Point d'information Palestine > N°145 du 03/05/2001
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Sélections, traductions et adaptations de la presse étrangère par Marcel Charbonnier
               
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Au sommaire
    
Témoignages
- Tarek a peur suivi de Une étoile brille dans le ciel de Nathalie Laillet, citoyenne de Naplouse en Palestine
     
Prochains rendez-vous
- Palestine / Israël : Quels enjeux ? avec Michel Bracco et Bernard Genet le vendredi 4 mai 2001 à Marseille
- Rencontre avec Marwan Bishara le vendredi 4 mai 2001 à Paris
- Palestine d'après des textes de Mahmoud Darwich les samedi 5 et dimanche 6 mai 2001 à Marseille
- Arbre Mémoire en hommage aux martyrs de l'Intifada El-Aqsa de Sylvie Tachdjian le dimanche 6 mai 2001 à Reillanne (Alpes-de-Haute-Provence)
       
Dernière parution
- Palestine / Israël, la paix ou l'apartheid ? par Marwan Bishara aux éditions La Découverte
         
Réseau
- Le réservoir de Mamilla par Israël Shamir [traduit de l'anglais par Annie Coussemant]
- Économie sinistrée : l'accroissement de la pauvreté dans les Territoires occupés par The Palestine Monitor [traduit de l'anglais par Giorgio Basile]
          
Revue de presse
  1. Radiographie d'un conflit colonial par Françoise Germain-Robin in L'Humanité du lundi 30 avril 2001
  2. Hubert Védrine constate que la situation est "totalement bloquée" au Proche-Orient par Mouna Naim in Le Monde du dimanche 29 avril 2001
  3. Le ministre français des Affaires étrangères critique la politique de Sharon Dépêche de l'Agence France Presse du samedi 28 avril 2001, 16h30
  4. Un rabbin colon prêche la coexistence avec les Palestiniens par Jo Strich Dépêche de l'Agence france Presse du vendredi 27 avril 2001, 12h33
  5. La paix sacrifiée au sionisme par Françoise Germain-Robin in L'Humanité du jeudi 26 avril 2001
  6. Notre Jour de l'Indépendance ne peut qu'être aussi le leur... par Gideon Samet in Ha'Aretz (quotidien israélien) du mercredi 25 avril 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
  7. Comment réaliser paix et justice au Moyen-Orient ? par Marilyn Vogt-Downey in Socialist Action (publié à San Francisco) Avril 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
  8. L'Union européenne est prête à faire preuve de fermeté face à Israël par Ian Black (Bruxelles) et Ewen MacAskill in The Guardian (quotidien britannique) du mardi 24 avril 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
  9. L'épreuve de l'initiative égypto-jordanienne par Mohamed Salmawy in Al-Ahram Hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercredi 25 avril 2001
  10. Sting évoque avec émotion sa tournée au Proche-Orient mouvementé Dépêche de l'Agence france Presse du mardi 24 avril 2001, 22h53
  11. Arafat, aussi, a parlé de paix par Baudoin Loos in Le Soir (quotidien belge) du mardi 24 avril 2001
  12. Blocus a Gaza par Pénélope Larzilliere in La Croix du mercredi 25 avril 2001
  13. Comment Israël enrôle des Palestiniens par Pénélope Larzilliere in La Croix du vendredi 20 avril 2001
  14. Les médias palestiniens et la collaboration par Pénélope Larzilliere in La Croix du vendredi 13 avril 2001
  15. Les voilà, les réalités par Edward W. Saïd in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 19 avril 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
  16. Le sionisme en tant que discrimination positive par Gerald M. Steinberg in Jerusalem Post (quotidien israélien) du vendredi 20 avril 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
  17. Les dunums* et les guerres par Tanya Reinhart in Yediot Aharonot (quotidien israélien) du lundi 18 avril 2001 [traduit de l'anglais par Dominique Vincent]
                
Témoignages

de Nathalie Laillet, citoyenne de Naplouse en Palestine
            
Tarek a peur
Samedi 21 avril 2001 - Me voilà a Gaza. Devant la mer. Sur l'un des bars de la plage. Il est 16h45. Je reviens de Khan Younes. Je reviens de chez Tarek. Mes larmes sont si proches...Le bruit des vagues à 10 mètres de moi... Qui me bercent... Et Tarek, son visage, ses yeux et ses mains dans mes yeux , mon cœur et ma tête... Comment écrire ? Comment tout dire ? Dire les regards des gosses. Dire le désespoir des hommes. Dire la lassitude des femmes. Dire aussi les tentes de la Croix Rouge et les pauvres matelas. Nous sommes en 1948. Les plus vieux de ce camp de réfugies ont déjà connu ça, il y a 53 ans.
Dimanche 22 avril 2001 - Toujours à la terrasse dans un café. En plein centre de la ville de Gaza. Il fait chaud. Hier soir, dans mon lit, ou plutôt dans le lit que me prête gentiment Eva, j'ai pleuré. Toutes ces larmes que je n'avais pas voulu laisser couler devant Tarek ou les shebabs. Les petits yeux effarés de Tarek. Sa main qui s'accroche à la mienne. Qui ne la lâche plus. Ses petits bras autour de mon cou. L'émotion était trop forte. J'ai pleuré. Pleuré parce que j'ai peur, terriblement peur pour lui. Il peut mourir sans que je sois là. En quittant Khan Younes, j'avais l'impression d'une trahison, d'une fuite.
Samedi matin donc... Depuis hier, les routes sont " ouvertes ". Nous pouvons donc nous rendre a Khan Younes. Nous avons rendez vous, moi, Chadia, Caroline, Johnatan, Yoko et un journaliste palestinien à l'endroit ou l'on prend les taxis pour Der el Balah et Khan Younes. La broute est certes ouverte, mais contrôlée par des tanks un peu partout. Je ne vous en parlerai pas ce soir. Cette route est l'humiliation même. Je ne veux pas en parler. Nous arrivons à Khan Younes. Islam est là et il connaît Chadia ! Ils se sont rencontrés cet été à Gaza et s'étaient perdus de vue depuis. Heureux de se retrouver. Nous nous dirigeons, guidées par Islam vers....les tentes. Les fameuses tentes. Le rempart de sable n'existe plus. Les maisons non plus. Seulement des débris au sol. Plus rien. Plus rien. La maison du vieux monsieur au thé n'existe plus. La maison de Tarek n'existe plus. Le fortin des 2 soldats n'existe plus. Les sacs de sable derrière lesquels il faut se cacher n'existent plus. Tout est à découvert. Des tentes vertes et jaunes. Sous les tentes, des petits matelas. Deux. Pas un de plus. Elles sont plantées sur les restes des maisons. Par terre, des bouts de murs qu'on enjambe. Des parpaings. Des bouts d'armoire. Des bouts de lits. Un frigo encore debout. Des planches dans tous les sens. Il faut marcher dessus. Les enjamber. Se tenir en équilibre sur les débris pour aller d'une tente à l'autre. Et nous y allons. Guidées par Islam, moi, Chadia et Caroline visitons les tentes. On s'assoit sur les matelas eux aussi fournis par la Croix Rouge. Au sommet de chaque tente, des drapeaux. Des drapeaux verts, la couleur de l'Islam ; et des drapeaux palestiniens. Des femmes nous " accueillent ". Des gosses arrivent, intrigués. J'en reconnais quelques uns. Mais Tarek n'est pas là. Nous parlons en arabe. Même si nous ne comprenons pas tout, les émotions se disent beaucoup plus facilement dans la langue maternelle. Les mots sont justes. Terribles de souffrance et de désespoir. Le regard de ces femmes me touche. Elles en ont vus beaucoup, des " ajanib " ( des étrangers) ces derniers temps. Relativement peu qui parlaient arabe. Nous leur parlons directement, les saluons comme on le fait ici, en serrant les mains de son interlocuteur dans les siennes. Nous connaissons les formules d'usage et jouons avec les gosses. Une vieille dame sans âge, au corps déformé, nous reçoit sous sa tente. Elle porte une robe noire ; un voile blanc recouvre sa tête. Elle s'assoit entre nous et ses fils, sur un bout de matelas, avec souplesse. Et nous discutons. Mais les mots, de mon côté, ont du mal à venir. Que leur dire ? " Je suis désolée. C'est vraiment moche. Mais ne vous inquiétez pas, ça va aller mieux " ? Je sais que ça n'ira pas mieux. Je sais le peu qu'ils avaient avant. Je sais le prix de ce " peu " maintenant. Un endroit où dormir protégé de la pluie ou du soleil. Une armoire pour les vêtements. Même ça, on le leur a pris. " Vous inquiétez pas. Demain est un autre jour " ? Non je ne peux pas. Je ne veux pas leur mentir. Par respect pour eux, je ne dirai presque rien. La seule chose que je puisse apporter, c'est ma présence ici, c'est l'amitié que vous, en France, au Canada ou en Belgique, vous m'avez transmise pour eux. Malgré les malheurs, le regard de la vieille femme est empli de tendresse et se pose avec douceur sur ces trois jeunes filles qui salissent volontiers leurs pantalons pour jouer avec les gamins de cet endroit paumé. Malgré son âge et ses malheurs, elle est belle. Grâce à ce regard qui me transmet le plus merveilleux des sourires. Islam est égal à lui même. Il parle et rit beaucoup. Il est le soutien de tout ce petit groupe. Il a de l'énergie à revendre. Ca tombe bien . Il lui en faut ici ! Beaucoup de shebabs sont abattus. Assis, ils ne bougent pas, ne parlent pas, en ont plein les bottes des étrangers en quête de sensationnel pour l'édition du 20 heures. Ils sont bien au delà du désespoir. Islam, lui, résiste. Pour les enfants avec lesquels il travaille. Il porte à bout de bras tout ce petit monde. Il est le seul à rire encore. Fahdi, son ami, sourit. Nous quittons la tente de la vieille dame. Nous prenons congé par cette phrase " Allah ma'ik ", Dieu est avec toi. Dehors, une voix m'appelle. Celle de Yoko qui est avec le journaliste. Elle vient vers moi. Près d'elle, qui lui tient la main, un petit garçon. Un petit bout d'homme vêtu d'un pantalon bleu, d'une chemise a carreaux et d'une petite veste assortie. Des yeux noirs ; Même sans son sourire illuminant, mon cœur, avant mes yeux, l'a reconnu. Tarek est là, à trois pas, à trois débris d'armoire de moi. Je n'entends plus Islam qui me parle, je n'entends plus les " au revoir " des fils de la vieille dame. Je me dirige vers ce bout de bonhomme tout perdu, intimidé. Accroupie, je le regarde droit dans ses beaux yeux noirs. " btizakkarni ? " (tu te souviens de moi ?) . Il ne parle pas mais hoche la tête. Oui, il me reconnaît. " âatini boussa " (fais moi un bisou). Toujours sans un mot, il lâche la main de Yoko et se jette dans mes bras. Il enfouit sa tête dans mon cou et noue ses petits bras autour de ma tête. Mon cœur bat. Je tremble de tous mes membres. Sur ces débris de maisons, sur ce malheur accumulé, je suis presque heureuse. Tarek est vivant, il est là près de mon cœur. Je le serre contre moi et deux larmes se perdent dans ses cheveux. Je me relève. Il tient ma main, ou plutôt il s'agrippe à elle. Au milieu des planches et des parpaings nous rejoignons Islam et les autres. Très vite, mon cœur remarque le changement. Sur les 10 ou 20 mètres que nous parcourons tous les deux, main dans la main, je découvre qu'il n'est plus le même. Le petit garçon insouciant qui court dans tous les coins a disparu. A sa place, un garçon timide, hésitant, muet. (Il n'a toujours pas prononcé un mot). Je lui parle doucement . Il ne me répond qu'en hochant la tête. Il y a à peine 2 mois, c'était le caid du petit groupe, celui qui rit et qui parle plus fort que tous les autres. Sur ces planches instables où nous marchons, il est perdu. Il hésite, ne sait pas où marcher, ne sait plus où mettre les pieds. Les autres courent. Lui non. Il tient ma main et c'est moi qui le guide, qui guide ses pas. Comme si chaque pas risquait de provoquer une catastrophe. Avant de s'engager, il teste la planche. Il hésite. Sa maison est devenue un piège pour lui. Les débris peuvent encore le blesser. Il le sent confusément. Il a peur. Ses yeux, sa démarche, sa main me le disent. Plus sûrement que tous les mots. Une maison, un peu à l'écart, a été épargnée par la violence " sécuritaire " de l'état d'Israël. Pour y aller, nous escaladons le mur du jardin, percé par un obus. Les autres ont de l'avance sur moi. Ils nous prennent en photo, moi et Tarek. Il s'accroche à moi. Pour essayer de le rassurer, je lui parle à l'oreille. Je lui raconte les cadeaux et les gens qui pensent à lui un peu partout. Je lui parle de Danièle. Dans ce petit jardin abandonné car trop près du camp militaire, il y a des fleurs. Tarek lâche ma main et se dirige vers les roses. Il me tourne le dos. Soudain, il se retourne. Il a cueilli des fleurs. Il se retourne et il sourit. Il sourit et se met à parler. Des fleurs, de la couleur, du soleil. Il parle vite, je ne comprends pas tout mais je l'écoute. Il prend ma main et cette fois c'est lui qui me guide vers l'autre bout du jardin. Encore une maison touchée par un obus. Il me dit qu'il veut prendre des photos. Je lui donne mon appareil. Il le prend et appuie rageusement sur le bouton. Ses doigts se crispent dessus. Je n'arrive à les desserrer que 6 ou 7 photos plus tard. Il a appuyé comme un fou sur le bouton. Il a appuyé comme on appuie sur la gâchette d'un fusil. Je lui montre les photos de notre précédente rencontre. Il est sur presque toutes les photos. Il est fou de joie. Il se reconnaît : " ana ! ana ! " (moi ! moi !). Islam ironise : " Oui, toi ! Tu es sur toutes les photos ! ". Il relève la tête et me regarde. Il rit. Il redevient peu à peu le Tarek que j'ai rencontré il y a 2 mois. Nous allons vers une autre maison. Le mari de la jeune femme qui nous reçoit est mort il y a 2 mois. Tué d'une balle. Le fortin, pardon le camp militaire israélien, est à moins de 100 mètres. Nous les voyons. Et ils nous voient. Un petit jardin et encore des fleurs. Des lys rouges. Tarek en cueille et veut que je mette mon nez dedans ! Je finis la journée avec le nez jaune...
Nous repartons. Quoi dire à une femme dont le mari s'est pris une balle dans la tête ? Nous nous retrouvons dans l'une des ruelles du camp . Etroite et sableuse. Tarek et moi avons pris du retard sur les autres. Toujours main dans la main , nous nous mettons à courir. Il rit, il me tire, il s'arrête, il repart. Il rit. Autre maison. A l'abandon elle aussi. Encore un jardin. Dans ce jardin, un petit objet : " les trucs dans lesquels il y a les gaz " me disent les shebabs. Tarek le voit, posé au sol. Il devient violent. Pousse tout le monde. Un gamin a pris la bombe dans ses mains. Tarek la lui arrache. " Non ! Il ne faut pas ! Il faut partir ! " On part, poussé par Tarek. Un des gamins a cependant le temps de me dire qu'il a été à l'hôpital à cause des gaz. Je me souviens de lui. Il m'avait dit la même chose il y a deux mois.
Nous voici à nouveau sous les tentes. A quelques pas, le camp israélien et les canons des chars pointés sur nous.Sous la tente, le journaliste palestinien interroge un vieillard. Une théière posée sur des charbons. Ces gens ont tout perdu, par une nuit maudite, mais ils nous offrent du thé. Il n'y en a pas assez pour tout le monde. Il n'y a pas assez de verres non plus. Mais nous buvons du thé. Le sens de l'hospitalité ici est plus fort que tout. Plus fort que le malheur et le désespoir. Iyad, un autre shebab rencontré il y a deux mois, arrive. Il ne sourit plus. Bien sûr, il me reconnaît. Il est content de me revoir. Content aussi de se voir en photo. Il les pique à Islam et en met dans sa poche. Un trésor, les photos. Ils n'en n'ont presque pas d'eux mêmes. Un des martyrs de cette Intifada, un gosse de 12 ans de Gaza, est mort sans que subsiste la moindre photo de lui. A 12 ans, personne n'avait encore eu assez d'argent pour le prendre en photo. Sa maman pleure son fils, sans même avoir une petite photo à serrer sur son cœur.
Un Sheb (singulier de " shebabs ") accompagne Iyad. Il n'a pas desserré les dents depuis notre arrivée. Il est assis, le regard dur. Il ne parle pas. Il me fait peur. Quelles idées germent dans sa tête ? Tout d'un coup, il me parle :" envoie nous les photos ".
- Ok, je te les donnerai à ma prochaine visite, dans un mois.
- Dans un mois, je serai mort. Envoie-les par mails pour que je les voie avant de mourir.
" Dans un mois, je serai mort ". Voilà donc à quoi il pense. L'Intifada dure depuis 6 mois. Il a vu la situation évoluer. Il est armé de pierres et se bat contre des tanks et des hélicoptères. Il dormait et a dû fuir sa maison , il y a une semaine, pour ne pas mourir. Il a tout perdu. Il ne lui reste que sa vie. Il ne croit plus qu'on la lui laissera. " Dans un mois je serai mort. " [La mort de Mohannad a dû confirmer ses craintes]. Mal à l'aise, je me tourne vers Islam qui change de sujet. Tarek se ballade entre nous, court de l'une à l'autre, quêtant un bisou ou des genoux accueillants. Il retrouve son beau sourire. Le vieux monsieur est toujours interviewé par le journaliste. Iyad veut que je le prenne à nouveau en photo. Nous sommes tout près du camp israélien. De là où je suis assise, j'ai une vue directe sur les tanks et le drapeau israéliens. Iyad se lève et pose sur un petit monticule. Le vieux monsieur près de nous hurle : " non , non ! ne vas pas là ! reviens, reviens ils vont te tuer ! " . Iyad s'accroupit. Il est caché derrière un frigo et un bout de mur. Je me dépêche de prendre la photo et il revient vite vers nous. Il n'était qu'à 10 pas de nous. Mais il avait franchi une " barrière ", une corde tendue au milieu des débris. De l'autre côté de la corde, les soldats sont susceptibles de tirer... L'émotion et la peur du vieux monsieur n'étaient pas feintes. Nous, les quelques étrangers qui vivons ici, nous avons souvent du mal à mesurer le danger. Parce que nos vies occidentales ne nous y ont pas habitués. Souvent, les palestiniens ont peur pour nous. Parce qu'eux savent qu'on ne joue pas, que les balles sont réelles et que la mort est là, sans raison aucune. Nous quittons la tente et le vieux monsieur. Nous marchons à nouveau sur les maisons détruites. Tarek reprend ma main. Nous nous dirigeons vers l'endroit où était sa maison. Au fur et à mesure que nous avançons, sa main se raidit, serre encore plus la mienne. Il manque de trébucher plusieurs fois. Nous arrivons là où il habitait. Il lâche ma main. Avec ses doigts, il imite un revolver. Il ne parle plus. Il tourne dans tous les sens : " pang ! pang ! boum ! tchoum ! pang ! pang ! wrouh ! boum ! pang ! " J'essaie de le calmer. De reprendre sa main. Il ne veut pas. Il continue. Je suis accroupie devant lui. Je lui parle. Il ne m'entend plus. J'essaie de capter son regard. Il m'évite. Il est dans ses souvenirs. Loin de moi. Seul. Je l'observe. Il revit cette fameuse nuit. Au bout de quelques minutes, je lui demande : " tu as eu peur ? ". Ses yeux s'emplissent de larmes. Il baisse le regard et hoche la tête, relève les yeux et fixe un point à l'horizon. Puis il prend ma main. Doucement nous avançons dans la rue, les pieds dans le sable. Nous quittons cet endroit. Je me retourne. Derrière nous, tout près, la mer scintille. Entre nous et elles, les colonies et les chars. Et un immense drapeau d'Israël. Nous longeons les tentes et parvenons là où les maisons sont encore debout. Tarek retrouve la parole et le sourire. Nous jouons, courons avec lui et les autres. Islam nous propose d'aller visiter l'endroit où il travaille avec les gamins. Tarek veut nous accompagner et s'accroche à ma main. Mais c'est loin.... " Tu reviens après ? " Oui, Tarek, je reviens... Nous visitons le centre. Endroit protégé, à l'abri de la guerre. Après l'école, les gamins viennent ici. Pour oublier. Ils dessinent, jouent au foot, s'amusent. Islam leur laisse toute latitude pour exprimer ce qu'ils veulent de la manière dont ils le veulent. C'est un lieu plein de tendresse. Sur les murs, des dessins d'enfants. Beaucoup disent la guerre, le sang, la peur. Un des gamins, pour représenter une personne, dessine un petit corps tout fin et un immense rond noir en guise de tête. Ni yeux, ni bouche. Un cercle empli de noir, immense, sur un corps frêle. Après quelques photos, nous repartons. Il est déjà tard. Caroline va sur Rafah, Chadia sur Gaza. Moi, je veux retourner dire " au revoir " à Tarek. Mais Islam me le déconseille : " il est tard ; il vaut mieux que tu rentres maintenant ; la route pourrait être dangereuse... Je dirai " au revoir " à Tarek de ta part... " Je quitte donc Khan Younes pour remonter sur Gaza. La mort dans l'âme. Les larmes au bord des yeux. Mais elles ne coulent pas. Chadia est à peu près dans le même état. Le trajet se fait en silence. Nous sommes un peu assommées. Tristes. Mon pétillant Tarek a fait place à un gosse apeuré. Que faire pour lui redonner sa joie de vivre ? Que lui dire ? J'ai l'impression de trahir en rentrant à Gaza. J'ai l'impression de fuir et de le laisser, lui et les autres, à la merci des tanks. Comme si ma présence pouvait les protéger. Je ne fais attention ni à la route, ni aux chars, ni aux check point. Je suis dans ma douleur. J'ai mal. A un moment pourtant je m'aperçois que nous ne sommes plus sur la route de la côte, mais plutôt dans un endroit qui ressemble à un camp de réfugiés. Sur, les murs, le portait d'un enfant. Il est partout. J'ai déjà vu ce gosse... Mohammad Al-Durra... Un autre dessin sur une maison le représente dans les bras de son papa, baissant la tête sous les balles. " la maison où habitait Mohammad " nous dit le chauffeur. " Il ne manquait que ça pour clôturer la journée " dit, d'une toute petite voix, Chadia. De retour à Gaza, je décide d'aller voir la mer. Et de porter mes photos à développer. Pour retrouver Tarek le plus vite possible. Je m'installe dans un café sur le rivage. Le bruit des vagues me calme, apaise petit à petit mon angoisse. J'appelle un ami palestinien qui vient me rejoindre. J'ai besoin de parler, de dire ce que j'ai vu. Pour pouvoir pleurer. Il arrive, je parle, il écoute. Et c'est lui, le palestinien, lui qui est " emprisonné " à Gaza, c'est lui qui me remonte le moral et me commande une chicha. Pour oublier un peu. Il fixe une petite lumière à l'horizon. " Tu vois la lumière et le bateau là bas ? Ce sont les israéliens. " Depuis quelques heures, nous entendons un bourdonnement dans le ciel , celui d'un " drône ", un avion espion sans pilote. Nous connaissons tous ce bruit. Nous avons appris à le connaître au cours de ces derniers mois. Un bateau, un avion... Les signes " précurseurs " des bombardements. Nous le savons lui et moi. " Ca veut dire qu'on va être bombardé ? ". Il sourit doucement et sans perdre son calme me répond " moumkin " (c'est possible). Je vais chercher les photos de Tarek le lendemain. En les voyant, mes larmes coulent. Enfin. Je quitte Gaza le dimanche soir. Je suis à nouveau à Naplouse. A des années lumières de Tarek. Sa photo et ses dessins sur mon bureau. Sa photo du mois de mars. Celle du petit garçon insouciant. Celle du petit garçon riche d'une maison. Islam a distribué les cadeaux le samedi soir. Je l'appelle à ce moment-là. Tarek prend le téléphone pour me dire qu'il a eu un nounours. Il hurle dans le téléphone. Il rit. Je ne comprends presque rien à son charabia de bout de chou excité. Islam reprend le combiné. Hanin a eu une poupée, Mohannad, un coloriage et des feutres. Ils sont heureux avec leurs nouveaux jouets. Merci à vous qui leur avez donné ce moment de bonheur. Nous sommes le samedi 20 avril. Islam et les enfants rient.
                 
