"Gaza est coupée en trois, la population n'a plus le droit de se déplacer. Parfois, l'armée israélienne ouvre un barrage pendant deux heures le matin et l'après-midi, c'est l'anarchie, la police palestinienne fait ce qu'elle peut pour contenir les voitures... Personne ne passe à pied, ni même les chiens, les soldats israéliens tirent aussi sur les chiens... L'armée israélienne paralyse Gaza par mesure de sécurité, pour protéger les colonies. Les maisons palestiniennes trop proches des barbelés sont rasées, les arbres arrachés par les bulldozers, sauf les palmiers... l'armée israélienne est sans pitié, méprisante, cruelle, elle humilie la population. A Gaza, les soldats israéliens traitent mieux les palmiers que les chiens, ils traitent mieux les palmiers que les gens."
 
Frédéric Barrère, correspondant de France Info à Gaza, le lundi 8 janvier 2001
 
 
Point d'information Palestine > N°124 du 15/01/2001

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La lettre de Adila Laïdi-Hanieh, Directrice du Centre Culturel Sakakini de Ramallah
à Franz-Olivier Giesbert, Rédacteur en chef de l'hebdomadaire "Le Point"
Monsieur, Je vous envoie ce droit de réponse à l'article de Bernard-Henri Lévy publié dans votre magazine, le 24 novembre 2000, sous le titre: "Chez les Palestiniens de Ramallah". Je dirige un centre culturel qui a accueilli monsieur Lévy lors de sa visite à Ramallah le 29 octobre 2000. J'espère que vous publierez ma lettre comme droit de réponse, même si elle est très tardive. L'encerclement israélien des villes palestiniennes fait que nous recevons la presse étrangère très en retard.
Monsieur Lévy a rencontré dans notre centre -et par la suite à la prestigieuse université de Birzeit- un nombre d'intellectuels, universitaires et chercheurs palestiniens. Au cours de ces deux réunions, il s'est entretenu de la situation sous la nouvelle vague de répression israélienne, et a pu écouter nos aspirations à la liberté et à l'indépendance. Que fut grande ma surprise à la lecture de l'article qu'il produit de retour en France, truffé d'opinions et jugements assez superficiels et parfois méprisants, qui auraient, pour la plupart, bien pu être écrits sans le bénéfice d'une visite sur le terrain.
Je ne voudrais pas ici répondre point par point aux propos de monsieur Lévy,  mais voudrais simplement me référer à trois sujets qu'il a  entendu développer plusieurs fois au cours de ses rencontres et qui, à mon sens, auraient pu enrichir sa réflexion au lieu d'être occultés. Evidemment, nous n'attendions pas de Bernard-Henri Lévy une conversion à la cause de libération palestinienne, ni qu'il fasse une transcription fidèle de ses rencontres. Mais en tant que philosophe et apôtre des mouvements de libération dans le monde, nous pensions qu'il aurait pu au moins être touché par l'ampleur de notre souffrance, et donc dénoncer la répression insensée à laquelle nous sommes assujettis par le gouvernement israélien et sa puissante armée. 
Les intellectuels présents ont parlé éloquemment de l'aspiration palestinienne à l'indépendance et à l'établissement d'un Etat souverain, sur seulement 22% du territoire de la Palestine intégrale; et cette Intifada n'en est que l'ultime incarnation. Monsieur Lévy nous a d'ailleurs appris qu'il soutenait notre droit à établir notre Etat depuis 1969..
Le premier point important qui fut soulevé, lors des rencontre, est le système étouffant et apartheidien de siége et d'encerclement des agglomérations palestiniennes. Par exemple, un poète présent à une des rencontres, et qui suit un traitement médical lourd dans des hôpitaux israéliens, est incapable de s'y rendre du fait de ce bouclage. Une romancière présente parla de son impossibilité de visiter ou de vivre dans sa maison natale à Jérusalem, alors que n'importe quelle personne de confession juive de n'importe quel pays, peut devenir citoyenne d'Israël, et donc acheter et vivre dans cette maison.
Le deuxième point est la question de la violence utilisée par l'armée israélienne pour casser l'Intifada. A ce jour 341 palestiniens ont été tués, 170 au moment de la visite de M. Lévy, et aujourd'hui 9000 blessés vont vivre avec les séquelles de la violence israélienne. Des statistiques publiques montrent que 78% des impacts et blessures sont sur les parties supérieures du corps : Donc les balles israéliennes visent bien à tuer ou à rendre leurs cibles handicapées à vie (http://www.hdip.org). Cette violence préméditée et continue se caractérise aussi par les meurtres ciblés commis par les commandos secrets israéliens d'assassinats qui sévissent dans les territoires palestiniens -dont monsieur Lévy nous a dit connaître l'existence et qui sont dénoncés par nombre d'Israéliens- , et par les bombardements aériens et maritimes des villes et camps de réfugiés. Cette répression a été condamnée publiquement avant la publication de l'article de monsieur Lévy par Amnesty International, dont une commission d'enquête mentionna l'utilisation disproportionnée de la force armée, et de la non-investigation des meurtres (http://amnesty.org). Ce rapport, ainsi que celui rendu public plus tard par le Commissaire de l'ONU pour les droits de l'homme, Mary Robinson, décrivent une réalité simple et visible sur le terrain pour n'importe quel visiteur en Palestine (http://www.unhchr.org).
Le troisième et dernier point est la question du couvre feu barbare imposé à 37 000 habitants de la ville d'Hébron depuis le 1er octobre 2000. Selon ce système, les marchés, usines, écoles, collèges, entreprises et associations des zones bouclées sont fermés, et les habitants sont emprisonnés à l'intérieur de leurs maisons 24 heures sur 24, sept jours sur sept. On ne peut même pas parler de punition collective, puisqu'il n y a pas eu de crime commis par ces 37 000 hommes, femmes et enfants. En même temps, les 450 colons israéliens d'Hébron-ville  circulent librement. Ce type de couvre feu fut dejà instauré en 1994 -après les accords  d'Oslo-, à la suite du massacre par un colon israélien de dizaines de palestiniens alors qu'ils priaient dans la mosquée d'Abraham. En réaction, Itzhak Rabin imposait un couvre feu de quarante jours aux palestiniens d'Hébron, et de trois semaines à la Cisjordanie entière. Enfin, la maison de ce colon ne fut pas démolie par l'armée israélienne comme le sont systématiquement celles des palestiniens accusés de participation à des opérations armées,  et sa tombe devint même un site de pèlerinage.
Je regrette donc que monsieur Lévy ait pris la peine de se déplacer jusqu'à Ramallah assiégée, pour finalement écrire un papier qui n'est pas digne d'un philosophe, mais se lit comme celui d'un journaliste partisan, aux positions en deçà de celles de bien de journalistes et intellectuels aussi bien français qu'israéliens.
Je vous remercie et vous prie d'agréer, monsieur, l'expression de ma considération la plus distinguée. Ramallah, le 9 janvier 2001.
 
Au sommaire
 
Rendez-vous
  1. LIVRE - Culture et impérialisme par Edward W. Saïd aux Editions Fayard
  2. RENCONTRE à Paris - Muna Hamze auteur de "Jours ordinaires à Dheisheh"
Il s'appelait Abdelhamid...
  1. La mort d'un artiste par Georges A. Bertrand, ancien Directeur du Centre Culturel Français de Gaza
  2. L'oiseau effrayé par Annie Fiore, écrivain et journaliste française
  3. Kafka par Anis Gandil, responsable d'Enfants Réfugiés du Monde Gaza
Revue de presse
  1. Biddya, en Cisjordanie : une image de "séparation unilatérale et définitive" par Bruno Philip in Le Monde du dimanche 14 janvier 2001
  2. L'équilibre confessionnel du Liban menacé par Chantal Rayes in Libération du vendredi 12 janvier 2001
  3. Moyen-Orient : revenir à l´esprit de Madrid par Marwan Bishara in Le Monde du vendredi 12 janvier 2001
  4. Le Likoud occulte les tensions entre ses leaders par Yaël Avran in L'Humanité du vendredi 12 janvier 2001
  5. Les réfugiés de Gaza s'accrochent au droit au retour par Bruno Philip in Le Monde du jeudi 11 janvier 2001
  6. Tandis que Sharon progresse, les efforts de paix s'essoufflent par Deborah Sontag in The New York Times du jeudi 11 janvier 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
  7. Réfugiés si près de leur Palestine par Alexandra Schwartzbrod in Libération du mercredi 10 janvier 2001
  8. Des Israéliens protestent contre le projet de division de Jérusalem par Deborah Sontag in The New York Times (quotidien américain) du mardi 9 janvier 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
  9. Les Palestiniens refusent l'offre canadienne pour les réfugiés Dépêche de l'agence Reuters du jeudi 11 janvier 2001, 15h01
  10. Le plan de paix ? “Des idées israéliennes à la sauce américaine” ! par Saïda Hamad in Al Hayat (quotidien arabe publié à Londres) traduit dans Courrier International du jeudi 11 janvier 2001
  11. Maroc - Malaise dans la communauté juive par in Al Hayat (quotidien arabe publié à Londres) traduit dans Courrier International du jeudi 11 janvier 2001
  12. Lettre ouverte à mon ami (et camarade) Peter Hayn : Pourquoi la politique étrangère britannique a-t-elle perdu la boussole ? par Mustafa Karkuti in Al-Safir (quotidien libanais) du mardi 9 janvier 2001 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
  13. Les risques présentés par une déclaration de principes sur le statut permanent in Negotiations Affairs Department le mardi 9 janvier 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
  14. Clinton donne les détails de son plan de paix dans un discours prononcé devant un parterre de Juifs américains par Jane Perlez in The New York Times (quotidien américain) du lundi 8 janvier 2001 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
  15. Réplique à Michelle Parent : à la défense du sionisme par Ghila Sroka in Le Devoir (quotidien québécois) du lundi 8 janvier 2001
  16. La C.I.A. escompte la création d'un Etat palestinien avant 2015 in Al-Watan Al-Arabi (hebdomadaire arabe publié à Paris) du vendredi 29 décembre 2000 [traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
  17. Une vision palestinienne des propositions de Clinton pour le Proche-Orient par Rashid L. Khaladi in The New York Times (quotidien américain) du jeudi 28 décembre 2000 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
  18. Condamné à mort par Gideon Levy in Ha'Aretz (quotidien israélien) du dimanche 24 décembre 2000 [traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Rendez-vous
 
1. LIVRE - Culture et impérialisme par Edward W. Saïd aux Editions Fayard
(Paru en novembre 2000 - 556 pages - 159 Francs - ISBN : 2213607915)
"Voici un livre magistral, à tous les sens du terme. Professeur à l'université Columbia de New York, Edward W. Said a d'abord présenté les thèmes développés dans cet ouvrage au cours de conférences dans les collèges américains et britanniques avant de rassembler les différentes facettes de son érudition pour prolonger la thèse défendue dans un livre précédent, "L'Orientalisme". Il y affirmait que l'Orient n'était qu'un fantasme créé par les orientalistes, c'est-à-dire par les Occidentaux. Avec "Culture et impérialisme", il fait deux pas de plus. Il dépasse le monde musulman pour s'intéresser à l'extension de la culture occidentale à l'ensemble de la "périphérie" puis à ce qu'il appelle "l'expérience historique de la résistance à l'empire". Il ne suffit pas en effet de constater la vocation "impérialiste" de la culture dominante, que ce soit celle des colonisateurs français ou britanniques au XIXe siècle, ou la culture américaine aujourd'hui. Refuser de voir que ces cultures dominantes ne se sont pas imposées dans un vide "culturel" mais ont au contraire refoulé, nié, détruit des cultures locales vivantes et riches, c'est se placer encore dans la position du colonisateur." Daniel Vernet in Le Monde du 24 novembre 2000
 
2. RENCONTRE à Paris - Muna Hamze auteur de "Jours ordinaires à Dheisheh"
L'Association Médicale Franco-Palestinienne et l'Association France-Palestine vous invitent le vendredi 26 janvier 2001, à 20h à Amnesty International - 76, Boulevard de la Villette - Paris 19° - à une rencontre-débat avec la journaliste palestinienne Muna Hamzeh à l'occasion de la sortie de son livre "Jours ordinaires à Dheisheh" paru aux Editions 00h00 (CF. Point d'information Palestine N°123). Débat animé par Isabelle Avran, journaliste, Secrétaire générale de l'Association France Palestine
Renseignements : AMFP / AFP - 21 ter, rue Voltaire - 75011 Paris
Tél : 01 43 72 15 79 - Fax : 01 43 72 07 25 - E-Mail: amfpafp@club-internet.fr
 
Il s'appelait Abdelhamid... 
 
Lundi 8 janvier 2001, 7h40, les dépêches d'agence de presse tombent comme d'habitude sur le net : "En Cisjordanie, une Palestinienne de vingt ans a été abattue dimanche par l'armée israélienne près d'une colonie juive de la région de Naplouse. Près d'Hébron, c'est un garçonnet de dix ans qui a été grièvement blessé d'une balle dans la tête par un soldat de Tsahal. Des soldats israéliens ont abattu dans la nuit un Palestinien dans la bande de Gaza, a-t-on appris lundi matin auprès des services de sécurité palestiniens. Abdelhamid El-Khorti, qui était âgé de 32 ans, marchait sur une route près de la colonie juive de Netzarim lorsqu'il a été pris pour cible par les soldats. D'après la version israélienne des faits, Abdelhamid El-Khorti s'approchait des soldats israéliens en pleine nuit avec un paquet suspect dans le dos et les soldats ont ouvert le feu." Aujourd'hui, ce n'est pas un anonyme qui est tombé, c'est un jeune artiste Palestinien, connu, respecté et pleuré de nombreux français...
 
1. La mort d'un artiste par Georges A. Bertrand, ancien Directeur du Centre Culturel Français de Gaza
Il y a quelques jours un homme, jeune, est mort à Gaza, tué par des militaires israéliens. Son sac sur l'épaule, il revenait chez lui, à deux pas de la colonie de Nezarim, cette fameuse colonie-bunker au pied de laquelle au tout début de cette nouvelle Intifada avait été tué le petit Mohammed. On a visé, il a été abattu. Lorsqu'il fut retrouvé, il baignait dans son sang, le visage emporté, assassiné. Sans véritable raison.
Cet homme, c'était Abdelhamid El-Khorti, un artiste peintre d'une trentaine d'années, l'un des plus prometteurs qu'il m'ait été donné de rencontrer à Gaza où je fus en poste jusqu'en 1999 comme Directeur du Centre Culturel Français. Abdelhamid n'était pas sûr de son art et parfois il déchirait ou brûlait des ouvres où tout n'était que ténèbres et déchirement. Souvent, il venait dans mon bureau m'apporter ses croquis, ses essais, au feutre, au crayon, me demandait ce que j'en pensais et il repartait un peu rassuré, même si je n'aimais pas toujours ce qu'il me montrait, parce qu'on s'était un peu occupé de lui. Il pouvait rester des heures silencieux devant un café à la terrasse, dans les jardins du Centre, non loin de la fresque pâle et enchantée qu'il y avait réalisée, et soudain, se mettre à parler à quelques amis, à rire comme un petit fou, aimant particulièrement discuter avec tous ceux qui, étrangers, visitaient Gaza : journalistes, photographes, universitaires. Abdelhamid était la douceur et la tristesse même. Souvent déprimé, il
supportait très mal de vivre enfermé dans Gaza, n'imaginant même pas avoir l'espoir d'en sortir un jour. Toute ces années, de la fenêtre de sa chambre, toute la nuit, il pouvait voir les rangées de lumières jaunâtres éclairant quelques théories de petits pavillons à toit rouge entourés de chevaux de frise, de murs de béton surmontés d'écheveaux de barbelés. Et malgré tout, il restait autant éloigné de la lutte politique que de l'activisme, préférant écrire des petits textes confidentiels d'une grande poésie, s'intéresser au théâtre ou parsemer de fleurs un sombre dessin réalisé pour une carte de voeux. Une des ouvres qu'il avait présentées au Centre Culturel en 1999, dans la belle exposition qui lui avait été consacrée, représentait un immense drapeau palestinien dont seules les couleurs avaient été changées : " Quand la Palestine existera, avait-il déclaré, je referai le tableau, mais avec les vraies couleurs ! "
Il est mort, et presque chaque jour, presque chaque nuit, d'autres, comme lui, tombent pour un rêve.
Et la mort d'un artiste, c'est toujours un crime.
 
