Point d'information Palestine > N°155 du 05/07/2001

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Association loi 1901 - Membre de la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine
Pierre-Alexandre Orsoni (Président) - Daniel Garnier (Secrétaire) - Daniel Amphoux (Trésorier)
Sélections, traductions et adaptations de la presse étrangère par Marcel Charbonnier
                       
Si vous ne souhaitez plus recevoir (temporairement ou définitivement) nos Points d'information Palestine, ou nous indiquer de nouveaux destinataires, merci de nous adresser un e-mail à l'adresse suivante : amfpmarseille@wanadoo.fr. Ce point d'information est envoyé directement à 2687 destinataires.
      
              
Rassemblements contre la visite officielle du Général Ariel Sharon en France
jeudi 5 juillet à 18h30, sur la Place du Châtelet à Paris
Premiers signataires : Association France-Palestine Solidarité (AFPS), Association franco-palestinienne d'échange culturel (AFPEC), Action du Tchad pour l'unité et le socialisme,Association des Marocains en France (AMF), Association des Palestiniens en France, Association pour la promotion des jumelages entre les villes de France et les camps de réfugiés palestiniens, Association des Travailleurs magrhébins en France (ATMF), Bloc de gauche du Portugal (section de France), Campagne pour le droit au retour, Collectif inter-universitaire de coopération avec les universités palestiniennes (CICUP), CEDETIM, Collectif des familles de disparus en Algérie, Collectifs de solidarité en région parisienne, Comité pour le droit des victimes de l'occupation israélienne au Liban, Comité de vigilance pour une paix réelle au Proche-Orient (CVPRO)... Liste complète auprès de : amfpafp@club-internet.fr
vendredi 6 juillet 2001, à 18h devant la Préfecture de Marseille
A l'appel du Collectif pour les Droits du peuple palestinien : Association Médicale Franco-Palestinienne / Marseille et Aubagne, AJIAL France, AFASPA Marseille, Aix Solidarité, Ballon Rouge, CIMADE, CNUC, Discrimination Zéro, FSU, Ligue Communiste Révolutionnaire, Ligue des Droits de l'Homme Marseille Nord-Sud, Les Alternatifs, Les Verts, Méditerranée Solidaire(s), Mouvement de la Paix, MDC, MRAP, PCF, RAFD, RFPP, Résister, Santé Sud, Témoignage Chrétien... (liste provisoire et en attente de confirmation)
             
Au sommaire
          
Témoignages
1. Welcome in "absurdi" par Philippe Conti, photographe français
2. Camp d'été… par Chantal Abu Eishe, citoyenne d'Al Khalil / Hébron (Palestine)
3. Texte d'été par Gaëlle Dessus, citoyenne d'Al Quds / Jérusalem (Palestine)
            
Réseau
1. "Ennemis de l'Etat"... : les choses ne font qu'empirer... par Edward Saïd in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du  jeudi juin 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
2. La visite du président Bashar al-Assad à Paris par Marwan Bishara
3. Oh, quelle merveilleuse unité ! par Uri Avnery [traduit de l'anglais par  Sylviane de Wangen]
              
Revue de presse
1. Une plainte contre Ariel Sharon jugée recevable à Bruxelles Dépêche de l'agence Reuters du dimanche 1er juillet 2001, 18h11
2. Méditations, à un barrage militaire, parmi d'autres, en Cisjordanie... par Wendy Pearlman in The Washington Post (quotidien américain) du samedi 30 juin 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
3. Controverse israélo-palestinienne au sujet du calendrier du cessez-le-feu par Deborah Sontag in The New York Times (quotidien américain) du samedi 30 juin 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
4. Quandt : "le pari arabe sur Bush est un pari hasardeux" par Mufid Abd al-Rahim in Al-Watan Al-Arabi (hebdomadaire arabe publié à Paris) du vendredi 29 juin 2001 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
5. La diplomatie américaine se contredit au Proche-Orient - Des observateurs en Palestine ? Powell dit oui, il est démenti par Alexandra Schwartzbrod in Libération du vendredi 29 juin 2001
6. DOSSIER Sabra-Chatila : Sharon rattrapé par son passé in Magazine (hebdomadaire libanais) du vendredi 29 juin 2001
6.1. Chibli Mallat, avocat des plaignants : "Pas d'immunité pour Sharon"
6.2. Hamad Chamas : Des images ancrées dans la mémoire
6.3. Souad Srour el-Merhi : "Sharon m'a privée de ma maternité"
6.4. Sabra et Chatila : Récapitulatif d'un massacre
6.5. La juridiction extraterritoriale : Pinochet, Milosevic et les autres...
7. Une colonie qui ne dit pas son nom par Adrien Jaulmes in Le Figaro du jeudi 28 juin 2001
               
Témoignages

              
1. Welcome in "absurdi" par Philippe Conti, photographe français
Hébron / Al Khalil (Palestine), le mardi 3 juillet 2001 - Hébron 2001, c'est un peu comme "2001 l'Odyssée de l'espace". Tu ne sais pas quand la machine vas se dérégler, et tout foutre en l'air. De toute façon, l'espace ici, c'est vite réglé, comme notion abstraite on peu difficilement faire mieux. Evidement, certains que l'on connaît, essayent de le délimiter et d'y imposer leur loi ! Mais la machine est humaine, et on ne la contraint pas si facilement, heureusement. Alors malgré toutes les humiliations et les empêchements, chaque jour reste un défi à l'espace. Aujourd'hui encore c'est couvre feu. Pourquoi ? Parce qu'un colon s'est fait tuer à 20 km d'ici.
- Le lien de cause à effet ?
- Est-on toujours obligé de trouver une raison à toute chose ?
Je ne me souviens plus du nom de ce fameux écrivain africain qui a écrit cet hiver "Allah n'est pas obligé d'être juste dans tout ce qu'il fait...". Dans un pays où l'on invoque et remercie Dieu sans cesse, et où chacun vous salut en vous invitant à la paix, je trouve que c'est une bonne réponse. Car, quelle falsification tout de même !
Hébron ? Oh ! Welcome in "absurdi".
Vous n'avez pas trouvé ce nom dans les guides touristiques ? C'est que moins il y a de touristes, moins il y a d'étrangers, mieux c'est. "Nous" pouvons accomplir notre basse besogne, et convertir l'espace a notre volonté, "en paix" !
                 
2. Camp d'été… par Chantal Abu Eishe, citoyenne d'Al Khalil / Hébron (Palestine)
Bordeaux (France), le lundi 2 juillet 2001 - Hébron, Bordeaux, un point commun mais vraiment un seul : la vigne…
Privilégiée que je suis, j'ai quitté Hébron il y a une semaine pour des vacances en France avec mes enfants. Jamais ils ne les ont tant réclamées et tant attendues ! 9 mois d'Intifada laissent des traces : Jamal (pas encore 6 ans) s'étonne de voir des militaires près d'un bâtiment : "il y a une intifada aussi ici ?". En tout cas même si les amis et la famille nous disent chaque jour que nous les avons bien méritées ces vacances, je me prends souvent à culpabiliser et pense chaque jour à mes étudiants restés coincés à Hébron, aux enfants de la vielle ville dont l'horizon se limite aux ruelles de H2. Pour tous les enfants des écoles palestiniennes il n'y aura pas eu de sortie scolaire cette année. Pas de sortie à la mer ou à Jéricho comme le veut la tradition. Pour beaucoup cette sortie annuelle est la seule occasion de voir autre chose, de découvrir une autre parcelle de cette Palestine meurtrie. Cette année donc point de paysage différent, point de découverte… Et comme la plupart des familles sont dans des situations financières encore plus difficiles "qu'avant", pas non plus de grand pique nique familial, pas d'inscription aux camps d'été (bien que certaines associations accueillent cette année gratuitement certains enfants). Les étudiants qui auraient pu se rendre en Jordanie se demandent si "on" les laissera rentrer (encore faut-il "qu'on" les laisse sortir). Bref cet été la Palestine sera un grand camp fermé…
Avant de partir, je culpabilisais parce "qu'on" me laissait passer aux barrages de l'armée (une tête de type assurément non-palestinien me valant ce privilège), et je pouvais donc me déplacer en voiture alors que je dépassais souvent des hommes, jeunes ou vieux, des femmes chargées de paquets, parcourant des kilomètres à pied faute de trouver un taxi palestinien pour la bonne raison que ceux ci ne pouvaient pas circuler librement… C'est parfois un avantage d'être prise pour ce qu'on n'est pas mais c'est parfois lourd. J'ai souri jaune quand un  colon m'a demandé de le prendre en stop pour le conduire à sa colonie  alors qu'au barrage quelques kilomètres plus loin, j'ai vu une vingtaine de jeunes Palestiniens (dont le crime est d'avoir essayé d'aller gagner quelques sous de l'autre côté de la ligne verte) face au mur, mains en l'air, en plein soleil, attendant "qu'on" veuille bien les laisser partir. Je me dis alors que la Palestine détient certainement le record du nombre d'injustices au mètre carré…
                
3. Texte d'été par Gaëlle Dessus, citoyenne d'Al Quds / Jérusalem (Palestine)
Jérusalem (Palestine), le mardi 23 juin 2001 - Depuis quelques semaines, les cerfs-volants sont de nouveau dans le ciel. Simples, en plastiques noirs ou blancs, fabrications de fortune, les enfants palestiniens ont leurs yeux accrochés dessus pendant des heures. Des VTT ont fait leur apparition avant l'Intifada. Viser avec des pierres sur des fûts de pétrole et attendre le "bong" vainqueur est aussi commun. Ici c'est l'été, les vacances scolaires. Et c'est tout ce que ces enfants auront comme loisirs. A Jérusalem Est il y a un petit square, sans toboggan, pas de piscine publique (il y a bien quelques grands hôtels à 15$ l'entrée ou le YMCA à 400$ l'année). Pas non plus de terrain de sport, ni de cinéma, le théâtre est fermé, pas de bibliothèque et encore moins de centre de loisirs. Pourtant à quelques centaines de mètres il y a tout cela. C'est à l'Ouest, côté israélien, où la municipalité, les associations ont les moyens (grâce, en partie, aux impôts exorbitants prélevés aux habitants de Jérusalem Est [Palestiniens, ndlr]). Mais ces enfants palestiniens n'y ont pas droit. Mais où est le Droit des enfants palestiniens ? A Gaza ville, les Norvégiens ont financés il y a quelques années, la construction d'un joli square en plein centre. Ô scandale : ça n'est pas une priorité, ça n'est pas utile, encore moins rentable ! Pourtant c'est le lieu de rendez-vous de nombreuses familles qui, le soir, flânent, dégustent glaces et pâtisseries, salutations et rires. Un vrai lieu de vie ! Les loisirs, le plaisir de se retrouver, la joie de partager des moments agréables sont-ils vraiment inutiles ? N'est-ce pas une priorité de rendre les Palestiniens heureux ?
                      