Une étoile qui brille dans le ciel
Mardi 24 avril 2001 - Mohannad est mort. Sa petite vie de 11 ans s'est arrêtée par un bel après midi de printemps. Mohannad est mort. Assassiné. Une balle dans la tête. Il ne lançait pas de pierres. Personne ne vous a parle de lui. Mais c'était mon ami. Il habitait le fameux camp de Khan Younes. La ou les maisons ont été rasées. Depuis une semaine, il vivait comme les autres sous des tentes. C'est la que je l'ai revu samedi dernier. Je l'ai vu samedi. Il est mort lundi. 48H. 48H de vie. 48H pendant lesquelles il aura profite des cadeaux que vous m'avez envoyés. Parce que Mohannad, c'était un copain de Tareq. Ils étaient tous les 2 sous les tirs des chars et des hélicoptères la semaine dernière. Ils étaient tous les 2 sous les balles israéliennes hier. Ils étaient tous les 2 avec moi samedi. Sur mon bureau, des figurines en coquillage. Faites par les gosses. Dans mon cahier, des fleurs qui sèchent. Données par les gosses. Une peur indicible m'envahit. Il me faudra attendre hélas pour retourner a Gaza. Et si d'autres encore mouraient?  J'ai quitte Gaza dimanche soir. Lundi, Mohannad est mort. Il n'aura pas eu le temps de finir son coloriage. Il avait choisi celui avec le foot.
Mes larmes ne coulent pas. Au delà de ça. Islam, énervé, excité, m'appelle lundi soir pour m'annoncer le décès. Je viens de le rappeler ce soir (mardi). Il pleure. Lui qui, malgré les maisons détruites, continuait a rire. A rire pour les enfants avec lesquels il travaille. A rire pour les shebabs. A rire pour donner de l'énergie a tous. Islam pleure. Tous les gamins de Khan Younes, il les connaît. On peut détruire sa maison, lui faire peur, il continue a croire en la vie. Mais qu'on tue des gosses....il pleure. Lui, un terroriste ? Il a 20 ans et sa vie c'est les enfants. Dans un centre, près d'une école, il s'occupe d'eux, après école. Il les fait dessiner, peindre, créer. Avec les moyens du bord. Avec de la tendresse. Avec du rire. Tous les gamins le connaissent. Et il les connaît tous. Désormais, Mohannad ne fabriquera plus de figurine en coquillage. Il ne jouera plus avec Tareq. Il n'écoutera plus les conseils d'Islam. Il est mort.
               
[Gaza, lundi 23 avril 2001 - Agence France Presse - Un enfant palestinien de 11 ans a été tué d'une balle en pleine tête et 12 personnes ont été blessées lundi à la suite de heurts entre manifestants palestiniens et militaires israéliens dans le sud de la bande de Gaza, selon des sources médicales et des témoignages palestiniens. Mohannad Mouhareb est le 400ème palestinien tué depuis le début de l'Intifada le 28 septembre. Les heurts entre Palestiniens et militaires ont éclaté aux abords du camp de réfugiés de Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, durant les funérailles de Madi Khalil Madi, 25 ans, un membre des Forces 17, la garde personnelle du président palestinien Yasser Arafat. Selon des témoins, les troupes israéliennes qui étaient stationnées dans la colonie juive de Neve Dekalim, proche du cimetière, ont tiré deux obus de char en direction de la foule assistant aux funérailles qui a répondu en jetant des pierres. Madi Khalil Madi blessé lors de l'opération israélienne de la semaine dernière sur Dir el-Balah, était décédé dimanche.]
             
Prochains rendez-vous

              
Palestine / Israël : Quels enjeux ? avec Michel Bracco et Bernard Genet
le vendredi 4 mai 2001 à Marseille
L’Association Mille Babords organise le vendredi 4 mai à 19 h, une conférence-débat intitulée : "Palestine / Israël : Quels enjeux ?" dans ses locaux du 61, rue Consolat - Marseille 1e (M° Réformé-Canebière).
Pour une autre lecture des événements - La nouvelle Intifada palestinienne a remis pour un temps la question israelo-palestinienne à la une de médias. Depuis le nouveau soulèvement un cabinet dit d'union nationale a été formé en Israël. La langue politique dominante appelle "processus de paix" ce qui fut à l'oeuvre à partir des accords d'Oslo. Quelle est la signification de ce "processus" ? Qu'en est-il aujourd'hui ? La situation semble se figer dans l'affrontement permanent entre l'État d'lsraël et les Palestiniens. Y-a-t-il blocages ? Où et pourquoi ? Se livrer à une lecture différente de l'idéologie dominante peut permettre de dégager une intelligibilité mais aussi d'envisager un autre possible.
[Mille Bâbords - 61, rue Consolat - 13001 Marseille - Tél : 06 89 53 44 82 - E-mail : millebabords@free.fr]
              
Rencontre avec Marwan Bishara
le vendredi 4 mai 2001 à Paris
La librairie Avicenne, organise une rencontre autour de "Palestine / Israël, la paix ou l'Apartheid ?" (Edition La Découverte) le dernier ouvrage de Marwan Bishara, en présence de l'auteur, le vendredi 4 mai 2001 à 18h30.
Librairie Avicenne - 30, rue des Fossés Saint-Bernard - Paris 5e (M° Jussieu)]
      
Palestine d'après des textes de Mahmoud Darwich
les samedi 5 et dimanche 6 mai 2001 à Marseille
Le Théâtre Jean Sénac et la Compagnie Levants de Sable présente une lecture de poèmes de Mahmoud Darwich les samedi 5 mai à 20h30 et dimanche 6 mai à 17h, au Théâtre Jean Sénac - 16, Quai Rive-Neuve - Marseille 7e (M° Vieux-Port). Une lecture mise en espace par Hamid Aouameur, avec Hamid Aouameur et Farah Rafqa, danse et chorégraphie de Virginie Recolin.
[Théâtre Jean Sénac - 16, Quai Rive-Neuve - 13007 Marseille - Entrée 50 FF]
                
Arbre Mémoire en hommage aux martyrs de l'Intifada El-Aqsa de Sylvie Tachdjian
le dimanche 6 mai 2001 à Reillanne (Alpes-de-Haute-Provence)
Le petit village de Reillanne, à la pointe du Lubéron accueille  jusqu'au mois de septembre 2001, plusieurs sculpteurs et plasticiens, français et étrangers qui présentent leurs œuvres (sculptures et installations) dans le centre historique et les proches alentours du village, dans le cadre d'une manifestation intitulée "Reillanne en sculpture".
Sylvie Tachdjian, plasticienne, installe son Arbre Mémoire en hommage aux martyrs de l'Intifada El-Aqsa.
[Innauguration le dimanche 6 mai 2001 à 16h - Renseignements : 04 92 73 25 28]
              
Dernière parution

            
Palestine / Israël, la paix ou l'apartheid ? par Marwan Bishara
aux éditions La Découverte
[Collection "Sur le vif" - 128 pages - 42 francs - Avril 2001 - ISBN : 2707134244]
Marwan Bishara, écrivain et journaliste palestinien, est chercheur à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris). Il est notamment l'auteur de Bill Clinton and the Middle-East (Al Saqi, Londres) ; Israel Religious Fundamentalism (PCRS, Naplouse) ; The Second Israël (à paraître). Il collabore régulièrement à plusieurs journaux : International Herald Tribune (Paris), Le Monde, Al Hayat Daily (Londres), WOZ (Zurich).
Dans ce livre, Marwan Bishara, l'un des principaux commentateurs palestiniens sur la région, explique les causes profondes et les enjeux de la "deuxième Intifada". Revenant aux accords d'Oslo en 1993, il montre comment l'asymétrie entre les Palestiniens (les occupés) et les Israéliens (les occupants) a été ignorée par ceux qui ont parrainé ces négociations, notamment les États-Unis. Et comment ce processus de transition mal conçu a contribué à la mise en place du système d'apartheid et d'occupation actuel. Contrairement à l'opinion courante et à l'optimisme de surface qui ont caractérisé l'attitude occidentale vis-à-vis du processus de paix, cet ouvrage montre que celui-ci était condamné à l'échec dès l'origine. Depuis les cérémonies d'Oslo jusqu'au massacre sur l'Esplanade des Mosquées en septembre 2000, les sept accords signés ont produit sept années de prospérité pour les Israéliens et sept années de misère pour les Palestiniens. Mais plutôt que de s'affliger de l'échec du processus, Marwan Bishara invite le lecteur à regarder en avant. Examinant lucidement les enjeux démographiques, politiques et sécuritaires, il explore les voies qui permettront de parvenir à une solution juste et durable du conflit israélo-palestinien.
                 