2. L'oiseau effrayé par Annie Fiore, écrivain et journaliste française
Tu te souviens Hamid de notre première rencontre, chez Majda, au cour de Gaza. Tu serres dans tes bras son enfant nouveau-né, et sur ton visage il y a un véritable air de bonheur. C'est sans doute la seule fois où je t'ai senti profondément heureux. Vous parlez théâtre, toi le metteur en scène, elle l'actrice, en arabe, que je ne comprends pas, parfois tu t'interromps pour traduire quelques phrases avant de renoncer " J'ai oublié le français, c'est difficile " avec un petit sourire qui fait plisser tes yeux et te donne un faux air asiatique. Nos rencontres tournent autour de la peinture, du théâtre, de l'art en général, des jeunes des camps de réfugiés qui ont tellement besoin d'exprimer leurs émotions que seul le théâtre peut les aider à sortir de la folie dans laquelle les plonge l'occupation, la répression, l'enfermement de Gaza. Tout ce que j'ai vu de ce que tu a mis en scène tourne autour de la femme,
de ce qui peut contribuer à sa " libération ". Te souviens tu de ce jour au YMCA, tu as monté une pièce pour les comités de femmes, Majda joue, elle est enceinte de plusieurs mois, un véritable scandale dans la société traditionnelle si conservatrice de chez vous. Nous sommes heureux, ou presque, car dans tes yeux il y a ce voile de tristesse qui te quitte si rarement.
Un soir, sur la plage, alors que nous partagions un narguilé, enveloppés par la fumée et l'odeur de pomme, Hamid, j'ai osé te dire à quel point ta sensibilité fait mal à ceux qui ose t'approcher ; écorché vif, voilà ce que tu es, mon vieux, trop tendre, trop sensible dans votre monde où la mort, les armes, la répression sont omniprésents. Et tu souris, les yeux dans le vague, plissés, de minuscules rides courent jusqu'aux tempes, tu souris et ne dis mots car ta voix est nouée par l'émotion, tu es si tendre Hamid que
tes amis ne savent comment te protéger. Tu es tellement généreux Hamid, lorsqu'il s'agit de donner aux shabbab des camps ; les quelques heures de cours qui te sont payées, tu les multiplies gratuitement, alors que si souvent tu n'as pas même en poche de quoi t'offrir un thé ou un café " C'est tout ce que je peux faire pour eux, les aider à sortir leurs émotions, ces émotions qui les rongent de l'intérieur alors que l'occupation les tue de l'extérieur " A la jeune fille qui refuse de retirer son hidjab pour répéter au milieu des garçons tu dis avec douceur " Ici, il n'y a pas d'hommes et de femmes mais des frères et des sours qui viennent trouver du réconfort dans le théâtre pour être plus forts, et affronter la vie ! " Et, lorsqu'elle enfile un survêtement, ôte le hidjab et vient vous rejoindre pour la répétition, tu as une larme dans les yeux, ces fameux yeux dont parlent ceux qui te connaissent. Au café Délice, tu parles de ta peinture, des difficultés que tu as à trouver l'argent pour acheter le matériel, au calme dont tu manques dans la
maison surpeuplée sur la route qui traverse la Bande de Gaza du nord au sud, pas très loin du croisement de Netzarim. J'ai devant moi les photos de tes tableaux faites lors de ton exposition au Centre Culturel Français, rue Victor Hugo : avec quelle douceur tu les décroche et vient les déposer devant moi, dans le jardin pour que je puisse les photographier et les emporter ailleurs. Venir en France, rencontrer des acteurs, des metteurs en scène, des peintres, partager, échanger, te ressourcer, te charger de force de vie,
vivre tout simplement avant de revenir, tu en rêves Abdel Hamid, mais tu recules à chaque fois comme un oiseau qui refuse de franchir la porte de la cage, de peur de ne pas trouver l'énergie pour revenir plus tard dans la prison.
Oiseau effrayé, fou de rêves de projets, déchiré, partagé entre un rêve fou de vie et la marque terrible que l'occupation a gravé dans ton âme, tu luttes avec tes mots, tes pinceaux, ton théâtre pour aider les shabbab à survivre, tu ne jettes pas des pierres, tu n'es pas un politicien, un militant, tu es le fedai de la culture, porteur de vie pour les autres, mais tellement conscient de la déchirure de ton âme. Et puis tu l'as écrite cette maudite pièce, tu as voulu la mettre en scène et tu as donné la première représentation en costume le 7 janvier à 21 heures. Route de Netzarim, bande Gaza, près de la demeure familiale, dans l'obscurité, un homme avance, il a froid, il se hâte, les mains au fond des poches comme pour mieux affronter la peur. Au dos il porte un sac, à dos,
dans le sac il y a peut-être des crayons, des pinceaux, du papier, des poèmes, des contes, l'histoire d'une vie, l'histoire d'une mort. Quelques part, au fond de la nuit, au fond de la mort, un homme, une arme, la haine, la violence, une rafale, des balles, du sang, l'homme tombe, balles dans la tête, il tombe..
"J'ai mal, j'ai froid, il faut se lever, rentrer à la maison, ils m'attendent ! Lèves toi Hamid, courage, oui, j'arrive ! Et les enfants, qu'est ce que vous faites là, Mohammed tu es revenu, j'ai vu les images à la télévision, aujourd'hui tu n'as pas l'air effrayé, Sarah, petit fille, tombé près de Naplouse, Ali, venez des enfants, j'ai des histoires à vous raconter, approchez, n'ayez pas peur, je suis là, je viens, j'arrive !" Lentement les autres s'approchent, ils viennent de partout, de Nahalin, de Rafah, de Sabra, de Shatila, plus loin ceux de Deïr Yassin, de Kafr Kassem, les enfants de Palestine se regroupent autour d'Abdel Hamid. Les plus grands commencent à répêter la pièce qu'ils vont bientôt jouer, les petits écoutent les contes, d'autres s'emparent de crayons et pinceaux pour la plus belle fresque qui ornera les murs du paradis des enfants de Palestine. Hamid prend sa vieille pipe, essuie la tache rouge qui macule son front, caresse sa barbe naissante. Hamid tes yeux brillent, au fond de la nuit ton sourire est comme un grand soleil, enfin tu n'as plus mal, les enfants sont heureux, tu t'endors. Hamid, petit frère, tu nous manques tellement !

3. Kafka par Anis Gandil, responsable d'Enfants Réfugiés du Monde Gaza
Abdelhamid est lâchement assassiné. C'est son droit qu'on parle de lui. C'est notre devoir d'en témoigner.
Kafka ! Rassure-toi, le monde de de l'absurde est toujours là ! La folie des hommes se propage, la raison se cherche un refuge.
Dans la nuit du 7 janvier 2001, à 21 heures, sur la route de Netzarim, la mort se donne une nouvelle victime.... En voyant Abdelhamid rentrant chez lui, le glorieux soldat d'Israël vomit une rafale de haine.Abdelhamid tombe. puis des balles viennent cribler sa tête pour la déformer. Le soldat ne pouvait sûrement pas voir le visage d'un homme qu'il vient de massacrer froidement...
Les palestiniens ne sont informés qu' à 3 heures du matin.... Abdelhamid a passé sa nuit dans le sang, entre la vie et la mort, sans secours de quiconque !
La famille Elkhorti, dans sa maison, sans la moindre connaissance de ce qui se passe, est perdue dans le sommeil. Abdelhamid, lui, comme d'habitude, est livré à ses pensées, voyage avec ses sentiments et redessine le monde tel qu'il l'imagine.Il était sûrement en train de finir sa fable qu'il m'a présentée quelques jours auparavant et qu'il voulait intituler "Les ânes ont pitié pour les hommes". Abdelhamid est mort. et les soldats se vantent la gloire de défendre Israël.
Te voilà mort, Abdel, repose-toi dans cette terre sur la quelle la paix ne peut se poser.
Et toi, soldat d'Israël ! Quelle haine a rempli ton cour pour ne pas respecter la vie des hommes ? Quelle éducation a fait de toi ce que tu es, une marionnette ? Que t'a-t-on dit de ceux que tu tues ?
Abdelhamid était un artiste peintre, musicien et écrivain, mais avant tout, il était un être humain, sensible et pacifique. Il n'a jamais était capable d'un geste agressif envers quiconque. Nous avons perdu notre ami.
 
Revue de presse

 
1. Biddya, en Cisjordanie : une image de "séparation unilatérale et définitive" par Bruno Philip
in Le Monde du dimanche 14 janvier 2001
Jusqu'en septembre 2000, la ville était une destination très prisée par les Israéliens.
BIDDYA (Cisjordanie) de notre envoyé spécial
« La ville est morte », s'écrie Moustapha Daas, marchand de meubles à Biddya. Il désigne d'un geste large la grand-rue vide. Depuis le début de l'Intifada, Biddya est, comme bien d'autres villes et villages de la Cisjordanie, coupée du monde extérieur : les bulldozers de l'armée israélienne ont érigé de grandes levées de terre sur la route la traversant, empêchant toute circulation automobile. Son isolement d'aujourd'hui illustre ce que pourrait être, en cas d'échec des négociations, un plan dit de « séparation unilatérale et définitive » entre l'Etat hébreu et la future Palestine indépendante.
Une telle perspective, effrayante autant qu'irréalisable et à laquelle certains Israéliens commencent à penser ou à se résoudre, reviendrait à l'annexion pure et simple par Israël de certaines des colonies de peuplement juives situées en Cisjordanie, le long de l'ancienne « ligne verte », et le démantèlement de certaines colonies, plus difficiles à protéger. Un tel plan, pour le moins complexe à réaliser, risquerait d'avoir deux conséquences : la faillite économique des villes palestiniennes devenues des sortes de « bantoustans » coupés les uns des autres et la transformation de certaines colonies juives en des forteresses invivables. Selon le journaliste du quotidien de Tel-Aviv Haaretz, Amos Harel, « les travaux consistant à couper les routes menant aux villes palestiniennes peuvent ressembler à de simples opérations militaires, mais si on les replace dans un contexte plus général, on s'aperçoit que cette stratégie va dans une même direction : la séparation d'avec les Palestiniens ». M. Harel en veut pour preuve que, outre le blocus des villes, les Israéliens bâtissent ou renforcent des « routes de contournement », destinées aux seuls colons. « Faux !, réplique un porte-parole du ministère de la défense, Olivier Rabovitch, dans la situation actuelle, Israël doit prendre des mesures pour parer aux menaces terroristes (…) Ces mesures peuvent sembler dures, mais elles n'ont rien à voir avec un prétendu plan de séparation unilatéral ! »
Biddya vit déjà à l'heure d'une telle « séparation ». Passée la barricade de terre et de pierres levée par les bulldozers de Tsahal, des dizaines de voitures sont garées au bord de la route. Matin et soir, les fonctionnaires travaillant ailleurs en Cisjordanie escaladent le monticule et grimpent dans un bus mis à leur service par l'Autorité palestinienne. Jusqu'en septembre 2000, Biddya était pourtant une destination très prisée par les Israéliens : ici les commerçants, spécialisés dans l'ameublement, offraient des prix imbattables. On venait à Biddya de Tel-Aviv, ou de Jérusalem, pour acheter des tables, des lits, des chaises. Aujourd'hui, les commerçants ont tiré leurs rideaux de fer et un air d'étrange abandon flotte sur la ville.
« Les Israéliens étaient mes amis, sourit le pharmacien. Parfois même, on parlait politique ensemble (…) On n'était pas forcément d'accord mais nos rapports étaient bons. J'en connaissais qui venaient d'Israël, d'autres des colonies avoisinantes. Aujourd'hui, ajoute-t-il en désignant lui aussi la grand-rue déserte, la situation se passe de commentaire… » « Si je veux sortir de Biddya et aller à Naplouse, renchérit Moustapha, le vendeur de meubles, je dois rouler sur une petite route de montagne et ça prend au moins deux heures pour faire moins de 20 kilomètres. Nous voulons notre indépendance et vivre en paix avec Israël parce que nous avons besoin les uns des autres. »
Plusieurs colonies installées sur les collines dominent Biddya. Au poste de garde défendant la petite implantation de Kiryat Netafim, un jeune réserviste bâillant d'ennui déclenche mécaniquement la barrière électronique au passage des voitures de colons. « On bloque les routes des villes palestiniennes parce qu'on ne peut pas faire confiance aux Arabes, explique-t-il et n'appelez pas nos villages des colonies : ici, c'est Israël, comme Tel-Aviv ou Jérusalem ! » Plus loin, près d'un poste de contrôle gardé par deux soldats, un homme attend. Barbe frisée, coiffé d'une kippa de laine tricotée, Benny fait du stop. Arrivé du Bas-Rhin il y a vingt ans, Benny fabrique de la saucisse casher dans la colonie juive d'Elon More, bastion de la droite israélienne, voire, de la droite extrême.
Benny ne « veut pas de la séparation ». « C'est irréaliste, observe-t-il. Les Arabes ont besoin de nous et c'est dommage que, souvent, ils paient le prix des décisions extrémistes de Yasser Arafat. Les Palestiniens, comme n'importe quels êtres humains, ont le droit de vivre dans la dignité. Mais le problème, avec eux, c'est que, quand on leur donne une main, ils veulent prendre le bras .»
En ces temps de campagne électorale, Benny a perdu confiance dans les hommes politiques d'Israël : « Je ne voterai certainement pas pour Barak, mais je ne sais pas non plus si je voterai pour Sharon. Je n'ai pas confiance en lui (…) Je ne sais pas comment tout cela va évoluer. Moi, j'attends l'arrivée du Messie ! car c'est Dieu qui, finalement, décide de tout. » Mais il ajoute : « Le problème avec les religions, c'est qu'elles pensent toujours que Dieu est dans leur camp… »

2. L'équilibre confessionnel du Liban menacé par Chantal Rayes
in Libération du vendredi 12 janvier 2001
C'est comme une rengaine, que le Liban n'en finit pas de ressasser. Dès les premières fuites sur le plan Clinton, fondé sur un quasi-abandon par les Palestiniens du droit au retour, Beyrouth est, une fois de plus, monté au créneau. Le président Emile Lahoud a martelé son refus de l'implantation du moindre réfugié palestinien au Liban après la fin du conflit israélo-palestinien. Un refus définitif qui fédère les Libanais dans une rare unanimité. Pouvoir et opposition, chrétiens et musulmans, tous sont contre l'installation définitive des réfugiés palestiniens qui vivent au Liban (entre 230.000 et 375.000 selon les sources), le fameux «tawtîn».
Officiellement, le Liban justifie sa position par son attachement au droit au retour, consacré par la résolution 194 (prise le 11 décembre 1948 par l'assemblée générale de l'ONU). Mais personne n'est dupe : les raisons de ce « refus du tawtîn », inscrit dans la Constitution telle qu'amendée par l'accord de Taëf, venu en 1989 mettre fin à la guerre, sont d'ordre interne. Elles ont trait à la stabilité de ce petit pays de 4 millions d'habitants, sans doute le plus fragile des Etats d'accueil du Proche-Orient.
Le problème ressortit principalement au particularisme du pays : sa structure confessionnelle. L'intégration des réfugiés palestiniens, dans leur écrasante majorité musulmans sunnites, affecterait la démographie des dix-huit communautés religieuses du Liban. Elle consacrerait une prépondérance des musulmans et, au sein de cette majorité musulmane, augmenterait le poids démographique des sunnites, au détriment des chiites, faisant des sunnites la plus importante communauté du pays.
Ces derniers, d'ailleurs, font mine de se rallier au consensus contre l'implantation, consacré par Taëf comme une « question d'entente nationale ». Qu'une seule faction se déclare pour l'implantation et ce serait l'explosion interne, estime le maronite Farès Boueiz, ancien ministre des Affaires étrangères.
« Qu'une faction se déclare pour l'implantation et ce sera l'explosion »
Pour leur part, les chiites et les chrétiens s'estiment menacés par le « tawtîn ». Leurs peurs sont inhérentes au système politique du pays, régi par le confessionnalisme. Ils craignent qu'un changement dans la balance démographique remette en cause leurs acquis politiques et des équilibres savamment dosés entre les différentes confessions.
Des peurs qui frisent l'irrationnel et l'hystérie, pour Jihad al-Zein, éditorialiste au quotidien « An-Nahar », qui ajoute : Cette hystérie remonte à la guerre. La peur du « tawtîn » était alors le principal argument de mobilisation des partis actifs en milieux chrétien et chiite, qui combattaient la présence politique et militaire de l'OLP au Liban. A cela s'ajoute l'hostilité de nombreux Libanais qui tiennent les Palestiniens pour responsables de la guerre. Trop de sang a coulé entre eux, s'exclame Boueiz. L'installation définitive des Palestiniens au Liban serait une provocation. C'est dire si le spectre du « tawtîn » est chargé d'affect.
La communauté internationale semble avoir pris acte de la spécifité libanaise. A commencer par Washington, qui a assuré à Beyrouth qu'il accordait une attention particulière au cas libanais dans le règlement de la question des réfugiés palestiniens et qu'un tel règlement ne se fera pas aux dépens du Liban. Dans son plan de paix, Clinton a estimé que toute solution devrait donner la priorité aux réfugiés du Liban. Des assurances insuffisantes pour Beyrouth, qui réclame la garantie qu'il ne restera plus un seul réfugié palestinien après la fin du conflit. Tout est fait d'ailleurs pour pousser à partir une population confrontée au racisme au quotidien et dont plus de la moitié croupit dans la misère des camps. Le Liban est le seul pays d'accueil qui refuse aux réfugiés palestiniens les droits économiques et sociaux - 72 professions leur sont interdites -, au nom de son refus du « tawtîn ».
Pour de nombreux observateurs, le Liban est en train de faire monter les enchères. Mais il devra un jour faire preuve de réalisme, comme le lui a conseillé Paris. Et nuancer son rejet du « tawtîn » pour le muer en un refus de naturaliser en masse ceux des réfugiés palestiniens qui resteront inévitablement sur son sol. Ainsi dépourvus de droits politiques, ils ne mettraient pas en péril les équilibres internes.
De quoi apaiser les peurs communautaires. Du moins pour un temps, car cette solution n'est qu'un simple report de l'intégration. Le temps pour le Liban de déconfessionnaliser le système et les esprits.·
 