Réseau
             
1. "Ennemis de l'Etat"... : les choses ne font qu'empirer... par Edward Saïd
in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du  jeudi juin 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Confrontés au comportement abominable d'Israël à l'égard des Palestiniens, nous, la plupart des Arabes - j'en fais aussi partie - avons tendance à moins viser de nos critiques la situation générale dans le monde arabe que nous le faisions en temps ordinaire. Je ne pense pas, toutefois, qu'il soit exagéré de dire que, pour peu que nous examinions où en est le monde arabe de nos jours, nous sommes, pour la plupart d'entre nous, absolument dévastés par la constatation de la situation d'ensemble, caractérisée par la médiocrité et une dégénérescence accélérée qui semblent bien être devenues notre sort. Dans tous les domaines importants (exceptée, peut-être, la cuisine), nous avons dégringolé en bas de la pyramide en ce qui concerne la qualité de la vie. Nous sommes devenus des bons à rien, tant en matière d'impuissance politique et d'hypocrisie (notamment, vis-à-vis de l'Intifada, pour laquelle les Etats arabes ne font pratiquement rien) que pour les conditions sociales, économiques et politiques d'une pauvreté abyssale qui se sont imposées à tous les pays arabes sans pratiquement aucune exception. Illettrisme, pauvreté, chômage, non-productivité se sont aggravés de manière alarmante. Tandis que le reste du monde semble évoluer dans le sens de la démocratie, le monde arabe va dans le sens inverse : vers encore pire en matière de tyrannie, d'autocratie, de gouvernance maffieuse. Il en résulte que nous sommes de plus en plus nombreux à penser que nous ne pouvons pas (nous ne devons pas) rester silencieux plus longtemps. Toutefois, il est difficile de savoir par où commencer, afin de tenter d'améliorer la situation, même s'il semble bien qu'être lucides et honnêtes sur ce que nous avons permis qu'il nous arrive, par négligence, est une bonne façon de se lancer.
Il est peu d'exemples qui illustrent plus éloquemment mon propos que certaines données chiffrées et certains recensements d'événements auxquels je recourrai ici. Il y a peu de temps, l'intellectuel égypto-américain Saadeddin Ibrahim, professeur de sociologie à l'Université américaine du Caire et directeur du Centre Ibn Khaldun a été condamné à sept ans de travaux forcés par une cour de sécurité de l'Etat. Cela, après deux mois d'incarcération au secret, à la suite d'une arrestation sommaire, suivis de plusieurs mois de mise à l'épreuve pour malversations financières, atteinte à l'image de l'Egypte, falsification électorale, incitation aux troubles confessionnaux ou idéologiques, en sus de la livraison d'information à l'ennemi... Ce sont là des accusations extrêmement graves, évidemment, mais ce qui est ahurissant, c'est que le tribunal ait, en l'occurrence, rendu son jugement en quelques heures seulement, après des mois d'audience...
Ce procès a attiré énormément d'attention, pour des raisons évidentes. Un intellectuel éminent a été humilié dans un pays dont la centralité politique et la taille étaient gages, pratiquement à coup sûr, d'une couverture médiatique maximale, tout particulièrement dans l'Occident libéral, et d'une accumulation de jugements négatifs accablant un système qui donnait toutes les apparences de persécuter un homme en raison de ses opinions indépendantes, sinon toujours largement populaires. Les quelques Arabes à prendre sa défense ont presque tous, uniformément, commencé par prendre la précaution de préciser qu'ils trouvaient ses opinions et ses méthodes inadmissibles : il était connu pour être en faveur de la normalisation avec Israël, il semblait être à l'aise financièrement grâce à ce qui semblait être son esprit d'entreprise et ses idées circulaient mieux, d'une manière générale, à l'extérieur qu'à l'intérieur du monde arabe. Reste qu'il devait être clair, pour tout le monde, qu'on faisait de son cas un exemple ; ainsi, il a souffert injustement, en dépit de son mode de vie, dans l'ensemble, hors du commun et de son succès exceptionnel.
Je dois être l'un des rares à avoir suivi ce procès depuis l'étranger mais je dois préciser que j'ai bien connu Ibrahim, il y a une trentaine d'années, et que j'étais sans nouvelles de lui depuis lors. Je suis allé en Egypte (et, précisément, à l'Université américaine du Caire) à plusieurs reprises, au cours de ces vingt dernières années, mais nos chemins ne se sont jamais croisés. Je ne me souviens pas avoir jamais rien lu de lui, mais je connaissais bien son intérêt pour la société civile, ses relations cordiales avec l'élite du pouvoir en Egypte, en Jordanie et ailleurs, ainsi que son intérêt pour les processus électoraux et le statut des minorités. Je tiens toutes ces informations sur sa personnalité de deuxième ou de troisième mains, c'est pourquoi je ne suis pas fondé à dire quoi que ce soit sur ses idées. Je ne pense d'ailleurs pas qu'elles importent réellement, de quelque façon qu'on les envisage. Je suppose simplement qu'il a des idées, et je suppose aussi que, à l'instar de tous les intellectuels, il a suscité autour de lui autant d'hostilité que de sympathie. Cela ne prouve rien et me semble tout ce qu'il y a de plus normal.
Ce qui me semble, par contre, absolument anormal, c'est qu'il ait été méthodiquement châtié par l'Etat à cause de sa renommée et parce qu'il a osé critiquer plusieurs aspects de la politique gouvernementale. La leçon (à en tirer) semble bien être que si vous avez assez de témérité pour trop ouvrir votre g... et si vous déplaisez aux pouvoirs en place, vous serez sévèrement contré. Nombreux sont les pays, de par le monde, à être régis par les décrets de l'état d'urgence. Sans exception, ce type de gouvernement doit être dénoncé et condamné. Il ne doit y avoir aucune raison (à part une catastrophe naturelle d'ampleur absolue) pour suspendre de manière unilatérale l'état de droit et la garantie d'une justice impartiale. Même les pires criminels, dans un état de droit, bénéficient de la justice et d'une condamnation proportionnée (à la gravité de leur crime). Ainsi, par exemple, aux Etats-Unis, de nombreux commentateurs du procès Ibrahim n'ont pas relevé que l'Amérique (qui n'est pas régie, que l'on sache, par l'état d'urgence) est l'un des pays les plus iniques en matière de dénis de justice (qui affectent généralement les non-blancs), de peine capitale et de système carcéral terrifiant, le pays détenant le record mondial de la répression et du ratio de la population internée sur la population générale. En d'autres termes, ce que fait l'Egypte doit être vu d'un regard qui devrait valoir aussi pour des pays soi-disant civilisés, de la plupart desquels les journalistes ont condamné le traitement réservé à Ibrahim sans admettre que son cas n'est pas unique, que ce soit au Moyen-Orient ou en Occident même. Des milliers de militants islamistes sont traités de manière bien pire, sans que des journalistes libéraux (tel Thomas Friedman), qui se sont fait les hérauts passionnés d'Ibrahim n'élèvent la moindre protestation. Ces journalistes ne trouvent rien à redire, non plus, aux atteintes aux droits de l'homme perpétrées dans leur propre pays, ou au sort d'Arabes victimes de l'iniquité de l'Etat, mais moins visibles que Saadeddin Ibrahim...
Là où je veux en venir, bien sûr, c'est que la justice est la justice et l'injustice reste l'injustice, sans égard à l'identité de la personne mise en cause et maltraitée. La caricature de procès en bonne et due forme, dans le cas d'Ibrahim, est une infamie (inadmissible) non pas parce qu'il est riche et célèbre, mais bien parce que toute offense à la personne est quelque chose d'extrêmement grave, quelle qu'en soit la victime. Et ce qui est particulièrement significatif dans le cas d'espèce, c'est le fait qu'il en dit très long sur notre malaise actuel et sur notre impression que les priorités sont perverties, dès lors qu'on suppose que tout citoyen, quel qu'il soit, et non pas seulement un universitaire réputé, peut être l'objet des abus de pouvoir, dans le monde arabe. Le cas Ibrahim nous enseigne que nos législateurs sont habités de l'idée que personne n'est à l'abri de leur courroux et que les citoyens devraient vivre en permanence dans la peur et la soumission et la capitulation face à quelque forme d'autorité que ce soit, tant séculière que religieuse. Quand l'Etat est détourné de sa réalité première de propriété du peuple et qu'il devient au contraire la chose d'un régime ou d'un gouvernant, à utiliser comme bon semble au régime/dictateur, nous devons admettre que nous avons été vaincus, en tant que peuple souverain, et que nous sommes entrés dans une phase de dégénérescence avancée qu'il est peut-être déjà trop tard pour tenter d'y remédier ou d'en inverser le cours.
Ni une constitution ni un processus électoral n'ont de sens si de telles suspensions de la loi et de la justice peuvent avoir lieu avec l'assentiment relatif d'un peuple tout entier, et en particulier de ses intellectuels. Ce que je veux dire, ce n'est pas simplement que nous n'avons pas la démocratie, mais qu'en fin de compte nous semblons bien avoir refusé jusqu'au concept même de la démocratie. J'en ai acquis la ferme conviction, il y a environ huit ans de cela, après une conférence que j'ai faite à Londres, au cours de laquelle j'avais critiqué les gouvernements arabes, leur reprochant leurs atteintes aux libertés. J'avais été sommé de m'excuser par un ambassadeur arabe. Ayant refusé ne serait-ce que d'adresser la parole à cet homme, un ami intercéda et s'arrangea pour que nous nous rencontrions chez lui : il nous avait invités tous deux (séparément) à prendre le thé... Ce qui se passa alors fut extrêmement révélateur. Alors que je réitérais mes commentaires, l'ambassadeur sortit complètement de ses gonds (il se trouve qu'il était aussi un membre du parti au pouvoir dans son pays) et me dit en des termes non équivoques qu'en ce qui le concernait, et ce qui concernait le régime (qu'il représentait), la démocratie n'était pas moins que le SIDA, la pornographie et le chaos réunis. "Nous n'en voulons pas, de cette saloperie!", hurla-t-il à de multiples reprises, en proie à une rage quasi-démentielle.
C'est alors que je compris : l'autoritarisme est maintenant tellement ancré en nous que tout défi qui lui est lancé semble rien moins que diabolique et du même coup, inconcevable. Aussi n'est-ce pas pour rien que tellement de personnes se soient tournées vers une forme extrémiste de fondamentalisme religieux résultant de la perte de l'espoir et de l'absence même de tout espoir. Lorsque les droits démocratiques furent abrogés, au début, dans les premières années des indépendances (des pays arabes, ndt) parce que la sécurité (nationale) semblait authentiquement menacée, personne n'imaginait que l'"état d'urgence" allait durer un demi-siècle tout en ne donnant aucun signe de vouloir laisser place aux prérogatives de la liberté individuelle. Au contraire, au fur et à mesure que les Etats sécuritaires devenaient de moins en moins sûrs - finalement, y a-t-il un seul Etat dans notre région qui puisse apporter réellement à tous ses citoyens la sécurité et la libération de la peur et de l'indigence, sécurité et libération auxquelles ils ont droit ? - le niveau de la répression s'y aggravait. Personne n'est en sécurité, personne n'est délivré de l'angoisse quotidienne, aucune valeur n'est préservée par la loi.
Le statut de la personne a plongé si profondément que même l'un des droits les plus basiques de la citoyenneté, le droit de tout un chacun à vivre prémuni contre le risque de se voir menacé dans sa propre personne par l'Etat, a pratiquement disparu. Autre exemple de ce que je suis en train de décrire comme une situation en dégradation constante : le cas de la journaliste libanaise Raghida Dergham, une femme de valeur qui a travaillé au bureau new-yorkais du quotidien arabe Al-Hayat durant plusieurs années. Grand reporter et commentatrice jouissant d'une excellente réputation en Amérique, elle a contribué au prestige de sa profession, dans son pays, le Liban, pendant des années. Elle vient d'être prévenue de haute trahison dans son pays pour avoir assisté à une conférence publique, à Washington, au cours de laquelle elle a croisé le fer avec Uri Lubrani, agent du Mossad israélien et l'un des responsables (et peut-être même le chef) de la supervision du régime d'occupation au sud-Liban. (Ce avant quoi il avait été l'intermédiaire entre Israël et le Shah d'Iran). Mme Dergham s'est vu retirer son passeport. Si elle retourne au Liban, elle sera immédiatement arrêtée. (Un autre journaliste libanais, Samir Kassir, a été déchu de la nationalité libanaise parce qu'il a écrit quelque chose qui a eu le don de déplaire aux autorités).
Le cas Dergham illustre une acte de perversité absolument renversante qui donne une idée de jusqu'où peuvent aller les différentes acceptions du "crime" de "normalisation" (avec Israël, ndt), ce concept absolument stupide, usé jusqu'à la corde comme il l'est afin de détourner l'attention de l'indifférence arabe à l'égard des Palestiniens, afin d'attaquer d'autres Arabes (du pays "frère" ennemi voisin, ndt) ou pour faire la promotion de l'ignorance, comme je l'ai mis en évidence dans mon dernier papier. D'abord, le débat de Mme Dergham avec Lubrani a eu lieu en public, aux Etats-Unis. Il n'avait absolument rien de secret ; il ne s'agissait de rien d'autre qu'un débat public, et certainement pas d'une quelconque forme de négociation! Attendre d'un citoyen normal, mentalement valide, qu'il obéisse à des lois qui proscrivent jusqu'à la simple mention du nom d'Israël est totalement idiot (pour rester poli). De plus, je ne connais pas d'Etat arabe qui n'ait eu des relations à un niveau ou à un autre avec Israël, secrètement ou ouvertement. Le monde entier - et au premier chef, les victimes d'Israël, les Palestiniens, plus que quiconque - sait bien qu'Israël, son armée, ses agents secrets, sa police et sa société, existent : à quoi cela peut-il bien servir, grands dieux, de prétendre qu'Israël n'existe pas ? Mais qualifier l'attitude de Mme Dergham de haute trahison ne vise pas tant à révéler que la notion de trahison a été étendue au-delà de toute raison et de toute mesure, qu'à montrer avec quelle hostilité radicale l'Etat considère ses propres citoyens, en particuliers ceux d'entre eux qui remplissent leurs obligations professionnelles avec compétence et conscience. De plus, dans la plupart des pays, à l'exception malheureuse des nôtres, le débat ouvert est l'un des moyens grâce auxquels le point de vue arabe peut être porté à la connaissance du public. Comment, dès lors, peut-on oser y opposer une quelconque objection ?
Mais les gouvernements arabes ont apparemment le sentiment intime, aussi triste cela puisse-t-il sembler, qu'un avis éclairé est quelque chose qu'ils doivent s'empresser de condamner sans tarder, en particulier lorsque cet avis éclairé n'est pas du goût du gouvernant. On peut comprendre (on pourrait même admettre) qu'il puisse exister un antagonisme entre l'Etat et ses citoyens, mais il y a aujourd'hui une situation d'antagonisme si profond, allant jusqu'à ce qu'un citoyen lambda puisse être menacé de quasi anéantissement par le gouvernement et/ou son chef, que c'est tout l'équilibre entre les différents intérêts constitutifs de l'Etat qui a perdu toute signification. Le crime n'est plus un acte objectif, régi par des procédures reconnues et publiquement codifiées d'établissement de la preuve, de jugement, de peine et d'appel, puisqu'aussi bien il est devenu entièrement de la prérogative de l'Etat de le qualifier et de le punir selon son bon plaisir.
Ce qui est en cause, c'est le droit à la pensée et à l'expression libres et, de manière sous-jacente, le droit d'être prémuni de restrictions arbitrairement opposées à la liberté de l'individu. Les deux affaires que j'ai mentionnées ont été intentées contre des personnalités de renom que ont les moyens et les connaissances (leur) permettant d'attirer l'attention sur ce qui leur a été si injustement infligé. Mais une population entière, dont la plupart des individus sont obscurs ou cachés, de victimes potentielles, existe de nos jours dans les sociétés arabes, contre laquelle des mesures similaires peuvent être (et/ou ont d'ores et déjà été) diligentées, à titre individuel ou solidairement. Ils se sont vus stigmatisés de titres d'accusation aussi ridiculement éculés que l'homosexualité, l'athéisme, l'extrémisme, le terrorisme et le fondamentalisme, dans la plupart des cas sans la prudence et la nuance élémentaires qui s'imposent pourtant en ces matières, tout à fait de la même manière dont les contempteurs des milieux dirigeants peuvent être réduits au silence et/ou embastillés. La torture est, hélas, aussi répandue dans les prisons arabes qu'elle l'est dans les prisons israéliennes.
La plupart d'entre nous vivent dans la hantise d'un tel sort, et c'est la raison pour laquelle de très nombreux intellectuels gardent le silence ou pensent qu'ils ne doivent qu'à leur bonne étoile de ne pas avoir connu le sort réservé à Saadeddin Ibrahim et à Raghida Dergham. Il est vrai que ces deux personnes ont été choisies pour faire un exemple de leur humiliation et du châtiment qui leur a été imposé. Toutefois, d'autres intellectuels, en totale inconscience, espèrent encore que s'ils se tiennent comme il faut, s'ils se joignent au choeur des inquisiteurs, et s'ils sont en permanence sur leurs gardes pour dire toujours et seulement "ce qu'il faut dire", ils échapperont à un sort similaire. Là, je dois reconnaître que je ne sais pas ce qui est pire : la censure directe telle que pratiquée par le gouvernement, ou bien l'auto-censure de précaution pratiquée par chacun d'entre nous tous afin que nous puissions continuer à mener notre bonhomme de chemin sans nous retrouver entre cinq murs ou disparaître dans la nuit. Un jour pas si lointain, j'ai rencontré un jeune Kurde irakien qui venait de s'enfuir de son pays. Là-bas, me dit-il, si quelqu'un vous veut du mal, il lui suffit de vous dénoncer à la police comme ennemi de l'Etat (irakien) : il est vraisemblable, après ça, que vous-mêmes et tous les membres de votre famille "débarrasseront le plancher". Cela est vrai de combien de pays dans le monde, aujourd'hui et, parmi ces pays, combien sont des pays arabes ? J'ai trop honte pour pouvoir poser vraiment la question.
Tandis que le monde arabe poursuit sa spirale régressive inexorable vers toujours plus d'incohérence et d'infamie, il revient à chacun d'entre nous d'élever la voix contre ces abus de pouvoir terrifiants. Personne n'est à l'abri tant que chaque citoyen ne protestera pas contre ce qui n'est pas autre chose qu'un retour aux pratiques autocratiques médiévales. Si nous dénonçons (à juste titre) les agissements d'Israël envers les Palestiniens, nous devons aussi avoir la volonté d'appliquer exactement les mêmes standards de jugement à nos propres pays. Cette norme vaut aussi bien pour les intellectuels américains que pour les intellectuels arabes et les intellectuels israéliens qui, tous, doivent dénoncer les atteintes aux droits de l'homme d'un point de vue universel et non pas seulement lorsque ces atteintes se produisent dans le camp d'un ennemi officiellement désigné. Notre propre cause ne peut que sortir renforcée de notre prise de positions qui puissent s'appliquer à toutes les situations, sans clauses de style du type "Je ne suis pas d'accord avec lui, mais... " destinées à amoindrir la difficulté et la prise de responsabilité inhérentes au fait de s'exprimer ouvertement et clairement. La vérité, c'est qu'en tant qu'Arabes,  ce que nous avons laissé nous échapper de plus précieux, aujourd'hui, c'est la capacité à nous exprimer et, tant que nous n'exercerons pas ce droit, notre glissade vertigineuse sur la pente de la dégénérescence terminale ne pourra jamais être freinée. Il est plus que grand temps.
                    
