"La fermeture de la Maison d'Orient ne repose sur aucune justification. Elle est contraire aux engagements d'Israël qui avaient accompagné les accords d'Oslo. Elle est en outre, et malheureusement, de nature à attiser la tension entre les deux communautés."
        
Déclaration du Porte-parole adjoint du Quai d'Orsay (Paris, le 10 août 2001)
         
      
Point d'information Palestine> N°163 du 13/08/2001

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Sélections, traductions et adaptations de la presse étrangère par Marcel Charbonnier
                       
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Au sommaire
        
Témoignage
Ça va mal... par Nathalie Laillet, citoyenne de Naplouse
        
Réseau
1. Qui est la victime, qui est le bourreau ? par Emmanuel Dror Farjoun, Jérusalem [traduit de l'anglais par Laurent Cimasoni]
2. Une politique hallucinée par le Dr. Hanan Ashrawi in Arabic Media Internet Network le lundi 6 août 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
3. Communiqué de Danielle Bibard, Sénateur et Présidente de l'association "Pour Jérusalem"
                            
Revue de presse
1. Sharon envisagerait une occupation permanente de la Maison d’Orient - Les Palestiniens en appellent à la communauté internationale in L'Orient-Le Jour (quotidien libanais) du samedi 11 août 2001
2. Jérusalem-Est : "Sharon nous dit clairement qu'il n'y a plus de chance pour la paix" par Bruno Philip in Le Monde du dimanche 12 août 2001
3. Non au bain de sang, non à l'occupation, oui à la paix - Appel israélo-palestinien pour l'arrêt des massacres et la reprise des négociations in Libération du samedi 11 août 2001
4. Hanane Achraoui, députée du Conseil législatif palestinien : "C'est à Israël de cesser de mener les Palestiniens au désespoir" propos recueillis par Bruno Philip in Le Monde du samedi 11 août 2001
5. Le gouvernement d'Israël donne ''un coup final'' au processus d'Oslo, selon Leïla Shahid Dépêche de l'agence Associated Press du vendredi 10 aout 2001, 15h05
6. Abou Mazen à Damas : Une réorientation stratégique in L'Hebdo Magazine (hebdomadaire libanais) du vendredi 10 août 2001
7. Leïla Shahid : “La guerre est aussi économique” par Anne Joly in Entreprises Rhône-Alpes (publication régionale / 9 numéros par an) du mois de juillet 2001 - N° 1447 
8. Pas de poursuites belges contre Ariel Sharon ? par Jean-Pierre Borloo in Le Soir (quotidien belge) du jeudi 9 août 2001  
9. Des pros de l'image pour redorer celle d'Israël par Serge Dumont in Le Soir (quotidien belge) du jeudi 9 août 2001
10. Les menaces proférées contre un Arabe modéré ne peuvent que nuire à l'Israël de Sharon par Marwan Bishara in The International Herald Tribune (quotidien anglophone publié à Paris) du mercredi 8 août 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
11. Azmy Béchara, Arabe israélien, membre de la Knesset, connu pour ses positions hostiles à l'occupation israélienne, évoque le racisme de l'idéologie sioniste propos recueillis par Mohamad Moustapha in Al-Ahram hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercredi 8 août 2001
12. "Je crois vraiment que le pire est à venir" entretien avec Raji Sourani, avocat, directeur du Centre palestinien des droits de l'homme à Gaza propos recueillis par Agnès Rotivel in La Croix du mardi 7 août 2001
13. Lettre à un ami israélien par Pascal Boniface in Le Monde du samedi 4 août 2001
                 
Témoignage

                        
Ça va mal... par Nathalie Laillet, citoyenne de Naplouse
Vendredi 10 août 2001 - Bonjour… ou plutôt «mauvais jour». Une vingtaine de morts, et une centaine de blessés à Jérusalem. J'y étais. J'ai lu dans des dépêches que des Palestiniens avaient dansé de joie. Peut-être. Ici, à Dheisheh où je suis, non. Au fur et à mesure que le nombre des morts augmentait, les visages se fermaient: on savait la suite: bombardements et morts côté palestinien. Hier, j'ai entendu les Israéliens crier «Mort aux Arabes». Devant les caméras du monde entier. Imaginez un Palestinien crier «Mort aux Israéliens» devant les caméras du monde entier après une attaque palestinienne; votre presse (libre?) rapporterait l'info. Tout le monde condamnerait ce Palestinien.
Parlons donc d'ici. Hier, c'était une très dure journée dans le camp. Hier matin, l'armée israélienne a rendu le corps d'Ibrahim à sa famille. (…) Depuis un mois, le corps était dans le camp israélien. Sa famille attendait pour pouvoir l'enterrer. Hier matin, donc, c'était l'enterrement. Le corps était recouvert entièrement. Y compris le visage. Les Israéliens avaient pris le soin d'enlever les organes tels que les yeux, le cœur ou les poumons. Sa famille et ses amis l'ont porté en terre hier. Un mois après sa mort.
Ses amis... Parmi eux, Hamza. C'est aussi mon ami. J'étais avec lui hier après-midi. On écoutait les nouvelles ensemble. Le nombre de morts augmentait à Jérusalem. Lui me parlait d'Ibrahim. «On était dans la même école, lui et moi. On a joué ensemble.»
Hier après midi, l'électricité a été coupée. Comme très souvent. L'électricité vient d'Israël. Bizarrement, dans les moments importants, elle est coupée... Moments importants... Quelques heures après l'attentat de Jérusalem, on venait d'apprendre que des postes de police étaient bombardés à Jenine, dans le nord de la Cisjordanie. Pas d'électricité, ça veut dire pas de radio ni de télé. Et on entendait les hélicos au-dessus de nos têtes. Dans ces moments-là, chaque minute vous semble des heures. Chaque porte qui claque vous fait bondir. Vous sentez vos nerfs sous chaque centimètre carré de votre peau. Tout peut arriver. Vous le savez. Et vous n'avez rien d'autre à faire qu'attendre.
Il n'y a plus d'eau non plus. Depuis plusieurs jours déjà. Inutile de vous dire qui est censé nous la distribuer... Ici l'eau est sur les toits. Pas de réseau souterrain. Pendant les tirs (et croyez-moi, ça arrive souvent) les réserves d'eau sont l'une des cibles favorites des tireurs israéliens.
Mardi, je suis allée (…) à l'aéroport de Ben Gourion. La pelouse est verte malgré la chaleur accablante. La pelouse de Ben Gourion est verte. Ici, nous n'avons plus ni douche, ni toilette.
Nous attendons toujours. L'électricité revient. L'ambiance est, justement, électrique dans le camp: des gamins doivent partir le lendemain pour franchir le Pont. Ils sont invités à je ne sais quel colloque en Suède. Ils ont une dizaine d'années, mais se sont vus interdire l'entrée de l'aéroport Ben Gourion. Ils doivent donc passer par la Jordanie pour prendre l'avion. Et pour aller en Jordanie, il faut traverser le fameux Pont. Tenus par les Israéliens. Les discussions portent sur le thème: «Est-ce qu'on prend le risque d'essayer de franchir le pont?» C'est idiot comme question, hein! Mais quand on est Palestinien, on sait ce que ça signifie, le Pont. Y compris pour des enfants. Ça signifie des heures d'attente, des discussions, tout cela dans une chaleur écrasante (la vallée du Jourdain est, avec la vallée de la Mort aux USA, l'un des points les plus chauds du globe). Et on risque de dormir là-bas. Oui, de dormir. Depuis le début de l'été, des gens dorment par terre sans aucun confort. Des vieillards et des enfants. Des femmes enceintes. On attend que les autorités israéliennes ouvrent le Pont. Vous allez me dire: «pourquoi donc ne retournent-ils pas dormir chez eux?» Parce que les temps de transport sont considérablement rallongés du fait des check-points, parce que les routes sont dangereuses. Pris au piège.
Alors, on essaie de les faire passer, ces gamins? Dix jours de liberté, loin des armes, loin des tirs, loin des avions, loin du sang. Mais de gros risques pour arriver à cela. On hésite...
Vers une heure du matin, on apprend que Ramallah est bombardée aux F-16. OUI, AUX F -16 !!! encore une fois. Et puis on apprend l'occupation de la Maison d'Orient à Jérusalem. Le drapeau israélien flotte sur la Maison d'Orient. Goût amer dans la bouche. Goutte d'eau qui fait déborder le vase. Il est trois heures du matin. La décision est prise. Les enfants ne partiront pas. Les soldats sont massés par milliers aux abords des principales villes palestiniennes. Si quelque chose de grave doit arriver, il est préférable qu'ils soient avec leurs parents.
Tuer des innocents est affreux.
Israël a annoncé que le bombardement de Ramallah, l'occupation d'Abou Dis et de la Maison d'Orient était une «riposte» à l'attentat de Jérusalem. Attentat revendiqué par le Hamas. Hamas, dont quatre des membres ont été tués lâchement par les hélicoptères israéliens la semaine dernière. On peut soutenir ou non le Hamas, partager ses idées ou non. Il n'en reste pas moins qu'à mes yeux, la liberté d'opinion est une liberté fondamentale.
Israël a dit avoir assassiné ces gens «pour éviter des attentats» qu'ils étaient soit disant en train de préparer. Et aujourd'hui, je ne sais plus quel ministre israélien a accusé Arafat de ne pas tout faire pour stopper le «terrorisme». Rendre les autres responsables de tout, c'est finalement avouer implicitement sa propre incapacité.
Huit personnes ont été assassinées lâchement par le gouvernement israélien la semaine dernière. Parmi ces huit, deux enfants, deux frères, dont le seul crime était de se trouver dans cette rue maudite au mauvais moment. Pensez à leur mère, à leurs frères et à tous ceux qui ont vu leurs petits corps recouverts du drapeau palestinien.
Les premiers morts de cette Intifada sont Palestiniens. Les premiers à avoir tiré sont les soldats de la glorieuse armée d'Israël, un certain 28 septembre 2000. Il y a bientôt un an. Un an sans argent, sans travail, sans possibilité de se déplacer. Un an de larmes, de pleurs et de deuil.
Si vous voulez vraiment savoir ce qui se passe ici, je vous invite à reprendre vos livres d'histoire. Si vous voulez vraiment comprendre, remontez à l'année 1948 et essayez de comprendre la colère des Palestiniens. Avant de les juger, de les condamner et de les traiter de terroristes, écoutez-les. Écoutez les deux côtés de l'histoire, si vous voulez vraiment être juste.
Ce matin, je suis dans le café internet du camp. Pas de bruit à l'exception des sirènes d'ambulances (je suppose donc qu'il y a des clashes) et des soupirs des quelques personnes présentes. Oui, des soupirs. Comme un poids très lourd sur les épaules. L'ambiance est tendue. Le «illamdoulillah» du matin est triste. On attend dans la peur. Et dans la colère aussi.
Et la voix de Fayrouz, 8 ans, à mes côtés. Ses copines sont parties en Jordanie il y a quelques jours. Elles doivent revenir dans dix jours. Elle réfléchit beaucoup, Fayrouz, depuis ce matin. Elle écoute. Et puis elle me demande: «Dis, Nathalie, si le pont est fermé, comment elle va rentrer Maram? Elle sera là pour l'école? Est-ce que je vais la revoir?»
Sur le plan du droit international, la Cisjordanie et la bande de Gaza sont occupées depuis 1967. Une occupation qui est aussi sale que l'occupation française au Maghreb ou ailleurs. Une occupation n'est JAMAIS ni propre ni soft.
Dans notre si fameuse Déclaration des Droits de l'Homme, texte dont nous sommes si fiers, il est écrit que la résistance à l'oppression n'est pas un droit, mais un DEVOIR. Les Palestiniens l'ont sans doute lu.
                                           