3. Moyen-Orient : revenir à l´esprit de Madrid par Marwan Bishara
in Le Monde du vendredi 12 janvier 2001
IL semble nécessaire de rappeler aujourd´hui que l´objectif du processus de paix au Moyen-Orient n´est pas d´aider Ehoud Barak à être réélu ni le président Clinton à obtenir le prix Nobel de la paix, mais de mettre fin à la violence et au long conflit entre Palestiniens et Israéliens.
Barak a échoué sur tous les fronts, et le président Clinton a eu largement le temps et l´occasion, pendant ces dernières années, d´obtenir la fin de l´occupation. Son administration a parrainé sept accords de paix qui n´ont pratiquement pas été appliqués, tandis que sa tentative de la dernière heure de finaliser un accord-cadre est vouée au même sort dans la mesure où elle est dictée par la logique électorale israélienne.
Paradoxalement, seul un accord favorable à Israël permettrait la réélection de Barak tandis qu´un accord fondé sur la résolution 242 de l´ONU, conforme aux revendications minimales des Palestiniens pour mettre fin au conflit, permettrait l´élection de l´adversaire de Barak, l´infâme général Ariel Sharon. Le chef de la droite israélienne, qui a toujours refusé de rencontrer Arafat, a mis en garde Barak contre la signature d´un accord final, menaçant de le dénoncer s´il était élu.
Si Sharon a aujourd´hui toutes ses chances c´est parce que Barak s´est mis à dos tous ceux qui l´ont soutenu lors des dernières élections, notamment la minorité arabe et le camp de la paix israélien, qui représentent ensemble un tiers de l´électorat israélien.
Les signaux contradictoires émis par Barak ces derniers temps ont totalement dérouté les Israéliens. Un jour il fait des ouvertures aux partis religieux, mais se tourne le lendemain vers les laïcs. Tantôt il brandit la menace de la guerre totale puis se met à parier sur la paix totale. Tout en négociant une solution de paix, il vise une séparation physique unilatérale avec les Palestiniens. Il n´est pas clair, même dans sa campagne électorale, s´il se bat contre Sharon ou contre Arafat, s´il est le candidat qui apportera la paix ou l´homme de fer qui poursuit sa politique inhumaine de bouclage des territoires et d´assassinat des dirigeants palestiniens, synonyme de terrorisme d´Etat.
Il est inutile de préciser que, pour Israël comme pour l´avenir de la paix, un gouvernement travailliste modéré est de loin préférable à une coalition de partis de droite et de religieux au pouvoir, dirigée par Sharon. Mais, malheureusement, les Israéliens ont le choix entre deux généraux mais pas deux solutions.
Le pari pourrait être, comme le soutiennent certains dans le camp de la paix israélien, de transformer, après les élections, le Parti travailliste en un véritable parti de paix qui échangerait ses généraux contre de véritables hommes d´Etat. Tôt ou tard après tout, Sharon, comme Nétanyahou et Barak avant lui, échouera à apporter la paix et la sécurité aux Israéliens qui opteraient alors pour une solution alternative réelle.
En attendant, les Palestiniens qui ont choisi de ne pas renoncer à leurs droits historiques, conformément aux résolutions de l´ONU, devront sans doute connaître de nouvelles souffrances. Leur Intifada a réussi, jusque-là, à mettre un terme à l´implantation des colonies et à réduire la coopération sécuritaire. L´Autorité palestinienne ne pouvait continuer de faire les basses œuvres à la place des Israéliens alors que l´occupation se poursuivait.
Comme dans toute autre situation coloniale, la paix permanente ne peut venir qu´après et non avant la fin de l´occupation israélienne et le règlement de l´injustice historique commise contre les Palestiniens, notamment le déracinement de plus des trois quarts de la population pendant la guerre de 1948. Cela ne signifie pas nécessairement que les 3,7 millions de réfugiés palestiniens enregistrés retourneront en Israël une fois que ce droit leur sera reconnu. Car peu importe comment il sera appliqué, le droit au retour est un droit inaliénable qui doit être reconnu pour parvenir à mettre fin au conflit. Une telle reconnaissance ne conduira pas à l´annihilation d´Israël, comme le prétendent certains (Amos Oz dans votre page Débats du 9 janvier), elle libérera au contraire Israël de son sombre passé et ouvrira la voie à une coexistence pacifique dans la région.
Il faudrait en fait regarder l´après-administration Clinton et l´après-élections israéliennes pour chercher une solution équitable, acceptable par les deux peuples concernés et qui puisse résister à l´épreuve du temps. Pour parvenir à un tel accord, il faudra revenir aux principes de la Conférence internationale de Madrid de 1991, qui restent le meilleur moyen d´établir la paix et la sécurité, non seulement pour Israël et les Palestiniens, mais pour l´ensemble de la région.
Si les questions de Jérusalem et des réfugiés sont apparues comme les plus sensibles, c´est parce qu´elles ne peuvent être résolues que dans un contexte régional, avec la participation des pays arabes concernés. Leur solution exigera sans doute des garanties internationales qui pourraient être obtenues par une participation de l´Europe, de la Russie au côté des Etats-Unis.
Près de trois millions de Palestiniens, enregistrés comme réfugiés pour la plupart, vivent dans les trois pays arabes voisins : la Jordanie, la Syrie et le Liban. La participation des deux derniers pourrait faciliter, en outre, leurs négociations bilatérales avec Israël et amener ainsi à une paix globale dans l´ensemble du Moyen-Orient.
Une telle formule ouvrirait aussi la voie aux discussions sur les grands dossiers régionaux de l´eau, de la sécurité, des frontières, de la coopération économique et autres, une fois qu´Israël aura accepté de se retirer des territoires occupés, conformément à la résolution 242 qui est à la base de Madrid comme du processus d´Oslo. Une telle solution globale permettrait alors aux Palestiniens et aux Arabes d´agir en vue de la normalisation de leurs relations avec Israël qui, pour sa part, aurait une motivation pour payer le prix nécessaire.
Le retour aux affaires, aux Etats-Unis, de la même équipe de politique étrangère expérimentée qui a pris l´initiative de la première administration Bush à Madrid en 1991, au lendemain de la guerre du Golfe, devrait faciliter les choses. A l´époque, la tenue de la Conférence de paix après la libération du Koweït était destinée à montrer que les Américains appliquaient les mêmes critères au Moyen-Orient et avaient la volonté d´œuvrer à un règlement global entre Israël et ses voisins.
Aujourd´hui, dix ans plus tard, et après l´échec du processus d´Oslo qui, en sept ans, n´a pas abouti à un arrangement de paix, le retour à l´esprit de Madrid apparaît comme la meilleure solution alternative possible. La référence serait alors l´ensemble des résolutions de l´ONU sur le sujet et non les idées de Clinton, tandis que les différentes parties pourraient présenter des suggestions pour la solution du conflit.
Si la politique est l´art du possible, une politique intelligente au Moyen-Orient devrait convaincre les parties que la paix n´est pas un jeu de vases communicants, un jeu à somme nulle, mais une situation où les gains des uns sont les gains des autres.
Marwan Bishara est journaliste et écrivain palestinien.

4. Le Likoud occulte les tensions entre ses leaders par Yaël Avran
in L'Humanité du vendredi 12 janvier 2001
Sharon et Netanyahu deux faucons en campagne
De notre correspondante particulière en Israël.
Un parfum de victoire flottait hier à Jérusalem lors de l'ouverture officielle de la campagne du Likoud. · moins d'un mois des élections, les regards brillants et les sourires des militants en disent plus que de longs discours : la fin du gouvernement Barak est proche.
Pourtant, la salle des " Biniane Haouma ", où ces mêmes militants avaient fêté il y a quatre ans la victoire de l'ancien premier ministre Benyamin Netanyahu, n'était pas pleine. Dans le poulailler, une centaine de jeunes chantaient à tue-tête le jingle du Likoud : " Seul Sharon amènera la paix ". Sur la scène, tous les chefs de l'opposition ont répondu présent à l'appel, à l'exception des représentants du parti ultraorthodoxe Shass, qui ont préféré bouder l'événement, gênés par la présence de femmes dans la chorale, seule fantaisie dans l'organisation de la soirée.
Le ton était à l'unité, à l'image de la campagne actuelle présentant Sharon comme l'homme de la paix. Aucune des tensions entre les partisans du camp de Bibi (le surnom de Netanyahu) et ceux d'Ariel Sharon n'a filtré sur la scène. Sauf au moment où l'ancien premier ministre a pris la parole. Benyamin Netanyahu, à en croire les applaudissements chaleureux du public, reste le favori des militants qui n'ont eu de cesse de l'acclamer. Il y a un mois, il annonçait son retrait de la course face au refus des députés de dissoudre la Knesset. Mercredi soir, ravalant sa déception, il a appelé du bout des lèvres à soutenir son rival. " Je suis ici parce que je soutiens Ariel Sharon, et je demande à tous de voter en sa faveur ", a-t-il annoncé en préambule. Volant la vedette et dopant le taux d'audience, son discours a commencé à 20 heures, juste à point pour le journal télévisé. L'ancien premier ministre a violemment critiqué les accords de Camp David. " Tous les accords initiés lors du sommet n'ont aucune valeur pour nous ", a-t-il mis en garde. Brandissant une clé en or, il a rejeté tout compromis concernant le droit au retour des réfugiés, qu'il considère comme " la clé pour la destruction de l'Etat d'Israël ".
Moins applaudi, mais tout aussi écouté, Ariel Sharon a déclaré que " la paix exige des concessions douloureuses ", devant un public étonnamment silencieux, " mais nous ferons tout pour préserver les intérêts vitaux d'Israël ". Précisant sa pensée, Sharon a déclaré que Jérusalem resterait la " capitale éternelle et indivisible " et qu'il ne négocierait en aucun cas le retour des réfugiés palestiniens. Pourtant, dans une interview publiée cette semaine dans un journal religieux (Kfar Habad), Sharon a tenu un discours beaucoup plus agressif. Interrogé quant à l'ampleur des concessions qu'il serait prêt à faire, l'ancien général a confié : " Lorsque je parle de concessions douloureuses, je veux dire que nous n'allons pas reconquérir Naplouse ou Jéricho. Or ces lieux sont extrêmement importants pour le peuple juif. Aucun peuple n'a fait autant de concessions, sauf s'il a été vaincu à la guerre. " Appelé à se prononcer sur le processus entamé en 1993, le candidat du Likoud a décrété : " Les accords d'Oslo n'existent plus. Point à la ligne. Il est écrit que les problèmes se régleront par la négociation, et non par la violence. Or, en négociant sous les tirs, Ehud Barak nous signifie que ces accords n'existent plus. " Cette interview a été qualifiée de " déclaration de guerre " par le chef des négociations palestinien, Saeb Arekat, qui reproche au dirigeant de la droite de chercher à faire dégénérer la situation. L'entourage de Sharon s'est empressé de publier des précisions : le candidat de la droite ne souhaite pas reconquérir Naplouse ou Jéricho, mais il souligne l'importance de ces lieux comme faisant partie intégrante de l'histoire d'Israël.
Que faut-il croire des deux discours ? Pour Raphaël Bar Hen, l'un des responsables du Likoud à Jérusalem, il s'agit d'une prise de position tactique. " En évoquant des concessions douloureuses, Sharon a posé les limites : non à la division de Jérusalem et non au retour des réfugiés. Mais une fois élu, il va certainement reprendre les négociations, et il sera amené à céder sur certains points ", commente-t-il.
Donné vainqueur dans les sondages, Ariel Sharon doit désormais éviter les faux pas jusqu'au 6 février. Sa seule crainte serait d'avoir à se mesurer à Shimon Peres, pressenti pour remplacer Ehud Barak si la dégringolade de ce dernier dans les sondages se confirmait. Une telle éventualité forcerait Ariel Sharon à ôter le masque de l'homme de la paix pour le troquer avec celui de l'ancien combattant, au passé militaire glorieux. Passé où toute implication dans la guerre du Liban serait évidemment omise.
 
5. Les réfugiés de Gaza s'accrochent au droit au retour par Bruno Philip
in Le Monde du jeudi 11 janvier 2001
REPORTAGE
« La seule valeur réelle pour moi, c'est celle de mon village, là où je suis né »
GAZA, de notre envoyé spécial
Ils ne céderont pas. Sur rien. Et les « propositions » de Bill Clinton n'y pourront rien changer. C'est ce qu'ils affirment, répètent et assènent à qui veut (ou ne veut pas) l'entendre : pour les réfugiés palestiniens de Gaza, cette population qui a été chassée ou a fui la partie de la Palestine devenue israélienne en 1948, il n'est pas question de compromis avec l'Etat hébreux. Compromis impossible, puisque, pour eux, la question du droit au retour est fondatrice de l'émergence du nationalisme palestinien : elle est l'essence de plus d'un demi-siècle d'histoire de lutte de libération. C'est pourquoi ils disent : « Nous, nous ne transigerons pas. »
« Ils », ce sont les réfugiés des camps, pour la plupart prolétaires amers et furieux. « Ils », ce sont les intellectuels de Gaza-ville, militants de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), revenus de Tunis après la signature des accords d'Oslo et le retour de Yasser Arafat, en 1994. « Ils », ce sont les citoyens lambda d'un territoire où les trois quarts de la population sont des réfugiés venus d'ailleurs, pour la plupart originaires de régions proches de cette étroite « bande » qui s'étend au sud de la Palestine historique. Comme dit l'un de ces réfugiés, aujourd'hui fonctionnaire de l'ONU à Gaza : « Je suis très optimiste. Heureusement, les idées de Clinton n'auront aucun effet, et l'Intifada va continuer ! » Bref, les espoirs du président américain de convaincre les Palestiniens d'échanger une possible souveraineté palestinienne sur Jérusalem contre le renoncement des réfugiés au retour sur leur terre semble nulle et non avenue.
Dans le camp de Jebalya, le plus grand de Gaza, le vieux Mohamed Mahbou, soixante-dix ans, tranche d'une main ferme tout débat : « Jérusalem, après tout, ce n'est pas ma ville. La seule valeur réelle pour moi, c'est celle de mon village, là où je suis né, près de l'Ashkelon israélienne d'aujourd'hui [à une trentaine de kilomètres de là, au nord]. Jérusalem, c'est une ville importante pour les Palestiniens, bien sûr, mais aussi pour les Arabes en général et les musulmans, et aussi pour les chrétiens, sans parler des juifs… Ma terre, celle dont j'ai été chassé en 1948, voilà ce qui compte avant tout ! »
DISCOURS RADICAL
Son fils, Ibrahim, la quarantaine, ouvrier en Israël mais aujourd'hui condamné au chômage dans Gaza en raison du blocus imposé par l'Etat hébreu aux zones palestiniennes depuis le début de la nouvelle Intifada d'octobre, complète le discours, plus radical, de son père : « Oui, il faut trouver un compromis avec les Israéliens. Mais quand je leur en parle, aux Israéliens, c'est-à-dire à mes patrons juifs, ils disent, en rigolant : “C'est vrai, on vous a volé vos terres, parce que nous sommes les plus forts.” Je leur réponds, en rigolant aussi : “Les plus forts ne resteront pas forcément les plus forts, les plus faibles ne seront pas toujours les plus faibles… ” » Le père, Mohamed, renchérit en l'interrompant : « Je préfère encore vivre en Israël comme un citoyen de cinquième zone et être sur mes terres, si c'est possible, qu'être un libre citoyen d'une Palestine indépendante à Gaza ! »
La famille Mahbou vit dans ce camp de Jebalya, qui fut le théâtre de la première « guerre des pierres » de 1987 : c'est là que les premières confrontations de l'Intifada eurent lieu avec les soldats israéliens, avant le retour de Yasser Arafat en 1994, revenu au terme des désormais quasi défunts accords d'Oslo. Les Mahbou vivent dans cette vaste maison de béton, austère et vide : des coussins, quelques tapis bon marché, rien aux murs. Dans les ruelles mal pavées, jonchées d'ordures, des enfants jouent parmi les odeurs fortes. Khalil Mahbou, le frère aîné de la famille, quarante-huit ans, un homme râblé à la fine moustache qui vend des légumes au marché, résume le dilemme : « Si les Israéliens me donnaient le choix entre une pièce remplie d'or et le droit de revenir chez moi, sur les terres de mon père, je n'hésiterais pas, je choisirais ma terre. »
Yassine Mahdoun, lui, vit dans le camp de Shaati, le long de la plage de Gaza. Shaati, c'est le plus vieux camp de la bande de Gaza, là où les premiers réfugiés de 1948 vinrent s'installer sous les tentes des Nations unies. Yassine est un vieux combattant de l'OLP, né en 1943 à Ashkelon, exilé à Gaza dès 1948, et qui, depuis lors, n'a cessé de migrer d'un camp de réfugiés à l'autre. Fait prisonnier par les Israéliens lors de la guerre de six jours, en 1967, Yassine est ensuite expulsé en Egypte, où il restera deux ans dans les camps d'entraînement palestiniens. Il part ensuite en Jordanie durant un an, puis au Liban, où il combat durant la guerre avec Israël, en 1982. Puis il se retrouve au Yémen, pour, au bout du compte, revenir à Gaza, où, au terme d'un long périple, il boucle la boucle de son destin : Yassine Mahdoun, le réfugié professionnel, est aujourd'hui officier des douanes. « Je ne peux pas oublier, moi le réfugié, qui viens de perdre mon fils de vingt ans, Mohamed, tué par les Israéliens au début de l'Intifada du mois d'octobre, je ne peux pas oublier le lieu où je suis né. Aucun chef palestinien, d'ailleurs, ne pourra jamais se permettre d'oublier ça. Arafat le premier. Mais devenir un citoyen israélien ne me dérangerait pas, si c'était le prix pour retrouver la terre que m'ont volée les juifs ! »
« Je n'ai jamais entendu un seul Palestinien me dire qu'il serait prêt à accepter une compensation financière en échange d'un renoncement au droit au retour. Même si c'est ce que voudrait Clinton », affirme pour sa part Mahmoud Ajrami, diplomate de l'Autorité palestinienne, membre du Front démocratique de libération de la Palestine et ancien ambassadeur en Ethiopie, lui-même réfugié, né à Bersheva, à une quarantaine de kilomètres à l'est, et arrivé à Gaza en 1948, « quelques jours après [sa] naissance ».
Chez lui, dans son luxueux appartement d'un immeuble de Gaza, face à la mer, la photo de ses terres trône en bonne place. Mahmoud y est retourné pour la première fois en 1996, conduit par son père, qui a aujourd'hui près de quatre-vingt-dix ans. « J'ai parlé et bu un thé avec les colons russes qui occupaient mes terres. Je leur ai dit que j'étais chez moi. Ils ont été très aimables. Ils ont ri. Je leur ai répété : “Ici, ce sont mes champs. Mais ce sont aussi les vôtres, aujourd'hui.” Ils ont ri de nouveau. Sans doute ne savaient-ils pas comment réagir. Ils étaient arrivés ici depuis seulement quelques années. Mais au nom de quoi des Russes auraient-ils plus de droits sur ma terre que moi, dont mes ancêtres sont enterrés les uns à côté des autres dans ce cimetière, tout près de l'endroit où je suis né ? »
Pour Ariel Sharon les accords d'Oslo sont morts
Le candidat de la droite au poste de premier ministre en Israël, Ariel Sharon, estime que « les accords d'Oslo (1993) sont morts ». « L'idée de base de ces accords était que les litiges devaient être réglés par la négociation et non par la violence. Dès lors qu'il y a violence, cela signifie très clairement que ces accords n'existent plus », dit-il dans un entretien à l'hebdomadaire Kfar Habad, publié sur le site Internet du quotidien Yédiot Aharonot. S'il est élu, « aucune implantation ne sera démantelée, car elles se trouvent toutes dans des zones de sécurité qui doivent être contrôlées par Israël ». Il existe quelque 150 implantations en Cisjordanie et la bande de Gaza, où vivent près de 180 000 colons juifs. Quelque 200 000 Israéliens vivent en outre à Jérusalem-Est occupé et annexé par Israël depuis 1967. A propos de la Cisjordanie, M. Sharon indique qu'Israël ne reconquerra pas les secteurs où la population arabe est majoritaire. « Cela dit, il faut que les juifs puissent s'y rendre ». - (AFP.)
Le village reconstitué dans le camp
« Je pense que la majorité des réfugiés, les quelque quatre millions de personnes [3,6 millions de réfugiés sont officiellement enregistrés à l'agence des réfugiés de l'ONU], ne reviendront pas en Israël, estime Anis Gandeel, responsable à Gaza de l'ONG Enfants réfugiés du monde. Mais, pour autant, l'ensemble d'entre eux veulent la reconnaissance de leurs droits par Israël. » A Gaza, quasiment les trois quarts de la population sont venus, en 1948, des régions aujourd'hui israéliennes : sur près d'un million d'habitants à Gaza, plus de 800 000 sont des réfugiés. Et 54 % de ces réfugiés vivent dans les « camps », qui sont en fait des bidonvilles en « dur ». La plupart des Gazaouis sont profondément marqués par une culture de l'exil . « Dans un système de famille élargie qui est celui des Palestiniens, ajoute Anis Gandeel, les réfugiés se sont organisés dans les camps selon leurs origines géographiques, culturelles et dialectales. Et ils ont fait perdurer une culture du village et de la tribu. »
 