Réseau
                    
Le réservoir de Mamilla par Israël Shamir
[traduit de l'anglais par Annie Coussemant]
Tout va très vite de nos jours. Hier encore, c'est tout juste si nous osions qualifier " d'apartheid " la politique israélienne de discrimination officielle à l'égard des Palestiniens. Aujourd'hui, tandis que les chars et les missiles de Sharon pilonnent des villes et des villages sans défense, le terme suffit à peine à exprimer la réalité. Désormais, rien ne justifie plus qu'on s'en prévale pour insulter les tenants de la suprématie blanche à l'instar de l'Afrique du Sud. Après tout, ces Blancs n'ont pas employé de canons ni de chars contre les indigènes, pas plus qu'ils n'ont assiégé Soweto. Ils n'ont pas refusé de reconnaître l'humanité de leurs cafres. Mais les tenants de la suprématie juive, eux, n'ont pas hésité à sauter le pas. Par un coup de baguette magique, ils nous ramènent à l'époque de Josué et de Saül.
La quête du mot juste se poursuit. Non sans courage, Robert Fisk  propose de qualifier les événements de Palestine de " guerre civile ". Si c'est cela une guerre civile, alors on peut dire que l'abattage d'un agneau est une corrida. La disparité entre les forces en présence est tout simplement trop forte. Non, vous autres citoyens de Virginie, il ne s'agit pas d'une guerre civile mais d'un génocide rampant.
C'est à ce moment, dans notre saga, que le bon Juif est censé sortir son mouchoir et s'exclamer : " Comment se peut-il que nous, éternelles victimes de persécutions, commettions de tels crimes ! ". Eh bien, cessez de retenir votre souffle dans l'attente d'un tel discours. On a déjà vu ça et il est probable que cela se reproduira.
Les Juifs ne sont pas plus assoiffés de sang que le reste de l'humanité. Mais l'idée folle d'être le " Peuple élu ", la notion de suprématie d'une race ou d'une religion sont des moteurs de génocide. Si vous croyez que Dieu a choisi votre peuple pour gouverner le monde, si vous pensez que les autres ne sont que des sous-hommes, vous serez punis par ce même Dieu dont vous aurez en vain invoqué le nom. Il ne vous transformera pas en charmante petite grenouille mais en assassin délirant.
Quand, dans les années 30, les Japonais ont eu vent de l'existence de cette pathologie, ils ont violé Nankin et dévoré le foie de leurs prisonniers. Imbus de leur complexe de supériorité aryenne, les Allemands ont accumulé les cadavres à Babi Yar. Ayant lu attentivement Josué et le Livre des Juges, les pères pèlerins, fondateurs des Etats-Unis, ont voulu ceindre leur front de la couronne des " Élus " et ce faisant, ils ont pratiquement réussi à exterminer les peuples indigènes d'Amérique.
Les Juifs ne font pas exception. A la sortie de Jérusalem dite " Porte de Jaffa ", existait autrefois une petite agglomération du nom de Mamilla, qui a été détruite il n'y a pas si longtemps par des promoteurs immobiliers. A la place, on trouve aujourd'hui un monstrueux " village " accueillant les très grosse fortunes, contigu au luxueux hôtel Hilton. Un peu plus loin, s'étendent le vieux cimetière de Mamilla où repose la noblesse arabe, et le réservoir d'eau de Mamilla que Ponce Pilate avait fait aménager. Au cours des travaux de génie civil, les ouvriers sont tombés sur une caverne funéraire abritant des centaines de crânes et d'os. Cette caverne était ornée d'une croix et d'une inscription : " Dieu seul sait leurs noms ". La Revue d'archéologie biblique éditée par le Juif américain Herschel Shanks a publié une longue narration[i] de cette découverte que l'on doit à l'archéologue israélien Ronny Reich.
C'est en 614 après Jésus-Christ, année la plus effroyable de l'histoire de la Palestine avant le XXe siècle,  que les défunts ont été amenés pour y dormir du sommeil du juste. Dans son ouvrage intitulé Historical Geography of Palestine, l'universitaire écossais, Adam Smith, écrit qu'encore aujourd'hui, l'effroyable dévastation de 614 est visible sur le terrain. Les blessures n'ont jamais pu se refermer.
En 614, la Palestine faisait partie de l'Empire byzantin, qui avait succédé à l'Empire romain. C'était une terre prospère, à prédominance chrétienne, où l'agriculture était bien développée, les eaux canalisées et les terrasses soigneusement aménagées. Les pèlerins affluaient en masse vers les Lieux saints, et les édifices construits par Constantin, le Saint-Sépulcre et l'Ascension au mont des Oliviers figuraient parmi les merveilles du monde construites par l'homme. Huit monastères égayaient les étendues sauvages de Judée. On y collectionnait des manuscrits précieux et l'on y priait. Les Pères de l'Église, Saint Jérôme de Bethléem et Origène de Césarée, vivaient encore dans les mémoires.
En plein milieu vivait aussi une petite communauté juive, fort riche, qui s'était installée principalement à Tibériade et sur les rives du Lac. Ses docteurs venaient juste d'achever leur version du Talmud qui codifiait leur foi, le judaïsme rabbinique. Pour autant, chaque fois qu'ils avaient besoin de directives, ils s'en remettaient à la communauté juive dominante de la Babylone perse.
En 614, les Juifs de Palestine se sont alliés à leurs coreligionnaires babyloniens pour prêter main forte aux Perses dans leur conquête de la Terre sainte. A la suite de la victoire perse, les Juifs ont perpétré un holocauste massif des Gentils de Palestine. Ils ont incendié les églises et les monastères, tué les moines et les prêtres, et brûlé les Livres. La charmante basilique des Poissons et des Pains de Tabgha, l'Ascension sur le Mont des Oliviers, Saint Étienne, en face de la Porte de Damas, et Hagia Sion sur la colline du même nom ne sont que quelques exemples parmi les plus notables de l'éradication des édifices religieux De fait, très peu d'églises ont survécu à l'attaque. Laure de Saint Sabas, site extraordinaire niché dans la vallée sans fond du Wadi an-Nar, n'a dû son salut qu'à sa situation reculée et aux rochers escarpés qui l'environnent. L'église de la Nativité a survécu par miracle : lorsque les Juifs ont ordonné sa destruction, les Perses ont regimbé. Ils avaient cru voir dans la mosaïque représentant les rois mages au-dessus du linteau le portrait de quelque roi perse.
Mais le pire de ces crimes n'est pas cette dévastation. Lorsque Jérusalem s'est rendue aux Perses, des milliers d'habitants chrétiens se sont retrouvés prisonniers de guerre et ont été menés, tels un troupeau conduit à l'abattoir, tout près du réservoir de Mamilla. L'archéologue israélien Ronny Reich écrit : " Ils ont probablement été vendus au plus offrant. [Selon certaines sources,] les captifs chrétiens du réservoir de Mamilla ont été achetés par des Juifs et mis à mort sur le champ ". Témoin oculaire, Strategius de Saint-Sabas, nous donne un compte rendu plus précis : " Les Juifs ont payé une grasse rançon aux soldats perses pour s'emparer des Chrétiens et les ont massacrés avec délectation au réservoir de Mamilla qui débordait de sang ". Rien qu'à Jérusalem, les Juifs ont massacré 60 000 chrétiens palestiniens. A l'époque, la Terre ne comptait probablement que quelque 50 millions d'habitants, soit 100 fois moins qu'aujourd'hui. Quelques jours plus tard, ayant compris l'ampleur du massacre, les soldats perses ont empêché les Juifs de poursuivre leurs exactions.
Il faut rendre justice à l'archéologue israélien Ronny Reich dans la mesure où il n'a pas cherché à imputer les massacres aux Perses, comme cela se fait couramment aujourd'hui. Il admet que " l'Empire perse ne reposait pas sur des principes religieux et était effectivement enclin à la tolérance religieuse ". Il est évident que ce brave homme aurait quelques difficultés à publier des articles dans le New York Times. Pourtant, Deborah Sonntag, correspondante de ce journal en Israël, n'hésiterait pas à décrire ce massacre comme " un acte de représailles des Juifs souffrant sous la férule des Chrétiens ".
L'holocauste des Palestiniens chrétiens de 614 a fait l'objet d'une volumineuse documentation. Il est décrit dans des ouvrages anciens comme les trois volume de l'Histoire des Croisades de Runciman, par exemple. Quant aux guides modernes et aux livres d'Histoire, la censure est passée par là. C'est bien dommage car si on ne sait pas ce qu'il en est, il est impossible de comprendre les dispositions du traité conclu en 638 entre les habitants de Jérusalem et le calife Omar ibn Khattab. Dans le Sulh al Quds, nom sous lequel on connaît ce traité de  capitulation, le patriarche Sofronius exige, et le puissant dirigeant arabe accepte, de soustraire la population de Jérusalem à la férocité des Juifs.
Après la conquête arabe, une majorité de Palestiniens juifs ont accepté le message de l'Envoyé d'Allah, tout comme la majorité des Palestiniens chrétiens quoique pour des motifs différents. Pour les Chrétiens du cru, l'Islam était une sorte de christianisme nestorien sans les icônes, sans l'intervention de Constantinople et sans les Grecs. (Jusqu'à ce jour, la domination grecque de l'Église palestinienne continue de poser problème aux Chrétiens de la région).
Aux yeux du tout venant des Juifs de la région, l'Islam n'était qu'un retour à la foi d'Abraham et de Moïse. Il faut bien reconnaître que, de toute façon, ces gens-là étaient incapables d'appréhender les complexités de la nouvelle foi babylonienne. La majorité d'entre eux se sont fait musulmans et se sont mélangés à la population de Palestine. D'ailleurs, l'adaptation des Juifs à l'Islam ne s'est pas arrêtée au VIIe siècle. Mille ans plus tard, soit au XVIIe siècle, les grands leaders spirituels de la communauté séfarade nouvellement fondée en Palestine, Sabbatai Zevi et Nathan de Gaza, héritiers de la glorieuse tradition mythique espagnole d'Ari, le Saint de Safed, ont également embrassé " la loi de la miséricorde ", nom qu'ils donnaient à l'Islam. Leurs descendants, compagnons d' Ataturk, ont d'ailleurs sauvé la Turquie de l'assaut des troupes européennes pendant la première Guerre mondiale.
Pourquoi les Juifs d'aujourd'hui se sentiraient-ils coupables des méfaits de leurs ancêtres ? Aucun fils n'est responsable des péchés de son père. Israël aurait pu transformer le charnier de Mamilla, sa chapelle byzantine et ses mosaïques, en un petit mémorial du souvenir, rappelant à ses citoyens une page effroyable de l'histoire de leur terre, mais aussi les dangers de la suprématie génératrice de génocide. Pourtant, les autorités israéliennes ont préféré démolir le tombeau et le transformer en parking. Précisons que nul ne s'est insurgé contre cette démarche.
Les dépositaires de la conscience juive, Amos Oz et d'autres, ont bien élevé des objections contre la destruction de vestiges de l'Antiquité, mais à aucun moment contre celle du tombeau de Mamilla. En revanche, ils ont fait circuler une pétition à l'encontre des gardiens du complexe religieux du Haram as-Sharif pour avoir creusé une tranchée de quelques centimètres afin de poser une nouvelle canalisation. Peu leur importait que, dans une page de chroniques et de commentaires du quotidien Haaretz, le principal archéologue israélien de la région eût nié que les travaux à la mosquée aient quoi que ce soit à voir avec la science. Ils se sont obstinés à les décrire comme " un acte barbare des musulmans dans le but d'éradiquer le patrimoine juif de Jérusalem ". A mon grand étonnement - et à mon grand regret - j'ai constaté que le nom de Ronnie Reich figurait parmi les signataires. On aurait pu penser que lui, au moins, aurait su leur dire qui avait éradiqué les vestiges du patrimoine juif du réservoir de Mamilla.
Pourquoi ai-je voulu raconter l'histoire du bain de sang de Mamilla ? Parce qu'il n'y a rien de plus dangereux que le pharisaïsme et le sentiment de victimisation perpétuelle, confortés par une vision unilatérale de l'Histoire. Là encore, les Juifs ne font pas exception. Eric Margolis du Toronto Sun[ii] a parlé dans ses articles des Arméniens rendus furieux par l'histoire de leur propre holocauste. C'est ainsi qu'ils ont massacré leurs pacifiques voisins d'Azerbaïdjan par milliers dans les années 1990 et provoqué l'exil de 800 000 habitants de la région, qui n'étaient pas Arméniens. Margolis conclut en disant " il est temps de reconnaître toutes les horreurs du monde ".
Lorsqu'elle est censurée, l'Histoire présente une image biaisée de la réalité. Admettre le passé est une étape incontournable sur la voie de l'équilibre mental. Pour avoir admis les crimes de leurs pères et s'être confrontés à leurs défaillances morales, les Allemands et les Japonais sont devenus des peuples plus humbles, moins orgueilleux, proches du reste de l'humanité. Mais nous autres, Juifs, ne sommes jusqu'à présent jamais parvenus à exorciser l'esprit hautain d'un peuple qui se veut " élu ", et c'est pourquoi nous nous trouvons face à une situation parfaitement insoluble.
Tout cela pour dire que l'idée de notre suprématie se perpétue et continue de nous conduire au génocide. En 1982, Amos Oz[iii] avait rencontré un Israélien qui partageait avec lui le fantasme de devenir une sorte de Hitler juif pour les Palestiniens. Or, lentement, ce rêve est en train de devenir réalité.
En première page du quotidien Haaretz est parue une publicité [iv], qui n'était autre qu'une fatwa signée par un groupe de rabbins. Ces rabbins proclamaient l'identification théologique d'Ismaël (c'est-à-dire les Arabes) à " Amalek ". Dans la Bible, " Amalek " est le nom d'une tribu qui a donné du fil à retordre aux enfants d'Israël. Dans cette histoire, le Dieu d'Israël ordonne à son Peuple d'exterminer totalement cette tribu sans épargner son bétail. Mais le roi Saul a bâclé le travail. Bien sûr, il a exterminé tous ces gens mais il a oublié de tuer les jeunes filles nubiles qui n'avaient pas encore contracté mariage. Cette " erreur " lui a coûté sa couronne. De nos jours, l'obligation d'exterminer le peuple d'Amalek demeure inscrite dans la doctrine juive quoique personne, pendant des siècles, n'ait associé une nation vivante à la tribu maudite.
Il est pourtant une exception qui prouve à quel point cette sentence est dangereuse. A la fin de la deuxième Guerre mondiale, un certain nombre de Juifs, dont feu le Premier ministre Menachem Begin, ont voulu voir dans les Allemands l'incarnation de la tribu d'Amalek. De fait, Abba Kovner, juif pieux fervent socialiste et combattant contre les Nazis, avait, en 1945, ourdi un complot visant à empoisonner le réseau d'adduction d'eau des villes allemandes et à tuer " six millions d'Allemands ". Kovner s'est procuré du poison auprès de celui qui allait devenir le Président d'Israël, Efraim Katzir. Ce dernier avait cru comprendre que l'intention de Kovner n'était que d'empoisonner " quelques " milliers de prisonniers de guerre allemands. Fort heureusement le complot a été éventé et des officiers britanniques ont arrêté Kovner dans un port européen. Cette histoire a été publiée l'an dernier en Israël, dans une biographie de Kovner rédigée par le Professeur Dina Porat, directrice du Centre de recherches sur l'antisémitisme à l'université de Tel-Aviv[v].
Pour dire les choses simplement, la fatwa des rabbins nous affirme que notre devoir religieux est de tuer tous les Arabes, y compris les femmes, les enfants et le bétail, et de n'épargner quiconque, pas même les chats. Pourtant, le quotidien libéral Haaretz, dont le rédacteur en chef et le propriétaire sont suffisamment instruits pour comprendre la fatwa, n'ont pas hésité à publier cet appel.
Récemment, certains militants pro-palestiniens m'ont critiqué pour avoir collaboré avec l'hebdomadaire russe Zavtra dans lequel les opinions exprimées sont plutôt minoritaires, et pour avoir cité l'hebdomadaire américain Spotlight. Je me demande pourquoi ils ne m'ont pas blâmé d'avoir écrit dans Haaretz. Pour autant que je sache, ni Zavtra ni Spotlight n'ont jamais appelé au génocide.
Il serait injuste de jeter l'opprobre exclusivement sur Haaretz. Le Washington Post, autre journal juif à fort tirage, a publié un appel tout aussi passionné prônant le génocide, signé Charles Krauthammer[vi]. Ne pouvant tabler sur la connaissance de la bible de son lectorat, cet adepte du roi Saül renvoie au massacre des troupes irakiennes en déroute perpétré par le général Colin Powell à la fin de la guerre du Golfe. Krauthammer cite les propres termes de Powell parlant de l'armée irakienne. " D'abord, nous allons leur couper la route, et ensuite nous allons tuer ça ". Pour Krauthammer, qui choisit avec soin ses citations, une multitude d'Arabes assassinés ne mérite pas que l'on humanise l'expression en parlant " d'eux ". Il se contente de dire " ça ". Aux derniers stades de la guerre du Golfe, des Irakiens désarmés faisant retraite ont été assassinés en masse et de sang froid par l'armée de l'Air américaine, leurs cadavres ont été enterrés au bulldozer dans le sable du désert, dans d'immenses charniers qui ne portent pas de nom. Selon les estimations, les victimes de cette hécatombe se chiffreraient entre cent mille et un demi million. Dieu seul sait leur nom…
Krauthammer souhaiterait que ce " haut fait " fût reproduit en Palestine. D'ailleurs, l'armée israélienne a déjà divisé " ça " en soixante-dix lots. Maintenant " ça " est prêt pour le grand massacre. " Tuez-moi ça " revendique Krauthammer dans le feu de la passion. Il craint probablement que les Perses veuillent à nouveau enrayer le bain de sang avant que le réservoir de Mamilla ne déborde. Si nous avons quelque chose à espérer, notre espoir est à la mesure de nos craintes.
             
Économie sinistrée : l'accroissement de la pauvreté dans les Territoires occupés
par The Palestine Monitor
[traduit de l'anglais par Giorgio Basile]
25 avril 2001 - Au cours des six derniers mois, pendant lesquels la Cisjordanie et la Bande de Gaza ont été soumises au siège israélien, 450 Palestiniens ont été tués, plus de 15.000 ont été blessés, et l'économie s'est progressivement déteriorée.
Il y a des mois de cela, des voix se sont élevées pour prévenir des effets que les bouclages auraient sur l'économie. Aujourd'hui, ces effets ne sont que trop visibles.
Un rapport publié ce jour par le Bureau Central Palestinien de la Statistique, et intitulé Impact des mesures israéliennes sur le niveau de vie des ménages palestiniens, met en lumière le désastre qui frappe les ménages palestiniens.
Les chiffres montrent à quel point les revenus ont chuté dans les Territoires occupés, le revenu moyen mensuel passant de 2.300 shekels (= 4.053 FF, 24.920 FB) avant l'Intifada, à 1.200 shekels (= 2.114 FF, 13.000 FB) aujourd'hui.
L'étude indique aussi que 68,3% des ménages de Cisjordanie et de Gaza vivent au-dessous du seuil de pauvreté, si l'on fixe celui-ci à 1.608 shekels (= 2.833 FF, 17.425 FB) pour un ménage composé du mari, de sa femme et de trois enfants. Si l'on estime, pour les mêmes critères, que 1.316 shekels (= 2.319 FF, 14.260 FB) par mois constituent un seuil d'extrême pauvreté, ce sont encore 60,7% qui sont affectés.
La pauvreté accrue étend ses effets à l'espérance de vie des Palestiniens, l'étude révélant que 64% des ménages ont des difficultés à faire face aux dépenses médicales. À cela s'ajoute le fait que le bouclage des Territoires a empêché 52,3% des personnes interrogées d'avoir accès à des prestations médicales, en raison des restrictions de mouvement.
Il ne faut pas voir là une conséquence accidentelle des sanctions collectives infligées au peuple palestinien: il s'agit bien au contraire d'un effort concerté pour ruiner l'économie, pour acculer les Palestiniens à une détresse telle qu'ils soient contraints de capituler et d'accepter un accord qui ne soit ni juste, ni durable. Il s'agit de les punir pour avoir osé résister à l'occupation continue et illégale de leur terre par Israël.
[Pour plus d'informations, vous pouvez consulter le site internet du Palestine Monitor, http://www.palestinemonitor.org]
                 
Revue de presse

                    
1. Radiographie d'un conflit colonial par Françoise Germain-Robin
in L'Humanité du lundi 30 avril 2001
Israël-Palestine : des visages et des voix à Gentilly et sur France-Inter
L'inauguration d'une bouleversante exposition de photos sur la Palestine à la Maison Robert-Doisneau de Gentilly a donné lieu vendredi soir à un débat public passionnant, animé et enregistré par Daniel Mermet qui doit en faire dans la semaine un de ses Là-bas si j'y suis sur France-Inter.
L'exposition du travail des quatre photographes (1), Fayez Nureldine (Palestinien), Miki Kratsma (Israélien), John Tordai (Britannique) et Joss Dray (Française), permet de " donner un visage à cette terre que l'on prétendait sans peuple ", selon l'expression de Joss Dray. Visage multiple, émouvant, d'un peuple confronté à la violence de l'occupation et de l'exil. Le débat, lui, a permis de mieux cerner la problématique d'un conflit qui, après plus de sept mois d'Intifada et l'arrivée de Sharon au pouvoir en Israël, reste plus que jamais sans issue.
Pour le journaliste et écrivain israélien Michel Warschawski : " L'aspect positif, c'est la fin d'un immense malentendu que furent les accords d'Oslo, auxquels j'ai cru moi-même et que j'ai soutenus. Le négatif, c'est que l'effondrement d'Oslo s'accompagne d'une répression sans précédent au cours des vingt-cinq dernières années, d'une quasi-disparition du mouvement de la paix et d'un effondrement moral qui fait que l'opinion publique israélienne ne se révolte pas contre les méthodes inacceptables utilisées, alors qu'elle l'avait fait lors de la guerre du Liban et pendant la première Intifada. "
Sari Hanafi, sociologue palestinien, chercheur à l'université de Bir Zeit, approuve cette analyse mais voit un autre aspect positif à l'Intifada : " Elle a montré que l'on avait affaire en Palestine à une montée du mouvement national, et non pas de l'islamisme. Elle a aussi révélé beaucoup de choses sur la société palestinienne, notamment sa grande polarisation : 95 % des martyrs viennent des camps de réfugiés et des zone rurales, pas des classes moyennes ni des intellectuels. C'est une Intifada de classe. "
Alain Gresh, rédacteur en chef du Monde diplomatique et auteur de plusieurs ouvrages sur le problème israélo-palestinien, rejette l'idée fausse selon laquelle ce sont les extrémistes des deux camps qui ont fait échouer Oslo. Il rappelle que " l'Intifada a éclaté sous le gouvernement Barak parce qu'il n'a jamais arrêté la colonisation ". " Le comportement du gouvernement israélien, dit-il, relève d'une vision coloniale. Israël a tenté d'obliger les Palestiniens à accepter des choses qu'aucun peuple au monde ne pourrait accepter. " Et il souligne le " rôle désastreux de Clinton qui a appuyé les plus forts pour contraindre les plus faibles à céder ".
Isabelle Avran, secrétaire générale de l'Association France-Palestine et journaliste (2), a appelé à une plus grande implication de la France et de l'Europe. Se félicitant des déclarations récentes du ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine, qui envisage une suspension de l'accord d'association entre Israël et l'Union européenne pour tenter de sortir d'une situation qu'il estime " totalement bloquée ", elle a annoncé qu'une série d'initiatives de la part d'ONG et de personnalités politiques françaises pour appuyer ce gel et demander l'envoi d'une force internationale de protection des Palestiniens.
Une idée, utopie magnifique tirée du dernier livre de Warschawshi, a été évoquée, celle d'un état multinational où cohabiteraient les Juifs, les Arabes et les autres. Une perspective bien lointaine car tout le monde dans la salle est conscient qu'il faudra d'abord passer par l'établissement d'un Etat palestinien qui ne semble pas pour demain.
(1) Jusqu'au 1er juillet à la Maison Robert-Doisneau, 1, rue de la Division du Général-Leclerc, Gentilly. Tél. : 01 47 40 88 33. Entrée 10 francs.
(2) Israël-Palestine, les inventeurs de paix, éditions de l'Atelier-CCFD, 95 francs.
                