2. La visite du président Bashar al-Assad à Paris par Marwan Bishara
La visite du président syrien Bashar al-Assad à Paris cette semaine devrait être exploité au maximum pour  promouvoir la cause de la paix au Moyen-Orient. La Syrie est un acteur clé dans la région et un partenaire essentiel pour la stabilité en Méditerranée orientale. Le jeune président a montré jusqu'à maintenant la volonté de faire les changements nécessaires en Syrie, aussi bien en politique intérieure qu'au plan régional, pour favoriser la stabilité au Moyen Orient.
Le retrait partiel récent  des Syriens du Liban doit être encouragé par le gouvernement français. Le nouveau pouvoir syrien a montré une nouvelle volonté de réorganiser les relations avec ses voisins libanais en renoncant à un engagement militaire en faveur de relations normales entre les deux pays. La France a une responsabilité stratégique et morale de les aider à poursuivre dans cette voie.
Damas a réaffirmé sa volonté d'accepter ce que l'Egypte a négocié à Camp David, c'est-à-dire le retrait des Israéliens de tous les territoires syriens occupés en 1967 en échange d'un accord de paix. Une telle position est au coeur du consensus international en ce qui concerne la solution du conflit israélo-arabe fondée sur la résolution 242 des Nations Unies. Malheureusement, c'est le gouvernement de Sharon qui rejette une telle résolution diplomatique fondée sur la légitimité internationale.
L'escalade du conflit par le gouvernement Sharon en Palestine menace de s'étendre à la région. Une guerre régionale serait un scénario désastreux pour toutes les parties en cause.  L'engagement franco-européen pourrait éviter une telle issue. Quelle meilleure occasion d'appliquer une stratégie de dissuasion d'une conflagration régionale que cette première visite du président Assad ?  Il pourrait en être de même lors de la visite d'Ariel Sharon à Washington et à Londres.
Le leader israélien doit être informé qu'une guerre régionale n'est pas une option dans un Moyen-Orient post-guerre du Golfe. Non seulement une telle guerre coûterait la vie de nombreuses personnes, en particulier parmi les civils, mais elle n'aboutirait à rien. Tout au plus, elle forcerait les différentes parties à se remettre à la table des négociations. L'usage de la force pour dominer est déjà un échec. En fait, depuis la guerre de juin 1967, toutes les tentatives pour consolider les résultats de la guerre ont été des échecs. Israël n'a pas d'autre choix que de revenir aux frontières internationales qui ont été acceptées par les Syriens et les Palestiniens depuis la Conférence de Madrid, il y a dix ans.
La France a une responsabilité historique, celle de s'assurer que la menace de guerre se limite à un chantage verbal. Si la paix, sous le gouvernement de Sharon, n'est qu'un rêve, l'option d'un conflit armé est un cauchemar pour tous. Le fait que, selon une récente déclaration du président syrien, les pratiques des Israéliens sont pires que celles des Nazis, ne devrait pas dissuader la France de tenter de créer des ponts avec le nouveau gouvernement syrien. Cependant, lors de nombreux voyages dans la région, y compris dans les territoires palestiniens occupés, nombreux sont ceux qui déclarent qu'Israël est pire que le régime nazi, faisant des comparaisons avec les pires périodes historiques. L'analogie est inexacte mais le danger n'est pas tant dans l'analogie que dans la réalité effective du nationalisme et de l'occupation israélienne racistes.
Malheureusement, ceux qui ont protesté contre la visite du président syrien (cf. Le Monde samedi 23 juin 2001) sont resté longtemps silencieux sur les pratiques israéliennes dans les territoires occupés et se sont tus sur la visite officielle de Sharon annulée quelques jours auparavant.
Le président Bashar al-Assad a hérité d'un pays pauvre, sous-développé, en mal de démocratie et largement corrompu. Pour changer tout cela, effectuer le retrait syrien du Liban et paver la route à une paix possible au Moyen-Orient, l'Europe doit s'associer le jeune président plein de promesses. Parler de démocratie est plus vite dit que fait. En Syrie, comme dans d'autres Etats de la région, beaucoup de réformes doivent être entreprises, de haut en bas, pour permettre à la démocratie de s'établir durablement.
La visite syrienne intervient à un moment où le Moyen-Orient est à la croisée des chemins après l'échec du processus d'Oslo. S'il y a une chance de redonner vie aux négociations de paix au Moyen-Orient, la Syrie peut en être un acteur majeur. La France pourrait encourager les Syriens et les Palestiniens à coordonner leurs politiques de paix pour assurer un maximum d'harmonie et d'efficacité la prochaine fois que les gouvernants du Moyen-Orient s'asseoiront à la table des négociations.
[Marwan Bishara, chercheur à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS, Paris) enseigne à l'American University of Paris. Il vient de publier Palestine Israël : la paix ou l'apartheid ? aux Editions La Découverte.]
                 
3. Oh, quelle merveilleuse unité ! par Uri Avnery
[traduit de l'anglais par  Sylviane de Wangen]

Dans toutes ses 53 années d'existence, Israël n'a jamais été comme maintenant. L'ensemble du peuple israélien semble être devenu une bande de perroquets.
Peu importe qui parle - le vendeur de fallafel ou un professeur d'histoire, un chauffeur de taxi ou Notre Correspondant Politique, un officier ou un membre de la Knesset - tous répètent indéfiniment les mêmes sept ou huit slogans exactement dans les mêmes termes :
- " Barak a retourné chaque pierre sur le chemin de la paix. "
- " Il a offert à Arafat (presque) tout ce qu'il demandait. Et qu'avons-nous en retour ? La guerre. "
- " Arafat (le scélérat, tricheur, menteur, corrompu) au lieu d'accepter des deux mains l'offre généreuse, a lancé une campagne de violence et de terreur. "
- " Ceci prouve que les Palestiniens n'ont jamais voulu la paix. Ils veulent annihiler l'Etat d'Israël (nous jeter à la mer). "
- " Le droit au retour est un complot pour détruire Israël. "
- " Nous n'avons aucun partenaire pour faire la paix. "
- " La lutte ne concerne pas les colonies, mais Jaffa et Haïfa. "
- " Le conflit n'a tout simplement pas de solution. "
Chacun de ces slogans est faux et peut facilement être démenti par les faits. Mais ce n'est pas l'essentiel. L'essentiel est la totale uniformité du discours des Israëliens, les électeurs de Barak ou de Sharon, les membres du Parti Travailliste ou du Likoud, ceux du parti d'extrême droite Moledet et du parti Meretz.
En soi, ceci pourrait être un sujet de recherche scientifique intéressant. Comment cela se fait-il ? Nous n'avons pas de ministre de la propagande type Goebbels. Les dissidents ne disparaissent pas dans le Goulag comme en Russie stalinienne. Les intellectuels ne sont pas envoyés dans des camps de travail, comme dans la Révolution culturelle de Mao. Ils ne sont même pas contraints de boire de l'huile minérale, comme dans l'Italie de Mussolini.
Que s'est-il passé ? Comment un peuple entier dans une démocratie se conduit-il comme s'il était hypnotisé ? Comment les médias libres - les douzaines de journaux, chaînes de télévision et réseaux avec leurs centaines de commentateurs et correspondants, se transforment-ils en organes d'une propagande uniforme, primitive ? Comment un tel système de lavage de cerveau peut-il exister sans un dictateur cruel, omnipotent, mais comme une sorte d'auto-lavage de cerveau ?
C'est particulièrement bizarre, parce que le principal message de ce lavage de cerveau n'est ni gai ni optimiste mais aussi pessimiste que possible. Il dit qu'il n'y a aucune chance pour la paix et qu'il n'y en a jamais eu. Que la guerre est éternelle. Qu' " ils " voudront toujours nous tuer et qu'on n'y peut rien. Que quiconque pense autrement (à supposer qu'une telle personne existe) vit sur la lune. Plus étrange encore, ce message cause une certaine dépression mais cela n'est pas la seule réaction. Quand l'air s'est échappé du ballon de la paix on pouvait entendre un vaste soupir de soulagement.
Un étranger ne comprendra pas cela. Nous, si.
Les accords d'Oslo, qui sont tombés sur les gens d'une manière impromptue, ont créé un choc. Je me souviens du jour où ils ont été signés. Je me trouvais à Jérusalem. Dans la partie orientale, c'était l'euphorie. Les Palestiniens, avec quelques militants de la paix israéliens, buvaient le champagne à l'Hôtel American Colony, se réjouissaient ensemble sur les marches de la Maison de l'Orient. Dans les rues, des bandes de jeunes Palestiniens se promenaient brandissant leur drapeau (interdit) et embrassant presque les policiers israéliens. Quand nous sommes passés dans Jérusalem Ouest, j'ai trouvé une atmosphère étrange, hésitante, songeuse, modérément optimiste. J'ai été invité à une émission de télévision et j'ai trouvé la même ambiance dans le studio.
Depuis lors, pendant huit ans, Israël s'est trouvé pris dans l'engrenage d'un syndrome douloureux, appelé " dissonance cognitive ". C'est une situation où la nouvelle information se heurte aux attitudes anciennes profondément enracinées.
Chacun (et, semble-t-il, tout le monde) a sa propre vision du monde, un ensemble figé de perceptions, une sorte de carte mentale qui dirige ses pensées et ses réactions. Sans cette carte, la personne (ou les gens) se sent perdu dans un monde chaotique. Cette carte leur apporte la sécurité ; ils savent où ils sont et où ils vont. Quand ils sont frappés par une information nouvelle qui entre en contradiction avec le schéma existant, ils se trouvent dans une situation effrayante d'incertitude, d'insécurité et d'anxiété. Quiconque en est responsable devient objet de haine et de colère.
Pendant des centaines d'années, les Juifs ont été persécutés dans de nombreux pays. Partout ils ont rencontré l'anti-sémitisme, souffert de la discrimination, sont devenus victimes de pogroms, ont été assassinés dans l'Holocauste. Même dans des pays avancés, presque chaque enfant juif a tété avec le lait de sa mère la croyance que les goys haïssent les Juifs, qu'ils les ont toujours haïs et qu'ils les haïront toujours. Chaque année, à la veille de la Pâque, dans le cercle douillet de la famille, des millions de Juifs répètent les mots : " A chaque génération, ils essaient de nous détruire, mais Dieu nous sauvent d'eux. "
Le Sionisme était supposé créer un Juif nouveau, mais en pratique il n'a fait que transférer le schéma mental existant dans le nouveau pays. L'opposition arabe à la pénétration sioniste est apparue aux Juifs comme une continuation naturelle de la vieille histoire de la persécution et des pogroms. Le schéma juif existant n'a pas été ébranlé mais il s'est même renforcé. Il a créé un sentiment d'unité, de permanence et d'ordre. Un chant joyeux, commençant avec les mots " Le monde entier est contre nous/mais peu importe... " est devenu une danse folklorique.
Et alors Oslo est arrivé. De nouveaux sentiments de trouble nous ont envahis. Les Arabes veulent la paix. Arafat, qui, pas plus tard qu'hier, était le Hitler arabe, est devenu un partenaire. Les Arabes ont reconnu notre existence. Un Nouveau Moyen-Orient. Paix, conciliation, respect, se trouvent à portée de main.
Cette image n'a pas provoqué la joie. Au contraire. Elle a provoqué une profonde anxiété. Il était clair que quelque chose n'allait pas. Le schéma était ébranlé, et aucun schéma nouveau ne le remplaçait. L'ancienne carte, qui décrivait un paysage familier, n'indiquait plus le chemin. Il était nécessaire de dessiner une nouvelle carte, contredisant tout ce qui était connu et créant le doute sur tout ce que l'on pensait et ressentait jusque là.
Et alors, soudain, une puissante réaction s'est produite. Ehud Barak, l'homme de la paix, le représentant de la gauche, a tué Oslo et a dévoilé le complot arabe. Il a prouvé qu'il n'y avait aucun partenaire. Les Arabes veulent nous détruire. Grâce à Dieu, tout est redevenu comme avant. Quel soulagement !
Après tout, dans une situation de guerre et de conflit, chacun de nous sait exactement comment se conduire, quoi faire. Il n'y a aucune raison d'être inquiet. L'ancienne carte reste valable. Le schéma qui nous a servi pendant des centaines d'années reste bon pour l'avenir.
Ceci cause une profonde satisfaction. N'avons-nous pas toujours dit que tout cela n'était qu'un énorme bluff ? Comme Yitzhaq Shamir l'a succintement posé : " Les Arabes sont toujours les Arabes, les Juifs sont toujours les Juifs, et la mer est toujours la mer. "
Dans cette situation, une merveilleuse unité nationale a revu le jour. Tous les partis juifs, de la gauche à la droite, peuvent s'unir. Shimon Pérès peut siéger dans le même gouvernement que des hommes comme Ze'evi, Lieberman et Landau, qui pourraient donner des leçons à Haider et Le Pen. Les medias et le milieu universitaire presque sans exception peuvent se joindre à la fête. Les pseudo-gauchistes d'hier confessent leurs péchés comme s'ils étaient dans une réunion soviétique d'auto-critique. Oh, quelle merveilleuse unité !
La manifestation la plus répugnante de cette orgie est la trahison des intellectuels. Eux, qui auraient dû dessiner la nouvelle carte qui aurait conduit le peuple vers la réalité de la paix, trahissent sa confiance. Le petit, très petit, nombre de ceux qui restent fidèles à leur mission sont méprisés et haïs.
Mais c'est sur les épaules de ce petit nombre que le sort du pays repose désormais. Il n'y a pas d'avenir pour Israël s'il continue à se conduire comme un ghetto en armes. Un Etat n'est pas un ghetto, de même que le ghetto n'était pas un Etat. Pour exister, l'Etat a besoin d'une nouvelle perception de lui même et de son environnement, qui s'adapte à la nouvelle situation.
Et cela est, d'abord et avant tout, la tâche des intellectuels.
             
Revue de presse

                  
1. Une plainte contre Ariel Sharon jugée recevable à Bruxelles
Dépêche de l'agence Reuters du dimanche 1er juillet 2001, 18h11

JERUSALEM - Une plainte déposée par des rescapés du massacre des camps palestiniens de Sabra et Chatila, dans la banlieue de Beyrouth, de 1982 à l'encontre d'Ariel Sharon a été jugée recevable par Bruxelles, faisant monter la pression dans le camp du Premier ministre israélien.
Les services du procureur du Roi à Bruxelles ont jugé recevable la plainte déposée par les 23 survivants palestiniens et libanais dans l'espoir de faire inculper Sharon pour "crimes contre l'humanité", rapportait samedi le quotidien belge Le Soir.
La décision du procureur belge autorise désormais un magistrat à ouvrir une enquête sur les événements qui ont mené au massacre par des milices chrétiennes libanaises de plusieurs centaines de personnes après l'invasion de Beyrouth-Ouest par Tsahal en 1982.
Une commission officielle israélienne avait établi en 1983 que Sharon, alors ministre de la Défense, était indirectement responsable du massacre, pour avoir permis aux phalangistes chrétiens libanais de pénétrer dans des camps.
Israël plus inquiet qu'il n'y paraît
Le transfert, jeudi, de l'ancien président yougoslave Slobodan Milosevic au Tribunal pénal international de La Haye, inculpé pour crime contre l'humanité, fait également monter la pression dans l'entourage du Premier ministre israélien.
Un avocat de Sharon, qualifiant la procédure judiciaire de manoeuvre politique, a toutefois déclaré à la radio de l'armée israélienne que l'éventualité d'un procès était encore "très très éloignée".
"Le tribunal belge n'a rien établi (...) c'est uniquement si ou lorsque l'enquête aura permis de rassembler assez de preuves qu'une inculpation pourra être prononcée".
Mais selon le journal Yedioth Ahronoth, s'appuyant sur des sources diplomatiques, le gouvernement israélien est plus inquiet qu'il n'y paraît. Des représentants de l'Etat hébreu ont été dépêchés à Bruxelles pour suivre de près l'évolution de l'affaire, rapporte dimanche le journal.
D'autres sources politiques ont indiqué que Sharon devrait éviter la capitale belge lors de son voyage officiel en France et en Allemagne à la fin de cette semaine.
Quelle que soit l'issue de l'affaire, la plupart des analystes pensent qu'il sera difficile de contraindre Sharon à venir en Belgique s'il était inculpé.
                  