6. Tandis que Sharon progresse, les efforts de paix s'essoufflent par Deborah Sontag
in The New York Times du jeudi 11 janvier 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Jérusalem, 10 janvier - Ariel Sharon, le leader faucon du Likoud, et candidat de ce parti au poste de premier ministre, ce n'est plus un secret pour personne, a lancé sa campagne ce soir, tandis qu'un émissaire américain renvoyait sine die une visite dans la région, supposée relancer des efforts de paix de dernière minute.
Pour Chaim Levy, un mécanicien auto qui exultait au meeting de M. Sharon, il s'agit d'un double coup porté aux accords d'Oslo, auxquels il a toujours été opposé :
"Oslo est kaputt, Barak est cuit et Sharon est roi !", a-t-il commenté sobrement.
Faisant allusion à l'envoyé américain, il a ajouté, en riant : "Ce pauvre Dennis Ross - paix à ses cendres. Nous sommes à l'aube d'une ère nouvelle".
L'arrivée de M. Ross était prévue aujourd'hui, il devait rencontrer des responsables israéliens et palestiniens. La visite a, tout d'abord, été repoussée d'un jour, puis dix jours seulement restant aux efforts de médiation laborieux de l'administration Clinton, les officiels du Département d'Etat (Affaires Etrangères) ont annoncé que cette visite était remise à plus tard. Mais il ne fallait pas considérer, toutefois, qu'elle était annulée, ont-ils précisé. Pas encore...
Ce soir, à son meeting, M. Sharon était entouré, entre autres personnalités, de Benjamin Netanyahu, ancien Premier ministre, Natan Sharansky, leader incontesté des immigrants russes en Israël, Avigdor Lieberman, autre leader des immigrés russes, Yitzhak Levy, chef du Parti National Religieux, l'ancien ministre des Affaires Etrangères David Levy et l'ancien Premier ministre Yitzhak Shamir...
Exceptés M. Shamir, et peut-être aussi M. Netanyahu, nous avions la photo-souvenir de ce que serait vraisemblablement le cabinet Sharon.
Au-dessus d'eux était accrochée une grande photographie de Jérusalem, prise depuis le Mont des Oliviers, soulignée d'un calicot : "Ariel Sharon, un leader pour la paix".
"Il n'y a pas un camp, qui serait le camp de la paix et un autre camp qui ne désirerait pas la paix et ne voudrait pas l'obtenir", a déclaré M. Sharon, rappelant à ses fans qu'il avait servi dans l'armée durant de nombreuses années, perdu de nombreux amis et été blessé plus d'une fois. "Je connais les calamités de la guerre et son prix très élevé. Je n'ai de leçon à recevoir de personne. Nous n'avons de leçon à recevoir de personne !"
M. Sharon a dit très clairement qu'il considérerait tout accord israélo-palestinien signé au sommet non-abouti de Camp David, en juillet 2000, ou depuis lors, comme nul et non-advenu, s'il est élu Premier ministre le 6 février prochain. Dans une interview publiée par la revue Hassidique, qui paraîtra jeudi, il est allé encore plus loin :
"L'accord d'Oslo est un accord qui n'existe plus," a déclaré M. Sharon, selon un compte-rendu publié aujourd'hui par plusieurs quotidiens. Il a expliqué que l'accord de paix s'était "auto-détruit" au cours des derniers mois d'affrontements. Il a tenu à préciser que, lorsqu'il évoque des "concessions douloureuses qui devront être faites en vue de la paix", il ne fait pas allusion à un quelconque démantèlement des colonies :
"Quand je parle de concessions douloureuses, je veux dire que nous n'allons pas reconquérir Naplouse, ni Jéricho", a-t-il indiqué, citant des villes placées sous souveraineté palestinienne.
La tournée prévue dans la région de M. Ross aurait dû être la dernière, puisqu'aussi bien il envisage de se retirer à la fin du mois, après avoir cornaqué les efforts de paix israélo-palestiniens à travers plusieurs périodes fastes, et maintenant, de nouveaux bas. Il semble qu'aucun espoir d'une quelconque avancée ne soit en vue.
Mais des officiels ont déclaré que M. Ross a essayé de récapituler les points d'accord - en partie afin d'arracher d'une relation désormais partie en éclats une trace écrite de quelque avancée, en partie afin de fournir un guide-âne à l'administration Bush.
Le parti Shas, strictement orthodoxe, qui a rejoint les supporters de M. Sharon en traînant les pieds, a boycotté le meeting de ce soir "afin de respecter la décence". Des artistes femmes devaient chanter, et les politiciens du Shas n'étaient pas parvenus à convaincre les responsables du Likoud de les déprogrammer, afin de ne pas enfreindre l'interdiction théologique faite aux hommes d'écouter des femmes chanter.
Ceci faisait suite à l'irritation du Shas, le week-end dernier, qui avait été horrifié de voir M. Sharon à la télévision, un vendredi après-midi, en violation du shabbath, blasphème dont s'était rendu responsable M. Barak avant lui. M. Sharon se voulant rassurant, a promis que, s'il était élu, il respecterait le shabbath!...
En avertissement à M. Sharon, Shlomo Benizri, un député Shas, a déclaré : "Ne vous moquez pas des Juifs ultra-orthodoxes et ne pensez pas que c'est dans la poche. Les gens pourraient bien dire : "attendez une minute, si c'est comme ça que ce gars-là se comporte, il se passera de nos voix.""
M. Sharon, un septuagénaire pugnace à la longue carrière reconnue dans le service public, devance M. Barak d'une confortable marge dans les sondages. L'écart est si important que M. Barak doit faire face à une pression croissante venue de l'intérieur de son propre parti, le parti Travailliste, pour l'amener à se retirer et à laisser la place à Shimon Pérès, ancien premier ministre et rival de M. Barak.
Les sondages indiquent qu'une compétition entre M. Sharon et M. Pérès serait très serrée, et la loi électorale israélienne permet à un candidat de se retirer, pour peu qu'il le fasse jusqu'à 96 heures avant l'ouverture des bureaux de vote.
Les pressions qui s'exercent sur M. Barak pour l'amener à céder la place à M. Pérès ont été mises en évidence mercredi après-midi, lorsque son ancien chef de cabinet, Haïm Mendel-Shaked a indiqué qu'il s'attendait à ce que le Premier ministre renonce.
"Tel que je connais Ehud (Barak), il a déjà pris la décision (de se retirer)", a déclaré M. Mendel-Shaked à la Radio de l'Armée israélienne. "Ce n'est pas un kamikaze. Quiconque regarde les données correctement sait pertinemment qu'Ehud n'a aucune chance d'être élu."
Le cabinet de M. Barak a publié aussitôt un démenti des propos de M. Mendel-Shaked. M. Barak a déclaré, en personne, qu'il n'abandonnerait pas sa campagne, même s'il ne lui restait plus qu'une poignée de supporters. Cette remarque a fait sursauter ses colistiers, tant il est vrai qu'elle ne peut que venir confirmer l'image d'un premier ministre borné jusqu'au défi, rendant sa campagne encore plus surréaliste qu'elle ne l'est déjà.
"Rien ne pourrait me faire abandonner la compétition", avait déclaré M. Barak à la télévision, mardi soir, assis auprès de son épouse, Nava. "Je suis convaincu que je parviendrai à convaincre la gauche que cette élection n'est pas un jeu vidéo".
Le meeting de ce soir (celui de Sharon) était bruyant, mais plus policé que ceux qui avaient été tenus, dans le passé, en l'honneur de M. Netanyahu, un politicien complaisant pour la populace, et maître dans l'art de galvaniser ses partisans.
M. Netanyahu, qui était le candidat favori du camp nationaliste, a décidé de ne pas se porter candidat au poste de Premier ministre dans ces élections spéciales, initialisées par la démission de M. Barak, après dix-sept mois de législature. M. Netanyahu a déclaré qu'à son sens, aucun Premier ministre ne pourra gouverner sans que le Parlement ne soit dissout, lui aussi, et qu'il attendrait les prochaines élections générales pour se présenter.
Quiconque sera élu devrait rester en place, en théorie, durant la période restant à couvrir du mandat de quatre ans de M. Barak, mais M. Netanyahu a laissé entendre qu'aucun gouvernement ne tiendra jusque-là (mai 2003, NdT).
Au meeting (de Sharon), on a pu entendre le nom de M. Sharon repris, sur l'air des lampions, d'une voix mesurée, tandis que le nom de M. Barak était longuement et bruyamment hué chaque fois qu'il était mentionné.
Plus tôt dans la semaine, M. Sharon avait répondu à des rumeurs sur son état de santé précaire et ses pertes de mémoire. Son médecin, le Dr Borislav Goldman, a contacté au téléphone la radio israélienne, depuis le Cambodge, pour certifier que M. Sharon est parfaitement apte. Il a déclaré que M. Sharon souffrait d'une surdité partielle à la suite d'une blessure, mais que son état n'avait connu aucune aggravation "au cours des trente ou quarante années écoulées"...
Les quotidiens israéliens ont fait état des soupçons de collaborateurs de M Sharon, qui pensent que ces rumeurs relevaient d'un "travail de sape intérieur" et qu'elles étaient livrées à la presse, à dessein, par d'anciens alliés de M. Netanyahu.
 
7. Réfugiés si près de leur Palestine par Alexandra Schwartzbrod
in Libération du mercredi 10 janvier 2001
Près de Beït Jala, les habitants du village d'Al-Walajeh vont être aidés par l'ONU
Al-Walajeh envoyée spéciale
Planté à l'entrée de son village de parpaings, en Cisjordanie, Mohammed pointe le doigt vers la colline qui lui fait face, en Israël, où scintillent des toits de tuiles rouges. Cinq minutes à vol d'oiseau. «C'est là d'où je viens, c'est là ma patrie, c'est là où je veux retourner vivre.» A Al-Walajeh, tous les habitants ont la nostalgie de leur terre d'origine, qu'ils peuvent contempler à chaque heure du jour, du haut de leur colline. Ils en sont partis en 1948, à la création de l'Etat hébreu, et se sont réfugiés ici, quelques centaines de mètres plus loin, de l'autre côté de la «la ligne verte» qui passe au creux de la vallée, séparant Israël de la Cisjordanie.
Ville de parpaings. Ils étaient 20 000 dans le village originel, celui aux toits de tuiles rouges. Ils ne sont guère plus de 2 200 dans le nouveau, celui en parpaings, baptisé du même nom. La plupart se sont éparpillés au passage, entre Bethléem et Beït Jala, les deux localités les plus proches. Ceux qui sont restés ne pensent qu'à rentrer «chez eux». «Mon grand-père avait hérité d'un vaste terrain là-bas, dit Mohammed en indiquant du menton la colline voisine. Il veut la récupérer. Et mon père en parle sans cesse. Jamais il n'abandonnera.»
Al-Walajeh n'est pas vraiment un camp, plutôt un village de réfugiés, oublié au bout d'un chemin de terre serpentant à flanc de colline, au-delà des vignes de Cremisan. En temps normal, il faut compter à peu près un quart d'heure de route en venant de Jérusalem. Hier, il fallait une bonne heure. Tous les villages de Cisjordanie ont été coupés du monde, l'armée israélienne les bloquant par des monceaux de terre charriés là par bulldozer. Cela n'a pas empêché les camions de l'UNRWA, l'agence des Nations unies chargée des réfugiés palestiniens, de se frayer un passage entre les cailloux.
Colis alimentaire. Les réfugiés d'Al- Walajeh ont été les premiers, hier, à bénéficier d'une aide d'urgence de l'ONU. Grâce à une rentrée d'argent exceptionnelle, suscitée par l'Intifada, l'UNRWA va fournir à partir de cette semaine à chaque famille de réfugiés palestiniens une enveloppe de 150 shekels en liquide (300 francs environ) et un colis de cinq produits de première nécessité : farine, riz, huile, lait et sucre. A Al-Walajeh, on ne se souvient pas d'avoir bénéficié d'une telle manne depuis la guerre du Golfe. Interrogé, un membre du conseil municipal se fâche : «Je ne veux pas que le monde entier nous prenne pour des mendiants !...» Sous le préau de l'école, à l'entrée du village, les hommes se pressent vers le coordinateur de l'opération qui, dans un mégaphone grésillant, appelle au calme : «Hamsa ! Hamsa !» («cinq par cinq»), hurle-t-il. Assises sur un petit muret de ciment, les femmes attendent, voilées, sacs de nourriture contre leur poitrine. Le blocus imposé par les Israéliens empêche les villages reculés de s'approvisionner facilement, et même quand certains habitants y parviennent, les prix ont tant augmenté que beaucoup d'entre eux, privés d'emploi, ne peuvent plus acheter. Alors, ils se débrouillent. «Les gens s'habituent, ils partagent avec les voisins qui ont moins, et parfois un riche propriétaire du coin nous emploie à la journée pour 30 shekels» (environ 60 francs), raconte Mohammed, qui a perdu son emploi en Israël avec l'Intifada. A 40 ans, ce père de sept enfants a les chicots et les cheveux blancs d'un vieillard. Comme tous ses voisins, il fume cigarette sur cigarette. Est-il prêt à abandonner son droit au retour en échange de compensations financières ? La réponse fuse. «Jamais. Les Israéliens doivent me donner d'abord le droit de rentrer chez moi, et ensuite me dédommager pour les souffrances qu'ils m'ont fait endurer ici.»
Paix juste. Et si Arafat acceptait d'abandonner le droit au retour dans le cadre d'un accord de paix ? Omar, un enseignant, intervient : «Alors, il lui arrivera la même chose qu'à Sadate (leader égyptien assassiné en 1981 par ses soldats pour avoir fait la paix avec Israël, ndlr).» Mohamed hoche la tête. «Moi je veux bien la paix, mais une paix juste. Tu ne peux pas me prendre ma chemise et me dire "faisons la paix". Tu me rends d'abord ma chemise, et ensuite on fait la paix.»
 