2. Hubert Védrine constate que la situation est "totalement bloquée" au Proche-Orient par Mouna Naim
in Le Monde du dimanche 29 avril 2001
En marge de l'Intifada palestinienne, le Liban continue de contester certains points de la ligne de démarcation tracée par les Nations unies après le retrait des troupes israéliennes du sud du pays, il y a un an, et juge légitimes les opérations du Hezbollah contre les forces israéliennes stationnées dans la région des hameaux de Chebaa. De son côté, la Syrie maintient ses exigences pour une reprise des négociations avec Israël. BEYROUTH de notre envoyée spéciale
"Situation totalement bloquée" : l'expression est revenue plusieurs fois dans la bouche du ministre des affaires étrangères, Hubert Védrine, vendredi 27 avril, lors d'une visite de quelques heures à Beyrouth au cours de laquelle il a notamment été reçu par le président de la République, Emile Lahoud. Un premier entretien, dans la soirée, à Damas, avec son homologue syrien Farouk El Chareh a confirmé cette impression, avec toutefois une nuance. Alors que les dirigeants libanais, si intraitables soient-ils sur ce qu'ils estiment être leurs droits face à Israël, laissent transparaître leur inquiétude, Damas, tout aussi sûr de son bon droit, se borne à un constat froid d'une situation de blocage.
M. Védrine s'est rendu au Liban et en Syrie dans le but d'explorer les bases sur lesquelles les négociations de paix israélo-arabes pourraient reprendre ; étant entendu, d'une part, que les tensions israélo-libanaises et israélo-syriennes sont une "répercussion" du blocage israélo-palestinien et que, d'autre part, "la priorité est d'arrêter l'engrenage", de "rassembler toutes les volontés pour que des gestes soient faits" par Israël et les Palestiniens "même si, a dit le ministre, je ne peux pas comparer les deux" et même si "la situation dans les territoires occupés, en particulier, est insupportable, insoutenable".
Le chef de la diplomatie française voulait également mesurer ce qu'un diplomate appelle "le degré d'agressivité"de ses interlocuteurs, alors que la parole est aux armes en Palestine et après le raid israélien du 16 avril contre une position militaire syrienne au Liban.
Ce raid était lui-même consécutif à une opération commando anti-israélienne du Hezbollah libanais dans la zone des hameaux de Chebaa, toujours occupée par l'Etat juif, aux confins du Liban sud. A Beyrouth, il s'est entendu dire que le Hezbollah est un mouvement de résistance à l'occupant, ce qui signifie que son action est légitime. Quant au déploiement de l'armée libanaise au Liban sud, limitrophe d'Israël, il n'est pas à l'ordre du jour, à cause du flou qui concerne la frontière. Le président libanais a notamment fait valoir que la ligne de démarcation ou "ligne bleue" tracée par les Nations unies, après le retrait israélien de mai 2000, n'était pas satisfaisante dans la mesure précisément où elle excluait lesdits hameaux de Chebaa. Dans ces conditions, M. Lahoud considère que l'envoi de la troupe au sud équivaudrait, a dit M. Védrine, à "entériner une ligne de démarcation contestable". "Trop de problèmes de délimitations exactes, d'incertitudes" persistent.
ANALYSE LUCIDE
Autrement dit, le Liban n'est pas disposé à prendre envers Israël un engagement public de retenue à un moment où le premier ministre israélien Ariel Sharon use du seul langage de la force envers ses voisins. Reste à savoir si, sans s'y engager solennellement, il tentera quand même de calmer le jeu à sa frontière. Dans un communiqué, la présidence de la République libanaise s'est en tout cas contentée, vendredi, de dénoncer une nouvelle fois "la politique agressive" de M. Sharon et d'inviter l'Union européenne, "la France en particulier, à jouer un rôle actif pour sauver le processus de paix ". "Je vois que les responsables libanais sont arc-boutés dans une attitude de condamnation extrêmement sévère -d'Israël- considérant qu'il n'est absolument pas possible de régler avec Israël les problèmes qui se posent encore, même après le retrait de l'armée israélienne" du Liban sud, en mai 2000, a conclu M. Védrine qui n'en a pas moins prêché la sagesse et fait valoir que, même s'il y a "une contestation sur le statut -des hameaux de Chebaa-, il n'est pas dans l'intérêt du Liban, ni de qui que ce soit, d'utiliser cette situation" pour accroître une tension "déjà très forte".
Le ministre qui prévoyait que la situation serait "tout à fait la même du côté syrien" ne semble pas s'être trompé. Un premier entretien, dans la soirée, dans la capitale syrienne, avec M. Chareh lui a permis de le constater. D'après un diplomate, Damas, tout en faisant une analyse lucide du blocage actuel, fait valoir que le Hezbollah libanais est une formation indépendante qui ne reçoit des instructions de personne, en tout cas pas de la Syrie. Pour les autorités syriennes, le premier ministre israélien nuit à la région et à son propre pays, dont il ne réussira pas à assurer la sécurité s'il persévère dans l'usage de la force. Les conditions que pose Damas pour une relance de la négociation avec l'Etat juif sont connues : les pourparlers doivent reprendre là où, selon la Syrie, ils se sont arrêtés, c'est-à-dire avec l'engagement d'Israël de se retirer de la totalité du territoire syrien occupé en 1967.
         
3. Le ministre français des Affaires étrangères critique la politique de Sharon
Dépêche de l'Agence France Presse du samedi 28 avril 2001, 16h30
DAMAS - Le ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine a désapprouvé samedi à Damas la politique du chef du gouvernement israélien Ariel Sharon et demandé à toutes les parties de ne pas compromettre la recherche d'un règlement au Proche-Orient.
"Au moment où la situation est préoccupante, nous ne pouvons que désapprouver la politique du gouvernement israélien dans les territoires occupés", a affirmé M. Védrine, à l'issue d'un entretien avec le président syrien Bachar al-Assad.
"Sans mettre toutes les parties (dans la région) sur le même plan, nous demandons à tous les gouvernements et à toutes les forces politiques de faire preuve de responsabilité et de ne rien faire qui compromette la recherche d'une solution politique", a ajouté M. Védrine lors d'une conférence de presse conjointe avec son homologue Farouk al-Chareh.
"Sans une solution politique, il n'y aura pas de sécurité, ce serait illusoire", a dit M. Védrine qui a prôné des "mesures d'urgence pour entamer la désescalade".
"Il y aura des mesures à prendre du côté israélien et les Palestiniens peuvent y contribuer" aussi, selon le ministre français qui a souligné la responsabilité de l'Etat hébreu dans le "bouclage" imposé aux territoires palestiniens et "la politique de colonisation".
De son côté, M. Chareh a fait assumer à Israël la responsabilité de l'escalade dans la région. Selon lui, "la violence provient uniquement d'Israël et toute riposte palestinienne n'est qu'une réaction à la violence israélienne".
"Ce n'est pas une position partiale en faveur des Palestiniens, a-t-il dit. J'aurais souhaité que les Palestiniens aient les moyens de répondre par la violence à Israël".
Selon un communiqué de la présidence syrienne, M. Assad a exprimé "son appréciation pour l'intérêt porté par la France à la situation dans la région, ainsi que la bonne disposition de la Syrie à l'égard d'un rôle européen actif dans les efforts de paix".
"La France est convaincue que la Syrie a un rôle déterminant à jouer dans une solution aux problèmes qui se posent", a indiqué M. Védrine durant l'entretien, selon le communiqué.
M. Védrine, qui a achevé par la Syrie une tournée dans la région qui l'a mené à Chypre et au Liban, a affirmé que la France recherchait avec ses partenaires européens, les Etats-Unis et les pays de la région, "tout ce qui est utile" pour les peuples de la région.
Il a plaidé pour "une vraie politique" de l'Union européenne comme le réclament la Syrie et le Liban.
Javier Solana, haut représentant de l'UE en charge de la politique étrangère et de la sécurité commune, "poursuivra cet effort au nom des 15" et rencontrera prochainement le président palestinien Yasser Arafat, le président égyptien Hosni Moubarak, le roi Abdallah II de Jordanie et M. Sharon, selon le ministre français.
Selon une source diplomatique française, MM. Védrine et Assad ont également évoqué la visite que doit effectuer le président syrien en France vers le 25 juin.
M. Védrine a assisté en outre aux travaux de clôture de la commission de coopération culturelle, scientifique et technique, qui portait essentiellement sur l'enseignement de la langue française en Syrie et les échanges culturels, a-t-on ajouté.
La France projette de construire à Damas une nouvelle école française, un de ses plus importants projets immobiliers à l'étranger.
            
4. Un rabbin colon prêche la coexistence avec les Palestiniens par Jo Strich
Dépêche de l'Agence france Presse du vendredi 27 avril 2001, 12h33
JERUSALEM - Le rabbin Menahem Fruman ne renie pas ses convictions: Intifada ou pas, il prône une coexistence entre Juifs et Arabes et continue à rencontrer le président palestinien Yasser Arafat.
Le plus extraordinaire, c'est que ce pacifiste convaincu est un colon de l'implantation de Tekoa, à l'est de Bethléem, et un ancien militant du noyau le plus nationaliste de l'organisation du Goush Emounim (Bloc de la foi) aux yeux duquel il passe aujourd'hui pour un doux rêveur, voire un farfelu.
Comme d'autres rabbins orthodoxes il aime plus "Eretz Israël, (la Terre d'Israël)" que l'Etat juif. Mais à l'encontre d'autres orthodoxes, il respecte l'islam et ne cache pas sa sympathie pour Yasser Arafat.
A 55 ans, ce père de 10 enfants et auteur de "poèmes d'amour pour le pays d'Israël" enseigne la Tora dans la yeshiva (école talmudique) de la petite implantation de 300 membres située au pied de l'Herodion, un site archéologique où il s'est installé il y a une vingtaine d'années.
Cela ne l'empêche pas d'avoir depuis cinq ans une série d'entretiens avec M. Arafat auquel il a été présenté par un Arabe israélien, cheikh Abdallah Nimer Darwish, un des chefs spirituel du Mouvement islamiste en Israël.
Lors de la dernière entrevue, le 22 avril, le rabbin lui a proposé "la constitution d'une commission composée de cheikhs et de rabbins en vue de créer un climat propice à des négociations entre politiciens et trouver une solution aux disputes entre nos deux religions".
"M. Arafat a exprimé son intérêt pour cette proposition, mais ne s'est pas engagé", a ajouté le rabbin.
Depuis la rencontre, le rabbin ne tarit pas d'éloges pour son interlocuteur, considéré par l'immense majorité des colons et nombre d'Israéliens comme leur pire ennemi.
"Il apprécie mes idées, car il y a en lui un fort noyau de religiosité, et il m'a dit: +j'ai plus souvent prié au Mur que vous+", confie le rabbin.
Enfant, Yasser Arafat, a vécu dans le quartier des Maghrébins, rasé par Israël après la guerre de juin 1967, près du Mur des lamentations, lieu le plus saint du judaïsme dans la Vieille ville de Jérusalem.
Le rabbin Fruman déclare "vouer un grand respect" à l'islam qu'il a étudié.
Selon lui, la tradition musulmane accorde à Yasser Arafat comme à d'autres chefs politiques un "rôle spirituel" qui pourrait être bénéfique à la paix.
Il affirme s'inscrire dans la tradition des grands penseurs juifs du Moyen Age, qui ont écrit en arabe et rappelle que le plus illustre d'entre eux, Maimonide a écrit "des règles de conduite à l'égard des Gentils", tout en étant très critique envers l'islam dont il eut à subir des persécutions.
L'attachement que le rabbin Fruman voue à Jérusalem et particulièrement au Mont du Temple (l'Esplanade des mosquées) ne l'empêche pas de soutenir l'aspiration palestinienne à un Etat avec Jérusalem-est pour capitale.
"C'est possible puisque l'Esplanade est si sacrée pour les juifs, que leur religion leur interdit d'y pénétrer", souligne-t-il.
Il appelle avec une pointe d'ironie ses amis colons "à aimer la terre et non à chercher à s'en emparer". Mais s'interroge-t-il: "comment aimer la terre, ses montagnes, ses arbres, sans aimer les hommes qui y vivent?"
Son grand rêve, a-t-il dit à M. Arafat, est de voir "Jérusalem, qui appartient à Dieu, devenir la capitale spirituelle du monde, dans laquelle seront transférées les institutions culturelles internationales".
Une de ses filles, Shulamit, vit dans le quartier juif de colonisation de Gilo à Jérusalem-est, depuis quelques mois cible de tirs à partir de la localité palestinienne de Beit Jala. Un de ses plus précieux cadeaux de mariage est une chaîne en or offerte par Yasser Arafat.
                   
5. La paix sacrifiée au sionisme par Françoise Germain-Robin
in L'Humanité du jeudi 26 avril 2001
Israël : pour Sharon, cinquante-trois ans après, " la guerre d'indépendance continue ".
Les déclarations du premier ministre israélien sur le caractère " irréversible " des colonies augurent mal d'une reprise des négociations. Chaque jour, des Palestiniens continuent de mourir.
Israël n'en finit pas de se remémorer ses guerres et semble ne plus songer à la paix. Au point que l'éditorialiste d'Haaretz se demandait hier si on n'était pas revenu " des douzaines d'années en arrière ".
Hier, c'était la journée des soldats morts depuis l'indépendance. On s'est recueilli dans tout le pays en songeant aux morts à venir. Aujourd'hui, c'est le 53e anniversaire de l'indépendance d'Israël. Une indépendance acquise au terme d'une guerre qui, à en croire le nouveau premier ministre, Ariel Sharon, n'est pas encore terminée. C'est ce qu'il a déclaré dans une interview récente au grand quotidien israélien Haaretz. " La guerre d'indépendance n'est pas terminée. Non. 1948 ne fut que le premier chapitre ", a dit Ariel Sharon pour qui " rien n'a changé fondamentalement depuis 1948 " et surtout pas lui-même.
Pour cet homme, qui se définit comme " un guerrier ", fier d'avoir pris part à toutes les guerres d'Israël - 1947, 1948, 1956, 1967, 1973, et même 1982, avec la peu glorieuse invasion du Liban et le siège de Beyrouth dont il fut le principal artisan - " combattre a été et reste la charge de ma génération. Telle sera celle des générations à venir. Le chemin est encore très long. Il exige beaucoup de volonté ".
Le chemin jusqu'où, jusqu'à quel but ? Sharon est clair là-dessus : " aller de l'avant ", " gagner hectare après hectare tout le territoire d'Israël ". Tout le territoire, c'est-à-dire l'ensemble de la Palestine du temps du mandat britannique, y compris la Cisjordanie et Gaza. Là-dessus aussi, Sharon est clair : aucune colonie ne devra être évacuée, ni en Cisjordanie ni à Gaza, car " toutes ont une importance stratégique " mais surtout " une importance sioniste ", elles rétablissent " une présence juive " en Eretz Israël, qui est manifestement pour lui de droit divin. Il cite d'ailleurs abondamment la Bible, notamment pour affirmer que Jérusalem n'est pas négociable puisqu'elle " appartient aux juifs pour l'éternité ".
Et la paix dans tout ça ? Certes, Sharon en parle, il la veut même, dit-il. Mais pas question de négocier avec les Palestiniens tant qu'ils se comporteront comme " des terroristes ". Ceux-là, il " continuera de les frapper ". En revanche, il envisage la coexistence pacifique avec les autres, " ceux qui se contentent de ramener du pain à la maison pour leurs enfants ". S'ils " se tiennent tranquilles ", il leur concédera même un territoire qu'il évalue à 42 % de la Cisjordanie, soit à peu près les actuelles zones autonomes aux termes " d'accords intérimaires sur dix à quinze ans ". L'Etat palestinien, bien entendu, est remis aux calendes grecques.
Ces déclarations sont d'autant plus inquiétantes qu'elles interviennent dans le contexte d'une guerre avec les Palestiniens qui ne dit pas son nom, mais qui a déjà fait 489 victimes, dont 402 Palestiniens. Une guerre qu'Israël mène à coups d'obus de chars, de bombardements aériens, d'assassinats et d'enlèvements - sans parler des arrestations arbitraires et des tortures qui n'épargnent pas les enfants.
Quand Sharon parle de poursuivre " la politique des faits accomplis " en affirmant " chaque pas est irréversible ", il dit ce qu'il fait - ce qu'ont fait les gouvernements qui l'ont précédé, sans toujours l'avouer avec autant de brutalité : conquérir des terres par la force, les prendre aux Palestiniens, y construire des colonies, y installer des gens en armes, qu'ils soient colons ou soldats, avant-garde de l'extension d'un Israël qui " va de l'avant ", tel un bulldozer repoussant ou écrasant les Palestiniens, selon qu'ils cèdent ou résistent. Il ne s'agit pas - hélas - de paroles en l'air, de rodomontades d'un vieux général un peu sénile. Le 23 mars, Israël annonçait la construction de 3 000 hectares sur la colline d'Abou Ghneim, prise de force par Netanyahu en 1997. Début avril, s'ajoutait la création de trois nouvelles colonies en Cisjordanie et pour Pâque, cerise sur le gâteau, un plan d'extension du quartier juif dans la vieille ville de Jérusalem. Autant de " lignes rouges " franchies sans la moindre réaction de la communauté internationale.
Celle-ci ne s'inquiète vraiment que lorsque les tentations du " guerrier " qui dirige Israël menacent la paix régionale : s'en prendre à la Syrie, comme l'a fait l'armée israélienne pour la première fois depuis dix-neuf ans, ou réoccuper les zones autonomes évacuées par les gouvernements précédents provoque aussitôt un froncement de sourcils à Washington, soucieux de ménager de bonnes relations avec le monde arabe.
Quant à l'Union européenne, elle grogne mais se montre incapable jusqu'ici de prendre la moindre des sanctions dont elle pourrait user - notamment le gel de l'accord d'association qui la lie avec Israël - même si Hubert Védrine en a récemment émis l'hypothèse auprès de ses quatorze partenaires. Mais la plupart semblent tout simplement terrorisés à l'idée de déplaire à Tel-Aviv.
Le " guerrier " de Tel-Aviv a encore de beaux jours devant lui.
            
