''... Il est grand temps de retourner aux principes de la légalité internationale : l'interdiction de l'acquisition des territoires par la force, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ... Personne ne doit accepter dans cette partie du monde la banalisation d'une sorte de guerilla, la persistance de l'injustice, le mépris du droit international ..."
le pape Jean-Paul II
 
 
Point d'information Palestine > N°125 du 18/01/2001

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L'article suivant (ici traduit de sa version anglaise) a été publié dans l'hebdomadaire israélien en russe "RI", il y a environ un mois. Il a été repris par de nombreux journaux, revues et sites Internet, en Russie et dans "l'Israël russe". Cet article a fait l'objet (et continue à faire l'objet) d'un débat très animé, tant dans la communauté russe israélienne qu'en Russie. Son auteur, Israël Shamir, est l'un des écrivains et journalistes juif de langue russe les plus honorablement connus en Israël. Il écrit pour Ha'Aretz, la BBC, la Pravda et a traduit en russe Agnon, Joyces et Homère. Il vit à Tel-Aviv et publie un éditorial hebdomadaire dans "Vesti", le plus grand journal en russe d'Israël. 
 
L'épreuve à la pierre de touche n'a servi à rien par Israël Shamir
 
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
 
Perdu dans la foule des fêtards hauts en couleurs de la rue Allenby, au milieu des restaurants pleins à craquer des nuits enjouées de Tel-Aviv, j'ai eu une vision : celle d'un ange en battle-dress, traçant en lettres immenses, à la craie, trois mots sur un mur : "Mene, Tekel Ufarsin". Mon dictionnaire Angélique-Anglais "on-line" (sur Internet) me propose une traduction : "On vous a testé : vous avez échoué".
Les jours que nous sommes en train de vivre sont les plus sombres que le peuple d'Israël n'ait jamais vécus. Ces jours sont bien sombres, à partir du moment où les lamentations et les protestations - les nôtres, et celles de nos pères - s'avèrent aussi vraies qu'un billet de trois dollars ! En 1968, le jeune Russe juif que j'étais alors écrivit sur les murs de sa ville natale, en Russie : "Bas les pattes de la Tchécoslovaquie!". La voix profonde et belle d'un poète juif russe, Alexander Galitch s'éleva : "Citoyens, notre mère-patrie est en danger, nos tanks sont sur un sol étranger!" Certains Juifs russes manifestèrent sur la Place Rouge contre l'invasion, ils furent tabassés par la police. Nous avions protesté contre l'intervention des tanks russes à Budapest, à Prague et à Kabul en tant que citoyens russes qui plaçaient l'honneur très au-dessus d'une loyauté mal comprise, et l'humanité très au-dessus des liens du sang! En même temps, des jeunes Juifs américains manifestaient contre l'intervention de leur pays au Vietnam, tandis que des Juifs, filles et garçons réunis, luttaient contre le racisme, en Europe.
Les années ont passé et, maintenant, ce sont nos tanks juifs qui sont sur une terre étrangère. Notre armée juive assassine des civils, démolit des maisons, affame des multitudes et met des villages palestiniens en état de siège. Nos crimes dépassent les crimes russes commis en Tchétchénie et en Afghanistan, ils dépassent les crimes américains au Vietnam et les crimes serbes en Bosnie. Bien entendu, il doit y avoir des intellectuels israéliens pour manifester en masse sur notre équivalent de Pennsylvania Avenue ou de Trafalgar Square, des Juifs américains doivent élever la voix contre les tueurs de Palestiniens équipés d'armement made in USA, et des Juifs russes prendre la défense des droits humains des Gentils de la Terre Sainte réduits en esclavage ?... Que nenni : nos beaux-penseurs exaltent le courage de nos soldats juifs, vénèrent la main sûre de nos snipers juifs et glorifient l'immense humanité du peuple juif, qui pourrait pulvériser tous les Gentils que compte la Palestine, mais qui s'en tiennent gentiment à quelques dizaines de blessés et de mutilés dans la journée...
Mon grand-père, dans son ouvrage "the Pale of Settlement" ("Le portail du camp"), protestait  contre les restrictions imposées à la liberté de se déplacer des Juifs dans la Russie impériale, tandis que, de notre génération, Anatoly Sharansky est devenu un symbole de la lutte pour les droits de l'homme. Dans notre propre pays, les Gentils sont barricadés dans des réserves et des camps de concentration en comparaison desquels le camp de mon grand-père semble bien pâle. Un Palestinien ne peut aller dans le village d'à-côté sans ausweis version juive, il est repéré ad vitam aeternam dans nos listes de contrôles. Il peut seulement rêver de la mer, qui baigne les côtes de sa terre ancestrale : nous ne laissons pas les Palestiniens polluer la pureté juive de nos plages.
Durant des années, les Juifs ont protesté contre les discriminations en matière d'emploi et d'éducation.
Dans notre propre Etat, nous avons créé le Système de la discrimination nationale absolue. Dans notre compagnie nationale d'électricité, sur 13 000 employés, il y a six Gentils : 0,0004%. Les Gentils constituent quarante pour cent de la population de la région s'étendant entre la mer et le Jourdain, mais seulement un sur quatre d'entre eux a le droit de voter. Il n'y a aucun Gentil à la Cour suprême, aucun au gouvernement, aucun dans l'armée de l'air, ni dans les services secrets. Il n'y a même pas un seul Gentil parmi le personnel du principal journal libéral israélien, Ha-Aretz.
C'est pourquoi toutes les protestations des Juifs, dans la Diaspora, doivent être ré-écrites à la lumière des événements. Nous n'avons pas combattu pour les droits de l'Homme, nous avons combattu pour les droits des Juifs. Nous étions pour la liberté de déplacement et la liberté de choisir - mais seulement pour les Juifs. Nous n'avons rien contre l'occupation et l'invasion, à partir du moment où c'est nous qui envahissons et nous qui occupons. La vue d'un enfant levant les bras devant une brute à la mitraillette ne nous défrise que s'il s'agit d'un enfant juif. L'enfant Gentil peut être descendu en toute quiétude. Quand Bialik a écrit "le Diable lui-même n'a pas pu inventer de châtiment suffisant pour l'assassinat d'un enfant", il voulait dire, en réalité : "pour l'assassinat d'un enfant juif". Quand il était horrifié des scènes de pogrom, ce qui l'horrifiait, c'était que la violence était dirigée contre des Juifs. Autrement, il n'y a rien à redire sur le pogrom en tant que tel. Les juifs de Nazareth-Illith ont commis un pogrom contre les Gentils de Nazareth, mais aucun pogromtchik n'a été jugé. La police leur a même donné un coup de main, en assassinant quelques-unes des victimes de ce pogrom. Pire encore les pogroms à Ramallah et à Beït Jala, commis au moyens de mitrailleuses héliportées et de tanks. La Russie tsariste, "la terre des pogroms", était honnie par nos grands-parents, qui finirent par avoir sa peau. Peu importe, des siècles de pogroms contre les Juifs ont causé moins de morts que ce que nous sommes capables de faire en une semaine. Le pogrom le plus terrible, celui de Kishinev, a causé 45 morts et 600 blessés. Après ce pogrom, tout ce que la Russie tsariste comptait d'écrivains et d'intellectuels condamnèrent les bourreaux. Dans l'Etat juif, une manifestation a eu grand-peine à réunir quelques dizaines de protestataires à Tel-Aviv, tandis que l'Union des Ecrivains Juifs manifestait son soutien au pogrom visant les Gentils.
En 1991, la majorité des Juifs russes se déterminèrent contre le communisme et en faveur de la propriété privée. Ce qu'ils avaient à l'esprit, en réalité, c'était la propriété privée juive, puisqu'aussi bien nous confisquons la propriété privée des Gentils avec la plus grande aisance. Faites le tour des beaux quartiers de Jérusalem - Talbieh, le Vieux Katamon, les Colonies Grecque et Allemande - et voyez les merveilleux palais. Ils appartenaient à des Gentils, des Allemands, des Arméniens, des Grecs, des Anglais, des Russes, des Palestiniens - chrétiens et musulmans. Toutes ces demeures historiques ont été confisquées et données à des Juifs. Au cours des dernières semaines, des centaines d'hectares de propriétés appartenant à des Gentils ont été confisqués, et des centaines de maisons, appartenant à des Gentils, saisies ou démolies.
Juste avant son arrestation, le richissime magnat, juif russe, des médias, Gusinsky, est venu en Israël exprimer son soutien illimité. Il a profité de l'occasion pour demander au monde entier de l'aider dans sa lutte contre le gouvernement russe, qui tente de sauver la télévision de ses serres. Son soutien à Israël montre bien que M. Gusinsky approuve les confiscations sur une base ethnique. Ce contre quoi il est, c'est la confiscation de la propriété des Juifs. Il est contre l'arrestation des Juifs, des Juifs... uniquement : les Gentils peuvent bien pourrir en tôle à perpétuité, comme cela se passe dans l'Etat juif, il s'en moque comme de sa première chemise. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, nous avons réussi à bousiller les conquêtes durement arrachées par les Juifs dans leur lutte pour la démocratie, les droits de l'homme et l'égalité.
Qu'est-ce qui nous défrisait, chez les Nazis allemands ? Leur racisme ? Notre racisme n'est pas moins répandu et funeste. Le journal en langue russe, "Discours Direct", publié à Jérusalem, a demandé à des centaines de Juifs russes leurs sentiments vis-à-vis des Palestiniens. Les réponses les plus significatives furent : "je voudrais tuer tous les Arabes", "il faut expulser les Arabes", "un Arabe, c'est et ça reste un Arabe, il faut les éliminer". Je ne donnerais pas ma main à couper que vous auriez pu obtenir de meilleurs résultats dans l'Allemagne de 1938. Même les Nazis n'avaient pas l'intention de tuer leurs ennemis juifs, jusqu'en 1941.
Ne tournons pas autour du pot : nous étions contre le racisme tant qu'il s'agissait du racisme de quelqu'un d'autre. Nous étions contre les bataillons de la mort et le Sonderkommando, mais seulement parce qu'ils agissaient contre nous. Nos propres tueurs, notre propre Sonderkommando juif, font l'objet de notre admiration attendrie. L'Etat juif est le seul endroit, au monde, à avoir ses commandos de la mort officiels, à assumer une politique d'assassinats planifiés, à pratiquer la torture sur une échelle moyenâgeuse. Mais ne vous en faites pas, cher lecteurs juifs, nous torturons et assassinons, certes, mais seulement des Gentils.
Nous étions contre les ghettos, mais seulement quand c'est nous qui y étions relégués. Maintenant, le plan juif le plus libéral prône la création d'un ghetto pour quelques Gentils, entouré de fil de fer barbelé, cerné par des tanks juifs, avec des usines à capital juif à l'entrée, dans lesquelles le Arbeit Machtera les Gentils Frei. Nous accorderons à ce ghetto une totale indépendance, en en retirant, au préalable, toutes sources de revenus et de subsistance.
Les Israéliens sont soumis au lavage de cerveau depuis le jardin d'enfants, on leur inculque qu'ils appartiennent au Peuple Elu, que nous sommes Über Alles. On leur assène que les Gentils ne sont pas pleinement humains, et que par conséquent on peut les tuer ou les exproprier comme bon nous semble. Finalement, Israël a réussi à appliquer une résolution de l'ONU : celle qui a qualifié le Sionisme d'avatar du racisme. Ce qui est désarmant, c'est de voir que même l'éducation internationaliste de l'Union Soviétique n'a rien pu contre le poison de la propagande sioniste : la (prétendue) supériorité juive. Je ne peux que regretter l'effondrement moral de ma propre communauté russe en Terre Sainte.
Et, maintenant que l'ange a écrit ses mots de feu, comme les prophètes conjurant le peuple de se repentir, nous avons le choix. Nous pouvons choisir la voie de Ninive, nous repentir, restituer les propriétés volées, accorder l'égalité totale aux Gentils, arrêter avec la discrimination et le meurtre, et espérer que Dieu nous pardonnera : s'il ne peut pas nous pardonner, à nous en tant que tels, peut-être le fera-t-il pour nos chiens et nos chats ? Nous pouvons aussi persister dans notre dévoiement, comme le peuple de Sodome, et attendre que les nuées ardentes et le souffre bouillonnant nous tombent sur la tête depuis les cieux courroucés de la Palestine.
 
Au sommaire de la Revue de presse
  1. Clinton manœuvre, Arafat se tait par Edward W. Saïd in Le Monde du jeudi 18 janvier 2001
  2. Jérusalem : il est urgent d´attendre par Elie Wiesel in Le Monde du jeudi 18 janvier 2001
  3. "C'est à nous d'impliquer Bush dans la région" entretien avec Saïd Kamal réalisé par Hicham Mourad et Magda Barsoum in Al-Ahram Hebdo du mercredi 17 janvier 2001
  4. Le procès d'un "espion" ravive l'israélophobie en Egypte par Alexandre Buccianti in Le Monde du mercredi 17 janvier 2001
  5. Sondage international : la majorité ni pour Israël ni pour les Palestiniens Dépêche de l'Agence France Presse du mardi 16 janvier 2001
  6. Gaza, "terre promise" des colons juifs par Pierre Prier in Le Figaro du mardi 16 janvier 2001
  7. Les grandes religions et la paix au Proche-Orient par Jean-Claude Leclerc in Le Devoir (quotidien québécois) du lundi 15 janvier 2001
  8. Israël furieux de la visite non annoncée de la commission d'enquête sur l'Esplanade des Mosquées Dépêche de l'agence Associated Press du lundi 15 janvier 2001, 22h37
  9. Deux soldats israéliens vont être jugés pour avoir visé la voiture d'un évêque Dépêche de l'agence Associated Press du lundi 15 janvier 2001, 22h19
  10. La Palestine exécute ses "collabos" par Alexandra Schwartzbrod in Libération du lundi 15 janvier 2001
  11. Au Moyen-Orient, la pendule poursuit son tic-tac. Peut-être d'aucuns ne l'entendent-ils pas par Deborah Sontag in The New York Times (quotidien américain) du samedi 13 janvier 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
  12. Le Proche-Orient en tête des préoccupations du pape Jean-Paul II Dépêche de l'agence Associated Press du samedi 13 janvier 2001, 15h48
  13. Réclamant que la "journée de l'holocauste" soit utilisée pour réaffirmer le droit au retour des réfugiés palestiniens, les Musulmans de Grande-Bretagne expriment leur désapprobation de la participation de T. Blair à une fête organisée par une association encourageant l'émigration vers Israël in Al-Quds Al-Arabi (hebdomadaire arabe publié à Londres) du vendredi 12 janvier 2001 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
  14. Rendant hommage à la Jordanie et soulignant ses relations "solides et cordiales" avec le roi Husseïn, Sharon déclare : "J'ai proposé aux Palestiniens des pistes pour un accord intérimaire" Al-Quds Al-Arabi (hebdomadaire arabe publié à Londres) du vendredi 12 janvier 2001 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
  15. Tandis que les forces d'interposition d'urgence révèlent qu'Israël ne dispose d'aucune carte indiquant les lieux où il a placé des mines, Tel Aviv dénonce l'Iran, qui entraînerait des résistants palestiniens en vue d'une opération trans-frontalière menée au moyen de planeurs Al-Quds Al-Arabi (hebdomadaire arabe publié à Londres) du vendredi 12 janvier 2001 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
  16. Le droit au retour semble plus négociable que Jérusalem, en vertu du précédent germano-tchèque par Meron Benvenisti in Ha'Aretz (quotidien israélien) du 11/01/2001 cité par Al-Quds Al-Arabi (hebdomadaire arabe publié à Londres) du vendredi 12 janvier 2001 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
  17. Ses conditions indignes et sa surpopulation font de la prison de Megido un baril de poudre par Amir Rappoport in Yedihot Aharonot (quotidien israélien) du 11/01/2001 cité par Al-Quds Al-Arabi (hebdomadaire arabe publié à Londres) du vendredi 12 janvier 2001 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
  18. Ma maison à Jaffa est aussi importante que Jérusalem par Mohamed Amine in Al-Ahram Hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercredi 10 janvier 2001
  19. "Le refus aux Palestiniens du droit au retour équivaut à l'épuration ethnique" entretien avec Salmane Abou-Setta réalisé par Randa Achmawi in Al-Ahram Hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercredi 10 janvier 2001
  20. "Le cynisme du plan de Clinton est au-delà de toute description possible" entretien avec Noam Chomsky réalisé par Randa Achmawi in Al-Ahram Hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercredi 10 janvier 2001
 
Revue de presse

"En réalité, M. Arafat veut deux Etats : l'un tout de suite ; l'autre à terme, par submersion démographique d'Israël. Il demande donc à Israël de se suicider. Le CRIF dénonce la politique de M. Arafat qui risque de mener à la guerre." signé : Le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), dans une pleine page de publicité (300.000 Francs pour information) parue dans Le Monde daté jeudi 18 janvier 2001...
 