8. Des Israéliens protestent contre le projet de division de Jérusalem par Deborah Sontag
in The New York Times (quotidien américain) du mardi 9 janvier 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Jérusalem, 8 janvier. Des Israéliens (religieux et nationalistes) se sont rassemblés dans le centre disputé de Jérusalem pour "faire acte d'allégeance" à la Ville Sainte et pour faire une "sérénade" tonitruante en opposition à un plan de paix américain dont ils ne veulent pas entendre parler.
Le plan de paix, proposé par le président Clinton au mois de décembre, est mal en point. Les négociateurs israéliens et palestiniens attendent un envoyé américain, Dennis B. Ross, sans illusions quant à ses capacités de rapprocher aussi peu que ce soit leurs positions respectives. M. Ross doit quitter les Etats-Unis mardi 10 janvier pour se rendre dans la région.
Le fiasco des efforts de paix a un peu émoussé l'anxiété de la manifestation "Pour Un Jérusalem", devant la porte de Jaffa. Mais il n'a pas douché l'enthousiasme d'une foule énorme d'Israéliens (beaucoup de jeunes, beaucoup d'hommes portant des kippas brodées, ou drapés dans les couleurs israéliennes), qui chantaient et dansaient au pied des murailles de la Vieille Ville éclairées a giorno. Ils avaient une prédilection pour une version religieuse pour choeur d'hommes de la chanson disco "I Will Survive" ("Je survivrai").
"En tant que croyant observant, j'ai tellement d'amour pour Yerushalayim", me dit Uriel Rivkin, un Juif Hassidique, qui me parlait en anglais mais utilisait en permanence le nom hébreu de Jérusalem. "Trois fois par jour, je prie pour lui. Je sais bien qu'ils sont là, les Arabes. Ils ont à tenir compte des voisins. C'est un gros problème. Mais, pour ce que je peux en savoir, leur truc de paix n'est plus aussi dangereux, maintenant".
Le Dr. Avraham Moskovitz, qui vit dans l'implantation d'Efrat, nous coupe : "C'est sérieux ; c'est sérieux!".
"Alors, pourquoi", lui a demandé M. Rivkin, "n'y a-t-il pas deux ou trois millions de Juifs en train de manifester autour de Jérusalem, ce soir, si c'est tellement sérieux ?"
Les politiques ont toujours tendance à gonfler ou à minimiser les participations aux manifs, mais il semble bien que nous ayons assisté là à l'un des rassemblements israéliens les plus importants au pied des murailles de la Vieille Ville depuis des décennies. La police n'a donné aucun chiffre. La deuxième chaîne de la TV israélienne a estimé la participation à plus de 100 000 personnes. Le maire, Ehud Olmert - principal organisateur avec Natan Sharansky, le ministre, russe, de l'immigration - a annoncé, suscitant les hourras des manifestants, qu'ils étaient plus de 400 000.
"Je n'ai jamais été aussi ému que maintenant, à vous voir ainsi ensemble, en une foule compacte dans les rues de Jérusalem, si joyeux et enthousiastes", a dit au micro M. le Maire. "Ceci n'est pas un meeting politique. C'est l'expression du profond lien émotionnel entre le peuple d'Israël et notre capitale éternelle et indivisible".
A défaut d'être des hommes politiques déclarés, les sponsors et les participants au meeting étaient d'orientations plutôt conservatrices. Outre M. Olmert et M. Sharansky, le comité fondateur de "Un Jérusalem" incluait David Bar-Ilan, porte-parole de Benjamin Netanyahu lorsque ce dernier était premier ministre, Dore Gold, ambassadeur d'Israël à l'ONU sous M. Netanyahu, Tom Rose, éditeur du journal Jerusalem Post et Jackie Mason, célèbre comédien américain.
Les organisateurs ont indiqué que des autobus avaient afflué de toutes les régions d'Israël, depuis Qiryat Shmona, au Nord, jusqu'à Beersheva, au Sud. Mais les participants à la manifestation ne constituaient pas une coupe anatomique de la société israélienne. Beaucoup parmi eux se présentaient comme Sionistes religieux, étudiants de yeshivas (écoles religieuses juives) ou colons. Beaucoup parlaient anglais, français ou russe.
"Ca me gêne, que la majorité de la foule soient des religieux", m'a dit Hannah Duek, cinquante-cinq ans, une femme-colon. "Je ne peux pas comprendre çà. Les autres disent que Jérusalem leur est chère, mais ils préfèrent se prélasser sur leur canapé et bavasser sur Barak, Bibi et Sharon". Elle faisait allusion au Premier ministre Ehud Barak, à M. Netanyahu et à Ariel Sharon, candidat du parti de droite Likud, aux élections du 6 février prochain.
Colette Avital, députée du parti Travailliste, a dit qu'elle "ne doutait pas une seconde" que ce meeting était une opération de campagne électorale montée par la droite afin d'associer la révération pour Jérusalem au camp nationaliste. "Si leur meeting, comme ils le disent, n'est pas lié à la campagne électorale, ils auraient pu attendre le 7 février pour le faire, et constituer un comité qui aurait comporté certains d'entre nous, les gens de gauche", a-t-elle déclaré sur les ondes de la radio du Jerusalem Post.
Et il est bien vrai que beaucoup des participants avaient des idées politiques derrière la tête. Bernice Brownstein, une femme-colon née en Irlande, qui travaille dans une école de formation d'infirmières à Jérusalem, m'a dit avoir voté pour M. Barak, en 1999. "Il était kibbutznik, général... : tout ce que vous pouvez désirer de mieux chez un leader israélien", m'a-t-elle dit. "Maintenant, je suis prête à voter pour n'importe qui, sauf lui. Au moment crucial, il était sur le point de nous vendre. Il y a beau temps que Jérusalem n'est plus un enjeu entre gauche et droite. Mais les politiciens se fichent de ce que pensent les gens comme de l'an quarante".
Le plan de M. Clinton, s'il était appliqué, diviserait Jérusalem, donnant aux Israéliens la souveraineté sur les quartiers juifs et aux Palestiniens la souveraineté sur les quartiers arabes.
M. Barak a accepté ce plan, avec des réserves, dont la principale concernait précisément le partage de la souveraineté sur les lieux saints (esplanade des Mosquées - Mont du Temple), dans la Vieille Ville.  M. Barak a rejeté toute souveraineté palestinienne sur le Mont du Temple, site des Premier et Deuxième Temples des Juifs de l'antiquité, sacré pour les Musulmans, qui le considèrent comme le Noble Sanctuaire d'où Mahomet aurait été enlevé dans les cieux. (Mi'raj).
La semaine dernière, les deux plus hauts rabbins d'Israël ont déclaré que la loi juive interdit tout abandon de la souveraineté sur le Mont du Temple. Aujourd'hui, le plus haut dignitaire musulman ici, Ikram Sabri, mufti de Jérusalem, a publié une fatwa (décision religieuse) affirmant que l'ensemble de l'esplanade appartient aux Musulmans. Le complexe de la mosquée Al-Aqsa est un lieu sacré pour l'Islam, "il est interdit aux Musulmans de s'en dessaisir en faveur de non-musulmans", y compris "le sous-sol, quelle que soit la profondeur, et l'espace situé au-dessus, quelle que soit l'altitude".
Tandis que les Israéliens tenaient leur meeting hier soir, les boutiquiers du quartier musulman abaissaient leurs rideaux métalliques. Les odes à Jérusalem en hébreu - "Elle est Jérusalem, ay-yi-yi" - déversés à flots par les haut-parleurs sur la Vieille Ville ne parvenaient pas à troubler le silence régnant à l'intérieur du souk couvert : de ce havre de quiétude, la manif, avec ses calicots : "Nous prions pour Jérusalem : ils lui tournent le dos et prient face à la Mekke", semblait à des années-lumière.
David Weinberg, qui travaille comme chargé des relations pour l'Université Bar Ilan, m'a dit que c'était la seconde manifestation à laquelle il participait, en vingt ans. La précédente avait eu lieu au Canada, elle avait pour but de réclamer la libération de M. Sharansky, alors dissident, d'une prison soviétique. "Maintenant, Sharansky est libre, et il se bat pour Jérusalem", m'a dit M. Weinberg. "C'est drôle, la vie..."
En tournée aux Etats-Unis, la semaine dernière, M. Sharansky a réuni des fonds pour la manifestation. Les organisateurs refusent de citer les donateurs. "Ca a été la collecte de fonds la plus facile que j'aie jamais eu à faire", a indiqué M. Sharansky, "les gens sont tellement concernés par Jérusalem... Je n'ai même pas eu besoin d'aller à New York. J'aurais pu réunir le même pacson en utilisant seulement le téléphone".
Ronald Lauder, président de la Conférence des Présidents des Grandes Organisations Juives Américaines, est intervenu à la tribune. Sa participation a été critiquée par certains Israéliens de gauche, car elle constituait, de leur point de vue, une immixtion dans les affaires politiques internes israéliennes.
M. Sharansky a indiqué qu'en dépit du fait que le projet de règlement semblait avoir été remisé au placard, M. Clinton s'efforçait de mettre par écrit les points d'accord entre les deux parties. "Il se passe des choses très dangereuses", a-t-il dit. "Ils veulent institutionnaliser toutes leurs idées et créer un autre agrément international, sans aucun mandat du peuple".
Partie prenante d'un dispositif de sécurité imposant, la police israélienne était sur ses gardes, afin d'éviter que les manifestants, qui portaient des torches allumées, ne parviennent à encercler entièrement les murailles de la Vieille Ville avec la chaîne humaine qu'ils formaient. Elle a bloqué l'accès aux quartiers palestiniens, repoussant ceux qui tentaient de se diriger vers la Porte de Damas. Devant cette dernière, quelques jeunes Palestiniens ont lancé des pierres sur les policiers israéliens, au cours d'une brève échauffourée.
Durant la manifestation, le quartier de Gilo, jouxtant Jérusalem, a essuyé des tirs provenant d'un camp de réfugiés palestiniens. Après plusieurs mois de tirs nocturnes contre Gilo, qui avaient amené l'armée israélienne à répliquer contre des tireurs opérant depuis la ville palestinienne de Beit Jala, la zone connaissait ces derniers jours un calme relatif. Les israéliens ont déclaré ne pas avoir répliqué hier soir, et qu'aucun blessé n'était à déplorer.
A Gaza, près de l'implantation juive de Netzarim, un Palestinien (adulte) a été tué par l'armée israélienne. Des officiels palestiniens ont indiqué que la victime, Abd al-Hamid al-Hurati, a été tué au cours d'un échange de tirs.
A la manifestation, les larmes aux yeux, Tobi Willig, une hyérosolomitaine âgée, d'origine américaine, observait la foule. "Quand je vois ces murs, ça y est : je pleure", me dit-elle, agrippée à la main d'un collègue reporter. "Pendant tellement d'années, les Juifs ont répété : "l'an prochain, à Jérusalem". Que pourrions-nous dire d'autre : "l'an prochain, à Kochav Yaïr" ?
Kochav Yaïr, c'est la banlieue chic, où habite M. Barak...

9. Les Palestiniens refusent l'offre canadienne pour les réfugiés
Dépêche de l'agence Reuters du jeudi 11 janvier 2001, 15h01
JERUSALEM - L'Autorité palestinienne a rejeté une offre du gouvernement canadien d'accueillir un nombre non précisé de palestiniens dans le cadre d'un éventuel accord de paix impliquant un renoncement au droit au retour des quelque 700.000 réfugiés du confit de 1948. "La patrie des réfugiés palestiniens est la Palestine et il n'y a pas un seul réfugié désireux d'accepter une alternative à sa patrie", a déclaré à Reuters Ahmed Abdel-Rahman, secrétaire général de l'Autorité palestinienne. "Le peuple palestinien n'acceptera ni réimplantation ni indemnisation", a-t-il assuré, en réaction à une proposition formulée par le ministre
canadien des Affaires étrangères, John Manley, dont le pays préside le groupe de travail sur les réfugiés mis en place dans le cadre de la conférence de paix de Madrid.
 
10. Le plan de paix ? “Des idées israéliennes à la sauce américaine” ! par Saïda Hamad
in Al Hayat (quotidien arabe publié à Londres)
traduit dans Courrier International du jeudi 11 janvier 2001
Redevenue un acteur incontournable des négociations, la rue palestinienne exprime son refus catégorique face aux propositions de Clinton.
A peine la partie palestinienne avait-elle donné son accord conditionnel au plan de paix américain que les cadres militaires du Fatah répliquaient en tirant des coups de feu sur des colonies juives et des positions militaires israéliennes qui encerclent les villes palestiniennes. Ces coups de feu étaient, pour ces hommes de terrain, un moyen d’exprimer leur refus catégorique des propositions contenues dans le “plan Clinton”.
D’ailleurs, la rue palestinienne et le Fatah n’ont pas attendu les résultats du sommet entre Yasser Arafat et Bill Clinton pour faire connaître leur position sur des propositions américaines que les négociateurs palestiniens qualifient eux-mêmes d’“idées israéliennes à la sauce américaine” et de “piège” visant à réduire les droits légitimes des Palestiniens. Lors des festivités célébrant le trente-sixième anniversaire du déclenchement de la lutte armée par le Fatah (qui ont eu lieu au début de ce mois), les parades militaires - qui ont transformé les rues de Ramallah et d’El Bireh en une grande caserne militaire - ont marqué le discours des représentants des factions palestiniennes nationalistes et islamistes.
Ainsi, l’expression de “lutte armée” tout comme d’autres slogans puisés dans le vocabulaire révolutionnaire nassérien, répétés à l’envi par des cadres du Fatah, du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et même du Hamas, étaient sur les lèvres de tous les Palestiniens, réunis par milliers dans le centre de Ramallah, les ramenant à une époque qu’ils croyaient révolue à jamais depuis que la “stratégie des pourparlers de paix” s’est imposée.
A quelques heures de l’arrivée du président palestinien à Gaza, de retour du Caire, où il s’était arrêté pour informer la Ligue arabe du contenu de ses discussions à la Maison-Blanche, la rue palestinienne ne semblait pas très pressée de prendre connaissance des “conditions” posées par la partie palestinienne en réponse au plan Clinton, par crainte que ces dernières ne constituent à nouveau une reculade des Palestiniens par rapport à leurs droits nationaux légitimes. Il faut dire que l’annonce de ces “conditions palestiniennes” survenait alors qu’une réunion consacrée aux problèmes de sécurité devait avoir lieu deux jours plus tard au Caire entre Israéliens et Palestiniens, sous la houlette du directeur de la CIA !
Dans ce contexte, Hanan Ashrawi, membre du Conseil législatif palestinien, déclarait à "Al Hayat" que “l’opinion publique palestinienne [était] persuadée que ces nouvelles propositions américaines ne peuvent mener à un véritable accord entre les deux parties et que le conflit israélo-palestinien ne peut être résolu sur la base d’un calendrier imposé et irréaliste”.
L’opposition entre deux modèles au sein du Fatah est clairement apparue lors des célébrations de l’anniversaire de la révolution palestinienne. Le premier réunit les partisans de la poursuite des négociations, considérées comme le seul et unique moyen de répondre aux aspirations palestiniennes ; le second rassemble des gens qui considèrent ces pourparlers comme un échec et voient dans la résistance armée “le seul langage que comprennent encore les généraux de l’occupation” - pour reprendre l’expression d’un dirigeant du Fatah.
La confrontation entre ces deux modèles a des conséquences au sein de la direction palestinienne, dont la dernière réunion, précédant le sommet Arafat-Clinton, aurait été particulièrement orageuse. Dans ce contexte, la rue palestinienne attend de voir lequel de ces deux modèles privilégiera le président palestinien.
 
11. Maroc - Malaise dans la communauté juive
par in Al Hayat (quotidien arabe publié à Londres)
traduit dans Courrier International du jeudi 11 janvier 2001
Même si elle reste très influente dans le domaine économique, la communauté juive marocaine est plus que jamais sur la défensive, car l’Intifada ravive l’antisémitisme.
Le choix d’un député d’origine juive pour assumer la responsabilité du bureau des affaires du Parlement marocain, en 1985, avait provoqué une véritable crise politique au Maroc. A cette époque encore, feu Ahmed Guedira, conseiller du roi Hassan II, avait, dans un souci d’affirmer la tradition marocaine de tolérance, désigné le député juif marocain Jo Ohanna au poste de secrétaire au Trésor. Quelques mois plus tard, le roi Hassan II avait nommé le secrétaire général du conseil des communautés juives du Maroc, Serge Berdugo, ministre du Tourisme. Ce dernier devenait ainsi le deuxième Juif à assumer une responsabilité ministérielle après l’ancien ministre des Postes, Ben Zaken. Par la suite, Hassan II est allé encore plus loin en choisissant comme conseiller personnel André Azoulay, lui-même Juif marocain. Aujourd’hui, André Azoulay exerce toujours des responsabilités au sein de l’administration royale de Mohammed VI.
Les Juifs ne se retrouvent pas seulement à des postes officiels au Maroc ; ils assument également toutes sortes de responsabilités dans les partis politiques marocains, ainsi que dans le monde judiciaire et financier. Toutefois, la présence active des Juifs marocains au sein de la société marocaine a reculé ces dernières années du fait de leur propension à émigrer vers Israël, le Canada, les Etats-Unis ou encore l’Europe. Par ailleurs, le pari d’une “contre-émigration”, censée faire revenir les Juifs marocains émigrés en Israël vers la mère patrie marocaine, est un échec. Certes, les autorités israéliennes ne cachent pas leur reconnaissance à l’égard de personnalités marocaines telles que Mohammed V, qui, en s’opposant à la politique nazie d’extermination des Juifs, a sauvé d’une mort certaine des milliers de Juifs marocains. En outre, des milliers de Juifs d’origine marocaine s’apprêtent à visiter les lieux de culte et les tombeaux du judaïsme marocain situés partout dans le pays. Néanmoins, l’Intifada palestinienne, très soutenue par la population marocaine, jette un certain trouble sur la situation de la communauté juive au Maroc. C’est dans ces conditions que le roi Mohammed VI, craignant que la tradition marocaine de tolérance ne soit malmenée, a affirmé - lors d’un discours prononcé le 6 novembre 2000 - qu’il ne tolérerait en aucune façon que l’on porte atteinte à la liberté et aux biens des Juifs ayant choisi de vivre au Maroc.
Dans ce contexte, la récente condamnation à trois ans de prison ferme du chanteur juif Ben Hass pour détournement d’argent n’aurait, selon des sources marocaines, rien à voir avec une quelconque manifestation d’antisémitisme. En effet, Ben Hass aurait enfreint la loi marocaine : il n’existe dès lors aucune raison de faire de Ben Hass une exception sur la base de critères religieux ou ethniques.
Sur le plan économique, les hommes d’affaires marocains et juifs se plaignent des conséquences négatives de l’Intifada sur le commerce entre le Maroc et Israël. Selon les milieux financiers, le volume des échanges commerciaux entre les deux pays atteint 100 millions de dollars [691 millions de FF]. Certaines rumeurs circulent actuellement au Maroc, illustrant la méfiance grandissante à l’égard de tout ce qui est lié de près ou de loin à Israël. Ainsi, certains agriculteurs marocains prétendent que les dégâts causés par la “mouche blanche” dans la culture des tomates seraient la conséquence directe de l’utilisation de produits chimiques fabriqués en Israël. Toujours est-il que c’est essentiellement pour des raisons de sécurité que le gouvernement marocain a décidé de fermer le bureau de liaison israélien à Rabat. Les autorités marocaines craignent la réaction de la mouvance islamiste marocaine, qui est fermement opposée à toute normalisation économique ou politique avec Israël.
Des Israéliens de retour du Maroc ont expliqué qu’ils avaient ressenti beaucoup d’hostilité à l’égard d’Israël au sein de la population marocaine. Dans le même temps, certains Juifs marocains n’hésitaient pas à condamner la politique israélienne vis-à-vis du peuple palestinien, dans le but sans doute d’atténuer la rancoeur de la rue marocaine à l’égard des Juifs.
Il est généralement estimé qu’il y avait au Maroc, avant l’indépendance de 1956, environ 275 000 Juifs. Les Israéliens contestent ce chiffre, considérant qu’il y avait environ 500 000 Juifs à cette époque. En tout cas, sur les 30 millions d’habitants que compte le Maroc, il reste environ 8 000 Juifs, qui vivent principalement à Casablanca et à Rabat. Jouissant de la protection royale, les Juifs marocains peuvent conserver la nationalité marocaine même s’ils vivent à l’étranger. Preuve parmi tant d’autres de l’ancrage marocain de la communauté juive, on ne peut évoquer l’essor économique d’une ville comme Essaouira aux xviiie et xixe siècles sans souligner le rôle fondamental joué par les familles juives dans le développement de cette cité commerciale située au bord de l’océan Atlantique. A l’époque, 40 % des habitants de cette ville portuaire [alors dénommée Mogador] étaient juifs...
 
