne vîmes personne d’autre. Les soldats étaient préoccupés au plus haut point par la présence éventuelle de journalistes, indésirables, et ils nous expulsèrent du camp. Il n’y eut pas d’incidents.
La plupart des participants à une conférence universitaire internationale à laquelle j’assistais, en Israël, ont participé à une manifestation devant la prison de Dahariya, près d’Hébron. Il s’agit là d’une nouveauté qui suscite beaucoup d’espoir, en Israël, et le soutien que les Américains peuvent y apporter est extrêmement important, il pourrait même s’avérer décisif. [33] A la différence du mouvement La Paix Maintenant, qui refuse toujours de se démarquer clairement du Parti travailliste, ils appellent sans tourner autour du pot à la fin de l’occupation, et recherchent les différentes façons de protester contre elle. Les alentours de la prison et du village proche étaient bouclés par l’armée, mais des femmes et des enfants, rejoints un peu plus tard par des hommes, aussi, se rassemblèrent au sommet des collines avoisinantes et se mirent à interpeller les manifestants. Quelques enfants se faufilèrent jusqu’à nous, suivis par d’autres, de plus en plus nombreux et, enfin, par des adultes. A la fin, un homme venu du village prit le micro et nous remercia d’être venus. Un jeune homme voulut prendre parole, lui aussi, mais d’autres l’en dissuadèrent. Quelques jours auparavant, il avait emporté le corps de son frère, tué par l’armée israélienne, et il nous montra des cicatrices des coups qu’il avait reçus le jour précédant ce drame. (Les gens qui l’avaient empêché de prendre la parole) étaient préoccupés des conséquences que cela aurait pu avoir pour lui, après notre départ, (s’il l’avait fait), ce qui est un problème que l’on rencontre partout. Tant que des étrangers sont présents, les soldats se comportent correctement, mais il y a toujours beaucoup de préoccupation, de toutes parts, au sujet de ce qui pourrait arriver aux Arabes auxquels l’armée nous aurait vu rendre visite ou simplement adresser la parole. Quand nous quittâmes Dahariya, des enfants brandissaient nos pancartes, reprenant nos slogans et faisant des grands signes de la main pour nous saluer. Ce qui s’est passé après ? Je n’en sais rien...
Quatre jours plus tard, selon un témoignage signé d’un réserviste de l’armée, de jeunes Palestiniens furent battus à coups de pied, de tuyaux en plastique et de menottes, sous les yeux du commandant qui observait la scène, tandis qu’on les amenait, ligotés et les yeux bandés, à la prison de Dahariya. Un garçon d’une quinzaine d’années, peut-être plus jeune, qui criait et pleurait, a été traîné sur des fils de fer barbelés, balancé contre un mur, battu à coups de pied et de matraque par un soldat et un gardien de la prison, qui n’arrêtaient pas de le frapper malgré ses cris de douleur - voilà des faits trop insignifiants, sans doute, pour faire l’objet d’un reportage dans la presse... [34]
La prison de Dahariya, connue sous le nom de l’”abattoir” chez les prisonniers, est une prison-étape avant le nouveau camp de rétention Ansar III, situé dans le désert du Néguev, pas très loin de la frontière égyptienne. Ansar I était une épouvantable chambre de torture installée par Israël durant la guerre du Liban, pour les Libanais et les Palestiniens pris en otages. Ansar II est un camp de rétention construit à Gaza, et il “jouit” d’une réputation similaire. [35] Ansar III est à la hauteur de la réputation de ses prédécesseurs. Les prisonniers incluent “une fraction significative de l’élite palestinienne”, rapporte le Washington Post : des médecins, des avocats, des responsables syndicalistes, des étudiants, des universitaires de renom, au moins une vingtaine de journalistes, et d’autres... On les prive d’eau, de nourriture mangeable, de soins médicaux, et même de la possibilité de se laver, pendant plusieurs semaines. Ils peuvent être soumis à des punitions collectives pouvant aller jusqu’à être contraint de rester étendus, les mains liées derrière le dos, pour de longues périodes, sous le soleil brûlant du désert, forcés à marcher en file indienne, tête baissée. On leur refuse les journaux, les livres, le téléphone, le courrier, le papier et tous articles de papeterie, voire même l’opportunité de marcher librement ou de changer de vêtements, parfois durant plus d’un mois. Ils n’ont pas de nom, ils ne sont plus que des numéros : cela fait partie d’une volonté délibérée de créer “un sentiment d’isolement”, sans doute conseillée aux soldats par des psychologues. Il n’y a aucune accusation ni aucun procès en bonne forme. Leurs familles ne sont pas informées du lieu où ils se trouvent, ni du motif et de la durée de leur emprisonnement. Les journalistes, et mêmes les avocats, se sont vu interdire d’y accéder. [36] Tous ces comportements sont à ranger au chapitre de l’humiliation, érigée en méthode pédagogique afin de s’assurer qu’”ils” ne relèveront pas la tête.
D’après le député à la Knesset Dedi Zucker, du parti des Droits du citoyen, des documents gouvernementaux confidentiels font état de 10 000 prisonniers arabes détenus dans les geôles israéliennes, dont la moitié ont été arrêtés durant l’intifada ; près de 2 000 sont en détention “préventive”, d’une durée de six mois (renouvelables). [37] Les modérés sont particulièrement visés. Ils sont toujours les plus dangereux (pour un occupant), parce qu’ils soulèvent la question d’une solution politique. A Daharia, chaque manifestant exigea de voir un prisonnier en particulier. Dans mon cas, le prisonnier était l’avocat général de Gaza, Muhammed Abu-Sha’ban, placé en détention administrative pour six mois immédiatement après avoir pris la parole, à l’Université de Tel Aviv, où il avait appelé au dialogue et à une solution politique. Des cas semblables abondent. Cinq éditeurs, juifs, de la revue Derech Hanitzotz, avaient été arrêtés, et la revue interdite : pour la première fois, les lois israéliennes, draconiennes, sur la censure, s’appliquaient à l’interdiction d’une revue israélienne en hébreu. Les cinq éditeurs juifs se virent privés d’avocat, la police dévalisa le bureau de l’un des avocats, afin de dérober des fichiers, et deux des éditeurs risquent d’être accusés de collaboration avec des éléments ennemis, charge qui risque de les amener en prison pour quarante ans. [38] L’édition arabe de la même publication fut interdite, elle aussi. Dans un témoignage mis en circulation par Amnesty International, l’éditeur de cette publication en arabe, Ribhi al-Aruri, rapporte avoir été amené dans un centre d’interrogatoires, à Jérusalem, battu à coups de poings et de pieds pendant plus d’une heure, menotté, après qu’on lui eût recouvert la tête avec un sac, interrogé des jours durant tout en étant privé de sommeil et de nourriture, et enfin placé dans un “placard” permettant seulement de rester debout, où il fut enfermé une journée entière, puis, peu après, à nouveau pendant deux jours, sans nourriture. Il ne fut autorisé à voir un avocat que dix jours après son arrestation, après quoi on le condamna à six mois de prison, sans jugement. Ce cas, loin d’être le pire, n’est connu que parce qu’il a fait l’objet d’une prise en charge par un groupe de parrainage des prisonniers de conscience d’Amnesty International, prise en charge motivée par le fait que sa détention contrevient manifestement “à son droit légitime à exercer de manière non-violente sa part de liberté d’expression et d’association.” [39] Si l’éditeur de la publication pro-contra La Prensa (au Nicaragua) avait été soumis à une partie seulement du même traitement, dans un pays en butte aux assauts directs de la superpuissance qui finance cette même revue (les Etats-Unis), l’histoire aurait fait la une des journaux... 
Ailleurs, toujours sous occupation
D’autres zones soumises à couvre-feu n’étaient visibles que depuis la route, par-dessus les barrières érigées par l’armée. Lorsque j’ai pu y pénétrer, le camp de réfugiés de Jalazoun était soumis à un couvre-feu total, de vingt quatre heures sur vingt quatre, depuis plus d’un mois. Jalazoun ressemblait à une ville-fantôme. Personne. Quelques femmes âgées, présumées moins vulnérables, travaillaient dans les jardinets, à côté des maisons. Quelques gamins aussi, sur le pas des portes. A part ça : le silence. Toutes les entrées du camp étaient barricadées et gardées par l’armée. Les habitants n’étaient pas autorisés à quitter leur domicile, à part durant une court laps de temps leur permettant tout juste de s’approvisionner grâce aux maigres économies qui leur restent. On nous a indiqué que les soins médicaux étaient réduits au strict minimum et que les médicaments manquaient. Morgen Fokdal, un fonctionnaire de l’ONU responsable de ce camp indique que “les gens ont été privés d’électricité durant un mois. Ils n’ont pas de fuel ou de pétrole lampant pour faire la cuisine. Ils commencent à brûler de vieilles chaussures et leurs meubles. La situation se détériore de jour en jour.” Des bennes à ordures de l’ONU se sont vu interdire l’entrée du camp par l’armée depuis la proclamation du cessez-le-feu, le 16 mars dernier. Des fonctionnaires de l’ONU ont exhorté les habitants du camp à brûler les ordures afin de prévenir les épidémies, “mais ceux-ci redoutent que les soldats israéliens prennent les feux ainsi allumés pour une forme de manifestation,” a expliqué M. Fokdal, risque qu’ils ne peuvent prendre. Des habitants ont déclaré ne plus avoir de vivres, si ce n’est du pain et quelques restes des provisions achetées avant le couvre-feu. Le 17 avril, des soldats israéliens ont fait s’en retourner un convoi de camions de l’ONU apportant de la nourriture et d’autres biens de première nécessité au camp. Les soldats israéliens qui en assurent la garde nient qu’il y ait des pénuries. [40]