2. Méditations, à un barrage militaire, parmi d'autres, en Cisjordanie... par Wendy Pearlman
in The Washington Post (quotidien américain) du samedi 30 juin 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

(L'auteur, docteur ès sciences politiques de l'Université d'Harvard aux Etats-Unis, réside à Bir Zeit, en Cisjordanie.)
Il fait trente cinq degrés à l'ombre, et le soleil darde ses rayons tandis que je gravis une colline. Je viens juste de terminer ma journée de travail et je traîne des légumes que j'ai glanés sur mon chemin. Je m'efforce d'ignorer le soldat à moitié couché sur son tank arrêté au beau milieu de la chaussée, mitraillette à la main, sécurité dégoupillée... Mais - je dois bien l'avouer - j'ai de plus en plus de mal.
Je vis dans le village palestinien de Bir Zeit, où la vie est depuis quelques semaines tenue en otage par un barrage militaire israélien installé afin de bloquer le trafic sur la route principale qui nous relie au reste de la Cisjordanie. En mars dernier, l'armée israélienne a utilisé des bulldozers pour défoncer la chaussée, arrêtant tout déplacement entre trente cinq villages alentour et la ville principale, Ramallah. Bien que les volontaires palestiniens soient venus réparer les dégâts comme un seul homme, et rouvrir cette route, les tanks israéliens et les soldats en armes continuent à stationner à cet endroit.
Au cours des deux semaines écoulées, les soldats ont systématiquement forcé pratiquement toute personne en déplacement d'un point à un autre de descendre de son taxi, d'abandonner sa voiture et de passer le barrage militaire à pied. Dans le meilleur des cas, cela oblige les gens à rassembler leurs bagages et à marcher sur une longue distance, sous le cagnard, avant de pouvoir prendre un autre moyen de transport de l'autre côté. Mais il n'est pas rare, non plus, que les soldats arrêtent carrément les gens, les forcent à rebrousser chemin, contrôlent leur carte d'identité, confisquent leur clé de contact ou leur tirent des grenades lacrymogènes ou des balles revêtues de caoutchouc dessus...
A l'instar de quelque soixante cinq mille citoyens palestiniens et de dizaines de ressortissants de nationalités diverses qui vivent en Palestine, j'emprunte cette route quotidiennement. Parfois, lorsque je suis trop frustré de simplement passer devant les soldats comme ça, comme si c'était normal, je m'arrête, pour leur parler. Je leur demande ce qu'ils pensent du fait d'obliger autant d'hommes, de femmes et d'enfant à affronter ce tourment quotidien. Leur réponse me laisse généralement sans voix, le souffle coupé. Encore et encore, sans relâche, les soldats israéliens m'expliquent que si les Palestiniens souffrent "suffisamment", ils laisseront tomber leur insurrection... Si la vie quotidienne devient par trop insupportable, disent-ils, les Palestiniens seront frustrés et ils feront pression sur le président Arafat afin qu'il arrête la résistance et "mette un terme à la violence". (Comme quoi, pour eux, Arafat tire toutes les ficelles! Ndt)
Le fondement de ces commentaires, bien qu'évident pour la plupart des Palestiniens, peut surprendre les publics occidentaux. Le barrage militaire n'est pas une mesure sécuritaire destinée à empêcher des terroristes éventuels de transporter des bombes. Non. Il s'agit d'une tactique politique qui vise à faire souffrir les Palestiniens afin de (tenter de) briser leur volonté. Comme me l'a confié un soldat, Israël sait qu'au bas mot, quatre vingt dix-neuf pour cent des personnes qui franchissent ce barrage militaire veulent tout simplement se rendre à leur travail ou sur leur lieu d'étude. Mais peu importe : semer leur trajet d'obstacles est un ordre militaire... (et les ordres militaires, n'est-ce pas...)
La politique israélienne consistant à tourmenter délibérément une population civile captive, qui n'en peut mais, n'est pas seulement détestable, du point de vue de l'éthique. Elle est aussi totalement illogique. Israël pense-t-il vraiment qu'en tourmentant de la sorte les Palestiniens, ces derniers vont se retourner contre Arafat ? N'est-il pas évident que si Israël s'entête à tourmente  les Palestiniens comme il fait, ceux-ci finiront par se révolter (comme il est logique) contre la cause même de leur tourment : Israël ?
La logique israélienne du pouvoir est vouée à avoir un effet boomerang. Dans sa hantise du terrorisme, Israël emploie une violence guerrière qui conduit les gens tout droit au terrorisme. Dans sa volonté d'écraser le radicalisme, Israël impose un état de siège qui ne fait que rendre la population assiégée de plus en plus radicale. Une personne qui sacrifie jusqu'à sa propre vie dans un attentat-suicide est une personne dont l'horizon politique a fini par être tellement bouché qu'elle en est arrivée à ne plus entrevoir d'autre solution, pour arracher ses droits fondamentaux à une puissance (occupante) hostile, que l'auto-immolation. Si des bombes explosent à Tel Aviv, ce n'est pas parce que les Palestiniens veulent qu'Arafat aille au-devant des exigences israéliennes. Si des bombes explosent à Tel Aviv, (et ailleurs), c'est parce que le siège imposé à la population de la Cisjordanie et de la bande de Gaza par Israël a fini par amener beaucoup de Palestiniens à avoir le sentiment qu'ils n'ont plus rien à perdre.
Plus Israël fera souffrir le peuple palestinien, plus Israël devra souffrir lui-même, tôt ou tard. Si les Israéliens ne ressentent aucune empathie pour la souffrance du peuple palestinien, ils pourraient au moins songer à leur intérêt propre bien compris. Les Palestiniens que je vois franchir le barrage militaire, jour après jour, ne sont pas près de baisser les bras, ce n'est pas demain la veille... Ils sont, à juste titre, courroucés, comme je le suis et comme quiconque, contraint à subir une telle humiliation, le serait. Le barrage militaire ne fait que renforcer notre conviction que l'occupation israélienne doit cesser. Il confirme que nous avons un besoin impératif d'un futur sans barrages militaires, débarrassé de l'injustice dont ils sont l'archétype même.
Plus tôt le gouvernement israélien admettra que la force n'apportera jamais la résignation, plus tôt nous pourrons passer à des manières plus productives d'envisager une solution au conflit. Ni les barrages, ni les F-16 (avions de combat, ndt) ne pourront contraindre le peuple palestinien à abandonner ses droits légitimes à vivre sur la terre de Palestine en liberté et en toute dignité. Je suis au regret de ne pas être d'accord avec ce soldat gardant le barrage, qui m'a dit un jour que personne ne savait comment faire la paix entre les Israéliens et les Palestiniens. Ici, sur la route barrée entre Bir Zeit et Ramallah, il me semble évident que trouver une solution est tout ce qu'il y a de plus simple : qu'Israël batte le rappel de ses soldats et de ses colons et qu'il en débarrasse les territoires palestiniens, une bonne fois pour toutes !
                  
3. Controverse israélo-palestinienne au sujet du calendrier du cessez-le-feu par Deborah Sontag
in The New York Times (quotidien américain) du samedi 30 juin 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Le Secrétaire d'Etat américain, Colin Powell a quitté Israël ce matin par avion, laissant les Israéliens et les Palestiniens dans un état de désaccord, qui n'augure rien de bon, sur ce dont ils étaient convenus au sujet d'une date-butoir pour cimenter leur cessez-le-feu précaire.
Les représentants palestiniens ont dit avoir accepté, de mauvais gré, une nouvelle demande d'Israël d'une "période d'essai" de sept jours, qui précéderait une "période de refroidissement" de six semaines devant entraîner à son tour des changements tangibles sur le terrain, qu'ils seraient seuls à apprécier.
Mais ces représentants palestiniens pensaient que cette période de sept jours devait commencer ce jour-même et que la tâche qui leur incombait était de faire un effort maximum afin d'éviter toute violence, a indiqué Nabil Shaath, un haut-responsable palestinien.
De leur côté, les officiels israéliens exigent sept jours consécutifs de cessation totale de toutes les sortes de violence "depuis les tirs de mortiers jusqu'aux caillassages de pare-brise des automobiles", a déclaré Dore Gold, un des premiers conseillers du premier ministre Ariel Sharon. Le gouvernement israélien "remettra la pendule à zéro" après chaque incident violent éventuel, à partir duquel le décompte des sept jours consécutifs reprendrait à zéro, a indiqué M. Gold.
M. Sharon n'a pas déclaré ce jour "premier jour de la période de probation de sept jours", parce que le calme ne règne pas, ont déclaré des officiels israéliens. Au début de l'après-midi, un policier des frontières israélien a été blessé à Hébron (ses jours ne sont pas en danger).
L'armée a fait état de deux incidents impliquant des tirs, et de deux manifestations en Cisjordanie, où des pierres ont été lancées, ainsi que des bouteilles et des cocktails molotov. De plus, six tirs d'obus de mortiers, lancés de six points différents, ont été enregistrés ce matin dans la bande de Gaza, tirs que les Palestiniens démentent en totalité.
Les Palestiniens affirment avoir déployé des efforts concertés en vue d'éviter toute attaque contre les Israéliens depuis qu'un plan circonstancié de cessez-le-feu, proposé par le directeur de la CIA, l'Américain George J. Tenet, a pris effet (le 13 juin).
Le président Bush, au cours d'une rencontre avec M. Sharon, il y a quelques jours, à Washington, a affirmé que ce effort des Palestiniens avait effectivement produit des résultats. Mais M. Sharon a marqué un désaccord véhément, en refusant de reconnaître l'existence d'un quelconque effort en ce sens de la part des Palestiniens;
Certains officiels palestiniens espéraient que le Secrétaire d'Etat Powell mettrait à profit sa visite ici afin de convaincre les Israéliens qu'ils mettaient la barre trop haut en exigeant, comme ils le font, un calme absolu.
"Nous avons lancé ce défi à M. Powell, hier : 'Pouvez-vous garantir une journée de violence zéro à Washington, DC ?', lui avons-nous demandé...", a rapporté M. Shaath.
Mais au cours d'une conférence de presse aux côtés du Premier ministre israélien, jeudi soir, à Jérusalem, le Secrétaire d'Etat a admis qu'il revenait à M. Sharon et à ses ministres de "juger si le calme est là ou non, et d'après leur propre définition", et à personne d'autre...
Les Palestiniens ont confié avoir été très déçus et quelque peu décontenancés. "Le problème, c'est que nous convenons de quelque chose avec eux (les Israéliens, ndt), et puis voilà que c'est d'autre chose qu'il est question quand des officiels américains rencontrent Sharon", a commenté M. Shaath. "Je veux dire ; il était tout-à-fait clair, pour nous qu'à partir d'aujourd'hui, commençait un compte à rebours d'une semaine, pour la période de "refroidissement", et c'était M. Powell qui décidait si ce compte à rebours se poursuivait ou non, et non pas M. Sharon. Que s'est-il passé ? Mystère..."
Les Israéliens, de leur côté, étaient soulagés de voir le Secrétaire d'Etat Powell leur laisser en mains le pouvoir de décision.
"C'est le plus important, pour Israël - le fait que c'est Israël qui juge s'il s'agit d'un véritable cessez-le-feu ou non, et que les Etats-Unis ne se mêlent pas de la sécurité d'Israël, qui nous concerne au premier chef et que dont nous sommes seuls à mêmes de juger", a déclaré M. Gold.
M. Shaath a dit qu'il doutait du fait que les Israéliens et les Palestiniens pourraient un jour avancer si M. Sharon était la personne qui doit décider quand il y avait le calme ou non. Avancer, conformément à un protocole accepté par les deux parties, exigerait le gel des constructions de colonies par les Israéliens, ce qui pourrait constituer une difficulté (politique) pour M. Sharon. Cela exigerait aussi de revenir aux négociations sur le règlement définitif, que M. Sharon veut repousser à plus tard. Aussi M. Shaath a-t-il laissé entendre que M. Sharon était réticent à toute réelle avancée.
Les officiels israéliens dénient cette mauvaise volonté de façon véhémente, en disant que M. Sharon est sincèrement motivé par le désir de restaurer le calme.
M. Shaath a déclaré également que les responsables palestiniens de la sécurité avaient enquêté aujourd'hui et qu'ils n'avaient trouvé aucune preuve que des obus de mortier auraient bien été tirés depuis la bande de Gaza. Cela montre à l'évidence, a-t-il conclu, que des observateurs neutres sont indispensables. Les Israéliens s'opposent radicalement à cette idée.
Le Secrétaire d'Etat Powell a fait grandement plaisir aux Palestiniens - tout en alarmant les Israéliens - lorsqu'aux côtés de M. Arafat à Ramallah, jeudi dernier, il a fait sienne l'idée des observateurs internationaux.
Il a dit qu'il serait nécessaire que "des observateurs et des surveillants constatent ce qui se passe sur le terrain, afin de servir d'interlocuteurs prêts à se rendre sur les points de friction et à faire un compte-rendu indépendant de ce qui aurait, éventuellement, pu se passer", ajoutant qu'il ne savait pas précisément "quelle nature ce système d'observation ou de surveillance pourrait revêtir", ou qui y participerait.
Ces commentaires ont fait l'effet d'une douche glacée sur le gouvernement israélien et ont fait l'objet des bulletins d'information durant toute la journée de jeudi. Le gouvernement israélien s'oppose à des observateurs ou des surveillants parce que, a dit M. Gold, "dans des situations comportant une guerre contre le terrorisme, ces observateur s'avèrent être bien souvent des sortes de filtres à sens unique qui autorisent une guerre continue contre Israël mais restreignent la liberté d'action d'Israël dans ses répliques". En d'autres termes, les Israéliens sont enclins à croire qu'on cherche à les avoir, et qu'ils ont tendance à y prêter eux-mêmes le flanc. 
Mais, dans l'après-midi, le Secrétaire d'Etat sembla faire marche arrière lorsqu'il présenta sa déclaration sous une forme beaucoup plus "buvable" pour les Israéliens. A Jérusalem, debout à côté de M. Sharon, il a déclaré qu'il n'avait jamais eu l'intention de suggérer qu'il était favorable à ce que "des groupes de forces de l'extérieur viennent se mêler (au conflit)". Il a précisé qu'il faisait allusion, par contre, à quelque chose comme la supervision des efforts conjoints israélo-palestiniens en matière de sécurité par la CIA, telle qu'elle existait du temps de l'administration Clinton...
Un officiel israélien a expliqué ce qui, de son point de vue, a pu se passer : "Powell a réalisé que cela allait soulever la tempête du siècle, alors il a rattrapé le coup durant sa conférence de presse commune avec Sharon";
M. Shaath a fait, pour sa part, le commentaire suivant : "Peut-être Sharon a-t-il envoyé un SOS à son lobby, à Washington ?... Si vous comparez les deux déclarations - ce que Colin Powell a dit à Ramallah et ce que Powell Colin a dit à Jérusalem - c'est invraisemblable... Et on voudrait que nous acceptions des garanties américaines pour ce qui va se mettre en place ici, quand ils auront décidé de cesser de changer d'avis à tout bout de champ ?"
                         