12. Lettre ouverte à mon ami (et camarade) Peter Hayn : Pourquoi la politique étrangère britannique a-t-elle perdu la boussole ? par Mustafa Karkuti
in Al-Safir (quotidien libanais) du mardi 9 janvier 2001
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
Mon cher Peter,
je ressens le besoin de te dire ce que j'ai à te dire par écrit, car les moments privilégiés réservés au dialogue nous sont comptés, et s'ils nous sont donnés, c'est pour de brefs moments, en marge d'une conférence de presse ou d'une rencontre publique, dans le cadre de quelque célébration diplomatique ou mondaine. Je pense que tout ce qui nous rassemble, l'histoire de notre lutte contre le régime détestable de l'apartheid en Afrique du Sud, au début des années soixante-dix du siècle passé (avec participation aux manifestations quotidiennes de protestation devant l'ambassade de ce régime déchu à Africa House, sur la place du Taraf al-Agharr (Trafalgar Square), à Londres), notre action commune avec l'organisation de la jeunesse du parti libéral britannique, que tu dirigeais alors (avant que tu ne rejoignes le parti travailliste), en soutien à la lutte du peuple palestinien contre l'occupation israélienne, les comparaisons dont nous débattions avec d'autres "camarades", dans ton appartement d'alors, dans le quartier de Batney, à l'ouest de la capitale, entre sionisme et racisme, je pense que tous ces points communs entre nous, donc, me permettent de m'adresser directement à toi au sujet d'un problème de la plus haute importance, qui concerne le coeur de la politique gouvernementale britannique au Moyen-Orient, à laquelle tu participes en tant que ministre d'Etat en charge, au Ministère des Affaires Etrangères, du dossier de cette région.
Le problème a deux versants : le premier a trait au rapport annuel publié par le Ministère des Affaires Etrangères britannique sur la situation des droits de l'homme pour l'an 2000, le deuxième étant lié à la politique, dans ses grands traits, du gouvernement dirigé par ton parti, en ce qui concerne le processus de paix entre Israël et les Palestiniens. Prenons le premier versant. Il convient tout d'abord d'exprimer notre reconnaissance à votre ministère pour l'intérêt qu'il apporte à la question des droits de l'homme et pour son travail aboutissant à la publication d'un rapport annuel consacré à cette question depuis l'arrivée du nouveau parti travailliste (the New Labour) après son élection en mai 1997, marchant en cela sur les brisées du ministère américain des affaires étrangères et du Parlement européen. Mais nous ne pouvons cacher notre regret de constater, dans le rapport 2000, qui couvre la période s'étendant de juin 1999 à juin 2000, l'absence quasi-totale d'une mention des atteintes israéliennes aux droits de l'homme, que ce soit au Liban (avant le retrait intervenu en mai dernier) ou dans les territoires arabes occupés, à part peut-être une mention allusive des "arrestations administratives", surtout lorsque l'on sait que votre rapport 1999 a traité avec un certain détail ces violations.
Quels changements précis se sont-ils produits, sur le terrain, au Sud-liban, ou dans les territoires, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza ? Ou même à l'intérieur d'Israël lui-même, autorisant votre rapport pour 2000 à omettre de mentionner les violations des droits de l'homme par les autorités israéliennes ? Le seul changement radical que nous puissions observer au cours de l'année écoulée est la défaite de Benjamin Netanyahu devant Ehud Barak, à l'issue des élections de juin 1999. Voulez-vous nous faire croire que Barak aurait été "plus clément" que Netanyahu dans sa manière de traiter les Arabes sous occupation israélienne, ou avec les citoyens arabes d'Israël ? Ne ressens-tu pas une certaine gêne, mon cher ami, en constatant que le rapport du ministère des affaires étrangères américaines sur les droits de l'homme en 2000 a consacré une place plus importante et un traitement plus détaillé que celui de votre ministère aux violations par Israël des droits de l'homme, malgré les liens serrés d'alliance entre l'administration américaine et le gouvernement Barak ? Au cours des questions de la commission des affaires étrangères, à la Chambre des Communes, qui a organisé une séance de débat en ta présence au sujet du rapport annuel, le dix neuf décembre dernier, je regrette de te dire que ta réponse aux interrogations des députés fut bien faible sur bien des plans. Dire que le ministère des affaires étrangères américains dispose de vingt-trois fonctionnaires à plein-temps pour préparer son rapport sur les droits de l'homme alors que deux fonctionnaires seulement y sont affectés dans le tien est, dans le meilleur des cas, "une excuse plus laide que la faute".
Nombreuses sont les associations de défense des droits de l'homme, locales ou mondiales, à avoir observé les comportements des autorités israéliennes tout au long de l'année écoulée, parmi lesquelles je citerai l'organisation "Amnisty International" de Londres, l'organisation "Human Rights Watch" (Observatoire des Droits de l'Homme) de Washington, l'organisation de défense des droits des Palestiniens "Al-Haqq", l'association de protection des droits des Palestiniens "Al-Qanun", l'organisation israélienne "Al-Badil" pour la protection des droits humains. Lisons ensemble des extraits de ce que ces organisations ont publié au sujet des violations des droits de l'homme par Israël :
Liban - camp de détention d'Al-Khiyam : "Israël détient de manière illégale dix-neuf Libanais, sans jugement, au nombre desquels se trouve le shaykh Ubaïd et le shaykh Mustafa Daïrani, qui ont été enlevés, tous deux, par les forces israéliennes à l'intérieur du territoire libanais, respectivement en 1989 et 1994. Les deux hommes sont enfermés dans des cellules d'isolement, ne peuvent recevoir de visites et ne peuvent se faire assister par un avocat. De même, Israël a effectué des attaques arbitraires contre des objectifs civils libanais et des infrastructures, entraînant la mort de civils innocents tout au long de la période étudiée par votre rapport (de juin 1999 à juin 2000). Les autorités israéliennes ont arrêté des milliers de Libanais, hommes et femmes, et les ont emprisonnés dans le camp de Khiyam jusqu'à la fin de leur occupation du Sud-Liban.
Le gouvernement israélien a déclaré récemment avoir supervisé la formation, l'orientation et le financement de fonctionnaires et d'administratifs locaux qui ont géré le camp de Khiyam, dans la région de la "ceinture de sécurité", pour reprendre la terminologie israélienne. Il est grand temps de charger Israël, qui abrite sur son territoire un certain nombre de ceux qui ont supervisé ou pratiqué directement la torture contre les prisonniers, de la responsabilité et de lui demander des comptes pour la violation des droits de l'homme dans le camp de détention de Khiyam entre les années 1985 et 2000" (voir note en fin de texte).
Arabes d'Israël : "Le gouvernement israélien procède périodiquement à la confiscation de terrains et à la démolition de maisons de ses concitoyens arabes. Le gouvernement israélien refuse également d'officialiser les "villages non-reconnus", répartis dans le désert du Néguev, dans le sud d'Israël, dont la population est évaluée à soixante-dix mille Palestiniens, auxquels est dénié le droit aux services municipaux, aux services publics de santé, au raccordement au réseau électrique et aux services de l'assainissement".
Territoires palestiniens occupés : "Israël a failli à son devoir d'assurer la protection des Palestiniens vivant dans les territoires soumis à son occupation. Mieux, ses forces ont employé les munitions réelles, les balles revêtues de caoutchouc, les bombes, ce qui a entraîné la mort de nombreux civils. Cette politique contrevient totalement à la quatrième charte de Genève, qui enjoint aux forces d'occupation d'assurer la protection des ressortissants se trouvant sous leur responsabilité. De plus, Israël procède aux confiscations de terres palestiniennes en Cisjordanie et dans la bande de Gaza en vue de la construction de colonies illégales, de bases militaires et d'autoroutes de liaison, à quoi s'ajoute la destruction des maisons de Palestiniens et l'imposition d'un blocus économique et commercial contre les habitants des territoires occupés, la pratique de la torture sur la personne de nombreux emprisonnés dans ses geôles, sans aucune forme de jugement".
Mordekhaï Vanunu : "Le prisonnier israélien Mordekhaï Vanunu croupit depuis 1986 dans une cellule isolée, dans un quartier de haute sécurité, dans des conditions inhumaines et humiliantes, pour avoir révélé au journal britannique Sunday Times des informations concernant l'arsenal nucléaire d'Israël".
Mais venons-en au deuxième versant, mon cher ami. Il a trait à la politique de ton gouvernement vis-à-vis d'Israël, dans ses grands traits. Il nous semble que votre position varie en fonction de la personne qui se trouve à la tête de l'exécutif en Israël. Sans doute te rappelles-tu comment le gouvernement britannique, avant que tu ne sois nommé au ministère des affaires étrangères, et avec lui l'ensemble des gouvernements européens, menait des campagnes orchestrées contre le gouvernement de Benyamin Netanyahu, de triste mémoire, en laissant filtrer des informations secrètes à la presse afin de crédibiliser ces campagnes. Il n'est pas jusqu'à l'administration américaine qui n'y ait contribué. Bien plus, elle en était vraisemblablement l'initiatrice. Les choses en étaient arrivées à un point tel que Netanyahu était considéré, à la fin de son règne, persona non grata en Occident. Le porte-parole pour le Moyen-Orient de votre ministère des affaires étrangères n'hésitait pas à convoquer les journalistes - chose à laquelle nous n'avions pas été habitués - pour les informer de la position de votre gouvernement au sujet des contraventions israéliennes vénielles et mortelles, Netanyahu regnante. Les pays membres de l'Union européenne ont brandi la menace d'infliger à Israël un boycott commercial en application du deuxième alinéa de l'accord sur les échanges commerciaux privilégiés conclu entre Israël et l'Union européenne, afin de faire pression sur Netanyahu. Comme tu le sais sans doute, mon  cher Pierre, cet alinéa stipule la suspension de tout accord commercial spécifique entre l'Union et tout Etat qui contreviendrait aux droits de l'homme.
Actuellement, avec le gouvernement Barak, il semble que la question soit complètement inversée. On dirait que vous appliquez le proverbe chinois bien connu : "je ne vois rien, je n'entends rien, je ne dis rien..." tandis qu'abondent les documents de sources indépendantes et israéliennes, d'une manière sans aucun précédent, établissant comment le nombre des colons juifs dans les colonies israéliennes illégales a augmenté, durant le gouvernement Barak, qui fut très court (depuis mai 1999), comme jamais auparavant, sous aucun gouvernement. Les médias observent un silence quasi-absolu, bien que tu aies mentionné devant les membres de la commission des affaires étrangères de la Chambre des Communes que toi-même et ton ministre de tutelle, Robin Cook, n'hésitiez jamais chaque fois que l'occasion s'en présente, d'exposer la question des violations israéliennes aux responsables israéliens que vous rencontrez. Mais, tu as dit, au même moment, au cours de la séance des questions orales, que vous préfériez éviter de "soulever des questions secondaires mais sensibles, afin de ne pas influer de manière négative sur le sujet principal, le processus de paix". Comparons ensemble, veux-tu, la réponse du ministre des affaires étrangères, Cook, devant la commission des affaires étrangères, le onze novembre passé, après qu'un membre de la commission lui ait demandé de suspendre l'accord de coopération commerciale avec Israël, en réponse aux violations des droits de l'homme commises par ce pays, avec celle qu'avait faite ton prédécesseur, le ministre d'Etat (dans le gouvernement conservateur de John Major), Jeremy Heinley, en 1997, à la même requête. Heinley avait déclaré : "si les atteintes aux droits de l'homme sont avérées, il faut invalider cet accord avec le pays concerné". La réponse de Robin Cook a été, quant à elle, en substance : "Toute mesure européenne allant dans le sens d'une remise en question de l'accord de coopération commerciale, sur la base d'atteintes portées aux droits de l'homme, ne pourrait qu'occasionner l'engagement dans des négociations difficiles et intraitables avec Israël".
Un autre point, dans notre domaine, mérite que nous nous y arrêtions un instant. Il s'agit du fait, relevé par les observateurs et les analystes tant arabes et israéliens que britanniques, que la politique étrangère britannique, en dépit du grand soin déployé par le ministre Cook, en toutes circonstances, à en mentionner la dimension morale, semble avoir perdu la boussole. Elle met au pinacle le facteur moral lorsqu'elle traite du Zimbabwé, de la Sierra Leone ou du Pakistan (et elle le fait à juste titre, naturellement), mais la dimension morale est totalement occultée lorsqu'il s'agit d'Israël, lorsque c'est l'Israël "barakien" qui est concerné. Votre explication de ce fait, telle que tu l'as mentionnée devant les membres de la commission des affaires étrangères, c'est que vous craignez pour le processus de paix et que vous préférez y consacrer vos efforts au lieu de faire dévier les discussions vers des sujets superfétatoires. C'est un peu comme si tu voulais nous dire que vous ne pouvez pas avancer dans deux directions à la fois, mais que vous devez absolument choisir l'une d'entre elles ! Parmi de multiples questions que je me pose, il y a aussi celle de savoir qui dirige la politique étrangère (britannique)  au Moyen-Orient : est-ce le ministère des affaires étrangères ou les services du premier ministre, puisque Tony Blair a pris l'initiative, avant même l'élection de Barak, en nommant Lord Levy comme envoyé spécial au Moyen-Orient, si bien que ce dernier apparaît désormais comme un second ministre britannique des affaires étrangères. Il est clair que Lévy jouit d'une latitude plus étendue que celle dont jouit Robin Cook lorsqu'il s'agit d'établir des contacts et de construire des réseaux avec les partenaires directs et indirects du processus de paix. Je pense que tu as remarqué, comme moi, que Blair a commencé à envoyer Lévy en tant que représentant personnel du Premier Ministre, en Amérique Latine.
Je ne m'étendrai pas plus longtemps, et mets le point final à cette lettre, en priant Dieu qu'il te conserve à ton ami fidèle.
(Note : je ne sais pas si tu as vu le documentaire présenté par la BBC le quatre novembre, intitulé : "Israël accusé". Ce documentaire traite de la violation des droits de l'homme au camp de Khiyam, jusqu'aux derniers jours de l'occupation israélienne. Si tu ne l'as pas vu, je te recommande vivement de rechercher ce documentaire qui révèle les méthodes de tortures et comporte des interviews de prisonniers et de tortionnaires, parmi lesquels un officier israélien. Le documentaire expose en détail la méthode d'entraînement des milices libanaises à l'administration du camp de détention, ainsi que la politique israélienne actuelle consistant à assurer la protection des membres de ces milices qui se sont réfugiés sur son territoire après le retrait de l'armée israélienne du Sud-Liban, en mai dernier).
 
13. Les risques présentés par une déclaration de principes sur le statut permanent
in Negotiations Affairs Department le mardi 9 janvier 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Au cours des semaines écoulées, il a été suggéré que les Palestiniens et les Israéliens modifient leurs efforts en vue de la conclusion d'un accord permanent vers une déclaration générale des principes généraux sur lesquels un agrément détaillé à venir pourrait s'appuyer. Les droits et les intérêts que le peuple palestinien veut sauvegarder dans un agrément sur le statut permanent et notre expérience acquise de la non-application par Israël d'accords passés nous mettent dans l'obligation de rejeter cette proposition. L'OLP recherche un accord sur le statut permanent, avec Israël, qui soit sans ambiguïté et global, et traite tous les sujets de désaccord avec suffisamment de détail, de manière à faciliter son application immédiate sans qu'il soit besoin de procéder à de nouvelles négociations.
L'application. Pas les déclarations
Le peuple palestinien recherche la fin de l'occupation et une solution au problème des réfugiés. La réalisation de ces deux objectifs ne requiert nullement la définition de droits politiques généraux ; ces droits ont déjà été fixés par la légalité internationale, ils sont clairement déclinés dans les résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies 242 et 338, ainsi que dans la résolution 194 de l'Assemblée Générale de l'ONU. A ce stade, ce qui est requis, c'est l'application de ces résolutions, qui ne peut être menée à bien qu'à travers la conclusion d'un agrément détaillé qui impose des obligations claires aux parties et définisse les mécanismes grâce auxquels ces obligations pourront être mises en pratique. Par exemple, nous n'avons nul besoin d'une déclaration générale selon laquelle Israël devrait se retirer des territoires occupés après le 4 juin 1967, car une telle déclaration a déjà été faite : elle est contenue dans les résolutions 242 et 338. Ce dont nous avons besoin, ce sont les cartes, les calendriers, les modalités et les garanties internationales à même de faire en sorte que ces résolutions soient appliquées. Nous sommes préoccupés par le fait qu'une "déclaration de principes", vague et générale, serait de nature à répéter de manière redondante les bases admises des négociations (242 et 338), voire, pis, à donner cours à un abandon de ces attendus de référence.
Une ambiguïté destructrice
Nous sommes particulièrement réticents à conclure un agrément nébuleux, à la lumière de notre expérience, tirée du passé, en matière de non-respect par Israël de ses obligations générales et des calendriers qui lui étaient fixés. L'histoire des "agréments sur les agréments" n'est autre chose que celle des échecs à rejoindre un agrément. Même lorsque des accords de cette nature ont été accompagnés d'un calendrier, la règle générale a été qu'"aucune date n'est sacrée". Les calendriers mis en place pour la conclusion d'un accord sur le statut permanent en constituent un exemple éloquent : La date-buttoir pour la conclusion d'un accord - mai 1999 - a été dépassé avant que les négociations aient même commencé, et les derniers délais définis dans le mémorandum de Sharm le-Sheikh ont été dépassés, eux aussi, avant qu'un quelconque résultat ait été acquis. Nous pourrions citer d'autres exemples, parmi lesquels les engagements d'Israël de finaliser un accord sur l'autorisation au retour de Palestiniens déplacés des territoires occupés depuis juin 1967, l'introduction d'un nouveau régime de gestion du réseau électrique palestinien, l'ouverture d'une route de contournement protégée, au Nord, et le transit des biens commerciaux sur celle du Sud. 
Bien plus, Israël a capitalisé sur le caractère nébuleux des agréments de manière à échapper à ses obligations. L'un des exemples sans doute les plus frappants de ce phénomène a été le processus de "redéploiement" des Forces de Défense israéliennes depuis la Cisjordanie et la bande de Gaza. En vertu de l'annexe 1, article 1(9) de l'Accord Intérimaire, le premier redéploiement à intervenir devait le faire six mois après l'intronisation du Conseil Législatif Palestinien, c'est-à-dire, en juillet 1996. L'élection de Benjamin Netanyahu, en mai 1996 et l'interruption consécutive des relations israélo-palestiniennes a repoussé ce redéploiement de deux ans - soit, après la signature du mémorandum de Wye River, le 23 octobre 1998. De manière similaire, bien que le mémorandum de Wye River ait défini l'étendue du second redéploiement prévu, ce dernier a été retardé jusqu'après l'élection d'Ehud Barak (au poste de Premier ministre), et il a été réalisé, finalement, le 21 mars 2000, avec plus de trois ans de retard. Le troisième et ultime redéploiement israélien - l'une des obligations premières d'Israël durant la période intérimaire - n'est toujours pas réalisé, trois ans et demi après le terme fixé : juillet 1997. Alors que l'accord intérimaire spécifie que seuls Jérusalem, les colonies et certaines positions militaires spécifiées devaient être exclus du redéploiement pendant, cet accord n'a été accompagné d'aucune carte illustrant ce redéploiement. En conséquence de quoi, Israël maintient encore aujourd'hui qu'il a, seul, le droit de déterminer quelles sont les zones concernées par ce redéploiement, menaçant à plusieurs reprises de limiter cette phase de retrait à 1% de la superficie de la Cisjordanie. Pour des raisons de politique intérieure, en totale violation de nos accords, Israël a même refusé d'effectuer ce retrait en-dehors du cadre exclusif d'un règlement définitif.
Il est important de noter que, tandis que la plupart de ces dépassements de délais ultimes résultaient de négociations dans l'impasse, dans chacun des cas le statu quo restait en vigueur jusqu'à ce qu'un accord soit conclu. Le statu quoi impliquant la continuation d'un contrôle total par Israël (sur le territoire, sur les déplacement, sur les revenus, etc...), Israël n'avait aucune motivation - il en était même, en réalité, dissuadé - à porter les négociations à leur terme avec quelque diligence. Nous craignons qu'une nouvelle "déclaration de principes" ne pourrait que pérenniser indéfiniment cette situation : elle aurait pour effet de seconder les efforts d'Israël en vue de la normalisation de ses relations avec la communauté internationale sans le contraindre à relâcher son emprise sur les territoires palestiniens occupés ou  reconnaître le droit des réfugiés palestiniens au retour et prendre des mesures pour le faire passer dans la réalité. Bien plus, Israël continuerait à détenir le pouvoir de trancher toute ambiguïté en sa propre faveur, comme il n'a cessé de le faire tout au long du processus de paix.
Nos exigences minimales
Après plus de sept ans de négociations, et en particulier après les derniers mois passés en état de siège, le peuple palestinien en est venu à espérer un règlement qui assure - sans équivoque possible - la fin de l'occupation par Israël du territoire palestinien et la réalisation des droits légitimes, reconnus, du peuple palestinien. Conformément à quoi il nous est impossible d'accepter un agrément dans lequel les exigences suivantes ne seraient pas respectées :
1 - Primo, cet agrément doit être suffisamment détaillé, de manière à donner la garantie qu'il est applicable sans qu'il soit besoin de recourir à de futures négociations, à l'exception de problèmes mineurs, périphériques, de nature technique.
2 - Secundo, l'agrément doit être assez clair pour interdire que d'éventuelles ambiguïtés soient utilisées pour contourner l'obligation de remplir certains engagements spécifiés. Dans l'accord final, il n'y saurait y avoir de place pour une ambiguïté "créatrice".
3 - Tertio, l'accord doit être global et équilibré. Il doit couvrir tous les sujets, et chacun de ces sujets doit être résolu à un même niveau de détail afin de garantir une application équilibrée de l'accord.
4 - Quarto, pour que l'agrément prenne toute sa signification - en évitant qu'il ne soit soumis à des considérations relevant des affaires intérieures d'Israël et à sa "bonne volonté" - il faut qu'il soit accompagné de garanties internationales quant à son application, y compris le déploiement de forces internationales pour en superviser et en  imposer l'application. Il est aussi nécessaire de mettre en place des mécanismes permettant la résolution des contentieux éventuels - tranchant sur le mécanisme, vague et inefficace, prévu à cet effet par l'article 21 de l'accord intérimaire.
A ce stade avancé du processus de paix, une déclaration de principes supplémentaire ne saurait en rien nous rapprocher d'une paix juste, durable et globale. La paix ne se décrète pas ; il faut la faire.
(Texte publié sur le site Internet de l'OLP : http://www.nad-plo.org/eye/news16.html
 