D’après le procureur Raja Shehadeh de l’association Al-Haqq (de défense des droits de l’homme), le couvre-feu avait été imposé après des menaces prétendument proférées à l’encontre d’un collaborateur (palestinien travaillant pour Israël). En l’occurrence, ce genre de “menaces” consistent en des exhortations faites à des collaborateurs, qui sont bien connus en raison de l’étalage qu’ils font de l’aisance découlant de la rétribution de leurs services par Israël, à venir à la mosquée, à se repentir et à faire la promesse de s’abstenir de travailler, à l’avenir, comme informateurs pour le Shin Beit. L’un des résultats tangibles de l’intifada est qu’Israël a visiblement perdu son réseau de collaborateurs et d’informateurs.
Le gros bourg de Biddu avait été placé sous couvre-feu le 7 mars, après qu’un collaborateur eût été approché afin de lui demander de cesser ses activités et de se ranger. En représailles, l’armée a coupé l’eau et l’électricité durant deux semaines à cette petite ville de 15 000 habitants, tout en démolissant quatre maisons, pour faire “bonne mesure”. [41]
Le 24 avril et le 14 mai, le New York Times fit état du fait que les soldats avaient abattu encore deux victimes obscures à Qabatiya, en se dispensant, toutefois, de rappeler l’histoire récente de ce village. Qabatiya avait été soumis au contrôle de l’armée, toutes ses issues bloquées, du 24 février jusqu’au 24 avril. L’eau, l’électricité, les vivres et les médicaments avaient été supprimés à la population de ce village, soit environ 15 000 âmes. Lorsqu’une délégation américaine vint le visiter, le 25 avril, l’électricité n’était toujours pas rétablie. Le 24 février, des villageois s’étaient rassemblés devant la maison d’un collaborateur, Mohammad Al-Ayed, afin de l’exhorter à se repentir. Al-Ayed qui, à l’instar de tous les collaborateurs, avait un permis de port d’arme (délivré par Israël), se mit à tirer dans tous les coins, et continua à le faire plusieurs heures de suite, tuant un garçonnet de quatre ans et blessant quinze personnes. Puis il se suicida (comme le prétendent les villageois), ou bien il fut tué par les villageois. Son cadavre fut suspendu à un pylône électrique.
C’est alors que l’armée a investi le village, tuant un bébé de vingt jours et un homme âgé de soixante-dix ans, suffoqués par les gaz lacrymogènes. Des dizaines de personnes ont eu des fractures causées par les coups reçus. Il y eut de nombreuses arrestations : 500 personnes étaient encore en état d’arrestation au moment de la levée du couvre-feu, six semaines plus tard. Quatre maisons furent détruites et beaucoup d’autres reçurent des dommages importants. Durant le couvre-feu, racontent les villageois, les soldats israéliens pénétraient dans le village quotidiennement, arrêtaient et battaient des gens, faisaient irruption dans les maisons, détruisant le mobilier et les réserves de nourriture. Lorsque le journaliste Oren Cohen put accéder à ce village par des routes détournées, à la fin du mois de mars, les gaz lacrymogènes rendaient encore l’air irrespirable. Une maison, où il est resté quelques jours, portait les traces d’un incendie allumé par des grenades lacrymogènes lancées depuis un hélicoptère, lui a expliqué la famille qui y résidait. La nourriture et les médicaments manquaient. La seule clinique et l’unique pharmacie avaient été fermées, et l’unique médecin resté sur place ne pouvait faire face aux multiples problèmes des nombreux patients.
La délégation venue en visite a entendu dire par les villageois que le moral des habitants s’était amélioré après le renforcement du couvre-feu et l’organisation de la population qui y avait répondu. L’un des villageois dit, notamment : “Si vous voulez faire un bilan de la situation : d’un côté, mettez toutes les pratiques d’Israël : torture, faim, coups, emprisonnement. Nous sommes prêts à supporter tout cela, mais pas l’occupation. Nous préférons continuer (à résister) si c’est la seule façon de mettre fin à l’occupation.” Ayant entendu moi-même les mêmes propos dit avec une sincérité et une simplicité évidentes, je n’ai pas de difficulté à les croire authentiques. Les villageois sont retournés à l’économie de subsistance des générations précédentes, rouvrant de vieux puits, se nourrissant essentiellement de pain et de légumes sauvages, ramassant du bois pour faire la cuisine, afin de remplacer le fuel, manquant. Ce qui impressionna la délégation au plus au point, ce fut “le moral constamment élevé et déterminé” à Qabatiya, comme ailleurs dans les territoires occupés (j’ai pu constater la même chose). Des journalistes qui ont pu entrer à Qabatiya le confirment. Joël Greenberg, du Jerusalem Post, venu sur place quelques heures avant que les journalistes soient totalement bannis des territoires, a trouvé les gens “étonnamment forts” et “fiers” après un mois de couvre-feu, sans aucun regret pour le sort du collaborateur, jugé “dégénéré moralement, haï de tous, et surtout attaqué seulement après qu’il ait commencé à tirer sur la marche pacifique des villageois”, lui ont déclaré ceux-ci. Ils sont prêts à survivre en mangeant des racines et des herbes cueillies sur les collines, s’il le faut. Hugh Schofield écrit dans un article publié par un journal canadien que les soldats contrôlant les barrages, aux entrées de la localité, faisaient repartir tous les chargements de vivres et de carburants. La plupart des terrains agricoles situés autour de la petite ville avaient été mis hors-limites ; la ville ne pouvait plus exporter vers la Jordanie les pierres de taille, d’une qualité réputée, extraites de sa carrière, alors que celle-ci employait la moitié de la main-d’oeuvre locale et, bien entendu, les ouvriers n’étaient pas autorisés à rejoindre leurs postes de travail en Israël, la ville se retrouvant, de ce fait, privée de toutes ressources. “Le moral des habitants est étonnamment élevé”, a relevé ce journaliste : “si le but des Israéliens est de faire rentrer les gens du coin dans le rang, l’effet obtenu est rien moins que l’exact contraire.” [42]
Le 11 mai, 47 villageois ont été accusés du meurtre d’Al-Ayed, et parmi eux, un homme porté jusqu’au tribunal par ses voisins : il était paralysé des deux jambes des suites des blessures reçues lors de la fusillade déclenchée par le dit Al-Ayed contre la foule. [43]
Peu de gens en Israël semblent conscients de ces événements et des innombrables événements du même acabit dans les territoires. Les tueries, les coups horrifiants, qui sont parfois dénoncés, ne donnent qu’un tableau fort édulcoré de la répression israélienne, d’une part, et des objectifs et réalisations de l’intifada, d’autre part.
L’horizon politique
L’insurrection n’a pas été prévue par les autorités israéliennes, et il est probable qu’elles n’y comprennent pas grand-chose. Toutefois, si Abu Jihad a bien été assassiné “parce que l’armée et les services secrets pensaient que c’était lui qui dirigeait l’insurrection, en personne”, comme on l’a dit, alors nous sommes les témoins d’une énième bévue des services secrets israéliens, dont la réputation est plus que surfaite. [44] En 1973, l’attaque conjointe de l’Egypte et de la Syrie contre les forces d’occupation israélienne avait été totalement imprévue et elle ses premiers succès avaient causé un énorme choc en Israël. Israël avait rejeté les avertissements de Sadate au sujet des conséquences d’un rejet par Israël d’un traité de paix et d’un règlement concernant le nord-est du Sinaï. Même les manoeuvres de l’armée égyptienne avaient été minimisées, sous la présomption que “la guerre n’est pas le truc des Arabes”, comme l’ancien directeur des services de renseignements militaires et arabisant distingué Général Yehoshaphat Harkabi, ainsi que de nombreux autres experts, l’avaient assuré aux Israéliens. [45] L’effondrement de ce mythe avait causé un choc psychologique sévère, en Israël. La même chose s’était produite, en 1982, lorsque les forces israéliennes s’étaient montrées incapables d’éliminer les positions fixes de la défense syrienne, durant l’invasion du Liban et à nouveau, en particulier, après la guerre, lorsqu’Israël avait été repoussé de vastes zones du Liban par une résistance imprévue, causant des pertes qu’Israël n’était pas enclin à supporter. Mais, on expliqua alors, de manière impavide, qu’il s’agissait de fanatiques shiites, avec lesquels l’Ahmed de Gaza ou de Cisjordanie, docile et aisément contrôlable, n’avait rien de commun... L’insurrection a fait voler ce mythe-là aussi en éclats, ce qui n’a pas manqué de causer de nouvelles ondes de choc à l’intérieur d’Israël.
Le schéma est courant. Dans un autre cas, récent, les autorités américaines ignoraient délibérément la haine montante que suscitait leur façon de traiter le Honduras en client soumis, mépris qui était allé jusqu’à l’envoi des troupes aéroportées de la 82ème armée, dénoncé par la quasi-totalité de l’éventail politique de ce pays... Elles l’ignorèrent, jusqu’à ce qu’une foule en colère détruise l’ambassade américaine à Tegucigalpa!