6. Notre Jour de l'Indépendance ne peut qu'être aussi le leur... par Gideon Samet
in Ha'Aretz (quotidien israélien) du mercredi 25 avril 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Cette année encore, le Jour de l'Indépendance trouve un Israël dont la liberté ploie sous le même lourd fardeau coutumier : la domination que nous imposons à une nation encore privée de sa liberté de nation porte atteinte aux intérêts d'Israël. L'erreur historique commise par un pays encore jeune, la vingtaine ou la trentaine - à un âge où les pays ne sont pas encore aussi mûrs que les gens - réside dans sa complaisance arrogante, (qui l'empêche) de reconnaître la nécessité qu'il y a à libérer les Palestiniens de notre emprise. Cette semaine, tranchant sur un courant de régression inexorable ayant abouti au climat politique que nous connaissons ces jours-ci, quelque chose a commencé à changer : un pas en avant, après dix pas en arrière.
La distance qui sépare un timide frémissement de la vie politique d'un changement réel reste très grande. Nous sommes tellement habitués à retourner (inlassablement) à nos slogans éculés que la majorité des Israéliens sont extrêmement circonspects dès que le besoin de se secouer politiquement se fait sentir avec insistance. Pendant ce temps, en dépit de ses démentis, les services du Premier ministre Ariel Sharon maintiennent leurs contacts politiques avec les dirigeants de l'Autorité palestinienne.
L'influence de Shimon Pérès (ministre des affaires étrangères) s'est affirmée de manière évidente lorsque le premier ministre a changé d'attitude, qualifiant désormais d'"importante" la proposition jordano-égyptienne qu'il rejetait jusqu'alors. Un tel revirement alimente les espoirs de ceux qui sont restés d'incorrigibles optimistes sur la capacité de Sharon à évoluer.
Il n'y a pas d'exemple que l'opinion publique ait jamais imposé la rigidité politique à un gouvernement. Il en va de même aujourd'hui : si Sharon voulait changer de voie, rien ne pourrait l'arrêter. Mais le doute qu'il choisisse de le faire s'impose à nous. Il est évident aussi, même d'un point de vue modéré de gauche, que le choix est ardu. Israël doit choisir entre faire d'un accord de paix la priorité des priorités, ou s'accrocher à sa position de principe qui veut que les priorités d'Israël résident entièrement ailleurs - comme, par exemple, dans la nécessité de prouver notre force en stoppant l'érosion de notre capacité de dissuasion.
La pré-condition qu'une terme soit mis aux violences avant toute reprise des négociations n'a donc pas seulement pour but de réduire le nombre des victimes. Il s'agit d'une approche politico-stratégique, exigeant qu'Israël retrouve le statu quo ante avant qu'il puisse prendre en considération quelque compromis que ce soit. Ceci n'est pas faisable. Le ministre de la sécurité publique, Uzi Landau peut bien continuer à proférer ses jurons et à insulter le président de l'Autorité palestinienne dès qu'un micro se tend. Cette semaine, il a déclaré que nous n'avions rien à attendre du "type à la barbe", de ce "criminel de guerre". Comment devrions-nous répondre si un responsable palestinien venait à traiter  Sharon de "gros lard" ?
Nous ne ferions de faveur à personne d'autre que nous-mêmes si nous revenions au concept audacieux consistant à nous séparer d'un Etat palestinien économiquement viable. Malheureusement, cela ne serait possible que de la manière dont d'autres pays ont été poussés à le faire, confrontés à d'authentiques mouvements nationalistes, à travers des concessions douloureuses, sous la menace d'une continuation des violences jusqu'à l'indépendance totale.
Comme par le passé, les propositions du militant vétéran de gauche Uri Avnery ("80 propositions de base", publiées cette semaine) sont des abominations aux yeux de la nouvelle majorité israélienne. Il avait reçu le même accueil lorsqu'il avait appelé, bien avant tout le monde, à reconnaître les droits de nos voisins. Mais les partisans d'un accord devraient jeter un oeil aux propositions d'Avnery, ne serait-ce que pour comprendre, une fois de plus, la profondeur de l'abîme mental qui sépare les représentations que les deux nations se font du monde.
Il serait illusoire de croire que le gouvernement, tel que constitué actuellement, serait capable de combler le hiatus violent entre ces conceptions du monde. Le Parti National Religieux, dont les leaders rejettent tout signe de modération, devrait quitter ce gouvernement, avant que  que cela puisse être. L'obligation paradoxale (en apparence, seulement) de Sharon, en ce  Jour de l'Indépendance 2001, est d'abandonner le simulacre d'une large union nationale, afin de former une majorité politique plus soudée, favorable à un accord.
Dans l'attente, et tant que Sharon continuera à parler comme il l'a fait, il y a trois semaines, dans le supplément du week-end du Passover (en adoptant un position droitière ultra-intransigeante), les congés de la Fête nationale israélienne continueront à marquer notre adhésion servile à une conception des choses dangereusement dépassée.
Afin de réaliser une indépendance authentique (pour Israël), on ne peut échapper à (leur accorder) la leur. Notre puissance nationale ne sera atteinte qu'à la condition que nous soyons capables d'inciter une nouvelle direction (politique) à nous imposer un accord, dans lequel emballer nos difficiles voisins de palier. 
              
7. Comment réaliser paix et justice au Moyen-Orient ? par Marilyn Vogt-Downey
in Socialist Action (publié à San Francisco) Avril 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
New York - Près de soixante-dix personnes ont assisté, à New York, à un colloque sur "Paix et justice au Moyen-Orient : comment les réaliser?", le 22 mars dernier. Ce colloque était organisé avec le soutien de Socialist Action et du Mouvement Juif contre l'Occupation et la Coalition pour le Droit au Retour des Palestiniens. La tribune réunissait trois experts des problèmes du Moyen-Orient : Roan Carey, rédacteur en chef au périodique The Nation ; l'avocat Abdin Jabara, ancien président du Comité Arabo-Américain Contre la Discrimination et Gerry Foley, chef de la section internationale du journal Socialist Action. Roan Carey a passé en revue les principaux événements qui ont abouti au déclenchement de l'insurrection de la résistance palestinienne contre l'occupation israélienne et l'escalade israélienne dans la violence et la répression contre le peuple palestinien. M. Carey est aussi l'auteur d'une sélection d'articles sur la Palestine qui doit être publiée en septembre 2001, par les Editions Verso (Etats-Unis), sous le titre "La nouvelle Intifada". Il a étayé son exposé de données significatives et récentes, que l'on pourra trouver dans cet ouvrage.
Carey a mis en garde contre toute illusion voulant que l'option de deux Etats pourrait constituer la solution au conflit israélo-palestinien. L'"Etat" qui serait concédé aux Palestiniens ne serait pas autre chose qu'une version moyen-orientale des "homelands" (bantoustans) où les Noirs étaient relégués par le régime d'apartheid sud-africain. La paix et la justice au Moyen-Orient requièrent de s'organiser ici, aux Etats-Unis, de manière intensive et extensive à la fois, afin de mettre un terme à l'aide militaire et économique américaine à Israël, aide de laquelle ce pays est très dépendant, et de saper l'appareil de propagande sioniste extrêmement ramifié et puissant que les médias américains soutiennent. Ceci réclame qu'une nouvelle action, aussi en profondeur que celle qui a pu mettre un terme à l'agression américaine contre le Vietnam, soit entreprise chez nous, aux Etats-Unis. Abdin Jabara a passé en revue l'historique des accords dits "de paix" au Moyen-Orient, depuis le premier des accords de Camp David. Il a mis l'accent sur le fait que chacun de ces accords n'a fait que paver la voie en vue de nouvelles reculades palestiniennes et de nouveaux points marqués par l'occupation israélienne. Aucun de ces accords n'a amené la paix ; telle n'était d'ailleurs pas leur finalité. Le gouvernement israélien les a violés systématiquement, en poursuivant l'expansion des zones occupées et en isolant et étranglant économiquement le peuple palestinien. L'effondrement de l'Union soviétique a asséné un coup terrible à la cause palestinienne, a dit Abdin Jabara, elle n'a laissé à l'OLP d'autre possibilité que de s'engager dans les accords d'Oslo, même si ces accords ne faisaient que préparer le terrain pour à l'agression israélienne actuelle. Jabara a contribué, dans la période récente, à mettre sur pied une équipe d'enquête que la Ligue Nationale (américaine) des Juristes a envoyée en Palestine. Son rapport sera publié prochainement. Les constatations de cette équipe confirment le caractère criminel du comportement du gouvernement israélien envers les Palestiniens ; il pourrait fort bien contribuer de manière significative à la cristallisation d'un mouvement d'opposition contre l'aide apportée par le gouvernement américain au régime sioniste. La paix et la justice au Moyen-Orient, a insisté Abdin, exigent que l'Etat sioniste soit démantelé. Gerry Foley a ensuite analysé la dynamique dans laquelle les masses (populaires), par leur lutte de chaque instant contre l'injustice, maintiennent la pression sur les dirigeants petits-bourgeois tels que ceux de l'OLP et parviennent à mettre à la poubelle les marchés passés par ces directions avec les oppresseurs. C'est cela que représente l'insurrection actuelle des Palestiniens. Foley a signifié son désaccord avec Jabara, pour qui la chute de l'Union soviétique représente un revers pour le combat des Palestiniens. Pour lui, le rôle du stalinisme, en Palestine, n'a pas été différent de celui qui fut le sien ailleurs (dans le monde) ; il a utilisé les luttes (menées par les) opprimés comme monnaie d'échange diplomatique, dans les marchés qu'il passait avec l'impérialisme. En réalité, l'effondrement du stalinisme écarte un obstacle politique de la voie vers la victoire (du peuple palestinien en lutte). La nouvelle insurrection palestinienne inspire les peuples à travers tout le Moyen-Orient, comme le montrent les manifestations de masse qui se sont déroulées dans des pays tels la Syrie et l'Egypte.  Les gouvernants arabes, toutefois, se sentent menacés, à juste titre, par ces manifestations : en effet, même si les manifestations pro-palestiniennes sont tolérées, il existe toujours la possibilité que ces manifestations se tournent en révoltes populaires dirigées contre les gouvernements arabes eux-mêmes. Foley s'est dit d'accord avec les deux orateurs précédents sur le fait que la seule solution ne peut résider qu'en (l'instauration d') une Palestine laïque et démocratique. Mais il a précisé qu'un tel Etat n'était durablement viable qu'en tant que partie intégrante d'une fédération socialiste réunissant l'ensemble (des pays) de la région, objectif dont les manifestations monstres (dans les pays arabes) en soutien au peuple palestinien sont les annonciatrices. Ces exposés introductifs suscitèrent un débat animé, certainement enflammé en partie par la visite à Washington, cette semaine, du boucher de Sabra et Chatila, le nouveau premier ministre israélien Ariel Sharon, durant laquelle il a resserré les liens d'Israël avec les institutions militaires et politiques, ainsi qu'avec les services secrets de la classe dirigeante américaine.
[Socialist Action est l'équivalent américain de la LCR, en France. Ses coordonnées sont les suivantes : Socialist Action - 3425 Cesar Chavez Street, San Francisco, CA 94110 USA - Tél : (415) 821-0459 - Fax : (415) 821-0511 - E-mail : socialistac@igc.org]
              
8. L'Union européenne est prête à faire preuve de fermeté face à Israël par Ian Black (Bruxelles) et Ewen MacAskill
in The Guardian (quotidien britannique) du mardi 24 avril 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Israël est menacé de sanctions par l'Union européenne à cause de la montée et du durcissement de l'opposition (en Europe) à sa politique envers les Palestiniens, ont indiqué hier des diplomates.
Les violences se sont poursuivies hier, avec un jeune garçon palestinien tué alors qu'il assistait à un enterrement à Gaza et quatre Israéliens - blessés dans l'explosion d'une voiture piégée, sur le territoire israélien.
Les pays membres de l'Union européenne, parmi lesquels la Grande-Bretagne, débattent actuellement activement de la modification de leur perception de l'Etat juif ; des décisions importantes en la matière étant attendues lors de deux réunions très importantes, au niveau ministériel, le mois prochain.
La France a pris la tête d'une campagne visant à suspendre l'accord d'association liant Israël à l'Union européenne, cet accord décernant à Israël (pour qui il est très important) un statut de partenaire commercial privilégié : l'avantage, pour Israël, se chiffre en millions de dollars.
L'une des conséquences attendues de cette mesure sera un coup d'arrêt porté au contournement par Israël des "règlements européens sur l'origine (des produits)", contournement ayant permis à des biens produits dans les territoires occupés de bénéficier d'une entrée 'duty free' (sans taxation) sur le territoire communautaire.
On s'attend également à ce que l'Union européenne fasse la sourde oreille aux manoeuvres de séduction israéliennes visant à renforcer la coopération euro-israélienne en matière de sciences et technologie.
Le dernier d'une série de signes que ce ne serait plus désormais "business as usual" ("les affaires sont les affaires") avec le Premier ministre israélien actuel, Ariel Sharon, a été donné, la semaine dernière, par Bruxelles, qui a condamné en des termes extrêmement sévères les attaques menées par Israël tant contre la Syrie que contre les Palestiniens, dans la bande de Gaza.
Israël a tenté de rétorquer que cette condamnation était partisane, avertissant que l'Union européenne s'exposait à perdre le peu d'influence qui lui restait (dans la région).
Romano Prodi, président de la Commission européenne, et Chris Patten, commissaire aux affaires extérieures, sont soumis à un lobbying israélien en règle, visant à les "encourager fortement" à adopter une ligne plus conciliante...
Par le passé, Israël était défendu, dans l'Union européenne, par ses amis traditionnels, tels la Hollande, la Suède et la Grande-Bretagne, mais il lui reste aujourd'hui peu de "chantres" : même l'opinion publique allemande veut que des positions fermes (face à la politique israélienne) soient adoptées.
Le ministre belge des affaires étrangères, Louis Michel, a rencontré hier le leader palestinien Yasser Arafat, à Ramallah (Cisjordanie). M. Michel, dont le gouvernement sera chargé prochainement de la présidence européenne (tournante), a suscité l'ire du gouvernement israélien, il y a environ deux mois, en menaçant Israël de sanctions européennes.
Très significativement, M. Arafat avait déclaré, peu après cet avertissement : "Je veux être très clair. Nous sommes contre toute opération prenant pour cible des civils, qu'ils soient israéliens ou palestiniens".
La radio de l'armée israélienne a indiqué qu'il s'agissait là de la première condamnation des attentats contre des civils, par le leader palestinien, depuis le début de l'intifada, en septembre dernier.
Le gouvernement israélien avait tenté, de son côté, quelques gestes afin de remettre le processus de paix sur les rails, mais avec très peu d'optimisme, d'un côté comme de l'autre.
Le gouvernement de M. Sharon a déclaré hier qu'il continuait à envisager un plan de paix jordano-égyptien, dans lequel Israël lèverait l'embargo économique qu'il impose à la Cisjordanie et à Gaza, en échange de la cessation, par les Palestiniens, de leurs attaques contre Israël et les colonies juives (dans les territoires occupés).
Muhanad Muhareb, un jeune Palestinien de douze ans, a été tué alors qu'il suivait un cortège funèbre, à proximité du camp de réfugiés de Khan Younis, dans la bande de Gaza. Il s'agissait de l'enterrement d'un Palestinien des services de sécurité, tué au cours d'un affrontement avec l'armée israélienne la semaine dernière.
Des témoins palestiniens ont déclaré que tandis que le corps était mis en terre, des Palestiniens tirèrent vingt et une balles afin de rendre les honneurs, ce qui déclenché des tirs nourris tant du côté d'un poste de l'armée israélienne que de la colonie que ce poste est chargé de "défendre". Muhanad Muhareb a été tué. Au cours de ces tirs, quatorze autres Palestiniens ont été blessés. 
Un porte-parole de l'armée israélienne a déclaré : "Nous avons été confrontés à des tirs intenses du côté palestinien. Il y a eu échange de tirs, et nous avons dû nous protéger"...
Eyad Saadoni, un professeur de mathématiques, a dit que les participants à l'enterrement se sont dispersés, paniqués, cherchant à se mettre à l'abri dans des constructions abandonnées.
"J'ai couru sur une centaine de mètres, puis je me suis accroupi au pied d'un mur, où d'autres personnes tentaient de se mettre à couvert. D'autres personnes étaient à genoux, à côté de la tombe. D'autres encore avaient mis les mains sur la tête, instinctivement. Et puis j'ai vu l'enfant atteint s'effondrer".
Israël a connu son troisième attentat en deux jours : un tuyau en fonte bourré d'explosif a déchiqueté la voiture sous laquelle l'engin avait été déposé, au milieu d'un marché de plein-air, dans la ville de Or Yehuda. Un garçon âgé de douze ans et sa soeur, de huit ans, figurent au nombre des quatre blessés de cet attentat.
Le Front Populaire pour la Libération de la Palestine (FPLP), groupe radical ayant pris une part modeste à l'insurrection à cette date, a revendiqué cet attentat.
Hamas, groupe islamiste radical, a revendiqué l'attaque-suicide de Kfar Saba, dimanche dernier, au cours de laquelle un médecin israélien a été tué. Hamas a déclaré que le kamikaze, Imad Kamel al-Zubaïdi, dix-huit ans, était originaire de la ville cisjordanienne de Naplouse.
             
9. L'épreuve de l'initiative égypto-jordanienne par Mohamed Salmawy
in Al-Ahram Hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercredi 25 avril 2001