4. Quandt : "le pari arabe sur Bush est un pari hasardeux" par Mufid Abd al-Rahim
in Al-Watan Al-Arabi (hebdomadaire arabe publié à Paris) du vendredi 29 juin 2001
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
L'expert et ancien responsable politique américain William Quandt n'attend pas grand-chose de la visite actuelle du Secrétaire d'Etat américain, Colin Powell, au Moyen-Orient. Même s'il fait part de son impression (fugace) que cette visite pouvait représenter un signe supplémentaire d'une volonté américaine de se colleter sérieusement avec la question moyen-orientale, il ne pense pas que l'administration du président Bush se serait, finalement, persuadée elle-même qu'elle est en mesure de proposer une initiative politique pour cette région du monde.
M. Quandt, ancien responsable du conseil de sécurité nationale sous le mandat du président Carter et professeur de droit à l'université de Virginie, tente de trouver une explication aux causes qui ont poussé l'administration Bush à adopter la position qu'elle est en train d'affirmer sur le conflit au Moyen-Orient et que l'on pourrait caractériser comme "dépourvue de compréhension pour le point de vue arabe", à dire le moins, et "totalement alignée sur Israël et le gouvernement Sharon", à dire pis (à dire le vrai ? ndt). Il voit trois éléments d'explication, dont les deux principaux ne sont autres que : ... a/ Sharon ; b/ Bush lui-même !
Pour Quandt, les Arabes ont beaucoup parié sur Bush et ils en attendaient trop. Leur attitude représentait un "énorme pari politique". Il insiste sur le fait que les Arabes espèrent toujours l'arrivée au pouvoir, aux Etats-Unis, d'un Eisenhover, mais "ce deuxième Eisenhover n'est pas pour demain, ni même pour après-demain"!
Nous donnons la transcription de l'interview que M. Quandt nous a accordée.
- Al-Watan al-Arabi (WA) : L'envoi du Secrétaire d'Etat Colin Powell au Moyen-Orient, cette semaine, pour la deuxième fois depuis sa nomination, signifie-t-il que l'administration américaine s'est enfin rendu compte qu'elle ne pouvait continuer à se laver les mains du devenir du processus de paix, et qu'il fallait qu'elle s'y jette à corps perdu pour éviter que les choses empirent ?
- William Quandt (WQ) : Oui, c'est ce que je pense. De cette mission (de Powell), ainsi que d'autres démarches de l'administration Bush au cours de ces dernières semaines, on peut déduire qu'elle est passée à un autre type de traitement de la question du Moyen-Orient, très éloigné du "lavage de mains". Mais ce changement ne représente pas, pour moi, jusqu'ici, une mutation radicale dans le style de la politique moyen-orientale américaine. Au cours des années écoulées, de nombreux envoyés américains se sont rendus dans la région, mais la plupart de ces visites ont eu fort peu de résultats. Je crois que l'implication directe du Secrétaire d'Etat dans une mission de ce type revêt deux caractéristiques notables : tout d'abord, Powell est encore nouveau dans sa fonction, et une visite de cette nature ne peut que renforcer son prestige et sa stature de chef de la diplomatie américaine, d'autant que c'est le directeur de la CIA qui aura été le dirigeant américain capable d'obtenir un cessez-le-feu entre les Palestiniens et les Israéliens, et non lui-même (Powell) ni son adjoint Burns. Je pense que ce fait avait quelque peu porté atteinte au prestige de Powell, et qu'il était d'autant plus important que celui-ci effectue cette visite, afin d'affirmer qu'il est bien le premier conseiller du Président en matière de politique étrangère. Ensuite, deuxième caractéristique de cette mission moyen-orientale : je pense qu'elle permettra à Powell de prendre connaissance plus profondément du problème et de ses développements.
- (WA) Attendez-vous de cette visite des résultats concrets sur le plan du processus israélo-palestinien ?
- (WQ) Je n'attends pas de cette visite de Powell une grande avancée diplomatique. Il faut ici que je rappelle bien clairement que le personnage qui est resté jusqu'à maintenant dans les coulisses du théâtre moyen-oriental, c'est le président Bush lui-même, dont nous ne connaissons presque rien des positions qui sont les siennes sur ces questions, dont nous ne savons pas, notamment, s'il est bien convaincu de l'importance stratégique qu'il y a à faire plus que passer un simple coup de fil de temps à autre à tel ou tel des leaders principaux de la région, pour les inviter à faire preuve de plus de retenue : ces "invitations", en réalité, ne sauraient tenir lieu, à elles seules, de véritable politique.
- (WA) ... Mais il semble que certains observateurs, ici, aux Etats-Unis, avancent que la décision de l'administration (Bush) d'approfondir son intérêt pour les questions du Moyen-Orient est le signe d'une amélioration de la situation sur le terrain, en Cisjordanie et en Israël, amélioration qui permettrait aux Etats-Unis de s'engager plus fortement et plus clairement dans la région, engagement qui les amènerait peut-être à proposer une initiative politique. Partagez-vous cette interprétation ?
- (WQ) Je suis très prudent, et n'irai pas jusqu'à dire que la situation s'est grandement améliorée, après seulement une semaine de réduction des affrontements militaires entre les deux parties. Ma prudence se base sur le fait que je ne pense pas que le cessez-le-feu pourra être renforcé tant que la médiation en cours sera dépourvue de dimension politique. Je n'attends d'aucune des deux parties qu'elle fasse preuve de beaucoup de retenue tant qu'il n'y aura pas un accord politique qui permette d'entreprendre l'aplanissement de certains problèmes sous-jacents mais néanmoins causals. En réalité, je ne vois personne parler des modalités permettant de nouer ce type de négociations (politiques) sérieusement. De là découlent mes doutes sur l'importance de ce qui a pu être réalisé jusqu'ici. Je vois très bien les avantages que peuvent retirer du cessez-le-feu tant Sharon qu'Arafat, tant il est vrai qu'il est préférable, pour l'un comme pour l'autre, que la situation s'apaise jusqu'à un certain point, maintenant. Cela, parce que la poursuite des opérations militaires serait de nature à affaiblir leurs positions politiques respectives, à de multiples égards. Si l'un comme l'autre devait s'avérer incapable de protéger ses citoyens des violences, le prestige et la légitimité politique de l'un, comme de l'autre, seraient gravement menacés. C'est en quoi je considère que l'accord des deux parties pour un cessez-le-feu répond à une certaine logique. Mais cela ne nous amènera pas très loin sur le chemin de la réalisation du but plus éloigné stratégiquement, à savoir la relance d'une opération politique destinée à régler les questions pendantes entre les deux parties, c'est-à-dire les points en suspens de l'accord définitif. Je pense que l'administration Bush en est consciente.
- (WA) Nombreux sont les observateurs politiques à estimer que les Palestiniens ont été contraints à cet accord contre leur gré et que des pressions nombreuses, tant régionales qu'internationales, ont été exercées sur le leader palestinien afin de l'inciter à accepter le plan Tenet. Mais quels gains les Palestiniens sont-ils fondés à escompter du présent accord, n'était-ce le simple repli des deux camps en présence à leurs positions antérieures au vingt-huit septembre de l'an dernier ?
-(WQ) Je pense qu'à bien des égards, ce que veulent les Palestiniens en acceptant ce plan, c'est limiter les dégâts, surtout après l'attentat de Tel-Aviv, qui a entraîné de nombreuses victimes chez les Israéliens. Je pense que si Arafat avait été incapable de décréter un cessez-le-feu, comme il l'a fait, il se serait exposé à deux dangers : l'opinion publique palestinienne se serait sans doute orientée de plus en plus vers le Hamas et le Jihad, au détriment de l'Autorité palestinienne, ce qui, on le comprend bien, n'aurait aidé en rien Arafat en fin de compte. Le deuxième de ces dangers menaçait le prestige d'Arafat dans le monde, en particulier en Europe aux Etats-Unis. Arafat ne peut envisager un instant d'être soupçonné de complicité avec des opérations visant à tuer des civils israéliens. Cela serait considéré comme une violation de très nombreux engagements pris par Arafat lorsqu'il a accepté d'entrer dans le processus d'Oslo. Que les Palestiniens s'en prennent aux soldats israéliens voire même aux colons, est une chose, mais le déplacement de l'action armée à l'intérieur du territoire israélien et la prise pour cible de nombreux civils israéliens, comme cela a été le cas dans l'attentat de Tel-Aviv, en est une tout autre. Arafat devait être extrêmement attentif à ne pas donner la possibilité à son ennemi de le désigner comme celui qui aurait donné une sorte de feu vert à des attentats de cette sorte, car cela aurait été de nature, le cas échéant, à lui ôter toute possibilité de poursuivre sa participation à des négociations politiques ultérieures avec Israël. Par ailleurs, Arafat veut que nous le considérions comme la personnalité centrale dans l'action politique et les négociations avec Israël, en vue de l'établissement de l'Etat palestinien indépendant.
- (WA) Beaucoup d'observateurs, à Washington, ne comprennent pas l'insistance du leader palestinien à ne pas faire, au cours des huit mois d'affrontement, ce qu'il devait faire (de leur point de vue) afin d'obtenir un cessez-le-feu, pour finir par l'accepter après trois jours de discussion avec Tenet ?
-(WQ) Je ne suis pas dans la tête d'Arafat, je ne puis lire ses pensées en permanence. Mais je peux dire qu'il est soumis à des pressions venues de deux directions : il est soumis, d'une part, à d'énormes pressions de son opinion publique, qui le rendent responsable d'avoir amené les Palestiniens, une fois encore, dans le tunnel obscur de l'impasse politique, après leur avoir promis l'Etat, l'indépendance, au moment où il a entamé le processus d'Oslo et, d'autre part, il est soumis aux pressions américano-israélo-européennes visant à lui faire mettre un terme à l'intifada. Et Arafat a adopté une position on ne peut moins claire, au cours de la dernière période, ce qui est bien dans sa manière. Je pense même que c'est ce qui lui a permis de rester aussi longtemps à la tête du mouvement national palestinien...
- (WA) Vous avez indiqué que la nouvelle administration américaine a décidé de changer quelque peu son style diplomatique, qui était jusqu'ici de ne pas s'engager dans les problèmes du Moyen-Orient. Ce changement résulte-t-il, selon vous, d'une décision stratégique prise au plus haut niveau, ou bien du fait que l'administration Bush était encore nouvelle et qu'elle n'avait pas jusqu'ici encore acquis l'appareil bureaucratique lui permettant de s'intéresser réellement aux questions de cette région, si ce n'est tout récemment ?
-(WQ) Je pense que l'orientation qui fut celle de l'administration Bush au cours de ses six premiers mois tient à deux ou trois facteurs. Tout d'abord, la victoire de Sharon aux élections en Israël et son accession au poste de premier ministre ont vraisemblablement convaincu l'administration américaine que des négociations fructueuses entre les Palestiniens et Israël étaient peu vraisemblables à court terme. La conception dominante, dans l'administration américaine, était qu'il urgeait de ne rien faire, car toute initiative dans ce sens était promise à un échec retentissant et immédiat, chose à éviter absolument pour toute administration américaine nouvelle qui se respecte...  Cela aurait été extrêmement fâcheux, d'autant plus que la nouvelle administration a été désignée, comme on sait, par une majorité des plus faibles qui soient, et qu'elle n'a aucun mandat clair des Américains, sur aucun sujet, et donc à fortiori, pas sur la question du Moyen-Orient, qui est l'une des grandes questions qui soulèvent le plus de passions et de controverses, aux Etats-Unis. C'est ce que j'appelle "l'effet Sharon", c'est-à-dire la difficulté de faire la paix au Moyen-Orient avec Sharon à la tête du gouvernement israélien... Cela n'a pas changé, je pense, et c'est ce qui explique dans une large mesure le doute des responsables américains comme des observateurs politiques quant à la possibilité de lancer une initiative politique générale en vue de la réalisation d'une paix israélo-palestinienne aujourd'hui. Cela ne signifie nullement, bien entendu, qu'il n'y aurait pas d'autre(s) option(s) diplomatique(s), dans une situation telle que celle-là, mais il est certain par contre que le style de Clinton, fondé sur la tentative de régler en totalité la question palestinienne, est un style dont il n'y a rien à attendre aujourd'hui, dans les circonstances politiques présentes. Et puis, il y a une vision des choses, de plus en plus partagée de nos jours, aux Etats-Unis, (je veux dire, parmi les personnes concernées par le Moyen-Orient) qui veut que Clinton, en  travaillant longtemps, sincèrement, et de manière acharnée, comme il l'a fait, pour finir par échouer dans sa tentative de réaliser la paix attendue entre les Arabes et les Israéliens, n'a fait en réalité que compliquer ce qui l'était déjà bien assez. Je pense personnellement qu'il s'agit là d'une lecture erronée de l'histoire, mais je pense aussi que c'est la lecture qui a la prédilection de l'administration actuelle, de ce qui s'est passé, c'est-à-dire, de Camp David II et de ses conséquences. Cela donne à l'administration actuelle une certaine excuse intellectuelle pour ne pas entreprendre une tentative sérieuse de règlement du conflit arabo-israélien. Enfin, il y a le "facteur Bush" lui-même...
- (WA) Qu'entendez-vous, exactement, par : "facteur Bush" ?
-(WQ) J'entends par là, c'est une intime conviction, bien que je ne puisse en apporter de preuve irréfutable, que Bush Junior s'est entendu répéter, et il en a encore aujourd'hui la conviction que son père a payé très cher son entrée en conflit aigu avec le premier ministre israélien, du Likud, Yitzhak Shamir, au cours des années 1991 et 1992, à propos des garanties de prêts américains à Israël. Bien entendu, Bush a perdu les élections, en 1992, mais je ne pense pas qu'il les ait perdues à cause de sa politique moyen-orientale. Toutefois, je suis convaincu du fait que, pour bien des Républicains de droite, Bush avait commis une faute inexpiable en osant affronter Shamir au sujet des prêts (américains à Israël conditionnés à la politique israélienne en matière de colonies) et qu'il a payé très chèrement cette faute fatale, qu'il n'aurait jamais dû commettre, et que son fils, Bush Junior, ne doit surtout pas réitérer, car il perdrait les élections à venir à coup sûr, faisant perdre au parti républicain la possibilité de conserver la Maison Blanche pour huit ans et non pas seulement pour quatre... Gardez toujours à l'esprit que l'aile droite du parti républicain a des tendances pro-israéliennes, et Bush, ne bénéficiant pas d'un réel mandat à diriger les Etats-Unis, en raison de son infime majorité aux élections, devra se montrer très prudent afin de ne pas perdre le soutien de l'aile droite de son parti, le parti républicain, tout particulièrement en ce qui concerne un problème de politique extérieure tel que celui-ci, d'autant plus que nous parlons bien du problème du Moyen-Orient et non d'autre chose... Si telle est bien la réalité, je crois que Bush Junior devra se montrer plus prudent que son père. Mais je dois ajouter qu'il y aura aussi, vraisemblablement, à tenir compte d'une certaine ignorance, de Bush, personnellement, pour tout ce qui relève de près ou de loin du Moyen-Orient. En cela, Bush fils n'est pas Bush père, qui avait accédé à la présidence des Etats-Unis après avoir passé huit ans au poste de vice-président, des années à l'ONU et plusieurs années, également, à la direction de la CIA, auxquelles s'ajoutent ses années de service en tant qu'ambassadeur des Etats-Unis en Chine. Et, plus important que tout : le fait que Bush père occupait la présidence au moment où les Etats-Unis ont mené la guerre du Golfe, au cours de laquelle il a pu nouer des amitiés personnelles avec de nombreux leaders arabes, qu'il respectait et avec lesquels il traitait avec sérieux et confiance. Bush Junior, quant à lui, est arrivé au pouvoir après avoir assumé durant quelques années la responsabilité de gouverneur du Texas, sans plus...
- (WA) ... mais un nombre non négligeable de conseillers de Bush, dans l'administration actuelle, ne sont pas des nouveaux venus dans la question du Moyen-Orient. Il y a, par exemple, son suppléant Dick Cheney et le ministre des affaires étrangères, Powell, ainsi que le directeur de la prévision politique, Hush, et Ermitage, vice-ministre des affaires étrangères, et beaucoup d'autres experts. Où sont-ils ?
-(WQ) Ces experts sont nombreux, mais ce sont des experts du Moyen-Orient tel qu'il était en 1990. Ces gens connaissent le Moyen-Orient, mais à partir de leur pratique de la région du Golfe, acquise en raison de la guerre du Golfe et ce qui s'y rapporte. Mais je ne pense pas que les experts des questions moyen-orientales soient si nombreux que ça dans les sphères supérieures de l'administration actuelle. Je ne crois pas que Cheney ou Rumsfeld, par exemple, connaissent le conflit israélo-arabe de manière approfondie. Ces gens là connaissent un peu les pays du Golfe, mais leur problématique diffère totalement de celle du Moyen-Orient.
- (WA) La rue arabe, officielle, ou populaire, ressent des sentiments d'abattement, comme vous le savez, au vu de la façon dont l'administration du président Bush agit au Moyen-Orient, jusqu'à présent. Comment expliquez-vous les positions adoptées par l'administration Bush sur les problèmes du Moyen-Orient, en particulier, après les énormes attentes de bien des Arabes de la part de l'administration Bush, dont les Arabes ont cru qu'elle serait, à défaut d'autre chose, plus impartiale dans sa façon d'aborder les questions du Moyen-Orient que l'administration Clinton, aussi peu pro-arabe eût été celle-ci ?
-(WQ) Bien sûr, il ne faut pas se boucher les yeux : il y a ces clichés généralisateurs que beaucoup de gens se colportent entre eux dans la rue arabe, tel celui qui voudrait qu'il n'y a pas eu de président américain valable, aux yeux des Arabes, depuis des décennies... L'idée qui voudrait que le parti républicain rassemblerait essentiellement des hommes d'affaires et des représentants des intérêts des entreprises pétrolières et qu'il en découlerait qu'un président républicain serait nécessairement plus proche des Arabes qu'un président démocrate, étant donné que les Démocrates ont plus recours aux voix et aux financements juifs, est une déduction largement erronée. Il y a quelque vérité dans ce raisonnement, mais il n'est pas exact, et il ne saurait, de ce fait, permettre d'expliquer l'attitude de bien des présidents américains en regard du conflit israélo-arabe au cours des cinquante années écoulées. Certains présidents républicains, tels Ronald Reagan, ont été très pro-israéliens, on peut même dire qu'aucune administration républicaine n'a été aussi partisane d'Israël que l'administration Reagan dans toute l'histoire américaine. Je pense que l'administration Bush actuelle est l'héritière idéologique de ce type d'idéologie républicaine, et non l'héritière idéologique de l'administration républicaine de George Bush senior (le père). Nous avons, de même, pu constater des différences considérables entre les différentes politiques des gouvernements démocrates, celle du démocrate Carter ayant été, de mon point de vue, la plus objective de toutes les politiques présidentielles eu égard au conflit du Moyen-Orient, de même que Carter avait apporté la preuve qu'il était l'homme politique éminent le plus favorable aux Palestiniens qu'aucun autre président américain lui ayant succédé à la Maison-Blanche. Quant à Clinton, on ne sait comment le classer car, dans les derniers jours de son mandat, il avait réussi à établir une relation extrêmement confiante avec Arafat et il avait été le premier président américain à se rendre à Gaza et à parler du droit des Palestiniens à s'autogouverner, s'attirant l'estime et l'admiration des Palestiniens. Mais, en raison même des attentes que cette politique liante de l'administration Clinton faisait naître, la déception des Arabes vis-à-vis de Clinton fut d'autant plus profonde. Les Arabes avaient espéré que tous les actes posés par Clinton, tels sa relation intime avec Arafat, sa visite à Gaza et sa mention des droits des Palestiniens se traduiraient en positions diplomatiques effectives. Et lorsque ces prises de positions ne se sont pas traduites en actes et en postures diplomatiques américaines effectives, dans les négociations, s'est imposée la conviction que Clinton était partisan et que Bush serait un président préférable, pour les Arabes. C'était là, de mon point de vue, faire un pari très risqué, que supposer que l'arrivée de Bush au pouvoir allait entraîner un grand changement - en mieux - dans les positions américaines. Je suis convaincu que la plupart des administrations américaines finissent par adopter une politique similaire aux politiques qu'avait adoptées les administrations précédentes. Et l'idée qu'un jour un président des Etats-Unis soutiendra les Arabes avec force me semble relever du rêve, tout au moins à court terme. Les Arabes sont convaincus qu'Eisenhover était le président américain le plus proche d'eux de toute l'histoire américaine, et je pense, personnellement, que les Etats-Unis ne vont pas élire un Eisenhover bis avant un certain temps.
- (WA) Pensez-vous que l'administration Bush adoptera une position ferme sur le problème des colonies israéliennes dont la commission Mitchell a recommandé le gel total, indispensable à l'instauration de la confiance entre les Palestiniens et les Israéliens ? La position américaine à ce sujet était, jusqu'à présent, de dire que "les colonies représentent un élément de provocation qui ne fait que compliquer une situation qui est bien assez compliquée sans cela" ?
-(WQ) Il s'agit-là de la position politique traditionnelle des Etats-Unis, depuis des années, en ce qui concerne les colonies. La grande mutation dans la position américaine sur les colonies s'est produite du temps de l'administration Reagan, qui les avait qualifiées d'obstacle en travers de la voie vers la paix, après une administration Carter, qui se contentait de les considérer simplement comme illégales. Je pense que cette position très mesurée avait constitué, en quelque sorte, le feu vert donné aux Israéliens pour édifier encore plus de colonies dans les territoires palestiniens. Je pense aussi que tant qu'un président américain ne sera pas venu déclarer que non seulement nous considérons que les colonies représentent un obstacle à la paix, mais qu'elles contreviennent à la légalité internationale et que le soutien (financier) américain (à Israël) ne saurait être en aucun cas affecté à la construction de nouvelles colonies ou à l'agrandissement de colonies déjà existantes et que tous fonds affectés à cette fin seraient défalqués de l'aide globale américaine à Israël, nous n'obtiendrons pas qu'Israël ou qu'un premier ministre israélien tel Sharon obtempèrent...
Encore une fois, le premier président américain à être allé jusque-là a été, nous le savons, George Bush père. Mais, pour les raisons que j'ai indiquées, son président de fils hésitera à adopter une posture analogue. Or rien de moins que cette attitude-même ne saurait être suivi d'un effet quelconque. Nous aurons beau répéter que les colonies nous "défrisent" et que nous ne considérons pas qu'elles puissent - euphémisme - contribuer en quoi que ce soit à la paix - bref, ce genre de discours ; nous savons que les Israéliens se moquent royalement de toutes ces figures de rhétorique exprimant une réprobation polie, que nous leur adressons au sujet de leur politique de colonisation.
- (WA) Mais il s'agit-là de la recommandation primordiale du rapport Mitchell, qui constitue la base du plan Tenet, en cours, qui a fini par aboutir à une certaine trêve entre les deux parties. Y a-t-il une quelconque possibilité de mettre en application les recommandations du rapport Mitchell sans gel total des colonies, comme le recommande expressément ce rapport ?
- (WQ) Je pense que non. La question est un point essentiel dans toute tentative de ramener le calme à court terme et de parvenir à un règlement politique à moyen terme. Je pense qu'il ne faut pas s'en tenir au seul gel des colonies. Rappelons que dans le projet Clinton - ce président auquel je n'ai pourtant pas épargné mes critiques pour sa manière de mettre en pratique ses conceptions politiques sur le terrain, au Moyen-Orient - Clinton avait compris, et Barak avec lui, que si l'on voulait établir une quelconque paix entre Palestiniens et Israéliens, il ne suffirait pas de se contenter de geler les colonies, pour Israël, mais que ce pays devait abandonner la plupart de ses colonies en Cisjordanie et la totalité de ses colonies dans la bande de Gaza. Les colonies israéliennes sont - c'est une certitude - un obstacle sur la voie de toute négociation politique viable entre Israël et les Palestiniens et sur celle conduisant à l'établissement d'un Etat palestinien digne de ce nom. En vérité, si les colonies devaient subsister, elles constitueraient un objet de contentieux perpétuel entre Israël et les Palestiniens. C'est pourquoi nous devons - et tous les partisans de la paix doivent, avec nous - non pas nous contenter de répéter qu'il faut geler les colonies, mais bien rappeler qu'il faut démanteler la plupart des colonies israéliennes en territoire palestinien, dans le cadre du processus de paix. Les Israéliens s'opposent à toute mesure de cette nature, et tout président américain devra faire preuve de la plus grande prudence en menant ce combat, mais une réalité demeure, qui est que le problème des colonies dépasse - et de loin - la simple nécessité de geler les colonies dans leur état existant actuellement.
- (WA) Sharon vient, pour la deuxième fois, à Washington, la semaine prochaine. C'est la deuxième fois en six mois qu'il rencontre Bush sans que l'administration Bush n'ait encore envoyé une seule invitation au président de l'Autorité palestinienne, Yasser Arafat à venir aux Etats-Unis. Quelles sont les conséquences de cet état de faits pour les relations américano-palestiniennes ? 
-(WQ) Je pense que l'administration Bush croit, depuis le début, que c'est Arafat qui est responsable de l'échec du plan de paix de Clinton, l'année dernière. Et qu'il ne faut pas récompenser Arafat pour son entêtement à Camp David ou son soutien en sous-main à l'intifada palestinienne actuelle. L'administration américaine pense qu'afin qu'Arafat reçoive une leçon - c'est là le genre de comportement moralisateur que les Etats-Unis ont tendance à adopter parfois - il ne faut pas le récompenser en raison de son mauvais comportement. Ceci, d'une part. D'autre part, il n'est jamais mauvais, dans la politique américaine, qu'un responsable politique américain, de quelque tendance que ce soit, adopte une attitude réticente, voire hostile à l'égard d'Arafat. La majorité des Américains sont tout prêts à se laisser convaincre, avec beaucoup de facilité, que le mauvais (le "bad guy") dans l'équation du Moyen-Orient, c'est Arafat... Mais bien qu'ils aient adopté cette attitude d'affrontement vis-à-vis d'Arafat, les membres de l'administration actuelle ont fini par comprendre qu'ils ont absolument besoin de parler à quelqu'un du côté palestinien, et que l'interlocuteur tout indiqué n'est autre qu'... Arafat. Tant qu'il en sera ainsi, nous devrons (nous, le Américains) discuter avec lui. D'aucuns diront qu'Arafat n'est pas à même de mettre en application ce qui doit être fait, alors pourquoi "perdre" notre temps avec lui ? Mais même ceux qui pensent cela ne peuvent trouver un substitut à Arafat.
- (WA) D'aucuns, dans le monde arabe, pensent que cette façon de penser en est arrivée au point où l'on chercherait désormais à se débarrasser totalement d'Arafat. Je veux dire que cela est devenu un objectif pour certains, en Israël, tout du moins. Pensez-vous que certains hommes politiques américains partagent cette opinion de certains ministres de Sharon, en la matière ?
-(WQ) Je pense que personne ne désire cela, dans l'administration actuelle. Sans doute ne l'aiment-ils pas, souvent en sont-ils irrités, mais ils ne pensent pas que sa mise à l'écart soit la meilleure solution. La raison principale en est que personne n'est capable de proposer un remplaçant à Arafat (qui le remplace en mieux). Il n'existe aucune garantie que le prochain leader palestinien sera plus souple qu'Arafat.
Pour ce qui est du gouvernement Sharon, je pense que ce que vous dites est possible, dans une certaine mesure. Sharon peut bien personnellement mépriser Arafat et ne pas vouloir lui parler, avoir affaire à lui ou même simplement lui serrer la main. Mais Sharon observe aussi Arafat et il sait bien qu'Arafat n'est pas le leader palestinien qu'il puisse battre au concours de la popularité mondiale, s'il l'a comme concurrent, même en Occident, qui est la partie du monde d'où Israël reçoit tous ses subsides et soutiens. De plus, Sharon est de plus en plus convaincu du fait que le maintien d'un leader palestinien affaibli et impopulaire à l'Ouest n'est pas une mauvaise chose, pour Israël. Sur le plan affectif, je crois que Sharon aurait préféré se débarrasser d'Arafat en 1982, mais il ne l'a pas pu. Quant à aujourd'hui, je ne pense pas que cela soit véritablement son souci majeur.
- (WA) Pensez-vous que l'administration du président Bush a été véritablement amenée à la conviction qu'elle doit changer son ordre de priorités au Moyen-Orient. Je m'explique : lorsqu'elle a accédé aux responsabilités, en janvier de cette année, le principal point à son agenda politique était l'Irak. Pensez-vous que cela a changé aujourd'hui et qu'elle est prête à travailler à la solution du problème du Moyen-Orient avant l'Irak, ou tout au moins sur un même pied qu'avec l'Irak ?
-(WQ) Je pense qu'il y avait beaucoup d'irréalisme, au début, en ce qui concerne la façon d'aborder la question irakienne. L'administration pensait qu'elle pouvait séparer l'Irak du reste des problèmes du Moyen-Orient et appliquer les sanctions "intelligentes" (les guillemets sont de moi, ndt) et tout le reste, sans déployer les efforts qui s'imposent afin de trouver une solution au problème du conflit israélo-arabe. Je pense que cette administration a fini par comprendre que, si elle veut adopter une politique que les Arabes puissent soutenir, dans le Golfe, elle doit adopter des politiques en direction du conflit arabo-israélien qui ne soient pas de nature à donner le sentiment aux responsables arabes qu'il s'agit de politiques "gênantes" pour eux. Je pense que cela est devenu un peu plus clair pour l'administration actuelle, maintenant...
- (WA) Pensez-vous que les Américains insistent toujours autant sur l'imposition des sanctions "intelligentes" à l'Irak avec toute la force dont ils sont capables ?
-(WQ) Je pense que les sanctions intelligentes n'amèneront nulle part, parce que personne n'est prêt à coopérer avec les Etats-Unis afin de mettre en pratique ce type de sanctions. Nous en parlerons encore longtemps, mais je ne pense pas que l'administration soit, aujourd'hui, toujours aussi convaincue de la facilité qu'il y aurait à adopter ce type de politique...
               