Il est de fait que la répression et la domination ne peuvent que trouver une traduction dans un ressentiment touchant parfois au racisme (chez l’oppresseur), qui est en fait un mécanisme d’autodéfense ; comment un oppresseur pourrait-il justifier ce qu’il fait, si ses victimes sont des êtres humains ? Le préjugé raciste se mute à son tour en ignorance, et incite au recours à la violence lorsque les Ahmeds, où qu’ils se trouvent dans le vaste monde, finissent par exploser de haine et de ressentiment.
Tandis que je me trouvais en Israël, en avril, les gros titres de la presse hébreue avaient trait à une des sempiternelles acceptations par Yasser Arafat d’une partition, faisant référence de manière explicite à une solution politique à deux Etats et non aux frontières d’il y a quarante ans. Le lendemain, le ministre de la défense, travailliste, M. Rabin, annonça que les Palestiniens doivent être exclus de toute solution politique et que la diplomatie ne saurait continuer à se déployer que sur “le niveau inter-étatique”. A Jérusalem, Thomas Friedman a encore une fois réussi à ne pas voir ces évidences (on l’applaudit bien fort, ndt) et, conformément aux bonnes vieilles habitudes qui lui valurent le prix Pulitzer, il écrivit dans un reportage publié quatre jours plus tard que le problème restait l’OLP, qui ne voulait toujours pas envisager une solution diplomatique, parce que “à la minute même où M. Arafat prendrait la décision d’entrer en contact direct avec Israël” - chose qu’il s’était pourtant évertué à faire avec une belle constance depuis des années - “l’unité de l’insurrection palestinienne exploserait.”... Quelques jours avant, il avait menti délibérément en affirmant, dans un article, que “le mouvement La paix, Maintenant avait exprimé son soutien à un Etat palestinien indépendant.” Quelques jours avant le dernier appel d’Arafat en faveur d’une solution diplomatique, le Premier ministre israélien, Shamir, avait informé George Shultz que “la résolution 242 de l’ONU ne comporte aucune disposition territoriale en ce qui concerne la Jordanie”, ce qui signifiait qu’elle exclurait la Cisjordanie. A la fin du mois d’avril, le Parti travailliste israélien adopta, une fois de plus, un plate-forme (électorale) rejetant tout retrait d’Israël des territoires occupés, et Rabin expliqua que son projet était de permettre qu’un Etat jordano-palestinien s’installe sur 60% de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, avec... Amman pour capitale! Au début avril, en Jordanie, Shultz annonça que l’OLP ou quiconque “a commis des actes de terrorisme” devrait être exclu des négociations de paix, ce qui aurait laissé la plupart des chaises... vides autour de la table de jeu... Il expliqua également qu’il “comprenait les aspirations des Palestiniens”, écrivit la journaliste du Times Elaine Sciolino, citant en exemple les Etats-Unis, où lui-même, Shultz George, bien que Californien et George Bush, bien que Texan, n’ont aucun problème à vivre en harmonie : il en découlait que les aspirations palestiniennes dans lesquelles il démontrait du même coup une clairvoyance tellement profonde pouvaient être traitées de la même façon... [46]
La doctrine officielle demeure que les Etats-Unis et le Parti travailliste israélien recherchent la paix, et que cette recherche est empêchée par les extrémistes de tous bords... Le fait que cette prétention puisse perdurer sans se voir opposer d’avis contraire met en évidence notre échec à exploiter l’opportunité offerte par l’insurrection palestinienne.
En dépit de tout, Israël demeure, à bien des égards, un pays engageant et très attractif, particulièrement - comme ailleurs - grâce à sa communauté de dissidents, qui sont loin d’être marginaux et qui pourraient devenir une force avec laquelle il faudrait compter, si les Américains lui apportait leur soutien. A eux seuls, le courage et la détermination des Palestiniens ne suffiront pas ; avec la solidarité d’autres, ils peuvent ouvrir la voie vers un futur meilleur.
- Notes :
[1] Yitzhak Shamir, Hehazit (LEHI, le “groupe Stern”), 1943 ; repris par Al-Hamishmar, 24.12.1987 ; traduit en anglais dans Middle East Report (MERIP), mai-juin 1988.
[2] Editoriaux du New York Times, 19.02.1988 ; 06.11.1982 ; du Time, 11.10.1982.
[3] Berlin, Personal Impressions (Vinking, 1981,50) ; Michael Bar-Zohar : Ben-Gurion : a Biography (Delacorte, 1978, 180-1).
[4] Boston Globe, 21.05.1988 : sur l’attaque de l’ambassade américaine à Séoul, voir aussi NYT, même jour. Charles Glass, commentant la violence israélienne, estime le nombre de morts enregistrées au cours de deux années de révoltes extrêmement violentes en Corée du Sud à “moins de dix” ; Spectator (Londres), 19.03.1988.
[5] Margalit, New York Revue, 02.06.1988.
[6] AP, 12.12.1987 ; 01.06.1988.
[7] Gad Lior, Yediot Ahronot, 24.01.1988 ; Shulamit Hareven, Yediot Aharonot, 25.03.1988.
[8] 1783 ; cité par Richard Drinnon, Facing West : The Metaphysics of Indian-Hating and Empire Building (U. of Minnesota, 1980,65).
[9] Pour d’autres exemples, voir mon ouvrage Pirates and Emperors (Claremont, 1986 ; Amana, 1988).
[10] “The Man who Forseaw the Uprising” (“L’homme qui avait prévu l’intifada”), Yediot Aharonot, 07.04.1988 ; Hotam, 15.04.1988 ; AP, 01.04.0988.
[11] Geoffrey Aronson, Creating Facts (Institute for Palestine Studies, 1987, 189, 216).
[12] Chomsky, Fateful Triangle (South End, 1983, 130f.).
[13] Sarny, Yediot Ahronot, 03.07.1987 ; Menahem Shizaf, Hadashot, 07.07.1987. Voir aussi : Fateful Triangle, op. cit., South End, 1983, pour des antécédents.
[14] Donald Neff, “Struggle over Jerusalem”, American-Arab Affairs, hiver 1987-88, Middle East International, 28.05.1988.
[15] Segev, Ha’aretz, 08.01.1988. Voir aussi Gabi Nitzan, Koteret Rashit, 30.12.1987, pour un exemple particulièrement pertinent. Traduit par Israel Shahak.
[16] NYT, 15.05.1988.
[17] Voir mon article dans la revue Z, mai 1987, pour des exemples récents ; sur le dernier accord et la déformation des réalités, voir Fateful Triangle, chapitre 3, repris chez James Peck, éditeur : “The Chomsky Reader” (Pantheon, 1987) ; Pirates and Emperors.
[18] Hareven, op. cit. ; Gilat, Hadashot, 17.04.1987.
[19] Voir communiqué de presse, Arab Studies Society, 13.09.1987 ; The Other Israel, nov-déc. 1987.
[20] 14.04.1987.
[21] AP, 28.03.1987. Entrefilet erroné et très bref dans le Boston Globe, 29.03 et le New York Times, 28.03.1987 ; éditorial, JP, 29.03.1987 déplorant les “bévues” de l’armée israélienne.
[22] Dan Fisher, Los Angeles Times, 10.04. : Uri Nir, Ha’aretz, 13.04. : AP, 09.04. ; Un article du NYT du 03.05, reportage depuis le village, par Joel Brinkley n’indique rien de tel.
[23] Yizhar Be’er et Munir Man’e, Kol Hair, 15.04.
[24] John Kifner, NYT, 07,08,09.04 ; News from Within (Nouvelles de l’Intérieur) (Alternative Information Center, Jerusalem), 10.05. ; FACTS Weekly Review, 03-09.04. : cette publication donne des chronologies hebdomadaires sur l’intifada ; Shomron, cité par Kifner, 09.04. , et JP, 12.04. ; Nahum Barnea, Koteret Rashit, 13.04. ; Peretz Kidron, Middle East International, 16.04.
[25] News from Within, 10.05. ; Daoud Kuttab, Middle East International, 16.04.
[26] Zvi Gilat, 15.04. ; Hadashot, 12.04.
[27] Ha’aretz, 15.04. ; Hadashot, 12.04.
[28] En août, elle a été condamnée à huit mois de prison, rétroactivement, pour “avoir jeté des pierres, causant des blessures graves à Aldubi” ; Joel Greenberg, JP, 12.08.0988.
[29] BG, 25.05. ; Al-Hamishmar, 17.05. ; Joel Brikley, NYT, 28.04.
[30] Chronologie in Middle East Journal, printemps 1988 ; procureur Avigdor Feldman, Hadashot, 01.01.1988 ; AP, NYT, 06.05. ; Mary Curtius, BG, John Kifner, NYT, 09.02. ; Curtius, BG, 04.06.
[31] Hadashot, 06.05.1984 ; Menahem Shizaf, Hadashot, 02.07.1987 ; Atallah Mansour, Ha’aretz, 05.02.1986 ; Reuter, Toronto Globe & Mail, 16.05 ; John Kifner, 20.04. ; AP, BG, 18-21.05. ; Eyal Ehrlich, Ha’aretz, 07.04. ; Amnon Levy, Hadashot, 30.06.1987 ; New from Within, 13.05.1986 ; Uriel Ben-Ami, Davar, 11.04. ; AP, BG, 26.05.
[32] Fateful Triangle, 165.
[33] Les contributions peuvent être envoyées à Friends of Yesh Gvul (pacifistes), 1636 Martin Luther Rd., #G, Berkeley CA 94709, et à Down with the Occupation (Dai l’kibbush), PO Box 3742, Jerusalem, Israel.
[34] BG-LAT, 31.05 ; AP, 30.05.
[35] pour des reportages israéliens sur le camp de détention d’Ansar I, voir Fateful Triangle. Sur Ansar II, voir Al-Hamishmar, 22.12.1986 ; Ha’aretz, 13-28.07.1987.
[36] Glenn Frankel, WP-Manchester Guardian Weekly, 22.05 ; Avi Katzman, Koteret Rashit, 20.04. ; Hadashot, 29.04. ; cité in News from Within, 10.05. avec des témoignages de prisonniers.
[37] AP, 19.05. ; Minneapolis Star-Tribune, 01.06. ; pour des chiffres officiels, voir Joel Brinkley, NYT, 25.04.
[38] Oren Cohen, Hadashot, 24.03. ; Peretz Kidron, Middle East International, 14.05. ; AP, 25.05.
[39] AI, 31.03.
[40] AP, 17.04.
[41] Raja Shehadeh, communication personnelle, FACTS, 5-12.03.
[42] Cohen, Hadashot, 27.03. ; Database Project on Palestinian Human Rights, update, 21.03-05.04. ; JP, 30.03. ; Globe & Mail, 31.03.
[43] AP, 11.05. ; Database Project update, 14.05.1988.
[44] John Kifner, NYT, 25.04.1988.
[45] Voir Amnon Kapekliouk, Israël : la fin des mythes (Paris, 1975).
[46] Ha’aretz, 12.04. ; JP, 13.04. ; Thomas Friedman, NYT, 17.04.1987, 06.01.1988 ; Ha’aretz, 07.04 ; Toronto Globe & Mail, 26.04. ; Tony Banks, Jane’s Defence Weekly, 07.05. ; AP, 08.04. ; Elaine Sciolino, NYT, 06-08.04.1988.
                     