Réseau

                        
1. Qui est la victime, qui est le bourreau ? par Emmanuel Dror Farjoun, Jérusalem
[traduit de l'anglais par Laurent Cimasoni]
La version intégrale, non expurgée, d'une lettre envoyée au quotidien Ha'aretz par Emmanuel Dror Farjoun, professeur à l'Université de Jérusalem, par laquelle il répondait à un texte publié dans ce journal le 26 juin 2001, et expliquant pourquoi il préfère garder le silence au sujet des assassinats de colons en Cisjordanie et à Gaza. Publié sur le site http://www.solidarite-palestine.org.
Ari Shavit, un homme fièrement loyal à sa nation, se demande pourquoi la gauche en Israël est restée muette au sujet du meurtre de colons israéliens en Cisjordanie (Ha’aretz, 26 juin 2001). Je répondrai en mon nom propre, sachant parfaitement que même dans les rangs de la gauche ma voix représente une minorité, mais pas une minorité insignifiante.
J’ai gardé le silence au sujet des assassinats répétés de colons en Cisjordanie et à Gaza, parce que selon moi tout le projet de colonisation de la Bande de Gaza et de la Cisjordanie est un crime de guerre qui me fait bouillir le sang. Pour moi, chaque colon adulte est un complice indépendant dans ce crime de guerre, dans le vol de territoires, dans l’exploitation honteuse, dans la répression des droits de l’homme les plus élémentaires des Palestiniens, et dans les massacres et tortures continuels qui se déroulent depuis plus de 34 ans.
Chaque colon est un participant actif à la discrimination dans tous les domaines de la vie. Le régime d’apartheid qu’Israël a créé dans les Territoires occupés après la guerre de 1967, utilisant l’armée et les colons, est certainement l’équivalent moral et pratique de l’esclavage qui fut infligé à de nombreux peuples africains. Cet esclavage a aussi eu lieu avec la participation active de leurs propres chefs. Il est aussi similaire au régime d’apartheid d’Afrique du Sud, au renforcement duquel ont participé de nombreux policiers noirs.
Il est bien connu que parfois les esclaves réagissent avec une violence extrême contre leurs maîtres. Pour en avoir quelques exemples, lisez La Confession de Nat Turner par W. Styron. Le viol et le meurtre sordide étaient partie intégrante de ces révoltes d’esclaves, qui, il est assez intéressant de le noter, étaient plutôt rares. En Afrique du Sud pendant le régime d’apartheid, on assistait à de terribles tortures et bûchers de Noirs, policiers ou soupçonnés de collaborer. Néanmoins, les organisations et les mouvements de masse qui demandaient la libération des esclaves ne passaient que peu de temps à protester contre ces actes brutaux et violents. Ces atrocités parfois terribles des esclaves contre leurs maîtres permettent de démontrer qu’un régime esclavagiste corrompt et détruit non seulement les maîtres, mais aussi l’esprit et la moralité des esclaves eux-mêmes, les victimes directes de l’esclavage.
Appeler, comme le fait Ari Shavit, la lutte violente et parfois meurtrière de trois millions de personnes qui sont privées des droits essentiels, privées d’État, souvent privées d’eau et même de nourriture et sont certainement privées d’une liberté de mouvement minimale, appeler une telle lutte une «purification ethnique», comme l’appelle Shavit, revient à mépriser l’opprimé. À cette enseigne, les Indiens d’Amérique ont réalisé une «purification ethnique» contre les Blancs, et en Afrique du Sud les Noirs qui luttent pour récupérer les territoires et la terre perdus pendant des décennies et des siècles de spoliation de terrain effectuent eux aussi une purification ethnique.
Ari Shavit serait-il capable de donner un autre exemple, un peu éloigné de lui-même, d’un nettoyage ethnique perpétré par des victimes sans État qui ont été sous occupation pendant des décennies, contre un des pays les plus forts et les plus riches du globe?
Il n’y a pas que la gauche israélienne qui pense que l’État d’Israël sous divers gouvernements a enfreint la loi internationale et violé des accords internationaux auxquels Israël s’était engagé: il n’y a pas que la gauche qui considère le chef de notre gouvernement comme un criminel de guerre probable qui a été impliqué dans des tueries systématiques ces cinquante dernières années. Nous avons tous vu le programme de la BBC sur les crimes de Sharon au Liban, et même une commission du gouvernement israélien l’a jugé partiellement responsable pour le massacre de civils complètement innocents dans le camp de réfugiés de Chatila.
À son âge avancé, Sharon commence peut-être à sentir le lourd fardeau de la force meurtrière qu’il a employée ces cinquante dernières années – depuis l’opération de représailles dans le village de Qibyeh à ses débuts, en passant par Sabra et Chatila, jusqu’au récent bombardement par des F-16 du cœur du dense centre ville de Naplouse. Mais ses crimes ne sont pas spécifiques à lui seul. Il se sent parfaitement à l’aise avec ses alliés du gouvernement, dont beaucoup ont pris part à des crimes similaires et peut-être pires.
Une petite métaphore aidera peut-être M. Shavit à comprendre mon attitude envers le meurtre de colons. Si je vois une femme se faire violer brutalement et à plusieurs reprises se défendre en plantant ses doigts ou même une paire de ciseaux dans les yeux du violeur, je pourrais en avoir le souffle coupé ou être choqué momentanément par sa réaction violente, mais en même temps je sais parfaitement qui est le violeur et qui se fait violer, et à quel point le crime est grave. De plus, si pendant l’acte même, le violeur force la victime à négocier le degré exact de son retrait, au lieu de la laisser seule, je ne lui accorde aucun bon point pour son offre de ne laisser que 10% de son corps à l’intérieur d’elle pour autant qu’elle se comporte bien et ne porte pas plainte à la police le lendemain. Non, je ne lui donne pas un bon point pour ce genre de reconsidération partielle de la situation.
L’occupation persistante par l’écœurant régime d’apartheid qui soumet trois millions de personnes, dont un million et demi sont des enfants, au pouvoir arbitraire de l’occupation, à la suppression des droits et à d’innombrables restrictions, sera payée chaque année avec des taux d’intérêts de plus en plus élevés par les deux sociétés: par la corruption continuelle des deux côtés, par l’énorme renforcement des idéologies et des groupes religieux extrémistes, par la fuite des meilleurs cerveaux et des gens expérimentés et les obstacles à l’éducation et au professionnalisme à tous les niveaux, par la fuite de nombreuses personnes sensibles qui ne peuvent supporter la violence continuelle, la discrimination inhumaine et la dégradation barbare de nombreux aspects de la vie.
Nous paierons tous chèrement quand les deux sociétés se scinderont en des groupes hostiles tirant en des directions opposées, ou alors quand les deux sociétés s’uniront autour de fausses visions de vengeance, de destruction de l’autre partie, de libération des terres saintes et des sites sacrés, et autres rêves territoriaux.
Tant que l’exploitation cynique et honteuse des trois millions de Palestiniens est rendue possible par les zones de concentration A, B et C dans lesquelles ils sont confinés, et par le contrôle total de la nourriture et des autres produits, tant que les superbes collines et vallées de Cisjordanie excitent et éveillent l’appétit d’une grande partie de la société israélienne, la route vers la poursuite du développement moderne sera fortement obstruée. De plus, la possibilité d’une rechute vers une dégradation religieuse, culturelle et finalement scientifique-technologique, dans le style de l’Afghanistan, est réelle et se développe en fait chaque jour.
Il est possible de prétendre avec quelques justifications que dans sa phase initiale, bien qu’obtenus immoralement, l’occupation amenait quelques gains réels et substantiels à la société israélienne et même à la société palestinienne. Mais ce stade est passé depuis longtemps. Maintenant, nous sommes tous enlisés dans le marais de l’occupation, même si beaucoup de nos chefs tentent encore de ramener les premiers jours glorieux de l’occupation profitable. L’excitation initiale de cette drogue d’occupation est devenue une dépendance funeste avec toutes ses conséquences criminelles habituelles et les efforts frustrants et vains de se libérer des pires aspects sans vraiment l’abandonner.
À présent, nous payons lourdement, dans l’étonnante indifférence de larges parts de notre société au développement moderne, par un énorme revirement vers les formes les plus étroites et dégradantes de «l’apprentissage» religieux, par la prolifération d’écoles religieuses dans lesquelles rien n’est enseigné à part le Talmud, où la science en général et la biologie en particulier sont méprisées et évitées comme de terribles hérésies. Il est clair pour moi que la négation de la théorie biologique de l’évolution est aussi dangereuse pour la société israélienne que, disons, la négation de l’holocauste pour la culture socio-politique européenne.
Les mouvements religieux israéliens, avec un instinct affûté, comprennent très bien que ce leurre territorial de Cisjordanie, le messianisme du Grand Israël, et les espoirs de gloire par le contrôle total du Territoire entier et de ses peuples par les Juifs, sont le plus grand obstacle au développement moderne du peuple israélien – un développement qui représente pour eux le pire danger. Ils dirigent volontiers l’attention vers le leurre des «riches», immobiliers et religio-culturels, en possession matérielle de terres et de travailleurs, et éloignés de la seule véritable source de richesse: le progrès moderne scientifique-technologique et culturel, vers lequel de nombreux Israéliens ont commencé à incliner fortement et avec des résultats spectaculairement bons.
Ainsi sont-ils emportés dans leur nationalisme et leur chauvinisme extrêmes non seulement par une avidité religieuse et bien trop matérialiste et par le dévouement à la «Terre d’Israël», mais aussi par la compréhension que le racisme et l’affirmation factuelle et légale de l’infériorité de tout ce qui est non-juif sont le plus grand obstacle à la poursuite du développement moderne technologique et culturel-cosmopolite d’Israël, à la fois dans les domaines des droits humains et sociaux et dans le domaine politique-économique.
Non, rien ne justifie une tuerie aveugle. Pas même cette occupation honteuse. Même l’objectif de libération ne sanctifie pas tous les moyens employés sur sa route. Après tout, la logique de sanctification des moyens par les objectifs saints transforme les moyens parfois immoraux en de nouveaux objectifs saints et renvoie souvent les véritables objectifs finaux dans le lointain.
Mais le mouvement contre l’occupation en Israël fut créé pour se battre contre une chose spécifique, une violence et une discrimination spécifiques infligées par un État, plutôt que pour lutter contre une transgression de codes moraux. Nous sommes ici pour défendre les victimes de la politique de l’État, pas les voisins trompés, ni pour protester contre le meurtre de voleurs de terre comme les colons, qu’ils soient la version extrême de Goldstein, qui massacra 32 fidèles palestiniens pacifiques à Hébron, ou les plus modérés confiscateurs de terre qui clôturent les terres ancestrales des Palestiniens.
Oui, l’occupation israélienne augmente chaque jour la corruption des Palestiniens, tout comme l’esclavage a toujours corrompu et détruit beaucoup de ses victimes, par exemple en bloquant la plupart des voies possibles pour leur développement humain normal et compatible avec l’époque. Les résultats de cette corruption seront et sont critiqués, surtout par de courageuses voix palestiniennes, et avec force je l’espère. Mais aussi longtemps que les crimes de continuel viol collectif qu’Israël perpètre en Cisjordanie et à Gaza ne seront pas terminés, ma voix de protestation contre les crimes des esclaves eux-mêmes, les crimes des prisonniers des zones de concentration, des nouveaux ghettos, bloqués par des tanks israéliens, loin du moindre développement ou mouvement libre, ma voix ne sera qu’un murmure en comparaison avec ma colère implacable contre le bourreau collectif: les gouvernements d’Israël et leurs collaborateurs de tous les rangs des sociétés israélienne et palestinienne.
                      