5. La diplomatie américaine se contredit au Proche-Orient - Des observateurs en Palestine ? Powell dit oui, il est démenti par Alexandra Schwartzbrod
in Libération du vendredi 29 juin 2001
Jérusalem de notre correspondante
L'administration américaine est en train de réaliser sur le terrain à quel point le dossier proche-oriental est explosif. Le secrétaire d'Etat, Colin Powell, était arrivé dans la région depuis moins de vingt-quatre heures qu'il provoquait hier un véritable incident diplomatique. A l'issue d'un entretien de deux heures avec Yasser Arafat à Ramallah, il a créé dans l'après-midi la surprise en se disant favorable à l'envoi d'«observateurs» dans les territoires pour «voir ce qui se passe sur le terrain et procéder à des observations indépendantes», exigence que les Palestiniens répètent sans relâche depuis le début de l'Intifada, mais que les Israéliens repoussent chaque fois avec horreur.
Fous de rage. Bourde ou manœuvre tactique? En début de soirée, alors que Colin Powell s'apprêtait à dîner avec le Premier ministre israélien, un haut responsable du département d'Etat a cru bon de tempérer les propos de Powell. «Il n'a pas utilisé le mot "international" ni le mot "force", il n'a pas appuyé le plan d'Arafat ou le plan de qui que ce soit», a affirmé celui-ci de Jérusalem, admettant toutefois que les propos de Powell n'avaient pas été mal interprétés par la presse. C'est simplement que ceux-ci avaient rendu les Israéliens fous de rage. George Bush avait déjà jeté un froid mardi en tentant de convaincre publiquement Ariel Sharon, en visite à Washington, que les Palestiniens faisaient de réels efforts pour limiter la violence. Cette fois, les Américains ont semblé, aux yeux des Israéliens, dépasser les bornes tolérables.
D'autant qu'une Israélienne a été tuée dans l'après-midi par des tirs palestiniens, avivant la colère des colons.
Hier matin, ceux-ci avaient installé une voiture remplie de barils de pétrole devant le ministère des Affaires étrangères où Shimon Pérès recevait Colin Powell, pour bien montrer que la diplomatie américaine n'était dictée que par des impératifs pétroliers et donc par le souci de ménager les pays arabes. Et hier soir, ils devaient manifester nombreux, comme ils le font chaque fois qu'un des leurs est tué, devant le domicile du Premier ministre à l'heure où celui-ci devait recevoir Colin Powell à dîner.
Un cadeau du ciel. Pour les Palestiniens, qui paraissaient mis au ban de la communauté internationale depuis l'attentat de Tel-Aviv, la prise de position du secrétaire d'Etat est considérée comme un cadeau tombé du ciel. L'administration américaine semble avoir compris que le cessez-le-feu arraché le 13 juin aux deux parties par le patron de la CIA ne peut pas tenir s'il est considéré par les Palestiniens comme une capitulation. Les diplomates européens sont montés au créneau, dès la mi-juin, pour faire comprendre aux Américains et aux Israéliens que l'humiliation n'était pas payante et que les dirigeants palestiniens avaient besoin d'un geste pour apaiser leurs troupes. George Bush semble par ailleurs se lasser de l'obstination manifestée par Sharon à vouloir obtenir un arrêt total des violences avant d'entamer la moindre discussion politique.
Pour Washington, le processus de paix ne peut pas être reporté indéfiniment. De là à imposer des observateurs aux Israéliens, c'est peut-être trop demander à ces derniers qui ont déjà lutté de toutes leurs forces, avec succès, pour mettre fin à la mission de quatre «observateurs» informelle de l'Union européenne, envoyés au début du mois dans les territoires pour surveiller la trêve aux côtés des Palestiniens. Humilier Sharon, à l'heure où celui-ci est poussé à la guerre par les colons, ne peut que l'inciter à envoyer au rebut les conseils de retenue. D'où les revirements maladroits du département d'Etat américain.
           
6. DOSSIER Sabra-Chatila : Sharon rattrapé par son passé
in Magazine (hebdomadaire libanais) du vendredi 29 juin 2001
Vingt ans après, Ariel Sharon est rattrapé par les massacres de Sabra et Chatila. 23 personnes, des Palestiniens et des Libanais, ont porté plainte contre le Premier ministre israélien devant un tribunal belge pour crime contre l'humanité. La procédure est suivie par deux avocats belges et un libanais, Me Chibli Mallat. Cette affaire intervient alors que la BBC vient de diffuser un documentaire accablant sur les massacres de Sabra et Chatila, dans lequel le rôle de Sharon est bien mis en évidence. Elle survient aussi à un moment où la procédure d'extradition de l'ancien président Slobodan Milosevic, accusé de crime contre l'humanité, a commencé en Yougoslavie. Qui est derrière cette plainte? L'action judiciaire engagée contre le Premier ministre israélien a-t-elle des chances d'aboutir malgré l'appui apporté mardi par George W. Bush au Premier ministre israélien? Sharon peut-il subir le même sort que Pinochet? Autant de questions auxquelles Magazine tente de répondre.
                