 
1. Clinton manœuvre, Arafat se tait par Edward W. Saïd
in Le Monde du jeudi 18 janvier 2001
L´ULTIME tentative américaine pour amener Yasser Arafat à mettre fin à l´existence souveraine de son peuple porte la lourde empreinte non seulement du lobby israélien aux Etats-Unis mais du style politique de Bill Clinton. Dire des propositions de rapprochement de Clinton, comme on les a qualifiées par euphémisme, qu´elles sont une manière de paix bâclée, c´est diminuer et même sous-estimer la part de malveillance dans leur manque de préparation. Elles ressemblent surtout, par leur racolage à tout va, leur brutalité anti-historique et l´égotiste urgence de leurs façons, à Clinton à son bureau, une main tenant le téléphone contre son oreille, l´autre attrapant la part de pizza qu´il dévore à belles dents, alors même que ses divers collaborateurs, financiers, combinards, copains et partenaires de golf tournent autour de lui, distribuant (et recevant) faveurs, prêts, subventions, marchés, gages, potins.
C´est donc une fin qui convient mal à un combat qui a coûté des centaines de milliers de vies et des richesses inestimables en largement plus d´un siècle. L´exprimant dans un langage (je parle, pour ma part, en tant qu´enseignant des us et abus du langage) qui sent passablement la sottise dédaigneuse mêlée d´imprécision, Clinton propose ce plat réchauffé qu´est en fait la volonté israélienne de perpétuer son contrôle sur les hommes et la terre de Palestine dans un avenir prévisible. Le principe sous-jacent est qu´Israël a besoin de la protection des Palestiniens, et non le contraire.
C´est là qu´est la faille : non seulement pardonner à Israël son occupation depuis trente-trois ans, son oppression depuis cinquante-deux ans et la dépossession de tout le peuple palestinien, ses brutalités et ses actes innombrables de déshumanisation à l´encontre des mêmes Palestiniens individuellement et collectivement, mais lui octroyer encore en récompense, par exemple, l´annexion des meilleures terres de Cisjordanie, un bail à long terme (sans doute peu coûteux) sur la vallée du Jourdain, et le rattachement final de l´essentiel de Jérusalem-Est, sans parler des postes avancés en territoire palestinien, du contrôle de toutes les frontières palestiniennes (qui n´ont lieu d´être qu´avec Israël, et nul autre Etat), de toutes les routes et réserves d´eau, et de la suppression pour tous les réfugiés du droit au retour et aux compensations, sauf avis contraire d´Israël.
Quant au fameux échange de terres par lequel Israël renonce de façon magnanime à un petit bout du désert du Néguev au profit des meilleures parcelles de la Cisjordanie, Clinton oublie que cette zone du Néguev qu´Israël nous réserve se trouve justement avoir aussi servi de décharge pour ses déchets toxiques ! Par ailleurs, étant donné le découpage particulier de Jérusalem-Est – tout entière illégalement annexée, de toute façon – et les 3 (au lieu des 4) cantons dans lesquels le territoire de Cisjordanie cédé sous condition par Israël sera divisé, tout ce qui a été présenté comme une grande percée américaine s´évanouit en grande partie. Il reste aux Palestiniens des sacrifices matériels qui font paraître les « concessions » israéliennes un jeu d´enfant.
Les sacrifices demandés par Clinton sont évidemment la suppression du droit au retour des réfugiés et – tout aussi capitale – une déclaration palestinienne de la fin du conflit avec Israël. D´abord, le droit au retour (celui de vivre en sécurité dans le lieu de son choix) est un droit garanti non seulement par les résolutions de l´ONU, mais aussi par la Charte des Nations unies et la Déclaration universelle des droits de l´homme.
La solution de Clinton pour tourner ce petit problème est révélatrice de sa vision du monde : « Je crois qu´il nous faut adopter une formulation sur le droit au retour qui dise clairement qu´il n´existe pas de droit spécifique au retour en Israël, sans cependant nier l´aspiration du peuple palestinien à retourner dans la région ». Quelle région ? L´Irak, la Jordanie, la Syrie, par exemple, peuvent aisément figurer comme appartenant à « la région ». Qui Clinton pense-t-il berner ? Et dans ce cas, pourquoi délibérément et manifestement chercher à mêler les Palestiniens aux termes « la région » s´il s´agit effectivement de dire qu´il ne leur est pas accordé un droit au retour dans le pays dont ils ont en fait été chassés ?
Clinton le sait bien (il est juriste de formation), la question des droits de l´homme n´est absolument pas négociable : selon les lois mêmes que les Etats-Unis prétendent faire respecter lorsqu´ils bombardent un pays sans défense comme le Soudan ou l´Irak de l´après-guerre du Golfe, nul ne peut ni modifier ni supprimer aucun des grands droits de l´homme. Il est, en outre, impossible de s´opposer, par exemple, à la discrimination ou soutenir le droit au travail, dans certains cas et non dans d´autres. Les droits de l´homme fondamentaux ne sont pas des plats à la carte, qu´on choisit ou rejette à volonté ; ils doivent avoir la pérennité que confère une acceptation universelle, notamment des signataires de la Charte des Nations unies. En admettant même que la mise en application des droits soit toujours un problème majeur, ce qui n´a cependant rien à voir avec le fait qu´ils existent en tant que droits – respectés ou non —, il n´est donc pas possible de les abroger, de les modifier, ou, comme Clinton semble le penser, de les reformuler.
Il en va de même du droit d´un réfugié à choisir son lieu de résidence : ce droit est inaliénable, lui aussi, et non négociable. Ni Arafat, ni Clinton, ni, en tout cas, Barak n´ont le moindre droit de toucher à ce droit, ni de tenter par un stratagème grossier de le « reformuler » de façon qu´il convienne à Israël, ou de le supprimer de quelque manière que ce soit. Pourquoi Israël devrait-il toujours faire exception et les Palestiniens accepter des choses que l´on n´a jamais exigées de quiconque ? Il me semble indécent que Clinton soit parti en guerre, entraînant avec lui toute l´OTAN et détruisant la Serbie au nom du droit au retour des Albanais du Kosovo, et qu´il demande ensuite aux Palestiniens de renoncer à leur propre droit au retour.
Il convient ici de rappeler qu´Israël, qui s´obstine inlassablement à nier toute responsabilité dans la dépossession des Palestiniens, maintient une loi du retour incontestée s´appliquant à tout juif où qu´il soit. Le fait qu´Israël poursuive dans cette voie, tout en refusant avec une rudesse de ruffian de débattre même d´un semblable droit pour les Palestiniens, défie la logique, sans parler de l´élémentaire justice.
Il y a aussi la question des compensations, non seulement pour les pertes énormes de 1948, mais pour les trente-trois ans de spoliation et d´exploitation qui ont accompagné l´occupation militaire qui est toujours d´actualité. Bill Clinton veut oublier tout cela, comme si en ne parlant pas des réparations, le sujet tout entier pouvait disparaître. Il semble condescendant de dire aux Palestiniens qu´Israël marmonnera quelques mots de compréhension ou reconnaîtra même leurs souffrances, et s´en tirera sans que soit évoquée sa responsabilité. Qui cette formule de propagande typique des années 1950 est-elle censée apaiser ? Israël, ou l´Agence juive ?
Mais Arafat est, de fait, venu à Washington sur les instances de Clinton, et parce qu´Arafat est ce qu´il est, il n´exprimera catégoriquement sans doute ni refus ni acceptation. Il parlera pour ne rien dire, manœuvrera, effectuera des allers-retours, consentira sous condition, tandis que toujours plus de Palestiniens auront sacrifié leur vie et – presque aussi important – leur gagne-pain pour rien.
Depuis plusieurs semaines, par tous les moyens à ma disposition, je cherche à obtenir d´Arafat que, pour une fois durant sa longue domination des affaires palestiniennes, il s´adresse à son peuple avec honnêteté, simplicité, franchise. Mais il persiste à se taire. Ses conseillers et associés aussi s´agitent autour de lui, impuissants à l´influencer ou à parvenir à quoique ce soit d´une autre manière. Pourtant, je veux le dire une fois de plus, il nous faut un autre type de dirigeant, un dirigeant qui mobilise et inspire l´ensemble de la nation palestinienne ; nous en avons assez des visites éclair au Caire, Rabat et Washington, assez des mensonges et des discours trompeurs, assez de la corruption et de l´incompétence criante, assez de cette façon de se conduire aux dépens du peuple, assez de la servilité face aux Américains, assez des décisions stupides, assez de l´impéritie et de l´incertitude criminelles. Il est clair que, quoi qu´il arrive à présent, les Palestiniens seront tenus pour responsables.
Notre premier devoir de Palestiniens est de clore ce chapitre d´Oslo aussi rapidement que possible et de retourner à notre grande tâche, qui est de nous doter d´une stratégie de libération claire dans ses objectifs et bien définie dans la pratique. Il nous faudra pour cela, à un moment donné, nous associer aux Israéliens et aux juifs de la diaspora qui sont dans de semblables dispositions et qui comprennent qu´il ne peut y avoir occupation et dépossession en même temps que la paix avec le peuple palestinien. L´apartheid a été vaincu en Afrique du Sud parce que les Noirs comme les Blancs l´ont combattu. Que l´OLP ait longtemps pensé pouvoir faire la paix avec Israël et tolérer en quelque sorte l´occupation relève de ses nombreuses erreurs stratégiques aussi bien que tactiques. Une génération nouvelle se présente aujourd´hui, qui ne respecte plus les vieux tabous et n´acceptera pas la « souplesse » lamentable qui a donné à la libération palestinienne la forme d´un point d´interrogation et non d´un signe d´espoir.
Les énergies libérées par l´Intifada ne seront pas faciles à contenir de quelque manière que ce soit dans un futur proche : la contestation par les Palestiniens de ce à quoi Oslo a conduit est une contestation de tous les aspects du statu quo. Qu´on le veuille ou non, la Palestine historique est aujourd´hui une réalité binationale que l´apartheid dévaste. Cette situation doit cesser et une ère de liberté commencer sans tarder pour les Arabes et les Juifs. Il nous appartient d´essayer maintenant de poser les jalons de cette ère nouvelle. Sans quoi, il est facile de prévoir des années encore d´un combat stérile et coûteux.
Edward W. Saïd est professeur de littérature comparée à l´université Columbia.Traduit de l´anglais (Etats-Unis) par Sylvette Gleize.
 
2. Jérusalem : il est urgent d´attendre par Elie Wiesel
in Le Monde du jeudi 18 janvier 2001
"OÙ que faille,disait le célèbre Rabbi Nahman de Bratzlav, mes pas conduisent à Jérusalem." Et pourtant.
Juif résidant aux Etats-Unis, je me suis longtemps interdit d´intervenir dans les débats intérieurs de l´Etat d´Israël. Ne partageant pas ses tragédies, n´étant pas exposé aux dangers qui menacent sa population et peut-être même son existence, je ne m´arroge pas le droit de le conseiller sur les moyens de les surmonter. Ayant vécu ce que j´ai vécu et écrit ce que j´ai écrit, je crois que mon devoir moral est simplement et inévitablement de l´aider, dans la mesure du possible, à atteindre le bonheur et la stabilité sans entraîner le malheur autour de lui. Et de l´aimer dans la joie aussi bien que dans la tristesse.
Par-delà les frontières, je considère son destin comme étant mien puisque ma mémoire est liée à son histoire. Quant à sa politique, elle me concerne, certes, mais indirectement. Ses exercices électoraux m´intéressent, ses bévues m´embarrassent, mais n´étant pas citoyen israélien, je n´y participe pas. J´éprouve de la sympathie pour tel politicien et des réserves pour tel autre, mais cela est mon affaire privée ; je n´en parle pas.
Ce comportement me vaut parfois « lettres ouvertes » et articles acerbes de la part de journalistes et intellectuels de gauche ; ils m´en veulent de ne pas protester chaque fois que la police ou l´armée israélienne agissent avec excès envers des Palestiniens civils ou armés. Je ne réponds que rarement. Mes critiques ont leur conception de l´éthique sociale et individuelle et moi la mienne. Moi je leur accorde le droit de critiquer, mais eux nient le mien de m´abstenir.
Mais aujourd´hui, il s´agit de Jérusalem, ce qui est différent. Son sort affecte non seulement les Israéliens, mais aussi les Juifs comme moi en diaspora. Le fait que je n´habite pas Jérusalem est secondaire ; Jérusalem m´habite. A jamais indissociable de ma judéité, elle reste au centre de mes engagements et de mes rêves.
Pour moi, Jérusalem se situe à un niveau plus haut que la politique. Plus de 600 fois mentionnée dans la Bible, Jérusalem est ancrée dans la tradition juive dont elle représente l´âme collective et le repère national. Existe-t-il une religion ou une histoire où Jérusalem joue un rôle plus continu et occupe une place plus exaltée ? C´est elle qui nous lie les uns aux autres. Aucune prière n´est plus belle, ni plus nostalgique que celle qui évoque sa splendeur passée et le souvenir accablant de sa destruction.
Un souvenir personnel : lorsque j´y vins pour la première fois, j´eus l´impression que ce n´était pas la première fois. Et depuis, chaque fois que j´y vais, c´est toujours la première fois. Ce que j´y éprouve, je ne le ressens nulle part ailleurs. Un sentiment de retour à la maison de mes ancêtres. Le roi David et Jérémie m´y attendent.
Et pourtant. Maintenant, dans les milieux politiques, on parle d´un plan selon lequel la majeure partie de la Vieille Ville de Jérusalem tomberait sous la souveraineté palestinienne. Le mont du Temple, sous lequel se trouvent les vestiges du temple de Salomon et de celui d´Hérode, appartiendrait désormais au nouvel Etat palestinien.
Que les musulmans tiennent à conserver un lien privilégié avec cette ville à nulle autre pareille, on peut le comprendre. Bien que son nom ne figure point dans le Coran, elle est la troisième cité sainte de leur religion. Mais pour les juifs, elle reste la première. Mieux : elle est la seule. Pourquoi les Palestiniens ne seraient-ils pas satisfaits de garder le contrôle de leurs lieux saints, comme les chrétiens auraient droit au contrôle des leurs ?
Comment peut-on oublier que, de 1948 à 1967, pendant que la Vieille Ville était occupée par la Jordanie, les juifs n´avaient pas accès au mur des Lamentations, malgré l´accord signé entre les deux gouvernements ? A l´époque, les Palestiniens ne revendiquaient pas un Etat pour eux et ne mentionnaient jamais Jérusalem. Je défie quiconque de me prouver le contraire.
Pourquoi les Palestiniens s´obstinent-ils soudain à conquérir Jérusalem comme capitale, mettant en danger toutes les négociations internationales autour des accords d´Oslo ? Est-ce pour remplacer au moment voulu l´Egypte et l´Arabie saoudite dans la position de leadership du monde arabe tout entier ?
Yasser Arafat, pourtant aimé de certains officiels à Washington, a réussi à choquer les chefs de la diplomatie américaine lorsque, à Camp David, en juillet dernier, en repoussant les concessions ultragénéreuses d´Ehoud Barak, il déclarait qu´il n´y a jamais eu de temple juif à Jérusalem. Ignorance surprenante ? Possible. Mais on aurait tort de ne pas envisager cette déclaration sous son angle politique. Autrement dit : lorsque Arafat exige la Vieille Ville de Jérusalem pour en faire sa capitale, il prive en fait le peuple juif de sa légitimité sur la cité de David et son droit sur son passé historique.
On nous dit : si Israël a fait des concessions sans précédent, y compris sur Jérusalem, c´est pour la bonne cause. C´est pour la paix. Argument qui ne manque pas de poids. La paix est la plus noble des aspirations ; elle mérite qu´on lui sacrifie ce qui nous est le plus précieux. Je veux bien. Ce précepte semble sage et généreux. Mais est-il applicable à toutes les situations ? Peut-on dire : « La paix à n´importe quel prix », toujours ? L´accord infâme de Munich n´était-il pas motivé chez les Anglais et les Français par un désir naïf de sauver la paix du monde ? Si céder des territoires semblerait, dans certaines conditions, concevable car politiquement pragmatique sinon impératif, peut-on en dire autant d´un plan qui entraînerait le renoncement à l´Histoire ou sa mutilation ?
En clair : y a-t-il un historien ou un archéologue qui nierait la présence juive trois fois millénaire au mont du Temple ? Mais alors, de quel droit Arafat le revendique-t-il ? Et pourquoi le président Clinton, pourtant ami d´Israël, lui donne-t-il son appui ? Mais alors, aussi, de quel droit le premier ministre israélien Ehoud Barak se soumettrait-il à ses pressions ? Et l´Histoire, pour lui, c´est quoi ? Un slogan de propagande, et rien d´autre ? Un procédé de relations publiques ? Mais, pour mes frères en Israël, ôter la dimension historique de Jérusalem et d´Israël, n´est-ce pas nier leur droit d´y résider et d´y bâtir leurs foyers ?
On me demandera : et la paix, là-dedans ? Je continue à y croire de tout mon cœur. Mais je me méfie de tout ce qui me rappelle la tentative malheureuse des années 1930 connue sous le nom d´apaisement, car nous nous souvenons de ses conséquences. Donner la Vieille Ville de Jérusalem à Arafat et ses terroristes, n´est-ce pas les rassurer dans leur voie et, à la limite, les récompenser ?
Les Palestiniens insistent aussi sur « le droit de retour » de plus de 3 millions de réfugiés. Là-dessus, Israël est uni dans son refus. Les pacifistes les plus fervents, dont les grands écrivains Amos Oz, A.B. Yeoshua et David Grossman, s´y opposent publiquement. Et vigoureusement. La solution d´un retour massif est impensable. Amener 3 millions de Palestiniens en Israël signifie son suicide physique, ce qu´aucun Israélien de bonne foi ne peut admettre.
Dans le même ordre d´idées, ne peut-on pas dire qu´amputer Jérusalem de sa partie historique équivaudrait pour de nombreux juifs à une sorte de suicide moral ?
Lorsque, en 1967,  le jeune colonel parachutiste Motta Gur s´écria dans son téléphone de campagme : « Le mont du Temple est entre nos mains », le pays tout entier se mit à pleurer. Allons-nous maintenant pleurer son abandon ?
Je le dis avec tristesse : ayant vu sur l´écran les visages tordus de haine des jeunes Palestiniens durant l´Intifada II, ayant entendu les discours enflammés de leurs dirigeants, ayant étudié les manuels scolaires publiés en 2000 sous l´Autorité palestinienne, il m´est aujourd´hui plus difficile de croire en la volonté de paix chez les Palestiniens. Pour leurs militants, Israël représente une offense permanente. Ils ne veulent pas d´un Israël amoindri, il ne veulent pas d´un Israël tout court. C´est aussi simple que cela.
Et pourtant. Puisque toutes les options semblent avoir été épuisées, la paix reste notre unique rêve : des deux côtés, la violence et la guerre ont rempli trop de cimetières. Cela ne peut pas et ne doit pas durer.
Je le dis en tant que juif qui aime Israël : les Palestiniens sont des êtres humains. Ils ont le droit de vivre librement, dignement, sans peur ni honte. Et il incombe au monde et à Israël de tout essayer pour les y aider sans leur faire perdre la face.
Cela s´applique encore plus aux Arabes qui résident en Israël : citoyens, leurs droits civiques doivent être mieux protégés. Alors, ils ne seront pas tentés par les démons de la double loyauté.
Quant au problème de Jérusalem… Ne vaudrait-il pas mieux de régler les crises et les urgences dans une ambiance de confiance et de respect mutuels, tout en remettant le sort de Jérusalem à plus tard ? Entre-temps, des ponts humains pourraient être construits entre les deux communautés : visites réciproques d´écoliers, lycéens, étudiants ; échanges réguliers entre instituteurs, musiciens, écrivains, chercheurs, artistes, industriels, journalistes. Et plus tard, mettons dans vingt ans, leurs enfants seront mieux équipés pour aborder la plus brûlante des questions : Jérusalem.
Et tous comprendront mieux que leurs parents et grands-parents pourquoi l´âme juive porte en elle la blessure et l´amour d´une ville sans laquelle elle se sentirait mutilée, et dont les clés sont protégées par notre mémoire.
Elie Wiesel est écrivain, il a obtenu le prix Nobel de la paix en 1986.
 