2. Une politique hallucinée par le Dr. Hanan Ashrawi
in Arabic Media Internet Network le lundi 6 août 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
[Le Dr. Hanan Ashrawi est Commissaire pour l'Information et les Relations publiques à la Ligue des Etats arabes, membre du Conseil Législatif Palestinien et secrétaire générale de Miftah]
La pire espèce d'égarement mental peut être décrite comme l'incapacité à saisir, à faire face à, ou à comprendre la réalité concrète, incapacité d'où découle la construction d'une réalité inexistante, mythique ou totalement fallacieuse, une "réalité" qui n'existe en fait que dans un esprit égaré.
Un observateur objectif de la détérioration dramatiques des conditions et de la rupture mortelle qui président aux réalités palestino-israéliennes peut, sans crainte de se tromper, en tirer la conclusion que la définition de ce type d'aberration y correspond bien. Parmi ses symptômes et ses manifestations discernables, il y a cette insistance très concrète et déterminée à affronter une "réalité" fallacieuse qui semble n'avoir aucune relation que ce soit avec le monde réel et les composantes d'une crise en continuelle aggravation.
Premièrement, il semble bien qu'il existe une obsession, dans les esprits des décideurs israéliens, qui est celle que l'occupation par Israël de territoires palestiniens n'existe pas dans la réalité, mais qu'il s'agit d'une fiction due à l'imagination retorse de certains Palestiniens qui clament que leur victimisation collective est/serait la conséquence directe de leur réduction en esclavage par l'occupation israélienne.
Ces mêmes décideurs officiels israéliens sont aussi en délicatesse avec les positions "(mal) orientées" ou "biaisées" de la communauté internationale, de la légalité internationale et des résolutions des Nations-Unies, qui persistent obstinément, d'une manière quelque peu "perverse", dans l'utilisation de termes tels "belligérant occupant" lorsqu'elles décrivent le rôle joué par Israël dans les territoires palestiniens.
Il en découle la fabrication de toutes pièces, par Israël de termes alternatifs "irréels" tels "disputés" plutôt qu'"occupés", pour qualifier les territoires. "Le foyer juif" ou le "Grand Israël" ont été, de la même manière, employés en guise de substituts langagiers à la Palestine historique, en dépit du fait que les Palestiniens ont admis le vocable d'"Israël" comme définissant l'état établi désormais sur 78% de la superficie de la Palestine historique.
Deuxièmement, l'ensemble du concept de "défense" a été complètement retourné, de façon à ce qu'il ne s'applique qu'à la seule occupation israélienne, si bien qu'Israël est engagé dans une politique d'"autodéfense" lorsqu'il bombarde des habitations de civils palestiniens, les réduisant en monceaux de gravats. La "raison", bien entendu, en est que des Palestiniens tiraient depuis ces maisons (dans bien des cas, en l'absence de toute preuve), chose qui, du même coup, les transformait en "structures" impersonnelles et banales qui devaient être "éliminées" au plus vite dans l'intérêt de la "défense" des Forces israéliennes "de défense".
De la même manière, des civils qui sont déchiquetés par des roquettes tirées par des hélicoptères Apache ou des tanks israéliens ne sont pas "assassinés", si l'on s'en réfère au lexique israélien. Ils sont "éliminés", dans le cadre d'une politique israélienne d'"autodéfense active". Toute référence à des expressions telles "exécutions extra-judiciaires" ou "meurtres perpétrés de sang froid" doit être expurgée du dictionnaire pc (politiquement corrompu, et non pas "politiquement correct") de l'"israélien tel qu'on le parle".
Lorsqu'Israël assiège les territoires palestiniens et fait de chaque village, de chaque camp de réfugiés, de chaque ville un quartier de haute sécurité, les territoires sont (n'allons pas chercher midi à quatorze heures) "bouclés", afin de permettre aux Israéliens de se défendre, "assiégés" qu'ils sont par les Palestiniens (et parfois, même, par les Arabes...) dans leur Etat "menacé". Le fait que l'armée israélienne est la plus puissante de la région, et qu'elle exerce un contrôle total sur les vies et les terres des Palestiniens, semble s'être évanoui de la conscience israélienne et du discours israélien officiel.
Troisièmement, un nouveau concept d'"humanité" semble s'être développé dans l'imagination des idéologues israéliens, politiques et religieux. Ce terme, bien entendu, ne s'applique en rien aux Palestiniens, décrits par ailleurs au moyen des qualificatifs aussi colorés que variés de "vipères, cancrelats, crocodiles, malédiction diabolique, etc." Le terme le plus approprié pour désigner tout être humain palestinien est, "en israélien dans le texte", bien entendu : "terroriste". Cette étiquette si pratique, permet, en un coup de cuiller à pot, à ôter au Palestinien/à la Palestinienne son humanité et d'en faire une sorte d'espèce génétiquement violente et, par tant, inéligible à un traitement humain ou aux droits de l'Homme et, donc, méritant amplement toute forme de brutalité exercée contre lui/elle dans le cadre de la lutte menée par Israël en vue de son "autodéfense". "Terrorisme", bien entendu, cela ne s'applique pas à un quelconque individu israélien ou à une quelconque mesure israélienne, quelle que soit, par ailleurs, l'ampleur de la prise pour cible d'une population palestinienne captive et privée de toute forme de sécurité ou de droits.
Tandis que l'égarement mental a largement montré à quel point il était un terrain extrêmement fertile pour toute une série de menées de "déshumanisation" s'appliquant à l'espèce humaine que sont (n'en déplaise aux Israéliens) les Palestiniens, l'illustration la plus frappante (et aussi la plus pervertie) en a été apportée dans le domaine de la biologie. Il semble bien que les mères et pères palestiniens soient dépourvus du gène du sens parental, de naissance, ce qui les fait envoyer leurs enfants, délibérément et de sang froid, "intercepter" le libre cours de balles et d'obus israéliens. Non seulement trouvent-ils, grâce à cet expédient, dont la perversité dépasse l'entendement, une manière élégante de se débarrasser de leur progéniture pléthorique, mais encore , de manière encore plus insidieuse, si tant est que cela fût possible, des parents palestiniens réussissent, par-dessus le marché, à porter atteinte à la (bonne, au demeurant) réputation de l'armée israélienne, que l'on stigmatise de l'accusation infamante d'être un ramassis "d'assassins d'enfants", ce qui leur permet de marquer des points dans les médias à bon compte.
Dans la même veine, on voit des Palestiniens transformer cyniquement leurs enfants en "boucliers humains", par l'intercession d'une forme curieuse de métamorphose, au cours de laquelle des bébés tués dans les bras de leurs mères ou des enfants abattus sur le chemin de l'école ou alors qu'ils étaient en train de jouer dans la courette de leur pauvre maison, ou encore s'adonnaient à des activités aussi anormales et/ou délinquantes que jouer au foot ou faire les courses pour leur famille, voire même encore pire, osaient s'abandonner à un sommeil réparateur sur leur propre lit - sont, tous autant qu'ils sont - les composantes d'une conspiration des adultes, consistant, à travers la procréation, à recourir à une même et une seule sorte d'armure de protection, en vue de leur seule survie égoïste (= la peau de leurs propres rejetons!) 
Ainsi, les 165 enfants palestiniens tués par les soldats et les colons israéliens depuis octobre 2000 étaient, en réalité, des formes a-humaines de "boucliers" et de "stratagèmes médiatiques" inventés par les Palestiniens aux seules fins de donner une sale réputation à la psyché israélienne égarée.
Quatrièmement. Les distorsions conceptuelles peuvent aussi générer des stratégies portant l'échec en elles-mêmes, en particulier, lorsqu'elles s'appliquent au concept israélien de "Sécurité". Ce terme, d'une certaine manière, est devenu le domaine exclusif d'Israël, sans qu'il puisse y être fait référence ou (encore moins) sans qu'il puisse s'appliquer lorsqu'il s'agit des Palestiniens ou du monde arabe. Les Palestiniens, par conséquent, n'ont aucun droit à se sentir "menacés" lorsqu'on bombarde leurs maisons ou que l'on tue leurs enfants, que l'on arrache leurs récoltes et leurs arbres fruitiers, que l'on "confisque" leurs terres, que l'on détruit leurs vies, que l'on dénie leurs libertés ou que l'on "prend pour cible" jusqu'à leur vie même.
D'une certaine façon, une vue déformée de la réalité de ce type s'accorde le loisir de conceptualiser une occupation (militaire) "sans danger", "sûre", "normale", voire (pourquoi pas, du temps que nous y sommes ?) : "agréable". La perception des plus élémentaires du fait que l'occupation en elle-même représente la forme la plus généralisée qui soit de cruauté et de provocation semble échapper totalement à l'entendement d'une telle "vision" du monde. Ainsi, le discours israélien se caractérise-t-il en permanence par la "surprise" face au manque de docilité de Palestiniens qui n'ont pas su, historiquement, apprécier autant qu'ils auraient dû  les vertus d'une occupation "bienveillante" et, pour tout dire "bon enfant". Par une étrange distorsion de la logique, des garanties sont exigées par l'occupant pour sa "sécurité", le mettant à l'abri de toutes représailles et/ou résistance de l'occupé, tout en lui permettant de continuer à jouir d'une immunité et d'une impunité totales.
Le fait que c'est bien l'occupation en tant que telle qui est à l'origine de toute "insécurité" n'a pas (encore) traversé l'esprit des décideurs politiques israéliens, qui persistent dans leur recherche frénétique de responsabilités chez leurs victimes, au lieu de regarder de leur côté, chez eux.
Cinquièmement. De plus, le monde politique fantasmagorique israélien a donné libre cours à de nombreux mythes et versions romancées de la "réalité" des négociations. La plus remarquable de ces versions mythique est celle de l"offre généreuse" faite par le précédent premier ministre israélien Ehud Barak aux Palestiniens, si grande était sa générosité d'âme, qui avait été probablement inspiré par le cadre champêtre de Camp David et le charme irrésistible du président américain de l'époque, Bill Clinton. Malheureusement, les Palestiniens, fidèles à eux-mêmes et qu'on ne refait décidément pas, s'étaient une fois de plus comportés en "indigènes ingrats", mordant la main qui les nourrissait, sans aucune gratitude pour le fardeau de l'Homme Blanc porté par Barak (et même Pérès), qui s'étaient escrimés, en vain, à tenter de leur inculquer les éléments rudimentaires de ce qu'implique l'honneur d'avoir un Etat à soi.
En refusant le saucissonnage de la Cisjordanie et la pérennisation des "grappes" de colonies, en insistant sur la "continuité territoriale" (conformément aux accords d'Oslo) au lieu de se contenter de réserves éclatées pour indigènes rescapés, en maintenant fermement leurs positions en matière de légalité internationale et de résolutions de l'ONU, en refusant d'abandonner le droit des réfugiés palestiniens au retour et en ne livrant pas Jérusalem occupée aux Israéliens sur un plateau d'argent, les Palestiniens ont montré à quel point ils étaient "irréalistes et intraitables". Après tout, Barak n'était-il pas particulièrement bien placé pour savoir non seulement ce qu'il y avait de mieux pour Israël, mais même ce qui était "bon pour les Palestiniens" ?...
Les "concessions israéliennes sans précédent" qui visaient à maintenir le contrôle d'Israël tout en annexant des territoires et des ressources palestiniens et en dévaluant les droits des Palestiniens s'étaient vues, en quelque sorte, rejetées "de manière incompréhensible" par un Arafat (le méchant garçon-type) qui n'avait jamais cessé, tout au long, de nourrir les plus noirs desseins de "détruire l'Etat d'Israël" et n'avait jamais exprimé le moindre regret pour ses "manières de terroriste". En un coup de baguette magique fantasmatique, la mentalité israélienne avait transformé l'Arafat "partenaire de paix" en l'Arafat "ennemi terroriste" en moins de temps qu'il n'en faut (au prestidigitateur) pour formuler son : "avec votre permission, et sous vos applaudissements, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs"...
Une transformation miraculeuse de cette nature devait nécessairement être accompagnée d'une "démonisation" délibérée, si l'on voulait que l'absence de logique perdure. Ainsi, Arafat devint le "bouc émissaire" de service, à charger de tous les échecs de la politique israélienne et de tous les péchés et des provocations extrêmes d'une occupation brutale, dans l'unique intérêt égocentré d'une opportune catharsis israélienne. La "déception" d'un "camp de la paix" israélien qu'on ne voit sortir que par temps clair pouvait dès lors être justifiée en toute bonne conscience pateline. La "trahison", dès lors, ne serait pas la leur - leur trahison à eux, qui avaient trahis les principes et ce caractère global indissociable d'une paix juste - non : ce serait la trahison des Palestiniens '"incapables" de s'en tenir aux règles et aux rôles qui leur étaient impartis par la psyché israélienne, par nature supérieure et omnisciente.
C'est là où le débat se gauchissait et passait à la grande question de savoir si Arafat était un leader palestinien "convenable" ou pas, c'est-à-dire, de savoir s'il correspondait à la définition israélienne de ce qu'est un leader palestinien convenable ou s'il était recalé aux "tests de légitimité" dans la grande tradition de l'école israélienne. En découle le sixième symptôme de l'erreur d'optique qui veut qu'Israël ait le droit (décerné par Dieu lui-même) de déterminer non seulement la territorialité des Palestiniens, mais aussi les critères de la légitimité et de la compétence de leur gouvernance.
Le symptôme du "nihil obstat" à tout propos est une manifestation caractéristique de l'auto-intoxication à la folie du pouvoir, ce qui s'applique tout particulièrement aux situations coloniales.
Par extension, il concerne aussi l'ensemble d'un peuple. Ses manifestations les plus fréquentes sont à trouver dans des expressions telles celles mettant en scène des personnes qui "appuieraient sur un bouton", et dans des controverses telle celle autour du "contrôle".
La facette schizophrénique de la psyché fantasmagorique consiste en ce qu'elle peut faire coexister différentes versions tout aussi intrinsèquement fausses que contradictoires entre elles de la réalité, notamment :
1.1 Arafat est "aux manettes", donc, il a "donné des ordres" à son peuple de "marionnettes à bouton-poussoir", qui a immédiatement "obtempéré" en ayant recours à "la violence" et au "terrorisme", qui n'avaient jamais cessé, tout au long, d'être ce qu'"Arafat" avait "derrière le keffieh". Donc, CQFD : il faut s'en débarrasser.
2.2 Arafat "ne contrôle pas" : il n'est donc pas en position de "donner l'ordre" à son peuple d'"arrêter la violence", rendant, du fait même, impératif pour Israël de créer une "direction alternative" plus "flexible et raisonnable", capable de se montrer obéissante et de faire les quatre volontés d'Israël et passant avec brio, de ce fait, les épreuves éliminatoires du certificat élémentaire de "pragmatisme". Donc : "Arafat ? : à dégager!".
3.3 Arafat a "un contrôle partiel" : il faut dès lors le "renforcer" contre ses opposants plus "radicaux" qui rejettent toute forme de paix avec Israël. Dans ce cas : il faut l'obliger à signer.
4.4 Arafat a "un contrôle partiel" : il faut donc l'"affaiblir" suffisamment afin qu'il se sente assez menacé dans son "autorité" pour être contraint à accepter la version israélienne de la réalité comme bouée de secours : dans ce cas, également, il faut l'obliger à signer.
(Les permutations et les variations sont à l'infini).
Septièmement. Les mouvements de libération nationale peuvent être "écrasés" et "subjugués", si on use d'assez de force pour ce faire. Concomitant à cette illusion est le mythe que l'escalade dans la violence et la brutalité d'Israël non seulement vont "donner aux Palestiniens une bonne leçon", mais vont les forcer à venir demander, à genoux, merci et allégeance à Israël. La perception des Palestiniens en tant qu'"habitants des territoires" et non en tant que nation ayant des droits inaliénables, en particulier à exercer les prérogatives de leur nationalité, est inhérente aux efforts inlassables déployés par la soldatesque israélienne afin de "maîtriser les indigènes turbulents".
Ainsi, les leçons de l'histoire n'entrent jamais dans la vision mentale déformée. Le fait qu'aucun peuple colonisé n'ait jamais été mis à genoux ni contraint à abandonner sa quête de liberté, de dignité et d'indépendance par un surcroît de violence et d'oppression passe totalement inaperçu. Plus spécifiquement, à travers des décennies d'occupation militaire, Israël a constamment tenté - en vain - de soumettre le peuple palestinien par la force brute, ne réussissant qu'à générer plus de volatilité et aggravant les conditions existantes d'instabilité et de conflictualité. La volonté de résister à la subjugation et l'aspiration à la liberté et à la dignité n'ont jamais été brisées ni vaincues. Une telle "cécité à l'histoire et à l'expérience", purement schizophrénique, est aussi le symptôme d'une coupure sérieuse entre la réalité et la conscience (qu'on en a) produisant des politiques tout aussi inefficaces que dangereuses.
Huitièmement. Beaucoup de ces politiques peuvent être attribuées, si on en remonte la filière, à une autre forme de déconnexion d'avec la réalité. D'après le lexique sharonien, la situation est une situation de "guerre", plus qu'une situation d'occupation ; il en découle que (tous) les Palestiniens sont (seraient) des "combattants" en puissance, c'est-à-dire qu'ils sont des cibles potentielles et désignées pour sa politique d'"éliminations ciblées" et, par conséquent, l'objectif devient d'atteindre à un état de "non-belligérance" plutôt que de réaliser la paix et se retirant des territoires occupés et en reconnaissant les droits des Palestiniens. En d'autres termes, les Palestiniens doivent n'exprimer aucune hostilité à l'égard de leurs occupants et doivent se faire à l'idée de se retrouver, à titre permanent et définitif, réduits en esclavage par la coercition.
Ainsi, le terme de "cessez-le-feu" n'a-t-il été imposé qu'au prix d'efforts incessants au discours d'Israël, des Etats-Unis et même de la communauté internationale considérée dans son ensemble. La victime ne doit pas être autorisée à répliquer, aussi faiblement que ce fût, tandis que le conquérant n'arrêtera pas ses bombardements et ses tirs avant que la "cible" se rende ou soit détruite.
La sentence rabâchée selon laquelle "Israël ne négociera pas sous le feu" ne s'applique qu'au "feu" - on devrait plutôt dire : aux tentatives de se défendre - des seuls Palestiniens. Tandis qu'Israël ne doit à aucun prix être dérangé, dans sa politique consistant à tirer-bombarder-assassiner à loisir, les Palestiniens doivent absolument respecter constamment une attitude de "zéro violence", qui doit conduire à une "période d'apaisement", qui devrait préparer elle-même des "mesures de rétablissement de la confiance" et finalement leur valoir la "récompense" convoitée d'avoir l'honneur de reprendre des négociations avec leurs occupants.
Rarement, pour ne pas dire jamais, le monde a-t-il été le témoin d'une aberration de cet acabit, qui veut que la victime soit mise "en probation" et qu'il lui soit demandé de faire la preuve de "sa bonne conduite" afin de se voir concéder le "privilège" de négocier avec son oppresseur. L'attitude raciste et hautaine du gouvernement Sharon représente, s'il en était besoin, une autre lentille déformante qui défigure la perception qu'il pense avoir de la réalité.
Neuvièmement. Une fois que les conceptions illusoires ont pris le dessus, tant le discours que la politique suivie entrent dans le règne de l'absurde. Le sujet de Jérusalem est l'un des exemples les plus éclatants d'un diktat incongru de ce type. D'un côté, Israël prétend avoir "libéré" (et non occupé) Jérusalem, en 1967, et avoir donné "libre "accès" à la ville tout en garantissant aux fidèles des trois religions monothéistes leur "liberté et leur droit de croyants".
En réalité, Jérusalem occupée est une ville en état de siège, totalement interdite aux Palestiniens - tant chrétiens que musulmans - qui ne possèdent pas la carte d'identité bleue fournie par Israël aux Hyérosolomitains palestiniens. Parfois, même ceux-là font l'objet de discrimination en fonction de leur sexe et de leur âge, lorsque seuls les hommes (et non les femmes) de quarante ans et plus sont autorisés à pénétrer dans la mosquée Al-Aqsa. Les Palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza ne peuvent pas plus, désormais, assister aux culte dans les églises et dans les mosquées de Jérusalem qu'ils ne pourraient voler jusqu'à la Lune. Ils sont bannis de leur capitale et se voient interdire d'y mener une quelconque forme d'activité humaine, qu'elle soit d'ordre personnel, social, économique, culturel ou éducatif. La "tolérance religieuse" et toutes les manifestations de la "liberté" ont acquis une connotation surréaliste depuis l'appropriation de ces termes, et leur emploi fallacieux, par Israël.
Dixièmement. Tandis qu'une mentalité pervertie de cette nature peut trouver des formes d'expression d'une infinie variété, les plus créatives d'entre elles sont celles qui sont utilisées afin d'établir un distinguo entre les Palestiniens et les Israéliens. Parmi ces dernières, la présentation de toute victime palestinienne du terrorisme d'Etat israélien comme étant une "bombe à retardement", faisant par conséquent de son assassinat l'équivalent d'un exercice aussi dépassionné et impersonnel que le "déminage" d'un engin explosif. Les quarante-huit Palestiniens "désamorcés" jusqu'ici (en compagnie des "infortunés collatéraux") sont parties intégrantes de la politique israélienne d'"interception" et d'"autodéfense", qui a reçu l'agrément d'officiels occidentaux d'un rang aussi élevé que le vice-président américain en personne (qui a trouvé ces pratiques tantôt "justifiées", tantôt "raisonnables").
La publication par Israël d'une liste de sept noms de Palestiniens choisis pour être "éliminés" est venue ajouter à la confusion. Les "cibles" ont, toutes, un prénom, le nom de leur père, de leur grand-père, de leur famille et même, parfois, de leur tribu, indiquant qu'ils ont une généalogie et une continuité clairement biologique et/ou humaine;
En face, tous les Israéliens sont des "civils", y compris les colons chargés de faire le guet, armés jusqu'aux dents et qui terrorisent avec une régularité d'horloge des communautés palestiniennes entières, bien souvent avec la couverture et la protection de l'armée israélienne. Les colonies ("implantations") sont, bien entendu, d'inoffensives "quartiers juifs" sans défense qui ont un besoin légitime de "protection" et qui requièrent toujours plus de territoires palestiniens pour "croître naturellement". D'anciens villages et villes palestiniens non seulement n'ont aucun besoin d'espace pour assurer leur "expansion naturelle" sur leur propre terre, mais encore le siège étouffant ne leur donne-t-il aucun espace leur permettant de respirer, peuplés qu'ils sont de "terroristes" en puissance et d'"objets" non-humains qui occupent des "structures" qu'il est possible d'éradiquer "chirurgicalement" par un missile tout aussi impersonnel tiré depuis un hélicoptère Apache de facture américaine. Dans une telle logique, leurs cultures et leurs vergers sont entièrement superflus et Israël est donc parfaitement fondé, par conséquent, en les détruisant.
En fin de compte, il serait loisible d'arguer qu'en perdant contact avec la réalité sur une telle échelle, et à l'instar de tous les criminels déclarés mentalement inaptes à assumer les conséquences de leurs actes, le gouvernement d'Israël ne devrait pas voir retenue sa responsabilité.
L'aspect le plus sinistre de cette "irresponsabilité mentale" est l'incitation consciente à (adopter) cet état, délibérément invoqué comme instrument destiné à la manipulation des perceptions des autres. Une telle forme de "démence", unique en son genre, finira par être dévoilée un jour et traitée, dès lors, comme il convient que soit traité ce genre de pathologies.
Tel est le message que Sharon doit entendre de la bouche du tribunal belge qui doit examiner ses crimes de guerre constants, celui aussi que Carmi Gillon doit entendre de la cour de justice danoise pour sa politique de tortures systématiques et que le Général Mofaz et toute sa clique, qui a concocté une solution diaboliquement hystérique pour (mettre un terme à) l'intifada palestinienne et à la réalité humaine palestiniene dans son ensemble doivent entendre du reste du monde. Autrement connu comme la "militaromania", lorsque les illusions d'un pouvoir débridé et ayant échappé à tout contrôle deviennent une politique bien concrète, le besoin de protection devient d'une urgence absolue. Si c'est là la politique israélienne de "retenue", comme Sharon le clame publiquement et plus que de raison, alors on peut dire que les décideurs politiques nécessitant d'être "retenus" abondent, en Israël. Dans ce contexte, la "protection internationale" (la réalité, et non l'expression virtuelle, ndt) acquiert plus de poids, et une urgence accrue.
                 