Il se peut que l'importance de l'initiative égypto-jordanienne visant à résoudre l'actuelle crise dans les relations palestino-israéliennes provienne du fait qu'elle place le premier ministre israélien, Ariel Sharon, dans une épreuve ouverte, intérieure et extérieure. Et ce, sept semaines après son accession au pouvoir. Durant ce laps de temps, le monde entier a retenu son souffle — et une partie de sa colère — en attendant de voir quelle orientation prendrait ce général israélien, artisan des massacres palestiniens. Ce même général qui a déclaré qu'il venait pour mettre un terme à la violence et établir la sécurité, mais qui n'a fait qu'exacerber la tension et attiser le feu, brûlant avec force missiles, avions et armes interdites tous les accords conclus entre l'ex-gouvernement israélien et l'Autorité palestinienne, d'Oslo 1993 à Charm Al-Cheikh 1999. Il a également brûlé les cartes convenues entre les deux parties, en envahissant les régions sous contrôle de l'Autorité palestinienne. Ce qui constitue, conformément au droit international, une flagrante déclaration de guerre.
En réalité, le feu le plus important déclenché par les canons de Sharon, qui ont ravagé les régions autonomes de Gaza et Rafah et frappé les sites syriens au Liban, c'est la logique de sécurité qui régissait la politique israélienne traditionnelle. Cette logique qui a été brandie de nouveau par Sharon au cours de sa campagne électorale, à un moment où son prédécesseur Ehud Barak semblait y avoir renoncé en faveur d'une solution politique. De fait, les élections se sont déroulées au milieu des troubles de l'Intifada d'Al-Aqsa (dont le détonateur était Sharon lui-même) et au milieu d'un sentiment d'insécurité de plus en plus croissant chez les Israéliens. Sharon a tiré le plus de profit possible de cette situation. Il a alors bâti toute sa campagne électorale sur le seul appel à réaliser cette sécurité devenue inaccessible. Dans l'espoir de voir cette promesse se réaliser, le citoyen israélien a accepté que le premier ministre se désengage des accords précédents. Il a de même accepté que Sharon recourt à une politique d'escalade militaire au lieu de suivre la voie des négociations. Mais ces dernières semaines, Sharon a poussé sa politique agressive et féroce jusqu'à son paroxysme. Il a alors imposé un embargo sur les régions autonomes palestiniennes jusqu'à les asphyxier économiquement, tout en intensifiant les attaques contre les Palestiniens. Il a également frappé les sièges des services de l'Autorité palestinienne et assassiné des membres de la garde d'Arafat. Il a envahi les territoires de l'Autorité et frappé des objectifs syriens en territoire libanais, et, à un moment, ses collaborateurs ont même menacé de frapper la Jordanie et l'Egypte (!!). Ainsi, la sécurité que Sharon a promise à l'électeur israélien n'a-t-elle pas vu le jour ; elle est même devenue plus lointaine que jamais.
Tout au début de son mandat, après les élections qui se sont déroulées en février dernier, Sharon a lancé ce qu'il a appelé le plan des cent jours pour la répression de l'Intifada et la réalisation de la sécurité des Israéliens. Il se trouve désormais au milieu du gué, confronté à une violente campagne de critiques provenant de l'extérieur, à cause de sa politique d'escalade militaire dans la région, et, de l'intérieur, en raison de l'absence de tout indice de retour à la sécurité promise. Les critiques viennent même de la coalition au pouvoir, qui avait au début approuvé le plan des cent jours. Ephraïm Sneh, le ministre des Transports, a déclaré que l'opération de l'armée israélienne à Gaza avait prouvé son échec. Il a implicitement dénoncé l'échec de la politique et de la solution sécuritaire de Sharon. D'autant plus qu'il a ajouté qu'il était impossible de mettre un terme à la spirale de la violence uniquement par la voie militaire et sans recours à une solution politique. Le ministre de la Sécurité intérieure dans le gouvernement de Sharon a reconnu que l'attaque sur Gaza n'avait atteint aucun de ses objectifs. Ce ministre n'est autre que Uzi Landau, l'un des faucons au sein du Likoud même.
Au milieu de ce climat extrêmement tendu, et alors même qu'à l'intérieur comme à l'extérieur d'Israël, on s'aperçoit de la nécessité de recourir à une solution politique après la faillite de la solution sécuritaire adoptée par Sharon, l'initiative égypto-jordanienne apparaît comme une nouvelle percée. Si celle-ci est adoptée, elle changera toutes les données dans la situation explosive actuelle. Elle pourrait — si de bonnes intentions étaient affichées — ouvrir la voie au retour à la table des négociations.
J'ai pris connaissance des clauses du document égypto-jordanien que le ministre jordanien des Affaires étrangères, Abdellah Al-Khattib, a présenté à son homologue israélien Shimon Pérès, malgré la déclaration provocatrice de Sharon selon laquelle les Jordaniens doivent faire revenir leur ambassadeur en Israël avant qu'il n'accepte leur médiation (!!). Le document tente de trouver une base pour la tenue d'une réunion internationale, réunissant les deux parties en conflit, en présence des Etats-Unis et de la Russie en leur qualité de parrains du processus de paix, de l'Union européenne et des Nations-Unies, ainsi que de l'Egypte et de la Jordanie. Une source diplomatique de haut rang m'a informé que des efforts internationaux étaient déployés afin de faire de ce document une nouvelle référence pour traiter la situation actuelle, et s'éloigner de la politique d'escalade militaire en cours.
Il semble que les responsables de l'élaboration du document égypto-jordanien sont revenus à la base du processus de règlement palestino-israélien, difficilement récusable par la partie israélienne. Si Sharon a clairement déclaré son refus des propositions de Bill Clinton, et s'il continue à refuser de reprendre les négociations au point où elles s'étaient arrêtées à Camp David ou à Taba, le document dépasse tout cela pour présenter une nouvelle base de négociations avec pour appui ce qui a été officiellement signé entre les parties israélienne et palestinienne. Sharon se mettra en position difficile face au monde s'il se dérobe aussi devant ce document.
Après un préambule stipulant la nécessité de réaliser une paix juste et globale dans la région en la considérant comme une « priorité politique » pour le Proche-Orient, le document égypto-jordanien se divise en quatre chapitres-clés. Il est suggéré de s'engager dans chacune d'elles en parallèle. Le premier chapitre porte le titre « Les étapes pour mettre fin à la crise actuelle entre Israël et l'Autorité palestinienne » ; le second « Le rétablissement de la confiance » ; le troisième « La reconstruction du processus de négociations » et le dernier « Les garanties pour appliquer les engagements pris par les deux parties ».
Pour ce qui est du premier chapitre, le document détermine cinq étapes qui partent de l'application de l'accord de Charm Al-Cheikh d'octobre dernier visant à rétablir la situation prévalant en septembre 2000, lorsque Sharon a effectué sa visite catastrophique sur l'Esplanade des mosquées en compagnie de soldats armés jusqu'aux dents. La première de ces étapes est que « les deux parties doivent prendre (dans le cadre examiné à Charm Al-Cheikh) des mesures concrètes pour désamorcer la crise actuelle et ramener le calme ». Puis, deuxièmement, « mettre un terme au blocus économique et politique, et à la fermeture des frontières et à l'interdiction des déplacements ». Ces mesures sont actuellement appliquées par Israël aux villes de Cisjordanie, de Gaza et à Jérusalem. Cette deuxième étape demande également « le non recours à l'usage des armes interdites internationalement ». Troisièmement, « Israël doit retirer ses forces militaires, ses blindés, ses chars et ses armes des positions actuelles autour des villes et des camps de réfugiés palestiniens pour reprendre les positions d'avant septembre 2000 ».
Quatrièmement, « débloquer les fonds dus à l'Autorité palestinienne ». Cinquièmement, tenir une réunion de la commission politique et sécuritaire en vue de reprendre la coopération sécuritaire et superviser l'exécution des étapes précédemment mentionnées.
En ce qui concerne « les mesures de rétablissement de la confiance », les plus importantes sont le gel immédiat et total de toutes les activités de colonisation dans tous les territoires palestiniens occupés, la protection de tous les sites sacrés et l'application de toutes les dispositions du mémorandum de Charm Al-Cheikh signé le 5 septembre 1999.
Sur la reconstruction du processus de paix, le document stipule la reprise des discussions sur toutes les questions à l'ordre du jour des négociations sur le statut final, y compris Jérusalem, le problème des réfugiés, les frontières, l'eau et les colonies. Et, si le document ne stipule pas la poursuite des négociations au point où elles s'étaient arrêtées — ce qu'a catégoriquement refusé Sharon à maintes reprises —, il stipule, à la place, que « les négociations doivent se baser sur les progrès réalisés dans la période allant de novembre 1999 à janvier 2001 ». Tous les sujets à l'ordre du jour doivent être « discutés loin de tout jugement préalable dans l'objectif d'une application intégrale des résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité ». Le document appelle à « réexaminer les progrès réalisés dans ces négociations pendant six mois et à déployer le maximum d'efforts pour achever les négociations en une seule année ».
Ensuite, vient la dernière clause qui stipule la nécessaire présence des deux parrains du processus de paix, ainsi que de l'Egypte et la Jordanie, du secrétaire général des Nations-Unies et des représentants de l'Union européenne afin de garantir l'exécution de ce qui a été convenu.
Ainsi, le document égypto-jordanien renferme tous les éléments susceptibles, s'ils sont exécutés, de ramener la situation à ce qu'elle était au moment où les négociations se poursuivaient entre les deux parties, avant que Sharon ne fasse exploser la situation en se rendant sur l'Esplanade de la mosquée Al-Aqsa. Le document est en réalité une tentative de réparer les dégâts causés par Sharon. Ainsi, il soumet Sharon à une épreuve face au monde entier. Il démontrera s'il est un homme de paix œuvrant à réparer les dégâts qu'il a commis ou s'il est un homme de guerre et de terrorisme, qui choisira de poursuivre sa politique actuelle d'escalade militaire vers une situation où l'on ne pourra guère garantir la sécurité ou la paix de toute la région, et non pas uniquement celle des citoyens israéliens.
Le document place les Etats-Unis — sans le vouloir — face à leur responsabilité dans la région. Si Washington n'adopte pas cette initiative et ne la transforme pas en référence pour un retour aux négociations, il est probable que le statu quo demeure. Et l'affrontement sanglant se poursuivra jusqu'à ce que les deux parties épuisent toutes leurs forces. A ce moment-là, les dégâts des deux côtés auront dépassé ceux prévus par le document.
              
10. Sting évoque avec émotion sa tournée au Proche-Orient mouvementé
Dépêche de l'Agence france Presse du mardi 24 avril 2001, 22h53
LE CAIRE - Le chanteur britannique Sting a affirmé mardi au Caire qu'il était ému par sa tournée au Proche-Orient, mouvementé par le conflit israélo-palestinien, tout en affirmant vouloir se tenir à l'écart de la politique. "Certaines chansons parlent directement de la situation en Palestine d'une manière métaphorique et donc c'est très émouvant pour moi", a-t-il déclaré au cours d'une conférence de presse. "Le futur se trouve dans les négociations et le processus de paix, et non pas les bulldozers et les chars", s'est-il contenté de dire, à la veille de son concert, au pied des Pyramides, avec le musicien du Rai Cheb Mami, qui était absent de la conférence de presse. A un journaliste égyptien qui lui demandait les raisons de son silence sur la situation, il a répondu : "Je suis un chanteur. Quand j'ai une opinion, je l'exprime, mais mon travail est de divertir les gens, je ne veux pas être un politicien".
Dix pour cent des recettes de son concert iront aux enfants palestiniens, par le biais de l'association caritative anglaise Medical Aid for Palestinians (MAP). Mais Sting a affirmé qu'il ne s'agissait pas là d'une action politique. "Un acte charitable pour les enfants ne peut être critiqué", a-t-il dit. Le concert de Sting au Caire s'inscrit dans une tournée qu'il a entamée par Dubai les 19 et 20 avril. Dimanche, il a donné un concert en Jordanie et il se produira le 13 juillet au Festival de Baalbeck au Liban. Sa tournée est aussi émouvante, a-t-il dit, car les gens chantaient "avec moi, même des chansons que j'ai écrit il y a vingt ans". Sting a exprimé l'espoir que sa tournée encouragera d'autres stars de rock et de pop à visiter la région. "C'est difficile pour des raisons logistiques de venir au Proche-Orient. C'est très coûteux car il faut amener tous les équipements et de nombreuses personnes", a-t-il expliqué. "Mais c'est aux gens comme moi de dire: voilà, c'est faisable. Vous pouvez venir, vous serez en sécurité et vous allez passer du bon temps", a-t-il ajouté.
            
11. Arafat, aussi, a parlé de paix par Baudoin Loos
in Le Soir (quotidien belge) du mardi 24 avril 2001

Alors que les violences se sont encore poursuivies ce lundi en Israël et à Gaza, Louis Michel a rencontré Yasser Arafat à Ramallah, où il a constaté un désir de paix vif, mais fortement conditionné par la fin de la colonisation juive.
REPORTAGE - Envoyé spécial à Ramallah
Les deux camps m'ont convaincu qu'ils cherchaient la paix. Il reste encore beaucoup de différends, mais je crois que cela commence à bouger : au lendemain même de sa rencontre avec le Premier ministre israélien Ariel Sharon à Jérusalem - et après s'être rendu sur la tombe du Premier ministre assassiné Yitzhak Rabin et à Yad Vashem, le mémorial de l'Holocauste -, Louis Michel, le ministre belge des Affaires étrangères, en mission d'information au Proche-Orient, a rendu visite ce lundi à Yasser Arafat non loin de là, à Ramallah.
Les vingt minutes habituelles de trajet en voiture sont devenues soixante minutes, en raison d'une curieuse alerte à la bombe au check-point israélien : les soldats qui avaient arrêté le convoi ont fait sauter un sac suspect sans prendre la peine d'éloigner sérieusement les badauds. Mais ce contretemps n'a pas altéré le climat de la rencontre.
Il s'est aussi intéressé aux moyens de sortir les deux peuples de leur sanglante et profonde impasse
Louis Michel a été reçu avec honneur et chaleur. Non seulement Arafat - qui a condamné toute violence envers les civils - a dit apprécier ses efforts pour redonner une chance au processus de paix moribond, mais le chef palestinien l'a même félicité pour ses mises en garde récentes envers Israël.
Ironie d'une manœuvre mal ficelée : Arafat se référait en l'occurrence à la presse israélienne qui, instruite par une source mal intentionnée ou mal informée du ministère israélien des Affaires étrangères, avait erronément écrit que Louis Michel avait menacé l'Etat juif de rappeler son ambassadeur à Tel-Aviv ou de promouvoir des sanctions économiques européennes tant que durerait la très dure répression israélienne de l'intifada.
Le ministre belge, en mission avant sa présidence des Quinze, qui commence le 1er juillet, n'a pas seulement constaté le désir de paix exprimé par Arafat et Sharon. Il s'est aussi intéressé de près aux moyens de sortir les deux peuples de la sanglante mais aussi profonde impasse dans laquelle ils se sont enfoncés. Pour Nabil Chaath, le ministre palestinien de la Coopération internationale (virtuel ministre des Affaires étrangères), qui nous a parlé à Ramallah, le « non-paper » égypto-jordanien constitue une sortie de crise potentielle (voir ci-dessous), pour autant que le volet « gel complet des activités israéliennes de colonisation dans les territoires palestiniens » soit agréé.
Quand vous pensez que 27 % des logements dans les colonies juives sont officiellement vides, comment accepter l'excuse de « l'expansion naturelle » de ces colonies brandie par Israël pour justifier de nouvelles constructions ?, s'emporte Chaath.
Cette condition du gel de la colonisation, que l'on voit mal Sharon accepter, tous les Palestiniens que nous avons rencontrés la reprennent avec enthousiasme. Arafat ne peut appeler à la fin des hostilités sans rien obtenir en retour, alors que nous sommes occupés, colonisés, bombardés, que nous avons 400 martyrs et plus de 12.000 blessés, explique ainsi Maher Aboukhater, journaliste au « Jerusalem Times ».
Ce dernier confirme l'impression générale : au point où les choses en sont arrivées, les Palestiniens soutiennent massivement l'intifada, même militarisée comme elle l'est devenue ces trois derniers mois. Jusqu'ici, nous souffrions et étions humiliés par les contrôles, les interdictions de se déplacer, les maisons rasées au bulldozer, les mille et une vexations de l'occupation; maintenant nous souffrons beaucoup plus, ces choses se sont aggravées, mais nous ne sommes plus humiliés, les gens sont fiers de leur honneur recouvré. Ils sont prêts à se battre longtemps encore et personne ne veut revenir en arrière. Et puis l'exemple du Hezbollah qui est parvenu à bouter Israël hors du Liban a marqué les esprits.
Si tous les services de sécurité s'y mettaient, l'escalade prendrait une autre dimension
On ignore si Louis Michel a obtenu une réponse de Yasser Arafat s'agissant des accusations régulières d'Ariel Sharon, qui voit la main d'« Abou Ammar » derrière toute espèce de violence palestinienne. Mais, en fait, même la communauté israélienne du renseignement demeure divisée sur ce point. Ainsi, le « Haaretz » de lundi faisait état d'une polémique entre les services de renseignement militaires israéliens qui inspirent Sharon et ceux du Shin Beth (la sécurité intérieure, avec de nombreux « relais » dans la société palestinienne) qui admettent qu'Arafat ne fait aucun effort pour arrêter les violences, mais estiment qu'il est devenu faible et est trompé par une partie de son entourage.
Israël accuse Mohammed Dahlan (puissant chef de la sécurité palestinienne à Gaza) de commanditer des attentats pour discréditer l'Autorité palestinienne et en arriver à une guerre totale, seule manière de nous écraser, estime Maher Aboukhater. L'activisme anti-israélien provient des militants islamistes et, surtout, de ceux du Fatah, parfois des policiers après leurs heures de service. Si tous les services de sécurité s'y mettaient, l'escalade prendrait une toute autre dimension.
Notre confrère marque une pause. Vous savez, nous connaissons Sharon. Nous savons qu'il est là pour régler le problème par la force, pas pour négocier. Un pessimisme qui n'a pas encore gagné le Belge Louis Michel...
           
12. Blocus a Gaza par Pénélope Larzilliere
in La Croix du mercredi 25 avril 2001

"Gaza, c'était déjà une grande prison pour nous, maintenant les Israéliens l'ont découpée en trois cellules. J'ai été emprisonné pendant 10 ans en Israël. Et bien je me sentais plus libre là-bas qu'ici. En prison, je pouvais me dire : ca c'est la vie dans la prison, mais dehors il y aura la paix et j'aurais une autre vie. Maintenant, je suis juste dans une prison un peu plus grande et je n'ai nulle part ou aller." s'exclame Atif Nasser, responsable de la sécurité à l'aéroport (fermé) de Gaza. Les routes qui permettent l'accès direct à Israël des colonies qui occupent 20 % de la bande de Gaza coupent le territoire dans sa largeur. Le long de celles-ci, l'armée israélienne a installé des blocs de ciment et les intersections avec les deux routes palestiniennes qui traversent la bande dans sa longueur sont contrôlées par des tanks et des postes militaires. La terre a été rasée tout autour. A tout moment, la bande de Gaza peut désormais être séparé en trois blocs, confinant un peu plus le million de Palestiniens qui habitent sur ces 365 km². Pour les milliers de personnes qui ne résident pas sur leur lieu de travail, les trajets sont totalement imprévisibles et l'adaptation permanente une nécessité. Les chauffeurs des taxis collectifs s'informent régulièrement par téléphone portable de l'évolution de la situation. Après les salutations d'usage, les dialogues commencent toujours de la même façon : " La route est comment aujourd'hui ? Ca va, une des deux routes est ouverte. Il y a juste un gigantesque embouteillage au check-point parce que les tanks contrôlent toutes les voitures". "Il vaut mieux aller samedi à Rafah. Le samedi, on risque moins de se faire coincer parce que les colons ne sont pas sur les routes." "Ne pars pas après 7 heures, la nuit tu risques toujours de te faire tirer dessus."
Youssef, 23 ans travaille à Gaza-ville comme ingénieur informatique. Il habite à Rafah à une quarantaine de kilomètres au sud." Le matin, je ne sais jamais si je vais mettre une heure ou trois heures pour aller au bureau. Ca dépend de la sévérité des contrôles aux check-points et du nombre de détours à faire. Lorsque les Israéliens ont fermé la deuxième route, celle qui longe la mer, nous avons tous commencé à parcourir un kilomètre à pied sur la plage. Des voitures passaient également par-là, mais il y a toujours des risques d'enlisement. Après, les soldats israéliens ont commencé à tirer sur la plage, alors nous avons été complètement bloqués. Depuis le début du mois, je n'ai pu travailler qu'une dizaine de jours ". Youssef reçoit son salaire de toute façon. Mais ce n'est pas le cas des ouvriers et des travailleurs indépendants et l'augmentation de la pauvreté à Gaza est extrêmement forte. Certains, comme ce père de famille coiffeur dans le camp de réfugiés de Jabalya et seule source de revenus pour sa famille, sont passés en nageant pendant la nuit mais cela reste extrêmement dangereux. Abd el Alim, dirige le Centre palestinien des droits de l'homme pour le secteur de Khan Younis : "Il n'y a pas vraiment pénurie, sauf certains jours en gaz et en essence. L'armée israélienne interdit par contre en permanence l'entrée de matériaux de construction. Il ne faudrait pas que nous construisions ou reconstruisions. Pour l'alimentation, la zone côtière de Khan Younis (Mawasi) fournissait en fruits et légumes l'ensemble de la bande de Gaza et bien sûr la ville de Khan Younis. Maintenant qu'elle est régulièrement fermée, tout ca pourrit là-bas pendant que nous sommes obligés d'importer d'Israël ou des colonies, car ces produits-là bien sur l'armée israélienne les laissent passer. C'est l'inverse pour l'eau. Toutes nos sources sont contaminées par le sel et la seule eau potable de la zone est celle fournie par l'usine de désalinisation financée par les Européens. Mais les Israéliens pompent les sources de Mawasi à plus grande profondeur que nous et envoient l'eau en Israël. La question essentielle cependant, c'est les soins médicaux. Nous disposons d'un hôpital à Khan Younis, mais il ne peut pas traiter les cas les plus graves, notamment maladies du cœur, cancer et blessures à la tête. Depuis le début du siège, plusieurs personnes sont mortes, faute d'avoir pu être transférées à Gaza-ville ou en Egypte."
La longue file de taxis collectifs orange passe au pas le check-point israélien de la colonie de Nezarim. Les chars ont leurs tourelles pointées sur eux. Certains hommes doivent descendre, se soumettre à un interrogatoire plus approfondi, d'autres seront refoulés. Sur les toits, d'énormes sacs de légumes et de fruits que les producteurs essaient d'écouler ainsi puisque les camions ne passent pas. Au loin, un cheval brun et son cavalier galopent dans les dunes, parmi les maisons à moitié construites aux façades en parpaing de béton. Ces maisons qui sont devenues le symbole de Gaza et de sa population qui a cru qu'elle pouvait enfin rebâtir et a été arrêtée en plein élan.
            