6.1. Chibli Mallat, avocat des plaignants : "Pas d'immunité pour Sharon"
Lundi 18 juin, à 9h30, une plainte avec constitution de partie civile contre le Premier ministre israélien Ariel Sharon est déposée à la Cour d'assises de Bruxelles. L'un des avocats des plaignants, Me Chibli Mallat, n'exclut pas l'arrestation de Sharon au cas où il se rendrait en Belgique à titre privé. Interview.
- Pourquoi la Cour d'assises de Bruxelles se charge-t-elle de la plainte déposée contre Ariel Sharon?
- Il s'agit là de ce qu'on appelle la juridiction universelle. Une de ses manifestations n'est autre que l'affaire Pinochet, examinée par la justice anglaise. Pour la première fois donc, des tribunaux nationaux exercent des compétences extraterritoriales. Le pays le plus avancé dans ce genre d'affaire est la Belgique. Les juridictions belges ont, en effet, développé la loi du 16 juin 1993 ­, laquelle a été modifiée en 1999 ­ qui considère que le crime n'a pas besoin d'être commis en Belgique. Les plaignants peuvent ne pas être belges, ni résidents en Belgique; idem pour les accusés. Cette loi a été ratifiée il y a un an. Depuis, nous travaillons sur l'affaire Sharon. Il a fallu, pour préparer le dossier, plus d'une vingtaine d'avocats libanais, belges et anglais, ainsi que des historiens, et bien entendu les plaignants-témoins. Nous nous sommes chargés, mes deux collègues belges, maîtres Luc Walleyn et Michaël Verhaeghe, et moi-même, de présenter la plainte au juge d'instruction.
- Pourquoi justement la plainte a-t-elle été présentée au juge d'instruction et pas au procureur général?
- Le procureur général peut arrêter la procédure pour des raisons qu'on ne peut nullement mettre en cause, comme certaines pressions politiques. Alors que le juge d'instruction, en Belgique, a la possibilité d'entamer l'enquête, sans que la procédure à suivre ne soit interrompue.
- L'enquête concernant la culpabilité de Sharon est-elle entamée donc?
- Absolument. Le sérieux de la plainte et la réaction des gens en Belgique ont été tels que le lendemain du dépôt de la plainte, le doyen des juges a nommé sans tarder le juge Patrick Colignon pour suivre l'affaire.
- Qui sont les plaignants et quelle procédure ont-ils adopté pour porter plainte?
- Ce sont les victimes des massacres de Sabra et Chatila, des Libanais et des Palestiniens qui ont vu périr leurs proches. Ils se sont constitués partie civile en Belgique pour pouvoir présenter la plainte et leurs témoignages. En fait, ils sont des plaignants-témoins, mais on n'en a gardé que 23 plaignants; les cinq autres sont nommés témoins.
- Et les accusés?
- Ariel Sharon et le général Amos Yaron (commandant brigadier) sont précisés. Dans la plainte, on invoque d'autres responsables israéliens et libanais, sans pour autant préciser des noms. L'enquête suivra son cours et dévoilera sûrement les noms.
- Selon vous, qui parmi les responsables libanais peut être le plus touché?
- Il y a eu beaucoup de noms. Mais en fin de compte, ce ne sont que les exécutants de l'ordre 6 délivré, je crois, au matin du 15 septembre par Sharon lui-même.
- D'aucuns donnent à cette affaire une dimension purement politique. Qu'en pensez-vous?
- En tant qu'avocats, nous pensons que l'affaire est principalement judiciaire. Tout le monde sait qu'il y a des ramifications politiques. Ce que nous ne pouvons ni contrôler, ni prévoir. Cet aspect ne nous intéresse pas en tant que tel. Nos clients sont des victimes qui ont perdu leurs proches. Nous défendons leur cause.
- Si l'accusé n'était pas Sharon, l'affaire aurait-elle pris toujours autant d'ampleur?
- Oui, je crois. Le fait qu'Ariel Sharon soit Premier ministre attire davantage l'attention. Mais ce n'est nullement pour cette raison que cette action a été entreprise.
- On parle justement d'un dirigeant en exercice. Ne bénéficie-t-il pas d'une certaine immunité?
- C'est, justement, à ce niveau que réside la spécificité de la loi belge, selon laquelle il n'y a pas d'immunité pour les crimes contre l'humanité. Dans des cas précédents, la question d'immunité s'est posée. Aujourd'hui, le droit pénal international semble confirmer que quand il s'agit de grands crimes, l'immunité n'existe pas.
- Ariel Sharon aurait l'intention de se rendre prochainement en Belgique. La Cour de Bruxelles lancerait-elle un mandat d'arrêt contre lui?
- Il y a un petit problème à ce niveau. Si le Premier ministre israélien vient en Belgique en hôte officiel, ce serait presque impossible; si, par contre, il vient à titre privé, il pourrait se faire arrêter. Par ailleurs, je crois qu'il y a différentes possibilités d'interpréter la loi belge concernant son arrestation, même s'il est en visite officielle... C'est une chose très délicate. Une chose est sûre: Sharon viendra sûrement en Belgique, mais à mon avis, il ne sera pas arrêté. L'important reste que l'enquête suive son cours. - Il y a, donc, des limites à la compétence universelle?
- Je le répète. Pour les crimes contre l'humanité, il ne devrait pas y en avoir. On n'échappe pas à ses responsabilités. C'est un principe établi internationalement. Donc, il n'y a pas de prescription pour les crimes contre l'humanité et de moins en moins d'immunité.
- Croyez-vous que l'Europe puisse prendre position contre Sharon?
- Il y a sûrement de grandes pressions, surtout en Belgique. Shimon Peres a dernièrement fait une déclaration menaçant presque l'Etat belge. (Quoique dans le temps il ait fait une diatribe violente vis-à-vis de Sharon à cause des incidents de Sabra et Chatila). Reste qu'en Belgique, les pouvoirs sont séparés. La diplomatie belge est sûrement dérangée par cette affaire, mais ceci a toujours été le cas en ce qui concerne les dossiers du genre.
- Tony Blair a refusé de rencontrer Ariel Sharon. Comment expliquez-vous cette attitude?
- Je crois que du côté de la Cour d'Angleterre, on essaye également de faire bouger les choses.
- Mais aujourd'hui le cas est différent. Le lobby juif peut exercer différentes pressions.
- Il ne faut pas se faire d'illusion. Des pressions sont exercées d'une part pour modifier la loi belge en question. D'une autre part, il y a une sorte de silence dans le système européen. Mais l'affaire a une dimension tellement humaine que peu nombreux prendront la défense de Sharon...
- Les tribunaux internationaux peuvent-ils interférer d'une façon ou d'une autre?
- Non, parce qu'ils n'ont pas de compétence dans ce cas. S'il y avait un TPI, comme cela a été le cas en Yougoslavie, le tribunal aurait pu suivre l'affaire.
- Quelle est l'attitude de l'Etat libanais face à l'affaire?
- Avant mon départ, le chef du gouvernement Rafic Hariri a demandé à me rencontrer. Je lui ai exposé la procédure à suivre et je lui ai franchement demandé qu'il n'y ait pas de prise de position libanaise officielle pour que l'affaire reste purement judiciaire.
- Et le timing du dépôt de la plainte? Comment expliquez-vous la coïncidence entre la diffusion de l'accusé sur la chaîne BBC et la plainte?
- C'est une coïncidence absolue. Nous n'avons vraiment rien à voir avec la diffusion du documentaire. Il s'est trouvé que pour la première fois, dans l'histoire du droit, il y a possibilité de demander justice pour les incidents de Sabra et Chatila devant une juridiction honnête et courageuse. Nous espérons, en tout cas, qu'elle le soit, dans ce cas précisément.
- Quelles sortes d'indemnités demandent les plaignants?
- Elles sont surtout d'ordre moral. La dimension matérielle pourrait suivre.
- Qui se charge des frais de la procédure?
- Nous faisons très attention à l'aspect financier. L'argent a tendance à polluer les choses. Il s'agit là d'une action qui jusqu'à maintenant me semble impeccable moralement. Deux comités en Belgique et au Liban s'occupent entre autres de frais de voyage. Les avocats ont travaillé sans rémunération. Un particulier belge a réglé les frais de la réserve, qui se sont élevés à 1100 dollars. Sinon, d'autres comités sont en train de bouger, notamment aux Etats-Unis. L'affaire est avant tout d'ordre moral. Il y a eu crime contre l'humanité. Mais Sharon reste innocent jusqu'à ce qu'il soit jugé coupable. C'est un principe de base.
[Les fondements juridiques - La plainte présentée contre Ariel Sharon est introduite conformément à la loi du 16 juin 1993 (modifiée par la loi du 10 février 1999) relative à la répression des violations graves du droit international humanitaire du chef de:
* Actes de génocide (article 1).
* Crimes contre l'humanité (article 1).
* Crimes portant atteinte aux personnes et aux biens protégés par les conventions de Genève signées à Genève du 12 août 1949 (article 1). La plainte est également fondée sur le droit international par rapport aux mêmes crimes. Par ces crimes, les requérants ont été personnellement blessés et/ou ont perdu des membres proches de leur famille ou des biens.]
               
6.2. Hamad Chamas : Des images ancrées dans la mémoire
Dans les ruelles surpeuplées, les égouts sont ouverts, les façades délabrées. Les cris des marchands ambulants se mêlent aux voix des enfants. C'est dans ces rues, il y a presque vingt ans, que les massacres de Sabra et Chatila ont été perpétrés. Hamad Chamas, un survivant, se souvient.
Un escalier nous mène à la demeure d'Abou Mohammad. Il nous reçoit avec sa femme et ses quatre enfants. Ils sont tous pieds nus. L'intérieur respire la pauvreté. Hamad est très fier de ses enfants. "Ils ne sont pas au complet. Il y en a encore trois", nous lance-t-il. "Et il en veut encore", se plaint Oum Mohammad. Pour quelqu'un qui a côtoyé la mort, c'est du courage. Abou Mohammad a aujourd'hui 37 ans. Il garde une photo des cadavres entassés pendant le carnage. Il y repère son père, son frère et leurs voisins. "C'est ce qui me reste d'eux... et mes pensées." Il s'assied en tailleur, prend du souffle et raconte: "C'est la Croix-Rouge qui m'a donné cette photo. Regardez où je me trouve, sous ces corps ensanglantés. Quand l'armée israélienne est arrivée avec ses chars dans la Cité sportive, j'y suis allé avec un ami. Nous avons demandé ce qui se passait. Les soldats m'ont demandé si j'étais un moukharreb (terroriste); j'ai nié. Ils nous ont alors sommés de rentrer chez nous. C'était le 15 septembre. Le lendemain, il était environ 16h. Mon père, mon frère, Abou Nabil et Abou Merhef, plusieurs autres voisins et moi étions assis tranquillement lorsque les bombardements ont commencé. Nous étions figés par les cris des blessés. Nous sommes accourus pour les secourir avant de nous réfugier dans les abris. Nous manquions d'eau potable. Je me suis chargé d'en apporter un bidon. Je le déposais devant la porte de l'abri, quand des hommes armés se sont approchés, nous ont lancé des injures et demandé aux hommes de sortir. J'ai tenté de me cacher. Mais en voyant sortir la plupart, j'ai pris un enfant et me suis apprêté à suivre. Les hommes armés m'ont sommé de laisser le petit et de m'aligner contre le mur avec les autres. Abou Merhef avait dans ses poches 500 livres libanaises. Alors qu'il les priait d'en laisser 250 LL pour ses enfants, ils ont tiré à bout portant. J'ai été blessé et j'ai fait le mort. Ils ont tiré à nouveau pour s'assurer que rien ne bougeait. Une heure après, Ali reprend conscience, il appelle au secours. Je lui réponds. Il me dit: "Pitié, je suis blessé à l'estomac, salue ma mère, ma sœur et..." Il s'assied. Les hommes armés reviennent et lui assènent un coup sur la tête. Il se relève et leur dit: "C'est comme ça que vous nous traitez, fils de chiens!" Ils ont alors pointé le fusil sur ma cuisse et tiré. Je n'ai pas bronché. J'étais caché par un caroubier. Vers 5h du matin, j'ai pu arriver à la porte de l'abri en me traînant. Le bidon d'eau était toujours là. Malgré ma soif, je n'y ai pas touché. Mon père et mon frère n'avaient pas bu avant de mourir! Je me traînais jusqu'à la maison d'Osmane Houhou, je m'y suis glissé par la lucarne de la salle de bains. A la cuisine, il restait une marmite de riz. A côté, un paquet avec trois cigarettes. J'ai fumé." Hamad poursuit son récit d'une voix saccadée: "Soudain, j'ai entendu une voix à l'accent étranger hurler dans un haut-parleur: "Sallim taslam" ("Rends-toi, tu auras la vie sauve!"). J'essaye alors de gravir la pente pour me rendre. Mais alors que je me rapprochais, je vois des hommes et des femmes alignés contre un mur pour être fusillés. Je retourne me cacher dans la maison. J'entends des voix. Un mur fissuré me sépare des miliciens. Ils étaient assis autour d'une table et buvaient de l'alcool. Je suis resté de longues heures dans cette maison jusqu'à ce qu'ils s'en aillent." Abou Mohammad prend une longue pause, pousse un soupir avant de poursuivre: "J'étais désespéré, à bout de force. La vie n'avait plus de sens. J'ai essayé de sortir mais je n'arrivais pas à marcher. Il y avait partout des cadavres, le chemin était jonché de membres. Les corps pourrissaient au soleil, et chaque fois que ma main en touchait un, la chair s'accrochait à mes doigts. Je reconnais Oum Bachir, égorgée avec ses sept gosses. J'ai retrouvé un peu plus loin les corps de mes proches, celui de mon père... J'ai continué et j'ai vu la tête d'Abou Nabil piquée sur un poteau. J'étais pétrifié. Je n'avais que seize ans."
[Soigné à ses frais - Hamad a été secouru par la fille Mikdad, une voisine, qui l'a trouvé en train d'agoniser. Elle a appelé le secours populaire qui a transporté l'adolescent à l'hôpital où il a été soigné... à ses propres frais. Hamad garde de graves séquelles, mais il s'en est sorti, c'est l'essentiel. D'autres témoins traînent une vie de solitaires. Ils n'ont jamais pu s'intégrer à la société. Tourmentés par leurs souvenirs, leur vie n'a plus de sens.]
               
6.3. Souad Srour el-Merhi : "Sharon m'a privée de ma maternité"
Souad Srour el-Merhi a 36 ans aujourd'hui. Elle fait partie de celles qui refusent de baisser les bras. Ce qui lui est arrivé ne peut être facilement mis derrière le dos. La seule faute qu'elle ait jamais commise est d'être palestinienne vivant à Chatila.
Souad se souvient. Elle avait 17 ans: "Ce 17 septembre 1982, la maison familiale, éloignée de la route principale du camp de Chatila, semble être un abri parfait contre les soldats israéliens qui encerclent les camps depuis déjà deux jours. Tous les voisins et parents se retrouvent dans cette petite pièce sombre, espérant que personne ne les retrouve. Pourtant, vers 5h de l'après-midi, on entend quelqu'un frapper à la porte. Mon père demande: "Qui est là?" La voix qui nous parvient à travers la petite porte en bois est nette: "Nous sommes des Israéliens, on vient fouiller la maison." Treize miliciens pénètrent dans la maison. Ils nous ordonnent de nous tenir debout, nos visages tournés vers le mur. Ma petite sœur collée à la robe de ma mère a peur. Elle pleure. Un des hommes armés lui ordonne de se taire. Puis ils ouvrent le feu. Ma sœur, qui a un an et demi, reçoit une balle dans la tête. Elle meurt sur le coup. Mon père est blessé à la poitrine, baignant dans son sang. Mon frère meurt aussi tout de suite. Moi, je reçois trois balles dans le dos. Paralysée, je n'arrive plus à bouger. Ils partent. En début de soirée, ils reviennent. Il y a juste mon père et moi. Ma mère était partie pour essayer de trouver de l'aide. Croyant que j'étais morte, ils deviennent fous furieux quand ils voient que j'essaye de ramper jusqu'à la cruche d'eau. Ils m'insultent et me disent: "Regarde ce qu'on va te faire devant ton père." Et ils me violent, l'un après l'autre. Papa, étendu sur le sol, me regarde en pleurant. Il ne peut pas me sauver. Il me dit: "Que Dieu soit avec toi", et il rend son dernier souffle. Le soir même, quand ils reviennent, je fais semblant d'être morte."
Enfermée dans le passé
Chez Souad, le petit salon est plongé dans la pénombre, les persiennes sont fermées depuis une éternité. Sur le mur, derrière elle, il y a toujours l'impact des balles. Comment fait-elle pour continuer à vivre dans cette maison tellement chargée de souvenirs torturants? On dirait qu'elle fait exprès de demeurer dans ces lieux pour garder cette haine qui la pousse à demander l'équité. C'est de là peut-être qu'elle puise sa force. C'est sa façon à elle de lutter contre l'injustice. Sous les regards de son père et de son frère qui la fixent depuis leurs photos suspendues sur le mur, entourées d'un immense chapelet, Souad prend son courage à deux mains. Elle lit ses souvenirs écrits dans un arabe simple sur du papier blanc, devenu noir des horreurs inscrites par une main tremblante qui refuse de se rendre et qui continue à témoigner. Souad en a assez de revivre ces instants mais elle veut que justice soit faite. Il faut que vérité soit dite.
Violée sur la route de Jbeil
Son histoire ne s'arrête pas là. Quelques jours après le massacre, sur la route vers Jbeil, dans la voiture d'un chauffeur de taxi qui a pitié d'elle, elle est violée à nouveau à un barrage de miliciens avant d'être abandonnée sur une plage. Elle ne sera retrouvée que plusieurs heures plus tard, inconsciente et à moitié nue. Aujourd'hui, à 36 ans, Souad refuse de baisser les bras. "A Bruxelles, je représentais tout le peuple palestinien. J'ai déposé une plainte contre Sharon. J'espère de tout mon cœur qu'il sera condamné et pendu pour ce qu'il a fait. Il m'a privée de ma maternité", dit-elle. Le chagrin de Souad est immense. La canne à la main, elle continue de vivre avec cette balle logée dans sa colonne vertébrale. Le souvenir de son pays et du massacre ordonné par Sharon est tellement vivant dans sa tête. Et bien que les images des ruelles jonchées de corps gonflés n'arrêtent pas de resurgir dans sa mémoire, sa vie ne semble continuer que pour prouver qu'elle n'est pas fataliste, qu'elle se moque des malheurs de la vie, car elle peut surmonter ses peines par le témoignage. Car témoigner, pour Souad, semble être le mot-clé de la vie.
[Travaux manuels et recyclage - Pour vivre, Souad fait des travaux manuels, du recyclage de papier, de l'artisanat. Elle participe à des expositions à Tyr, à Saïda et ailleurs. Elle a aussi d'autres activités par lesquelles elle veut se prouver et montrer aux femmes leur force. Elle a participé au sommet de la femme à Pékin. "Je suis active, oui", dit-elle. Des photos de la mosquée Al-Aqsa sont religieusement suspendues sur le mur qui porte les séquelles du massacre. Sur un miroir confectionné avec ses propres mains, Souad a gravé "I love Palestine".]
                   