3. Communiqué de Danielle Bibard, Sénateur et Présidente de l'association "Pour Jérusalem"
L'Association " Pour Jérusalem " tient, une nouvelle fois, à manifester sa grande émotion devant la tragédie qui se déroule au Proche-Orient, devant notamment les deux événements qui viennent d'avoir lieu à Jérusalem.
D'abord les heurts qui se sont produits sur " l'Esplanade des Mosquées ", le 29 juillet 2001, qui ont fait trente trois blessés. A l'origine de ces violences, l'autorisation accordée par la cour suprême d'Israël à un groupe d'extrémistes juifs de procéder, sur " l'Esplanade des Mosquées ", à la pose symbolique de la première pierre du troisième temple juif dont ils veulent la reconstruction. Celle-ci impliquerait la destruction de la mosquée Al Aqsa et du Dôme du Rocher, troisième lieu saint de l'Islam. Cette initiative est un acte de mépris à l'égard des musulmans et l'annonce de cette autorisation a rallumé l'Intifada dans la Vieille Ville de Jérusalem.
Ensuite le nouvel attentat suicide du 9 août 2001 dans une pizzeria de Jérusalem, revendiqué par des extrémistes palestiniens, dont le bilan provisoire est de 15 morts et 80 blessés. Cet acte sanglant touche une nouvelle fois la population civile et renforce le climat d'escalade dans la tension. En représailles, la riposte de l'armée israélienne et notamment l'occupation de la Maison de l'Orient - siège de l'OLP à Jérusalem - est contraire aux accords d'Oslo préservant les institutions palestiniennes.
L'association " Pour Jérusalem " dont l'objectif est de rassembler tous ceux qui souhaitent favoriser le règlement de la question de Jérusalem dans le cadre d'un processus de paix, conformément aux accords d'Oslo, pour que cette ville soit unie, ouverte à tous, sans frontière en son sein, condamne avec la plus grande fermeté ces deux événements gravissimes qui montrent qu'une dynamique de guerre est en cours. Ces actions ne sont que surenchère dans la violence et dans l'horreur. Ils veulent réduire à néant les efforts de tous ceux qui, en Israël, en Palestine et ailleurs, travaillent sans relâche pour construire une solution pacifique et politique juste et durable.
Elle demande à la communauté internationale, à l'Union Européenne, à la France de s'interposer de toute urgence, par une action extrêmement forte pour restaurer le calme, pour faire respecter les décisions de l'ONU et protéger les populations civiles.
[Association "Pour Jérusalem" - Mairie de Pantin - 45, Ae du Général Leclerc - 93507 Pantin Cedex - Tél : 01.49.15.41.82 - Fax : 01.48.44.03.46 / Danielle Bidard - Palais du Luxembourg - Tél : 01.42.34.24.65 - Fax : 01.42.34.41.61 - E-mail : d.bidard-reydet@senat.fr]
                      
Revue de presse

                            
1. Sharon envisagerait une occupation permanente de la Maison d’Orient - Les Palestiniens en appellent à la communauté internationale
in L'Orient-Le Jour (quotidien libanais) du samedi 11 août 2001

Les Palestiniens ont appelé hier la communauté internationale à intervenir en faveur de la Maison d’Orient, siège officieux de l’Organisation de libération de la Palestine à Jérusalem-Est, fermé par Israël après l’attentat-suicide de la veille. Israël de son côté enterrait les morts de l’attentat, dont six enfants, dans un climat de deuil national qui avait pour effet d’occulter les divergences.
Dans un communiqué, la Maison d’Orient a estimé que l’opération israélienne portait un «coup mortel à tous les accords de paix et efforts de parvenir à la paix et à la stabilité au Proche-Orient». La Maison d’Orient «appelle la communauté internationale à assumer ses responsabilités et à intervenir pour protéger les acquis du processus de paix», poursuit le communiqué.
Les représentants des neuf consulats généraux installés à Jérusalem se sont réunis vendredi soir avec des délégués de la Maison d’Orient. Les consulats à Jérusalem ont joué dans le passé un rôle de protection pour la Maison d’Orient à chaque fois qu’elle était menacée de fermeture par les autorités israéliennes.
La seule voix dissidente en Israël a été celle du chef de l’opposition de gauche, Yossi Sarid, président du Meretz, qui a qualifié cette décision de «négative», estimant qu’elle n’avait «rien à voir avec la lutte contre le terrorisme».
La police avait investi le bâtiment durant la nuit sur décision du cabinet de sécurité, contre l’avis du ministre des Affaires étrangères Shimon Peres, après l’attentat-suicide qui avait eu lieu la veille dans une pizzeria au cœur de Jérusalem-Ouest. L’attentat a fait 15 tués, outre son auteur, membre du mouvement radical islamiste palestinien Hamas.
Cette opération de la police a été présentée comme une mesure de représailles, bien que la Maison d’Orient ait toujours été la bête noire de la droite, présentement au pouvoir.
Occupation permanente ?
Le Premier ministre israélien Ariel Sharon envisage même l’occupation permanente de la Maison d’Orient, selon la télévision publique israélienne. Un haut responsable israélien a, quant à lui, affirmé que «la Maison d’Orient resterait sous contrôle israélien jusqu’à nouvel ordre». «En fermant la Maison d’Orient, nous avons voulu signifier à Arafat qu’en jouant sur la violence il risquait de perdre des acquis», a-t-il ajouté.
La police israélienne a donné une semaine à la direction de la Maison d’Orient pour présenter un recours contre l’occupation du bâtiment, devant une commission policière.
Cette institution a commencé ses activités après la Conférence de Madrid d’octobre 1991. Celles-ci se sont développées après les accords d’Oslo de 1993 sur l’autonomie palestinienne, bien qu’Israël n’ait jamais reconnu aux Palestiniens le droit d’avoir une activité diplomatique à Jérusalem-Est, occupée et annexée depuis 1967.
Les forces de l’ordre israéliennes ont également occupé le siège de l’Autorité palestinienne à Abou Dis, un faubourg de Jérusalem-Est, et fermé neuf autres bureaux palestiniens.
Hier, la police israélienne était en état d’alerte maximale à Jérusalem-Est pour la grande prière hebdomadaire musulmane et a restreint de façon draconienne l’accès à l’esplanade des Mosquées, où seuls 8 500 fidèles ont été admis.
En début d’après-midi, 21 victimes de l’attentat étaient encore hospitalisées. L’une d’elles, une femme, était dans un état qualifié de «désespéré» et deux autres dans un état grave. La majorité des morts ont été enterrés à Givat Shaul, dans le plus grand cimetière de Jérusalem, dont cinq membres d’une famille de colons de Cisjordanie. Parmi eux figurent deux touristes étrangers : un Brésilien de 60 ans et une Américaine de 31 ans.
Le nombre de tués s’élève désormais à 98, dont 61 Palestiniens et 35 Israéliens, depuis l’entrée en vigueur théorique d’un cessez-le-feu le 13 juin, et à 712, dont 545 Palestiniens et 146 Israéliens, depuis le début de l’intifada le 28 septembre.
                      
[Le QG officieux palestinien dans la Ville sainte - La Maison d’Orient sert de quartier général officieux de l’OLP et de l’Autorité palestinienne à Jérusalem-Est où le président Yasser Arafat veut installer la capitale d’un futur État palestinien. La Maison d’Orient a commencé ses activités après la conférence de Madrid qui avait lancé en octobre 1991 le processus de paix entres Arabes et Israéliens. Après la signature en 1993 des accords israélo-palestiniens d’Oslo, la Maison d’Orient est devenue un symbole pour l’Autorité palestinienne qui cherchait à marquer son attachement à la récupération de Jérusalem-Est conquise et annexée par Israël en 1967. Israël, qui affirmait que Jérusalem resterait la capitale indivisible de l’État hébreu, n’a jamais reconnu à l’Autorité palestinienne le droit d’avoir une activité diplomatique à Jérusalem-Est, car il considère que ça remet en cause sa souveraineté sur cette partie de la ville. La mort le 1er juin du directeur et principal animateur de la Maison d’Orient, Fayçal Husseini, a largement affecté ses activités. Ses funérailles avaient donné lieu à une manifestation nationaliste palestinienne d’une ampleur sans précédent, qui a vivement irrité les autorités israéliennes. La Maison d’Orient, une maison d’hôtes du XIXe siècle, abrite une série de bureaux, parmi lesquels la Société des études arabes, qui est un centre de documentation, ainsi qu’un Centre de cartographie qui étudie la colonisation juive. Le bâtiment, sur lequel flotte le drapeau palestinien, est aussi le siège des délégations palestiniennes aux négociations multilatérales de paix, lancées par la conférence de Madrid, mais suspendues depuis 1996. Construite en 1897 par Ismail Moussa Husseini, elle est restée depuis entre les mains de la famille Husseini, l’un des grands clans palestiniens de Jérusalem. La fermeture de la Maison d’Orient satisfait une vieille demande de la droite nationaliste israélienne. Lors de la signature avec l’OLP des accords d’autonomie à Oslo, Israël s’était formellement engagé à «préserver» les institutions palestiniennes qui existaient alors à Jérusalem-Est, ce qui inclut la Maison d’Orient.]
                        
[Washington condamne les représailles d’Israël après l’attentat de Jérusalem - Les États-Unis ont condamné vendredi la fermeture du siège officieux de l’Autorité palestinienne à Jérusalem-Est et le bombardement israélien en Cisjordanie, qualifiant ces opérations de «sérieuse escalade politique» dans le conflit avec les Palestiniens. Pressant les deux parties de ne pas encourager «provocations et incitations», un responsable du département d’État a critiqué la tactique de représailles d’Israël, après l’attentat-suicide qui a tué 15 personnes et un kamikaze palestinien jeudi à Jérusalem. «Nous sommes préoccupés par les réactions d’Israël contre la Maison d’Orient (siège officieux de l’Autorité palestinienne) et la ville d’Abou Dis», où des bureaux de l’Autorité palestinienne ont été occupés par la police israélienne, a indiqué ce responsable, qui a requis l’anonymat. «Ces actions représentent une sérieuse escalade politique, altèrent la confiance et la foi en un accord négocié du conflit et accroît les risques d’une future détérioration de la situation politique». Vendredi, les forces israéliennes ont fermé le siège officieux de l’Autorité palestinienne à Jérusalem-Est, la Maison d’Orient, en remplaçant le drapeau palestinien par le drapeau israélien vendredi. La police israélienne a également occupé les bureaux de l’Autorité à Abou Dis, et Israël a bombardé à l’aide d’un avion F-16 un poste de la police palestinienne à Ramallah.]
                     