Revue de presse

                            
1. Jéricho attend la levée du blocus israélien par Agnès Rotivel
in La Croix du lundi 1er octobre 2001

Territoires Palestiniens : Le blocus des villes palestiniennes n'a pas été levé contrairement aux décisions prises
Jéricho de notre envoyée spéciale
Samedi, 11 heures du matin. Des parapets de béton barrent la route qui mène à l'entrée de Jéricho. Deux jeunes soldats israéliens contrôlent les papiers des Palestiniens. "Vous ne pouvez pas passer", dit le militaire, engoncé
dans un gilet pare-balles, casque sur la tête et arme en bandoulière. Vingt minutes de négociations seront nécessaires pour finalement franchir le barrage. D'autres ont moins de chance et doivent rebrousser chemin. Et pourtant, la rencontre entre Shimon Pères et Yasser Arafat mercredi dernier avait abouti à une série de décisions dont l'allégement du blocus des villes palestiniennes à partir de 11 heures vendredi. " Israël avait promis de prendre cette mesure unilatéralement. Or, vingt-quatre heures ont passé et je constate que rien n'a changé ", déclare furieux, Saeb Erekat, l'un des principaux négociateurs des accords d'Oslo et maire de Jéricho, qui assistait à la rencontre entre Shimon Pères et Yasser Arafat à l'aéroport de Gaza.
Le responsable selon lui de cette obstruction, c'est Ariel Sharon. " Il est en train de saboter les efforts des Américains et des Européens pour former avec les chefs d'Etat arabes l'alliance contre le terrorisme. C'est
la répétition de ce qui s'est passé en 1990 lorsque Israël avait été exclue de la coalition contre l'Irakien Saddam
Hussein. Sharon est vexé que les Américains le tiennent à l'écart cette fois aussi, alors il fera tout son possible pour les gêner, et ce sont les Palestiniens qui vont en payer le prix. "
Plus un touriste ne peut franchir les portes de Jéricho
Une délégation composée de membres de l'Union européenne sort du bureau de Saeb Erekat. En venant par la route de Jérusalem, ils ont pu constater que rien sur le terrain n'a changé, tous les barrages israéliens sont encore en place. Ils sont venus discuter d'une éventuelle aide pour soulager la ville asphyxiée économiquement.
Pourtant, depuis le retour de Yasser Arafat dans les Territoires en 1994 et l'installation de l'Autorité palestinienne, la paisible oasis de Jéricho était devenue l'un des pôles de prospérité des Territoires grâce à l'agriculture - bananeraies, orangers, citronniers, légumes - et au tourisme. La construction de nombreux hôtels et restaurants avait permis de créer beaucoup d'emplois. Des centaines de cars déversaient des touristes du monde entier, mais aussi des juifs israéliens attirés avant tout par le casino de Jéricho, L'Oasis, ouvert en 1998, financé par des capitaux israélo-palestiniens ; les clients, en majorité israéliens, acceptaient même de se faire fouiller à l'entrée par des policiers palestiniens.
Depuis le début de l'Intifada, plus un touriste ne peut franchir les portes de Jéricho. La ville est retombée dans
sa torpeur passée. À l'est de la ville, Saieh Naser, chargé à la municipalité de l'évaluation des dégâts causés par
les Israéliens, montre les bananiers arrachés par les bulldozers israéliens. A une centaine de mètres, la route qui
longe la frontière avec la Jordanie est désormais exclusivement réservée aux colons de la vallée du Jourdain.
Entre la route et la ville, l'armée israélienne a creusé une tranchée de trois mètres de large pour empêcher les Palestiniens de sortir des limites de Jéricho. " Nous sommes dans une prison ", s'exclame Saeb. Hier soir des rumeurs affirmaient que le blocus allait être enfin levé sur Jéricho. Mais sur place, on n'en voyait encore rien.
                 
2. Vous avez dit "crise humanitaire"? Par Rony Brauman
In Le Monde du samedi 29 septembre 2001

(Rony Brauman est ancien président de Médecins sans frontières.)
L'heure est aux déploiements militaires et aux annonces martiales. Cette série d'attentats inédits appelle naturellement une riposte, encore à venir au moment où ces lignes sont écrites. Rien ne peut justifier la mise à mort délibérée de milliers de civils et, d'ailleurs, nul ne semble contester, dans le monde, le droit des Etats-Unis à rechercher et punir les auteurs et les complices de ces actes ignobles.
La seule question qui se pose à ce sujet est celle de la proportionnalité, ou plus exactement du ciblage des représailles, placées désormais sous le signe énigmatique de la "liberté immuable". Parmi les alliés des Etats-Unis comme au sein de la société et de l'administration américaines, des voix s'élèvent, qui appellent à la raison et à la mesure. Les risques d'enchaînement catastrophique menant à un embrasement régional sont suffisamment sérieux pour que ces appels à la retenue ne soient pas disqualifiés comme une vulgaire "morale d'ambulancier", mais pris pour ce qu'ils sont: une obligation de responsabilité politique.
Des centaines de milliers d'Afghans, qui ont connu l'épreuve des bombardements de haute altitude à l'époque de l'occupation soviétique, ont préféré prendre les devants et s'éloigner autant qu'ils le peuvent des zones potentiellement visées. On veut croire que leur angoisse ne sera pas justifiée par les faits à venir et l'on veut rappeler ici qu'une partie suffisante des sommes gigantesques débloquées pour financer l'aide aux victimes doit leur être attribuée. Ils sont eux aussi victimes des talibans, de leur mentor Ben Laden et des lamentables calculs de ces experts en géopolitique qui croient encore que l'ennemi de leur ennemi est leur ami. L'Afghanistan est menacé, paraît-il, d'une "terrible crise humanitaire".
Dans ce vaste ensemble que sont les pays d'Afrique, d'Amérique latine et d'Asie, un exode, une famine organisée, un ouragan, une guerre, un génocide, un séisme sont nommés "crises humanitaires". Il y en a de terribles, il y en a donc de moins terribles. Mais personne, à l'exception notable du mollah Omar, chef des talibans, n'a eu l'idée de qualifier la catastrophe de Manhattan de "crise humanitaire". Sans doute parce que l'on sent bien qu'une telle qualification n'aurait fait qu'ajouter l'humiliation à la douleur, sans rien dire de plus sur la situation elle-même. Car l'emploi de cette formule révèle l'existence d'une double humanité: le fait que certains êtres humains sont plus humains que d'autres.
Le génocide du Rwanda fut qualifié en juin 1994 (à la demande du président Bill Clinton) de "crise humanitaire", ce qui déliait la communauté internationale de toute obligation de mettre un terme au massacre, alors que le monde en général et le Conseil de sécurité en particulier savaient ce qu'il en était. Rappelons-nous aussi la guerre en Bosnie et le traitement humanitaire de cette "crise humanitaire" qui culmina avec le massacre de Srebrenica en juillet 1995.
Dans les deux cas, pourtant, des forces militaires de l'ONU étaient présentes, qui engageaient la responsabilité directe de ceux qui les avaient envoyées. Dans les deux cas, un crime contre l'humanité était perpétré sous nos yeux. Nul gouvernement, nulle autorité politique ne songea pourtant à demander la moindre minute de silence à la mémoire des victimes de ces carnages. Des millions d'élèves des lycées et collèges de la République ont donc appris, le 14 septembre, qu'en dépit de ce qu'on leur enseigne, la vie humaine n'a officiellement pas la même valeur à New York qu'à Kigali.
Le prix accordé à la vie, c'est précisément ce qui distingue la civilisation de la barbarie, assène-t-on souvent dans les nombreux débats du moment comme un argument définitif. On a même entendu que l'interdiction de diffuser des images de cadavres n'était pas ici une censure mais un signe de respect envers les victimes et leurs familles. Comment ne pas voir dans cet hommage la ratification de la division d'une humanité entre ceux que l'on respecte, donc, et ceux que l'on méprise - fût-ce avec une bienveillance toute "humanitaire" - en étalant leurs viscères à la "une" de nos journaux ? Mais passons.
La vie sacrée ou le sacrifice de la vie, là se trouverait la ligne de partage entre eux et nous. Au-delà de cette frontière, point de discussions ni de compromis, la chasse est ouverte. De nombreuses voix, et non des moindres, se sont déjà élevées contre une telle division du monde entre Bien et Mal ; il faut souhaiter qu'elles parviendront à tempérer les ardeurs de croisés affichées par de hauts responsables de l'administration de George W. Bush. Faute de quoi nous entrerions dans la logique infernale de tous les Ben Laden de la planète. Nous manquerions aussi une dimension essentielle de la crise actuelle: les raisons du ressentiment, voire de la haine, qu'éprouvent tant de gens dans le monde à l'égard des Etats-Unis.
Le soutien apporté par les Etats-Unis (et d'autres démocraties occidentales) à des dictatures corrompues, leur engagement aux côtés de régimes pratiquant la torture, voire le crime de masse, comme mode de gouvernement, sont des faits objectifs. De l'Indonésie à Panama, de la Colombie au Pakistan en passant par le Chili, la Somalie ou le Salvador, beaucoup de gens ont de sérieuses raisons d'en vouloir aux Etats-Unis. Dans de nombreux pays "amis de l'Occident" où l'opposition a été écrasée, la revendication du changement a été peu à peu annexée par des groupes extrémistes et singulièrement par les islamistes dans les pays musulmans.
Qui ira expliquer à un Irakien pourquoi, après avoir été l'allié du monde libre lorsqu'il agressait l'Iran, Saddam Hussein est devenu une figure du diable quand il a envahi le Koweït ? Qui lui dira que c'est au nom des droits de l'homme et du respect de la vie que les Etats-Unis s'acharnent à maintenir l'embargo contre son pays et à le bombarder régulièrement depuis des années ? Ce n'est pas la haine de la démocratie qui a poussé des Palestiniens à crier leur joie dans la rue le 11 septembre, mais le sentiment que, cette fois-ci, les destructions étaient du côté opposé. Montées entre deux plans d'apocalypse à Manhattan, ces scènes étaient insupportables. Il est trop facile, cependant, de n'y voir qu'un fanatisme d'un autre âge, en oubliant qu'elles se produisent au sein d'une société humiliée, violentée jour après jour par l'armée et les colons israéliens depuis des années et qui voit Washington comme le soutien indéfectible de ceux qui les oppriment.
Il suffit de décentrer quelque peu son regard sur le monde pour comprendre à quel point le discours occidental sur le caractère sacré de la vie et des droits inaliénables de la personne peut apparaître comme une pure tartufferie. Constater ces processus ne revient pas à légitimer le terrorisme, mais à désigner et reconnaître ses racines politiques.
                  