3. "C'est à nous d'impliquer Bush dans la région" entretien avec Saïd Kamal réalisé par Hicham Mourad et Magda Barsoum
in Al-Ahram Hebdo du mercredi 17 janvier 2001
Saïd Kamal, secrétaire général adjoint de la Ligue arabe chargé des affaires de la Palestine, s'exprime sur l'ultime plan Clinton et les perspectives d'avenir avec Bush et, peut-être, Sharon.
- Al-Ahram Hebdo : Comment jugez-vous le plan de paix du président américain Bill Clinton pour régler le conflit israélo-palestinien ?
- Saïd Kamal : Ces propositions sont très éloignées de la légitimité internationale. Depuis 1949, les Etats-Unis ont joué un rôle positif à l'égard de la cause palestinienne. Néanmoins, après 1967, la crédibilité des Etats-Unis a été ébranlée étant donné qu'ils ont commencé à ne tenir compte que des intérêts de l'Etat hébreu. Ils s'abstenaient de voter ou recouraient au veto au sein du Conseil de sécurité. Dans l'Assemblée générale, ils prenaient toujours le parti d'Israël. Si nous prenons à titre d'exemple la résolution 242, nous remarquons que les Etats-Unis ne se sont pas engagés à respecter son application, en ce sens qu'ils n'ont pas voulu garantir le retrait total des forces israéliennes de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, y compris Jérusalem-Est occupée en 1967. Les Palestiniens ont accepté de ne récupérer qu'un tiers de leur territoire historique, mais maintenant les Israéliens veulent étendre leur souveraineté sur Jérusalem et se retirer de 94 % ou 95 % seulement de la Cisjordanie, selon le plan Clinton. Deuxièmement, les Américains refusent le droit au retour des réfugiés palestiniens qui est un droit imprescriptible. Le colonisateur refuse le retour des réfugiés pour que ceux-ci vivent toujours dans l'instabilité et sous tension. Ils jettent la responsabilité sur les réfugiés en prétendant que 2/3 d'entre eux refusent le retour. Si le réfugié ne veut pas regagner son pays, c'est à lui de choisir et de demander un dédommagement. Mais le refus du droit au retour des réfugiés contredit les droits de l'homme et la légitimité internationale. On se demande pourquoi les Etats-Unis tiennent à ce droit au Kosova et refusent de l'accorder aux Palestiniens. En un mot, l'initiative de Clinton reflète la politique et l'idéologie israéliennes. Bien plus, le président américain tente d'exercer des pressions sur nous en assurant qu'avec son départ son initiative se dissipera. C'est pour cela que le président Yasser Arafat a émis des réserves sur ces propositions.
— Les Etats-Unis et Israël soutiennent que le retour des quelque 4 millions de réfugiés palestiniens mettra en péril le caractère juif d'Israël. Qu'en pensez-vous ?
— C'est une allégation répandue par les Israéliens. La réalité est que la superficie de la Palestine est capable de contenir 19 millions d'habitants. Des études élaborées par des Américains et même par des Israéliens ont démontré que la Palestine est capable d'accueillir tous les réfugiés. Si ceux-ci reviennent, il y aura une coexistence pacifique entre musulmans, juifs et chrétiens. Si les Israéliens ont vraiment l'intention de parvenir à la paix, ils peuvent procéder à une meilleure répartition des habitants. Mais ils ne le souhaitent pas. Car ils cherchent à créer un Etat purement juif. Récemment, Israël a déclaré qu'il pourra accepter, pour des raisons humanitaires et morales, le retour d'une partie des réfugiés. Ces derniers devront présenter des demandes à l'Etat hébreu qui pourra accepter ou refuser, selon ses propres critères. Or, ce n'est pas une solution.
Personnellement, je crois que l'armée israélienne cherche des prétextes pour continuer la guerre contre les Palestiniens afin que leur Etat indépendant ne voie jamais le jour. Les Israéliens cherchent à revenir à l'ancienne formule, à savoir l'octroi d'un pouvoir administratif aux Palestiniens, sans plus. Nous devons obtenir notre droit à l'autodétermination prévu par la charte des Nations-Unies.
— Vous attendez-vous à grand-chose de la part de la nouvelle Administration républicaine de George W. Bush  ?
— Je pense qu'au départ, le Proche-Orient ne fera pas partie des priorités de l'Administration Bush. Les événements qui surviendront sur la scène israélo-palestinienne pourront toutefois pousser le président américain et son Administration à faire du processus de paix une priorité. Si le nouveau président sent que les intérêts américains sont menacés, il interviendra avec vigueur. C'est donc notre affaire, à nous les Palestiniens et nous les Arabes, de le lui faire sentir. Bon nombre de Palestiniens, à l'intérieur et à l'extérieur de l'Autorité palestinienne, espèrent qu'il sera mieux que Clinton. Toutefois, je crois que toutes les avancées dans le processus de paix ont été accomplies avec les Démocrates plutôt qu'avec les Républicains. Les Républicains furent par exemple les premiers à entamer un dialogue avec l'OLP en 1988, mais ils n'ont pas eu la volonté de le poursuivre. Le pilier de la politique étrangère américaine de Clinton était Israël. Ce faisant, nul doute que des intérêts communs aux Démocrates et Républicains dictent la politique étrangère des Etats-Unis. Les Israéliens demeurent très influents et les Palestiniens ne peuvent pas agir seuls. D'où la nécessité d'une solidarité arabe.
— Que pensez-vous d'un éventuel retour de la droite au pouvoir en Israël ?
— Ariel Sharon fait partie des Israéliens qui jouissent d'une grande expérience, et dans la vie politique et dans la vie militaire. Il est pour le maintien des colonies juives. En ce qui concerne Jérusalem, il prêche une souveraineté d'Israël. Certainement, lorsqu'il sera premier ministre et qu'il sera soumis à des pressions, ses positions déclarées actuellement vont changer. Mais les Palestiniens ne vont pas rester les bras croisés. S'il veut gagner notre confiance, il n'a qu'à procéder au retrait de tous les territoires de la bande de Gaza et de la Cisjordanie. Toutefois, je doute fort qu'il y ait une différence entre Barak et Sharon, ou que ce dernier fasse des concessions. Les Palestiniens en seront les victimes.
— Le rôle européen dans le processus de paix n'est pas efficace. Pourquoi ?
— La France était le seul pays européen à jouer un rôle efficace et à adopter des positions courageuses depuis l'époque du président Charles de Gaulle jusqu'à nos jours. Ses positions étaient basées sur les principes de l'autodétermination, du bon voisinage et de négociations avec Israël. Dernièrement, il y eut un revirement dans la position européenne. Les Européens se sont rendu compte que les Etats-Unis ont un rôle en Israël parce qu'ils l'appuient. Il semble qu'ils cherchent à les imiter, pour avoir une influence semblable. L'envoyé spécial européen, Miguel Angel Moratinos, confirme cette volonté d'avoir une influence auprès d'Israël. Mais malheureusement, sur le plan pratique, le rôle européen reste très faible. La Grande-Bretagne, qui est à l'origine du conflit israélo-arabe, est même complètement alignée sur les Etats-Unis.
— Pensez-vous que les Palestiniens ont su exploiter médiatiquement l'Intifada pour retourner l'opinion publique aux Etats-Unis et en Europe en leur faveur ?
— Les scènes qui ont été diffusées dans les différents médias, notamment la télévision, ont attiré l'attention du monde entier, ce qui a suscité les craintes d'Israël. Toutefois, les médias arabes manquent d'efficacité. Il nous faut une chaîne satellite qui diffuse dans la langue des autres, pour leur montrer d'une façon convaincante le point de vue palestinien et arabe.
 
4. Le procès d'un "espion" ravive l'israélophobie en Egypte par Alexandre Buccianti
in Le Monde du mercredi 17 janvier 2001
LE CAIRE de notre correspondant
Le procès d'un Egyptien accusé d'espionnage au profit d'Israël s'est ouvert samedi 13 janvier devant la Haute Cour de la sécurité de l'Etat du Caire. Chérif El Filali, un ingénieur de trente-quatre ans, risque les travaux forcés à perpétuité en cas de condamnation.
L'affaire, qui fait grand bruit en Egypte, a été relancée par la détérioration des relations avec Israël. Chérif El Filali avait été placé en garde à vue le 27 septembre 2000, mais ce n'est que deux mois plus tard qu'il a été officiellement accusé d'espionner au profit du Mossad. Les relations entre Le Caire et Tel-Aviv venaient de connaître une nouvelle détérioration, avec le rappel de l'ambassadeur d'Egypte en Israël, le 21 novembre. La presse s'est aussitôt déchaînée contre « le traître », qui aurait « vendu la mère-patrie pour 5 000 dollars ». Les accusations d'espionnage au profit d'Israël sont courantes en Egypte en dépit du traité de paix signé par les deux pays en 1979. Un Arabe israélien de confession druze, Azzam Azzam, purge ainsi une peine de prison de quinze ans en Egypte à la suite de sa condamnation en juin 1997 dans une affaire de ce type. Le grand mufti d'Egypte s'était mis de la partie, en affirmant au quotidien officieux El Messaa que « la défense de tout traître à la patrie ou espion » est contraire à l'islam. Il a même ajouté que tout avocat qui enfreindrait l'interdit serait « complice du crime » et aurait commis « un péché capital » (passible de mort selon la Charia). Résultat, tous les membres du barreau ont refusé de prendre la défense de Filali alors que cela n'avait pas été le cas dans le passé pour des personnes accusées d'espionnage au profit d'Israël. Ce n'est qu'un mois plus tard qu'une avocate, amie de la famille de l'accusé, a accepté de prendre sa défense, alors même qu'elle n'est pas spécialiste de ce genre d'affaire.
Mais, à la mi-décembre, les choses ont changé, à la suite d'une série d'éditoriaux de journalistes libéraux, qui ont rappelé que « la présomption d'innocence était une condition essentielle de la justice, fût-elle islamique ». Le grand mufti, qui s'était déjà illustré par ses fatwas à l'emporte-pièce comme celle sur le boycottage des produits israéliens et américains, a dû dire publiquement que « la presse a déformé » ses propos.
A quelques jours du début du procès, Chérif El Filali a finalement été représenté par un avocat versé dans les affaires examinées par les cours spécialisées dans la sécurité de l'Etat, Me Ahmed Abdel Khalek. Ce dernier n'a d'ailleurs pas manqué, à l'ouverture du procès, d'indiquer qu'il avait préalablement refusé l'affaire à cause des déclarations du mufti. Il a par ailleurs souligné la faiblesse du dossier de l'accusation et clamé l'innocence de son client du crime d'espionnage. « C'est tout au plus un escroc », a-t-il déclaré, affirmant que des informations beaucoup plus sérieuses que celles que l'accusé aurait transmises étaient à la portée du grand public sur le site Internet de la CIA.
« RELATIONS INTIMES »
De fait, l'affaire telle que présentée par l'accusation ressemble à un film de série B, auquel on aurait rajouté des relents d'antisémitisme. El Filali, qui a quitté l'Egypte en 1990, aurait en effet « eu des relations intimes avec des juives » en Allemagne et en Espagne, à Palma dans les Baléares. Là, le jeune homme a épousé une Espagnole beaucoup plus âgée que lui, « catholique et non pas juive », a affirmé sa mère pour le défendre, dont il se serait emparé des biens. Il fit la connaissance d'un « Russe d'Ukraine », qui affirmait être un ancien agent du KGB et qui lui a proposé d'être son associé dans « le commerce des armes vers le Proche-Orient ».
Sur les conseils de sa mère, El Filali prit contact avec l'ambassade d'Egypte en Espagne pour s'enquérir de la conformité d'un tel commerce avec la loi. De retour en Egypte, il se rendit au siège des services de renseignement. « Preuve de son innocence », selon son avocat, « ruse classique », selon l'accusation. Entre-temps, il a rassemblé des informations sur le projet pharaonique de Tochka (un canal de plus de 200 kilomètres joignant le Nil aux oasis du désert de Libye) et sur des projets touristiques en mer Rouge. « Pour monter une affaire d'investissements », affirment les parents de l'accusé, « pour porter atteinte à l'économie et au tourisme de l'Egypte », soutient l'accusation. Le procès a été reporté par la Haute Cour de la sécurité de l'Etat au 11 février, pour laisser à la défense le temps d'examiner le dossier d'accusation.
 
5. Sondage international : la majorité ni pour Israël ni pour les Palestiniens
Dépêche de l'Agence France Presse du mardi 16 janvier 2001
PARIS - L'opinion publique internationale refuse de prendre parti dans le conflit qui oppose depuis fin septembre Israël aux Palestiniens, selon un sondage de l'institut Ipsos parvenu mardi à l'AFP. 55% des personnes interrogées dans 32 pays du monde déclarent ne soutenir ni Israël ni les Palestiniens dans le conflit, indique le sondage réalisé en novembre et décembre auprès d'une population de 18.650 personnes dans les principaux pays d'Europe, d'Amérique et d'Asie, à l'exclusion des pays arabes et d'Israël.
Si on ajoute les 17% qui n'expriment pas d'opinion, c'est donc trois quarts des personnes interrogées qui refusent de prendre position dans ce conflit, selon Ipsos. La proportion restante se répartit quasi équitablement entre le soutien à Israël (15%) et aux Palestiniens (13%). Le soutien à Israël est le plus fort aux Etats-Unis (30%), aux Philippines (30%) et aux Pays-Bas (24%), mais dans chacun de ces pays, le camp de ceux qui ne prennent pas position reste majoritaire. Le soutien aux Palestiniens est le plus fort, et majoritaire, dans les pays de tradition musulmane : Indonésie (58%), Turquie (54%) et Malaisie (41%).
En France, si 61% des personnes interrogées refusent de prendre parti et si 18% n'expriment pas d'opinion, les pro-palestiniens (17%) l'emportent sur les pro-israéliens (10%). Ce refus de soutenir un camp plutôt qu'un autre peut trouver une explication dans le fait que les personnes interrogées sont favorables dans des proportions quasi équivalentes aux revendications des deux parties, note le sondage. 51% des personnes interrogées jugent en effet légitime "le droit d'Israël à la sécurité" et 45% sont favorables au "droit des Palestiniens à la création d'un Etat souverain".
Si près de trois quarts des Américains soutiennent le droit d'Israël à la sécurité, un peu plus d'un sur deux (52%) reconnaît toutefois que les Palestiniens ont droit à un Etat souverain. En France, 70% des personnes interrogées reconnaissent le droit d'Israël à la sécurité et 62% sont favorables au droit des Palestiniens à la souveraineté. Pour ce sondage, réalisé en novembre et décembre, environ 500 personnes ont été interrogées dans chaque pays, sauf aux Etats-Unis (1.000 interviews).
 