2. Jérusalem-Est : "Sharon nous dit clairement qu'il n'y a plus de chance pour la paix" par Bruno Philip
in Le Monde du dimanche 12 août 2001
JÉRUSALEM de notre envoyé spécial
Les Palestiniens de la partie orientale de Jérusalem –que l'Autorité revendique comme capitale du futur Etat palestinien– ont accueilli avec surprise et révolte la prise de contrôle par la police israélienne de la Maison d'Orient, siège officieux de l'Autorité palestinienne et de l'OLP à Jérusalem-Est, dans la nuit qui a suivi l'attentat-suicide du jeudi 9 août. L'élégante bâtisse de pierre beige, bâtie il y a un siècle non loin de la Vieille Ville, avait incarné, au lendemain des accords de paix d'Oslo, le symbole d'une ère nouvelle entre Israéliens et Palestiniens. Mais dix mois après le début de la seconde Intifada, Oslo n'est plus que le nom de la capitale de la Norvège; et l'occupation, en pleine nuit, de l'"Orient House" par un commando des forces spéciales israéliennes montre bien qu'une page a été tournée.
"C'est une gifle pour la paix. En prenant une telle décision Sharon nous dit clairement : “il n'y a plus de chance pour la paix”", observe Sari Nusseibeh, directeur de la prestigieuse université d'AlQods, en regardant les forces de police retranchées derrière des barrières de métal. "La paix", elle avait muri tout près : dans l'une des grandes salles de la Maison d'Orient, et juste à côté, dans l'une des chambres du premier étage de l'hôtel American Colony. C'est ici qu'avaient commencé à dialoguer négociateurs ou intellectuels israéliens et palestiniens. Avant de partir prolonger les discussions dans une ferme du sud de la Norvège.
"Cela voulait dire tant de choses pour nous : ce lieu, c'était la promesse d'une capitale", soupire Jean, un Palestinien chrétien d'une soixantaine d'années. "Cela ne va pas changer grand-chose, constate pour sa part Houda Iman, directrice du Centre pour les études de Jérusalem. Nous étions déjà occupés. Les symboles, désormais, n'ont plus tellement d'importance."
En ce vendredi 10 août au matin, un attroupement de Palestiniens, vieux messieurs en jellabah et keffieh, et intellectuels du quartier s'est formé devant la rue désormais interdite de la Maison d'Orient.
En fait, une manifestation se prépare. Elle n'est pas organisée par les Palestiniens, mais par un groupe d'activistes israéliens et étrangers qui tiennent en ce moment dans les rues d'Israël une série de manifestations contre l'"occupation" des territoires de Cisjordanie et de Gaza et de Jérusalem-Est par l'Etat juif. Les participants, qui ne sont guère plus d'une trentaine, brandissent des pancartes aux slogans définitifs : "La paix : plus de massacres!" "Arrêtez la punition collective" des Palestiniens. "Intervention internationale maintenant".
Il y a là des Israéliens, mais aussi des Américains, des Italiens, même quelques Français de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Un peu plus tard, deux hommes de la police montée chargent dans la foule qui essaie de renverser les barrières. Vers midi, un imam s'adresse aux Palestiniens qui se sont mis à prier dans la rue, après avoir déployé des tapis au milieu de la chaussée. La manifestation sera finalement dispersée, lors d'un "assaut" final, en milieu d'après-midi.
ENTRE L'ARBRE ET L'ÉCORCE
Les Palestiniens de Jérusalem-Est ont parfois le sentiment d'être coincés entre l'arbre et l'écorce. Habitant un territoire qu'Israël a annexé après la guerre israélo-arabe de juin 1967, ils sont détenteurs de cartes de résidents délivrées par Israël –qui pose des conditions au renouvellement du document–, leur situation est différente de celle des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, qui peuvent désormais acquérir un passeport palestinien. Et s'ils ont pris part aux affrontements d'octobre 2000 dans la Vieille Ville, aux premiers jours de l'Intifada, ils donnent désormais l'impression de rester quelque peu en retrait. L'occupation de la Maison d'Orient sera-t-elle une provocation suffisante pour les remobiliser, comme le suggère un journaliste israélien?
"Nous sommes dans une situation difficile, explique Nazih, un professeur d'une trentaine d'années; moi, par exemple, je suis évidemment contre l'occupation israélienne mais je n'ai pas non plus envie d'être dirigé par une Autorité palestinienne notoirement corrompue. Pas parce que je n'aime pas Arafat mais parce que personne n'a envie d'échanger une oppression contre une autre."
Il ajoute : "Si l'Autorité palestinienne nous dirige un jour ici, il faudra qu'elle garantisse les droits sociaux dont nous bénéficions en tant que Palestiniens de Jérusalem. En attendant, j'ai fait une demande de nationalité israélienne: ça va me faciliter la vie." Nazih affirme qu'il suffirait d'un sondage pour montrer que la grande majorité des Palestiniens de la partie orientale de Jérusalem pensent comme lui.
                   
[Réunion consulaire avec des délégués palestiniens - Les représentants des neuf consulats généraux étrangers installés à Jérusalem se sont réunis, vendredi soir 10 août, avec des délégués de la Maison d'Orient, pour discuter de la fermeture du siège officieux de l'Organisation de libération de la Palestine par Israël. Une source diplomatique avait indiqué avant la réunion que des représentants consulaires de sept pays européens (France, Grande-Bretagne, Belgique, Espagne, Suède, Grèce et Italie) et ceux des Etats-Unis et de la Turquie participeraient à la réunion. Des membres de la délégation apostolique du Vatican devaient se joindre à eux. Une protestation sera faite au niveau des Etats, mais non pas lors de cette réunion, avait indiqué un diplomate européen sous couvert de l'anonymat. Les consulats étrangers à Jérusalem ont joué dans le passé un rôle de protection pour la Maison d'Orient à chaque fois qu'elle était menacée de fermeture par les autorités israéliennes.]
                  
3. Non au bain de sang, non à l'occupation, oui à la paix - Appel israélo-palestinien pour l'arrêt des massacres et la reprise des négociations
in Libération du samedi 11 août 2001
"Nous, cosignataires israéliens et palestiniens de cette déclaration, nous sommes réunis dans les circonstances les plus difficiles qui soient pour nos deux peuples. Ensemble, nous appelons à mettre un terme à l'occupation des territoires, à faire cesser le bain de sang, à la reprise immédiate des négociations, à la mise en œuvre de la paix entre nos deux peuples. Nous refusons d'accepter la détérioration de la situation actuelle, avec des victimes dont le nombre ne cesse de s'accroître, et l'éventualité d'être submergés par un océan de haine mutuelle.
Par la présente déclaration, nous élevons nos voix et implorons tous les hommes de bonne volonté pour qu'ils retrouvent, en même temps que leur lucidité et leur jugement critique, des sentiments de compassion et d'humanité afin de refuser la régression dans la peur, la haine et la vengeance.
Nous croyons en l'humanité du camp adverse. Nous continuons à le considérer comme un partenaire pour la paix, et pensons qu'une solution négociée au conflit entre les deux peuples reste possible. Des erreurs ont été commises de chaque côté, mais les accusations et les mises à l'index ne suffisent pas à fonder une politique et ne peuvent se substituer à un engagement profond.
L'idée qui prévaut, au sein des deux communautés, que «le temps est de notre côté» est illusoire. Le temps qui passe ne bénéficie qu'à ceux qui ne croient pas en la paix. Plus nous attendons, plus le sang innocent sera versé, plus grande sera la douleur et plus l'espoir diminuera. Nous devons agir instamment pour renouer le dialogue, en finir avec la déshumanisation de l'autre, et faire revivre l'option d'une paix juste qui garantira l'avenir de tous dans la région.
Le chemin pour y parvenir réside dans l'application des résolutions 242 et 338 de l'ONU menant à une solution comportant deux Etats, Israël et la Palestine, vivant l'un à côté de l'autre, séparés par les frontières du 4 juin 1967 et dont la capitale serait Jérusalem. Des solutions justes et équitables peuvent être trouvées à tous les problèmes en suspens sans porter atteinte à la souveraineté de ces Etats palestinien et israélien, et en respectant les aspirations nationales des deux peuples juif et palestinien. Ces solutions s'appuieront sur les progrès accomplis dans les négociations entre novembre 1999 et janvier 2001.
Il est urgent de mettre en œuvre les recommandations de la commission Mitchell, ce qui comprend l'arrêt complet des violences, le gel total de la construction dans les colonies, l'application des accords en suspens et la reprise des négociations. Ce processus doit être supervisé par un tiers objectif.
Nous pensons qu'il est de notre devoir de travailler ensemble et que chacun de nous agisse en ce sens dans sa propre communauté, afin de mettre fin à la détérioration de nos relations, pour reconstruire la confiance, la foi et l'espoir en la paix."
- Signataires palestiniens : Yasser Abed Rabbo, ministre de la Culture et de l'Information; Hisham Abdul-Razek, ministre des Affaires relatives aux détenus; Nabil Amr, ministre des Affaires parlementaires; Dr Hanan Ashrawi, secrétaire général de Palestinian Initiative for Global Dialogue and Democracy; Dr Sari Nuseibeh, président de l'université Al-Qods; Dr Gabi Baramki, université Bir Zeit; Hafez al-Barghouti, rédacteur en chef du quotidien al-Hayat al-Jadida; Dr Salim Tamari, Institute for Jerusalem Studies; Suleiman Mansour, directeur d'Al-Wasiti Art Center; George Ibrahim, directeur du théâtre Al-Qasaba; Sufian Abu-Zaideh, ministre des Affaires civiles; Sama'an Khoury, directeur du Palestine Media Center; As'ad al-As'ad, écrivain; Abdul-Rahman Awad, écrivain.
- Signataires Israéliens : Chaim Oron, ancien ministre; Arie Arnon, militant de La paix maintenant; Yossi Beilin, ancien ministre; Menachem Brienker, université hébraïque de Jérusalem; David Grossman, écrivain; AB Yehoshua, écrivain; Yirmyahu Yovel, université hébraïque de Jérusalem; Dan Yaacobson, université de Tel-Aviv; Ronit Matalon, écrivain; Avishai Margalit, université hébraïque de Jérusalem; Samuel Yizhar, écrivain; Sami Samuha, université de Haïfa; Amos Oz, écrivain; Yair Tsaban, ancien ministre; Nissim Calderon; Menachem Klein, université Bar Ilan; Tzali Reshef, La paix maintenant; Yuli Tamir, ancien ministre.
                       
4. Hanane Achraoui, députée du Conseil législatif palestinien : "C'est à Israël de cesser de mener les Palestiniens au désespoir" propos recueillis par Bruno Philip
in Le Monde du samedi 11 août 2001
JÉRUSALEM de notre envoyé spécial
– A chaque nouvel attentat palestinien, à chaque nouvelle attaque israélienne, les deux parties se rejettent mutuellement la responsabilité de l'escalade. Comment sortir du dialogue de sourds, comment briser le cycle de la violence ?
– C'est au plus fort, à celui qui occupe, à celui qui poursuit une politique d'assassinats et d'humiliation des Palestiniens de montrer sa volonté de briser ce cercle de violence. Ils (les Israéliens) doivent mettre fin à cette escalade en disant : “ Nous sommes prêts à négocier. ” C'est à Israël de cesser de mener les Palestiniens au désespoir, ce qui provoque une réaction de revanche de leur part.
– Vous affirmez donc que l'attentat de Jérusalem est une conséquence de la politique israélienne. Mais que vous inspire une telle action ?
– Je la condamne, comme je condamne n'importe quelle action dirigée contre des civils et des innocents, que cela soit du côté israélien ou palestinien. Seule l'intervention d'une tierce partie, comme les Américains, par exemple, peut contribuer à améliorer la situation.
Les Etats-Unis doivent s'impliquer. Quant à l'Europe, qui a toujours eu une position beaucoup moins partisane que Washington, dont l'attitude est jugée trop favorable à Israël, je trouve qu'il est triste qu'elle ne joue pas un rôle plus actif. Nous sommes isolés, telles des cibles faciles face aux Israéliens.
– Qu'avez-vous à répondre quand les Israéliens accusent Yasser Arafat de ne pas contrôler les mouvements extrémistes et d'être donc responsable d'un attentat terroriste comme celui de jeudi ?
– C'est une question sans fondement! Comment voulez-vous accuser Arafat de ne pas contrôler la situation quand Israël poursuit une politique d'assassinats, de bouclage économique des territoires et quand ensuite les Israéliens disent : “C'est Arafat le responsable!” Mais Arafat ne sillonne pas les territoires palestiniens, que je sache! Il ne peut même pas se rendre dans les villes et les villages de Palestine, il ne peut pas aller dans les zones contrôlées par Israël ! Mais Israël doit bien trouver un bouc émissaire. Et c'est pourquoi Arafat est leur cible, est diabolisé, est déshumanisé.
– Avez-vous le sentiment que la situation n'a jamais été aussi dangereuse qu'aujourd'hui ?
– Oui. J'ai l'impression que ça n'a jamais été aussi grave. Nous sommes arrivés à un moment très dangereux, et la situation risque de devenir incontrôlable. Sharon ne veut pas la paix, il veut avoir les mains libres et poursuivre sa politique de folie.
– Quelle va être la prochaine étape, à votre avis ?
– On peut s'attendre que l'escalade se poursuive. Combien faudra-t-il encore de morts, d'assassinats, de sang versé, de vies perdues avant qu'Israël comprenne qu'il n'existe pas d'occupation qui aille de pair avec la sécurité des occupants. Cela (la politique actuelle menée par Israël) provoquera de plus en plus de réactions côté palestinien.
                                