6.4. Sabra et Chatila : Récapitulatif d'un massacre
Dès l'aube du 15 septembre 1982, des chasseurs-bombardiers commencent à survoler le secteur ouest de Beyrouth à basse altitude. En même temps, les troupes israéliennes entament leur entrée dans cette partie de la capitale. Quelques heures plus tard, un des plus horribles massacres du XXe siècle commence. Récapitulatif.
L e général Ariel Sharon se rend sur place pour diriger personnellement la poursuite de la percée israélienne. Il s'installe au quartier général de l'armée, au carrefour de l'ambassade du Koweït, situé à la limite de Chatila. Du toit d'un immeuble de sept étages, il pouvait parfaitement observer la ville et les camps de Sabra et Chatila. Aux alentours de 11h, les camps sont encerclés par les Israéliens. Le jeudi 16 septembre, vers midi, le commandement militaire israélien donne aux milices phalangistes le feu vert (ordre 6) pour entrer dans les camps des réfugiés. Selon le quotidien allemand Der Spiegel, daté du 21 février 1983, plusieurs militaires israéliens habillés en uniformes de phalangistes se joignent aux rangs de ces derniers. Les premiers assassinats organisés débutent ce jeudi, vers 17h, et même un peu avant en certains endroits de Chatila. Les massacres dureront, sans interruption, quarante heures. Durant les premières heures de la tuerie, les miliciens tirent sur tout ce qui bouge dans les ruelles, fracassant les portes des maisons. Des familles entières sont liquidées chez elles ou dans les abris. Dans certains cas, les corps sont mutilés. Des femmes sont violées avant d'être achevées. Parfois, les hommes sont tirés des maisons pour être, en groupes, exécutés dans la rue. Les femmes, apeurées, hystériques, courent partout raconter le massacre. 19h: une communication radio interceptée indique qu'il faut liquider une cinquantaine de personnes enlevées. Dans l'après-midi, une partie du camp résistait encore; l'artillerie israélienne la bombarde massivement. Dans la soirée du jeudi, des habitants de Chatila prennent séparément deux initiatives pour tenter d'arrêter le massacre. Quatre hommes se dirigent en délégation vers le poste israélien afin d'expliquer que dans le camp il n'y a ni armes, ni combattants et que ses habitants se rendaient. Rien à faire. 22h12, la BBC capte une communication de l'armée israélienne disant qu'elle a décidé de confier aux phalangistes l'opération de nettoyage final. Vendredi 17, à 4h du matin. Les miliciens bâillonnent les derniers témoins. Le premier bulldozer de l'armée israélienne arrive pour enterrer toute trace du carnage. Aux alentours de midi, l'hôpital Akka, situé en face du camp Chatila, est envahi par une unité de miliciens. Plusieurs blessés sont exécutés sur leurs lits. Dans l'après-midi, et selon le Time Magazine, 400 civils voulant fuir sont obligés de rebrousser chemin par la force des armes. Samedi, entre 6 et 8h du matin, des haut-parleurs demandent aux rescapés de se rendre. Ils sont emmenés dans des camions, certains sont liquidés et d'autres conduits vers la Cité sportive. Vers 11h, journalistes et photographes se rendent sur place. Des corps ensanglantés sont entassés dans les rues. Le monde apprend avec stupeur les massacres de Sabra et Chatila. Jusqu'au matin du samedi 18 septembre 1982, l'armée israélienne, qui savait parfaitement ce qui se passait dans les camps, s'est non seulement abstenue de toute intervention, mais a fourni une aide directe en empêchant les civils de fuir et en organisant un éclairage constant des camps durant la nuit, à l'aide de fusées éclairantes. Le nombre exact des victimes n'a jamais été déterminé. Les chiffres varieront entre 700 (chiffre officiel israélien) et 3000. Environ 1000 personnes ont été enterrées par le CICR dans une fosse commune. D'autres ont été inhumées dans des cimetières de Beyrouth par des membres de leurs familles.
[Des victimes oubliées - Depuis le massacre, victimes et survivants n'ont bénéficié d'aucune instruction judiciaire ni au Liban, ni en Israël, ni ailleurs. Sous la pression d'une manifestation de 400000 personnes, le Parlement israélien (Knesset) a nommé une commission d'enquête sous la présidence de Yitzhak Kahan, en septembre 1982. Malgré les limitations résultant tant du mandat de la commission (un mandat politique et non judiciaire) que de son ignorance totale des voix et demandes des victimes, la commission a conclu que "le ministre de la Défense était personnellement responsable des massacres". Sur l'insistance de la commission et des manifestations qui ont suivi son rapport, M. Sharon démissionnait de son poste de ministre de la Défense, tout en gardant un poste au gouvernement comme ministre sans portefeuille. Le Conseil de sécurité des Nations unies a condamné le massacre par la résolution 521 (1982) du 19 septembre 1982. Cette condamnation a été suivie par une résolution de l'Assemblée générale du 16 décembre 1982 qui a qualifié le massacre comme un acte de génocide.]
              
6.5. La juridiction extraterritoriale : Pinochet, Milosevic et les autres...
Ce n'est pas la première fois que des personnes sont poursuivies en justice en dehors de leur pays pour des crimes contre l'humanité. Le principe de la justice extraterritoriale a déjà été appliqué en Belgique et a failli l'être en Espagne et en Grande-Bretagne. Le Tribunal pénal international peut aussi être considéré, dans une certaine mesure, une juridiction extraterritoriale. Rappel.
Le précédent rwandais
Avant l'affaire Sharon, la Belgique a déjà fait valoir la compétence universelle. Un précédent: le cas des quatre Rwandais, parmi lesquels deux religieuses, accusés d'avoir participé en 1994 au génocide dans leur pays. Le verdict rendu il y a deux semaines par la Cour d'assises de Bruxelles donne un caractère légitime au mécanisme de compétence universelle. Les responsables du génocide au Rwanda, des Hutu extrémistes, avaient été à l'origine d'une tuerie de 500000 personnes environ, des Tustsi et des Hutu modérés. Les quatre accusés ont été jugés selon la même loi qui permet qu'on arrête aujourd'hui Ariel Sharon. A la différence près que pour l'affaire du Rwanda, un Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) a été formé en 1994. Le verdict en question est en tout cas le premier rendu en Europe, et ce suivant le fondement de la justice extraterritoriale.
L'affaire Pinochet
Le nom d'Augusto Pinochet est associé à des massacres pendant et après le coup d'Etat au Chili, dans la seconde moitié des années 70. Son nom est également associé aux seize années de terreur et de torture qu'il faisait subir à ses ennemis. Il y a trois ans, le procureur espagnol Baltazar Garzon demande à la Cour d'assises de Londres l'arrestation de Pinochet pour crime contre l'humanité, alors que ce dernier suivait une cure dans la capitale anglaise. Une procédure est entamée. Un traité entre les Espagnols et les Anglais est signé. Pinochet est alors arrêté conformément à une spécificité de la loi anglaise qui lui ôte son immunité en tant que sénateur à vie. Une convention contre la torture est décidée. C'est cette convention en fait qui permet l'arrestation et l'éventuelle extradition de Pinochet. Il est relâché ultérieurement pour des raisons de santé suivant une autre loi anglaise qui permettait au ministre de l'Intérieur de rejeter l'extradition, et ce dans des conditions spécifiques. Au Chili, où il est aujourd'hui en résidence forcée, certains avis certifient que l'état de santé de l'ancien dictateur permet qu'il soit jugé de nouveau.
Le cas Milosevic
Après les massacres au Kosovo, en janvier 1998, le procureur du Tribunal pénal international pour la Yougoslavie, formé en 1993 après les massacres de Bosnie, Louise Harbor, lance un mandat d'arrêt contre Slobodan Milosevic et quatre autres personnes. Il est inculpé en mai 1999 par le TPI pour crimes de guerre. Puis il y a le grand mouvement démocratique, le 24 septembre 2000, au cours duquel Milosevic perd l'élection présidentielle face à Vokislov Kostunica. Le 1er avril, il est arrêté dans sa résidence de Belgrade. Il est incarcéré depuis à la prison centrale de la ville, pendant la durée de l'enquête de la justice yougoslave sur des actes de corruption et d'abus de pouvoir. Cette semaine, les autorités yougoslaves ont entamé les procédures légales pour l'extradition de l'ancien président. S'il est extradé, ce serait la première fois qu'un ancien chef de l'Etat est jugé par un tribunal étranger.
                            
7. Une colonie qui ne dit pas son nom par Adrien Jaulmes
in Le Figaro du jeudi 28 juin 2001

Maale Adoumim, de notre envoyé spécial
On devient un colon presque sans le savoir. Dans le petit bureau préfabriqué de Shimon, à l'entrée du chantier de construction, on ne parle pas de politique. Shimon est agent immobilier. Il vend des appartements en cours de construction à Maale Adoumim. "Vous êtes à 10 minutes de Jérusalem", annonce-t-il. Selon lui, le principal attrait de Maale Adoumim, ville de 28.000 habitants perchée sur une crête pierreuse de l'est de Jérusalem, est la qualité de la vie. "Il n'y a pas de criminalité ici. Les enfants peuvent aller à pied à l'école, à la piscine. Tout est fait pour eux", assure Shimon. Bien sûr, la maison témoin comporte une pièce blindée, avec ses volets d'acier et ses murs renforcés, mais Shimon précise que "c'est le cas dans la plupart des constructions modernes en Israël". Il préfère emmener les visiteurs sur la terrasse : "Regardez : vue imprenable !" Et spectaculaire.
Les collines beiges du désert de Judée descendent jusqu'à la mer Morte. On devine au loin la Jordanie. Mais le principal argument de Shimon est financier: "Un appartement neuf de 100 m² à Maale Adoumim coûte autour de 500.000 sheckels (1 million de francs)." Soit moitié moins cher qu'à Jérusalem ou à Tel-Aviv. Sans compter les avantages offerts par le gouvernement israélien. "En vous installant à Maale Adoumim, vous bénéficiez de 70% d'abattement fiscal et d'un prêt sans intérêts de 50.000 sheckels (100.000 francs), dont vous ne devez rembourser que la moitié. N'hésitez pas !", lance Shimon.
L'offre mérite pourtant réflexion. Car malgré ses allures de banlieue résidentielle, Maale Adoumim est bâtie à l'est de la "Ligne verte", qui séparait avant 1967 Israël de la Jordanie. C'est donc une colonie. La ville est bâtie comme un château fort au sommet de sa montagne. Des remparts d'immeubles serrés en haut des falaises protègent les lieux publics regroupés au centre de l'enceinte, et la seule entrée est gardée jour et nuit. Mais les habitants ne s'en aperçoivent qu'à peine.
"Des colons, nous ?", s'exclament en riant Eva et Vincent. Ce jeune couple d'Israéliens d'origine française vient d'acheter un trois-pièces à Maale Adoumim. Ils ne se sentent aucun point commun avec les colons "idéologiques" d'Hébron ou d'ailleurs. "C'est comme si on habitait à Jérusalem. On se sent même plus en sécurité ici", expliquent-ils. Les trois quarts des habitants de Maale Adoumim travaillent à Jérusalem, que l'on rejoint depuis février 1995 par une voie rapide, sans arrêt ni traversée de zones de peuplement palestinien.
Mais l'assassinat la semaine dernière, sur cet itinéraire, d'un prêtre grec orthodoxe, le premier incident depuis le début de l'intifada, a brutalement rappelé aux habitants le statut de leur ville. "Pour la première fois, j'ai peur", reconnaît Flora Zackem, la vendeuse de jouets du centre commercial. Elle vit depuis dix-sept ans à Maale Adoumim. "Depuis cette attaque, je réfléchis deux fois avant de prendre ma voiture pour Jérusalem, surtout avec les enfants. Maintenant, on se sent comme les autres colons."
Beni Kashriel, le maire de Maale Adoumim, n'aime pas le terme de colonie. "Nous sommes comme n'importe quelle autre ville israélienne. Les habitants de Maale Adoumim ne sont ni des extrémistes ni des religieux. Ils viennent ici pour la qualité de la vie", insiste-t-il. M. Kashriel est aussi secrétaire général du Conseil des communautés juives en Judée, Samarie et Gaza, qui représente les 200.000 colons vivant de l'autre côté des frontières de 1967. Maale Adoumim est avec Ariel, au nord de Ramallah, l'une des deux villes israéliennes bâties dans les territoires palestiniens. Et de loin la plus importante. Les nouvelles constructions n'y ont jamais vraiment cessé.
Les lotissements que fait visiter Shimon font partie d'une nouvelle tranche de 350 nouveaux logements, "dont 45% sont déjà vendus", assure le maire. Et les projets d'expansion continuent. "Nous avons un taux de croissance de 8% par an. Le plus fort de tout Israël. La ville comptera 30.000 habitants à la fin de cette année et 45.000 en 2005", promet Beni Kashriel. Il refuse d'envisager un démantèlement de Maale Adoumim. Pour lui, "jamais Maale Adoumim ne sera évacuée! A Camp-David, quand Barak a proposé 97% de la Cisjordanie, Maale Adoumim était dans les 3% restants", explique-t-il.
L'intérêt stratégique de Maale Adoumim saute aux yeux. La ville fait partie d'un réseau de "forteresses civiles" construit par les Israéliens depuis 1967 autour de la Ville Sainte, selon l'expression de Frédéric Encel, auteur d'une Géopolitique de Jérusalem. Reliées entre elles par des autoroutes qui compartimentent les zones de peuplement palestinien, ces implantations israéliennes ont profondément modifié la démographie de la ville et coupent la partie arabe de Jérusalem du reste de la Cisjordanie. Pour les Israéliens, ces villes font partie d'un "Grand Jérusalem" définitivement ancré à l'Etat hébreu.
Pour les Palestiniens, Maale Adoumim est une colonie comme les autres. "Nous refusons de faire des différences entre les colonies", soutient Khalil Tafakji, responsable du bureau de la cartographie à la Maison de l'Orient, la représentation officieuse de l'Autorité palestinienne à Jérusalem: "Selon le droit international, elles sont toutes illégales."