14. Clinton donne les détails de son plan de paix dans un discours prononcé devant un parterre de Juifs américains par Jane Perlez
in The New York Times (quotidien américain) du lundi 8 janvier 2001
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Dans un discours d'adieu prononcé devant un groupe de Juifs américains hier soir, le Président Clinton, utilisant un langage plus direct que jamais auparavant, a décrit pour la première fois ses propositions spécifiques sur la manière de résoudre le conflit israélo-palestinien, en reconnaissant qu'un arrangement final sous son égide était hautement improbable.
Déclarant que les deux parties devaient faire des révisions déchirantes, M. Clinton a indiqué qu'il ne saurait y avoir de "solution réelle à ce conflit sans un Etat palestinien souverain et viable". Mais il a précisé en même temps que les "exigences sécuritaires" d'Israël et les "réalités démographiques" devaient être respectées.
Afin de finaliser l'Etat palestinien, le but devrait être "de maximiser le nombre de colons (retournant) en Israël tout en réduisant au minimum la superficie annexée. Une Palestine viable ne peut être qu'un Etat géographiquement contigu", a ajouté M. Clinton.
Les points les plus importants de son discours, prononcé à l'hôtel Waldorf-Astoria devant le Forum de la Politique Israélienne, constituent le développement des propositions - que M. Clinton appelle des "paramètres" - détaillées par le président américain aux négociateurs israéliens et palestiniens à la Maison Blanche, le 23 décembre dernier (2000).
Faisant le point sur l'essence de ses propositions, M. Clinton a déclaré que les réfugiés palestiniens devraient avoir le droit de vivre en Palestine. Ceux d'entre eux qui ne retourneraient pas en Palestine devraient être aidés à trouver de nouvelles résidences, dans leurs lieux de vie actuels ou dans d'autres pays, Israël compris, "en respectant les décisions souveraines de ces pays", a-t-il précisé. On ne devrait pas exiger d'Israël qu'il reconnaisse le droit au retour des réfugiés palestiniens, car cela "mettrait en danger les fondations mêmes de la nation" (israélienne), a-t-il indiqué.
A propos de Jérusalem, M. Clinton a dit qu'elle devait être une ville ouverte et indivise, qui devrait "englober les capitales reconnues au plan international de deux Etats : Israël et la Palestine".
"Ce qui est arabe devrait être palestinien, alors pourquoi Israël devrait-il insister à régir à perpétuité les vies de centaines de milliers de Palestiniens ?", s'est interrogé M. Clinton. "Ce qui est juif devrait être israélien, cela devrait aboutir à l'émergence d'une Jérusalem juive plus vaste et plus vibrante qu'aucune scène historique ne l'a jamais été".
Les Etats-Unis auraient des ambassades dans "ces deux capitales", a-t-il précisé.
M. Clinton n'a pas développé ses propositions au sujet du Haram al-Sharif, Lieu saint musulman qui est aussi l'emplacement du Mont du Temple. Mais il a indiqué qu'il devrait y avoir un respect mutuel pour les croyances religieuses des Juifs, des Musulmans et des Chrétiens.
M. Clinton a indiqué qu'une présence internationale en Palestine devrait assurer la sécurité frontalière tout au long de la vallée du Jourdain et contrôler la bonne fin de tout agrément définitif entre les deux parties.
Ces propositions, entendues comme la base d'un accord entre les deux parties, ont été reçues tant par les Palestiniens que par les Israéliens avec des réserves et des divergences de vues que les conseillers de M. Clinton ont déclaré être probablement trop importantes pour pouvoir être dépassées avant la fin du mandat de M. Clinton, le 20 janvier.
Mais M. Clinton, qui a fait du conflit israélo-palestinien vraisemblablement le thème le plus récurrent et le plus constant de sa politique étrangère, a défendu les six derniers mois de diplomatie tumultueuse au Moyen-Orient, soit depuis sa convocation lancée pour une réunion au sommet à Camp David. Il a indiqué avoir incité les deux parties à prendre en compte les besoins mutuels de l'une par l'autre. Finalement, a-t-il dit, les Israéliens et les Palestiniens devraient rejoindre un accord, mais il a ajouté que cela ne se fera vraisemblablement pas durant sa présidence. "J'ai treize jours devant moi. Je ferai ce que je peux", a-t-il dit.
Sur un ton presque confidentiel et ému, M. Clinton a indiqué qu'il était fier d'avoir été le premier président (américain) à avoir visité Gaza, où il a pu constater, apprendre, et noter, de première main, la "souffrance", mais aussi "la résilience et le courage" des Palestiniens. Son action en vue de la solution du conflit découle, a-t-il indiqué, de son "engagement de toujours" pour Israël et de sa conviction que le "peuple palestinien avait été utilisé trop longtemps comme un ballon politique que se renvoient les adversaires et que cela suffisait".
Le discours de M. Clinton a été accueilli chaleureusement par les membres du Forum, un groupe situé sur l'aile libérale du spectre politique de la communauté juive américaine, dont les vues correspondent en grande partie avec celles tant du premier ministre israélien, Ehud Barak, que du président (Clinton).
Dans ses remarques adressées spécialement au peuple israélien, le Président a été très direct : "Vous avez découvert que votre terre est aussi la leur, que c'est la terre de deux peuples. Vous n'avez pas d'autre choix que de partager cette terre entre deux Etats pour deux peuples et de faire pour le mieux".
M. Clinton a rappelé ce qu'il avait dit aux négociateurs israéliens et palestiniens le 23 décembre dernier, à savoir que ces vues étaient personnelles et n'étaient pas l'expression d'une nouvelle politique (extérieure) américaine. "Ces paramètres sont apparus avec moi, et ils s'en iront avec moi quand mon mandat prendra fin", a-t-il affirmé.
 
15. Réplique à Michelle Parent : à la défense du sionisme par Ghila Sroka
in Le Devoir (quotidien québécois) du lundi 8 janvier 2001
L'objectif de créer un État juif dans l'ancienne patrie a été atteint, et les peuples israélien et palestinien devront apprendre à vivre côte à côte
Ghila Sroka, l'auteure de ce texte est la fondatrice et directrice du magazine indépendant Tribune Juive. Elle prépare actuellement un Ph. D. en science politique à l'UQAM sur les questions du Proche-Orient.
Dans sa livraison du mercredi 27 décembre 2000, le quotidien Le Devoir publiait dans la page Idées un article consacré au sionisme qui, selon moi, fourmillait d'inexactitudes factuelles, de vérités tronquées et d'omissions [NDLR - Cf le Point d'information Palestine N° 123 : "L'erreur des sionistes"]. Son auteure, Michelle Parent, nous «informait» sur le phénomène des «rabbins antisionistes». Si j'ai décidé de répliquer, c'est que je reste convaincue que les honnêtes citoyens du Québec méritent de connaître la vérité sur ce mouvement révolutionnaire qu'est le sionisme.
"Qu'est-ce que l'antisionisme ? C'est le refus au peuple juif d'un droit fondamental que nous revendiquons justement pour les peuples d'Afrique et reconnaissons à tous les peuples du globe. L'antisionisme est la discrimination contre les Juifs, mon ami, parce qu'ils sont Juifs. C'est tout simplement de l'antisémitisme." Martin Luther King Jr Letter to an Anti-Zionist Friend
Madame Parent,
Je ne prendrai pas sur moi de vous soumettre une histoire du peuple juif et du sionisme, car les ouvrages et études responsables ne manquent pas. Cependant, à plusieurs reprises, vous évoquez des juifs, soi-disant des rabbins, qui seraient antisionistes et donc contre l'existence de l'État d'Israël. Permettez-moi d'apporter quelques corrections à votre texte.
Tout d'abord, précisons que les juifs ne sont pas venus de l'extérieur s'installer en Palestine, comme vous l'affirmez tout au long de votre article. Pour votre information, il y a toujours eu une présence juive en Palestine, celle-ci étant considérée par les juifs comme leur patrie. Et cela n'est pas un simple exercice théorique: toute la liturgie juive est empreinte de l'amour de la Palestine, d'un authentique sentiment d'appartenance à ce pays que l'on a d'ailleurs appelé, pendant XVIIIe siècles, «Palestine Eretz Israël» (Palestine, terre d'Israël).
Contenu et rhétorique
Disons-le d'emblée, votre article ne pèse pas lourd.
«Pour comprendre le sionisme», vous nous donnez en exemple les propos de mon grand ami Emmanuel Levyne qui, soit dit en passant, n'a jamais été rabbin, ni petit ni grand.
Emmanuel Levyne était un juif qui pratiquait les textes. Son amour de l'écriture l'a conduit, dans les années 60, à produire une littérature qu'il a rejetée par la suite. Pour s'en convaincre, il suffit de se rapporter à ses ouvrages publiés ultérieurement, que vous trouverez dans les archives de la bibliothèque juive à Paris.
J'ai eu la chance de connaître Emmanuel Levyne lorsque je vivais en Europe il y a 25 ans et d'entretenir avec lui une correspondance soutenue durant cinq années sur ce sujet du sionisme. Je puis vous certifier que nombre de ses anciens textes sur Israël et le sionisme ont été mis à la poubelle. Heureusement, il a eu l'intelligence de réviser ses positions passées, qui étaient, il est vrai, erronées et emplies de préjugés.
Pourquoi citer des auteurs des années 60, auxquels les Arabes en général et les Palestiniens en particulier ne feraient même pas référence eux-mêmes? En quoi contribuez-vous à la juste cause palestinienne avec votre article vieillot qui semble tout droit sorti des placards de la haine? Quel est le message de ce texte provocateur qui réveille les vieux démons de l'antisémitisme?
Bien sûr, vous citez en long et en large, quoique sortis de leur contexte, des juifs comme Léo Pinsker, Théodore Herzl et Ehad Ha'Am... Et alors? Avez-vous réellement lu ces auteurs? Si oui, vous auriez dû vous rendre compte des contre-citations et des non-sens que vous accumulez. Vous semblez souffrir d'amnésie sélective, ce mal contagieux qui rend enclin à faire fi des événements historiques majeurs.
Ainsi, en fin d'article, vous écrivez qu'«Il y a même des colons qui sont prêts à quitter leur colonie pour avoir la paix; ce sont des membres du mouvement Peace Now». Sachez que jamais les membres du mouvement anti-annexionniste israélien «La paix maintenant» n'ont habité en Cisjordanie ou à Gaza. Il faudrait être plus précise lorsque vous parlez des colonies.
Au cas où vous ne vous en seriez pas rendu compte, il s'est passé beaucoup de choses en Israël et en Palestine depuis les années 60. Je ne saurais trop vous recommander à ce sujet l'excellent ouvrage de Edward Said: Israël - Palestine: l'égalité ou rien (éditions La fabrique, 1999), ainsi que Le Monde juif, Histoire et civilisation du peuple juif, sous la direction du professeur Élie Kedourie (Fonds Mercator, 1980).
Qu'est-ce que le sionisme?
Le sionisme est le mouvement national prônant le retour du peuple juif dans sa patrie et le renouveau de la souveraineté juive dans le pays moderne d'Israël. Le sionisme poursuit depuis ses débuts des objectifs concrets aussi bien que spirituels. Les juifs de toutes les convictions, de gauche comme de droite, religieux et laïcs, se sont rejoints pour constituer le mouvement sioniste et oeuvrent ensemble à la réalisation de ces objectifs. Certains désaccords ont conduit à des clivages, mais, en dernier ressort, l'objectif commun de créer un État juif dans l'ancienne patrie a été atteint.
Le sionisme politique mettait l'accent sur l'action politique et considérait l'obtention de droits politiques en Palestine comme un préalable indispensable à la réalisation de l'entreprise sioniste. Le sionisme politique est lié au nom de Theodor Herzl.
Le sionisme pragmatique, pour sa part, était axé sur les moyens pratiques de réaliser les objectifs sionistes comme l'Aliah (immigration), le peuplement rural et les institutions éducatives. C'est cette approche qui inspira dans les années 1880, c'est-à-dire bien avant le sionisme politique, le mouvement Hibbat Zion (l'amour de Sion).
Le «sionisme synthétique» est une doctrine - fusion des sionismes politique et pragmatique - qui prit forme lors du XVIIIe congrès sioniste (1907). Chaim Weizmann (qui devint par la suite le premier président de l'État d'Israël) fut son principal avocat.
Le sionisme socialiste aspirait à réaliser la délivrance sociale et nationale des juifs en opérant la fusion entre le sionisme et le socialisme. Le sionisme socialiste était une nécessité pour le peuple juif - le rôle historique de fer de lance du processus de libération nationale était réservé au prolétariat juif. L'idée sioniste socialiste suscita la formation de plusieurs mouvements de jeunesse comme l'Hachomer Hatsair (auquel j'ai eu le privilège d'appartenir).
Le sionisme révisionniste, issu du sionisme politique d'Herzl, fut enrichi par les idées de Ze'ev Jabotinski. Après la création de l'État d'Israël, l'organisation révisionniste créa le parti Hérout, composante de l'un des deux principaux partis politiques d'Israël, le Likoud.
Le sionisme religieux remonte aux «annonciateurs de Sion» (Mevasrei Zion, précurseurs d'Hibbat Zion), incluant en particulier les rabbins Yeoudah Alkaly, Zvi Kalisher, Shmouel Mohilever, Naftali Zvi et Yeoudah Berlin. Opérant la fusion entre les concepts religieux et nationaux juifs, il vise à restaurer non seulement la liberté politique juive, mais également la religion à la lumière de la Thorah et de ses commandements. Le sionisme religieux consacra beaucoup d'énergie et de ressources à l'édification d'un système éducatif national-religieux.
Actualité politique
Mon objectif n'est pas de dresser un bilan de la guerre qui fait rage aujourd'hui au Proche-Orient, mais d'expliquer pourquoi la violence, qui ne date pas d'hier dans cette région, s'est aujourd'hui considérablement aggravée.
L'objectif d'Arafat et de son entourage est clair: faire en sorte qu'Israël retourne à la table des négociations à genoux, c'est-à-dire susciter une situation dans laquelle le gouvernement sera contraint d'accepter les conditions des Palestiniens pour l'établissement d'un statut définitif sous une forte pression internationale et celle d'une opinion publique israélienne ne pouvant plus supporter les pertes en vies humaines et les dommages matériels.
C'est la raison pour laquelle les Palestiniens intensifient les attentats. L'objectif est de faire le plus grand nombre de victimes possible afin de provoquer chez les Israéliens un effet d'usure et de pousser Tsahal à effectuer des opérations de large envergure, lesquelles augmenteront considérablement le nombre de morts et permettront aux Palestiniens d'exiger une intervention du Conseil de sécurité de l'ONU.
C'est un moment de vérité. On ne fera pas de miracle géographique: les peuples israélien et palestinien devront continuer de vivre côte à côte. Le président Anouar El Sadate, pionnier de la paix dans le monde arabe, parlait du «barrage psychologique» qu'Israël et ses voisins devaient forcer sur la voie de la paix. Ce barrage n'a pas encore été franchi. Mais le seul moyen de continuer à braver les dangers est de maintenir une réalité nouvelle de dialogue, de négociation et de coexistence en attendant de trouver une solution pour en finir avec ce cancer qui ronge le Proche-Orient.
Peut-on vraiment dire que l'occupation des territoires palestiniens à Gaza ou en Cisjordanie soit un signe d'intelligence de la part des colons israéliens? Par ailleurs, peut-on affirmer que la visite spectaculaire du chef du Likoud, Ariel Sharon, au Mont du Temple, le 28 septembre 2000, soit la seule et véritable raison de l'escalade de la violence à Jérusalem et dans les territoires occupés? Pourquoi cette visite est-elle ressentie par les Palestiniens comme un blasphème? Qu'Ariel Sharon soit considéré par la gauche israélienne comme un professionnel de la provocation et «indirectement responsable» des massacres dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila, en 1982, justifie-t-il que l'on s'entre-tue dans cette région ingouvernable et que l'on entretienne la haine au point de sacrifier les nombreux efforts fournis jusqu'à maintenant pour rendre un jour le processus de paix réalisable?
Les événements auxquels nous assistons, émanation d'un imbroglio inexorable ayant pour toile de fond deux revendications nationalistes qui se disputent le même espace, focalisent encore une fois l'attention de l'opinion publique internationale. On dira ce que l'on voudra, mais le constat de la désastreuse réalité dans cette partie du monde oblige à conclure que les accords de paix sont sérieusement bloqués. La ligne dure de l'Islam attise la haine. On sait pertinemment que les intégristes sont responsables de l'agitation à Gaza et en Cisjordanie, rendant insoutenable le sort du peuple palestinien.
Les fondamentalistes récusent toute reconnaissance d'Israël. Ce mélange d'extrémisme politique et religieux est ce qu'il y a de pire. C'est cependant la politique qui doit mener le jeu au Proche-Orient. Il faut intervenir dans le cours des événements en appuyant les démocrates palestiniens contre les islamistes du Fatah, du Hezbollah et du Hamas, mais surtout contre Yasser Arafat, qui n'a pas été capable de conduire son peuple à la paix. Enrayer à la fois la violence engendrée par le Hamas et la pauvreté extrême, faire en sorte que Gaza ne devienne pas une autre Algérie, voilà les grands défis qu'aurait dû relever Yasser Arafat. Celui-ci, accusé de corruption et d'autoritarisme, ne peut plus jouer la carte du seul charisme; la fête est finie.
Yasser Arafat doit absolument proposer des corrections de trajectoire dans cette Palestine à venir où tout est à créer et à inventer, à commencer par la démocratie. La sécurité pour les peuples de la région doit devenir chose concrète. La paix, par définition, se construit. Au Proche-Orient, cette notion bat sérieusement de l'aile, prisonnière du cercle vicieux de la violence grandissante.
Par ailleurs, un Israël divisé est un Israël détruit. Résoudre le problème palestinien, voilà l'immense défi que lance également l'histoire, cette fois à Éhoud Barak. Par manque de leadership, Barak est enclin à jouer seul contre tous. Qui pourra défendre Israël contre lui-même? Israéliens et Palestiniens sont condamnés à vivre ensemble; leur lutte va à l'encontre du bon sens. Qu'attendons-nous pour enfin donner une chance à la paix ?
 