13. Comment Israël enrôle des Palestiniens par Pénélope Larzilliere
in La Croix du vendredi 20 avril 2001

Harcelés et manipulés par les autorités israéliennes, certains Palestiniens acceptent de collaborer avec l'Etat hébreu. Leurs activités ont provoque l'assassinat de plusieurs responsables palestiniens. Après des procès devant des juridictions d'exception, certains d'entre eux ont été exécutés. Nous le nommerons Hisham . Agé de 27 ans, c'est le dernier fils d'une famille bédouine de 10 enfants, réfugiée de 1948. Il habite dans un village des environs de Jérusalem, en zone B. Il a vécu adolescent la première Intifada. Son village ne disposant pas d'école secondaire, il devait se rendre a Jérusalem pour poursuivre sa scolarité. Mais l'accès à la ville est difficile pour les Palestiniens de Cisjordanie et dépend de consignes militaires changeantes. Pendant la guerre du Golfe, l'entrée dans Jérusalem leur est définitivement défendue. Pour continuer à fréquenter son lycée, Hisham passe en fraude par divers moyens. Cependant, du fait de sa carte d'identité de Palestinien des territoires occupés, il est interdit de lycée peu de temps avant le bac. Ses frères, engagés politiquement, font régulièrement des séjours en prison. Son père, âgé et malade, ne peut plus travailler. C'est lui qui assure l'essentiel des revenus de la famille. « de 10 à 18 ans, j'ai travaillé le vendredi et le dimanche dans une décharge a côté du village. J'y ramassais le cuivre et l'aluminium. Ensuite, j'ai fait le nettoyage des rues de Tel Aviv de 6 heures du matin à 11 heures du  soir. Je n'ai eu ni enfance, ni adolescence : sortir, se détendre, s'amuser, je n'en ai jamais vraiment eu l'occasion. ». Dans la petite pièce de ciment, assis sur les bat-flancs, Hisham devient pensif tandis que son père, assis en tailleur, joue de la rababa. Depuis l'âge de 17 ans, il est régulièrement soumis à des pressions de la police israélienne qui voudrait en faire un collaborateur. « Ils ont commencé par m'arrêter trois ou quatre fois à Jérusalem. Ca se passe toujours de la même façon. Ils m'emmènent au commissariat de Kishleh ou de Maskubiye. La, commencent des humiliations physiques. Pour te faire peur, ils te rendent responsable d'un vol ou d'un lancer de pierre. Ensuite, ils deviennent gentils : travaille avec nous, tu vas gagner de l'argent, si tu as besoin de quelque chose on le fera pour toi etc. Signe ce papier simplement. Je refuse, alors ils commencent à insulter mon honneur, ils insultent ma mère, ma sour. J'aurais pu travailler pour eux sans fatigue, mais je préfère la poubelle et la dignité. » Entre temps, Hisham trouve un autre travail dans une agence de voyages de Jérusalem. En 1998, les pressions sur lui se sont intensifiées : « 15 soldats sont venus à la maison pendant la journée. Comme ca, les gens  vont croire que j'ai commis un vol par exemple ou que j'ai des activités politiques. Je n'étais pas là alors ils ont dit à mon père : « on veut simplement discuter avec lui, il faut qu'il se présente au commissariat. C'est un honneur pour vous d'avoir un fils comme lui. » Ils savent qu'en me discréditant ainsi ils me mettent en danger et que cela peut me pousser à collaborer. Ensuite, mon père m'a demandé : ils disent que tu es bien, qu'est-ce tu as fait avec eux ? » Hisham ne s'est pas présenté au commissariat au rendez-vous fixé. Mais lorsqu'il décide d'aller en Jordanie voir des proches, il est arrêté à la frontière : « j'ai attendu 3 heures. Ensuite, un officier est venu. Il m'a dit bonjour chaleureusement, m'a obligé à lui serrer la main comme si on était frère de lait, devant tout le monde, pour salir mon image. Je l'ai suivi. Il m'a dit : « ils ont besoin de toi à Maskubiye, pourquoi tu n'y es pas allé. Tu ne peux pas voyager. » On dirait que je suis Saddam Hussein pour qu'ils me poursuivent partout comme ca. Pour franchir la frontière jordanienne, je l'ai assuré qu'à mon retour j'irais au commissariat. » Lorsqu'il repasse la frontière, un officier israélien lui prend
son permis de circulation pour Jérusalem et l'enjoint d'aller au commissariat de Maskubiye. Hisham a des dettes parce qu'il finance sa famille et que son père, malade, demande des soins. De plus, il a besoin de son permis pour se rendre à son travail. « Ils ont téléphoné sur mon lieu de travail et ils m'ont menacé de venir me chercher ici si je ne me présentais pas au commissariat. » Hisham s'est rendu à l'interrogatoire en fin de journée. Celui-ci a duré 6 heures. « ils m'ont d'abord interrogé sur une amie chez qui j'avais pris le thé, un après-midi à Jérusalem-ouest. Ils m'ont dit : « dis la vérité, tu as couché avec elle, tu as pris ses clefs, tu voulais organiser un attentat. » C'est pour me déstabiliser, pour que j'ai peur. C'est la même méthode que lorsqu'ils disent que j'ai commis un vol, ce genre de choses. Ensuite, ils deviennent gentils : « Hisham, on va t'aider, tu as des dettes tu as besoin d'un permis, si tu as le moindre problème tu nous appelles. » Ils me font attendre. J'ai peur. Ce commissariat est connu : on y entre à pied et on en sort en ambulance, Une fois, ils ont arrêté un de mes frères. Ils l'ont déshabillé et frappé sur les testicules. Je ne sais plus ce que je dois faire, refuser ou accepter. Il faut que je sorte d'ici, que je parle, que je trouve de l'aide ».
L'officier revient : « Hisham tu es fatigué, ne crains rien on est ami, demain tu te présente à deux heures, on va parler et on va travailler ensemble. » L'officier lui remet une autorisation pour qu'il puisse rentrer chez lui malgré l'heure tardive mais ne lui rend pas son permis. Le lendemain, après avoir longuement hésité, Hisham décide de tout raconter à son directeur étranger et se présente au commissariat accompagné de ce dernier. Les policiers israéliens affirment avoir seulement besoin de ses empreintes et lui rendent son permis. L'officier lui glisse : « Tu as mal agi aujourd'hui, mais on se reverra. ». C'était il y a deux ans, malgré son permis retrouvé, Hisham continue à se sentir menacé et sous pression. Il se fiance en Jordanie mais n'ose pas faire venir sa fiancée. Pour cela, il faudrait qu'il demande une autorisation aux autorités israéliennes. Lui-même a des difficultés à chaque renouvellement de son permis.
Pendant plusieurs mois, il se rend a son travail sans permis de passage. Il repousse le mariage : « si elle vient ici, un jour ils  arrêteront, si en plus il y a un enfant, ce sera une pression de plus pour moi et je veux faire des choses honorables. » En décembre 2000, Hisham retourne en Jordanie voir sa fiancée. A la frontière, les pressions reprennent à l'aller comme au retour. En Jordanie, le frère de sa fiancée suggère à Hisham de faire semblant de collaborer avec les Israéliens, sans fournir d'informations, et d'obtenir ainsi les papiers pour la faire venir. « Lorsque son frère m'a proposé cela, elle s'est tournée vers moi : « qu'est-ce que tu en penses Hisham ? » Mon amour pour elle a disparu d'un coup ». A son retour, il est de nouveau arrêté à la frontière. « Ils m'ont dit : «Hisham, aide ton peuple, aide la paix.» Mais j'ai changé, ils ne me font plus peur. Je leur ai répondu : « ici, c'est notre terre et vous êtes des voleurs. Si un jour je fais quelque chose, ce sera contre vous. » Ils m'ont dit Hisham, on pensait que tu étais plus
intelligent. Je déteste ce mot intelligent. Chaque fois qu'ils me rencontrent, ils utilisent ce mot « intelligent ». Pour eux, intelligent, ça veut dire traître. J'avais commencé à me détester avec tous ces interrogatoires, mais maintenant, vraiment je me sens fort. Rien n'est trop cher pour la Palestine. Tout plutôt que de vivre comme un rat qui ne sort de son trou que pour prendre des notes sur quelqu'un ou pendant des manifestations. Tout plutôt que de vivre comme un traître. » Alors les soldats israéliens commencent à le frapper, à mêler promesses et menaces : « tu avais la chance de pouvoir te marier, d'avoir une voiture, un laissez-passer, dans peu de temps tu reviendras ici et tu embrasseras nos chaussures pour discuter avec nous. » Fin de l'interrogatoire. Son permis de circulation pour Jérusalem est supprimé. Il sera renouvelé deux mois plus tard avec couvre-feu à 19 heures puis de nouveau supprimé. « J'avais envie de me dire : tu es un jeune homme, vis ta vie J'avais envie de dire : faites l'amour pas la guerre. Mais les Israéliens ont tout détruit en moi. J'ai perdu mon passé en perdant notre terre, j'ai perdu ma jeunesse, l'esprit de liberté, et j'ai perdu mon amour. Quelques papiers contrôlent ma vie : permis de circulation, carte de sécurité, carte nationale d'identité. La seule chose qui me reste, c'est mon travail. » Depuis, Hisham se rend de nouveau à son travail sans permis dans l'angoisse d'être arrêté et que reprennent pressions et menaces.
              
14. Les médias palestiniens et la collaboration par Pénélope Larzilliere
in La Croix du vendredi 13 avril 2001

Plateau vide en dehors d'une table et deux chaises. Hassan al Kasler, présentateur bien connu de la télévision palestinienne par satellite, accueille la confession de Majdi Makawi, 27 ans, condamné à mort à Gaza pour collaboration avec Israël. Il sera exécuté une semaine plus tard, le 12 janvier 2001. Majdi Makawi dévide d'une voix monocorde une histoire bien connue qui d'un collaborateur à l'autre reprend toujours la même trame. En février 1994, Majdi, originaire du camp de réfugiés de Rafah décide de monter un bureau de télécommunications internationales. Il a besoin pour cela d'une autorisation israélienne Il se rend auprès des autorités israéliennes et se retrouve en prison. Membre du parti populaire, il est accusé de poser des bombes. Il nie et est torturé. Quelques jours plus tard, il est isolé des autres détenus ce qui pour lui signifie qu'il va être tué. On lui adjoint un autre Palestinien qui travaille avec l'armée israélienne. Après avoir instauré une relation de confiance, ce dernier recueille le maximum d'informations sur sa vie. Ces informations en main, les soldats lui offrent le choix entre : rester en prison, sortir et se faire tuer, et collaborer. Il accepte la collaboration contre 1000 shekels par mois et la sécurité. Il se rend régulièrement aux rendez-vous fixés dans la colonie de Netzarim. Mais Abou Nour, nom de code de son premier contact israélien, ne lui demande tout d'abord rien et il reçoit simplement son argent. 3 mois plus tard, en juin 94, l'Autorité Palestinienne arrive ; et il commence à travailler. En premier lieu, on lui demande quels sont les noms de ses amis et s'ils sont membres d'organisations palestiniennes. Ensuite, son contact réclame des informations sur les Palestiniens affiliés au Hamas et au Djihad islamique. Les rendez-vous ont toujours lieu dans la colonie de Netzarim. Majdi Makawi souligne : "c'est normal que les colons prennent quelqu'un et l'interrogent, ca n'attirait pas l'attention. ". Il doit par la suite proposer un trafic d'armes par l'Egypte à un responsable du Hamas. Cependant, lorsque Majdi comprend que le but de l'opération est de tuer ce responsable, il annonce aux Israéliens que le Hamas a refusé. Il se marie et monte un petit commerce de voiture. Pendant l'Intifada Al Aqsa, il est chargé de donner des renseignements sur les jeunes qui participent au soulèvement et sur les membres du Hamas. Puis, l'opération qui mènera à la mort de Jamel 'abd  Razek, un leader du Fatah dans la région de Rafah, et de 7 autres personnes, est montée. Majdi est chargé de fournir l'horaire exact de départ de la voiture de Jamel 'abd Razek. " Les Israéliens avaient d'autres informateurs. Plusieurs fois, lorsque je ne leur ai pas dit que Jamel partait, ils m'ont appelé pour me demander pourquoi je ne leur avais pas signalé. Jamel allait à Khan Younis pour assister à un enterrement. Ils ont tiré à un croisement à partir d'un tank et une deuxième voiture a été touchée. Après cela, j'ai rompu tous les contacts. " Il a fait deux tentatives de suicide par pendaison. Après un appel aux collaborateurs à se rendre à l'Autorité Palestinienne, Majdi s'effondre en larmes. Mais le monteur de l'émission souligne : " j'ai coupé ce passage parce que je veux que personne ne s'apitoie sur un traître comme lui. ". De novembre à janvier, l'armée israélienne mène une campagne officielle d'assassinats de leaders politiques palestiniens (19 morts). Selon l'Autorité Palestinienne une véritable psychose des collaborateurs s'empare alors de la population palestinienne. Des mouvements de justice populaire seraient à craindre. Pour les enrayer, une campagne médiatique est lancée. L'Autorité Palestinienne décide de faire un exemple en exécutant publiquement après des tribunaux d'exception deux collaborateurs, Majdi Makawi à Gaza et Alam Bani Odeh à Naplouse.
Parallèlement, les témoignages se multiplient dans les médias palestiniens. Les collaborateurs racontent toujours le même type d'histoire. Ils ont pour la plupart été recrutés lors de leur séjour dans des prisons israéliennes, menacés. Certains ont fait l'objet de chantages à partir de photos compromettantes. Par la suite, ils ont collaboré en échange de sommes qui peuvent paraître dérisoires, mais qui ne le sont pas toujours vue la situation économique. Visiblement, cependant, l'Autorité Palestinienne est  loin d'avoir pêché les gros poissons. Selon une étude de l'université de Bir Zeit, seulement 25 % de la population de Gaza pense que les collaborateurs exécutés représentaient le danger maximum pour la cause palestinienne. Les collaborateurs emprisonnés terminent invariablement leur témoignage par un appel à se rendre au nom de la nation palestinienne et de la tranquillité d'esprit qui résulte de la reddition. L'Autorité Palestinienne a promis la grâce à ceux qui se présenteraient et des officiels palestiniens tel Sakher Habache ont assuré que les autres condamnés à mort ne seraient pas exécutés. La population palestinienne soutient à 85 pour cent la peine de mort pour les collaborateurs mais demande qu'ils puissent faire appel de leur verdict. Raed, 25 ans, vendeur dans le camp de réfugiés de Balata à Naplouse "c'est normal que les collaborateurs soient jugés et exécutés. Ils ne sont pas simplement un danger parce qu'ils fournissent des informations mais ils détruisent les fondements de notre société. Le collaborateur exécuté a Naplouse a aidé à tuer son propre cousin ! " Des voix de la société civile s'élèvent cependant contre les sentences prononcées par les tribunaux d'exception. Mustafa Barghouti, fondateur de deux ONG de santé palestinienne et un des trois leaders du Parti Populaire Palestinien "rien ne peut justifier ces exécutions, nous demandons que les collaborateurs soient présentés a des tribunaux normaux de même que les membres du Hamas. Il ne faut pas oublier cependant que c'est Al Gore qui avait demandé la création de ces tribunaux d'exception."
              
15. Les voilà, les réalités par Edward W. Saïd
in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du jeudi 19 avril 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