3. La vie humaine des uns, la vie humaine des autres par Mathieu Lindon
in Libération du samedi 29 et dimanche 30 septembre 2001

 Le "respect de la vie humaine" - expression familière des militants antiavortement - dont on nous rebat les oreilles depuis le 11 septembre est une notion noble mais imprécise. Corrigée des variations saisonnières (géographiques ou historiques), elle s'applique de manière très différente aux Américains travaillant au World Trade Center, aux Irakiens bombardés pendant la guerre du Golfe (et après) ou aux habitants de Sierra Leone. On sait qu'ils sont censés naître ainsi, mais les hommes meurent-ils égaux? Combien les Américains sont-ils prêts à faire de morts pour venger les leurs? C'est le syndrome euro: on a tendance à tout convertir. De même qu'un dollar représente une flopée de roupies, de même un Américain n'équivaudrait-il pas dans notre esprit à des centaines de Rwandais? La guerre hutus-tutsis, malgré le gigantisme de la tuerie, a moins fait baisser les Bourses mondiales que la tuerie de près de 7 000 Américains. La vie humaine des uns aurait-elle plus de valeur que la vie humaine des autres?
En faisant s'écraser des avions inflammables contre leurs bâtiments, les intégristes ont montré le peu de cas qu'ils faisaient de la vie des Américains. Mais nous-mêmes, les riches, les Blancs, respectons-nous tellement les existences des autres? Certes, on n'a pas sauté de joie devant les caméras après avoir écrasé l'Irak et ses habitants. Mais on n'a guère pleuré les victimes. L'Occident a savouré sa victoire avec infiniment de tact, ce que c'est que d'être bien élevé. Si les Palestiniens avaient un système éducatif performant, si l'humiliation n'était pas leur pain quotidien, eux aussi sauraient se conduire poliment. S'ils étaient des privilégiés, nul doute qu'ils prendraient vite des réflexes de privilégiés. On respecte les pauvres pourvu qu'ils restent à leur place de pauvres, qu'ils fassent pareil avec les riches. On assume d'être des privilégiés, pourquoi n'assumeraient-ils pas de ne pas l'être?
Un militant antimondialisation tué à Gênes nous émeut mille fois plus que des syndicalistes abattus dans le tiers-monde, parce que, nous aussi, la vie des autres nous intéresse moins que les nôtres. Evidemment que laisser des enfants d'Afrique mourir de faim à petit feu n'est pas la même responsabilité que massacrer de sa pleine volonté des travailleurs de tours new-yorkaises. Mais c'en est une. En tant que riches Occidentaux, nous ne semblons pas si soucieux que ça de la vie des pauvres d'ailleurs. Le problème des kamikazes du 11 septembre n'est pas qu'ils n'ont pas respecté la vie des autres - ça, c'est comme nous -, c'est qu'ils n'ont pas respecté la leur. Nous, la nôtre, on y fait extrêmement attention, on est très précautionneux. Et les kamikazes estiment que leur vie ne vaut rien. La plus sûre façon d'éradiquer ce terrorisme ne consisterait-elle pas à rendre supportable l'existence de ceux qui nourrissent les rangs de ces désespérés? Si les Palestiniens vivaient heureux dans leur Etat, ils n'auraient aucune sympathie pour ceux qui voudraient tout mettre en l'air.
On ne peut nier l'efficacité des actions du 11 septembre. Meurtrière, bien sûr. Mais aussi politique. Les Américains, qui laissaient les Israéliens faire ce qu'ils voulaient, recommencent à se mêler. Comme s'ils avaient une mauvaise conscience latente que les attentats auraient réveillée, qu'ils comprenaient soudain qu'ils avaient de bonnes raisons d'avoir des ennemis. A cause de leurs morts, les Américains veulent maintenant que les Israéliens négocient, ils découvrent qu'il y a aussi des êtres humains à l'extérieur de leurs frontières. Voilà que par respect pour leurs propres vies, ils en sont réduits à s'intéresser à celles des Palestiniens.
                         
4. Roriz restitue un terrain aux palestiniens - Le Gouverneur, qui avait annulé un décret de Cristovam, fait marche arrière par Ana Maria Campos
in Jornal do Brazil (quotidien brésilien) du jeudi 27 septembre 2001
[traduit du brésilien par Christian Chantegrel]
[Jornal do Brasil tire à 200.000 exemplaires. Journal de référence, temple des grandes signatures, il est le pôle de l’intelligentsia brésilienne. Révéré aussi pour le “Caderno B”, son cahier culturel. http://www.jb.com.br]
Brasilia :
Le Gouverneur de Brasilia, Joaquim Roriz (PMDB, Parti du Mouvement Démocratique du Brésil), n'a pas ménagé ses efforts pour soutenir le Président George W. Bush, dans la lutte contre le terrorisme. Mais il s'est trompé de cible, et a fini par embarrasser un puissant voisin - le Président de la République Fernando Henrique Cardoso. Ne trouvant pas de taliban à affronter sur le "Planalto Central" du Brésil (ndt. zone regroupant les instances gouvernementales à Brasilia), Roriz a dirigé sa colère contre les palestiniens. Il a annulé la donation d'un terrain pour la construction de l'ambassade de l'Autorité Palestinienne. Il a présenté la donation, faite par le gouverneur du PT (ndt. Parti des Travailleurs), Cristovam Buarque, comme une preuve du lien entre le PT roturier et le terrorisme arabe. Roriz ne savait pas que la cession du terrain avait été demandée personnellement par F.H. Cardoso, avant un voyage au Moyen-Orient, en 1998. Maintenant, le gouverneur va devoir proposer une loi qui permette de restituer la zone aux palestiniens.
Le premier missile a été lancé par Eri Varella, Président de Terracap, société d'état responsable des espaces publics de Brasilia. Celui-ci a dit que la Palestine ne pouvait pas obtenir un terrain pour construire une ambassade puisqu'elle n'est pas une nation et ne peut rendre la pareille au gouvernement brésilien. "La Palestine n'a pas de quoi offrir un terrain au Brésil dans la bande de Gaza", a-t-il affirmé.
L'avocat a indigné encore plus les palestiniens quand il les a classés parmi "les terroristes qui propagent l'insécurité dans le monde".
Parti des Travailleurs :
Le député du district José Edmar (PMDB), ex-porte parole du gouvernement à la Chambre Législative, a fait un discours encore plus véhément. ''Le gouvernement du PT ne veut pas donner de terrains pour les églises, mais en donne pour la cause des palestiniens, qui est la même que celle des terroristes", a-t-il persiflé. Edmar a surnommé le PT de "Parti des Taliban".
Mécontenté, le Président de l'Association Arabe Palestinienne Brésilienne, Shawqi Nasser, a fait hier une visite aux ministères de Brasilia. ''Ils sont en train de répandre la haine et le racisme contre nous. C'est une incitation à la violence contre nos femmes et nos enfants." Ce fut le ton de la conversation que Nasser a eu avec le Ministre de la Justice, José Gregori et le Vice-Gouverneur, un évangéliste actif, Benedito Domingos (PPB, Parti Progressiste Brésilien).
Statut :
Le Ministère des Relations Extérieures élaborait hier une note rappelant clairement que l'Autorité Palestinienne jouit d'un statut diplomatique au Brésil. Et le seul représentant palestinien à Brasilia, Mussa Amer Odeh, est considéré comme un ambassadeur.
La donation du terrain, dans le secteur Nord des Ambassades, a été faite à la demande du gouvernement brésilien lui-même. En 1998, le Ministre de l'époque, Luiz Felipe Lampreia a demandé la donation à Cristovam Buarque. Le Chancelier a dit que la question avait été traitée avec le dirigeant palestinien, Yasser Arafat, en 1995.
Les répercussions négatives ont fait que le gouvernement du District Fédéral a modéré hier son discours. Dans une note officielle, il a manifesté "sa très grande considération, son respect et sa solidarité envers le peuple et l'autorité palestinienne". Varella a aussi changé de ton : "je me suis exprimé dans un contexte historique. Je présente publiquement mes excuses aux palestiniens."
                  
5. Israël devient-il un pays du tiers-monde ? par Hanna Kim in "Ha'Aretz" (quotidien israélien)
traduit dans Courrier International du jeudi 27 septembre 2001
La mobilisation contre le terrorisme ne doit pas faire oublier les autres problèmes préoccupants de l'Etat hébreu : chômage, immigration, éducation et infrastructures publiques.
Qu'y a-t-il de commun entre l'effondrement des Twin Towers du World Trade Center et le fait que les questions de sécurité continuent à dicter l'ordre du jour national israélien ? La réponse est simple : rien. Hélas, nos hommes politiques recourent en permanence à cette manipulation, un peu comme la mère qui n'arrête pas de dire à son enfant : "Vide ton assiette. Pense à tous ces enfants qui meurent de faim en Inde." Après tout, il vaut mieux se convaincre que notre enfant doit être gavé et ne pas se demander pourquoi il n'a pas envie d'être gavé.
Il n'est pas admissible que le problème du chômage en Israël ait à souffrir de ce que toutes les énergies de l'Etat sont consacrées à la chasse aux terroristes nationaux ou internationaux. Il n'est pas exagéré d'affirmer que la mobilisation mondiale en vue d'une guerre imminente contre le terrorisme vient de fournir au gouvernement israélien un nouvel alibi pour se soustraire à son obligation de traiter de problèmes cruciaux pour le citoyen israélien. Les trente-quatre années d'occupation des Territoires palestiniens sont trente-quatre années durant lesquelles les questions de sécurité et de politique étrangère ont littéralement "occupé" l'agenda national israélien.
Les conséquences de cette négligence sont évidentes et innombrables. Israël s'est lancé à pas de géant dans un processus de tiers-mondisation. Le système éducatif israélien est en train d'encourager l'éclosion d'une "zone grise" dans laquelle les parents aisés peuvent offrir à leurs enfants une éducation à laquelle la majorité des Israéliens n'accédera jamais. De même, le projet de désenclaver la ville méridionale de Beersheba en la reliant au centre du pays par un réseau ferroviaire rapide est toujours dans les cartons. Dans le même ordre d'idées, le retard pris par les autorités dans le développement de stations d'épuration et de dessalement des eaux est tout simplement criminel. Dans le même temps, les règles de gouvernance israéliennes se sont détériorées à un point tel qu'aucun projet public ne peut être initié sans que chaque parti politique ne demande sa part du gâteau à des fins électoralistes. Et ne parlons pas des représentants du crime international organisé, pour qui Israël est devenu un véritable havre de paix. Ce pays se tiers-mondise également parce qu'Israël, dont les dirigeants parlent sans cesse de la nécessité vitale de garantir une majorité juive, s'est transformé en une véritable Tour de Babel. En outre, l'Etat d'Israël a ouvert ses frontières à des centaines de milliers de travailleurs immigrés qui ne jouissent d'aucun droit social élémentaire.
On pourrait allonger à l'infini la liste des facteurs de tiers-mondisation de la société israélienne. Mais cela n'enlèvera rien au fait que le pire n'est pas que l'Etat ignore les besoins de ses citoyens, mais bien que ces derniers en soient parfaitement conscients sans que cela suscite la moindre réaction de leur part. Tel un pays latino-américain, Israël assiste à une floraison d'organisations privées dont l'objectif est de pourvoir à des besoins que nos gouvernements ont décidé d'ignorer. La question n'est pas quoi faire, mais par où commencer ? La première chose à faire est peut-être de réhabiliter une culture politique de l'intervention publique prise en otage depuis une décennie par de petits groupes de tacticiens. La restauration d'une action politique tournée vers les citoyens suppose qu'apparaissent des hommes politiques moins cyniques qui comprennent et aient le courage de reconnaître qu'il est absurde de consumer nos énergies dans un problème dont la seule solution est la partition de la Palestine du Mandat britannique. Alors, peut-être, les citoyens israéliens recommenceront à croire que, "quelque part là-haut", quelqu'un se soucie d'eux, et pas seulement lorsqu'ils perdent la vie dans l'effondrement d'une salle de mariage ou dans un attentat terroriste.
                   