5. Le gouvernement d'Israël donne ''un coup final'' au processus d'Oslo, selon Leïla Shahid
Dépêche de l'agence Associated Press du vendredi 10 aout 2001, 15h05
PARIS - La déléguée générale de la Palestine en France Leïla Shahid a estimé vendredi que l'occupation de la Maison d'Orient par la police israélienne signifiait l'annexion ''totale'' de Jérusalem par l'Etat israélien et ne présageait rien de bon quant à l'avenir du processus de paix au Proche-Orient.
''C'est un symbole important, puisque c'est avant tout le symbole des négociations que depuis dix ans le dirigeant de la Maison d'Orient et ses amis (...) mènent avec le gouvernement israélien (...) Et le fait qu'on ferme aujourd'hui la Maison d'Orient est une manière de dire que l'annexion de Jérusalem est totale et qu'elle bouche totalement la voie à la négociation'', a déclaré Leïla Shahid sur France Info.
''C'est avant tout une violation de l'engagement pris par M. Shimon Pérès lui-même qui en 1993 par lettre écrite dans les négociations d'Oslo s'engageait à ce que la Maison d'Orient puisse continuer à fonctionner'', a-t-elle ajouté.
A 2h00 du matin, soit douze heures après l'attentat-suicide de Jérusalem, la police israélienne a investi la Maison d'Orient. Elle a arrêté les sept Palestiniens qui gardaient l'édifice, fouillé les bureaux et confisqué des documents avant de boucler le bâtiment.
''Aujourd'hui, j'ai l'impression que le gouvernement d'Israël donne un coup final, de mort, au processus d'Oslo et cela ne présage rien de bon pour se qui va se passer à Jérusalem. C'est aussi un défi à une communauté internationale qui ne reconnaît pas l'annexion de Jérusalem-Est y compris le gouvernement américain'', a affirmé Leïla Shahid.
''La Maison d'Orient avec le rôle pacifique qu'elle a joué n'était pas vraiment le symbole auquel il fallait s'attaquer à moins qu'on ne veuille remplacer la dialogue politique par la résistance militaire'', a encore souligné la déléguée générale de la Palestine en France .. 
                        
6. Abou Mazen à Damas : Une réorientation stratégique
in L'Hebdo Magazine (hebdomadaire libanais) du vendredi 10 août 2001
Les informations sur un prochain déploiement d'observateurs américains ou internationaux et la multiplication des assassinats de militants palestiniens ne doivent pas occulter la préparation des Palestiniens à une lutte de longue haleine contre Israël.
La visite de Mahmoud Abbas (Abou Mazen) en Syrie est peut-être un simple message à Washington. Une manière de signifier que les Palestiniens ont d'autres options possibles si la politique américaine demeure ce qu'elle est aujourd'hui: une non-ingérence laissant les mains libres au Premier ministre israélien Ariel Sharon. Cependant, dans le contexte actuel, cette visite revêt un tout autre sens. Elle intervient après une série de développements dont les plus importants sont l'intensification des actions de résistance contre l'armée d'occupation israélienne et les colons et les appels à la constitution d'un gouvernement d'unité nationale palestinien. La base palestinienne, la rue, les organisations populaires et une partie du leadership de terrain manifestent ainsi leur volonté de continuer et de renforcer l'intifada en cours. Le renforcement de celle-ci impose une révision et une réorientation des relations palestino-syriennes dans le sens d'une plus grande coopération. L'objectif commun des deux parties, faire échec à la «solution Sharon», la rend plus que probable.
Faire le vide autour d'Arafat pour le fragiliser
La stratégie du confinement continue. La décision israélienne «d'alléger les contraintes» que s'était imposée l'armée israélienne dans son affrontement avec les Palestiniens s'inscrit dans ce cadre. Le premier axe de cette stratégie est la liquidation des cadres politiques et militaires des organisations de résistance. La multiplication des assassinats de militants palestiniens traduit la conviction israélienne du rôle-clé joué par ces derniers dans l'insurrection populaire. La nouvelle génération de dirigeants, comme feu Jamal Mansour à Naplouse ou Marwan Barghouti à Ramallah, c'est des hommes dont la légitimité populaire et patriotique, le pragmatisme et l'intégrité personnelle les distinguent de nombre de responsables de l'Autorité et les imposent comme les vrais leaders de terrain de l'intifada. Leur disparition permettrait une reprise en main de la situation par des services de sécurité dont certains dirigeants sont toujours «en contact» avec les Israéliens. Elle affaiblirait même le président palestinien Yasser Arafat face aux Israéliens et face à ces services. La stratégie israélienne a toujours consisté à «faire le vide» autour d'Arafat pour le fragiliser et l'amener à consentir des concessions, comme ce fut le cas durant les années 1980 lorsque le Mossad assassina les dirigeants du Fatah Abou Jihad, Abou Iyad ou Abou el-Hal.
Les autres axes de la stratégie du confinement, c'est-à-dire le maintien d'un quasi-siège des zones palestiniennes avec ses implications sur l'économie et la société, et la campagne politico-médiatique visant à discréditer l'Autorité palestinienne sur le plan international, continuent à inspirer les politiques quotidiennes de l'armée d'occupation. La population américaine de déploiement «d'observateurs» dirigés par un responsable de la CIA, si elle est mise en application, n'entravera pas la poursuite de la stratégie susmentionnée. Il s'agit d'une mesure purement formelle pour assurer aux alliés arabes des Etats-Unis que ces derniers continuent à préoccuper de la situation régionale qui devient de plus en plus inquiétante pour les premiers. Les manifestations du vendredi 3 août en Egypte et en Jordanie et l'attentat du mardi 7 août à Amman contre un homme d'affaires israélien témoignent du retour de l'activisme propalestinien sur le plan populaire arabe.
Des réactions arabes de simple soutien
Les réactions arabes, virulentes verbalement, comme la déclaration du ministre égyptien des Affaires étrangères Ahmad Maher comparant Sharon et son gouvernement à un gang d'assassins, ne sont suivies d'aucune initiative concrète de soutien aux Palestiniens. Le refus du président Moubarak de la tenue d'un sommet arabe d'urgence à la demande de Yasser Arafat en est une illustration. Face à cette situation, l'absence d'initiative internationale de médiation relativement neutre ou de soutien officiel arabe, les options palestiniennes, semblent considérablement réduites: la reddition ou la lutte de longue haleine. La deuxième option implique un certain nombre de modifications et d'arrangements sur le plan intérieur palestinien et dans les alliances régionales. Selon Marwan Barghouti, «il faut constituer un gouvernement d'unité nationale palestinien au sein duquel seront représentés Hamas, le Djihad et les autres organisations qui participent à la résistance. Ceux qui participent à la résistance ont le droit de participer à la prise de décision politique. La fin de l'occupation israélienne des territoires palestiniens, y compris de Jérusalem-Est, devra être sa première priorité. Elle devra appeler à la tenue d'une conférence internationale sous l'égide des Nations unies pour fixer un agenda temporel du retrait israélien et de la fin de l'occupation». Cette déclaration résume la stratégie souhaitée par les organisations de résistance et la rue palestinienne. Une deuxième déclaration, celle du ministre palestinien de l'Information Yasser Abed Rabbo, abondera dans le même sens. Il annoncera la constitution d'un comité spécial pour le dialogue avec les autres formations politiques palestiniennes en vue de l'élaboration d'un programme national commun. Parmi les implications évidentes d'une telle orientation, il y a le développement des relations palestino-syriennes. Si la préservation d'une couverture politique arabe nécessite un haut degré de coordination entre les Palestiniens et l'Egypte, la poursuite de la résistance nécessite, elle, une véritable alliance avec la Syrie. La direction palestinienne est consciente des réalités historique, géographique et géopolitique au regard desquelles la Palestine est le «sud de la Syrie».
                  
[Des déchets nucléaires et toxiques enterrés au Golan - Des déchets nucléaires et toxiques auraient été enterrés dans les terrains des villages de Majdal Chams au Golan et dans les hameaux de Chebaa au Liban-Sud. Les autorités israéliennes avaient essayé d'envoyer ces déchets en Jordanie mais devant le refus d'Amman, elles les ramèneront en Israël et les enterreront au Golan. Par ailleurs, les usines israéliennes se débarrassent de leurs déchets toxiques en les enterrant dans cinquante lieux différents au Golan et en Cisjordanie. D'autre part, les autorités israéliennes tenteraient depuis un moment de convaincre les habitants de plusieurs villages du Golan d'accepter parmi eux d'anciens collaborateurs libanais membres de l'ALS. Le refus des villageois a été catégorique et unanime.]
                                        
7. Leïla Shahid : “La guerre est aussi économique” par Anne Joly
in Entreprises Rhône-Alpes (publication régionale / 9 numéros par an) du mois de juillet 2001 - N° 1447
 
La représentante palestinienne, récemment de passage à Lyon, apporte un éclairage moins connu du conflit israëlo-palestinien : la guerre économique. 
15 mai. C’est le jour de la commémoration de la ”nakba”, ”le jour de la disparition de la Palestine des cartes, de la surface de la terre et du vocabulaire. Le jour de la confiscation des terres”, traduit Leïla Shahid. Ce jour là, invitée de l’Institut Aspen à Lyon, la Déléguée de l’Autorité Palestinienne en France déplore ”la disparition de toute négociation politique”. Parce que le gouvernement israélien a choisi la guerre, explique-t-elle. Avec des fusils, des chars et des missiles, mais pas seulement. ”Le prix de la guerre économique menée par le gouvernement israélien depuis 8 mois n’est pas moins tragique que les 500 morts et les 12 000 blessés Palestiniens, estime-t-elle. Entre 1994 et 1999, l’Autorité palestinienne (...) a essayé de mettre en place les éléments constitutifs d’une économie nationale qui ne soit plus à 100 % dépendante d’Israël. Mais ce redécollage ne peut avoir lieu : la restriction des mouvements physiques aux frontières extérieures des territoires autonomes mais aussi entre villes de ces territoires (la Cisjordanie est divisée en 64 cantons, Gaza en 4, tous séparés par des barrages militaires) empêche la circulation des hommes, des commodités et des capitaux. Nous ne pouvons importer ou exporter : l’aéroport est fermé et le projet de port, dans lequel sont impliqués la France et les Pays Bas aux côté de la Banque Européenne, est gelé”.  
Résultat : l’économie palestinienne naissante aurait déjà perdu 3,5 milliards de dollars en 8 mois soit, notamment, la perte sèche des revenus des 120 000 travailleurs palestiniens qui travaillent en Israël et des 150 000 employés dans les territoires; mais aussi le non reversement à l’Autorité Palestinienne, par Israël, de la taxe prélevée à l’importation (50 millions de dollars) de marchandises. ”Il nous faudrait déjà 5 ans pour récupérer le niveau de septembre 2000”, considère Leïla Shahid qui rappelle que la Palestine était, pour Israël, un point d’exportation fort (2 milliards de shekels/an) qui lui fournissait en outre une main d’œuvre bon marché. Aujourd’hui, elle annonce un taux de chômage de 48 % de la population active et un tiers de la population (80 % dans la bande de Gaza) vivant en dessous du seuil de pauvreté (2$ / pers. / jour). ”Les chars rentrent en Cisjordanie pas pour tirer -ils pourraient le faire d’où ils sont- mais pour détruire les serres. Quant aux zones économiques que nous avions créées aux frontières afin qu’elles puissent employer la main d’œuvre palestinienne et intéresser les investisseurs israéliens, elles sont paralysées. Idem pour les initiatives conduites par la diaspora palestinienne en matière d’hôtellerie, d’agro-alimentaire, de téléphonie... L’Union Européenne nous a aidés, sans atteindre les résultats prévus : elle sait maintenant qu’avant de parler d’investissements économiques, il faut assurer un minimum de normalisation israélo-palestinienne et lever cette menace perpétuelle de bouclage des territoires sous prétexte de sécurité : il s’agit en fait d’un châtiment collectif par la guerre économique”. Une guerre conduite par Ariel Sharon qu’elle fustige. ”Palestiniens et Israéliens sont comme les deux revers d’une même médaille, frères siamois : je ne vois pas d’autre issue que la coexistence. A long terme, nous n’avons d’autre choix que de faire la paix. La seule question est : combien de temps faudra-t-il perdre encore ?”  
                         
8. Pas de poursuites belges contre Ariel Sharon ? par Jean-Pierre Borloo
in Le Soir (quotidien belge) du jeudi 9 août 2001  
Justice internationale Le débat juridique bat son plein quant à la pertinence d'un procès.
Le Pr Bosly répond aux arguments de Me Hirsch, l'avocate de l'Etat d'Israël, qui clame l'incompétence du juge belge.
La justice belge est-elle compétente pour enquêter sur le Premier ministre israélien Ariel Sharon après les plaintes déposées contre lui à Bruxelles ? L'avocate de l'Etat d'Israël, Me Michèle Hirsch, prétend que non dans une lettre adressée au juge d'instruction Patrick Collignon. Le professeur de l'UCL Henri Bosly, auteur du « Droit de la procédure pénale » avec le juge d'instruction Vandermeersch, nuance. En tout cas, cette question ne devrait pas être tranchée avant la fin du mois.
La plainte dite recevable par le parquet vise Ariel Sharon, le général Amos Yaron et d'autres responsables israéliens et libanais des massacres, tueries, viols et disparitions de populations civiles qui ont eu lieu à Beyrouth (Liban) du jeudi 16 au samedi 18 septembre 1982 dans la région des camps de Sabra et Chatila. A propos de ces faits, la commission d'enquête israélienne Kahane a remis, le 8 février 1983, un rapport concluant à la responsabilité indirecte du ministre de la Défense de l'époque, Ariel Sharon, et du général Amos Yaron, notamment. La commission a blâmé ces personnes, en recommandant à Sharon d'en tirer les conséquences.
Pas d'immunité
Dès lors, suivant Me Hirsch, peut-on affirmer qu'Ariel Sharon a déjà été « jugé » pour les faits de Sabra et Chatila ? Et qu'il ne peut être rejugé en Belgique pour les mêmes faits ?
Le Pr Bosly réfléchit : Est-ce que la commission Kahane avait le pouvoir juridictionnel d'acquitter ou de condamner quelqu'un ? Ou encore de mettre un individu hors cause pénalement dans le cadre d'une décision prise en droit ? Il faut voir si, en droit israélien, cette commission avait le même pouvoir qu'une juridiction pénale. A première vue, non. Il s'agirait plutôt d'une commission d'enquête. A ce sujet, il faut examiner l'acte constitutif de cette commission. Ceci dit, il convient aussi de relever son indépendance et sa composition (le président de la Cour suprême, un juge et un général). Mais avait-elle pour autant la mission de juger ? On dit d'ailleurs que la commission Kahane a remis son « rapport » et non son « jugement ». A première vue, cette commission semble différente d'un tribunal, conclut le Pr Bosly.
Cette délicate question devra être tranchée non pas par le juge lui-même mais bien par la chambre du conseil, requise à la demande du parquet. Une éventualité qui ne se produira pas avant la fin du mois à cause des congés aoûtiens des magistrats.
Dans une interview accordée au quotidien israélien « Haaretz », Me Hirsch avance d'autres arguments d'irrecevabilité des poursuites contre Sharon. La loi de 1993, modifiée en 1999, qui prévoit la compétence universelle des juridictions belges, ne pourrait, selon elle, s'appliquer à des faits antérieurs...
Faux, rectifie Henri Bosly. Les lois de 1993 et 1999 n'existaient évidemment pas en 1982. Mais, pour l'essentiel, ces lois ne sont pas des lois de droit pénal, mais bien de procédure et de compétence. Elles ont rendu les juridictions belges compétentes pour des crimes qui, pour la plupart, existaient déjà en droit belge.
Le fait que les suspects ne sont pas en Belgique et qu'il n'y ait aucun lien entre la Belgique et les faits visés par la plainte rendrait l'action irrecevable ? Ce lien avec la Belgique n'est pas exigé par la loi de 1993 modifiée en 1999, explique le Pr Bosly.
Enfin, Me Hirsh soulève l'argument de l'immunité d'Ariel Sharon. La loi est cependant claire à ce sujet : « L'immunité attachée à la qualité officielle d'une personne n'empêche pas l'application de la présente loi », dit l'article 5.3 de la loi relative à la répression des violations graves du droit international.
                    