6. Gaza, "terre promise" des colons juifs par Pierre Prier
in Le Figaro du mardi 16 janvier 2001
Israël, 7 ans, réapprend à marcher avec la prothèse qui remplace sa jambe, coupée au-dessous du genou. Orit, 12 ans, l'aînée des sept enfants, a perdu un pied. Pour Teila, 8 ans, «il faudra encore beaucoup de temps», dit son père. Jolie petite fille aux yeux noirs interrogateurs, Teila accueille le visiteur à la porte de l'ascenseur, sur son fauteuil roulant. Elle a été amputée des deux jambes.
Depuis le 20 novembre, la famille Cohen est coincée dans deux chambres de l'hôtel familial de l'hôpital Tel Hashomer de Tel-Aviv. Loin de la bande de Gaza, où ils s'étaient établis il y a dix ans. Les Cohen portent les signes extérieurs des colons religieux: kippa de couleur pour lui, chapeau rond dissimulant les cheveux pour elle. Ils font partie des quelque 5 000 colons qui se sont installés dans le territoire exigu et surpeuplé de la bande de Gaza, grande comme quelques cantons français, au milieu de plus d'un million de Palestiniens, en majorité des réfugiés.
Ce 20 novembre, pour les Cohen, le monde s'est écroulé. Une bombe posée le long de la route menant à l'école a explosé au passage du bus scolaire des colonies. Le bus était blindé, mais deux adultes ont tout de même été tués. Et quatorze enfants blessés, dont trois ont dû être amputés. Trois des sept enfants d'Ofir et de Noga. Le hasard de la violence: Israël, Orit et Teila n'étaient pas assis au même endroit. Orit était à l'avant, Israël au milieu et Teila à l'arrière, chacun à côté de son copain préféré.
Aujourd'hui, les Cohen refont surface, au milieu des dizaines de peluches, de poupées et de dessins envoyés d'Israël et du monde entier. La famille vit au rythme des opérations et des soins, au rythme des souffrances que les médicaments n'arrivent pas toujours à éliminer. Les parents, Ofir et Noga, ont été mis en disponibilité de leurs postes d'enseignants. Ils cherchent un appartement à louer, pas trop loin de l'hôpital. «Pour six mois, un an, deux ans, on ne sait pas encore combien de temps vont durer les soins», dit Ofir, le père.
Mais après, les Cohen veulent retourner à Gaza, «avec l'aide de Dieu», dans leur maison de la petite colonie de Kfar Darom, qui abrite environ 120 familles. Une colonie sous haute protection militaire, exposée chaque jour aux attentats et aux tirs des Palestiniens. Gaza est une Cocotte-Minute toujours prête à exploser. Hier encore, un colon y a été enlevé et assassiné. Pour le gouvernement actuel, Gaza est invivable. Les dernières propositions de paix d'Ehud Barak prévoient son évacuation totale. Mais pour les Cohen, Gaza, c'est «Eretz Israël», la «terre d'Israël donnée par la Bible», dit calmement le père, «c'est notre endroit, celui où nous devons vivre».
D'ailleurs, ils y sont déjà revenus, pour un week-end, le dernier shabbat. «Avec tous les enfants, même ceux qui ont été blessés.» Un shabbat de fête: «Tout le monde nous attendait.» Ofir et Noga Cohen n'ont pas peur de revenir à Gaza. «L'armée a dégagé les abords des routes. Les bus scolaires sont mieux protégés.» Et même si le danger subsiste, ce n'est pas une raison: «Quelqu'un qui a eu un accident de voiture, vous allez lui demander de ne pas conduire?» Les enfants sont forts, assure Ofir. «On n'a pas eu besoin de leur expliquer pourquoi ils ont été blessés. Ils savent tout.» Pour Ofir, les colons sont comme des soldats: «Nous demander si nous regrettons d'avoir fondé notre famille à Gaza, c'est comme demander à une mère pourquoi elle envoie son fils à l'armée, où il risque d'être blessé ou tué.»
Sur 200 000 colons israéliens installés en Cisjordanie et à Gaza depuis les conquêtes de 1967, environ 40 000 l'ont fait pour des raisons nationalistes et religieuses. Ofir se sent lié à Israël par neuf générations de Yérosolomitains, Noga est issue d'une famille venue du Danemark. Tous deux ont choisi Gaza après la première intifada, celle de 1987, qui avait déjà transformé la bande en champ de bataille sanglant. Le gouvernement a fourni les maisons, comme pour toutes les colonies. «Nous sommes venus, pour l'essentiel, pour faire partie de l'œuvre sioniste, car la colonisation n'est pas terminée.» Pour eux, «Gaza, c'est comme la Galilée, et comme la Judée-Samarie. Il n'y pas de différence». La Galilée fait partie d'Israël, la Judée-Samarie désigne ce que l'on appelle à l'étranger la Cisjordanie. Mais pour Ofir Cohen, «tout cela c'est Israël. Un Etat palestinien ne peut pas s'y installer».
La vie, au début, était «merveilleuse, dans cet endroit près de la mer, où régnait une vie communautaire. C'était bien surtout pour les enfants. Un enfant de huit ans pouvait se promener seul le soir entre les maisons». Dans la colonie, bien sûr. Mais les relations avec les Arabes, à l'extérieur, n'étaient pas si mauvaises. «On pouvait avoir des rapports commerciaux, employer des travailleurs, dans les colonies agricoles, ou faire travailler les artisans. Mais les accords d'Oslo ont tout gâché.» Oslo a engendré la souveraineté de l'Autorité palestinienne sur une grande partie de Gaza.
Vue par Ofir Cohen, «C'est une dictature. Ils interdisent aux Arabes d'avoir des relations avec nous.» La situation s'est détériorée, l'armée israélienne s'est remise à quadriller la bande. Des enfants palestiniens ont lancé des pierres et ont été abattus. Des enfants juifs ont été blessés. Pour Ofir, «depuis Oslo, il n'y a plus que la guerre». Il ne voit qu'une solution: «Les Arabes devraient reconnaître qu'avec nous leur situation économique serait bien meilleure.» Lui restera. «Ce n'est pas réaliste?
Mais la situation du peuple juif n'a jamais été réaliste.» Beaucoup d'Israéliens s'irritent de la détermination des colons. Le mouvement La paix maintenant demande leur évacuation. Mais peu sont prêts à manifester pour leur départ. Ehud Barak a rendu visite aux Cohen. L'homme politique qui s'attaquerait de front aux colons se mettrait à dos une trop grande partie de l'électorat. Et le leader de droite Ariel Sharon, donné comme vainqueur de l'élection du 6 février, leur a promis de ne pas évacuer une seule implantation. Ofir et Noga Cohen reprennent espoir. «Chez nous, à Kfar Darom, de nouvelles familles sont venues s'installer depuis le drame qui est arrivé à nos enfants. On les a installés dans des caravanes, en attendant la construction de leurs maisons.» 
 
7. Les grandes religions et la paix au Proche-Orient par Jean-Claude Leclerc
in Le Devoir (quotidien québécois) du lundi 15 janvier 2001
Une déclaration commune de dix Églises chrétiennes du Canada sur les conditions de la paix dans cette région du monde est passée presque inaperçue. Pourquoi ?
Alors que les négociations entre Palestiniens et Israéliens entraient dans une impasse, les dirigeants de dix Églises chrétiennes du Canada ont publié, le 4 janvier, sur «les conditions de la paix au Moyen-Orient», une déclaration commune qui n'a cependant pas eu un grand retentissement au pays. Sans doute le temps des Fêtes est-il peu propice à ce genre d'intervention. Mais d'autres raisons expliquent un accueil aussi mitigé.
Non que les médias soient insensibles à la question israélo-palestinienne. Ils ont, au contraire, largement couvert cette tragédie par l'entremise des guerres, des exodes, des violences qui ont depuis un demi-siècle emprisonné les peuples de cette région. Même les efforts de rapprochement, faits souvent de contacts discrets et de réunions rarement spectaculaires, n'ont pas échappé à la presse.
C'est plutôt que les trois grandes religions nées au Proche-Orient, bien qu'elles soient aussi au coeur du conflit, n'ont pas - mieux que les gouvernements - réussi à trouver les fondements d'une paix juste et durable. Ainsi, les chefs des Églises canadiennes s'expriment dans un discours moral pas toujours clair quant aux causes religieuses de cet antagonisme sanglant. Mais surtout, ils semblent escamoter certains des problèmes qui font obstacle à une solution politique.
Les dernières négociations ont achoppé sur quatre sujets: la délimitation du territoire de la future Palestine, le statut politique de Jérusalem, la sécurité militaire d'Israël et la réintégration des réfugiés. Que les Églises n'aient rien à dire sur les frontières précises des États en cause ou sur l'organisation pratique de la sécurité, nul ne s'en formalisera. Ces questions n'entrent pas dans le champ de leur compétence. Il en va toutefois autrement de la Ville Sainte et des personnes déplacées par le conflit.
La question de Jérusalem
C'est pour des raisons religieuses, en effet, que juifs, musulmans et chrétiens voient Jérusalem comme une partie intégrante de leur patrimoine historique et spirituel. Toute la région est «sainte», certes, mais cette ville tout particulièrement, car le Mur du temple, la visite de Mahomet et la mort du Christ y appartiennent. Que des religions spiritualistes se soient longtemps battues pour ses vestiges a de quoi surprendre. Mais on cherche en vain une raison religieuse pour diviser la ville ou en exclure l'une ou l'autre de ses composantes historiques.
Avec les dirigeants chrétiens du monde entier, les chefs religieux canadiens souhaitent que «Jérusalem devienne ouverte et accessible à toutes les personnes des trois religions qui la tiennent pour sacrée, ainsi qu'à tous les habitants de la région qui voient en elle le centre de leur vie quotidienne et de leur identité». Toutefois, leur déclaration laisse entière la question de déterminer quelles autorités politiques auront la responsabilité de préserver le caractère de cette ville.
Or, de la réponse qui y sera apportée dépendent en bonne partie non seulement la paix dans la région, mais aussi l'avenir des rapports entre les musulmans du monde entier et les autres croyants, juifs et chrétiens, qui auront appuyé la décision finale sur le statut de Jérusalem. La dimension internationale de cet enjeu devrait d'autant moins être négligée que déjà en Asie et en Afrique de nouvelles «guerres de religion» menacent la stabilité de plusieurs pays.
La question des réfugiés
Ces Églises n'abordent pas non plus la question des réfugiés. Les Palestiniens réclament un droit de retour. Les Israéliens, qui redoutent un afflux de millions de personnes sur leur territoire, soulèvent aussi, non sans raison, la question des pertes subies par les juifs expulsés de pays arabes ou musulmans. En toute justice, si chaque réfugié ne peut hélas réintégrer son foyer, tous devraient cependant toucher de la communauté internationale, largement responsable de leur tragédie, une forme ou une autre de compensation. Or, en ce domaine aussi, les Églises ont une longue expérience.
Comment se fait-il que les religions qui ont contribué à ce conflit semblent si peu efficaces une fois venue l'heure d'y apporter enfin une solution?
Des personnalités appartenant aux trois traditions ont certes joué un rôle important dans les rapprochements qui ont permis les premiers accords entre Palestiniens et Israéliens et mené aux négociations actuelles. Toutefois, si les dirigeants politiques ont finalement résolu de s'asseoir à une même table, tous les leaders religieux n'ont pas accepté la perspective d'un règlement.
D'aucuns parmi eux vont encore jusqu'à prôner l'expulsion qui des juifs, qui des Palestiniens. Cet aveuglement meurtrier n'est pas une spécialité orientale. Récemment, en Europe, un cardinal proposait que l'Italie se ferme aux immigrants musulmans. Dans leur grande majorité, a-t-il déclaré lors d'un séminaire à Bologne («Évangile, travail et migration»), ces gens «viennent chez nous résolus à demeurer étrangers à notre humanité dans ce qu'elle a de plus essentiel».
Ces méfiances ne tireraient guère à conséquence si elles ne reflétaient également des peurs, des préventions, des haines mêmes qui se sont développées dans les populations. Pareils sentiments ne pourront être dissipés qu'au prix d'un immense effort de rapprochement entre toutes les communautés. Or, c'est ici que les chefs spirituels accusent un sérieux retard. Si les réunions se sont multipliées ces dernières années entre les représentants de ces communautés, les actions communes restent rares.
Des distances qui persistent
N'est-il pas significatif que la déclaration canadienne du 4 janvier ne porte que des signatures chrétiennes? Ni les juifs ni les musulmans ne sont officiellement associés à la démarche. Ces distances qui persistent n'ont pas été toutes créées par le conflit du Proche-Orient. Les musulmans ont été certes heurtés par l'émergence d'un État juif resté longtemps insensible au sort des réfugiés palestiniens sinon au caractère de Jérusalem. Mais les juifs d'origine européenne ne pouvaient aisément oublier l'antisémitisme millénaire de la chrétienté. Bref, les tensions qui déchirent la région sont aussi le fruit amer et l'illustration dramatique des divisions que ces grandes religions ont créées et maintenues dans le monde. La paix entre les Israéliens et les Palestiniens contribuera certainement aux rapprochements futurs entre ces trois traditions. À l'inverse, pour hâter et bâtir la paix au Proche-Orient, davantage de coopération et d'entreprises communes entre elles seront tout aussi nécessaires.
Depuis que la violence a repris de son acuité avec son cortège quotidien de victimes, chaque jour qui passe a déjà coûté des millions aux populations de la région. Les investissements qui affluaient avec la reprise des négociations ont fui depuis, tout comme le tourisme. Aucune intervention positive ne sera un luxe.
Les patriarches et les responsables des treize Églises historiques de Jérusalem ont lancé le 9 novembre, l'an passé, un appel aux Églises orthodoxes, catholiques, anglicanes et protestantes de leur pays, de la région et du monde entier leur demandant de travailler «ensemble» à l'établissement d'une paix «globale, juste et durable». Le Canada y a répondu. Mais cette réponse n'est qu'une étape dans le long processus religieux de la paix.
De plus étroites discussions entre les trois grandes religions semblent en effet nécessaires si la paix ne doit pas échapper encore une fois aux efforts des gouvernements.
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

8. Israël furieux de la visite non annoncée de la commission d'enquête sur l'Esplanade des Mosquées
Dépêche de l'agence Associated Press du lundi 15 janvier 2001, 22h37
JERUSALEM - Israël n'a pas apprécié que la commission d'enquête internationale sur les causes des violences se soit rendue sur l'Esplanade des Mosquées sans en informer au préalable le gouvernement, a déclaré lundi le directeur général du ministère des Affaires étrangères. La commission, dirigée par l'ancien sénateur américain George Mitchell, a été nommée par le président Bill Clinton pour déterminer l'origine des quelque quatre mois de violences israélo-palestiniennes, en se concentrant sur ce lieu saint disputé. Selon Alon Liel, la commission n'a pas coordonné sa visite avec l'Etat hébreu, contrairement à ce qui avait été convenu quelques jours auparavant. Le groupe américain n'a même pas informé Israël de sa visite à l'avance, a-t-il déploré. ''Dimanche, je vais rencontrer l'équipe technique et je vais (...) exprimer notre colère et notre déception face à cet acte, parce qu'ils avaient promis une transparence totale dans leur activité, y compris dans leurs tournées'', a indiqué M. Liel à la radio israélienne. La commission avait coordonné sa visite avec le Wakf, le conseil religieux musulman qui administre l'Esplanade des mosquées. Le ministre palestinien chargé des relations avec le WAKF, Adnan Husseini, a jugé que le site n'est pas l'affaire d'Israël. ''Si un responsable israélien s'était trouvé avec eux, nous aurions interdit la visite'', a-t-il ajouté. Le chef de l'équipe technique Larry Pope s'est refusé à commenter la réaction israélienne. La visite sur l'Esplanade des Mosquées du chef de file de l'opposition israélien, le ''faucon'' Ariel Sharon, avait déclenché la vague de violences, qui a fait 369 morts, dont 317 Palestiniens, 13 Arabes Israéliens, 38 autres Israéliens et un médecin allemand.
 
9. Deux soldats israéliens vont être jugés pour avoir visé la voiture d'un évêque
Dépêche de l'agence Associated Press du lundi 15 janvier 2001, 22h19
JERUSALEM - L'armée israélienne a annoncé lundi qu'elle allait juger deux soldats qui ont tiré début janvier en direction de la voiture de l'évêque Boulos Marcuzzi, second de la hiérarchie catholique au Proche-Orient, à un barrage routier en Cisjordanie.
Les militaires ont tiré en guise d'avertissement en direction de l'automobile du religieux alors que son véhicule passait à un poste de contrôle de l'armée. L'évêque allait visitait un prêtre malade dans le village palestinien de Zabade, en Cisjordanie. Sa voiture portait des plaques d'immatriculation diplomatiques et arborait le drapeau du Vatican. Son chauffeur, le père Elie Kurzum, a assuré n'avoir pas vu un panneau stop, mais a ralenti avant de zigzaguer entre les blocs de ciment du poste de contrôle. Les soldats ont alors tiré une fois en l'air et deux fois près de la voiture, a-t-il raconté, ajoutant que l'un des militaires avait menacé de lui mettre une balle dans la tête. Le chauffeur est alors revenu dans un camp voisin de l'armée israélienne, où il s'est entretenu avec un officier qui a présenté ss excuses et accompagné le véhicule jusqu'au poste de contrôle, ordonnant aux soldats de le laisser passer. Le porte-parole de Tsahal a déclaré lundi que les militaires avient ''mal réagi''.