6. Le gros hic : les Etats-Unis ont-ils un plan ? par R. W. Apple Jr.
in The New York Times (quotidien américain) du jeudi 27 septembre 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Deux semaines après les attentats cataclysmiques contre le World Trade Center (New York) et le Pentagone (Washington), la question de l'heure est la suivante : l'administration Bush a-t-elle à sa disposition un plan d'action bien défini pour mener ce qu'elle appelle la "guerre contre le terrorisme", ou est-elle en train d'avancer à tâtons afin d'en tracer un ?
Il semblait pourtant y avoir un plan, parfaitement clair, lorsque le président Bush a fait son discours devant le Congrès, la semaine dernière, annonçant un assaut global, conduit par les Etats-Unis contre le terrorisme et annonçant qu'il avait mis les forces armées du pays en état d'alerte au motif que : "l'heure où l'Amérique agira, et où vous nous rendrez tous fiers, approche..."
La rhétorique se voulait galvanisante, mais la forme que pourrait prendre une éventuelle campagne militaire pose une question de plus en plus embarrassante.
Pour le moment (cela peut encore changer) les gens qui ont habituellement une idée plutôt claire de ce que le gouvernement prépare, à Washington - notamment les Sénateurs, les diplomates de haut vol et les spécialistes en matière de sécurité nationale - font état de leur perplexité. "Il se pourrait", ont dit plusieurs de ces personnes, au cours des jours derniers, "que l'apparente confusion régnante fasse partie d'un plan très subtil destiné à entretenir le flou, afin de tromper l'ennemi... Mais peut-être s'agit-il de tout autre chose..."
Une indication assez claire qu'aucune opération spectaculaire n'était imminente, a été donnée mardi dernier par le Secrétaire à la défense, Donald H. Rumsfeld, qui a déclaré, parlant de la lutte contre les terroristes : "Ce n'est pas là quelque chose qui débuterait avec je ne sais quel événement spectaculaire et qui se terminerait de la même manière". Il préfère parler de "mesures graduées".
Un stratège militaire républicain, blanchi sous le harnais, a déclaré, de son côté : "l'Afghanistan sera, de toute évidence, la cible initiale. Mais il n'est pas facile de décider exactement ce qu'il faut faire. Il y a toujours danger à partir au quart de tour... Il est crucial que notre première attaque soit décisive, et je redoute que nous n'ayons pas encore suffisamment de renseignement à notre disposition pour prendre les décisions-clés."
C'est effectivement ce que les Etats-Unis ont fait savoir à leurs alliés européens, à Bruxelles, aujourd'hui. D'après des participants européens à ces réunions à huis clos, les officiels américains ont mis en garde contre toute fébrilité, disant qu'il n'y aurait pas d'attaque à brève échéance et demandant l'aide de leurs partenaires européens pour réunir l'information sur laquelle une action éventuelle pourrait être échafaudée.
Les conversations de Bruxelles ont porté moins sur une quelconque action militaire immédiate que sur la nécessité de s'efforcer de démanteler les réseaux terroristes en recourant à d'autres moyens, tel un recueil renforcé et mieux coordonné de l'information.
Au Capitole (à Washington), les législateurs réunis par les officiels de l'administration, cette semaine, ont indiqué n'avoir reçu aucune information détaillée. Certains d'entre eux ont déclaré ne pas avoir l'impression que le président Bush ait d'ores et déjà décidé quelles sortes de forces seraient utilisées en Afghanistan, ni de la date à laquelle il devrait le faire.
Les questions politiques et diplomatiques ne sont pas encore en ligne de mire.
Le département de la défense a envoyé des bombardiers à long rayon d'action, de types B-1 et B-52, dans la région, pratiquement tout de suite. Mais il n'y a pas de cibles évidentes. Bombarder Kaboul ne pourrait qu'augmenter le nombre des réfugiés, qui tenteraient vraisemblablement de pénétrer au Pakistan, déstabilisant potentiellement un pays dont les Etats-Unis dépendent énormément, en matière de renseignement sur le compte du terroriste suspecté, Osama bin Laden (notamment, le lieu où il se cache). Bombarder les régions très montagneuses qui pourraient lui servir de refuge est extrêmement problématique.
"Nous risquerions de faire beaucoup plus de mal que de bien", a déclaré un officiel du Département d'Etat (Affaires étrangères). "Rappelez-vous. Nos tapis de bombes lancées par nos B-52, au Vietnam, n'ont servi à rien, alors que nous avions beaucoup plus de renseignement là-bas que nous n'en aurons vraisemblablement jamais en Afghanistan."
Un autre plan potentiel, comportant l'entrée en action de l'opposition afghane contre les dirigeants révolutionnaires du pays, les talibans (islamistes) a soulevé moult objections à peine eût-il commencé à être débattu publiquement.
La meilleure façon d'amener les responsables des attentats du 11 septembre devant leurs juges, a dit M. Bush, est "de rechercher la coopération de citoyens afghans, à l'intérieur de l'Afghanistan, vraisemblablement lassés du régime des talibans."
Ceci semble a tout l'air d'être une allusion à l'Alliance du Nord, une coalition anti-taliban faite de bric et de broc, qui contrôle seulement environ 10 pour cent du territoire afghan. M. Bush a déclaré que Washington n'avait pas l'intention d'"aider une nation à se constituer", ni de construire un Afghanistan post-taliban, dirigé par un gouvernement différent, mais cela n'a pas suffi à rassurer le Pakistan, qui a protesté.
"Toute tentative de cette nature, consistant, pour des puissances étrangères à apporter assistance à un camp contre l'autre en Afghanistan", a déclaré le ministre des affaires étrangères pakistanais, Abdul Sattar, "serait la meilleure recette pour causer de graves souffrances au peuple de l'Afghanistan." Cela pourrait bien aussi être une recette pour créer le chaos dans ce pays, avec des groupes de combattants entrant en compétition pour le pouvoir. Bien loin de faciliter la tâche de ceux qui veulent amener M. bin Laden devant la justice, cela pourrait bien, au contraire, la rendre plus ardue.
Les options alternatives envisageable étant des plus réduites, le sénateur John McCain, républicain, de l'Arizona, a exhorté M. Bush à mettre la pression directement sur le gouvernement taliban de l'Afghanistan, déclarant, notamment : "la première phase de la guerre généralisée contre le terrorisme et contre bin Laden et ses protecteurs afghans sera vouée à l'échec si elle laisse en place le régime qui aide et encourage ces actes de guerre contre les Etats-Unis, s'en rendant complices."
Pour le moment, une intervention des forces spéciales des Etats-Unis, éventuellement soutenue par des frappes aériennes visant à minimiser le nombre des victimes civiles potentielles, semble l'option la moins problématique d'un point de vue politique. "Mais même cette option", a averti un diplomate américain aujourd'hui à la retraite, très au fait des problématiques de la région, "devra être menée à bien en apportant un soin extrême aux susceptibilités culturelles et religieuses." "Des faux-pas, quels qu'ils soient", a déclaré ce diplomate, "seraient de nature à torpiller les alliances conclues par les Etats-Unis avec les pays arabes, le soutien desquels nous est absolument indispensable".
La grosse question, en débat au sein de l'administration - celle de savoir si les Etats-Unis doivent ou non attaquer l'Irak, en tant que parrain supposé des attaques terroristes - semble avoir été mise de côté, pour le moment, tant que la phase I ne sera pas achevée. Mais les avocats les plus acharnés de cette option, au sein du gouvernement, avec à leur tête Paul D. Wolfowitz, vice-ministre de la défense, continuent à s'en faire les hérauts, et ils ont réussi à trouver des partisans, sur la colline du Capitole, parmi les Républicains les plus à droite (les "conservateurs").
Le Secrétaire d'Etat Colin L. Powell a dit, en privé, à M. Wolfowitz, que toute attaque contre le gouvernement de Saddam Husseïn ferait éclater la coalition qu'il a réussi à mettre sur pied, non sans mal.
D'autres batailles à l'intérieur du cabinet de guerre sont à prévoir.
Le président Bush, qui bénéficie en ce moment de 90% d'opinions favorables dans les sondages, semble avoir devant lui un temps largement suffisant pour déployer sa stratégie. "Il n'y a pas d'impatience à verser le sang, dans ce pays, actuellement", a déclaré, dans son style très personnel, un Républicain éminent.
Mais il va bien falloir qu'un jour ou l'autre Bush montre aux Américains que de réels progrès ont été faits dans la campagne anti-terroriste... La pression en ce sens ne pourrait qu'augmenter de manière spectaculaire dût une nouvelle attaque terroriste majeure se produire.
                      