9. Des pros de l'image pour redorer celle d'Israël par Serge Dumont
in Le Soir (quotidien belge) du jeudi 9 août 2001
TEL-AVIV
Les autorités israéliennes considèrent avec autant d'importance la répression de l'intifada dans les territoires que la manière dont les médias la relatent. A leurs yeux, la « hasbara » (un terme hébreu signifiant « explication ») est un enjeu aussi crucial que la « liquidation du terrorisme » sur le terrain. Le problème, c'est que toutes les explications que les représentants de l'Etat hébreu peuvent donner pour justifier leur politique actuelle ne pèsent pas grand-chose face aux photos montrant des enfants palestiniens se faisant tirer dessus par des chars et aux témoignages sur les ravages que causent l'occupation et le bouclage des territoires.
Qu'à cela ne tienne. En février dernier, le ministère israélien des Affaires étrangères a engagé l'agence de relations publiques new-yorkaise Howard J. Rubinstein & Associates pour le conseiller sur la manière de redorer l'image de marque du pays. Au terme d'une tournée d'évaluation sur le terrain, les spécialistes américains viennent donc de rendre un rapport dans lequel ils proposent notamment de peindre en mauve ou en orange les armes tirant des balles en caoutchouc. Cela, afin de permettre aux nombreux journalistes qui couvrent les manifestations palestiniennes de différencier les tirs à balles réelles des autres.
Les experts de Rubinstein et Associates suggèrent aussi à Tsahal (l'armée) de nettoyer le terrain après chaque bataille de manière à présenter à la presse « une scène plus stérile ». Bref, pour lui faire croire qu'il ne s'y est finalement pas passé grand-chose. Ces consultants américains à l'imagination fertile - mais grassement rémunérée - proposent aussi à Ariel Sharon de se promener avec des gardes du corps plus discrets (ceux qui l'accompagnent en veste et en lunettes noires donnent l'impression de sortir d'une mauvaise BD des années cinquante), d'utiliser plus d'intellectuels pour défendre les positions du pays (le nom de l'écrivain Amoz Oz est cité) et d'avoir également recours aux femmes qui peuvent, selon nos spécialistes, mieux faire passer le message israélien que des officiers supérieurs de Tsahal en uniforme.
Dans ce cadre, tout porte à croire que la vice-ministre de la Défense Dalia Rabin apparaîtra beaucoup en première ligne dans les prochains jours. Parce qu'elle est douée pour le spectacle ? Plutôt parce qu'elle s'appelle Rabin, et que son nom est censé éveiller de la sympathie dans une partie de son auditoire.
La campagne israélienne touchera d'ailleurs aussi l'Europe, puisque Gideon Meïr - un haut fonctionnaire des Affaires étrangères - s'est envolé mardi matin pour Paris afin d'y recruter une agence française de relations publiques chargée de mieux faire passer la pilule de la répression de l'intifada sur le Vieux Continent. Cette agence, dont le nom n'a pas encore été révélé, devra en tout cas travailler sur quatre zones bien délimitées : les pays scandinaves, l'Espagne, l'Italie, et surtout la Belgique, qui se taillera une place de choix dans cette campagne en raison de la procédure judiciaire en cours contre Sharon.
                   
10. Les menaces proférées contre un Arabe modéré ne peuvent que nuire à l'Israël de Sharon par Marwan Bishara
in The International Herald Tribune (quotidien anglophone publié à Paris) du mercredi 8 août 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Azmy Bishara, membre palestinien du Parlement israélien, est confronté à une enquête juridique et à des menaces de mort. Il est normal que cela m'inquiète. Je suis son frère. Mais pourquoi le monde ferait-il bien, lui aussi, de s'en préoccuper ?
Pour dire les choses simplement, la vision d'Azmy, celle d'un Israël basé sur les valeurs universelles de la Démocratie, ce qui inclut la fin de l'inégalité (de traitement) et de l'occupation (des territoires) du peuple palestinien, est absolument primordiale si l'on veut trouver une solution au conflit du Moyen-Orient. Aujourd'hui, cette force et cette vision pionnière sont menacées.
La police israélienne a oeuvréé à déchoir Azmy de son immunité parlementaire de façon à pouvoir le juger pour haute trahison. Au cours d'un discours récent, Azmy avait mis en garde contre l'engrenage guerrier d'Ariel Sharon. Il suggéra, comme alternative, d'apporter un soutien à la résistance populaire contre l'occupation israélienne de la Cisjordanie et de Gaza afin de nous épargner, à tous, le cauchemar d'une guerre régionale (au Moyen-Orient). Une interprétation déformée de ses propos s'est emparée de la Knesset et des médias israéliens, quelques heures seulement après ce discours. "Bishara en appelle à la violence contre Israël", clamaient les gros titres. Triste ironie que de voir mon frère, militant pacifiste, accusé d'incitation à la violence.
Bien que l'inculpation de Azmy soit totalement injuste, j'ai du mal à dissimuler mon enthousiasme à la perspective de ce qu'un procès de cette nature pourrait bien ramener à la surface. Si le crime d'Azmy est de sympathiser avec la résistance légitime (d'un peuple) sous occupation, alors peut-être le temps est-il venu (pour lui) d'affronter les bourreaux de son peuple devant leur propre tribunal.
Que ce soit en notre qualité de population indigène ou de citoyens d'Israël, nous naissons à l'ombre de l'administration militaire. Nous avons toujours été suspectés de représenter une cinquième colonne potentielle, à l'intérieur (d'Israël). Nous avons découvert depuis fort longtemps (depuis les origines de l'Etat d'Israël) qu'une réelle égalité des droits civiques individuels et collectifs, pour un million de Palestiniens (vivant) en Israël ne peut être garantie dans le cadre d'un Etat qui se définit lui-même comme l'Etat du peuple juif, ce peuple qui - entre mille - soumet le nôtre, juste derrière nos collines, à son occupation militaire.
Les droits des Palestiniens à l'égalité, en Israël et leur droit à l'autodétermination, sur tous les territoires occupés (par Israël) en 1967, sont les deux faces d'une même médaille. Tenter de s'opposer à la logique de la violence qui fait rage dans tout le pays commence par la création d'un mouvement pacifiste judéo-palestinien en Israël. Ce mouvement pourrait être basé sur les principes universels mêmes dont Azmy se fait le héraut. Un nombre croissant d'intellectuels israéliens s'engagent en faveur de cette vision démocratique.
Le gouvernement Sharon reproduit une atmosphère de terreur semblable à celle qui avait marqué la période de la guerre de 1948. Les partenaires extrémistes de sa coalition gouvernementale, représentant les partis fondamentalistes religieux, s'adressent aux instincts les plus vils de la population (juive) et menacent d'assassiner littéralement les représentants d'opinions différentes. Les slogans "mort aux Arabes!" et "mort à Azmy Bishara!" ont été vociférés au cours de leurs différentes manifestations. Un de leurs parlementaires a suggéré de coller mon frère devant un peloton d'exécution. Il faudrait peut-être  nous inquiéter, tous autant que nous sommes, pour notre sécurité, dans l'Israël de M. Sharon ?
Le parti politique que Azmy représente figure tout en haut de la liste des "ennemis de l'intérieur". L'Assemblée Nationale Démocratique est accusée du réveil civique et politique récent de la minorité palestinienne et d'avoir fomenté les manifestations à l'intérieur d'Israël-même, en octobre dernier, tandis que l'intifada prenait de l'ampleur en Cisjordanie et à Gaza.
Ironiquement, c'est la même police israélienne, responsable de la mort de 13 Palestiniens citoyens d'Israël et des blessures infligées à des centaines d'autres, qui a mis Azmy en examen pour le rôle qu'il a joué en défendant des étudiants palestiniens contre les brutalités policières, au cours d'une manifestation, l'année dernière également.
Un procès causerait à Israël une "migraine" tant politique que judiciaire. Envoyer un démocrate de la pointure de Azmy devant un tribunal ne pourra que lui fournir une tribune de rêve d'où proclamer ses idéaux universels.
Finalement, un procès ne tarderait pas à se tranformer en un forum international passant en revue les crimes d'Israël, ainsi que ses pratiques discriminatoires et racistes envers les Palestiniens, d'une manière générale, y compris, en particulier, envers ses propres citoyens.
La manière dont Israël traitera sa minorité palestinienne affectera la stabilité, la légitimité et l'avenir de l'Etat (israélien). Azmy incarne les aspirations d'une minorité palpitante dont les droits civiques et nationaux constituent la pierre de touche du caractère réellement démocratique d'Israël.
Si l'on ne peut faire l'économie d'un procès, que l'on finirait par souhaiter, alors que ce soit un procès équitable, ouvert et régulier.
[L'auteur de cet article est chercheur à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS - Paris) et professeur à l'Université Américaine de Paris.]
                       
11. Azmy Béchara, Arabe israélien, membre de la Knesset, connu pour ses positions hostiles à l'occupation israélienne, évoque le racisme de l'idéologie sioniste propos recueillis par Mohamad Moustapha
in Al-Ahram hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercredi 8 août 2001
La démocratie israélienne refuse toute tendance politique qui s'écarte de l'idéologie sioniste.
Gaza, De notre correspondant.
- Al-Ahram Hebdo : Comment expliquez-vous le soutien de grande envergure des Arabes israéliens à l'Intifada, et ce, bien qu'ils soient des citoyens israéliens ?
- Azmy Béchara : En fait, il existe plusieurs raisons à l'origine de la situation qui prévaut à l'heure actuelle.
Premièrement, les Palestiniens qui n'ont pas quitté leur territoire en 1948 et qui vivent maintenant à l'intérieur de l'Etat d'Israël sont en quête d'identité. De même, ils cherchent à garder un lien avec le monde arabe et le peuple palestinien. Il faut souligner que l'Etat hébreu ne leur présente ni une identité civile ni une identité culturelle. Les Arabes israéliens sont avant tout des Palestiniens arabes. Ils étaient palestiniens avant la proclamation d'Israël. Un autre facteur qui explique leur soutien à l'Intifada, c'est la prise de conscience du problème de la discrimination entre les Arabes et les juifs en Israël.
De plus, cette discrimination a lieu dans tous les domaines aussi bien en économie, en politique, que dans l'éducation ou la santé. A titre d'exemple, il existe bon nombre de ministères où il n'y a pas de fonctionnaires arabes. C'est pourquoi j'ai présenté à la Knesset deux projets de loi qui prévoient une représentation plus adéquate des Arabes dans les postes de fonctionnaires et dans les sociétés étatiques.
De plus, il y a une politique anti-arabe dans la distribution des terres et la question de leur propriété : les terres arabes sont confisquées et leur propriété transférée à Israël.
— Ce soutien à l'Intifada et cette recherche d'identité constituent-ils un phénomène qui disparaîtra une fois qu'il y aura une détente dans le processus de paix ?
— Au cours des cinq dernières années, la scène politique a été le témoin de la naissance du courant national arabe et de sa participation organisée aux élections générales en Israël. Ce courant a imposé son discours politique sur toutes les forces arabes en Israël.
Je procède actuellement à l'organisation des forces arabes d'une façon institutionnelle pour que la conscience et la tendance arabe que nous avons évoquées ne soient pas une tendance politique passagère.
— Vous avez parlé de la discrimination entre les Arabes et les juifs. Le projet de loi présenté à la Knesset, et qui interdit aux partisans des mouvements de résistance à l'occupation de présenter leur candidature aux élections générales, vise-t-il les Arabes en Israël ?
— Oui, c'est vrai. Israël tend à éliminer tous les points de vue et les idées qui rejettent l'occupation ou qui voient dans la résistance aux forces d'occupation un droit légitime.
J'ai exprimé à plusieurs reprises mon opinion favorable à la résistance à l'occupation et Israël n'a trouvé aucun prétexte légal ni pour me juger ni pour rendre illégitime le courant politique que je représente, à savoir le courant national arabe. Ce projet de loi confirme une fois de plus le caractère sioniste de l'Etat hébreu et de sa soi-disant démocratie. Une démocratie qui refuse toute tendance politique qui s'écarte de l'idéologie sioniste et qui approuve les intérêts palestiniens.
Le conseiller juridique du gouvernement israélien avait même récemment déclaré que le problème réside non pas dans les positions d'Azmy Béchara hostiles à l'occupation israélienne, mais plutôt dans le fait qu'il soit membre de la Knesset. Ce qui veut tout dire.
— Concernant le processus de paix et le rôle des Travaillistes, ne croyez-vous pas que le parti du Travail, présidé par Shimon Pérès, participe avec le Likoud à détruire le processus de paix ?
— Le parti du Travail est actuellement dans une véritable impasse parce qu'il a perdu son identité politique et qu'il n'a plus de projet politique qui lui permettrait d'affronter la droite israélienne. Ce faisant, il est devenu un parti gouvernemental.
D'autre part, la politique de la droite en Israël est une politique de répression contre le peuple palestinien et son autorité, contre la Syrie et aussi contre le Liban.
Shimon Pérès prétendait que sa présence au sein du gouvernement serait à même d'empêcher la détérioration de la situation. A mon avis, ce prétexte fausse la réalité, parce que Pérès aide Sharon en justifiant ses actes devant la face du monde et le défend au moment où l'Autorité palestinienne et ses organismes sont bombardés.
— Pensez-vous qu'Israël est sérieux quand il menace de liquider l'Autorité palestinienne et de chercher une autre instance avec laquelle il pourrait négocier ?
— En réalité, c'est à la rue israélienne de chercher une direction autre que celle du premier ministre, Ariel Sharon. Mais malheureusement, l'opinion publique en Israël approuve Sharon, et une majorité de la droite israélienne à la Knesset soutient son plan politique extrémiste.
Le problème n'est pas la personne même de Yasser Arafat, mais plutôt les tentatives de l'affaiblir politiquement, de limiter la marge de son mouvement politique et de dicter les conditions d'Israël sur les Palestiniens. Il faut souligner que le fait d'assassiner Yasser Arafat n'est pas si facile que cela. Un tel acte provoquerait un procès international.
— Vous attendez-vous à l'organisation d'élections anticipées en Israël vu qu'il y a des prémices d'un conflit entre les Travaillistes et le Likoud à cause de la détérioration de la situation dans les territoires palestiniens et en Israël même ?
— Non. Je ne crois pas qu'il y aura des élections anticipées en Israël, car Sharon jouira d'une majorité à la Knesset même si les Travaillistes se retirent du gouvernement. Dans la phase actuelle, ce qu'il faut c'est mettre sur pied une stratégie arabe en considérant que Sharon restera au pouvoir encore deux ans. 
                      