10. La Palestine exécute ses "collabos" par Alexandra Schwartzbrod
in Libération du lundi 15 janvier 2001
La population approuve la peine de mort pour les informateurs d'Israël.
«L'Autorité palestinienne a voulu se dédouaner pour tout ce temps durant lequel elle a été incapable de défendre son peuple.»
Amira Hass, journaliste    Jérusalem de notre correspondante
uand le corps d'Alan Bani Odeh s'est affaissé sous les balles du peloton d'exécution, samedi matin à Naplouse, la foule s'est soulevée de joie en clamant: «Allah est grand!» Agé de 28 ans, le jeune Palestinien avait été condamné à mort, le 7 décembre par un tribunal palestinien, pour avoir collaboré avec Israël et entraîné le meurtre de son cousin, un artificier du mouvement Hamas. Même s'il avait reconnu avoir fourni des informations aux Israéliens, Bani Odeh avait nié toute implication directe dans la mort de son cousin Ibrahim, lors de l'explosion de la voiture qu'il lui avait prêtée. Mais le jeune homme n'a guère eu le temps ni les moyens d'en convaincre ses juges. Le procès s'est déroulé à la va-vite, avec un système de défense sommaire et sans fournir à l'accusé une quelconque procédure d'appel. C'est le même type de cour d'exception qui avait condamné à mort Majdi Mahawi, le 11 janvier à Gaza, pour avoir donné des informations aux services de sécurité israéliens ayant servi à l'assassinat de quatre activistes du Fatah. Le jeune homme de 24 ans a été exécuté samedi à Gaza, au même moment que Bani Odeh.
«Durcissement».Ces deux exécutions ont été dénoncées par les associations de droits de l'homme israéliennes et palestiniennes, et montrées du doigt par les Israéliens comme la preuve flagrante de l'absence de démocratie au sein de la société palestinienne. En réalité, il s'agit d'une première depuis l'établissement de l'Autorité palestinienne en 1994, et cela illustre le changement en cours dans les relations entre Israéliens et Palestiniens. La «collaboration» avec Israël, qui était jusqu'à présent tolérée, voire considérée comme partie intégrante de la vie en Cisjordanie ou à Gaza, est aujourd'hui abhorrée de la société palestinienne. Après plus de trois mois d'Intifada, 300 morts et des milliers de blessés, un vrai fossé s'est creusé entre les deux communautés. «Les gens sont drôlement contents ici que ces collaborateurs aient été exécutés. Ils disent qu'Arafat a fait du bon boulot et qu'il aurait même dû le faire plus tôt», affirmait hier un jeune Palestinien de Cisjordanie. «On a tant de collaborateurs ici, y compris au sein de l'Autorité palestinienne...» On ne compte plus en effet les rumeurs sur tel ou tel haut responsable accusé de grossir sa fortune en traitant avec les Israéliens.
«Ces exécutions dénotent un durcissement de la société palestinienne», explique Amira Hass, journaliste du quotidien israélien Ha'aretz qui travaille depuis des années au sein même de la société palestinienne. «La haine des collaborateurs est devenue telle que peu de voix se sont élevées pour dénoncer ces exécutions... En les ordonnant, l'Autorité palestinienne a voulu se dédouaner pour toutes ces semaines durant lesquelles elle a été incapable de défendre son peuple.»
Justification. Le ministre palestinien du Plan, Nabil Shaath, pourtant négociateur des accords de paix, a justifié samedi ces exécutions (qui seront suivies de deux autres) comme une nécessité de guerre, mais a assuré que la peine capitale ne serait pas utilisée dans des affaires civiles. «Nous sommes tous contre la peine de mort, y compris l'Autorité palestinienne, mais ces derniers mois Israël a publiquement exécuté 28 jeunes responsables politiques palestiniens, a-t-il déclaré. Ces deux personnes étaient des assassins au même titre que les équipes de meurtriers israéliennes.» Le problème, comme le soulignait samedi un activiste du Front démocratique, c'est qu'«il n'y a aucune garantie que ces exécutions seront limitées aux collabos et qu'elles ne seront pas étendues à des éléments que l'Autorité palestinienne a intérêt à réduire au silence».  
 
11. Au Moyen-Orient, la pendule poursuit son tic-tac. Peut-être d'aucuns ne l'entendent-ils pas
par Deborah Sontag in The New York Times (quotidien américain) du samedi 13 janvier 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Jérusalem, 12 janvier - Lorsque de hauts responsables israéliens et palestiniens ont repris les négociations, d'une manière inattendue, peu avant minuit, jeudi passé, l'urgence était palpable.
Devant eux, sur la table, au point de contrôle d'Erez, entre Israël et Gaza, le projet du président Clinton pour un accord de paix sur le statut final. Ce plan parviendra à expiration lorsque M. Clinton quittera ses fonctions, sous huitaine.
Mais, au lieu de se plonger sans plus attendre dans les sujets complexes qui les attendaient, les parties ont choisi de s'atteler à une question secondaire. Et de fait, durant la plupart des longues heures passées ensemble, ils n'ont négocié ni le sort de Jérusalem, ni celui des réfugiés, mais le retrait d'un appel lancé par un haut responsable palestinien à accuser le premier ministre israélien Ehud Barak d'être un criminel de guerre.
"Cela vous donne une petite idée de l'atmosphère : avec l'horloge cliquetant inexorablement, voilà ce dont ils parlaient", a commenté un officiel américain.
L'administration Clinton n'en a pas moins continué à tenter d'instiller un sentiment d'urgence, particulièrement chez les Palestiniens, qui sont perçus comme étant les récalcitrants. C'est M. Clinton en personne qui a suggéré avec insistance à M. Arafat d'envoyer ses négociateurs à la rencontre des négociateurs israéliens avant jeudi, minuit, dernier délai. Quelques minutes avant minuit, M. Arafat s'exécutait.
Les officiels de l'administration Clinton essaient de rappeler aux deux parties que l'administration Bush, qui s'apprête à entrer en lice, aura beaucoup de chats à fouetter, et que les efforts soutenus, parfois quasi quotidiens, déployés durant les années du mandat Clinton ont toutes les chances de devenir une chose du passé. Sans succès jusqu'ici, ces efforts ont également pour but de convaincre les Palestiniens qu'il s'agit du meilleur accord qu'ils puissent escompter de la part du gouvernement israélien et qu'ils seraient bien avisés d'obtenir par écrit toute avancée qu'ils pourraient arracher.
Tôt, ce matin, Yasser Abd Rabbo, haut responsable palestinien, a retiré son accusation contre M. Barak, après que les Israéliens aient juré leurs grands dieux qu'ils ne disposaient pas d'une liste de cinq cent Palestiniens à abattre, comme cela avait été avancé. Sur la base de ce pas en avant minime, les deux parties ont convenu de poursuivre leurs conversations. Et une réunion entre MM. Arafat et Shimon Pérès, ancien premier ministre israélien, a même été programmée, en vain, pour samedi soir.
"Ce qui me préoccupe, plus que tout, c'est le manque de temps", a dit M. Pérès. "Nous avons devant nous huit jours, avec deux week-ends, au milieu. Il m'est extrêmement difficile de croire qu'il est possible d'aplanir des divergences qui se sont manifestées de manière évidente, en aussi peu de temps."
Au minimum, les Américains cherchent à stabiliser la violence, des officiels américains disent qu'ils ont entrevu certains signes positifs, sur le terrain, durant la semaine écoulée. La violence n'a pas cessé. Des Palestiniens armés ont tiré durant la nuit de jeudi et, aujourd'hui, les soldats israéliens ont tué un Palestinien dont ils ont dit qu'il s'apprêtait à lancer une grenade, à Hébron. Un affrontement s'est produit, également, dans les faubourgs de Ramallah, au cours duquel douze Palestiniens auraient été blessés par des balles revêtues de caoutchouc. Mais M. Arafat a envoyé des responsables dire aux militants de cesser le feu, a rapporté un officiel américain, et ce message semble moins équivoque que certaines instructions données en ce sens, dans le passé, du bout des lèvres.
Le plus qu'espèrent les Américains désormais est une déclaration sur l'acceptation des lignes générales du plan de M. Clinton. Cela semble improbable.
Le plan inclut une sorte de "fifty-fifty" sur les problèmes les plus ardus : les Israéliens devraient abandonner leur exigence de souveraineté totale sur le Mont du Temple, (al-Haram al-Sharif, pour les Musulmans), et les Palestiniens devraient abandonner les leurs en matière de droit au retour pour les réfugiés.
Les deux parties ont accepté le plan, avec des réserves. M. Barak a dit qu'il ne signerait aucun document qui transférerait la souveraineté sur le Mont du Temple aux Palestiniens, mais il n'a pas rejeté totalement la possibilité d'un compromis et il pourrait jouer sur les mots. Quant à M. Arafat, "il a dit 'oui', tandis que ses négociateurs disaient 'non'", a indiqué un responsable américain.
Les Palestiniens, qui appuient leurs exigences sur une interprétation maximaliste de plusieurs résolutions des Nations Unies, pensent que M. Clinton tente de substituer son plan à ces résolution - ce qu'il est effectivement en train de faire.
"Quoi que ce soit qui arrivera sera de la responsabilité de la future administration et de qui remportera les élections israéliennes, quel qu'il soit", a déclaré M. Clinton, à bord de son jet privé "Force One", jeudi dernier.
Les sondages hebdomadaires, qui sont publiés le vendredi, ont montré une nouvelle fois que Ariel Sharon, le leader du Likud, l'emportait haut la main sur M. Barak dans les élections du 6 février prochain. Ces sondages montrent que M. Pérès, qui n'est pas candidat, aurait un léger avantage sur M. Sharon, âgé comme lui de soixante-dix ans. Une campagne, lancée par des gens de gauche, s'efforce de contraindre M. Barak à se retirer pour laisser M. Pérès prendre sa place comme candidat du parti travailliste, ce qui reste une possibilité de la onzième heure.
Interrogé par la radio israélienne au sujet de son apparition dans les sondages, ce matin, M. Pérès a répondu : "laissez-moi les lire et m'en délecter".
Quoi qu'il en soit, les derniers mois ont réinstauré M. Pérès en personnalité en vue, ici. Après avoir été battu, comme premier ministre, par Benjamin Netanyahu, en 1996, il a fait mouvement vers la périphérie des grands partis. M. Barak a pris la direction du parti Travailliste et, une fois élu premier ministre, il s'est ingénié à marginaliser M. Pérès en lui confiant un département ministériel subalterne, fait tout spécialement sur ses mesures : celui de la coopération régionale...
Plus récemment, toutefois, M. Barak a eu recours à M. Pérès pour ses contacts avec le leader palestinien, et ils sont apparus ensemble au cours d'un "talk-show" télévisé, comme si leur candidature était commune. Un officiel américain, qui vit ici, en Israël, pense même que M. Pérès sera ministre des affaires étrangères si M. Sharon remporte les élections, ce qui aurait pour effet de donner une stature au leader du Likoud à l'extérieur, tout en élargissant sa base à l'intérieur du pays.
"Ca serait un peu comme le dernier tour d'honneur, pour tous les deux", a commenté cet Américain.
M. Sharon, exécré dans le monde arabe pour le rôle qu'il a joué en tant que ministre de la défense durant l'invasion du Liban et pour sa politique d'expansion des colonies, tente de se donner pour homme de paix.
Son slogan principal est : "Seul Sharon peut amener la paix", souligné par une nouvelle chanson pacifiste, qui sonne un peu faux.
Le critiquant pour cela, cette semaine, un éditorialiste très en vue, Nahum Barnea, écrit : "L'avenir nous dira si la décision de transformer Sharon en ange de la paix, par un coup de baguette magique, aura été un succès. Toute la campagne électorale est basée sur un mensonge, elle est entièrement fallacieuse. Selon toutes les apparences, ni Sharon, ni Barak, ni même Pérès ne seront capables de réaliser un accord de paix. Peut-être, la stabilité. Peut-être, une sécurité accrue. Du sang, de la sueur et des larmes, à coup sûr."
Il est difficile d'imaginer comment M. Sharon manoeuvrerait au cours de négociations de paix avec les Palestiniens, étant donnée l'importance de sa dépendance d'une coalition de droite, s'il était élu. Il dit d'ores et déjà qu'il n'accepterait pas de démanteler les colonies, ni de partager Jérusalem avec les Palestiniens, ni d'admettre le droit au retour des réfugiés, ni de transférer (aux Palestiniens) le contrôle sur la vallée du Jourdain. Cela semble rendre les négociations sur le statut final sans objet, dès le départ.
M. Sharon, toutefois, a indiqué qu'il poursuivrait la recherche d'une paix par étapes, et un autre accord intérimaire sur le long terme. Certains Républicains américains ont aussi préconisé un retour à une approche par étapes. Les sept dernières années de négociations étaient basées sur un accord intérimaire, l'accord d'Oslo, qui était supposé préparer les deux parties, progressivement, aux concessions exigées par la signature d'un accord de paix permanent.
L'accord intérimaire, fondé sur l'échange de la terre contre la paix et la sécurité, était surchargé de difficultés. Les Israéliens n'ont pas obtenu la paix et la sécurité, et les Palestiniens n'ont pas obtenu la plupart des territoires qu'ils voulaient récupérer, tandis que les implantations israéliennes continuaient à proliférer et à s'étendre.
Pour remettre sur les rails un accord intérimaire, les deux parties devraient revenir à la formule "la terre contre la paix" avec plus de sincérité. Les Palestiniens devraient réincarcérer des activistes et reprendre leur coopération avec les Israéliens en matière de sécurité, tandis que les Israéliens devraient transférer des territoires supplémentaires aux Palestiniens et réfréner l'expansion de leurs colonies. Ils auraient à le faire, désormais, en sachant que l'arbitre et son sifflet ne se profilent plus à l'horizon.
 
12. Le Proche-Orient en tête des préoccupations du pape Jean-Paul II
Dépêche de l'agence Associated Press du samedi 13 janvier 2001, 15h48
ROME - Les menaces potentielles résultant des progrès scientifiques se sont ajoutées samedi à la liste annuelle des craintes du pape Jean-Paul II pour le monde, notamment la situation au Proche-Orient et le retour du terrorisme en Espagne.
Le souverain pontife a pointé avant tout les violences israélo-palestiniennes en s'adressant aux ambassadeurs accrédités auprès du Saint-Siège.
''Israéliens et Palestiniens ne peuvent envisager l'avenir qu'ensemble. Chacune des deux parties doit respecter les droits et les traditions de l'autre'', a-t-il déclaré. ''Il est grand temps de retourner aux principes de la légalité internationale: l'interdiction de l'acquisition des territoires par la force, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes'' ainsi que le respect des résolutions de l'ONU et des conventions de Genève.
''Personne ne doit accepter dans cette partie du monde la banalisation d'une sorte de guerilla, la persistance de l'injustice, le mépris du droit international ou la marginalisation des Lieux saints et des exigences des communautés chrétiennes'', a ajouté Jean-Paul II.
Evoquant ensuite l'Espagne, le souverain pontife a souligné que les attentats terroristes ''souillent la nation et humilient l'Europe entière alors qu'elle cherche son identité''.
Le pape a également déploré ''l'instabilité de la démocratie et les ravages de la corruption'' en Afrique, ''un continent où trop d'armes circulent''. Sans nommer de pays, il a aussi exprimé sa consternation pour ''les revers des progrès démocratiques'' en Amérique latine, en raison des violences causées par les guerillas ou par les différences socio-économiques et culturelles.
Enfin, le souverain pontife a fait part de sa profonde inquiétude quant aux conséquences potentiellement négatives des avancées scientifiques. ''Il est de la responsabilité des responsables des sociétés de sauvegarder la race humaine, en s'assurant que la science est au service de la personne humaine'', a-t-il insisté.

13. Réclamant que la "journée de l'holocauste" soit utilisée pour réaffirmer le droit au retour des réfugiés palestiniens, les Musulmans de Grande-Bretagne expriment leur désapprobation de la participation de T. Blair à une fête organisée par une association encourageant l'émigration vers Israël
in Al-Quds Al-Arabi (hebdomadaire arabe publié à Londres) du vendredi 12 janvier 2001
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
Des organisations académiques et islamiques, ainsi que des associations de défense des droits de l'homme britanniques ont accusé le premier ministre Tony Blair de soutenir le sionisme et les colonies israéliennes.
Cette protestation intervient dans le contexte de l'intention affichée par le premier ministre britannique, Tony Blair, de participer à la fête que l'Appel Juif Unifié a l'intention d'organiser prochainement, et de prononcer un discours au cours de son assemblée annuelle qui se tiendra le 15 janvier. Un site Internet juif a qualifié le premier ministre britannique de "soutien constant à notre organisation, tout particulièrement lorsqu'il a autorisé l'Appel Juif Unifié à se prévaloir de son nom dans un communiqué de l'association publié en 1988". La nouvelle campagne de cette organisation, d'après le même site Internet, vise à "encourager l'afflux de nouveaux immigrants en Israël".
L'Appel Juif Unifié a une longue histoire dans le soutien d'Israël et du mouvement sioniste, il a contribué, avec l'Agence Juive, à soutenir et à encourager l'émigration (des Juifs) vers la Palestine. Cette organisation a été fondée par la Fédération sioniste pour la Grande-Bretagne et l'Irlande. Elle a organisé, ces derniers mois, une campagne destinée à soutenir les colonies juives dans le Nord de la Palestine.
Le projet que Tony Blair s'apprête à dévoiler constitue une continuation de ces efforts et une affirmation de l'identité sioniste de la nouvelle génération de Juifs britanniques. Dans une lettre envoyée par le président de la Ligue islamique des Droits de l'Homme en Grande-Bretagne, M. Mas'ud Tshawadri, à Tony Blair, il exprime à ce dernier sa désapprobation de la décision du chef du gouvernement britannique, d'autant plus que ce discours est annoncé dans une période critique, étant donné que c'est la période où s'élèvent des voix israéliennes qui refusent le droit au retour des Palestiniens dans leur patrie, dont ils ont été chassés. M. Tshawadri a demandé, les choses étant ce qu'elles sont, au gouvernement britannique de s'intéresser aux droits des Palestiniens et de montrer son attachement aux principes de la légalité internationale, en désapprouvant la colonisation sioniste des territoires des Palestiniens, ce qui implique que le gouvernement britannique s'abstienne de soutenir une organisation que la plupart des sources d'information juives considèrent comme sioniste. M. Blair avait été soumis à un bombardement de tomates alors qu'il se rendait à une réunion qui a rassemblé beaucoup de monde à Bristol. Une activiste âgée de vingt-cinq ans avait lancé sur M. Blair des tomates en protestation contre la politique du gouvernement britannique en matière de continuation de l'état de siège imposé à l'Irak.
D'autre part, l'organisation Les Amis d'Al-Aqsa a exprimé, dans la ville de Leicester, sa préoccupation à ce sujet, et elle a procédé à une campagne sur le réseau Internet afin de réunir des signatures au bas d'une pétition de protestation contre la réunion de l'Appel Juif Unifié, de même que le Centre palestinien Al-Awdah (Le Retour), de Londres, a exprimé lui aussi sa protestation, demandant à Tony Blair de reconnaître le droit au retour des réfugiés palestiniens à l'instar de sa reconnaissance de la nécessité de célébrer la Journée de l'Holocauste, le 27 janvier (qui est un jour férié, nous le rappelons, au Royaume-Uni).
Le communiqué du Centre Al-Awdah indique que, bien qu'il soutienne et qu'il apprécie à sa juste valeur l'intérêt de Tony Blair pour les différentes couches du peuple britannique, il considère sa participation à cette célébration de l'Appel Juif Unifié comme un abandon des intérêts britanniques au Moyen-Orient, car elle affectera la crédibilité de la Grande-Bretagne et ne pourra qu'encourager Israël à poursuivre sa violation de la légalité internationale. Le communiqué du Centre a rappelé au premier ministre britannique le caractère extrêmement sensible de la situation dans laquelle se trouve la cause palestinienne et, d'une manière générale, la région arabe. En effet, au moment où Blair juge opportun d'encourager l'émigration en Palestine, Israël oeuvre pour dénier les droits des Palestiniens à retourner sur leurs terres. Le communiqué indique que ce soutien de Blair à l'émigration en Israël contrevient à la position officielle du gouvernement britannique, qui appuie la résolution 1322 d'octobre dernier, qui exige d'Israël qu'il se soumette à ses obligations légales telles que les stipule la Charte de Genève.
Les différentes organisations ont demandé au gouvernement britannique de reconnaître le drame vécu par les Palestiniens. En effet, de même que le gouvernement reconnaît les victimes juives de l'holocauste perpétré par les Nazis au cours de la seconde guerre mondiale, il doit reconnaître les victimes de la Nakba palestinienne, l'"Holocauste palestinien", plus de trois millions de réfugiés vivant encore dans des camps de réfugiés dans différents Etats arabes et en Palestine.
Israël persiste à refuser de reconnaître sa responsabilité pratique et morale dans le drame des réfugiés (palestiniens) en dépit de la reconnaissance opérée par l'institution académique israélienne du rôle joué par les organisations sionistes et l'Etat dans la dépossession et la déportation des Palestiniens. Le communiqué du Centre Al-Awdah ajoute qu'"à la fin du mois de janvier, la Grande-Bretagne sera le premier pays à célébrer le souvenir de l'holocauste. Bien que nous ne demandions pas du gouvernemnet qu'il supprime ou qu'il suspende cette célébration, et bien que nous n'ayons aucune objection à reconnaître les souffrance des Juifs, nous remarquons l'hésitation du Premier ministre de Grande-Bretagne à reconnaître le drame vécu par les Palestiniens". Le communiqué demande enfin au Premier Ministre d'annuler sa participation à la réception de l'Appel Juif Unifié, et d'utiliser l'opportunité que lui donne la célébration de l'Holocauste pour affirmer la position du gouvernement britannique et consacrer cette journée aux droits au retour des Palestiniens, conformément à la résolution 194 des Nations Unies. Cette campagne de ces différentes associations se déroule tandis que le gouvernement britannique célébre la fin du Ramadan (Aïd al-Fitr) avec la communauté musulmane en Angleterre, Tony blair ayant assisté, il y a quelques jours, à une fête organisée par la communauté musulmane à la Chambre des Communes en cette occasion.
 