7. Terrorisme : un big boss en Europe, une cellule invisible à Gaza et des leurres un peu partout... par Douglas Frantz et Raymond Bonner
in The New York Times (quotidien américain) du dimanche 23 septembre 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Des officiels, en Europe, aux Etats-Unis et au Pakistan disent avoir identifié de nouveaux éléments du réseau terroriste de bin Laden, notamment un chef, en Europe, et une cellule jusque-là non repérée, dans la bande de Gaza.
Ces mêmes officiels indiquent qu'au moins 11 000 terroristes ont été entraînés, au cours des cinq années écoulées, dans des camps organisés par Osama bin Laden de l'autre côté de la frontière, en Afghanistan. Nombreux sont ceux à avoir été envoyé à l'étranger, mais leurs destinations sont inconnues.
M. bin Laden et ses camps d'Afghanistan ne sont qu'une partie du problème, disent les responsables, et son réseau de cellules aux liens ténus entre elles pourrait bien être, à l'heure actuelle, tellement étendu que l'élimination de ces camps ou même de M. bin Laden en personne ne permettrait pas d'apporter une solution à la menace posée par le terrorisme.
Les gouvernements occidentaux ont conclu que de nombreuses opérations terroristes liées à M. bin Laden sont téléguidées par un lieutenant très expérimenté en Europe, dont les officiels de ces gouvernements ne peuvent donner le nom. L'Europe représente un endroit beaucoup plus convenable pour opérer, en raison de l'infrastructure des réseaux téléphoniques, des possibilités de se déplacer et de déposer des fonds dans les banques, a déclaré un ambassadeur européen.
Il est aussi établi de façon sûre qu'une fois envoyés en mission de par le monde, en tant qu'"agents dormants", les terroristes se voient offrir une large autonomie et ils ont toute latitude de choisir leurs cibles et d'exécuter leurs plans, de façon à réduire au strict minimum les communications entre eux et d'éviter ainsi de se faire repérer.
Avant même les attentats du 11 septembre, aux Etats-Unis, les services de sécurité européens ont suivi plusieurs groupes de partisans de M. bin Laden. Des suspects ont été arrêtés, dans le cadre de cette filature, en Espagne, en Italie, en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne.
Le but du réseau a été mis en évidence grâce à un coup de filet qui a commencé par l'arrestation de quatre activistes, à Francfort, le 26 décembre 2000. Les suspects étaient alors deux Irakiens, un Français musulman et un Algérien.
Un officiel d'un service de renseignement, au courant de ces arrestations, a indiqué que les autorités soupçonnaient le groupe de préparer un attentat contre le Parlement européen à Strasbourg.
Le dirigeant de la cellule terroriste, un Algérien identifié pour être Muhammad Bensakhri, a réussi à prendre la fuite. Il a été arrêté plus tard, dans le sud de l'Espagne, et les enquêteurs ont indiqué qu'il avait suivi un entraînement, ainsi que ses collègues, dans l'organisation Al-Qa'ida, de M. bin Laden, en Afghanistan.
D'autres membres du même groupe ont été arrêtés durant l'été, en Italie et en Allemagne. Un responsable des services italiens de lutte anti-terroriste a indiqué que des pièces à conviction montraient que le groupe avait prévu de fournir des armes à des activistes en Grande-Bretagne, en Allemagne et en Belgique.
Au cours de cette année, les autorités israéliennes sont "tombées sur" une cellule d'Al-Qa'ida à Gaza, a indiqué un haut responsable américain dans la région.
Donnant peu de détails sur l'opération, il a précisé que les Israéliens ne recherchaient pas spécifiquement une cellule de l'organisation de bin Laden et qu'ils ignoraient jusqu'alors qu'il en existât une, à leur porte...
Le président Bush a indiqué, cette semaine, que le réseau bin Laden opère dans une soixantaine de pays. Mais il y a une vérité plus difficile à admettre, disent les responsables des services de renseignement : personne ne sait quelle est l'étendue réelle du réseau de M. bin Laden...
Il est certain, en revanche, que l'influence de l'organisation s'étend bien au-delà des cellules terroristes secrètes. Elle a réussi à exporter l'instabilité à grande échelle, en formant et en finançant des mouvements insurrectionnels d'orientation islamiste depuis les Philippines et la Malaisie jusqu'au Niger, en passant par la Tchétchénie.
Un bon exemple de cette influence est le Mouvement Islamique d'Ouzbékistan, qui cherche à établir un état musulman dans la vallée de Ferghana, qui regroupe des parties de trois pays d'Asie centrale : l'Ouzbékistan, le Kirghizistan et le Tadjikistan.
Des officiels des services de renseignement américains ont indiqué que les membres de ce groupe ont été formés dans une ancienne base militaire soviétique utilisée aujourd'hui par l'organisation de bin Laden : cette base est située près de la ville de Mazar-i-Sherif, dans le nord de l'Afghanistan.
Les estimations des effectifs du groupe ouzbek varient de 2 000 à 3 000 combattants, dont la plupart sont bien équipés : ils disposent des armes et des instruments d'observation les plus modernes. Depuis des bases situées dans le nord de l'Afghanistan et au Tadjikistan, ils ont pu mener de nombreuses opérations-escarmouches du type "attaque-et-repli" à travers toute la région, au cours des trois années écoulées.
"Sans doute aucun, la force du Mouvement Islamiste Ouzbek tient dans l'aide extérieur qu'il reçoit", a déclaré à des journalistes Michael R. Hickok, spécialiste de l'Asie centrale au Collège de l'armée de l'air de la Base aérienne de Maxwell, en Alabama. "Et parmi ces soutiens extérieurs, on compte les Taliban et Osama bin Laden..."
L'entraînement des terroristes et de leur base logistique est apporté par l'aile militaire de l'organisation de bin Laden. Une autre branche s'occupe des relations publiques : elle se consacre à la diffusion de la propagande anti-américaine à grande échelle, au moyen d'interviews et de cassettes vidéo.
Muhammad Ismail Khan, un journaliste pakistanais travaillant depuis Peshawar, a décrit ce qu'il a vécu, un matin d'août 1998. Un appel téléphonique le réveilla : on lui annonçait que M. bin Laden voulait être interviewé. Avec plusieurs autres journalistes, il se rendit à l'aéroport, où un associé de bin Laden leur remit des billets pour Banno, au sud de Peshawar. Là, une voiture les attendait : elle les emmena jusqu'au camp de M. bin Laden, après avoir franchi clandestinement la frontière afghane, en dehors de tout poste frontière...
Ce sont des camps de cette nature qui ont assuré la formation militaire d'au moins 3 000 terroristes endurcis, recrutés dans des pays arabes aussi bien qu'au Pakistan et dans des régions peuplées de musulmans, en Chine de l'ouest, en Tchétchénie et en Asie centrale, notamment, indiquent les experts.
Un ambassadeur de l'OTAN a confié que l'aspect le plus effrayant de l'organisation bin Laden tient au fait que très nombreux sont ceux, parmi ses activistes, qui ont rejoint l'organisation Al-Qa'ida alors qu'ils étaient encore de très jeunes hommes et qu'ils ont été formés à fond aux techniques terroristes tandis qu'on leur inculquait une haine viscérale des Etats-Unis.
8 000 autres hommes ont reçu une formation en logistique, notamment en transferts de fonds, en planification d'attaques sophistiquées, en infiltration dans les villes occidentales et en communications secrètes, indiquent les officiels.
Les responsables des services de renseignement ont découvert tout un réseau d'entreprises de différents secteurs, notamment agricole, bancaire et de l'import-export, faisant des affaires dans le monde entier. En plus d'assurer le financement nécessaire à l'entraînement et à l'équipement des terroristes, ont indiqué ces responsables, ce réseau peut être utilisé afin de faire circuler des personnes et des fonds d'un pays à l'autre.
Les tentatives de geler les circuits financiers de bin Laden ont rencontré peu de succès, bien que la plupart des spécialistes du renseignement sont d'avis qu'il s'agit là de l'une des mesures-clés permettant de mettre un terme à ses opérations.
"Les fonds faramineux en cause sont le carburant de tout ça", a indiqué un ambassadeur de l'OTAN au cours d'une interview, à Bruxelles. "Le système mondial est si globalisé, si labile, il présente tellement d'opportunités de rester dans l'anonymat le plus total, que ces gars-là peuvent en profiter."
Un autre expert, Peter Bergen, qui est aussi journaliste et qui est en train de terminer un ouvrage consacré à M. bin Laden, a indiqué que le célèbre exilé saoudien n'est que le plus connu parmi d'autres dirigeants de l'organisation et qu'il ne représente que la partie émergée de l'iceberg d'une forme particulière de terrorisme international.
"Nous utilisons le nom "bin Laden" avec de multiples connotations", a-t-il dit. "Ce terme recouvre des groupes qui lui ont juré une allégeance absolue, d'autres qui peuvent travailler avec lui occasionnellement et d'autres encore, qui se contentent de voir en lui un chic type."
                    
8. "L'Intifada ne va pas s'arrêter" entretien avec Hani Al-Hassan, responsable des relations internationales du Fatah
in Expresso (hebdomadaire portugais) du samedi 22 septembre 2001
[traduit du portugais par Christian Chantegrel]

[Expresso tire à 141.000 exemplaires. Lancé en 1973 par un député salazariste "libéral", le premier journal moderne et cultivés a séduit par sa qualité et son indépendance. http://www.expresso.pt]
Hani Al-Hassan est le responsable des Relations Internationales du Fatah, et membre du Comité Central de cette organisation dirigée par Yasser Arafat. Interviewé par l'Expresso, il fait le bilan de la première année de l'Intifada Al-Aqsa, commémorée vendredi (28/09/2001)
- Qu'est-ce que les palestiniens ont gagné avec cette Intifada ?
- Hani Al-Hassan : D'abord les juifs israéliens savent que leur sécurité n'est pas entre les mains de l'armée, mais du peuple palestinien, c'est-à-dire qu'elle dépend d'un processus de paix. Ensuite, tout le monde accepte l'idée d'un état palestinien. Et troisièmement, si les colonies étaient démantelées, les frontières de l'état seraient celles du 4 Juin 1967.
- Mais plus de 685 palestiniens sont morts, déjà. Est-ce un juste prix ?
- Hani Al-Hassan : Oui, et nous devrons payer d'avantage encore, pour notre liberté. Nous n'avons pas le choix. Cette Intifada est celle de l'indépendance et elle se poursuivra jusqu'à ce qu'on ait la certitude qu'Israël évacue la Cisjordanie et Gaza.
- Israël a déjà admis que l'Intifada pouvait se prolonger jusqu'en 2006...
- Hani Al-Hassan : Israël ne supportera pas jusqu'en 2006, pour des raisons économiques. Israël a 186 000 chômeurs, la croissance économique, qui é déjà été de 6%, est maintenant de 2,5%. Israël a déjà commencé à faire des emprunts. L'armée comprenait 72 000 soldats, maintenant ils sont 182 000. D'autre part, les USA ne peuvent plus injecter le milliard de dollars habituel.
- Ne croyez-vous pas que l'Intifada a renforcé l'union des juifs israéliens derrière un dirigeant aussi controversé qu'Ariel Sharon ?
- Hani Al-Hassan : Non. Ce qu'il y a c'est que les juifs israéliens ne savent pas quoi faire. Ils ont mis au pouvoir l'homme qui a promis une solution en 100 jours, et ils ont été déçus. Le soutien à Sharon est tombé de 72% à 54%.
- Et Yasser Arafat est le dirigeant en qui les palestiniens ont confiance pour conclure la paix avec les juifs israéliens ?
- Hani Al-Hassan : Oui, surtout avec l'Intifada.
               