12. "Je crois vraiment que le pire est à venir" entretien avec Raji Sourani, avocat, directeur du Centre palestinien des droits de l'homme à Gaza propos recueillis par Agnès Rotivel
in La Croix du mardi 7 août 2001
Ariel Sharon aurait, selon Me Sourani, l'intention d'annexer la totalité de la bande de Gaza et de la Cisjordanie après les avoir asphyxiées économiquement et socialement. Sous l'œil indifférent des pays arabes.
Q : Il y aura bientôt un an que l'Intifada a éclaté dans les territoires palestiniens, quel bilan faites-vous ?
Raji Sourani : Nous avons aujourd'hui, sept ans après Oslo, un système d'apartheid de facto et un étouffement économique et social total des Palestiniens. Ce qui s'est passé en octobre se résume à l'utilisation excessive de la force par les Israéliens, une riposte disproportionnée et, pour la première fois, comme jamais cela ne s'était produit auparavant, des chars ont marché sur des civils, le blocus interne et externe par l'armée israélienne est total, et entre 4 000 à 5 000 soldats israéliens ont été déployés à nouveau dans la bande de Gaza (1).
Nous nous attendions à cette confrontation que l'État hébreu avait minutieusement préparée. A des Palestiniens lançant des pierres et au maximum des cocktails Molotov, les Israéliens ont répondu par des obus de chars, des missiles, une violence incroyable. Destruction quotidienne de maisons, politique de la terre brûlée, occupation des terres, arrachage des arbres, bombardements quotidiens : ce qui s'est passé dans les territoires palestiniens ces derniers mois est sans précédent. C'est une guerre contre des civils, qui se déroule malheureusement dans le cadre d'une conspiration du silence de la communauté internationale.
Q : Que peut-il se passer maintenant ?
RS :Le grand danger pour l'avenir, c'est qu'au lieu de parler des questions fondamentales que sont l'occupation israélienne et le droit des Palestiniens à l'autodétermination, toute la discussion porte sur des sujets complètement accessoires : qui a commencé à tirer et qui sont les responsables? Sur l'établissement de cessez-le-feu, du plan Tenet, du rapport Mitchell, est-ce que l'on doit avoir une trêve d'un ou sept jours ? etc.
L'autre problème, c'est Sharon.
Les Israéliens ont élu, en connaissance de cause, un homme reconnu comme un criminel de guerre par une commission israélienne de justice (2). Personne dans sa coalition gouvernementale n'ose le contes- ter, sans parler des Etats-Unis. La politique de Sharon est claire. Il l'a dit : " Notre guerre d'indépendance n'est pas terminée. " Ce qui signifie qu'il veut annexer la totalité de la bande de Gaza et de la Cisjordanie. La colonisation fait partie de son idéologie, c'est la base politique de sa coalition gouvernementale. Il ne veut pas retourner aux négociations et ne veut surtout aucun représentant politique palestinien dans le paysage. C'est pourquoi il en sabote ..l'image, en introduction à la disparition physique de l'Autorité palestinienne, de l'OLP et ensuite de Yasser Arafat ; Et si l'on ajoute à cela les guéguerres au sein de la classe politique israélienne, je crois vraiment que le pire est à venir.
Q : Yasser Arafat n'est-il pas affaibli par l'échec d'Oslo ?
RS : Pendant ces sept dernières années, les Palestiniens étaient partagés entre ceux, comme l'Autorité palestinienne, qui pensaient qu'ils pouvaient aboutir à une solution pacifique avec Israël - ce fut un échec évident - et ceux qui ne croyaient pas aux bonnes intentions israéliennes, ni en Oslo, parce que cet accord évitait d'aborder les vrais problèmes. Parmi ces derniers, il y avait le Hamas, mais aussi de nombreux groupes u opposition comme le FPLP. Or, dès le début des affrontements, beaucoup, au sein même du Fatah de Yasser Arafat, se sont rangés aux cotés de ceux qui menaient l'Intifada. La poursuite de là colonisation, le nettoyage ethnique à Jérusalem, la morcellisation des territoires palestiniens, le chômage engendré par la fermeture des territoires, tout cela ne fait que renforcer le clan de ceux qui refusent Oslo".
Q : Êtes -vous surpris du silence actuel de" pays arabes ?
RS : Je n'ai jamais eu d'illusion à propos de ces dictatures. Elle n'ont jamais rien fait ni pour leur propre population ni pour les Palestiniens. Elles représentent les intérêts des Américains et .rien d'autre. Mais je ne m'attendais quand même pas à autant de grossièreté de leur part. Ces dictateurs sont terrorisés par l'Intifada qui menace leur pouvoir. Ils cherchent par tous les moyens à convaincre Arafat de l'arrêter.
Q : Que peut faire Arafat ?
RS : J'attends qu'il fasse au minimum deux choses : le ménage dans sa propre maison et qu'il forme un gouvernement d'union nationale. Je ne perds pas espoir mais,  jusqu'à présent, il n'a rien entrepris de tel.
(1) Déjà, avant l'Intifada, les Israéliens contrôlaient 42 % de la bande de Gaza avec 20 colonies habitées par 4000 colons alors que 1,43 million de Palestiniens vivaient sur les 68 % restants.
(2) En 1983 ; la commission Kahan avait conclu qu'Ariel Sharon avait été responsable, indirectement, des massacres de Palestiniens commis dans les camps de Sabra et Chatila au Liban en septembre 1982
                            
13. Lettre à un ami israélien par Pascal Boniface
in Le Monde du samedi 4 août 2001
[Pascal Boniface est directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).]
De nouveau, tu vis dans la peur : celle des attentats qui peuvent, à tout moment, éclater, qui peuvent tuer ou blesser un proche ou un inconnu innocent. Tu crains pour tes enfants et tu te demandes quand tu pourras enfin vivre tranquillement. Vivre normalement est une aspiration qui ne semble pas exorbitante, mais te paraît inaccessible. Tu as le sentiment que jamais la paix ne sera possible avec les Palestiniens, qu'il faut se résoudre à vivre encore une longue période d'affrontements. Tu te demandes : que faire ? La voie de la paix proposée par Barak a échoué. Tu as donc élu Sharon.
Mais la politique musclée de ce dernier ne t'a pas plus apporté de sécurité, au contraire. Faut-il poursuivre dans la voie qu'il a initiée ? Se débarrasser d'Arafat ? Réinvestir militairement les territoires occupés ? Le désespoir te fait perdre une partie de ta lucidité. Tu ne vois pas que la poursuite de cette politique conduira à plus d'attentats, et plus de critiques à l'égard de ton pays au niveau international. Et elle conduira, à terme, pour les communautés juives à l'étranger, à un danger d'isolement par rapport aux autres citoyens.
Le peuple juif a subi le plus horrible des sorts avec la Shoah. Alors que le mot est de plus en plus galvaudé, lui seul a subi un véritable génocide, avec l'intention de l'exterminer pour des raisons racistes. Face à ce traumatisme, qui a été le point d'orgue de comportements antisémites répandus, où le peuple juif a été bien seul, Israël représente un sanctuaire, la certitude que cela ne recommencera jamais. L'Etat démocratique d'Israël – même si une partie de la population qui y habite n'a pas les mêmes droits que l'autre pour des raisons ethniques – est entouré de régimes autoritaires, si ce n'est dictatoriaux. Il a dû lutter pour faire admettre son existence par ses voisins. La défense d'Israël a prévalu alors sur toute autre considération.
Ces faits peuvent-ils, pour autant, justifier que la victimisation du peuple juif lui donne une sorte de droit – pour ne plus être victime – d'opprimer à son tour un peuple ? Pour que la Shoah ne se reproduise plus, peut-on admettre la violation des droits des autres ?
Car enfin, imaginons : un pays occupe, à la suite d'un conflit, des territoires, en violation des lois internationales. Trente-quatre ans après, cette occupation se poursuit, malgré les condamnations répétées de la communauté internationale. La population, dans ces territoires occupés, se voit nier le droit à l'autodétermination et imposer des contraintes exorbitantes, des lois d'exception. Destructions de maisons, confiscations de terres, emprisonnements sans jugement, humiliations quotidiennes et, jusqu'à récemment, torture, légalisée sous la pudique appellation de "pressions physiques modérées", sont des pratiques courantes.
Cette population se révolte, demande la création d'un Etat indépendant sur les territoires occupés à la suite d'un conflit, ce qui ne serait que l'application de la Charte des Nations unies. S'engage un cycle de violence et de répression, où les forces de l'ordre de la puissance occupante tirent et tuent régulièrement des manifestants, et où des attentats font des victimes dans la population de l'Etat occupant.
Imaginons un pays où le premier ministre a été directement lié à des massacres de civils, principalement femmes et enfants, dans des camps de réfugiés désarmés. Un pays où le leader du troisième parti au pouvoir traite les membres d'une des principales communautés nationales du pays (les Arabes) de "serpents, et même pire, de vipères" et propose de "les anéantir, ces méchants, ces bandits, de leur tirer dessus avec des supermissiles". Un pays où des extrémistes armés peuvent organiser en toute impunité des expéditions punitives contre des civils désarmés.
Ce type de situation ne peut être accepté en aucune manière et en aucun lieu. Elle l'est pourtant au Proche-Orient, principalement parce que le souvenir de la Shoah crée une culpabilité collective à l'égard du peuple juif. Par référence à ce traumatisme, ceux qui s'opposent à la politique du gouvernement d'Israël sont soupçonnés de ne pas admettre qu'il soit nécessaire d'éviter une nouvelle Shoah.
Or même si rien n'est venu égaler en horreur cette dernière, ce raisonnement s'avère inadéquat, et même inacceptable. Aujourd'hui, les principales victimes sont les Palestiniens, pas les Israéliens. Cela ne veut pas dire que les premiers n'ont aucun tort, que la corruption n'existe pas dans les territoires qu'ils contrôlent, qu'il n'y a pas d'attentats aveugles. Cela veut dire que les reproches faits aux autorités palestiniennes ne sauraient masquer les responsabilités des gouvernements israéliens. On ne peut pas mettre sur le même plan l'occupant et l'occupé.
En tous les cas, c'est ainsi que le ressent en France la majeure partie de la population. On est, à cet égard, frappé par l'évolution des jeunes, notamment les étudiants, très partagés sur le Proche-Orient il y a vingt ans, massivement émus et révoltés aujourd'hui par le sort réservé aux Palestiniens.
A soutenir aveuglément une politique considérée par de plus en plus de personnes comme injuste, pour ne pas dire odieuse, la communauté juive française risque de s'isoler. Heureusement, les plus lucides et les plus courageux de ses représentants font prévaloir leurs principes sur l'exigence de la solidarité coûte que coûte avec Israël. Le lien entre la lutte contre l'antisémitisme et la défense à tout prix d'Israël tourne court, et peut même s'avérer contre-productif. On ne luttera pas contre l'antisémitisme en légitimant l'actuelle répression des Palestiniens. On peut, au contraire et malheureusement, le développer en agissant ainsi. On ne luttera pas efficacement contre l'antisémitisme si l'on voit encore longtemps des soldats israéliens tirer sur des adolescents qui jettent des pierres.
Tu dois t'interroger, ami israélien, sur les raisons qui font que ton gouvernement, très largement soutenu auparavant, trouve aujourd'hui peu de défenseurs hors de la communauté juive. Au fond de toi-même, tu sais qu'il n'est pas suffisant de faire porter cette responsabilité aux médias. La politique actuelle du gouvernement israélien conduit à une crispation, au repli sur soi croissant d'Israël et des communautés juives. Ce n'est ni leur tradition ni leur intérêt.
Créer un lien entre la lutte contre l'antisémitisme et le soutien à Sharon, fût-il soutenu par Shimon Pérès, ne peut guère servir la première cause. Il y a des cas – nous en avons connu de semblables en France – où la politique menée par un gouvernement dessert la nation. Dans ce cas, ce n'est pas rendre service à cette nation que de ne pas se démarquer du gouvernement en question. On ne peut maintenir une balance égale entre forces de l'ordre israéliennes et manifestants palestiniens, mettre en parallèle les attentats des désespérés, prêts au suicide parce qu'ils n'ont pas d'autre horizon, et la politique planifiée de répression du gouvernement israélien.
Le monde occidental est considéré par une partie de plus en plus importante de l'opinion comme "injuste". Pourquoi ce qui vaut pour les Kosovars, auxquels pourtant la communauté internationale ne reconnaît même pas de droit à la souveraineté, ne vaut pas pour les Palestiniens ? Agir ainsi n'est-il pas le meilleur moyen de développer le fanatisme des radicaux islamiques, de donner du crédit à la thèse des deux poids, deux mesures.
En France, à trop permettre l'impunité du gouvernement israélien, la communauté juive pourrait là aussi être perdante, à moyen terme. La communauté d'origine arabe et/ou musulmane est certes moins organisée, mais elle voudra faire contrepoids, et pèsera vite numériquement plus lourd, si ce n'est déjà le cas. Il serait préférable pour chacun de faire respecter des principes universels, et non le poids de sa propre communauté. Le respect de ces principes exige qu'il y ait création d'un Etat palestinien indépendant et viable. C'est la création de cet Etat qui donnera un horizon aux Palestiniens, qui permettra à Israël de vivre en paix et aux parents israéliens de laisser sortir leurs enfants sans craindre pour leur vie.