Déjà dans son septième mois, l'intifada a atteint son stade le plus cruel et, pour les Palestiniens uniquement, le plus suffocant. Les dirigeants israéliens sont déterminés, c'est clair, à continuer à faire ce qu'ils ont toujours fait : rendre la vie impossible pour ce peuple qui souffre injustement. Et Sharon ne reconnaît pas de limitations à ce qu'il veut faire. Tout ça, au nom du "principe" admis par les Etats-Unis, qui est de refuser de faire quoi que ce soit tant que les "violences" se poursuivent. C'est ce principe qui semble bien autoriser Sharon à assiéger une population entière, de trois millions de personnes, même si cela ne l'empêche nullement, lui et Shimon Pérès - certainement le plus malhonnête et le plus grand hypocrite de toute leur clique - de faire le tour du monde pour pleurnicher sur le terrorisme palestinien. Aussi ne perdons plus une seule minute à nous demander comment il se fait qu'ils puissent s'en tirer tout en recourant à des tactiques aussi lamentables ? Le fait est qu'ils s'en tirent et qu'ils continueront à s'en tirer dans un avenir prévisible. Ayant dit et admis cela, toutefois, il n'y a aucune raison d'en accepter passivement les conséquences. Aussi, examinons calmement la situation, d'un point de vue tactique et stratégique. Voilà ce que nous constatons : La direction palestinienne, qui a signé Oslo et le principe désastreux du parrainage américain, ainsi que toute une série de concessions misérables (y compris une certaine poursuite de la colonisation), est tout bonnement incapable de faire plus que ce qu'elle fait déjà : attaquer Israël, mais uniquement verbalement, tout en lui faisant du genou sous la table pour lui faire comprendre qu'elle est prête à retourner aux anciennes (et inutiles) négociations, plus ou moins exactement de la même sempiternelle manière. Plus : cette direction a très peu de pouvoir, et encore moins de crédibilité. Le génie unique (ou l'unique génie) d'Arafat, celui de survivre, l'a amené le plus loin qu'il pouvait aller, et même si la fin du voyage doit être absolument évidente pour lui, il n'a aucune intention de lâcher le morceau. L'illusion qu'il incarne la Palestine et que la Palestine l'incarne persiste obstinément ; jusqu'à son dernier souffle, il continuera à y croire dur comme fer, quoi qu'il arrive. Le gros hic à prévoir, c'est que tous ses successeurs potentiels sont des hommes de peu, ou de moindre envergure, ce qui aggravera à coup sûr la situation. La politique américaine continue, impavide, sourde au calvaire des Palestiniens, aussi dur soit-il. Bush est aussi pro-israélien que Clinton, et le lobby israélien aux Etats-Unis et en Europe est aussi impitoyable dans ses mensonges et sa désinformation qu'il l'a toujours été, malgré des années d'efforts déployés par les Arabes afin de tenter de se rapprocher tant de l'administration américaine que (ce qui est plus étonnant...) du lobby israélien. Et, malgré tout, il y a une énorme sympathie (toute neuve, jamais servie... ; "non décapsulée", dit l'auteur, ndt) pour la cause palestinienne, tant aux Etats-Unis qu'en Europe, mais il n'y a jamais eu aucune campagne palestinienne (auprès des Afro-américains, des Latino-américains ou de la plupart des églises américaines pour peu qu'il ne s'agisse pas des fondamentalistes du Sud, ni de la communauté académique, ni même, comme l'a montré une déclaration de plusieurs centaines de rabbins soutenant les droits Palestiniens,
publiée en encart publicitaire payant dans le New York Times, auprès des Juifs américains, dont beaucoup sont aussi horrifiés par Barak et Sharon que nous le sommes nous-mêmes) afin de se gagner le soutien de ces publics de manière systématique...
Les pays arabes sont encore moins appelés que par le passé à apporter plus qu'une aide marginale aux Palestiniens. Tous ont des intérêts directs qui les lient à la politique américaine ; aucun d'entre eux n'a la capacité d'être un allié stratégique pour les Palestiniens, comme le dernier sommet d'Amman l'a démontré à suffisance. Par ailleurs, la fracture est énorme entre les gouvernants et les gouvernés, dans le monde arabe, ce qui est assez encourageant pour la cause palestinienne, si ce hiatus est utilisé intelligemment en le mettant au service de l'émancipation et de la fin de l'occupation.
Les Israéliens ne mettront pas un terme à leur politique de colonisation, ni à leur harcèlement de la vie des Palestiniens, en général. Malgré ses fanfaronnades, Sharon n'est pas quelqu'un de très intelligent, ni même de compétent. Il a bâti sa carrière sur la force brutale et la tromperie, flirtant avec le crime et la terreur, la plupart du temps, y recourant dès lors qu'il pensait s'en sortir sans dommage. Nous ne nous sommes jamais adressés au public israélien - en particulier, ces citoyens troublés par les événements actuels, qui condamnent Israël à une guerre permanente, c'est vrai - pas plus que nous n'avons quelque chose à dire, malheureusement, par exemple, à ces réservistes israéliens qui refusent, par centaines, de faire leur service tant que l'intifada continuera. Il y a des courants d'opinion, en Israël, qu'il faudrait conduire à s'engager exactement de la même manière que l'ANC (African National Congress) qui avait mis à son ordre du jour politique la mobilisation des Blancs dans la lutte contre l'apartheid (en Afrique du Sud).
La situation en Palestine est soluble, en elle-même, puisque ce sont les hommes qui font l'histoire et non l'inverse. Il y a assez de jeunes Palestiniens partout dans le monde, et assez de Palestiniens plus âgés, qui sont totalement exaspérés, déçus et écoeurés par une direction qui a évolué de désastre en désastre sans avoir jamais rendu aucun compte, sans jamais avoir dit une seule fois la vérité, sans avoir jamais énoncé à haute et intelligible voix ses objectifs et ses motivations (à l'exception de celle de sa propre survie). Comme l'a dit jadis le regretté Ahmad Eqbal, l'OLP a été historiquement, à la fois, très souple stratégiquement et extrêmement rigide tactiquement. Et en effet, ce jugement se vérifie tant dans sa politique que dans ses performances, depuis 1993. Arafat a commencé par accepter les résolutions 242 et 383 comme base des négociations (stratégie), puis il a poussé sa flexibilité jusqu'à accepter changement stratégique après changement stratégique, au cours des années suivantes ; les implantations devaient être gelées : elles ont été accrues, et même ça, il l'a accepté. Il en va de même pour Jérusalem, et la récupération de la totalité des territoires occupés. En revanche, Arafat n'a jamais changé un iota à sa tactique, qui était de continuer à participer au processus de paix et à se fier aux Américains, quoi qu'il puisse arriver. Arafat ? Stratégiquement flexible, tactiquement rigide.
Il en découle que nous avons besoin, aujourd'hui, d'une chose que la situation impose, mais à quoi tous les acteurs se refusent, qui n'est autre que la définition de buts et d'objectifs. Ceux-ci doivent inclure en tout premier lieu la fin de l'occupation militaire israélienne et le démantèlement des colonies. Aucune autre voie ne peut conduire à la paix et à la justice tant pour les Palestiniens que pour les Israéliens. Il n'y a pas de paix "intérimaire" (ce dont Oslo n'a jamais démordu, à l'immense dam du peuple palestinien). Il n'y a pas de droits qui vaillent pour les Palestiniens qui ne vaudraient pas pour d'autres. Ce serait absurde, inacceptable. (Ce qu'il faut, c'est) un jeu de lois et de droits, et un jeu de buts et d'objectifs. Sur cette (seule) base, un nouveau mouvement pacifiste palestinien peut être organisé, à la condition qu'il inclue des Juifs, israéliens et non-israéliens, et en particulier des personnes et des groupes héroïques tels Rabbins pour les Droits de l'Homme et le mouvement contre les destructions de maisons, de Jeff Halper.
Quels seraient, dès lors, les objectifs d'un mouvement de cette nature ? Avant tout, la constitution d'un mouvement organisé, axé sur la libération des Palestinien et la coexistence, dans lequel chacun est partie d'un tout, et non pas spectateur oisif en attente d'un Saladin des temps modernes ou d'ordres venus d'en-haut. Il faut qu'il y ait une concentration (des efforts en direction des) deux autres sociétés qui ont sur la Palestine une influence primordiale. En priorité, (sur) les Etats-Unis, qui apportent à Israël l'aide sans laquelle les événements qui se déroulent aujourd'hui en Palestine ne pourraient avoir lieu.  
Après tout, le contribuable américain ne fournit-il pas, directement, à Israël trois milliards de dollars d'aides, auxquelles s'ajoute une reconstitution permanente des stocks d'armement (tels les hélicoptères qui sont utilisés désormais pour bombarder des villages et des villes palestiniens sans défense), dont le coût s'élève à quelque cinq millions de dollars supplémentaires. Cette aide doit être soit arrêtée, soit radicalement modifiée. En second lieu, la société israélienne, qui s'est contentée soit d'endosser passivement les politiques racistes envers les Palestiniens (considérés comme des êtres) "inférieurs", soit de soutenir activement ces politiques en travaillant dans l'armée, le Mossad et le Shin Bet, afin de mettre en pratique cette politique inacceptable et immorale. Ce qui est étonnant, c'est que nous l'ayons tolérée aussi longtemps, tout comme l'ont tolérée beaucoup de citoyens israéliens, qui doivent (être incités à) s'engager à la changer. Même si toutes les déclaration des droits de l'homme, dans le monde d'aujourd'hui (y compris la Charte de l'ONU) donnent à un peuple soumis à une occupation militaire le droit de résister par tous les moyens possibles, et aux réfugiés le droit de retourner chez eux, il faut dire aussi que les attentats à Tel Aviv ne servent aucune cause, ni politique, ni éthique. Ils sont tout aussi inacceptables. Il y a une énorme différence entre la désobéissance (civile) organisée, les manifestations de protestation, d'une part, et le fait de tout simplement vous faire sauter vous-même, en entraînant dans la mort quelques innocents, d'autre part. Cette différence doit être énoncée clairement et soulignée, gravée dans tout programme (d'action) palestinien un tant soit peu sérieux, une bonne fois pour toutes.
Les autres principes sont très simples. L'autodétermination, pour chacun des deux peuples. Des droits égaux pour les deux. Pas d'occupation, pas de discrimination, pas d'implantations. On tient compte de tout le monde. Toute négociation engagée doit l'être sur cette base, qui doit être proclamée avec force lors de sa conclusion, et non laissée dans le non-dit ou dans l'implicite, comme ce fut le cas dans le processus d'Oslo sponsorisé par les Etats-Unis. Les Nations Unies doivent en constituer le cadre. Dans le même temps, il est de notre responsabilité, en tant que Palestiniens, Arabes, Juifs, Américains et Européens, de protéger les civils sans défense, et de mettre un terme à ces crimes de guerre que sont les punitions collectives, les bombardements, les persécutions, dont les Palestiniens souffrent tous les jours. Telles sont les réalités du jour, au coeur desquelles se trouve l'énorme dissymétrie, l'effrayante disparité de puissance entre Israël et les Palestiniens. C'est pourquoi nous devons sans plus attendre nous emparer du terrain de la morale supérieure, par (tous) les moyens politiques encore à notre portée - les pouvoirs de penser, de planifier, d'écrire et d'organiser. Ceci vaut pour les Palestiniens où qu'ils soient : en Palestine, en Israël, en exil. Aucun d'entre eux n'est dispensé d'une contribution minimale à notre émancipation. Il est navrant de constater que la direction actuelle semble totalement incapable de le comprendre, et qu'elle doit, par conséquent, se retirer sur le côté (du chemin), chose qu'elle finira par faire, c'est certain, tôt ou tard.
        
16. Le sionisme en tant que discrimination positive par Gerald M. Steinberg
in Jerusalem Post (quotidien israélien) du vendredi 20 avril 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

A tous points de vue, les succès du sionisme politique sont extraordinaires. Il y a un siècle, la souveraineté juive sur la Terre d'Israël n'était guère plus qu'un rêve messianique. Après que les Arabes eurent envahi Israël, la plupart des diplomates et des experts militaires prédisaient sa disparition prochaine. Les victoires de la Guerre d'Indépendance (qui serait plus justement nommée : Guerre de la Survie) et les batailles qui ont suivi ont mis en évidence une motivation supérieure fondée plus sur l'énergie du désespoir et l'engagement (personnel) que sur la technologie ou la tactique.
Entre les guerres, ces énergies ont été consacrées à l'absorption des immigrants, à la construction de l'économie et, sur ces bases, à la revivification de la civilisation juive. Toutefois, en chemin, l'élite sioniste laïque, fatiguée par la lutte pour l'indépendance, devenait cynique.
La génération suivante fut celle d'un groupe de "nouveaux historiens", uniques en leur genre, qui ont capitulé et fait leur la version arabe de l'histoire. Dans ce "récit", 600 000 Israéliens, parmi lesquels de nombreux survivants de l'Holocauste qui étaient passés directement des bateaux ramenant les déportés au champ de bataille, auraient été plus forts et mieux équipés (malgré l'embargo unilatéral sur les armes) que (toutes) les armées arabes mises ensemble. Les Juifs étaient présentés comme des envahisseurs (sur la Terre d'Israël!), et les Arabes étaient des victimes passives.
Dans leur obsession de devenir "normaux" et de se montrer à la hauteur de leurs homologues occidentaux (en une sorte d'assimilation collective), beaucoup parmi les membres de ce groupe inventèrent le "post-sionisme", reflétant l'aspiration des Arabes à un "Etat pour tous ses citoyens". Alors que les auteurs de la Déclaration d'Indépendance (de l'Etat d'Israël, ndt) visaient à établir un Etat Juif basé sur des principes démocratiques, les post-sionistes cherchent à créer une démocratie libérale occidentale dont la plupart des citoyens sont - pour l'instant, du moins - juifs.
Dans une région dominée par des pays islamiques où les minorités sont persécutées, ceci équivaut à une recette pour l'auto-destruction.
Les danger ne viennent pas d'intellectuels cherchant à faire les intéressants, mais bien plutôt de la pénétration de ces fausses prophéties au coeur des institutions politiques et légales. Au cours d'un procès mettant en cause des titres de propriété, le juge Aharon Barak, président de la Cour Suprême, a rendu un jugement (Ka'adan vs Katzir) basé en premier lieu sur la loi des droits civiques américains et citant la Déclaration Universelle des Droits d' Homme (document largement ignoré dans le monde, à l'exception des pays démocratiques). Sur ces bases, il a jugé que les citoyens arabes d'Israël avaient les mêmes droits que les Juifs d'acheter des terrain et de vivre dans les colonies spéciales d'observation, dans la région du Wadi Ara.
En Amérique, où les indigènes survivants vivent dans des "réserves", et où tout le monde a son propre arrière-fond culturel, une idéologie prônant l'équité entre individus peut se concevoir. Mais la réalité israélienne est entièrement différente, en particulier dans certains endroits critiques du pays, où la grande majorité de la population est arabe et où les mouvements radicaux sont devenus dominants.
C'est, de toute évidence, le cas, dans les environs du village de Katzir, entouré de villages exclusivement arabes, à proximité de la ville d'Umm al-Fahm. Dans cette région, les Juifs ont été systématiquement exclus, et les villages voisins sont sous contrôle palestinien. Pour éviter une situation dans laquelle, au cours d'un conflit à venir, la population arabe voudrait rejoindre les Palestiniens et d'autres armées afin de couper Israël en deux (comme cela s'est effectivement passé, en 1948), un programme de construction de petites communautés juives a été entrepris, dans cette région. Mais aucun de ces sujets n'a été abordé par Barak durant son mandat. Pour lui, comme pour les post-sionistes, l'idéal de l'Amérique ou de l'Europe s'est avéré plus séduisant que la réalité juive et israélienne.
Plus troublant encore, les nombreux juristes chargés de défendre la politique de discrimination (positive) en faveur de candidats juifs (à l'immigration, ndt), sont les mêmes qui n'ont pas su arguer en termes de buts du Sionisme en matière de souveraineté juive et de survie. Ils ont basé leurs plaidoiries sur des arguties techniques pointues, sans aborder l'histoire, la géographie, la sécurité. Même minoritaire, la population arabe représente néanmoins potentiellement une force dissolvante très puissante, comme les violences en soutien aux Palestiniens durant les fêtes de Rosh Hashana (Jour de l'An) l'ont montré. Dans un tel contexte, les principes de démocratie libérale et d'égalité entre citoyens doivent être tempérés par les droits collectifs et la réalité politique.
Dans la réalité du Moyen-Orient, les Juifs représentent une minorité très vulnérable, et ce qui semble être de la discrimination, par simplisme, serait plus exactement décrit par les termes de "discrimination positive" ("affirmative action", ndt). Durant quatre millénaires, nous avons été exclus par la force, de notre patrie et nous avons été persécutés partout dans le monde. Comme l'ont reconnu si clairement Herzl et les fondateurs du sionisme, la continuité juive dépend de la survie du seul Etat juif qui soit au monde. Dans la tradition juive, la "discrimination positive" est basée sur un principe qui veut que lorsqu'on fait oeuvre de charité, les pauvres de sa propre ville ont une priorité. Traduit en termes politiques contemporains, (cela signifie qu') avant de pouvoir donner aux citoyens arabes d'Israël des droits égaux et complets dans tous les domaines, nous devons auparavant nous assurer que cette égalité n'est pas susceptible de servir de levier à notre propre privation de nos droits à la survie, tant individuels que collectifs.
Comme la violence palestinienne et les menaces de guerre venues du reste de la région nous le rappellent de manière tragique, cet objectif fondamental du mouvement sioniste n'a pas encore été complètement atteint.
            
17. Les dunums* et les guerres par Tanya Reinhart
in Yediot Aharonot (quotidien israélien) du lundi 18 avril 2001
[traduit de l'anglais par Dominique Vincent]

Depuis le début des années 90, la société israélienne s'est habituée à une vue complexe de la réalité, qui porte à confusion. Au centre une quête épuisante de la paix qui pourtant ne se matérialise jamais : Nous voulons rendre les hauteurs du Golan, mais cela ne se produit pas. Nous nous sommes finalement retirés du Liban, mais nous laissons un point de friction à Mount Dov (la ferme de Shebaa), qui pourrait bien être le déclencheur de la prochaine guerre avec la Syrie. Nous acceptons de rendre aux Palestiniens la plus grande partie des terres occupées en 1967, mais dans le même temps nous confisquons de plus en plus de terrains et nous doublons les colonies. Mais soudainement tout est devenu clair et simple. Sharon dans une interview d'une candeur surprenante donnée à   Ari Shavit (Ha'aretz,  supplement du week end, 13.4.01), a décidé de dire la vérité..
Comme ses prédécesseurs, Sharon clame que le monde arabe n'est pas encore mûr pour la paix; mais à la différence de ses prédécesseurs il révèle ouvertement qu'aucun changement dans le monde arabe ne conduira Israël à abandonner un pouce de terre. Même en échange de la paix avec la Syrie "nous ne pouvons abandonner le plateau du Golan". En ce qui concerne les Palestiniens si toutes les conditions sont remplies, il envisagera de leur laisser le contrôle de 42% des Territoires occupés ("Je n'ai pas dit 50% j'ai dit 42%"). En tout état de cause, aucun accord ne comprendra l'évacuation des colonies - "Est-il possible aujourd'hui de concéder le contrôle des nappes aquifères(de Cisjordanie) qui fournissent 1/3 de notre eau ? Est-il possible de concéder la zone tampon de la vallée du Jourdain ?"Netzarim du point de vue de la sécurité a une importance énorme" et en ce qui concerne Hébron "le tombeau des Patriarches est situé à Hébron [...]Ce sont nos racines les plus profondes".
Il n'y a rien de neuf dans ces propos. La configuration du contrôle israélien des Territoires occupés que Sharon décrit est identique au "plan Alon plus" qui est identique au "plan Sharon", et comme le souligne Sharon dans l'interview, tous les gouvernements israéliens depuis 1967 ont travaillé à la réalisation de ces plans. Netzarim n'a pas été implanté au hasard. " Netzarim a été implanté parce que dans cette optique une zone tampon devait être créée entre Khan Younis et la ville de Gaza afin que nous ayons accès à la ligne verte depuis la côte".
 La seule nouveauté est la franchise - la décision de dire la vérité. Depuis Oslo, Rabin, Barak et Sharon ont agi (avec coordination derrière les écrans) pour élargir et renforcer les blocs de contrôle israéliens. Dans une interview à  'Davar' en juillet  1994, Sharon expliquait que les colonies et les routes que Rabin était en train de mettre en place dans les Territoires depuis Oslo correspondaient exactement à ce que lui, Sharon avait suggéré en 1974 et qu'il avait même félicité Rabin pour son ingéniosité :"Certains pensent que Rabin a donné aux Palestiniens qui sait quoi. Absurdité ! Ces choses sont faites avec ruse."
Après sept ans d'ingéniosité, les Palestiniens dans les Territoires occupés ont déjà été privés de 50% de leur terre, il est maintenant possible de les amener à l'étape suivante, ne leur laisser que 42%.
Maintenant l'heure de la ruse est terminée. Sharon libéré du poids des votes de gauche et du besoin constant de mentir, énonce clairement la vue mondiale du Palmah ("force de frappe", légions militaires d'avant la création de l'Etat) et de l'Etat major de l'armée qui, depuis des années contrôlent le système politique israélien. Dans cette vue mondiale , tout est enchevêtré dans un cadre romantique : les champs, les vergers en fleur, la charrue et les guerres. Le cœur de cette idéologie est le caractère sacré de la terre "Si Sadate me disait que pour les Arabes la terre est sacrée cela me ferait envie" confesse Sharon. "Aujourd'hui, les gens ne s'enthousiasment  plus à l'idée "d'un dunum après l'autre"(confiscation de la terre palestinienne )Mais moi si".
 Et la lutte pour la terre doit se continuer à jamais. " la guerre d'indépendance n'est pas terminée et peut être qu'elle continuera à jamais. ""Un peuple normal ne se pose pas de telles questions comme :"vivrons nous toujours par le glaive ?" [...] le glaive est une partie de la vie." Ceux que le caractère sacré de la terre enthousiasme ne seront jamais satisfaits de ce qu'ils ont. Il y a beaucoup de dunums palestiniens qui attendent leur rédemption -un dunum à Khan Younis, un dunum à Rafah, les environs de Beit Jala et Abou Sneineh de la ville sainte de Hébron. Un par un, ils connaîtront la rédemption grâce aux héros de Palmah et ajouté aux "bandes de sécurité" - ils seront des terres sans Arabes. La vérité est libératrice. Maintenant, au moins, les réservistes sauront ce pour quoi ils se battent. Le choix est clair. Les milliers de réservistes  objecteurs de conscience ont voté avec leurs pieds. 
(* unité de mesure en usage au Moyen Orient.)