14. Rendant hommage à la Jordanie et soulignant ses relations "solides et cordiales" avec le roi Husseïn, Sharon déclare : "J'ai proposé aux Palestiniens des pistes pour un accord intérimaire"
Al-Quds Al-Arabi (hebdomadaire arabe publié à Londres) du vendredi 12 janvier 2001
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]

Jérusalem, AFP - Le leader de la droite israélienne, Ariel Sharon, a déclaré avoir effectué "ces jours derniers" des contacts avec l'Autorité palestinienne, sur la demande des Palestiniens eux-mêmes, et avoir proposé un "plan à long terme" afin de parvenir à un accord intérimaire".
Dans une interview à l'hebdomadaire "Kull al-Arab", publié vendredi dernier à Nazareth, à l'intérieur de la ligne verte, Sharon a indiqué qu'il avait suggéré la construction d'un tunnel entre Ramallah (au nord de Jérusalem) et Naplouse (dans le nord de la Cisjordanie) "afin de résoudre la question de la continuité territoriale", considérée comme une exigence fondamentale des Palestiniens en raison de ses conséquences économiques et politiques pour la viabilité d'un Etat palestinien.
Sharon, le candidat le mieux placé pour le poste de Premier ministre, aux élections du 6 février prochain, a insisté sur le fait que "le retour au calme" était la condition préalable à toutes conversations en vue de la paix.
Sharon a justifié le caractère "intérimaire" des accords en disant que de nombreux problèmes, en particulier Jérusalem et le retour des réfugiés de 1948, ne pouvaient être résolus aujourd'hui.
Sharon a ajouté : "les décisions qui sont prises et qui sont appliquées sont sans appel. Nous avons besoin de beaucoup de temps avant qu'il nous soit possible d'observer et d'accompagner les développements de la coopération entre nous et les Palestiniens dans tous les domaines, tels, par exemple, que la manière dont l'Autorité palestinienne traite la base terroriste d'organisations comme le Hamas ou le Jihad islamique, qui collaborent avec le Hizbollah".
Sharon a révélé que les Palestiniens ont désiré le rencontrer parce qu'ils "savent où ils mettent les pieds, avec moi ; ils savent ce sur quoi je suis d'accord et ce que je refuse, sur quoi je ne ferai pas de concessions, et les choses sur lesquelles je pourrai en faire, et quand... Je ne joue pas, je ne cherche pas à ruser... C'était bien là, d'ailleurs, la raison de mes relations cordiales et solides avec le souverain jordanien, le roi Husseïn".
Sharon a indiqué, par ailleurs, qu'il avait reçu des responsables palestiniens, notamment du président Yasser Arafat, des lettres de condoléances après le décès de son épouse, et qu'il avait envoyé au président palestinien une lettre de voeux à l'occasion de la fin du Ramadan (Aïd al-Fitr), mais il a ajouté qu'il ne "livrerait pas le contenu de ces correspondances, et qu'il n'en publierait aucune copie", jugeant que "ce ne serait pas opportun". Sharon a rendu un vibrant hommage à Arafat, dont il ne cessait de répéter que jamais il ne lui serrerait la main, disant : "j'estime hautement sa position sur Jérusalem, en particulier lorsqu'il a déclaré qu'il devait consulter le monde islamique", "contrairement à notre Premier ministre, Barak, qui a pris une décision personnelle".
Il a également rendu hommage particulier à la Jordanie, disant : " je suis persuadé, aujourd'hui, que le royaume hashémite est un facteur de stabilité primordial dans la région".
Sharon a exprimé ses "regrets pour le drame épouvantable" survenu dans les deux camps de réfugiés de Sabra et de Shatila, au cours de l'investissement du Liban par l'armée israélienne, en 1982. Mais il a réaffirmé qu'"il n'en était pas responsable". Il a insisté sur le fait que la commission officielle d'enquête, la mission Kahana, sur ce massacre a "établi que je porte une responsabilité indirecte (dans ces événements) car je ne pouvais pas imaginer qu'une telle chose pouvait se produire".
Il a ajouté : "mais je ne suis pas le seul qui n'ait pas su prévoir le massacre : les services secrets, le Mossad et les autres n'ont absolument pas prévu ce qui allait se passer".
Sharon a qualifié ce qui s'est passé à Sabra et Shatila de "massacre perpétré par des Arabes chrétiens contre des Arabes musulmans".
Le massacre, qui s'était déroulé au vu et au su de l'armée israélienne, avait causé plus de mille morts.
Aucun chiffre avéré du nombre des victimes n'est disponible, du fait d'un nombre indéterminable de disparus. La commission internationale de la Croix Rouge avait estimé, à l'époque, que les morts s'élevaient à 800 personnes, tandis que les Palestiniens avançaient le chiffre de 1 500 victimes.
Le monde arabe considère Sharon, depuis ce massacre au cours duquel nombre de Libanais déshérités, résidant dans les deux camps de réfugiés palestiniens, ont été tués également, comme un criminel de guerre.
 
15. Tandis que les forces d'interposition d'urgence révèlent qu'Israël ne dispose d'aucune carte indiquant les lieux où il a placé des mines, Tel Aviv dénonce l'Iran, qui entraînerait des résistants palestiniens en vue d'une opération trans-frontalière menée au moyen de planeurs
Al-Quds Al-Arabi (hebdomadaire arabe publié à Londres) du vendredi 12 janvier 2001
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]

Des sources israéliennes indiquent que l'Iran entraîne actuellement des combattants du Front Populaire de Libération de la Palestine, Commandement Général, dirigé par Ahmad Jebril, en vue d'attaques menées depuis les airs au moyen de planeurs.
Le journal israélien Ha-Aretz, qui rapporte cette information dans son édition d'hier, affirme que Tel-Aviv vient d'en être informée, ajoutant que des avertissements sur la possibilité d'une opération réalisée au moyen d'un planeur par le FPLP-Commandement Général à travers les frontières nord d'Israël sont à l'origine de l'état d'alerte dans lequel ont été placées les garnisons de l'armée en faction dans la région, afin de parer à cette éventualité.
Le journal avance que la télévision iranienne a présenté récemment des vues d'un camp d'entraînement du FPLP-CG, dans lequel des instructeurs iraniens forment les candidats-kamikazes palestiniens. Le commentateur de la TV iranienne a indiqué sans ambages que l'objectif des opérations programmées était les frontières nord d'Israël.
Un combattant du FPLP avait mené, au mois de novembre 1987, une attaque-suicide à bord d'un planeur, contre un campement de l'armée israélienne situé à proximité de la colonie de Kiryat Shmonéh, aux frontières du Liban ; cette attaque avait causé la mort de six soldats israéliens.
Les milieux militaires israéliens n'écartent pas la possibilité que l'organisation d'Ahmad Jebril procède à une "attaque ptéro-portée" prochainement, à travers les frontières septentrionales d'Israël, en collaboration avec le Hizbollah.
D'autre part, le porte-parole des forces onusiennes d'interposition d'urgence au Liban, Timur Göksel, a indiqué qu'Israël venait de l'informer du fait qu'il ne dispose d'aucune carte indiquant l'emplacement des quelque cinquante mille mines placées par l'armée de ce pays au Sud Liban, avant son retrait intervenu il y a maintenant plus de sept mois. Timur Göksel a indiqué à l'agence Reuters que les responsables israéliens lui avaient fait savoir que les cartes des champs de mines dont dispose l'armée israélienne étaient anciennes et inutilisables, "à cause des changements intervenus dans la topographie des régions minées en raison, notamment, des fortes pluies et de l'action d'autres facteurs météorologiques"...
Göksel a ajouté que les Israéliens ont remis aux forces d'urgence des cartes indiquant les emplacements de près de soixante-dix mille mines "semées" par Israël du côté libanais de la frontière israélo-libanaise, mais en l'informant du fait qu'ils n'avaient pas les relevés topographiques des champs de mines "cultivés" par l'ALS (Armée du Sud-Liban), forces supplétives d'Israël dans la "zone de sécurité", à l'époque.
Le Hizbollah avait exigé d'Israël qu'il remette aux forces onusiennes d'interposition les cartes de tous les champs de mines laissés derrière lui par ce pays au Sud-Liban, condition à l'engagement de négociations avec lui en vue de l'échange de quatre prisonniers israéliens par lui détenus, contre des prisonniers libanais et arabes incarcérés dans les geôles israéliennes. Les experts en déminage des forces d'interposition estiment le nombre des mines abandonnées au Sud Liban à près de 130 000, qui fauchent inexorablement leur lot de victimes civiles, situation qui a amené le gouvernement (libanais) à demander une assistance internationale, notamment arabe, afin d'y remédier.
Ces mines ont causé dix morts et soixante blessés, depuis le retrait de l'armée israélienne du Sud-Liban, en mai dernier, Israël ayant mis fin à vingt-deux ans d'occupation de cette région.
Timur Göksel a indiqué qu'une délégation composée de quatre experts artificiers russes ont rendu visite, mercredi dernier, au QG des forces d'interposition, dans le village frontalier de Al-Naqura, afin de prendre connaissance, avec le maximum de détails, de la situation créée par la présence des mines. Les membres de cette délégation ont exprimé la volonté de la Russie de participer à l'opération de déminage entreprise par une unité du génie de l'armée ukrainienne, en août dernier. Cette unité ukrainienne avait réussi à désamorcer environ 2 500 mines, à la mi-décembre.
 
16. Le droit au retour semble plus négociable que Jérusalem, en vertu du précédent germano-tchèque par Meron Benvenisti
in Ha'Aretz (quotidien israélien) du 11/01/2001 cité par Al-Quds Al-Arabi (hebdomadaire arabe publié à Londres) du vendredi 12 janvier 2001
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]

Lorsque sera dissipé le brouillard créé par les controverses israélo-palestiniennes et israélo-israéliennes autour des propositions Clinton, apparaîtront les deux énormes écueils sur lesquels s'est échoué l'esquif des négociations : Charybde : Jérusalem - Scylla : le droit au retour. Ces deux questions, et non les mesures sécuritaires, pas plus que les frontières, ni même les implantations, sont les questions fondamentales, au point que l'insistance dont elles font l'objet n'a d'égal que le prix - exorbitant - d'avoir laissé échapper la chance de réaliser la paix. La différence entre le problème de Jérusalem et celui du droit au retour des réfugiés, c'est que le premier s'enracine plus profondément dans l'espace israélien intérieur, tandis que le second touche au coeur-même du contentieux israélo-palestinien et que le public israélien, avec toutes ses composantes, partage les mêmes vues à son sujet.
De même, les personnes les plus opposées à tout partage de souveraineté sur Jérusalem savent bien que la question requiert une vision rationnelle, logique, et certaines solutions créatives. En revanche, il y a unanimité sur la question du droit au retour, autour de l'équation : droit au retour = élimination d'Israël.
Des tombereaux d'allégations sont déversés pour renier le droit au retour. L'une d'entre ces allégations consiste à établir des comparaisons historiques qui prouveraient que l'échange de populations, consécutif à une guerre, serait un standard admis et courant. Un des modèles courants est celui de l'expulsion de millions d'Allemands après la seconde guerre mondiale, comme celui des Allemands des Sudètes par les Tchèques. Ce modèle avait été proposé dès 1948, et voilà qu'il revient en vogue aujourd'hui, puisque le gouvernement qui l'avait mis en application était un gouvernement démocratique-libéral, et qu'il l'avait fait avec l'accord et la bienveillance des grandes puissances occidentales.
Ce modèle est excellent, mais ceux qui le proposent oublient comment les Allemands et les Tchèques se sont efforcés d'ôter la pierre d'achoppement du passé du chemin de leurs relations bilatérales, et quels efforts ils ont déployés afin de "casser le cercle vicieux des accusations mutuelles", comme l'avait déclaré l'ancien chancelier Helmut Kohl, qui avait ajouté : "il nous est interdit de rester prisonniers du passé. En effet, si nous restons ses prisonniers, c'est lui qui vaincra".
Nous devrions prendre de la graine des principaux chapitres de la "déclaration tchéco-allemande de réconciliation", signée en décembre 1997 : "les deux parties, convaincues que l'injustice commise dans le passé ne saurait être réparée, mais qu'il est possible d'en alléger les effets néfastes et de veiller, ce faisant, à ne pas en créer de nouvelle, les deux parties, convaincues que le chemin commun vers le futur exige une mise au point claire sur ce qui est advenu dans le passé, sans chercher à ignorer l'enchaînement des causes et des événements, la partie allemande reconnaît sa responsabilité dans l'enchaînement historique qui a abouti à la destruction et à l'occupation de la République de Tchécoslovaquie. La partie allemande exprime son regret pour les souffrances et l'injustice dont elle s'est rendue responsable. Elle comprend sincèrement que la violence faite au peuple tchèque a préparé le terrain à la fuite d'Allemands de Tchécoslovaquie, après la deuxième guerre, suivie de leur expulsion systématique".
"La partie tchèque exprime ses regrets pour le fait que l'expulsion des Allemands des Sudètes a causé d'indicibles souffrance et une énorme injustice. Notamment parce qu'ils ont fait l'objet d'une punition collective. Les deux parties conviennent du fait que l'injustice qui a été commise par le passé appartient au passé, et c'est pourquoi elles décident de se tourner vers l'avenir, tout en continuant à faire preuve de la plus grande vigilance envers les chapitres dramatiques de leur histoire commune, elles sont déterminées à donner la priorité à la compréhension et à la concorde mutuelles, dans le cadre du développement de leurs relations bilatérales".
Parmi les questions qui doivent faire l'objet d'une priorité : la réunion des familles, les considérations humanitaires, la conservation des monuments, des cimetières, l'égalité garantie aux minorités ethniques.
Quiconque veut s'atteler aux priorités doit apprendre le courage que requiert la formulation de ces expressions pleines de sincérité. Il n'est pas douteux que ces paroles renferment une valeur inestimable. Ce qui est constant, c'est que le groupe de personnes respectables et représentatives des Palestiniens, qui se sont adressées au public israélien, en novembre dernier, considéraient "la reconnaissance par Israël de sa responsabilité dans l'origine du problème des réfugiés de 1948 comme la condition sine qua non d'un règlement de cette question". La preuve en est également que Barak a "déjà exprimé ses regrets pour les souffrances occasionnées par le conflit", mais il reste que l'exigence palestinienne, tout comme les regrets exprimés par le Premier ministre, sont insuffisants : les Palestiniens exigent la reconnaissance de la seule responsabilité israélienne, mais non de la leur, dans le déclenchement de la guerre, qui a "préparé le terrain" à l'apparition du problème des réfugiés et à leur instrumentalisation dans le jeu politique. Quant au Premier ministre israélien, il n'était pas prêt à exprimer une quelconque responsabilité morale, fût-elle partielle, dans la défaite palestinienne (al-nakbah).
Le (seul) moyen de se débarrasser de la pierre d'achoppement du passé, c'est de publier une déclaration commune, dans laquelle chacune des (deux) parties endosserait la responsabilité de ses actes et de ses échecs, même si ces actes et ces échecs ne devaient pas s'équilibrer (entre les deux camps). Ce n'est qu'après, qu'il est possible de rechercher des solutions concrètes, telles la réunificatin des familles ou le retour des réfugiés chassés du fait de la guerre de 1948, pour des raisons qui n'avaient absolument rien de commun avec une participation à des actions hostiles. Mais la toute priorité doit être donnée aux réfugiés "de l'intérieur", ces citoyens israéliens (arabes), qui ont été arrachés à leurs maisons, et, au tout premier chef, aux habitants chassés en toute illégalité de leurs maisons, comme les réfugiés de Aqrath et de Bar'am.
On ne peut refaire le passé, mais il faut se garder que ses ombres ne ternissent l'avenir. L'expérience germano-tchèque est là pour prouver que le problème du "droit au retour" pourrait bien être plus (aisément) soluble que la question de Jérusalem.  
 