16. La C.I.A. escompte la création d'un Etat palestinien avant 2015
in Al-Watan Al-Arabi (hebdomadaire arabe publié à Paris) du vendredi 29 décembre 2000
[traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier]
Un rapport de la CIA, publié aux Etats-Unis la semaine dernière, prévoit l'instauration d'une sorte de paix froide entre Israël et les Etats arabes voisins, avant l'année 2015, ainsi que l'établissement d'un Etat palestinien indépendant dans les mêmes délais. Mais ce rapport attire l'attention sur le fait que, si Israël pourra vraisemblablement obtenir une paix "froide" avec ses voisins arabes, autour de l'année 2015, cela lui permettra seulement d'établir avec eux "des relations sociales, économiques et politiques limitées". Toujours d'après ce rapport, "lorsqu'il y aura un Etat palestinien, les tensions israélo-palestiniennes se poursuivront, elles éclateront de temps à autre sous la forme de crises aigues".
Le rapport, réalisé par la CIA avec la collaboration d'experts des centres de recherches spécialisés américains, et publié sous le titre "Tendances mondiales à l'horizon 2015", prévoit un poids accru au plan mondial pour la région du Golfe arabo-persique, dû à l'augmentation de la demande en pétrole. Le rapport envisage l'augmentation continue des prix du pétrole au cours des quinze années à venir, ce qui entraînera l'augmentation des revenus des grands pays producteurs : l'Iran, l'Irak et l'Arabie Saoudite. Le rapport projette l'établissement de nouvelles alliances basées sur le commerce, entre les pays d'Afrique du Nord et l'Europe, ainsi qu'entre Israël, la Turquie et l'Inde, cette fois sur des bases économiques, techniques et sécuritaires.
Ce rapport prophétise également le renforcement de l'islam politique et des autres forces "radicales" dans les mondes arabe et musulman. Il envisage sérieusement l'arrivée au pouvoir des islamistes dans certains pays arabes qui ont d'ores et déjà amorcé leur ouverture au pluralisme politique.
Le rapport met en garde sur le fait que les pays du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, depuis le Maroc jusqu'à l'Iran, "vont se trouver confrontés à des pressions démographiques, économiques et sociales, pour ce qui concerne le plan intérieur, combinées à celles de la mondialisation, provenant de l'extérieur". Il poursuit : "aucune idéologie ni aucune pensée unique ne sont à même d'unir un seul état de ces régions, ou un groupe d'états, dans l'espoir de relever ces défis, même si les sentiments populaires, qui considèrent la mondialisation comme un intrusion occidentale dans leurs affaires intérieures, sont appelés à devenir largement répandus dans ces régions du monde", ajoutant que "l'islam politique, sous différentes formes, constituera une alternative séduisante pour des millions de Musulmans dans toutes les parties du monde musulman. De même, des copies conformes des mouvements radicaux continueront à représenter des forces politiques et sociales causes de conflits et de divisions".
Le rapport trace les contours d'une image très sombre de la démographie et de l'infrastructure de la région : "les populations vont connaître une croissance démographique galopante et seront plus pauvres qu'aujourd'hui, et moins confiantes dans la possibilité d'améliorer leur sort à l'avenir" (...) "La tendance actuelle, qui veut que plus de la moitié de la population des pays du Moyen-Orient ait moins de vingt ans, est appelée à se poursuivre".
(En ce qui concerne la Russie, le rapport prévoit que Moscou devra continuer  faire face aux mêmes problèmes internes qu'actuellement : "la Russie devra affronter des défis encore plus grands qu'aujourd'hui, qui la contraindront à revoir à la baisse son leadership mondial, afin qu'il corresponde à ce que lui permettent ses ressources naturelles, qui se sont dramatiquement amenuisées au cours de la décennie écoulée".)
 
17. Une vision palestinienne des propositions de Clinton pour le Proche-Orient par Rashid L. Khaladi
in The New York Times (quotidien américain) du jeudi 28 décembre 2000
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Chicago - Le Président Clinton a d'ores et déjà présenté aux Israéliens et aux Palestiniens un ensemble de propositions relatives à Jérusalem, aux réfugiés et à la souveraineté territoriale dans l'espoir de rejoindre un accord de paix au cours des trois semaines à venir. Sans égard pour la question de savoir s'il est possible de réaliser un agrément en aussi peu de temps, il est évident que beaucoup de choses ont changé, tant chez les Palestiniens que chez les Israéliens, du fait de l'intifada d'Al Aqsa, qui se poursuit depuis trois mois. Cette insurrection populaire a éclaté parce que la capacité des Palestiniens à supporter les restrictions étouffantes imposées par Israël depuis les accords d'Oslo était épuisée. Les Palestiniens associent à Oslo l'expansion des implantations juives sur des terres qui étaient jadis palestiniennes, la construction de routes de contournement à l'usage exclusif des colons, sur des terres arabes, une multitude de restrictions des déplacements, le doublement, depuis 1991, du nombre des colons, le refoulement des populations palestiniennes sur une fraction de la Cisjordanie et la bande de Gaza. Un nouvel accord insatisfaisant, et ceux qui le négocieraient. ne bénéficieraient certainement pas de la tolérance des Palestiniens.
Les Israéliens, qui ignoraient les restrictions humiliantes imposées par leur gouvernement aux Palestiniens, et qui n'ont pas su écouter les plaintes de ces derniers, peuvent avoir été choqués par l'intensité de la résistance. Certains d'entre eux ont mordu à l'allégation selon laquelle les Palestiniens ne voudraient pas la paix. En fait, la plupart d'entre eux veulent simplement vivre dignement et mettre fin à une situation dans laquelle quinze cantons palestiniens, établis sur 17,2% de la Cisjordanie et 60% de la bande de Gaza, sont cernés par un océan de territoires occupés par l'armée israélienne et les implantations. L'intifada, en cours, a eu un impact très puissant sur les Palestiniens eux-mêmes. Ils ont été très profondément affectés par les 350 morts et les 10 000 blessés que l'on a dû déplorer au cours des trois mois écoulés. Ils ont été traumatisés par les tirs d'hélicoptères et de tanks israéliens sur leurs villages et quartiers, ils ont subi un châtiment collectif sous la forme d'un blocus de treize semaines, imposé à trois millions de personnes sous des prétextes sécuritaires.
Ces actes de guerre, surtout à l'intérieur des villes et des villages palestiniens, ont blessé le psychisme de tout un peuple et ont renforcé sa détermination à refuser tout compromis sur ses exigences vitales. L'intifada a sans doute eu, aussi, un effet sur Israël. Elle a réduit en pièces la croyance selon laquelle les Palestiniens pourraient accepter la souveraineté d'Israël sur les Lieux saints musulmans et chrétiens à Jérusalem et sur les quartiers arabes qui les entourent. Le discours israélien, tout au long des trente trois années écoulées, sur la souveraineté exclusive d'Israël sur Jérusalem, pourrait bien laisser place à la prise de conscience du fait qu'Israël ne saurait gouverner une cité arabe de près d'un quart de millions d'habitants, les Palestiniens admettant cette situation passivement. D'une manière similaire, la croyance israélienne selon laquelle les Palestiniens pourraient accepter un "Etat" comportant plusieurs isolats disjoints, sans aucune liaison terrestre avec l'Egypte et la Jordanie, est peut-être bien en train de s'évanouir sous la poussée de la guerre à bas-bruit menée par l'intifada contre les implantations. Un nombre croissant d'Israéliens commencent à comprendre qu'ils peuvent avoir la paix ou les implantations, mais certainement pas les deux ensemble.
Enfin, l'espoir que les Palestiniens pourraient se contenter de compensations accordées par des tierces-parties pour les réfugiés (en l'absence d'une quelconque demande de pardon de la part d'Israël pour le mal fait aux Palestiniens en 1948 et de la restitution de leurs propriétés) et du non-retour (ou du retour d'un nombre très limité) des réfugiés, cet espoir s'évanouit lui aussi. L'histoire est la racine-même du conflit. Quelque grande que puisse être la difficulté, pour les Israéliens, à l'admettre, ils ont une responsabilité première et écrasante dans le problème des réfugiés, qui doit être traité au fond si l'on veut rendre possible une réconciliation entre les deux peuples. Reste à savoir si Israël saura admettre ces réalités, et se colleter avec détermination avec le problème des implantations héritées tant du parti Travailliste que du Likoud, à Gaza et en Cisjordanie, tout au long des trente-trois années écoulées. Mais ces réalités doivent être regardées en face.
Les deux peuples devront aussi accepter la nécessité de se partager Jérusalem, en tant que capitale de deux Etats, et parvenir à une solution juste et mutuellement acceptable du problème des réfugiés qui n'a fait qu'empirer tout au long des cinq décennies passées. Tel est l'ordre du jour - hyper-chargé, même pour les leaders les plus courageux - auquel doivent s'attaquer les deux parties. Nous pourrions bien ne pas tarder à découvrir si ceux qui sont en place de nos jours sont à la hauteur de la tâche.
(L'auteur, directeur du Centre pour les Etudes Internationales de l'Université de Chicago, a conseillé la délégation palestinienne aux négociations sur le Moyen-Orient entre 1991 et 1993.)
 
18. Condamné à mort par Gideon Levy
in Ha'Aretz (quotidien israélien) du dimanche 24 décembre 2000
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Anwar Himran, 28 ans, sortit des bâtiments de l'université, après un examen, des livres à la main, son épouse marchant à côté de lui. Elle regagna la librairie où elle travaille, lui, de son côté, attendit un taxi. Quelques minutes plus tard, il gisait dans une mare de sang, criblé d'une vingtaine de balles. Peut-être Anwar Himran était-il un dangereux terroriste. Mais peut-être que non... Peut-être s'était-il mis en chemin pour réaliser un attentat terroriste. Mais peut-être que non. Par le passé, il avait été accusé d'activisme dans le Jihad islamique : il avait été emprisonné et déporté par Israël, arrêté à nouveau par l'Autorité palestinienne, puis relâché, un an avant d'être tué, voilà environ deux semaines. Les tireurs d'élite des Forces israéliennes de défense lui ont tiré dessus depuis le Mont Gerizim, à trois cent mètres, à vol d'oiseau, de l'entrée de l'Université de Jérusalem, devant laquelle il attendait. Des témoins, deux chauffeurs de taxi et un parent d'Anwar, ont déclaré qu'il n'était pas armé. Himran s'ajoute à la liste d'une vingtaine de Palestiniens qui ont été tués délibérément par Israël au cours du mois et demi écoulé. Si l'on voulait paraphraser la maxime bien connue "toute balle trouvera son adresse", on pourrait dire que, dans le contexte de la vielle-nouvelle politique d'Israël dans les territoires, il y a désormais des balles qui ont d'ores et déjà une adresse très précise.
A la guerre comme à la guerre : Israël élimine ses ennemis, réels ou imaginaires. Il est impossible de procéder à des arrestations dans les territoires de l'Autorité palestinienne ? No problemo : éliminez ! Depuis l'assassinat d'Hussein Abayat, un activiste du Tanzim, visé depuis un hélicoptère le 9 novembre à Beït Sahur, jusqu'au téléphone portable piégé qui a explosé entre les mains de Samih Malabeh de Qalandiyah, Israël a recommencé à sévir, dans ce qui est pour lui des terrains de chasse, d'une manière tout aussi disproportionnée qu'immorale, illégale et inintelligente.
Au moins quatre, parmi la vingtaine de personnes "éliminées", ont été tuées pour la simple raison qu'elles se trouvaient malencontreusement au voisinage des cibles désignées - comme les passantes Aziza Danoun et Rahma Shahin, qui ont été déchiquetées par le missile "adressé" à Abayat. Mais qui s'en soucie ? Quelqu'un peut-il réellement démontrer que les autres personnes "éliminées" - terme immédiatement appliqué aux victimes des tueries en guise de garantie qu'il s'agissait bien de criminels - mettaient sérieusement en danger Israël au point qu'elles devaient être considérées comme condamnées à mort ? Et si ces personnes n'étaient pas dangereuses, n'aurait-il pas été possible d'appréhender certaines d'entre elles et de les amener devant un tribunal ?
L'examen de la liste des exécutions soulève un doute : certaines de ces personnes ont été tuées bien qu'elles n'aient été coupables de rien : elles ont été tuées pour des choses qu'elles avaient fait dans le passé, et ce ne sont que leur libération des prisons palestiniennes et la légèreté insupportable qui entoure l'assassinat de Palestiniens qui ont rendu leur mort possible. Il n'est pas étonnant, lorsqu'on sait cela, que plusieurs prisonniers libérés récemment par l'Autorité palestinienne aient demandé à retourner en prison pour y être en sécurité.
Quoi qu'il en soit, ces actes d'élimination soulèvent de graves questions morales, légales et pratiques, qui ne font pratiquement l'objet d'aucun examen en Israël. Alors, comme ça, deux cent cinquante Palestiniens ont été tués ? Eh bien, quelques douzaines supplémentaires de Palestiniens seront tués. D'un point de vue moral, il est aisé de rappeler qu'un pays où prévaut l'état de droit n'élimine pas les gens. Point. Ce qu'une organisation terroriste peut faire, un Etat qui dispose d'autres modes de châtiment ne peut pas le faire. Envoyer des soldats ou des policiers accompagnés d'agents de la sécurité (Shin Beït) pour tirer sur cibles vivantes, et non pour des besoins d'auto-défense, constitue un acte immoral, et il n'y a pas de "si"ou de "mais". Kidnapper des gens pour s'en servir de "monnaie d'échange", c'est la même chose. C'est la manière dont agissent les gangs des bas-fonds, pour ne pas parler des commandos de la mort des régimes les plus détestables. Si l'élimination est si vitale, peut-on demander pourquoi elle n'est jamais mise en pratique lorsuq'il s'agit de s'attaquer au monde du crime organisé ?
Si l'on s'attache maintenant à l'aspect légal de telles actes, le tableau se complique. Le droit international autorise l'élimination de civils lorsqu'ils se préparent à commettre un attentat terroriste. Toutes les personnes éliminées étaient-elles réellement sur le point de commettre un attentat terroriste imminent ? Himran, l'étudiant qui attendait à l'entrée de l'Université ? Sa'ad al-Harouf, marchand de vêtements à Naplouse, qui a été tué, de nuit, il y a une semaine, près de l'implantation juive de Yizhar, au-delà de la frontière de 1967 (la Ligne verte) ? Qui peut le prouver ? Qui peut superviser tout çà ?
Israël a-t-il le droit d'éliminer quelqu'un qui tire contre le quartier de Gilo durant la nuit, alors qu'il est en train de déjeuner ? Non. Israël est-il dans son droit lorsqu'il élimine des gens qui étaient des terroristes, dans le passé, et qui ont été libérés des prisons palestiniennes ? Bien évidemment ; non. Mais les forces de sécurité, on l'imagine aisément, tirent profit, à l'accoutumée, du flou de la loi, du manque d'information du public au sujet des cibles désignées à leurs actes d'élimination et de l'indifférence générale, terrible, pour ce qu'elles font.
Ces éliminations peuvent-elles servir à quelque chose ? Les partisans de la méthode avancent qu'elle est remarquablement efficace : elle décourage les terroristes, les pousse dans leurs derniers retranchements et raréfie leurs rangs. Mais comme les campagnes d'élimination menées à l'étranger durant les années soixante-dix et quatre-vingt, les campagnes d'élimination (actuelles) dans les territoires n'amèneront aucune amélioration. Ceux qui sont tués ont plusieurs remplaçants prêts à prendre la relève, chaque enterrement, dans les territoires, produit de nouveaux volontaires prêts à en découdre, enflamme les émotions et élimine toute chance de ramener un tant soit peu d'apaisement.
Le jour n'est pas loin où les Palestiniens adopteront à leur tour cette méthode méprisable et se lanceront eux aussi dans une campagne d'éliminations, par exemple, contre les responsables de la machine d'occupation dans les territoires. Alors, bien sûr, l'opinion publique israélienne sera choquée et ne sera qu'indignation et hauts-cris : "Voyez leurs méthodes cruelles et barbares"...