9. Un apartheid passé sous silence par Ihab Abu Ghosh
in Palestine Report (hebdomadaire palestinien) du mercredi 15 août 2001 (Vol 8, N°10)
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

(Ihab Abu Ghosh est directeur du Centre d'aide juridique et des droits de l'homme de Jérusalem - JLAHRC)
Le célèbre physicien anglais Stephan Hawking promettait à ses lecteurs, dans son ouvrage unanimement salué "Une brève histoire du temps", d'expliquer les théories relatives à l'univers sans les décourager et sans leur asséner de nombreuses équations complexes, et de ne faire référence, à la fin de son exposé, qu'à la seule formule d'Einstein, le fameux E=mc2.
De même, il devrait être possible de présenter le problème des colonies israéliennes tel qu'il est posé, sans se perdre dans digressions académiques fumeuses. En réalité, la controverse trompeuse qui entoure la politique de colonisation israélienne n'a pas d'autre objectif que de faire de ce problème une controverse susceptible de faire l'objet de négociations - chose qui a été faite, avec le succès que l'on sait, dans le domaine de l'occupation.
Ce n'est qu'en ayant cette diversion à l'esprit que l'on comprendra les changements de la position du gouvernement américain sur les colonies israéliennes, au cours des vingt dernières années. Au début, à ses yeux, elles étaient "illégales", puis elles devinrent des "obstacles à la paix" et désormais elles sont devenues un enjeu de négociations, enjeu soumis aux volontés des parties concernées, et négociations dans lesquelles il n'y a pas de place pour une intervention extérieure, en l'occurrence, celle des résolutions des Nations-Unies pertinentes.
La politique israélienne des colonies se résume en la volonté de garder le gâteau, tout en le mangeant. Il s'agit de vider les conventions internationales, et en particulier les articles 49 de la convention de Genève et 52 de la convention de La Haye, de tout contenu. Il s'agit de créer une nouvelle légitimité internationale pour entériner l'occupation et son premier instrument, qui de surcroît a été clairement dénoncé par différentes résolutions ad hoc de l'Assemblée Générale et du Conseil de Sécurité de l'ONU. Il s'agit maintenant de refermer le rideau en contraignant les Palestiniens à accepter cette réalité et à signer une concession définitive l'entérinant.
Sous différentes acceptions de la "légalité, il n'est pas jusqu'à la Cour Suprême israélienne qui ne se soit montrée tout juste capable de justifier les premières colonies en avançant l'argument qu'elles contribuaient à assurer la sécurité d'Israël, comme cela a été consigné dans la jurisprudence des cas de "Beit-El" et d'"Elon Moreh", respectivement en 1978 et 1979. [Ceci n'est pas sans importance, à la lumière des prétextes sécuritaires invoqués aujourd'hui pour détruire des quartiers entiers, liquider des militants palestiniens et imposer un siège oppressif sur les zones palestiniennes.]
Depuis lors, plus de 200 colonies ont été construites dans les territoires occupés ; une population estimée à 350 000 colons israéliens y vit. Un réseau de routes a été construit sur les terres arabes afin d'assurer la liberté de leurs déplacements aux colons et de relier les colonies entre elles. Les colonies contrôlent la totalité des ressources en eau dans les territoires occupés, dont elles utilisent 80% pour leur propre usage. Ces colonies israéliennes, ainsi que les colons juifs, sont entièrement régis par la juridiction israélienne, qui comporte des lois qui leur assurent soutiens économique et militaire. En substance, les colonies sont devenues ce pour quoi elles ont été créées, au départ, fondamentalement : la pierre angulaire et l'outil essentiel permettant d'instaurer un nouveau système d'apartheid.
Comprendre cette réalité et cette finalité première aide grandement à bien saisir la nature de ce problème, fort éloigné d'un simple différent faisant l'objet d'une controverse et sans conséquences morales : les colonies sont bien, non seulement, illégales, mais aussi, du même coup : non susceptibles de faire l'objet d'une quelconque négociation.
Le comprendre permet aussi de clarifier les positions d'organes étatiques en faveur des colonies ainsi que des différences notables en matière d'approche et de mise en application de ce soutien. Cela permet aussi d'expliquer qu'une politique de soutien à la création et à l'extension des colonies ait été mise en application par les différents gouvernements israéliens successifs, au cours des trente années écoulées. Si des différences ont pu être relevées, cela n'a été qu'entre les instruments et les zones concernés par les différentes politiques gouvernementales de colonisation, mais pas dans l'approche fondamentale de ce problème par les différents gouvernements.
Le débat au sujet des colonies ne saurait être considéré comme ayant un quelconque rapport avec l'urbanisme, l'architecture ou la conservation des paysages, ni même avec les besoins d'une population civile. Non : la question est celle de faire un choix : choisir d'ignorer, sinon d'apporter un soutien, à la politique des colonies ou de la dénoncer revient à opérer un choix entre apporter son soutien à un système d'apartheid ou le dénoncer.
Il n'est pas difficile de comprendre l'attitude mentale des partisans des colonies vis-à-vis des Palestiniens. Cela va de militants qui profèrent "à mort les Arabes" lors de réunions mondaines jusqu'à des gens plus sophistiqués, plus subtils, qui se contentent de ne souhaiter la même chose que dans leurs doux rêves.
Quel est ce conseiller juridique qui a tiré de son chapeau le projet astucieux de rendre possible l'usage de terres qui avaient été déclarées "terres de l'Etat", plutôt que de s'évertuer à arguer des finalités sécuritaires pour lesquelles ces terres avaient été saisies ? Cette même personne, a-t-on dit, a défendu l'Etat (israélien) et l'armée contre des demandes de réparation formulées par une famille d'un camp de réfugiés de Gaza, dont la mère avait été tuée "sans motif" par des soldats israéliens, en arguant du fait que ces gens devaient être, au contraire, reconnaissants "d'avoir désormais une bouche de moins à nourrir"...
Et il y a aussi cet architecte éminent qui a tracé les plans d'extension de la colonie de Ma'aleh Adumim, sur 12 000 dunums supplémentaires, aboutissant à une superficie totale pour cette colonie de 60 000 dunums (ce qui est plus que la superficie de l'aire urbaine de Tel Aviv). Ces terres ont été prises, par expropriations, à cinq villages arabes dont la population, d'environ 60 000 habitants, doivent survivre sur 6 000 dunums coupés de tout. Cette personne ne voit rien de répréhensible à ses décisions - pourquoi le devrait-elle ? En effet, nous savons par ailleurs qu'elle habite elle-même dans une maison arabe du village d'Ein Karem, occupé en 1948 et partiellement démoli en 1967, ses 5 000 habitants palestiniens dépossédés de tout et interdits de retour. Actuellement, il étudie les plans d'un parc d'attractions sur les ruines de ce village et de celui d'Emwas, dont les habitants ont été chassés et les maisons détruites, en 1967. Maintenant, cet endroit s'appelle Canada Park.
Dans le même ordre d'idées, la Cour Suprême israélienne a confirmé l'expansion de Ma'aleh Adumim. Son incapacité à trouver trace du moindre règlement allant dans le sens contraire dans la jurisprudence la même juridiction, durant les vingt années écoulées, l'a conduite à décider sans aucune hésitation qu'il s'agissait là d'un problème politique, objet de négociations en cours, négociations durant lesquelles tous les organes étatiques se doivent de parler d'un même voix et de défendre la même politique.
L'article 2 de la "Convention internationale visant à la suppression et à la sanction du crime d'apartheid", de 1973, définit en termes non équivoques le "crime d'apartheid". Ce délit concerne des pratiques et des politiques discriminatoires et ségrégationnistes semblables à celles pratiquées en Afrique du Sud et qui s'appliquent aussi à des actes inhumains commis dans le but d'établir et de maintenir délibérément la domination d'un groupe ethnique sur un autre. Ceci comporte l'imposition délibérée de conditions de vie délibérément dégradées afin de causer la destruction physique et toute mesure législative ou autre empêchant un groupe racial de développer pleinement sa vie politique, sociale, économique et culturelle.
Une vue d'ensemble des colonies, dans les territoires occupés, montre - et sans doute, ces derniers mois, plus que jamais - qu'elles sont situées et reliées entre elles d'une façon telle qu'elles finissent par isoler les villes et les villages de la Cisjordanie les uns des autres et, de plus, par permettre d'établir un contrôle sur toutes les ressources (naturelles) disponibles. Par tant, c'est la notion même de développement social et économique des Palestiniens qui est rendue impossible. Même durant la phase intérimaire, comme le montrent clairement les rapports de la Banque Mondiale et d'autres organismes donateurs, le principal obstacle au développement a été représenté par les coupures entre les villages et l'absence de continuité territoriale, qui a soit interdit la mise en application de projets d'infrastructures faisant cruellement défaut, soit rendue beaucoup trop onéreuse et superfétatoire, dans le meilleur des cas.
Nombreuses sont les analogies entre les territoires occupés et l'Afrique du Sud (sous apartheid). Mais la situation en Palestine peut être considérée comme encore pire, en raison des pressions exercées sur les Palestiniens afin qu'ils finissent par se soumettre et par accepter cette nouvelle réalité d'un apartheid d'un nouveau genre, dans un monde où les Palestiniens sont laissés seuls face à leur (triste) sort.
La Haute Cour israélienne, en considérant les colonies comme relevant du politique, ne s'est pas trompée. Elle a, par contre, omis de formuler ce qui devient de plus en plus évident : les politiques qui sont actuellement défendues (par l'Etat d'Israël) sont celles d'un Etat d'apartheid.