17. Ses conditions indignes et sa surpopulation font de la prison de Megido un baril de poudre par Amir Rappoport
in Yedihot Aharonot (quotidien israélien) du 11/01/2001 cité par Al-Quds Al-Arabi (hebdomadaire arabe publié à Londres) du vendredi 12 janvier 2001
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]

Lorsqu'on les découvre depuis les miradors, les lieux où vivent les prisonniers, à Megido, évoqueraient presque un marché coloré. Des vêtements sèchent sur des fils à linge, à côté de tentes alignées, dans lesquelles s'entassent des centaines de prisonniers...Des fumets de cuisine locale s'échappent de la tente-réfectoire. Sur la place asphaltée, des prisonniers font les cent pas pour tuer le temps, sous un soleil hivernal. Certains tentent de se divertir en jouant au ping-pong ; la table et les raquettes ont été offerts par la Croix-Rouge. Cette scène riante, que l'on découvre seulement si l'on est perché sur l'un des miradors, est trompeuse : elle ne laisse rien deviner de ce qui se passe réellement à l'intérieur du labyrinthe que représente cette prison. Ce n'est qu'en s'approchant que l'on peut ressentir - presque physiquement - la tension ambiante, qui se dessine sur les visages tant des prisonniers que des soldats affectés à la surveillance de la prison la plus dangereuse du pays.
Pour les services de sécurité, Megido représente, ces jours deniers, un vrai baril de poudre : chaque jour, au minimum dix prisonniers nouveaux y arrivent, la plupart ont été arrêtés en raison des affrontements de l'intifada en cours dans les territoires (occupés) et l'armée redoute que des troubles n'éclatent à l'intérieur de la prison à chaque instant.
Actuellement, il y a à Megido soixante quinze prisonniers palestiniens arrêtés pour des raisons de sécurité et condamné à des périodes de rétention toujours inférieures à cinq ans. Les condamnés à de plus longues périodes de rétention sont incarcérés dans les quartiers de haute sécurité des prisons (israéliennes) ordinaires. Environ la moitié des prisonniers, à Megido, sont des partisans du Hamas, 25 pour cent sont des hommes du Fatah, et les autres appartiennent à d'autres organisations. Bien que les prisonniers soient, par définition, privés de leur liberté, on les craint comme la mort. Le responsable de la prison, le commandant Golan Mimoun, nous dit : "notre peur intense, sans doute visible, c'est celle que des prisonniers ne parviennent à capturer l'un des gardiens et à le garder en otage. Nous savons parfaitement qu'ils n'aspirent qu'à une chose : prendre quelqu'un en otage afin de sauver leur peau. Mais si l'un de nos hommes tombait entre leurs mains, leurs chances de s'en sortir sont, pour ainsi dire, nulles."
Afin de dominer cette peur, la prison a été entourée de pas moins de dix-huit miradors, occupés jour et nuit, et l'équipe de surveillance comporte, en permanence, pas moins de deux cent soldats, dont la plupart sont des réservistes, auxquels s'ajoute une force spéciale, appelée "Force 100", composée de vingt soldats super-entraînés à la récupération d'otages. Le commandant de cette force, le colonel Saghi Sabah nous a déclaré : "nous nous entraînons depuis trois ans pour le cas où ils auraient besoin de nous pour quelques minutes - je veux dire : si une tentative de prise d'otages se produisait".
Mimoun ajoute : "la peur qu'ils n'enlèvent l'un des soldats m'empêche de dormir. C'est ce qui nous oblige à avoir en permanence autant de surveillants ici vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Nous effectuons jusqu'à quatre-vingt exercices par mois, seulement pour entretenir la vigilance de nos hommes".
Mimoun poursuit : "mais l'enlèvement d'otages n'est pas le seul danger que nous courrions ici. Je vais vous dire la vérité : je ne peux pas imaginer d'endroit pire qu'ici, pour une prison de haute sécurité... A moins de cinq cent mètres de la prison, il y a les maisons des membres des kibboutz voisins de Jafaat Auz et de Megido, la région est cernée de villages arabes, elle est proche des frontières de l'Autorité palestinienne et de Jénine, ce qui veut dire qu'un prisonnier qui parviendrait à s'enfuir pourrait arriver en territoire palestinien quelques minutes après, pourrait y planifier de nouvelles opérations ou même, pourquoi pas, en réaliser une, immédiate et totalement improvisée..."
Les réservistes qui ont effectué leur service à Megido au cours des années écoulées allèguent souvent que les prisonniers palestiniens sont maîtres de la prison et de son administration et qu'ils avaient peur de les affronter directement. Ils disent que les prisonniers disposent de téléphones portables, qui leur permettent de diriger des cellules de terroristes qui réalisent des opérations à l'extérieur. Le colonel Mimoun nous dit : "nous tentons de lutter contre la contrebande des téléphones cellulaires, mais je pense qu'un certain nombre de prisonniers en ont, inévitablement. Mais sachez que les prisonniers ne font pas ce qu'ils veulent, et que nous sommes intraitables en matière de sécurité".
Les derniers troubles constatés à Megido se sont produits, il y a sept mois environ, au moment où les prisonniers pour raisons de sécurité ont fait une grève de la faim dans les prisons israéliennes. Les prisonniers, à Megido, se devaient de manifester leur solidarité avec les grévistes de la faim. Après qu'on ait interdit leur défilé de protestation, ils se sont précipités comme un seul homme sur la grille de l'enceinte et ont menacé de tout détruire. A la tête de ces troubles, Ahmad Abu Umriyyéh (27 ans) habitant de Jérusalem-Est, jouait le rôle du "shawish", le représentant officiel des prisonniers face à la direction de la prison. C'est cet homme qui avait mené, de temps en temps des "négociations" sur différentes revendications des prisonniers. Le chef de la prison indique :"Abu Umriyyéh a su galvaniser les prisonniers en un clin d'oeil. Nos avons dû employer des centaines de grenades lacrymogènes avant de pouvoir mettre un terme à cette émeute. Les prisonniers avaient mis le feu à des quartiers entiers du campement de tentes : les flammes montaient jusqu'au ciel. Je dois avouer que nous avons vécu des moments difficiles, effrayants..."
Au cours des trois derniers mois, avec la reprise de l'afflux de Palestiniens en état d'arrestation, l'atmosphère est électrique. Ecoutons Mimoun : "la tension à l'intérieur de la prison est très forte, elle est due aux échos qui y parviennent de ce qui se passe à l'extérieur, nous sommes prêts à toute éventualité. Pour être francs, la vérité est que chaque jour nous arrivent de nouveaux prisonniers, ce qui ne fait qu'attiser les ressentiments, mais aussi les enthousiasmes... il est très difficile pour les prisonniers de s'adapter aux règlements de la prison, ce qu'ils veulent, c'est continuer l'intifada ici, à l'intérieur même du camp."
Mimoun ajoute : "nous essayons de veiller aux droits des prisonniers, comme la mise à disposition d'eau chaude dans les sanitaires, une nourriture et des soins médicaux suffisants, les visites de leurs proches. Ces derniers temps, après une lutte menée par les prisonniers, il a été décidé que les prisonniers de Megido passeraient devant une commission afin de réduire leurs peines d'un tiers, comme cela est prévu par la loi, c'est leur droit". A notre question sur les mauvaises conditions régnant dans le camp, il répond : "je dois bien avouer que ce qui se dit à ce sujet est, en grande partie, vrai. Il est regrettable de devoir incarcérer les prisonniers dans des tentes. En 1988, les prisonniers pour raisons de sécurité ne devaient séjourner à Megido que de manière transitoire, leur afflux était dû à la première intifada... Mais ce "provisoire" dure, nous n'en voyons pas la fin."
Durant les premières années consécutives à l'accord d'Oslo, le nombre des prisonniers a diminué, passant de 1 200 à 500 seulement, mais ce nombre a recommencé à croître avec le regain des opérations qui ont accompagné ces accords au cours des trois derniers mois. Depuis le déclenchement des troubles dans les territoires, ce nombre a augmenté de presque cinquante pour cent. 750 prisonniers vivent sous la tente, dans des conditions très dures. 60 prisonniers, considérés comme très dangereux, sont détenus dans un bâtiment en dur placé sous haute surveillance, et 17 prisonniers "administratifs" sont en état d'arrestation, dans l'attente d'un jugement : ils ne savent absolument pas quand ils seront relâchés.
Mimoun, toujours : "dans les circonstances difficiles actuelles, nous essayons de traiter les prisonniers du mieux qu'il est possible, sous la supervision permanente de la Croix Rouge. Malgré nos efforts, je sais bien que lorsqu'une femme palestinienne vient pour rendre visite à son mari et qu'elle doit attendre, après des heures de voyage pour venir ici, à Megido, pendant de nombreuses heures supplémentaires sous un auvent fibro-ciment, sans disposer d'aucune commodité, elle ne peut voir en nous que des sales types".

18. Ma maison à Jaffa est aussi importante que Jérusalem par Mohamed Amine
in Al-Ahram Hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercredi 10 janvier 2001
Gaza, de notre correspondant
Ahmad Daher est un jeune palestinien de 18 ans. Il a beaucoup réfléchi avant d'entrer à l'université cette année. Les conditions économiques précaires de sa famille ne l'encourageaient guère à prendre une telle décision. D'ailleurs, les conditions n'ont jamais été aussi mauvaises que ces trois derniers mois. Son père travaillait à l'intérieur de la ligne verte. Ahmad vit avec sa famille dans le camp d'Al-Chatië (la plage) au bord de la Méditerranée. En fait, le camp n'évoque en quoi que ce soit une plage méditerranéenne. C'est plutôt un affront à l'humanité, la preuve la plus éloquente de la dégradation des conditions de vie des Palestiniens sur leur propre terre et non dans celle d'autrui.
La famille d'Ahmad Daher n'est pas originaire de Gaza. Elle vient du village de Yabna qu'elle a quitté en 1948 dans l'espoir d'y revenir après la victoire des Arabes. Or, jusqu'à présent, ils n'ont pas été victorieux. Voire, l'Etat d'Israël a été créé et il refuse le retour des réfugiés dans les terres qu'il contrôle, celles des Daher et de bien d'autres.
Le jeune Ahmad et ses camarades du camp n'ont d'autre choix que de participer à l'Intifada. Pour eux, ce camp comme tous les autres, n'est pas leur foyer. C'est un lieu d'hébergement provisoire même 50 ans après. Si la question de Jérusalem a été la pierre d'achoppement de Camp David II, le problème des réfugiés semble être le véritable obstacle à tout règlement, voire toute négociation actuelle ou future. Les propositions de Bill Clinton ont le mérite certes de créer un mécanisme pratique pour surmonter les difficultés (voir encadré). Mais en fait, elles dégagent la responsabilité d'Israël en ce qui concerne le sort des réfugiés. Yasser Arafat n'aurait qu'à signer un document selon lequel il renonce à toute nouvelle revendication d'Israël. Une proposition difficile parce qu'Arafat ne peut accepter de signer un accord renonçant au Droit Au Retour (DAR). Autrement, il aurait à affronter plus de 4 millions de réfugiés et leur annoncer la fin de leur rêve de retour à leurs foyers. Et Arafat n'a pas les moyens, surtout à l'heure actuelle, de faire ceci.
La direction palestinienne tient au DAR et de manière spécifique, c'est-à-dire le retour des réfugiés à leurs foyers conformément à la résolution 194 de l'Onu. Les négociateurs palestiniens n'ont pas manqué de soulever la question lors de leurs pourparlers avec Israël. Il n'est pas fortuit qu'à chaque fois qu'on a l'impression que les Palestiniens et les Israéliens sont sur le point de parvenir à un accord que l'émotion gagne les milieux palestiniens même ceux de l'étranger.
Le petit foyer de substitution
La question qui se pose est de savoir si la direction palestinienne est capable ou non de convaincre les réfugiés et l'opinion palestinienne d'accepter un règlement dont les grandes lignes prévoient un retrait israélien vers les frontières de juin 1967 et l'établissement d'un Etat palestinien dont la capitale serait Jérusalem-Est contre la renonciation au DAR. De nombreux porte-parole palestiniens avaient évoqué cette possibilité au moment du lancement du processus de paix, avec Madrid et Oslo. Il avait été question alors que pour le « retour au foyer national, c'est-à-dire l'Etat palestinien indépendant » les réfugiés accepteraient de renoncer à leur véritable foyer perdu en 1948. Il ne s'agissait pas d'un leurre ou d'un stratagème. A l'époque, l'idée d'un Etat palestinien semblait tellement hors de portée qu'elle est devenue le rêve fondamental pour lequel les Palestiniens étaient disposés à consentir tous les sacrifices.
Mais tout d'un coup, il s'est avéré aux Palestiniens que l'établissement d'un Etat palestinien n'était pas un mirage. A la veille des élections législatives israéliennes de 1996, le Parti travailliste a éliminé la clause de son programme politique rejetant l'établissement d'un Etat palestinien.
Cependant, tout d'un coup, les Palestiniens des territoires autonomes ont eu l'impression que cet Etat possible n'est pas grand-chose et ne mérite pas qu'on y sacrifie le DAR. Israël avec ses bouclages incessants a démontré qu'il pourrait asphyxier économiquement cet Etat hypothétique. D'où cette idée que ce futur foyer serait peu viable.
Désormais, le discours qu'on entend le plus est ce rejet de la réduction du DAR « à un droit à revenir en territoire sous administration palestinienne ». Al-Hossam Khedr, membre du Conseil législatif palestinien représentant le camp de Balata à Naplouse, vient de le crier haut et fort : « Avec tout le respect que nous avons pour Jérusalem et la mosquée Al-Aqsa, ce qui m'intéresse le plus c'est ma maison à Jaffa ». Le même député avait affirmé il y a quelques mois que même s'il signait un document où il s'engageait de ne pas regagner Jaffa, cela ne veut pas dire « que les générations suivantes se sentiraient liées par cette signature. Un de mes petits-enfants viendra dire que son grand-père était perturbé au moment de la signature et qu'il n'avait pas le droit de procéder à une telle renonciation et n'avait pas reçu de mandat pour faire des concessions en ce qui concerne des propriétés que la famille possède depuis des centaines d'années ».
La résolution 194 de 1948
Arafat et sa direction sont au courant de cet état d'esprit tant et si bien qu'ils ont souvent affirmé qu'ils soumettraient tout accord à un référendum populaire. Entre-temps, ils tentent d'apaiser la population en soulignant qu'ils ne renonceront pas au DAR.
De toute façon, c'est la position affichée des Palestiniens lorsqu'ils évoquent les négociations de paix sous la houlette de Washington. Toutes les déclarations officielles vont dans ce sens, qu'il s'agisse d'Arafat ou des membres de l'équipe de négociation. Du point de vue palestinien, la résolution 194 de 1948 assure une couverture internationale au DAR. Cette résolution adoptée le 12 décembre au cours des dernières semaines de la guerre de Palestine avait été rejetée par Israël. Elle est renouvelée chaque année et stipule que « les réfugiés qui désirent rentrer dans leurs foyers et vivre en paix avec leurs voisins devraient y être autorisés le plus vite possible et que des dédommagements devraient être versés pour les propriétés de ceux qui ne veulent pas revenir ».
La position officielle d'Israël à propos de cette résolution n'a pas changé. Toujours est-il que des voix s'élèvent dans la classe politique israélienne pour une acceptation partielle de la résolution de manière à ce qu'elle serve d'approche permettant de mettre fin aux revendications palestiniennes. Les récentes déclarations d'Ehud Barak vont dans ce sens, affirment les analystes.
Israël avait fait état de plusieurs arguments pour ne pas accepter cette résolution, entre autres que les résolutions de l'Assemblée générale ne sont pas contraignantes comme celles du Conseil de sécurité, elles n'ont que valeur de recommandation. La résolution ne cite pas explicitement les termes de « droit » ou « droit au retour » et ne définit pas non plus l'ethnie des réfugiés. Par ailleurs, Israël a souligné que les « réfugiés sont partis à l'appel des pays arabes qui avaient déclenché la guerre contre l'Etat hébreu à sa proclamation », alors que le texte de l'Onu se réfère « à des réfugiés qui veulent vivre en paix avec leurs voisins ». Ce discours a marqué longtemps la position officielle du ministère israélien des Affaires étrangères à grand renfort de documents et d'arguments juridiques. C'est le ministre de la Justice Yossi Beilin qui a été le premier à vouloir faire exception en formulant en 1995 avec Abou-Mazen un projet destiné à résoudre la question des réfugiés. Ce document est à la base des propositions actuelles. Il prévoit la mise en place d'un mécanisme international qui prendrait en charge la question de telle sorte que la plupart des réfugiés qui le souhaitent reviennent dans le nouvel Etat palestinien à l'exception d'une minorité qui serait installée en Israël « pour des raisons humanitaires », alors que les autres pourraient se fixer dans des pays arabes. Le gouvernement israélien s'est dit seulement prêt à accepter le retour de plusieurs dizaines de milliers de réfugiés à titre de « regroupement familial » et n'a pas exclu de participer à une indemnisation. Ce projet avait été proposé lors des discussions de Camp David II en juillet dernier. Ehud Barak l'avait avalisé tout en rejetant cependant l'idée de reconnaître sa responsabilité pour les souffrances matérielles et morales endurées par les Palestiniens comme conséquence de la guerre de 1948. Les propositions de Clinton telles qu'elles ont été publiées par la presse comprennent un tel aveu, mais dissimulé.
Les choix difficiles d'Arafat
Le droit au retour place Arafat dans une situation difficile de confrontation non seulement avec les réfugiés palestiniens en Cisjordanie et à Gaza, mais avec les Etats arabes aussi. D'après lui, ce problème est plus compliqué que celui de Jérusalem. Pour la Ville sainte, le président de l'Autorité palestinienne pourrait faire pression sur Israël et les Etats-Unis grâce au soutien des gouvernements arabes, de la mobilisation des mouvements nationalistes et des Etats islamiques membres de l'Organisation de la Conférence Islamique (OCI). Ces derniers se considèrent comme des ayants droit en ce qui concerne Al-Haram al-charif (L'Esplanade des mosquées).
Si la question de Jérusalem appartient à tous les Arabes, celle des réfugiés concerne les Palestiniens uniquement, relèvent les observateurs. Il est vrai cependant que des pays arabes comme le Liban, la Jordanie et la Syrie craignent un accord entre Arafat et les Israéliens qui ne réglerait pas le problème des réfugiés qui s'y trouvent actuellement « à titre provisoire ». Ils seraient 1,4 million en Jordanie, 800 000 dans la bande de Gaza, 370 000 en Syrie et autant au Liban, selon les chiffres de l'Agence des Nations-Unies pour l'aide aux réfugiés (UNRWA). Beyrouth a adopté une position claire et ferme à ce sujet : « Pas de règlement de la question des réfugiés aux dépens des droits nationaux du peuple libanais ». Le gouvernement jordanien également a annoncé qu'aucun « nouveau » réfugié palestinien ne serait installé en Jordanie. Pour Amman, ces Palestiniens devraient trouver refuge dans leur Etat ou en Europe.
Arafat se trouve piégé en quelque sorte. S'il renonce au DAR ou s'il trouve une formule de compromis, il aura fort à faire face à l'opposition à l'intérieur et notamment les réfugiés. A supposer qu'il surmonte cet obstacle et qu'il proclame un Etat palestinien, des pays arabes demanderaient que les réfugiés palestiniens s'y déplacent. Si les Palestiniens ont une patrie, les pays arabes ne seront plus tenus de les héberger.
Il ne s'agit pas de spéculations, mais il existe toutes sortes de difficultés en rapport avec ce statut des réfugiés et leur présence dans les pays arabes. Des Etats comme le Liban, la Jordanie et la Syrie craignent qu'en cas d'accord palestino-israélien avec des concessions sur le DAR, des manifestations ou même une révolte populaire palestinienne où les autorités seraient obligées de recourir à la force contre des réfugiés frustrés qui comprendront qu'ils n'ont plus de rêve.
La seule issue serait de trouver une formule où Israël reconnaîtrait sa responsabilité pour les souffrances morales subies par les Palestiniens, tout en ajournant « à un moment propice » la solution économique fondée sur les compensations, l'hébergement et la réhabilitation des réfugiés. D'aucuns proposent à Arafat d'adopter le procédé israélien de « réparations » exigées de l'Allemagne pour sa responsabilité vis-à-vis de la shoah.
En attendant, la question des réfugiés demeure l'obstacle à un règlement du conflit palestino-israélien.

19. "Le refus aux Palestiniens du droit au retour équivaut à l'épuration ethnique" entretien avec Salmane Abou-Setta réalisé par Randa Achmawi
in Al-Ahram Hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercredi 10 janvier 2001
Salmane Abou-Setta, chercheur palestinien spécialiste des questions relatives aux réfugiés, explique pourquoi il faut s'attacher au droit au retour.
- Al-Ahram Hebdo : Que pensez-vous des clauses du plan du président Bill Clinton sur le règlement du problème des réfugiés palestiniens ?
- Salmane Abou-Setta : Ma position est, je présume, identique à celle de presque 5,2 millions de réfugiés et ceux-ci n'ont pas la moindre intention d'abandonner leur droit légitime et inaliénable au retour, en accord avec la résolution 194 de l'Assemblée générale de l'Onu, la déclaration universelle des droits de l'homme et aussi avec le droit sacré de propriété qui ne peut être annulé ou aboli par le simple passage du temps, par l'occupation ou par la déclaration de souveraineté d'un nouvel Etat. Ainsi, les propositions du président Clinton ne sont pas plus qu'une copie de celles des autorités israéliennes, qui avaient déjà été présentées en 1988 par Shlomo Gazit (le premier gouverneur militaire des territoires occupés et chef de l'intelligence militaire). Selon ce plan, Israël devrait assumer une certaine part de responsabilité symbolique en ce qui concerne le problème des réfugiés, sans pour autant leur permettre de retourner chez eux. Ce plan ne permettrait que la réunification de certaines familles, ce qui, dans la pratique, ne veut rien dire, parce que ceci ne représente, selon les meilleures estimations, que la possibilité de retour de 1 000 personnes chaque année. Pour eux aussi, les réfugiés devraient rester là où ils sont ou bien être transférés dans un troisième lieu. Or, ceci va à l'encontre du désir des Palestiniens et est en contradiction avec le droit international. De plus, ce genre d'initiative devrait même être considéré comme un crime de guerre. Expulser des gens de leur foyer, ou encore de les empêcher d'y retourner n'est-il finalement pas une sorte d'épuration ethnique ?
— Croyez-vous que la majorité des Palestiniens aimeraient retourner, si longtemps après, en Israël, un endroit où ils seraient discriminés ?
— Tout d'abord, le fait de désirer ou de refuser de retourner ne doit en rien affecter leur droit inaliénable et légitime au retour. Un droit ne doit pas être discuté ; ce serait aux Palestiniens concernés de choisir s'ils aimeraient aller s'installer là où ils ont le droit de le faire ou pas. C'est un droit inaliénable comme celui de parler ou de respirer. Ceci n'est pas une opportunité qu'on perd si elle n'est pas saisie tout de suite. Mais si ce que vous voulez savoir, c'est si les Palestiniens aimeraient rentrer chez eux ou pas, la réponse est sûrement oui. J'ai pu moi-même le vérifier lors de recherches faites dans 25 camps de réfugiés au Moyen-Orient et auprès des représentants des groupes des réfugiés vivant en Europe et aux Etats-Unis. Je n'ai pas constaté que la volonté de retour avait diminué. Quant au fait qu'ils seraient discriminés au sein de la société israélienne, j'aimerais dire que selon le plan de la partition de la Palestine, c'est-à-dire, la résolution 181 de 1947 est très claire sur cela : les droits politiques, religieux et civils de tous les citoyens doivent être protégés. Cependant, ceci nous renvoie à un autre problème, à savoir qu'Israël est un pays dans lequel une grande partie des lois sont fondées sur des principes racistes. Elles vont même jusqu'à exclure tous ceux qui ne sont pas juifs. Ceci a été condamné à plusieurs reprises aussi bien par la communauté internationale, l'assemblée générale des Nations-Unies, les organisations non gouvernementales comme Amnesty International, que par le comité des Nations-Unies pour les affaires sociales et culturelles. Ces pratiques racistes sont condamnées et continueront de l'être aussi bien quand elles sont appliquées sur les Palestiniens vivant en Israël que sur ceux qui devront retourner chez eux.
— Comment voyez-vous l'application des termes de la résolution 194 de 1948 sur le droit au retour des réfugiés palestiniens ?
— A ce propos, j'aimerais d'abord parler de la valeur du passage du temps. La résolution 194 est une émanation du droit international, ce n'est pas une invention ou une décision politique ; elle est basée sur des droits fondamentaux et ceux-ci sont devenus clairement des droits inaliénables dans la résolution 3 236 de 1974 de l'Assemblée générale des Nations-Unies. Mais si la question se réfère aux possibilités pratiques du retour des réfugiés, je peux vous assurer à ce propos que ce genre d'argument n'est pas justifiable. Je dis ceci après avoir consacré de longues études sur ce sujet. Je peux assurer que nous sommes bien documentés sur l'emplacement des terres arabes, ainsi que sur la dimension de ces propriétés. Nous avons aujourd'hui des cartes à travers lesquelles nous pouvons identifier l'emplacement de chaque dunum (quart de feddan) de terre appartenant aux Palestiniens. L'autre problème est que ces terres sont actuellement occupées. Or, ceci nous renvoie plus que tout à un principe selon lequel on ne doit jamais récompenser un voleur en lui donnant le titre officiel pour des propriétés volées. Ce qui est contre toute convention morale ou légale. Mais si on parle uniquement de l'aspect pratique de la question, mes recherches ont démontré que plus de 80 % de la population d'Israël vit aujourd'hui sur près de 14 % du territoire. Ceci représente à peu près la même quantité de terres qu'elle possédait en 1948, ou peut-être un peu plus. Ce qui laisse donc 20 % des Israéliens pour les 86 % restants du territoire. C'est donc un crime de ne pas laisser les Palestiniens bénéficier de leur droit légitime au retour. 

20. "Le cynisme du plan de Clinton est au-delà de toute description possible" entretien avec Noam Chomsky réalisé par Randa Achmawi
in Al-Ahram Hebdo (hebdomadaire égyptien) du mercredi 10 janvier 2001
Penseur juif de renom, lié à un mouvement sioniste laïc depuis ses débuts, Noam Chomsky plaide pour une solution binationale au conflit israélo-palestinien.
- Al-Ahram Hebdo : Vous avez été souvent très critique vis-à-vis d'Israël. Pourriez-vous nous expliquer pourquoi ?
- Noam Chomsky : Depuis mon très jeune âge, j'ai toujours été actif dans un mouvement sioniste de nature plutôt laïque. J'y ai exercé de nombreuses fonctions. Malgré cela, je me suis toujours fermement opposé à la création d'un Etat juif. J'étais lié à des groupes qui recherchaient une coopération arabo-juive dans le but de parvenir à un règlement de type binational (quelque chose proche du style suisse des cantons). Une position prise en considération à l'époque au sein du mouvement sioniste. Quand l'Etat fut établi en 1948, cette question d'Etat binational a changé de nature. Dans la mesure où l'Etat appartient à ses gouvernants et non à ses citoyens, il n'est certainement pas démocratique. Ce genre de question est soulevé partout dans le monde, y compris en considérant le système d'Etat-Nation établi en Europe, ainsi que ceux hérités du colonialisme européen. La question est loin d'être simple, et ses éléments varient selon les pays. Mais les problèmes fondamentaux sont largement partagés.
— Quelle solution envisagez-vous pour le conflit israélo-palestinien ?
— Même après la guerre de 1967, je n'ai pas changé mes convictions selon lesquelles il existe une possibilité pour un règlement binational. J'avais pensé à quelque chose comme un arrangement fédéral, où il y aurait à la fois intégration et interaction développées à travers des lignes nationales. J'avais beaucoup parlé et écrit sur ce sujet à l'époque, mais mes propos n'ont eu aucune résonance. Tout ce que j'ai pu entendre, c'étaient des critiques hostiles venant de tous les côtés. Je suis encore de l'avis que ces options-là auraient dû être prises en considération et appliquées. Elles avaient une grande chance de réussir et auraient sans doute épargné de nombreuses tragédies. Vers 1973, ces options ont disparu. Ces discussions ont été reprises récemment pour la première fois en presque un demi-siècle, peut-être un peu trop tard. Mais je continue à penser — comme je l'ai d'ailleurs fait toute ma vie — que celles-ci sont les seules bases fondamentales pour un règlement juste à long terme, qui satisferait les besoins essentiels et les aspirations justes du peuple de la Palestine. Mais ceux-ci ne représentent pour les plus optimistes que des perspectives à long terme.
Il existe aussi un règlement à court terme plus accessible et tout le monde le connaît. Une de ses composantes est la résolution 242, qui fait appel à la paix entre les Etats de la région en échange du retrait par Israël des territoires occupés, avec des ajustements territoriaux mutuels mineurs. Mais la résolution 242 était en fait entièrement négative (rejectionniste), dans la mesure où elle ne reconnaît pas les droits nationaux des Palestiniens. La résolution ne parle que d'un problème de réfugiés. Une seconde composante de la résolution surmonte pourtant ce côté négatif, en reconnaissant les droits nationaux des Palestiniens : établir deux Etats sur le territoire de la Palestine suivant les lignes de partage de 1967, avec des modifications mineures de frontière. Il y a eu un consensus international autour de cette solution pendant presque 25 ans. Le seul obstacle était, et demeure, l'opposition des Etats-Unis, qui sont la principale puissance étrangère dans la région.
— Comment voyez-vous les négociations de dernière chance dans lesquelles le président Bill Clinton est personnellement impliqué ?
— Lors de ces négociations, les Etats-Unis ont gardé leur partialité, s'attachant à leurs positions précédentes de refus et rejet des demandes légitimes des Palestiniens. On a parlé de manière très vague du retour de 90 % à 95% des territoires occupés aux Palestiniens. Mais un regard plus attentif à ces propositions révèle une image un peu différente. Je n'ai pas vu d'indications de changement par rapport au cadre de base défini par les accords d'Oslo. Ceci avait été suffisamment et clairement démontré par la carte israélienne sur le statut final soumise au sommet de Camp David. Celle-ci prévoit un grand Jérusalem devant s'étendre dans toutes les directions pour inclure la ville (colonie) grandissante de Maale Adumim qui a été établie en vue de couper les territoires occupés en deux. Celle-ci s'approche de Jéricho et s'étend jusqu'aux rives du Jourdain. Un autre groupement de colonies dans le nord divise également en deux le reste du territoire palestinien. Il existe ainsi quatre enclaves palestiniennes isolées en Cisjordanie. Celles-ci sont complètement séparées du « Grand Jérusalem » aussi bien que de tout le monde arabe. Ceci ressemble à ce qui se prépare pour Gaza. Ce plan n'existe pas seulement sur le papier. Il est aussi sur le terrain dans un programme de colonies et d'infrastructures mis en place, avec le soutien des Américains, par tous les gouvernements israéliens durant les années qui ont suivi Oslo. Naturellement, Clinton serait ravi de voir un tel arrangement, de style bantoustans, mis en place avant son départ de la Maison Blanche.
Le cynisme du plan de Clinton est au-delà de toute description possible. On a présenté ses propositions comme étant on ne peut plus justes. Rien de plus équitable que de donner, à Jérusalem-Est, les quartiers arabes aux Arabes et les juifs aux juifs. Rien ne pourrait paraître plus raisonnable. Ceci jusqu'à ce qu'on jette un coup d'œil sur les cartes et qu'on se rend compte que les quartiers palestiniens ne représentent qu'une partie minuscule de Jérusalem-Est, alors que les quartiers juifs incluent de nombreuses zones au nord de Ramallah, au sud de Bethléem, et plus loin à l'est de Maale Adumin, qui n'occupe actuellement que 1/6 des terres qui lui ont été assignées.
— Pensez-vous qu'Ariel Sharon accédera au pouvoir lors des prochaines élections en Israël ?
— Il me semble très possible que Sharon remporte les prochaines élections. Ceci serait à mon avis un désastre. Mais en réalité, l'effet que cela causera pourrait aussi être très complexe. Les Etats-Unis préfèrent le Parti travailliste au Likoud. Non pas parce qu'ils voient une vraie différence entre leurs politiques, puisqu'elles n'existent pas. La différence réside dans le style. Les membres du Parti travailliste sont occidentalisés, bien éduqués, laïcs et professionnels. Ils correspondent parfaitement aux normes d'hypocrisie occidentale. Tandis que le Likoud possède des éléments constitutifs un peu différents. Ses membres agissent de façon à offenser les sensibilités occidentales. Comme on peut déjà s'y attendre, le gouvernement de Sharon sera en perpétuel conflit avec Washington. Comme cela avait d'ailleurs été le cas lors du gouvernement précédent du Likoud. Il est possible que le style du Likoud détachera un peu Washington de ses engagements en faveur d'un règlement de style bantoustans proposé par Clinton.
— Pensez-vous que Barak peut accepter la souveraineté palestinienne sur Jérusalem-Est ?
— Israël pourrait permettre aux Palestiniens d'administrer les banlieues de Jérusalem-Est, sous un contrôle global d'Israël.
— Quelle solution pour le problème des réfugiés ?
— Nous devrions être réalistes. On ne doit pas se faire des illusions à ce sujet. Israël n'acceptera pas un retour substantiel des réfugiés à leurs foyers. Et aucune force extérieure ne pourra les obliger à le faire. Toute tentative de mettre en œuvre une telle politique risque de dégénérer en guerre. Il est très difficile de le dire mais, dans les conditions actuelles et prévisibles, il n'y aura pas de solution juste pour le problème des réfugiés. Le maximum qu'on puisse espérer c'est que cette question obtienne une solution plus humaine en offrant à ces gens des dédommagements justes et la possibilité de construire une nouvelle existence. Il n'y a pas de raison pour oublier l'Histoire ou abandonner les espoirs. Personne ne peut savoir ce qu'apportera l'avenir.